‹ Esquisse d'une sociologieChapitre 38 sur 143 · PREMIÈRE PARTIE : LA SOCIOLOGIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE : LA SOCIOLOGIE

tâtions salubres constituait q, leurs yeux une réforme spécifiquement sociale.

Ces exemples suffisent. Ils témoignent d’un sens très usuel du mot social, qui se reflète d’ailleurs dans l’expression « La question sociale ». Les modifications très notables que les applications industrielles des inventions techniques ont amenées, au cours du xixe siècle, dans la composition professionnelle des populations humaines de la majeure partie de l’Europe et des Etats-Unis, les rapports nouveaux qui en sont résultés entre les individus composant ces populations, ont fait surgir une série de problèmes, graves en raison de leur urgence et des grands intérêts qui y sont engagés. Cet ensemble de problèmes a apparu comme un tout homogène et concret, et l’on a pris l’habitude d’appeler ce tout « La question sociale ». L’obsession du mot a grandi avec l’obsession de la chose : elle est telle qu’en écrivant ces dernières lignes, — pourquoi ne le dirais-je pas? — le mot social s’est présenté trois fois sous ma plume, alors qu’un instant de réflexion montrait combien il eût été peu approprié. Da zoo Bcgrijfe fehlen.. . , disait déjà Gœthe, qui songeait peut-être aux épidémies de clichés, comme on en vit en France au XVIIIe siècle.

Un des exemples les plus typiques de cet emploi dévié du terme social est dans la transaction verbale à laquelle se laissent aller les esprits qui, tout en étant fort sympathiques aux revendications ouvrières de notre temps, veulent néanmoins ne point paraître indifférents aux intérêts des industriels : ils disent alors se placer au double point de vue économique et social... Dans un sens analogue, on dira encore à propos du principe de la réparation forfaitaire des dommages causés par les accidents du travail, qu’/7 faut que le droit se fasse social.

Laissons ce verbiage, il est irréductiblement anti-scientifique.

Un sens bien concret du mot se rencontre dans cet extrait des statuts d’une société anonyme : « Le but social est de fabriquer et de vendre les engrais chimiques de toute nature. » Le doute n’est pas possible : l’objet de la société n’est bien certainement pas social en ce qu’il vise l’élaboration de ces produits spéciaux. On a voulu dire le but de la société dont il s’agit. Il y a là simplement l’emploi d’un adjectif substitué à un déterminatif très objectivement désigné, comme dans « la raison sociale », « l’avoir social », « le fonds social ».

Il est à peine besoin de relever la confusion qui fait attribuer la qualification « social » à tout ce qui est humain comme si le « social » s’opposait à « l’animal ».

L’exemple le plus célèbre est le titre que Quetelet donna à son

Chap. III.

Les phénomènes sociaux en sociologie comparée.

S G. — Sur le terme « social ».

Chap. III.

Les phénomènes sociaux en sociologie comparée.

g 6. — Sur lo terme « social ».

œuvre principale et que perpétue le socle de la statue élevée à Bruxelles « au fondateur de la physique sociale », laquelle était, en somme, une physique humaine ou, en langage moderne, une partie de l’anthropologie éthologique.

La confusion dont il s’agit subsiste d’ailleurs de nos jours : l’hygiène des habitations humaines est considérée par beaucoup comme de l’hygiène sociale, tandis que l’hygiène des étables est de l’hygiène animale.

Déjà, à propos de l’éthologie en général, j’ai rapporté (p. 3g) quelques erreurs d’optique de cette nature. En ce qui concerne l’hygiène, il va de soi qu’elle peut être privée, publique, professionnelle, mais elle ne deviendrait sociale que si elle prescrivait, par exemple, les précautions à prendre pour éviter des émotions excessives à la vue d’individus dont l’état est de nature à agir sur la sensibilité physique (ivrognes, malfaiteurs, blessés, etc.), ou si elle s’occupait de rechercher dans quelle mesure il est utile pour la santé de l’individu de ne pas vivre isolé de ses semblables. Mais l’hygiène n’est pas plus sociale quand elle commande d’éloigner un tuberculeux, parce que ses expectorations pourraient contaminer ses voisins, que quand elle conseille de répandre du pétrole dans les marais pour tuer les moustiques qui véhiculent le microbe de la fièvre jaune.

Un récent livre anglais, Model Factories and Villages (Usines et villages modèles), fait fort exactement la distinction : un chapitre est intitulé Social relations; on s’y occupe de tout ce qui concerne les relations des ouvriers entre eux, des employeurs et des ouvriers, mais on ne songe pas à y parler de la ventilation des salles de travail, ni des vestiaires pour les ouvriers ou des lavabos pour les ouvrières.

Il est bien évident aussi que toute technique humaine n’est pas sociale : elle a plusieurs aspects sociaux, mais comme telle elle peut ne pas être davantage sociale que le nid construit par un oiseau ou le pain cuit par une campagnarde pour son ménage.

De même, tout ce qui concerne le travail humain n’est pas social : les modifications de la productivité d’un ouvrier sous l’influence de tous les facteurs éthologiques qu’étudie, par exemple, Féré dans Travail et plaisir ne sont aucunement sociales (durée des repos, influence des poids, économie de l’effort, conditions atmosphériques, etc.).

Où la confusion est la plus marquée, c’est dans les cas, extraordinairement nombreux, où social s’applique à la fois aux rapports interindividuels qui s’établissent entre les hommes, et l’on ne sait quelle collectivité humaine, idéale ou réelle, entité ou nation, intervenant avec les attributs souverains d’un pouvoir public ou avec l’autorité morale de l’opinion.

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