DEUXIÈME PARTIE
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§ io. — L’observation indirecte.
Pour l’investigation sociologique, il n’existe d’autre source d’observation indirecte que le témoignage. (Pour d’autres sciences biologiques, il est possible de recourir aux vestiges que révèlent la paléontologie ou l’embryologie.)
Le témoignage est, en fait, consigné dans les documents imprimés ou manuscrits : il consiste en une observation faite par une personne autre que celle qui s’en sert.
Il peut s’appliquer aussi bien aux animaux qu’aux hommes : Pline et tous les naturalistes de l’antiquité classique peuvent être mis à contribution pour la sociologie animale, au même titre que Forel, Huber et Brehm. Aux uns comme aux autres, d’ailleurs, on doit appliquer la critique la plus rigoureuse. Ainsi, quand on lit dans Brelim, que les gibbons vivent par troupes nombreuses « sous la conduite d’un chef qui est le plus rapide et le plus agile », on est en droit de demander à l’observateur comment il a reconnu que le gibbon-chef est le plus agile ; ou vice versa, si le fait d’ètre plus rapide ne fait pas fuir un singe plus vite que les autres, de sorte qu’il a l’apparence de conduire ceux-ci. Ses compagnons le suivent-ils avec l’intention de suivre « un chef », ou bien obéissent-ils simplement à la faculté d’imitation et vont- ils derrière celui qui est le premier afin d’éviter, dans l’affolement de la fuite, la peine de choisir une route déterminée ? A-t on observé l’attitude des gibbons envers leur « chef », lorsqu’ils sont en sécurité? En d’autres termes, l’observateur, dont on nous convie à utiliser le témoignage, n’a-t-il pas péché par égomorphisme? Divers cas analogues seront cités dans la suite.
Pour la sociologie humaine, il existe deux grandes catégories de sources, la description historique et la description actuelle.
A) La description historique. — L’histoire politique et l’histoire économique, l’histoire du droit, l’histoire des idées morales, des croyances et des religions, l’histoire des arts et celle des techniques, l’histoire du langage et celle des mœurs, celle de la littérature et celle des sciences : autant de rubriques sous lesquelles se sont actuellement classées les reconstitutions des diverses formes d’activités des hommes.
L’investigateur sociologiste y puisera des données pour le point de vue
Chap. IV.
Les sources et la méthode.
S 10. — L’ol)
servation indirecte
Extrait de Brehm dans Les mammifères, t. Ier, p. 46.
Chap. IV.
Les sources et la méthode.
g 10. — L'observation indirecte.
qui est le sien, analysant à la fois le rôle des meneurs de la Fronde et la politique des maîtres dans les corporations du xvie siècle, les épisodes de la Réforme et ceux de la Renaissance, la formation de l’École flamande de peinture et les créations littéraires du siècle d’Élisabeth, la description des essais de James Watt et de Fulton, de Pasteur et de M. et Mme Curie.
Tout en fouillant les documents, il songera que ce qu’il cherche, ce sont des observations et non des conjectures, ni des rapprochements séduisants, ni des constructions personnelles, ni des généralisations littéraires, ni des vues philosophiques. Ainsi, un chroniqueur, un annaliste, un biographe auront, en général, un « rendement » bien supérieur à un historien. Que l’on tente, par exemple, le dépouillement, au point de vue sociologique, d’un livre comme celui deFLACH, L&s origines de l'ancienne France, etl’on sera surpris de n’y trouver que relativement peu de chose, en dehors de certains exemples empruntés à des cartul aires : car des passages tels que les suivants, extraits du tome Ier, Le régime seigneurial, sont dénués de toute valeur réelle d’observation :
« ...Une relation étroite unissait le patron au client, relation perpétuelle, véritable lien de parenté fictive. Le client engageait au patron sa foi et ses services, et il recevait en échange protection et assistance. Ces obligations réciproques seraient curieuses à étudier de près (p. 52).
« ...Le lien formé par le besoin réciproque de protection et d’assistance était le seul lien social. Ce lien se renforçait par des associations entre égaux, entre conjurés. Il ne s’agit pas, sans doute, comme l’a fait croire une analogie trompeuse avec le « comitatus » germain, d’une subordination collective à un chef militaire (p. 5g).
« ...Au vne siècle, la scène change. Les comtes et les ducs avaient obtenu des concessions importantes et nombreuses de terres fiscales, et étaient allés grossir les rangs des propriétaires indépendants. Ils avaient obtenu, en outre, des délégations d’impôts : ils percevaient à leur profit une partie des charges publiques. Par là, et par la protection même du roi, dont ils jouissaient, et qui mettait leur fortune et leurs droits à l’abri des corruptions, influence et richesse croissaient simultanément entre leurs mains (p. ng).
« ...Si le faible a un besoin absolu de trouver un protecteur, le fort, le seigneur n’a pas un besoin moindre de trouver des hommes, des soldats, des serviteurs, des tenanciers (p. 129).
« ...Tant que la justice conserva quelque couleur d’intérêt public, tant qu’elle apparut, de près ou de loin, comme un des moyens d’assurer la protection de tous, l’office du comte, les droits des immunistes et des proprié-