DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE
« Si nous travaillons, dit Poincaré, c’est moins pour obtenir ces îésultats positifs auxquels le vulgaire nous croit uniquement attachés, que poui ressentir une émotion esthétique et la communiquer à ceux qui sont capables de réprouver. » Gœthe écrivait de son côté : « L’art le plus grand, c’est de savoir se tracer une limite et de s'isoler. » (Les. italiques ne sont pas des auteurs.)
Il y arplus d’une raison vraisemblable de penser que cette forme de la sensibilité de l’individu est en rapport avec sa faculté d’abstraction : c est dans rce sens qu’un romancier célèbre a pu écrire qu’ «il se suffisait à lui-même ».
Chap. VI.
Les aptitudes sociales.
§ 26. — Les désirs sociaux.
Une forme significative de désir social est celle qui pousse certains individus à ^désirer la « notoriété », c’est-à-dire à désirer être connu ou « remarqué » par d’autres individus, avec lesquels ils n’entrent cependant pas enjcontact direct, — ou encore à solliciter le jugement des autres, à s’en inquiéterjou à le redouter. Darwin montre la fréquence de ce désir même chez les primitifs. Le 'désir de ne pas être défavorablement jugé peut conduire beaucoup d’individus à des activités très caractéristiques : il est pour certains la seule base de la morale, qui se résume alors en ce complaisant aphorisme : « Tout ce que les autres ne savent pas, est bien ».
Chez quelques-uns, le désir social a pris une intensité telle qu’ils ne peuvent se résoudre à aucune détermination sans l’intervention d’autrui, et qu’ils sont toujours « aux trousses de quelqu’un ».
A l’inverse, beaucoup n’aspirent qu’à « conduire » les autres.
L’écrivain belge que je citais plus haut (voir p. i5o), aurait fait rentrer dans cette catégorie ses « flaireurs » et Tissié ses « entraîneurs »; ils y coudoieraient les « arrivistes », les « dominateurs », les « impérieux », tous ceux qui ont le « plaisir du pouvoir ». (Comparer cette expression que Schurtz emploie à propos des primitifs : das Streben nach Herrschaft, le désir de la domination.)
Il y a aussi ceux qui éprouvent le désir de dépasser les autres, ce qui
Extraits de Poincaré et de Gœtiie dans Féré, Travail et plaisir, p. 46 et p. 460. Référence à Darwin dans La descendance de l’homme, p. 117.
Id. à Tissié dans Binet, La suggestibilité, p. 3.
Id. à Schurtz dans Allers klassen und Mannerbünde, p. 319.
Chap. VI. correspond à toute la gamme des sentiments de concurrence depuis la
L09ociailesd88 simple « émulation » jusqu’à la « rivalité » mortelle.
§ 26. — Les de
Parfois, on acquiert simplement le désir de « tenir son rang » par rapport aux autres, ou encore celui de leur « imposer » : voir à ce sujet un livre curieux qui a paru il y quelque temps en Allemagne : Anleitung zum imponirenden Auftreten im gcscllschaftlichen, geschàflichen und ôffentliclien Lcben [Gebhardt]. (Comment acquiert-on l’attitude qui impose dans la vie sociale, professionnelle et publique?) Dans cette voie, on arrive rapidement à 1’ « affectation », à la « pose » .
Enfin, les individus se répartissent très inégalement quant à leur désir d’être « conformes à ceux qui les ^entourent » . Les uns ont l’horreur et les autres, la passion de 1’ « originalité »; qui le sait mieux qu’un commerçant, par exemple, qui étale à sa devanture les avis « Haute nouveauté », « Mode nouvelle », Modem style » pour éveiller les désirs latents d’originalité et déterminer des activités sociales dont il escompte le profit ?
C’est chose connue que beaucoup de gens mettent leur attention exclusivement à ne pas « heurter l’opinion » ou le « sentiment public » ou les « exigences sociales de leur milieu ».
Une impulsion analogue’ se retrouve dans la tendance à ne plus faire ce que font les individusMans lesquels on ne « se retrouve » pas : « J’ai envie d’abandonner ma bicyclette, mie disait un jeune homme, parce que « cela n’est plus bien porté » ; c’est bon pour les ouvriers et les employés. »
Comme formes dérivées de sensations alléthiques, on peut noter l’idée de « se servir d’autrui » pour réaliser des vues personnelles avec plus ou moins de sincérité ; de là, la tendance à la « tromperie », à la « duperie », à la « fraude ». « On ne trompe pas ses semblables » est une maxime qui trouve quotidiennement sa vérification. dans le commerce chez les civilisés, comme chez les primitifs. On est sans « scrupule » ou on est « délicat », et il y a, condensées dans ces deux termes, des nuances très variées d’aptitudes sociales.
Il est intéressant de noter aussi que la technique moderne des moyens de communication est de nature à exercer sur les désirs sociaux une influence considérable ; comme il a été dit plus haut (voir page iqS), elle est un des facteurs de la discrimination, et celle-ci à son tour réagit directement sur les désirs sociaux. Il en est de même de la multiplication des rapproche-