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DEUXIÈME PARTIE : L’AXA LYSE SOCIOLOdIQlJ E 17Â

Des noms familiers, des « sobriquets » peuvent être superposés à l’appellation ordinaire.

Dans diverses communes belges du Tournaisis, on a coutume de désigner chaque habitant par son prénom suivi de celui de son père et même de celui de son grand-père : ainsi Alphonse S... s’appellera Alphonse-Louis (prénom du père) — François (prénom du grand-père) ; son cousin germain Charles S... s’appellera donc Charles-Henri (prénom du père, oncle du précédent) — François (prénom du grand-père commun).

Quant aux sobriquets, ils peuvent être collectifs : l’examen du Blason populaire de de Raadt révèle que, pour la Belgique, l’appellation de « sots » est prédominante et s’applique aux habitants d’une cinquantaine de communes; celles de « messieurs, seigneurs » et de « niais » viennent ensuite (douze communes); on note encore « batailleurs », « taquins », « moqueurs », « vaniteux », « tricheurs », etc.

La forme d’activité conjonctive la plus élémentaire est le simple signe de reconnaissance, par exemple, le salut ou, inversement, l’absence volontaire de salutation : « faire semblant de ne pas voir » ; puis, viennent les signes d’approbation ou de désapprobation que la mimique du visage peut suffire à exprimer : froncement des sourcils, clignement des yeux; grimaces ; signes affectifs.

La mimique du corps peut intervenir à son tour : gestes, attitudes, poignées de mains, applaudissements.

La parole exprime plus nettement encore les intentions : les diverses expressions de salutation, d’adieu, de félicitations, traduisent les sentiments que l’on éprouve, ainsi que le montre notamment l’origine de locutions courantes telles que « bon-jour », « bon-soir », ou, en néerlandais, « vaar-wel » (adieu = bonne navigation), etc... On peut se borner à une simple « assertion », mais aussitôt la conversation amorcée, l’« assentiment » ou le « dissentiment » se font jour. A la parole, se joignent les cris : « acclamations », « huées ».

On retrouve, dans toutes ces manières d’agir, les jugements synéthiques ou alléthiques qui les inspirent. Ainsi, à une première rencontre avec une personne inconnue, on ne lui parle normalement que de choses dites « banales » : ce sont les seules, en effet, sur lesquelles on soit à peu près certain d’un jugement synéthique : par exemple, s’il pleut à verse, il

Chap VII.

Les activités sociales.

§ 29. — Activités conjonctives.

Référence à de Raadt dans Les sobriquets des communes belges.

Chap. VII.

Les activités sociales.

S 29. — Activités conjonctives.

est infiniment probable que les deux interlocuteurs seront de la même opinion sur « le temps qu’il fait ». Si l’on se reconnaît pleinement dans un autre, on le traite « de pair à compagnon »; par contre, on peut prendre quelqu’un pour objet d’amusement, « lui en conter », « se payer sa tête », lui « monter un bateau ». Lorsqu’on ne « se retrouve » décidément plus en une autre personne, on dit : « Je ne la salue plus », ou «Je ne la regarde plus ».

Ces modalités varient de degré, allant de l’expression pure et simple du jugement jusqu’aux marques de « respect », de « déférence », de « confiance », de « mépris », de « dédain »; on observera, dans cet ordre d’idées, le tutoiement protecteur.

Les attitudes que l’on prend sont « agréables » ou « déplaisantes » ; elles se manifestent, par exemple, sous forme de « présents », d’« invitation » à se joindre à autrui; inversement, par des « plaisanteries blessantes », des « outrages » ou la défense de reparaître (« rompre avec quelqu’un » ; lui « battre froid », lui « faire la vie dure »).

Aux acu-wu.es conjonctives appartient tout ce que le langage courant désigne fort exactement par l’expression « les relations sociales », qui comprennent notamment le « savoir vivre » et le « formalisme » ; on sait toute l’importance des « procédés » dans la vie quotidienne.

C'est ici qu'apparaissent aussi ces mystérieuses actions inter-individuelles que définissent des termes comme « ascendant », « prestige », « autorité morale » : J. Reinach note dans une discussion au cours de l’affaire Dreyfus : « X... l’hypnotise : il a pris sur lui l’ascendant des hommes de fer et d’acier sur les âmes sensibles ».

L’accord ou le désaccord se montrent par des déterminations de tout ordre : « on opine du bonnet », « on fait bande à part » ; on « autorise », on « refuse », on « cède », on « accompagne », ou l’on « résiste », on « abandonne » , on « fuit » ; on s’ « incline » , on s’ « abaisse » . A noter les éloignements temporaires ou définitifs par impossibilité d’accord avec ses semblables (émigrations religieuses, politiques, etc. — « Discussions », « transactions », « querelles », « disputes ».

Cas extrêmes : on en vient aux « menaces », puis aux « luttes », aux « rixes », aux « meurtres ». Quand un inconnu se présente dans certaines tribus australiennes et qu’il ne peut convenablement expliquer quelle est

Extrait de J. Reinacii dans L’Affaire Dreyfus, t. V, p. 555.

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sa généalogie totémique, il est presque certain d’être mis à mort : « Il he cannot satisfactorily tell them who... his father is, and what his naine is and where his mother came from... he will be almost certainly killed. » (Howitt.)

Les combats singuliers ne sont pas rares chez les animaux. Comme ils se produisent le plus souvent à l’occasion des manifestations de l’instinct sexuel, il y aurait lieu de dégager spécialement cet élément.

Le rôle important que joue la sensibilité physique dans tous les phénomènes sociologiques n’apparaît peut-être nulle part avec autant d’évidence pour l’observateur vulgaire que dans les activités conjonctives. On dit : « Je ne supporte pas cette personne : elle me porte sur les nerfs. » Le trouble que manifestent les individus « embarrassés » est bien connu; il se lie à des phénomènes physiologiques caractérisés : excitation de tous les viscères, agitation motrice et mentale. La présence d’un interlocuteur agit sur l’attitude qu’on adopte à son égard. « On ne dirait pas toujours ce qu’on écrit », et l’on ne parle pas par téléphone comme on le ferait de personne à personne. Thiers disait : « Assembler les hommes, c’est déjà les émouvoir. »

§ 3o. — Activités protectrices ou nocives.

La « sympathie » ou « l’antipathie » nées du jugement social (voir page 1 55) peuvent inspirer à l’individu non seulement certaines manières d’accueillir ceux qui sont l’objet de ces sentiments, mais encore des activités qui les visent directement ou indirectement, et qui s’accomplissent soit à leur connaissance, soit à leur insu.

Si l’activité est protectrice, elle se traduit par 1’ « aide » , le « concours » , 1’ « assistance », la « recommandation », sous toutes leurs formes; on se » fait le champion » de quelqu’un ; on le « disculpe » ; on le « défend » ; mais de toutes façons, on ne le « protège » que si l’on « se reconnaît » en lui par quelque côté (voir page i37); l’antisémite n’intervient pas en faveur du juif.

Chez les animaux allophiles, les faits d’assistance paraissent établis par diverses observations. On a vu un très jeune pélican, emporté par un fort

Chap VII.

Les activités sociales.

S 29. — Activités conjonctives.

§ 30. — Activités protectrices ou nocives.

Extrait de Howitt dans Native Trilcs oj South-East Attshalia, p. 726.

Chap VII.

Les activités sociales.

g 30. — Activités protectrices ou nocives.

courant, et aidé dans ses efforts pour atteindre la rive par une demi-douzaine de vieux oiseaux; le même observateur a rencontré un pélican vieux et complètement aveugle, qui était nourri depuis longtemps par ses compagnons ; Darwin a eu connaissance d’un fait analogue chez un coq domestique; il a vu lui-même un chien qui ne manquait jamais de lécher en passant un de ses grands amis, un chat malade dans un panier ; il rapporte aussi, d’après Brehm, que lorsqu’on poursuivait un babouin en captivité pour le punir, les autres cherchaient à le protéger. Sans doute, ces observations gagneraient-elles à être renouvelées systématiquement ; on verra

ci-après à quelles étranges interprétations peuvent conduire la finalisme et l’égomorphisme. A ce propos Houzeau suggère que si les animaux autres que les singes ne semblent guère se prêter d’aide, c’est qu’ils n’ont pas de main, l’organe de préhension par excellence : « La passivité des témoins n’est, dit-il, que le résultat de leur impuissance. » Peu d’investigateurs se contenteront de cette remarque. *

Dans les cas d’activité nocive, l’individu peut « desservir » celui auquel il est hostile en « entravant » ses entreprises, en lui « suscitant des difficultés », en « médisant » de lui.

Pour les animaux allophiles, il est courant de regarder comme des témoignages d’indifférence ou de cruauté leur façon de se comporter à l’égard de compagnons blessés. Darwin écrit à ce propos : « L’absence de toute sympathie chez les animaux n’est quelquefois que trop certaine, car on les voit expulser du troupeau un animal blessé, ou le poursuivre et le persécuter jusqu’à la mort. C’est là le fait le plus horrible que relate l’histoire naturelle, à moins que V explication qu’on en a donnée soit la vraie, c’està-dire que leur instinct ou leur raison les pousse à expulser un compagnon blessé de peur que les bêtes féroces, V homme compris , ne soient tentés de suivre la troupe. » (Les italiques ne sont pas de l’auteur.)

L’interprétation que j’ai entendue donner de « ce fait horrible » paraît peut-être moins déconcertante : les animaux, les herbivores notamment, repoussent leur compagnon blessé, parce qu’ils ne supportent pas l’odeur du sang. Si des expériences, faciles d’ailleurs à instituer, venaient confirmer cette manière de voir, il en résulterait une preuve bien caractéristique des rapports de l’affinité sociale avec la sensibilité physique de l’ètre.

Référence à Houzeau dans Les Facultés mentales des animaux, t. II, pp. 470 et ss. Id. à Darwin dans La descendance de l’homme, pp. 109-1 10.

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Les hommes ont greffé sur les activités protectrices et nocives des jugements sociaux complémentaires, suivant que ces activités sont ou non conformes à l’accueil réservé par l’individu qui les accomplit. On est « franc », ou « hypocrite » ; on agit « à visière levée » ou en « jésuite » ; on n’ « a qu’une parole » ou l’on est « à deux visages ». L importance accordée à cet élément est encore un effet de l’obscur « instinct de conservation de l’espèce » : la sécurité est, en effet, un besoin physiologique de l’être, et elle n’est possible socialement que si elle peut s’appuyer sur la confiance mutuelle.

Enfin, ces activités attirent fréquemment, comme « choc en retour » (voir page 1 71), des activités réciproques : de là les actes de « représailles », de « revanche », de « vengeance » en général, que l’on observe chez les civilisés comme chez les primitifs.

Steinmetz a montré combien des investigations portant sur ces questions pourraient être fécondes, si elles s’appuyaient sur des observations soigneuses. Rapportons, au hasard, trois traits cités par cet auteur : Lorsqu’un Dacotah s’aperçoit qu’un autre lui a volé des animaux pris à ses pièges, il s’empresse d’aller lui en faire autant. — Au Pamir, un homme en colère tue le chien de son voisin qui lui vole son rôti, et il se contente d’administrer un coup de pied au sien, parce qu’il en a besoin. — Chez les Papous un messager de mauvaises nouvelles est parfois frappé à la tête.

L’idée qui est à la base de la règle « œil pour œil, dent pour dent, » c’est-à-dire, en somme, une idée de compensation sociale , se retrouvera plus loin sous une forme plus nette dans l’étude des activités acquisitives (voir § 36),

§ 3i. — Activités compétitrices.

Tout un autre groupe d’activités vise le dépassement mutuel des individus.

Les activités compétitrices existent chez les animaux allophiles : « It is a common impulse with horses to pass, or at least te keep up with, any other horse in their company, and this instinct developed bij training, makes the professionnal race horse eager to win. He at least is no partner in the frauds

Chap. VII.

Les activités sociales.

S 30. — Activités protectrices ou nocives.

§ 31. — Activités compétitrices.

Références à Steinmetz dans Erste Entwickelmg der Slrafe, pp. 3oo et ss.

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S 31. — Activi tés compctitrices.

of owners or jockeys... But animal enthousiasm for racing is best seen in a dog race; and except on the highroad from some Dutch town after market, when the dogs that hâve brought in the vegetable carts, race back to their farms, this kind of contest is never seen in perfection outside the colliery districts. » (C’est une tendance commune aux chevaux de se dépasser les uns les autres, ou au moins de se tenir en ligne; cet instinct, développé par l’entraînement, rend le cheval de course si ardent à la victoire. Lui, du moins, n’est pas complice des fraudes des propriétaires ou des jockeys. Mais où l’on observe le mieux l’enthousiasme des animaux à lutter de vitesse, c’est chez les chiens. Ce genre de concours n’est nulle part aussi caractéristique que dans les districts miniers ou dans la campagne hollandaise, lorsque les chiens, attelés aux charrettes qui ont amené les légumes à la ville, rentrent vers leurs fermes.)

On est souvent témoin d’un spectacle identique au passage des laitières sur les routes de la banlieue bruxelloise.

Les activités compétitrices prennent chez les hommes des formes très variées : l’action exaltatrice de l’émulation, notamment, est à la base d’un grand nombre de phénomènes inter-individuels.

Il est remarquable que la concurrence semble liée à l’activité du jeu en commun (voir plus haut page i58 et plus loin : activités grégaires). Même dans la concurrence commerciale, cet élément psychologique ne fait point défaut, comme l’a rappelé Balzac; il met ces paroles dans la bouche d’un négociant en drap : « Ceux qui se demandent quel plaisir on trouve dans le

commerce sont des imbéciles. Etre à la piste des affaires, savoir gouverner sur la place, attendre avec anxiété, comme au jeu, si les Étienne & Cie font faillite, voir passer un régiment de la garde impériale habillé de notre drap, donner un croc-en-jambe au voisin, loyalement s’entend ! fabriquer à meilleur marché que les autres, suivre une affaire qu’on ébauche, qui commence, grandit, chancelle et réussit, connaître, comme un ministre de la police, tous les ressorts des maisons de commerce pour ne pas faire fausse route; se tenir debout devant les naufrages; avoir des amis, par correspondance, dans toutes les villes manufacturières, n’est-ce pas un jeu perpétuel? Mais c'est vivre , çàî » (Les italiques ne sont pas de l’auteur).

On n’oubliera pas que l’activité compétitrice est déterminée par un désir social correspondant, le désir de dépasser les autres (voir page i5g), et que

Extrait de Cornish dans Animais at work and play, pp. 88-89. Id. de Balzac dans La maison du chat-qui-pelote, p. 44.

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