DEUXIÈME PARTIE : L’ANALYSE SOCIOLOGIQUE IX
doit rien, ne peut rien. Elle n’agit que si elle est sentie, s’il y a un état affectif qui l’accompagne, si elle éveille des tendances, c’est-à-dire des éléments moteurs. » C'est dire quelle « source inépuisable d’illusions et d’erreurs est, dans la pratique, la foi aveugle dans la puissance des idées ».
Les processus psychologiques dont il s’agit ici ont déjà fait l’objet d’études diverses dont on trouvera une bibliographie à la fin de l’ouvrage précité de Vigouroux et Juquelier : peut-être parmi elles y en a-t-il peu qui aient une réelle valeur expérimentale. Mais ce qu’il faut constater, c’est que les processus des activités répétitrices ont été peu étudiés; or, c’est là l’essentiel pour la sociologie, dont la mission est précisément d’interpréter des faits comme celui-ci, pour prendre un cas vulgaire : un cheval de fiacre s’abat sur une place où se trouvent une centaine de personnes; les unes accourent, les autres regardent, d’autres encore restent indifférentes. L’attroupement se forme; nouvelle agglutination de quelques individus. Quels sont ceux qui se sont déplacés? Raisons de leur déplacement? Ordre de leur ébranlement successif? Rapports avec la nature de l’incident originaire, etc.
Quelles sont les phases successives d’une panique de bourse, d’une grève sympathique, ou de la diffusion d’une mode féminine, d’une forme de port de la barbe, d’une formule d’art?
Ou encore les mécanismes répétiteurs de l’encombrement de certaines carrières, — de l’origine presque uniformément localisée des sujets, servantes et domestiques, — de la migration quotidienne ou hebdomadaire des ruraux vers les villes?
Si suggestives qu’aient déjà été les études 'de Le Bon, de Rossi, de Sighele, de Tarde sur les foules, il n’en reste pas moins un très grand nombre d’observations à faire pour dégager les processus effectifs des activités imitatrices, et analyser les modifications que subit l’individu entraîné par des activités ambiantes. Nulle part, le rôle des aptitudes sociales de chaque individu n’apparaît davantage, et notamment la plus ou moins grande plasticité à « se retrouver » dans les autres individus de son espèce. Etant donnée la marche de l’évolution de la sensibilité humaine, il est
Référence à Le Bon dans La psychologie des foules.
Id. à Rossi dans Psicologia colletliva ; Psicologia collettiva morbosa ; Les suggesteurs et la foule.
Référence à Sighele dans Psychologie des sectes et La foule criminelle .
Id. à Tarde dans L'opinion et la foule ; Les crimes des foules; Le public et la foule. INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) 12
Chap. VII.
Les activités sociales.
§ 31. — Actif tés répétitrices.
Chap. VII.
Les activités sociales.
§ 31. — Activis répétitrices.
toujours possible à chacun de « se retrouver » dans n'importe qui par une facette déterminée, et il n’est pas également donné à tout le monde de ne ressembler aux autres, comme dit le poète, que « par leurs beaux côtés ».
De toutes façons, le point de vue inter-réactionnel des phénomènes sociologiques aura suffisamment pénétré l’observateur, pour qu'il ne croie pas à /’« âme d'une foule » autrement qu’on ne croit à 1’ « esprit d'une forêt » ou au « courroux d'un ciel traversé d'éclairs ».
Dans quelle mesure la persistance de certaines pratiques, sociales ou non, participe-t-elle d’activités répétitrices?
D’une façon générale, quelle part revient dans les « permanences humaines » sociales ou non, à la formation éducative de l’individu (transmission des acquisitions) et quelle part à des activités répétitrices? On ne saurait trop mettre l’investigateur en garde contre les clichés sur l’imitation, que les ingénieuses constructions de Tarde ont mis à la mode.
En quoi la sociologie animale éclairerait- elle les phénomènes humains? Lorsqu’une troupe de bœufs ou de chevaux sauvages s’arrête devant l’ennemi, le considère à distance et se décide tout d’un coup soit à la fuite, soit au combat (Houzeau), comment l’inter-communication se produitelle ? Y a-t-il des espèces allophiles où les activités répétitrices n’existent pas, ou peu, ou ont disparu, ou ne se manifestent que dans certaines circonstances et dans lesquelles ?
Il faut avoir bien soin de ne pas étendre le domaine de ces activités au delà de ce qui répond à l’impulsion palinéthique proprement dite. Ainsi, le récit, rapporté par Houzeau, d’un cas de « contagion morale » dans un bataillon de soldats, appelle des réserves : huit cents hommes étaient logés dans une ancienne abbaye que les habitants des environs disaient être hantée; dès la première nuit, à un moment donné, des cris retentissent en même temps dans tous les coins du bâtiment ; tous les soldats se précipitent au dehors et fuient épouvantés. Interrogés, ils répondent tous que le diable a passé sur eux sous la forme d’un gros chien noir. (J’ajoute les italiques à dessein.)
En réfléchissant un peu, on voit qu’il y a, à l’origine de ce fait, des causes communes : d’abord, les récits faits, sans doute, par les habitants à quelques hommes et transmis aux autres par les conversations ; puis, l’état commun
Référence à Houzeau dans Les Jacultés mentales des animaux, t. II, p. 491.