‹ Esquisse d'une sociologieChapitre 72 sur 143 · DEUXIÈME PARTIE : L'AXA LYSE SOCIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE : L'AXA LYSE SOCIOLOGIQUE

L’étude de l’imitation n’est pas moins caractéristique : elle porte non plus sur l’action d’une personne âgée, mais sur l’action réciproque des adolescents les uns sur les autres. Binet rapporte comme suit ses expériences :

« Elles ont été faites, dit-il, sur les élèves du cours moyen dans une école et sur les élèves du cours supérieur dans une autre école ; 24 élèves ont pris part à ces expériences. Aucun d’eux ne m’était connu ; je les voyais pour la première fois ; ils sont venus par groupe de trois dans le cabinet du directeur. Je leur annonçais d’abord que nous allions faire ensemble un exercice de mémoire. Je leur donnais ensuite les explications ordinaires sur le carton que j’allais leur montrer, sur le temps très court pendant lequel ce carton resterait visible et sur les questions qui leur seraient posées; je les faisais asseoir tous les trois à la même table, et je leur donnais l’explication suivante : « Voici une feuille de papier sur laquelle sont écrites diverses questions relatives aux objets que vous allez regarder. L’un de vous, qui fera l’office de président, lira à haute voix chacune des questions ; vous aurez à bien réfléchir, et ensuite vous répondrez du mieux que vous pourrez à la question qui vous sera posée. La feuille de papier est divisée en trois colonnes : vous écrivez le nom et l’âge de chacun de vous en haut de chaque colonne, et les réponses de chacun doivent être écrites sur sa colonne. Pour épargner du temps, un seul d’entre vous, celui que j’appelle le président, doit tenir la plume et écrire non seulement ses propres réponses, mais aussi les réponses des deux autres ; il ne leur passera la plume que si le questionnaire demande de faire un dessin; dans ce cas, chacun prendra la plume pour faire lui-même le dessin demandé. Encore un mot : dès que vous avez entendu la question, vous réfléchissez un moment, puis vous répondez à haute voix ; il est très probable que vous ne répondrez pas tous à la fois; quelques-uns répondront vite, d’autres répondront plus lentement : je désire que l’ordre des réponses soit noté sur le papier par un numéro ; vous écrirez le numéro avec les réponses; celui qui répondra le premier recevra le n° 1, le second le n° 2 et ainsi de suite. Est ce compris? Bien, je vais vous montrer le carton. »

« Cette explication, que j’ai parfois répétée quand elle n’avait pas été complètement comprise, a suffi à indiquer clairement le rôle de chacun. Le carton a été montré séparément à chaque élève, pendant douze secondes ; ce carton portait les objets que j’ai décrits plus haut.

« Ainsi qu’on pouvait s’y attendre, les enfants pris en groupe ont généralement été moins sérieux que les enfants isolés. Jamais un enfant isolé, dans ces expériences si longues et si minutieuses que je viens de relater,

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La formation sociale.

§19.— La plasticité sociale de l’adolescent.

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§ 19.— La plasticité sociale de l'adolescent.

n’a ri ; dans les expériences collectives à trois, le rire s’est déclaré très souvent; dans deux cas, il a pris de telles proportions que le directeur de l’école s’est cru obligé d’adresser des paroles sévères aux jeunes rieurs. Du reste, chaque groupe d’enfants avait sa physionomie spéciale; j’ai noté des groupes très graves, dont jamais les enfants n’ont souri; dans d’autres groupes, les enfants ont tenu leur sérieux jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à certaines questions qui déchaînaient un fou rire incoercible ; par exemple la question : quelle est la forme du chapeau que le monsieur a sur la tête? Cette question renferme, paraît-il, un élément comique qui ne manque presque jamais son effet; les dessins, généralement maladroits et ridicules, que les enfants ont exécutés pour répondre à certaines questions, avaient aussi le don de faire éclater le rire. Par suite de ces dispositions, les enfants n’ont pas prêté, à beaucoup près, autant d’attention aux questions écrites que lorsqu’ils étaient isolés ; certainement, leur attention était relâchée, ils sentaient moins fortement la responsabilité de ce qu’ils écrivaient. Ce n’est là, bien entendu, qu’une impression personnelle; je ne la puis démontrer que par l’attitude des élèves, qui était plus dissipée que pendant les expériences isolées. Il m’a semblé aussi que les élèves faisant partie d’un même groupe se préoccupaient beaucoup plus de leurs réponses que de celles de leurs camarades; je n’ai jamais entendu entre eux la moindre discussion sur l’exactitude d’une réponse d’un autre ; aucun n’a eu le souci de rectifier l’erreur; en d’autres termes, les groupes formés n’ont pas eu le temps ou l’occasion de produire un esprit de corps, une solidarité. Cette solidarité, on aurait pu peut-être lui donner l’occasion de se manifester si on avait pris quelques précautions spéciales, si par exemple on s’était arrangé pour intéresser tous les élèves d’un groupe à un même but, pour leur communiquer un intérêt commun; aussi je suppose que dans le cas où l’on aurait averti les élèves que le groupe qui aurait donné les réponses les plus exactes recevrait une récompense, il est possible que les élèves se seraient intéressés aux réponses de leurs camarades du même groupe, et nous aurions vu s’élever des discussions sur l’exactitude de certaines réponses. C’est une étude à tenter; dans le cas présent, nous n’avons fait aucun effort pour lier les élèves d’un groupe par une solidarité quelconque, et ils se sont tous comportés d’une manière qui me parait tout à fait indépendante, en appliquant le seul principe de chacun pour soi.

« Voici les sentiments plus ou moins sociaux qui m’ont paru se dégager pendant cette expérience, et que j’ai notés à mesure.

« Le désir de la plupart des élèves a paru être de répondre les premiers; c’est sansdouteune habitudequi provient des réponses collectives enclasse. »

[Je suis porté à croire qu’il y a plutôt là une manifestation spontanée,

due à l’action sociale : le fait que j’ai cité plus haut, relativement à une classe de gymnastique, semble notamment le montrer. En effet, il s’agissait là d’enfants n’ayant jamais fréquenté une école. E. W.]

« Or, comme pour répondre le premier, il faut répondre vite, il en est résulté que beaucoup d’élèves n’ont pas pris le temps de la réflexion, et cette circonstance a dù certainement contribuer à une augmentation de leur suggestibilité. Il s’est élevé souvent des discussions courtes pour savoir quel camarade avait répondu le premier, ce qui nous prouve combien chacun d’eux tenait au rang de vitesse qu’il avait conquis. L’élève faisant fonctions de président était chargé d’inscrire non seulement les réponses des élèves, mais l’ordre des réponses, et je dois à la vérité de constater que ce président n’a pas toujours été impartial ; lorsqu’un autre élève répondait en même temps que lui, ou même un peu avant lui, il a souvent commis la petite tricherie de se porter comme ayant répondu le premier.

« Il est incontestable, et nous enverrons tout à l’heure le détail, que ces réponses données les premières ont fait contagion sur les élèves plus lents ; mais il semble que cette contagion n’a jamais été voulue; les élèves répondant les premiers se sont trouvés être des leaders sans l’avoir cherché.

« Un fait qui nous a paru extrêmement fréquent a été celui de l’imitation soumise ; très souvent, dès qu’une réponse quelconque était donnée, elle était acceptée par les autres élèves sans aucune critique, ou avec une modification tout à fait insignifiante qui n’ôtait point à la réponse son caractère d’imitation.

« Il est arrivé, mais plus rarement, que certains élèves n’ont point voulu donner leur opinion, de peur d’éclairer leurs camarades ; l’un d’entre eux attendait toujours que les autres réponses fussent écrites, avant de donner la sienne. Il ne voulait pas qu’on la lui prit. »

En interprétant ces résultats, Binet dégage ces deux laits principaux :

« C’est d’abord la suggestibilité des élèves, et ensuite leur tendance à l’imitation.

« En imaginant cette expérience collective, j’avais, ajoute-t-il, supposé qu’un groupe d’enfants travaillant ensemble et jugeant ensemble des souvenirs qui leur étaient communs, deviendraient, grâce à cette collaboration, moins suggestibles que des enfants isolés; j’avais supposé que ce rapprochement de trois intelligences aiguiserait l’esprit critique des réponses, et dissiperait aussi cette émotion de timidité qui est un des adjuvants les plus importants de la suggestion enfantine.

« Les résultats m’ont donné complètement tort.

« ... Je p-ense que l’accroissement de suggestibilité produit par les expé-

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s; 19. — La plasticité sociale de l'adolescent.

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§ 19. — La plasticité sociale de l'adolescent.

riences collectives provient de ce que les élèves, se trouvant en groupe, étaient moins disciplinés et riaient plus volontiers que les élèves isolés, et par conséquent ont fait le travail en fixant moins fortement leur attention. L’expérience collective, dans les conditions particulières où je l’ai organisée, produit deux effets distincts, à mon avis; de ces deux effets, l’un affaiblit la suggestion et l’autre la renforce ; le premier effet est de relâcher la discipline et l’attention, c’est ce qui augmente la suggestion; le second effet est de diminuer la timidité des enfants ; ils sont plus osés, et par ce fait même moins suggestibles ; mais les résultats montrent que de ces deux tendances agissant en sens contraire, c’est la première qui a prévalu sur la seconde.

« Nous venons de voir que le premier caractère de notre expérience collective est une augmentation de suggestibilité. Il est bien curieux de retrouver là, dans ce petit groupe d’élèves, un des caractères que les auteurs modernes considèrent comme résumant la psychologie de la foule. La foule, on l’a dit et répété sous toutes les formes, foule de rue ou foule d’assemblée, est éminemment suggestible, d’où des conséquences politiques et sociales qui sont d’une gravité exceptionnelle.

« Le second caractère de cette expérience de groupement est la contagion de l’exemple ; par le fait que les élèves sont réunis et donnent à haute voix leurs réponses aux questions, ils sont amenés à donner des réponses analogues ; celui qui parle le second a une tendance à répéter la réponse du premier, et le troisième en fait autant. Dans plus de la moitié des cas, cette imitation se fait sentir.

« ... L’imitation est donc beaucoup moins forte que la suggestibilité ; en d’autres termes, les élèves qui succombent à la suggestion ne cèdent pas toujours à l’imitation de leurs camarades, ils peuvent se laisser suggestionner tout en donnant une réponse qui leur est personnelle ; une moitié des élèves est dans ce cas. Mais il est bien entendu que cette proportion tient à une foule de circonstances qui sont spéciales à l’expérience, et on ne doit pas l’ériger en loi. D’autre part, on peut remarquer un fait qui est en quelque sorte l’inverse du précédent, c’est que plusieurs élèves peuvent s’imiter en résistant à la suggestion.

« ...En résumé, cette petite expérience sur la psychologie des groupes — la première, à ma connaissance qui ait été tentée dans cette voie — a bien mis en lumière trois faits importants :

« i° Les enfants, étant rapprochés dans un groupement de hasard, n’ont montré aucune solidarité, chacun répondant pour lui-mème, et surtout chacun cherchant à répondre le premier ;

« 2° Par le fait seul du groupement, les élèves deviennent plus sugges-

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