DEUXIÈME PARTIE : L’ANALYSE SOCIOLOGIQUE
§ 21. — La notion de synéthie sociale.
La formation de chaque individu, notamment de l’individu humain, tant au point de vue social qu'à tous les autres points de vue de son développement, fait qu’il possède une personnalité qu'il connaît en partie, et que les autres individus de son espèce, ont, plus que ceux de toute autre, le privilège de pouvoir également connaître en partie.
Cette personnalité se compose de très nombreux éléments que je ramènerais volontiers à trois pour simplifier l’exposé :
i° Un ensemble d'adaptations physiques, qui se traduisent d’abord par la série de ses caractères somatiques (taille, couleur des cheveux, etc.), ensuite, par l’allure, les attitudes, la démarche, les tics, la mimique, le vêtement, etc. ;
2° Un ensemble d' adaptations psychiques , conduisant l’individu à réagir aux excitations extérieures d’une manière qui lui est propre : façons de sentir, de penser, de juger, de croire, dont l’ensemble constitue ce qu’on essaie de désigner par les mots : « caractère », « tempérament », « intelligence » , « esprit » ;
3° Enfin, une sorte d'outillage mental, ce que l’on appelle couramment le « bagage », comprenant le langage, le savoir, les croyances, les règles morales, en un mot, la somme des acquisitions transmises qu’il lui a été possible de s’assimiler, ou, si l’on veut encore, les résultats emmagasinés de réactions données aux innombrables excitations éducatives.
On pourrait représenter tout cet ensemble par le terme personnalité sociale ou si l’on ne craint pas les néologismes, l’appeler l'idiotropisme (ïoioç, particulier, qui appartient en propre; rpÔTioç, caractère, esprit, conduite, allure, façon d’agir); ceci aurait l’avantage d’éviter toute contusion avec le sens du mot « personnalité », consacré en psychologie.
Quant à savoir quelle part, dans la formation de l’individu, est effectivement due aux actions des autres individus, quelle part aux sensations recueillies par lui dans les autres éléments du milieu et quelle part à ses propres données congénitales : c’est là un problème tout à fait insoluble dans les conditions actuelles, — et dont la solution n’importe d’ailleurs pas essentiellement à la poursuite de l’investigation sociologique.
En particulier, lorsque l’individu a terminé son éducation, surtout celle de sa sociabilité, il a acquis une certaine représentation des autres individus de l’espèce.
Chap. IV.
La formation sociale.
§ 21. — la no lion de synéthie so ciale.
Chap. IV.
La formation
§ 21. — la notion de synéthie sociale.
Qu’il soit Australien ou Parisien, docteur d’une université allemande ou pauvre hère d’un tellement de New- York, il sait :
i° Qu'il diffère de tous les autres, et cela à des degrés divers ;
2° Qu’il leur est néanmoins semblable, et cela aussi à des degrés divers ;
3° Que tous les autres diffèrent entre eux et se ressemblent entre eux comme lui-même à leur égard.
Les raisons de ces similitudes et de ces dissimilitudes lui échappent totalement; même au point de vue scientifique, elles ne sont pas dégagées, en général : c’est à la physio-psychologie à rechercher pourquoi un individu donné se comporte comme les autres pour telles adaptations et pas pour d’autres. Ce point sera d’ailleurs rencontré à nouveau dans l’étude de la Conformité sociale (voir § 39).
Quoi qu’il en soit, la représentation que l'individu formé se fait de son milieu social est essentiellement polymorphique.
Cette représentation est souvent imprécise : ce n’est qu’après un long contact avec les autres et s’il est spécialement apte à discerner ces choses, qu’il arrive à la perception des différences inter-individuelles.
Il n’en a pas moins à sa disposition, consciemment ou non, une variété de diapasons, qui lui permettent de se mettre en harmonie sociale avec un plus ou moins grand nombre d’individus. Il pourra ainsi se découvrir incessamment de nouvelles facettes de similitude — et aussi de dissimilitude, avec d’autres. Pour certaines facettes, le nombre d’individus harmoniques sera considérable; pour d’autres, il sera très restreint. Les jeux d’interférences entre ces facettes et celles des autres pourront amener des combinaisons incessamment variées.
Si l’individu pouvait observer dans la réalité ce que son imagination seule peut l’aider à comprendre, l’aspect sous lequel se présenteraient à lui les autres individus serait le suivant : pour simplifier on peut, d’ailleurs, supposer que tous les individus considérés appartiennent à une même génération, et qu’on la considère au moment où elle vient d’être « formée » par les aînés, ceux-ci étant éliminés par la pensée.
L’individu donné, A, ayant sa personnalité sociale propre, possède des éléments communs avec certains autres individus et d’autres avec d’autres. Ainsi, il peut avoir la même croyance religieuse que B, la même allure de logique que C, le même tic que D, tandis que pour la croyance religieuse B sera en harmonie avec D, etc. En sorte que si A traçait comme sur une carte géodésique, des lignes de niveau réunissant les éléments homologues, il obtiendrait pour représentation une série de strates entre lesquelles se répartiraient les individus suivant leurs adaptations personnelles. Appe-