DEUXIEME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE
activités de la nature n’avait pas une répercussion sur les suspensions du travail industriel! Comme si, dans ce complexe que représente une grève, bien d’autres facteurs de causalité ne pouvaient pas intervenir et, en toute première ligne, le caractère saisonnier de certaines activités économiques ou même les chômages périodiques nécessités par des raisons techniques !
Cette affirmation de Kovalewski a-t-elle une valeur plus grande?
« Pour ce qui regarde la population mahométane du Caucase, les cas de polygamie sont inconnus dans la région montagneuse, la plus aride et la plus pauvre; ils sont par contre assez fréquents dans la plaine, vu l'aisance relativement plus grande de ses habitants. » Je souligne la phrase où est exprimé un rapport de causalité, appuyé sur une simple conjecture de concordance.
Où cette méthode peut conduire, on s’en fait facilement une idée en parcourant toutes les branches de la connaissance humaine où la sociologie pourrait espérer trouver son alimentation. Entre une multitude invraisemblable d’autres exemples, je me borne à celui-ci, uniquement parce qu’il vient de me tomber sous les yeux.
La question se pose, en droit pénal, de savoir si, pour amender un coupable, le système dit cellulaire, qui consiste à isoler le condamné de tout milieu social, est ou n’est pas recommandable. Le régime cellulaire a reçu son application la plus étendue en Belgique. Les criminalistes se demandent donc quels en ont été les résultats. Un ouvrage de Cuche, qui vient de paraître, s’exprime ainsi à ce sujet. (Les italiques ne sont pas de l’auteur.)
« Il n'est pas douteux que la Belgique se soit bien trouvée du régime cellulaire. La marche de la criminalité est enrayée; le vagabondage et la mendicité ont diminué dans une proportion considérable. Bien que ces heureux résultats puissent être attribués encore à d'autres causes, il faut reconnaître que la réforme pénitentiaire y a eu sa part. Ce n'est pas que les critiques aient manqué contre l’application prolongée de la cellule qui est la base du système belge. Ces critiques sont anciennes ; on les a renouvelées avec une particulière intensité depuis une vingtaine d'années, en s’appuyant sur des enquêtes faites dans les prisons belges. La plus retentissante de ces enquêtes est peut-être celle de l’avocat portugais Mattos, qui formula, en mai 1882, après une visite à Louvain et à Gand un réquisitoire contre la cellule prolongée et lui reprocha d’aboutir à la dépression physique et morale des détenus. Quelques années plus tard, M. Léveillé,à deux reprises,
Extrait de Kovalewski dans De la famille et de la propriété, p. io3.
Id. de Cuche dans Traité de science et de législation pénitentiaires, -p. 332.
Chap. IV.
Les sources et la méthode.
§ 12. — La méthode de concordance.
Chap. iv. ayant visité les mêmes prisons, arrivait aux mêmes conclusions. Par contre,
Les sources . . . , ,
et la méthode, le docteur Voisin, M. le conseiller Voisin, M. Henri Joly, M. Albert Ri-
§12. — lamé- vière ont rapporté de leurs voyages en Belgique des impressions absolument
tliode de concor- , T i , , . .
dance. differentes. Ils prétendent que les détenus qui leur ont ete présentés, et qui
avaient subi 7, 8 et 10 ans de cellule, quelques-uns même plus de 20 ans, sans se trouver dans un état intellectuel et moral très satisfaisant, étaient cependant supérieurs à la moyenne des détenus de nos prisons françaises en commun. Il est vrai que le chiffre annuel des décès est assez élevé à Louvain, 4,3 p. c. environ pour la période quinquennale du Ier janvier 1889 au 3i décembre 1893, mais il ne faut pas oublier que les détenus à leur entrée ne sont pas tous dans de bonnes conditions de santé physique. Enfin, si l’on interroge les détenus eux-mêmes, la plupart manifestent le désir de rester en cellule plutôt que d’être transférés dans une prison en commun. »
L’auteur constate quelques lignes plus loin que la question s’est souvent posée devant la Société des prisons et qu’il ne pense pas « que l’on puisse emporter une impression nette des discussions qui se sont engagées à ce sujet ».
N’en serait-il pas quelque peu ainsi de son propre exposé ?...
L’application de la méthode de concordance serait-elle interdite en science ? Nullement, mais elle est subordonnée à une condition que les mathématiciens connaissent bien et qu’ils formulent en cette sentence logique : « toutes autres choses doivent être égales d’ailleurs » . Lorsque l’on compare entre elles des séries de deux phénomènes en vue de dégager un lien de causalité, on postule par là-même que, dans chaque expérience, les autres facteurs passibles de variation sont restés constants.
Or, cela précisément est fort difficile à réaliser en sociologie humaine surtout, en raison de la complexité et de l’interdépendance des éléments en présence. Lorsqu’on dit par exemple : « Je constate que dans dix cas différents, en même temps que le travail fourni par un salarié est devenu plus productif, le salaire payé pour ce travail a augmenté, » on n'a rien dit du tout, car dans ces divers cas, ni l’àge et l’ancienneté de l’ouvrier, ni la nature du travail effectué, ni les conditions psychologiques de l’employeur et du salarié, ni bien d’autres choses ne sont restées les mêmes. En sociologie, il est en somme infiniment rare de pouvoir s’arranger de façon à ne faire varier ou à ne laisser varier que le phénomène que l'on présume en déterminer un autre.
La méthode de concordance est, au contraire, par excellence celle de l’histoire, — puisqu’elle seule peut aider la conjecture dans les reconstitutions d’un passé à jamais disparu. Et, dans ce domaine de l'histoire, elle ne