DEUXIÈME PARTIE : L’ANALYSE SOCIOLOGIQUE
ni
§ 22. — Le polymorphisme social.
Chaque individu ne perçoit naturellement pas tous les aspects différents de ceux qui l’entourent ou qu’il rencontre, — en termes plus précis, chacun ne réagit pas à l'égard des autres autant que celui qui réagirait le plus; cela dépend justement du degré de développement de la sensibilité physique dans le sens de l’affinité sociale. Par suite, l’analyse qui va être faite dégagera tout un ensemble d’éléments excitateurs auxquels très peu]d’individus sont en état de réagir intégralement : dans la réalité, on trouvera des individus sensibles aux uns et pas aux autres, à ceux-ci et pas à ceux-là.
Il y aura lieu, pour le polymorphisme social, à des recherches de sociologie comparée anthropo-zoologique, car le phénomène se manifeste aussi bien chez les animaux allophiles que chez les hommes.
a) En ce qui concerne les animaux :
D’abord, les faits de polymorphisme animal devront être dégagés en tant qu’ils soient perceptibles pour l’observateur humain. C’est chose bien connue qu’au premier abord tous les individus d’une même espèce paraissent identiques. Le berger cependant distingue ses moutons.
Les éléments de cette distinction ne sont pas purement somatiques ; ils sont certainement éthologiques pour une grande part. Ammon fait remarquer avec raison que tous les dresseurs d’animaux connaissent les différences individuelles existant entre les süjets. Même dans la vie sauvage, ces écarts se manifestent : mais ils n’ont pas, à ma connaissance, été étudiés dans leurs rapports avec les activités sociales des animaux. On lira avec fruit, à ce propos, le livre de Schneider, dont le sous-titre définit bien l’objet : Der thierische Wille : systematische Darstellung und Erkldrung dcr tliierischen Triebe als Grundlage zu einer vergleichenden Willenslehre. Ce n’est, dit-il en substance dans sa préface, que de l’étude des mobiles de l’activité que pourra venir la compréhension des phénomènes sociaux, et cette étude doit s’appuyer sur l’interprétation de la vie intellectuelle des animaux sous ses diverses formes : « la sociologie de l’avenir ( die angestrebte Zukunfts- Sociologié) sortira de là où elle ne sera pas. »
Chap. VI.
Les aptitudes sociales.
g 22. — Le polymorphisme social.
Une autre question est de savoir si les distinctions qui nous apparaissent
Référence à Ammon dans L’ordre social, p. 52.
Id. à Schneider dans Dcr thierische Wille, p. 4
Chap. VI.
Les aptitudes sooiales.
§ 22. — Le polymorphisme social.
sont sensibles aux animaux eux-mêmes : sinon l’interprétation en serait purement égomorphique.
Inversement, l’observation nous montre, chez les animaux, des sensations de polymorphisme social, qu’à première vue nous ne parvenons pas à expliquer. Forel, notamment, cite, dans un de ses mémoires, toute une série d’expériences relatives aux questions que voici : Alliance entre jeunes fourmis d’espèces différentes. — Rapports entre fourmis adultes de même race, mais de fourmilières différentes. — - Rapports entre fourmis adultes de variétés, races, espèces et genres différents, lorsqu’elles sont aussi de fourmilières différentes. — Scission d’une colonie en deux fourmilières : jusqu’à quel point les fourmis séparées longtemps se reconnaissent ensuite.
Le passage suivant, de Forel, évoque la variété du phénomène observé :
« Si deux fourmis amies se rencontrent, il peut se présenter une foule de cas. Ou bien, elles se coudoieront sans faire semblant de se voir, mais sans manifester d’effroi, sans faire d’écart, ou bien elles s’arrêteront. On les verra alors souvent toutes deux imprimer à leurs corps quelques secousses fort vives d’avant en arrière, et se frapper vivement le front ou une autre partie du corps, puis se quitter; d’autres fois, une seule des deux fera ce manège vis-à-vis de l’autre, qui la palpera pendant ce temps avec ses antennes. » Il semble bien que le langage antennal renseigne ainsi les fourmis : mais cela ne nous dit pas sur quels éléments porte l'échange d'impressions . Quid de l’odeur? Diverses expériences ont d’ailleurs déjà été faites.
Analogie chez les abeilles : sur le seuil d’une ruche, il paraît y avoir des gardiennes; elles examinent les arrivantes par le contact antennal; si l’abeille est d’une autre ruche les ouvrières se précipitent sur elle et la rejettent ou la tuent. (Bouvier.)
b) En ce qui concerne les hommes :
Il est bien évident, d’abord, que les perceptions du polymorphisme social sont essentiellement subjectives : il peut se présenter chez un individu donné sous un aspect qui semblerait à la généralité de ses voisins, absurde et anormal. La seule chose qui puisse intéresser l’observateur sociologiste, c’est la représentation que l’individu s’en fait : c’est sur cette représentation et non sur une autre, que vont se modeler ses activités.
Tous les éléments constituant la personnalité sociale, l’idiotropisme des
Extrait de Forel dans Les fourmis de la Suisse, table des matières et p. 243. Référence à Bouvier dans La vie des abeilles, p. 100.
divers individus (voir page i35) interviennent dans la représentation du poly- Chap. VI.
. ( , . Les aptitudes
morphisme social : les caractères somatiques; un géant, un nain, un roux sociales.
dans nos pays, un blond pour les Grecs antiques (Beddoe), appellent § 22. — i.c poiy- ,, . , . , . . , , 1^-11 . • morphisme social.
1 attention; — la mimique spéciale a chacun, les tics de la conversation ou
de l’attitude; — l’aspect général de l’habillement ou les détails de la toilette ;
— la démarche, qui peut suffire à faire reconnaître un individu à distance; — l’ensemble des dispositions physio-psychiques que recouvre le tempérament; — l’expression des émotions; — les activités intellectuelles : songer aux expressions : « c’est un bon esprit » ; « c’est un esprit faux ». — Ne pas perdre de vue non plus l’influence du degré d’instruction, c’est-à-dire de la quantité d’acquisitions transmises qui ont été assimilées par l’individu ; on dit communément : « Un tel est un puits de science », ou « un dictionnaire ambulant », ou « un cerveau vide ».
Indépendamment de ces éléments purement objectifs, intervient aussi 1’ « expérience sociale » de l’individu, c’est-à-dire la connaissance qu’il a pu acquérir de ses semblables : cette expérience lui permet de reconnaître des éléments du polymorphisme qui échappent à d’autres. On dit : « J’ai deviné le caractère de cet homme à la façon dont il m’a serré la main. »
Le polymorphisme social peut être, chez les primitifs, extrêmement grossier. Les Indiens Séris, dont il a été question page 99, n’ont qu’un seul critérium de reconnaissance : ils accueillent tous ceux qui vivent parmi eux et s’éloignent de tous les autres, sans distinction. Mais les observations que l’on a faites de leurs relations inter-individuelles ont été trop sommaires pour que l’on puisse conclure.
Les indices du polymorphisme social diffèrent suivant le sexe de l’individu qui observe; aussi suivant les âges; on dit : « Vous reviendrez sur le compte d’un tel (c’est-à-dire votre jugement sur lui changera) quand vous aurez mon âge » .
§ 2 3. — La discrimination sociale.
Les éléments objectifs du polymorphisme social mis à part, il faudrait s 23. -La disanalyser les opérations par lesquelles chaque individu en prend connais- criminalio,15ocialf-
Référence à Beddoe clans Houzé, L'Aryen et V anthroposociologie, p. 9
Chap. VI.
Les aptitudes sociales.
§ 23. — la discrimination sociale.
sance : je désigne ces opérations sous le nom générique de discrimination sociale.
En premier lieu, quels sont les moyens techniques de cette connaissance ?
Cette question a déjà été touchée à propos de l’état de développement des « sens sociaux » pendant l’élevage, chez les animaux et chez les hommes (voir page 120).
Mais pour ceux-ci, les moyens de discrimination sociale varient beaucoup avec l’état de « civilisation » de l’individu, au sens qui a été donné à ce mot (voir page 7 9). Le moyen le plus commun est la reconnaissance visuelle d’un autre individu présent en personne. La photographie et tous les procédés de la reproduction typographique des images ont considérablement étendu ce moyen : des mariages ou tout au moins des choix matrimoniaux ne se concluent-ils pas au vu d’un simple portrait? Que d’appréciations sociales se formulent en parcourant un album ou un recueil illustré !
La conversation s’ajoute à la vue : chez les aveugles, elle s’y substitue presque entièrement comme moyen de la connaissance sociale.
Il va de soi que « conversation » n’implique pas « langage articulé » : Howitt signale l’arrivée dans la tribu des Arkaba de dix-sept Wirangu, chassés de leur territoire par une sécheresse persistante. « They did not understand a word of each other’s language, and it was merely by gestures that they managed to communicate with each other. » (Ils ne comprenaient pas un mot de leur langage respectif et ils ne purent entrer en communication les uns avec les autres qu’au moyen de gestes.) Le même auteur signale l’emploi du langage gesticulé comme moyen normal de discrimination des étrangers, chez les tribus qu’il a étudiées.
La conversation ne doit pas être directe; un propos rapporté peut suffire à fonder la connaissance sociale, mais dans des conditions évidemment précaires et toutes relatives. La presse quotidienne répand beaucoup ce moyen de discrimination, notamment depuis la généralisation de l’interview.
A ajouter aussi la conversation écrite ou correspondance, voire même
Extrait de Howitt, Native tribes South-East Auslralia, pp, 725 et 724.