DEUXIÈME PARTIE: L'ANALYSE SOCIOLOdlQUE III
l’hypothèse de Lang : on la trouve très nettement formulée dans son tout récent ouvrage The secret of the tütem : « We guess that for the sake of distinction } groups gave each other animais and plant naines These became stereotyped, we conjecture, and their origin was forgotten. The belief that there must necessarily be sonie connection between animais and men of the same names led to spéculation about the nature of the connection. The usual reply to the question was that the men and animais of the same names were akin by blood. That kinship, « with animais being peculiarly mysterious, was peculiarly sacred. From these, arose tabou and among others, that of totemic exogamy.
« The nature and origin of the supposed connection or rapport between each human group and its names giving animal, is thus explained in a way consistent with universally recognised savage modes of thinking and with the ordinary process by which collective names even in modem ternis, are given from without. » [Les italiques ne sont pas de l’auteur.] (Nous supposons que pour se distinguer les uns des autres, les groupes se donnaient des noms d’animaux et de plantes. Ces noms ont pu se fixer et leur origine s’est trouvée perdue. On pensa alors qu’il devait nécessairement exister un rapport entre les animaux et les hommes portant le même nom, et l’on se mit à raisonner sur la nature de ce rapport. L’explication courante fut que les hommes et les animaux du même nom devaient être parents. Or, cette parenté « avec des animaux » parut particulièrement mystérieuse, et dès lors, elle devint particulièrement sacrée. Il en surgit des tabous et, parmi ceux-ci, celui de l’exogamie totémique. La nature et l’origine du rapport supposé entre le groupe humain et l’animal qui sert à le dénommer s’expliquent ainsi d’une façon qui correspond à la mentalité des sauvages et au processus ordinaire de la désignation des groupes par des noms collectifs, tel qu’on l’observe encore de nos jours).
Voit-on combien l’enquête américaine vient corroborer le point de vue de Lang? Et l’argument que Lang emploie lui-même pour justifier son opinion, n’est-il pas un véritable argument actualiste?
Je n’ai insisté sur l’hypothèse de Lang, — sans me référer d’ailleurs à l’explication spéciale qu’il donne de l’exogamie comme telle, — que pour appuyer comme je me suis attaché à le faire jusqu’ici, les vues théoriques par des exemples appropriés, et pour mettre fortement en évidence l’utilité de l’emploi constant en sociologie de la doctrine actualiste.
Extrait de Lang clans The Secret of the totem, p. 140.
Chap. IV.
Les sources et la méthode.
S L3. — La doeli'inc actualiste.
Chap. IV. Ouatrefages la formulait sous cette forme en parlant précisément de
Les sources , T , . „ . , , • . , ,
et la méthode, phenomenes sociaux : « Ce qui se passe de nos jours nous enseigne sur ie passe, »
îî i;i. — La doc- et il en citait ailleurs une application : « Les institutions, remarquait-il, trine actualistc. , r • . . , , • ,
prennent parlois une apparence tellement caractéristique qu au premier
coup d’œil elles semblent isoler un peuple, une race, et que la réflexion est nécessaire pour retrouver les vrais rapports qui unissent à d’autres populations, à d’autres races, le groupe qui présente cette particularité. Le tabou des Polynésiens a été longtemps considéré par bien des écrivains comme quelque chose d’absolument spécial, tandis qu’en réalité le tabou civil se retrouve chez tous les peuples européens et que la loi mosaïque est d’un bout à l’autre un code tabouéen fondé sur la religion. »
Le sociologiste, pénétré du point de vue actualiste, ne s’arrêtera donc pas à cette objection facile : « Vous voulez étudier les phénomènes sociaux en vue de pouvoir expliquer pourquoi les faits actuels sont ce qu’ils sont, — et vous commencez par supposer ceux-ci réalisés ! »
Il répondra qu’il lui serait extrêmement difficile d’agir autrement, vu que l’ambiance des activités inter-individuelles est une donnée inéluctable, et il rappellera l’exemple du géologue, qui part aussi des conditions cosmiques actuelles pour retracer la genèse même de leur évolution : l’érosion marine, le vulcanisme, l’action mécanique du vent et l’action chimique de l’air, sont pour lui autant de recommencements de phénomènes simplement amplifiés ou diminués.
L’application de la doctrine actualiste est d’autant plus indiquée en sociologie qu’elle peut s’appuyer sur une loi que la biologie générale a formulée, à savoir que le développement de l’individu reproduit celui de l’espèce ou encore que Yontogénie répète la phylogénie. L’évolution de l’enfant et de l’adolescent répète donc les phases antérieures de l’évolution des hommes.
De là suit que des rapprochements comme ceux que je viens de faire entre les groupes d’écoliers américains et les groupes d’adultes dits « primitifs » (voir page 79), comme les Australiens ou leurs ancêtres, peuvent, le cas échéant, acquérir une si réelle portée. L’homme qui est resté près du moment initial de l’évolution phylétique est plus semblable à l'enfant du civilisé qu'au civilisé lui-même.
Dans bien des cas, ce point de vue éclairera des phénomènes sociaux qui, sans lui, resteraient longtemps obscurs. Je ne puis passer sous silence à ce propos le livre que A. -J. Chamberlain a consacré à The Child : a study in
Extraits de Quatrefages clans Histoire des races humaines, t. I1'1', p. 199, et dans L'espèce humaine, p. 390.