PREMIERE PARTIE : LA SOCIOLOGIE
plupart de ses instincts primaires ont pu entrer en régression. « Plus un être est destiné à apprendre durant sa vie, moins il est pourvu à sa naissance d’instincts, d’adaptations organiques spéciales » (Baldwin). Il est à peu près permis de dire qu’ainsi l'homme est devenu l'animal dont l'instinct primaire unique est la tendance à pouvoir apprendre, ou encore que sa sensibilité a évolué de telle manière qu’il tend instinctivement à chercher de nouvelles sensations.
Chap III.
Les phénomènes sociaux en sociologie comparée.
S 7. — Sociologie humaine et sociologie animale.
Au point de vue particulier de l'affinité sociale, cette évolution de la sensibilité a déterminé chez l’homme une1 nécessité spécifique des autres individus,
PLUS CARACTÉRISÉE QUE DANS AUCUNE AUTRE ESPÈCE : car, d’une part, dans le langage se trouvaient condensées les traditions mentales, c’est-à-dire celleS-mèmes qui constituent le trait distinctif de l’homme dans la série animale, et, d’autre part, l’acquisition aussi bien que l’usage du langage impliquaient des relations sociales
Spiller dit fort exactement à ce sujet : u II we eut ourselves off from others, we bid adieu to every vestige of culture, and we become houseless, clothesless, languageless, artless and scienceless animais. The ape is in this position, and hence we must expect nothing deep or far-reaching from him. A cultured man is fed by the many rivers which hurry down the mountains of time, while an ape lias to rely on his mother-wit solely » (Si nous nous isolons de nos semblables, nous disons adieu à toute trace de culture, et nous devenons des animaux sans abri, sans vêtement, sans langage, sans art et sans science. C’est la situation du singe, et c’est pourquoi nous ne devons rien attendre de profond ni de marquant de sa part. Un homme cultivé est littéralement alimenté par les innombrables torrents qui se précipitent des collines du passé, alors qu’un singe n’a d’autre ressource pour se former que l’intelligence de sa mère.)
En ce qui concerne particulièrement le langage articulé, Houzeau en dégageait le rôle dans ces termes :
« N’ayant rien de plus que les grands mammifères, l’homme nous rappelle, dans son premier état sauvage, les animaux qui vivent près de lui. Dans ces conditions, la première langue, en supposant qu’il n’y en eût d’abord qu’une, a dû prendre pour se former des centaines de générations. A mesure que la continuité a pu s’établir d’une manière plus complète, les progrès
Extrait de Baldwin dans Interprétation sociale et morale des principes du développement mental, p. 61.
Extrait de Spiller dans The mind of man, p. 464.
Extrait de Houzeau dans Les Facultés mentales des animaux, t. II, p. 654.
Chap III.
Les phénomènes sociaux en sociologie comparée.
S 1. — Sociologie humaine et sociologie animale.
des sociétés humaines ont été plus rapides. C’est cette continuité qui nous fait ce que nous sommes. Notre faiblesse de départ se voit;' dans le peu que l’individu ajoute de lui-même, au prix de tout ce qu’il reçoit par communication... Or, cette continuité dans les traditions, d’où résulte la faculté de progrès et de culture incessants, n’est possible que par le moyen de l’écriture et par conséquent du langage... C’est grâce au langage et à son corollaire, l’écriture, que les observations et les pensées de chaque homme sont acquises à la masse, et au lieu de se perdre, s’ajoutent au fond commun de l’humanité. Le trésor des connaissances si difficile à amasser ne périt plus avec l’individu. Le nouveau venu n’a pas à recommencer tout depuis la base. »
Si l’on voulait une confirmation positive de ces vues, il suffirait de lire la description du cas fameux du Sauvage de V Aveyron, ce muet de 12 ans trouvé, à la fin du xvme siècle, nu et isolé dans les bois de la Caune (France), où il avait vécu sans contact avec les autres hommes.
On y verrait à chaque page ce que l’absence de formation par les semblables peut faire d’un être humain, et comment le fait de n’avoir point éduqué son affinité sociale pouvait même mettre obstacle chez lui à la manifestation du plus impérieux besoin de l’espèce.
Un cas analogue est rapporté par Ireland : un individu ayant passé sa jeunesse enfermé ne pouvait dire que des lambeaux de phrases, que lui avait apprises celui qui lui apportait sa nourriture; il considérait les objets inanimés comme vivants, les choses de la nature comme l’œuvre des hommes, etc.
Ces exemples se ramènent, en définitive, à ce fait biologique fondamental que l’organe s’atrophie faute d’usage : ce n’est que s’ils sont appelés à répondre à des appels fréquents que les centres nerveux acquièrent toute leur aptitude fonctionnelle; si l’individu humain ne provoque pas la ramification des voies nerveuses nécessaires à ses associations de sensations, il reste un être mentalement nul. Or, il ne peut créer cette ramification que par l'inter -communication avec les autres hommes.
La nécessité spécifique des autres individus de son espèce, qui caractérise l’homme, varie, d’ailleurs en raison même de sa sensibilité et de la variété des adaptations auxquelles il s’assujettit. A mesure que les inventions se sont multipliées, la somme des acquisitions accumulées dans la
Référence à Ireland dans Tenicheff, Activité de l’homme, p. 52.