DEUXIEME PARTIE : V ANALYSE SOCIOLOGIQUE
taires d’alleux ne présentèrent que des dangers restreints à côté d’avantages incontestables (p. 220). »
Il s’agit cependant d’un ouvrage de réelle valeur historique, et dont on devrait présumer qu’il renfermerait des observations d’un intérêt sociologique supérieur, puisqu’il se rapporte à une époque où les liens de cette continuité humaine sur laquelle j’ai insisté plus haut (voir p. 76), s’étant en grande partie rompus, les habitants de la Gaule ont dû recommencer leur plan de vie suivant des lignes nouvelles. Peut-on, au surplus, en vouloir à l’auteur de n’avoir pas apporté plus de contributions positives au point de vue qui nous occupe, quand on songe à la pénurie des matériaux originaux ? Le sociologiste ne doit donc pas vouloir utiliser à tout prix une source historique; il en est qui sont, par la nature même des choses, irréductiblement insuffisantes.
Les sources et la méthode.
§ 10. — L'oh servation indirecte
Les ouvrages historiques qui sont spécialement consacrés à la description des mœurs, des coutumes, ne sont pas moins pauvres. En voici un qui, autant par son sujet que par ses sources, paraîtrait également requérir l’attention du sociologiste : La vie au temps des cours d'amour; croyances, usages et mœurs intimes des XIe, XIIe et XIIIe siècles d'après les chroniques , gestes, jeux-partis et fabliaux [Antony Méray]. Or, un dépouillement soigneux n’y a guère relevé que des passages plus élégamment écrits que scientifiquement observés, par exemple :
« Tenons pour assuré que les cours d’amour ne sont pas sortie de terre par un fait de création spontanée, ni tombées du ciel dans un rayon lumineux. Cette irradiation de l’àme des femmes françaises, ce moyen d’influence conciliatrice si cher à nos aïeules, leur avait été tout naturellement inspiré par l’habitude de présider aux distractions raffinées dont le souvenir remplit nos annales littéraires. Leur sagacité, leur adresse, leur tact supérieur avaient mis en leurs mains la direction des organes du cœur, qui, sous des dénominations diverses, composent, ne l’oublions pas, les réunions du foyer et du verger. On s’habitue peu à peu à les consulter dans tous les cas réservés de la vie intime, à soumettre à leur sentiment délicat toutes les difficultés des relations amoureuses. C’est de ce fait que jaillit, sans usurpation brusque, le gracieux pouvoir qui fait encore notre admiration; la position critique dans laquelle les plaçaient les héroïques chevauchées si fort à la mode en ce temps-là, fit le reste. Rien de plus logique, en vérité. » (Pages i32-i33.)
Rien de plus logique, — mais rien de moins certain. L’histoire peut être contrainte à ces conjectures, pour combler les vides des faits observés; mais la sociologie n’en a que faire.
ilS
Les sources et la méthode.
S 10. — l.’observation indirecte.
Combien plus utile est le texte intégralement reproduit du Code d'amour (Istce sunt regulce amoris) (pages 166 et ss.) : on y surprend, pour des matières où, dans l’état actuel des mœurs, on s’y attendrait le moins, toute une originale synergie sociale, que complète l’appareil juridique de la procédure et des arrêts des cours.
Combien aussi digne d’être noté ce détail emprunté à un trouvère qui rime La ditée des choses qui /aillent en mesnage (inventaire des choses qu’il faut en ménage) : les varlcts et les chamherières y sont énumérés pêle-mêle avec la basse-cour, les chats, les chiens, les vaches et les brebis; les bouviers y prennent place au milieu des bœufs et des charrues (page 3o5). Ce trait n’est-il pas à épingler en vue de l’analyse des jugements portés sur les individus dans un groupe social donné?
J’ai choisi ce livre et ces exemples à dessein, pour montrer qu’en ce qui concerne les sources historiques, le sociologiste ne doit pas : a) s’en tenir aux grands traités d’histoire; b) observer seulement les choses de l’activité politique; c) accepter les conjectures comme des observations; d) passer à côté de menus détails qui ont la valeur d’observations directes.
Il va de soi que je ne parle pas ici de la critique purement historique des témoignages qui s’impose de toute façon.
B) La description actuelle. — La description actuelle des activités humaines a pris une extension relativement récente et son domaine n'est nettement distinct de la description historique que dans deux cas : pour les peuples « qui n’ont pas d’histoire » — et pour les faits si rapprochés du narrateur qu’ils « ne sont pas encore de l’histoire ». Au premier cas, se rapporte tout ce que l’on désigne aujourd’hui par Y Ethnographie ; au second, toutes les innombrables descriptions des choses humaines qui nous entourent. En fait, cette répartition n’a aucune justification raisonnable, car on ne sait pas du tout pourquoi la description des mœurs des Germains fait partie de l’histoire, celle des Bangalas de l’ethnographie, celle des paysans de la Bavière ou celle des habitants de la rue des Vers à Bruxelles — d’aucune science cataloguée.
La littérature ethnographique, surtout si l’on y comprend les relations de voyages, n’aura bientôt plus rien à envier, comme abondance, à la littérature historique. Ce n’est pas à dire que la moisson sociologique doive y être plus copieuse.
D’abord, toutes les études ethnographiques ne seront pas utilisées au même titre par le sociologiste : il préférera, de loin, les monographies dues à des observateurs spécialement entraînés, ayant longtemps résidé parmi les