ESQUISSE DE LA MOUALE DE STENDHAL
Aussi ne voulul-il pas alteiulre la lin de la cainpajjjne d'Autriche, malgré les agréiucnts multiples qu'il avait rencontrés à Vienne. La société des commissaires des guerres lui devenait par trop pénible, et Pierre Daru le traitait avec une dureté qu'il ne savait pas atténuer. Aussi sollicita-t-il un emploi en Espagne, attiré vers ce pays par des lectures ri'centes, car, même en campagne, il ne cessait de se cultiver. Celte recherche de sensations en apparence inoompalibles sera un des traits caractéristiques du tempérament beyliste.
De retour à Paris, l'Espagne et la vie de guerre ne le tentaient déjà plus. Il employa le crédit puissant de Martial et de sa bellesœur la Comtesse Daru, pour obtenir une place d'auditeur au Conseil d'Etat. Martial le soutint dans ce projet et lui donna des «espérances fondées». «Je n'avais pas, dit-il, une envie d'être auditeur aussi grande que l'horreur d'aller recommencer mon triste métier de commissaire des guerres (1) ». On voit par l'insistance qu'il y met, que la vie commune avec des hommes d'une autre classe lui est vraiment insupportable.
La nomination au poste d'auditeur une fois confirmée, Beyle va jouir, pendant quelques mois, du grand bonheur de voir son ambition satisfaite. La place qu'il occupe le flatte, lui donne de plus en plus conscience de son importance, et lui laisse entrevoir les grades supérieurs, qu'il attend « sans impatience cruelle, heureux pour le moment, de pouvoir dépenser vingt mille livres, et de s'offrir sans trop compter, un cabriolet et une actrice des Bouffes, des places de théâtre et des habits élégants (2) ».
Enfin, comme il ne peut se passer d'amour, il va occuper ses loisirs à courtiser la comtesse Palfy, pour la(juelle il se sent de l'inclination depuis qu'il a eu plus souvent l'occasion de la voir à Vienne (3).
Il apporte dans cette nouvelle aventure un cœur bien différent de celui qui chérissait naguère Mélanie. Depuis ses connaissances de psychologie amoureuse, il est devenu plus ambitieux
(1) Journal, p. 335.
•3) Idem, p. 361.
(3) Journal, p. 350 et suivantes.
et, par là morne, il se figure qu'il accroîtra sa situation en ayant pour maîtresse qne grande dame. Dans son àme, à celte époque, il se mêle aussi un peu de jalousie et de désir d'humilier le mari qui l'avait humilié autrefois. Ce qui nous surprend et nous fait examiner de plus près cette crise passagère de la vie de Stendhal, c'est qu'il a rédigé lui-même une dissertation philosophique (1), où il examine successivement les raisons qu'il a d'attaquer la comtesse et les plus sûrs moyens de réussite.
Ce morceau est intitulé : « Consultation en faveur de la duchesse de Bérulle, pour Banti ». Ce dernier n'est autre que Stendhal, la duchesse, Madame Palfy, et Burrhus, le mari de la duchesse, le comte P. Le ton même de la consultation nous étonne : se pourrait-il qu'un homme amoureux mette autant de présence d'esprit et de logique à examiner son propre cas?
Il y a là un exemple de cet amour purement cérébral que nous retrouverons chez certains personnages des romans de Stendhal dont la conception découle de sa conception même de la morale. La culture de la jouissance mentale sera, chez lui, une fin d'ordre supérieur qui s'impose comme un devoir et qui se pratique comme un sacerdoce. Cette tournure d'esprit, particulière au beylisme, oriente la vie et la conduite dans un sens original, dont Stendhal pimt être considéré comme l'inventeur.
La fin de l'aventure nous montre qu'il n'y avait de sa part qu'illusion d'amour (2). Dès que M"^^ Palfy eut cédé, Beyle ne vit plus guère que ses défauts et se mit à chercher un prétexte pour s'éloigner d'elle. Il n'oublia, néanmoins, pas plus son nom que la « Consultation ». Il dut s'en souvenir en écrivant Le Rouge et le Noir, car plus d'un trait de l'histoire de M""" de Rénal et de Julien Sorel nous siMuble avoir été vécu en 1810-1811. Beyle sortit de ce roman, presque grandi à ses yeux. Il se crut, à partir de cette époque, une certaine puissance de séduction. Son assurance s'accrut naturellement, de ce qu'il se trouvait
(1) Soirées du Stendhal- Club, 1" série, p. 27. ^2) Journal, p. 361.
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moins novice dans l'ail d'aimer, el il n'est pas donleux (lu'une partie de ses idées sur l'ainonr lui vinicnl de riicnreuse issue de cette aventure flatteuse.
Las d'un amour qui faisait mine de vouloir durer chez sa partenaire cl ciaii-Mianl les représailles d'un mari (|ui paraissait en train de se rendre compte de l'état des choses, lieyle crut prudent de s'éloigner de Paris et partit pour Milan dont il avait gardé un très vif souvenir (1).
Lors(ju'en septembre 1811, il se retrouve dans la ville où s'est passée « l'aurore de sa vie »(2), il éprouve un moment d'émotion délicieuse et d'abandon complet. Il nous l'exprime lui-même dans son Journal (3) : « Oucl j'étais (en 1800) et quel je me retrouve ! » Il n'entre nul sentiment d'ambition dans cette réflexion. Il rapporte tout à M"" Piétragrua: « Et pour le reste de mon existence à Milan, dit-il, du temps de M. Petiet, je vois les causes de chaque effet; j'ai une tendre pitié de moi-même. Ne pouvant être aimé de M'" P..., qui était aimée par Joinville, dans les millions de châteaux en Espagne, que j'ai faits pour elle, je me figurais revenir un jour colonel, ou avec tout autre avancement supérieur à celui d'employé de M. D..., de l'embrasser alors et de fondre en larmes. Il faut convenir que ce plan n'était pas compliqué, mais il avait ce qui fait réussir ces sortes de plan : il était plein de sentiment, je n'y pouvais pas seulement penser, sans verser des larmes. Ce plan me revint dans la tète, hier, en me revoyant dans la position que j'avais tant désirée alors (4) ».
Il avait, en outre, une sorte de revanche à prendre sur son premier séjour en Lombardie. Nous avons vu qu'à cette époque, il était fort jeune et par cela même, timide. Il avait souffert de voir des amis réussir auprès de leurs maîtresses et de rester sans aventure, faute d'argent et d'audace. Il regrettait de n'avoir pas rencontré le secours d'une àme charitable : « Si j'eusse eu un ami, il m'eût mis dans les bras d'une femme. Heu-
(1) Journal de Stendhal, p. 570. — (2) Idem., p. .389. - (3) Idem., p. 390. - 4) Idem., p. 390.
ESntUSSE DE LA MORALE DE STENDHAL 33
reux, j'aurais qté charmant, non pas par la figure, assurément, et par les manières, mais par le cœur j'eusse pu cire charmant pour une âme sensible (1) ». Il a presque du remords de n'avoir pas aimé à cette époque. «Quelle différence, pense-t-il, de ce que j'ai senti dans la rue Sainte à ce que j'eusse éprouvé quand je logeais à la « casa Bovara». Plus tard, on n'a pas le cerveau assez Hbre, pour se laisser complètement aller à la passion. « A Marseille, la tête était déjà trop occupée pour que l'amour fût le maître de tout. Je commençais à observer (2) ».
On sent dans ces déclarations un peu de lassitude. Beyle va avoir trente ans ; il regarde en arrière et ne peut se défendre d'une ombre de mélancolie, le ton de ces confidences prend le caractère de gravité qui convient aux examens de conscience où l'on récapitule les jouissances passées et où l'on compare ce qu'elles ont été avec ce qu'elles auraient pu être. L'homme est déjà formé et sa conception morale achevée ; il médite sur le bonheur et pour la première fois peut-être, il va l'ériger en principe. Jusqu'ici il lui avait donné la chasse par instinct, par passion, à peine par réflexion ; maintenant, il commence à examiner sa conduite et à se convaincre que la recherche du bonheur, sous toutes ses formes, constitue le seul devoir de l'homme. Après un moment d'hésitation, il va se remettre courageusement à la tache.
Il prit donc sa revanche sur le passé en devenant l'amant de cette Piétragrua qui jadis n'avait guère fait attention à lui, et la victoire qu'il remporta très facilement, le 21 septembre 1811 (3), lui parut un fait remarquable. C'est avec une fatuité presque juvénile qu'il inscrit sur son Journal la date de cet événement. Il en ressent un véritable orgueil et une visible satisfaction de lui-môme. Cette nouvelle passion développa sa capacité de jouissance, lui fit découvrir des voluptés nouvelles et acquérir une sorte de virtuosité amoureuse. Les soirées qu'il passa dans une loge de la Scala, près de sa prestigieuse et un peu effrayante amie (4), eurent pour lui une saveur forte et se gravèrent dans
(1) Journal, p. 394. — (2) Idem, p. 394. - (3) Idem, p. 406. — (4) Idem, p. 419.
P. Sabatier. — Morale de Stendhal. 3
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sa mt'moire avec l'image de celle qui lui semblait une Vénus du Titien descendue de sa toile.
Jusque là, Beyle n'avait connu que des âmes futiles ou sèches, des individualités faibles comme Mélanie ou la l'alfy. Ce ijui le séduisit chez Angéla, ce fut sa beauté puissante, sa figure de « sibylle sublime » (1) son tempérament ardent, voluptueux et artiste. Il se sent de l'admiralion pour son [jliysicjue, comme pour son moral. Il trouve « qu'elle paraît avoir une grande politique dans sa conduite » (2), ce qui, pense-l-il, est le caractère • des italiennes.
Aussi, bien après la fin de son amour pour cette femme, lui resta-t-il le souvenir d'une organisation mentale remarquable, jointe à une science singulière dans l'art de jouir, et lorsqu'il fit le portrait de la Sanseverina dans la Chartreuse, il prit comme modèle son ancienne amie.
Après un court séjour à Milan, il fut rappelé en France. Six mois après, voulant prendre part à la campagne de Russie, il se fit charger de porter à Vilna le portefeuille des ministres. Pendant toute cette guerre, il ressentit des impressions violentes qui naquirent des contrastes. A son arrivée, Moscou lui apparaît comme « un temple de volupté » ; mais bientôt cette heureuse vision se transforme en une vision horrible, Beyle assiste à l'incendie de la ville « changée bientôt en ruines, noires et puantes, au milieu desquelles erraient quelques malheureux chiens et (luelques femmes cherchant leur nourriture » (3).
La retraite lui fournit l'occasion d'éprouver les émotions les plus fortes qu'il ait jamais ressenties. Son .tempérament se trempa au milieu des dangers, des souffrances, des spectacles lamentables. Dans les moments les plus difficiles, Beyle montra une grande fierté, une prodigieuse fermeté d'àme, s'exerçant à rester impassible. Pour se prouver à lui-même la force et la résistance de son caractère, il courut au théâtre en arrivant à
(1) Journal, p. 419.
(2) Idem, p. 403.
(3) Lettres intimes, p. 314.
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Kœnigsberg et, lors de sa rentrée à Paris, se mit à reprendre sa vie habituelle, comme si tous ces chocs et ces affreuses visions n'avaient été pour lui qu'un jeu d'enfant cruel.
Une série de désillusions l'y attendait d'ailleurs. La comtesse Palfy était devenue à son égard d'une froideur désespérante ; il convoitait une préfecture qu'il n'obtint pas. Aussi, malgré son indifférence affectée, souffrit-il profondément (1).
Il voulait se consoler en reprenant ses occupations littéraires lorsque, pour comble de désagrément, il reçut l'ordre de rejoindre la Grande Armée. Il partit néanmoins et fit la campagne de Saxe (2). C'est ainsi qu'il put assister à la bataille de Bautzen, qualifiée par lui de « belle journée de beylisme », et compléter ses études sur la psychologie des armées.
Cette guerre le fatigua plus encore que les précédentes. Il tomba malade d'une fièvre nerveuse à Sagan, où il remplissait l'office d'intendant. Comme il ne parvenait pas à se guérir, il solHcita un congé pour aller se reposer en Italie,
Il y retrouva la Piétragrua (3) dont les charmes, à ses yeux, ne s'étaient pas épuisés. Pendant ce nouveau séjour à Milan, sa sensibilité continua à s'affiner. Il devint de plus en plus délicat dans ses jouissances, comme dans l'art de les chercher et de les observer. Il y conquiert une maîtresse dont il s'efforcera de nous communiquer les secrets, quand il sentira le désir de se survivre à lui-même dans une postérité de disciples.
En 1814, pendant l'invasion, nous le voyons tenter de soutenir la foi impériale en Dauphiné avec M. de Saint- Vallier. Il avait été chargé d'organiser la défense de cette province contre les Autrichiens. Cette entreprise lui plut au début, car elle répondait à son goût d'aventure et lui faisait espérer d'obtenir la Croix de la Réunion. Aussi, pendant les premiers temps, déploya-t-il le plus grand zèle ; mais, à la longue, il sentit son ardeur décroître. La tâche qu'il avait acceptée avec joie commençait à le fatiguer et son indépendance s'irritait de se voir tenue
(1) Journal, p. 420. — (2) Idem, p. 435-4.39. - (3) Idem, p. 440 et suivantes.
lîO Esgiissii i)i: i.A MOiiALB nii Stendhal
dans iiiir siibordinalidii l'iroilo. De j)lus. son aiiKtui" prnpro s'offensait des plaisanlerios conlinucllcs (jue les I)au[)liini)is ne lui niénafîoaionl pas, depuis (juil avait officiellement joint une particule à son nom.
Il lomha malade de fièvre et d'ennui, si bien cpic lors de la reprise de la Savoie, il se hâta de rentrer à Paris, laissant Saiut-Vallier continuer la défense de sa province très compromise. Mais, à son grand désappointement, il n'obtint pas la Croix-lJleue (|uil attendait. Ce mécompte le dégoûta des honneurs et lui fit apprendre presque comme une tieureuse nouvelle la dissolution du Conseil d'Etat qui lui rendait sa liberté.
Il en profita pour gagner l'Italie qui décidément répondait, beaucoup mieux que la France, à ses instincts (1). 11 devait y rester jusqu'en 1821, séjournant tantôt à Rome, tantôt à Florence, surtout à Milan, où ses amours avec la Piétragrua et plus tard avec Mélilde Dcmbowski le retenaient constamment. La Piétragrua, qui ne lui avait donné auparavant que le bonheur le plus complet, fut pour lui un sujet de grandes tristesses, lorsqu'il s'aperçut qu'elle le tromjDait. Cette nouvelle désillusion le rendit plus nerveux encore et augmenta sa faculté de sentir les moindres souffrances. Il ne perdait pas avec l'Age cet emportement amoureux qui est le propre de la première jeunesse et il lui était réservé de souffrir encore comme un jeune homme.
Métilde, en effet, lui fil endurer un tourment nouveau.
Il s'était laissé prendre au charme délicat de cette femme, sur laquelle nous n'avons que des détails très vagues et qui reste encore mystérieuse. Par tous les moyens, il essaya de la conquérir ; mais elle refusait obstinément. Quel motif provofjuait ce refus formel chez une femme (pii paraissait n'avoir guère de principes? Beyle se le demandait avec angoisse et finissait par l'at'ribuer i!i l'influence d'une amie jalouse, la Traversi, dont il se croyait personnellement détesté (2).
(1) Journal, p. 448-
(2) Soirées de Stendhal- Club. Le roman de Métilde.
ESQUISSE DE LA MOKALE DE STEiNDUAL 'M
La'^iiort de son père l'avait rappelé eu France. Il ne put y rester, tant la présence de Métilde lui était devenue indispensable. A son retour à Milan, il la retrouva plus froide encore qu'à son départ. Elle lui imposait de ne venir la voir que tous les quinze jours et ne lui ménageait pas les mots désagréables. Malgré son désespoir il préféra s'éloigner d'elle pour toujours (1), et regagna Paris en 1821, emportant gravé dans sa mémoire, le souvenir de celle qu'il avait si constamment désirée, sans jamais l'obtenir.
A l'époque où nous sommes arrivés, 13e vie va publier le premier de ses ouvrages importants, VEssai sur r Amour. Il est âgé de trente-huit ans. On peut dire que sa conception morale est formée, et qu'elle ne fera plus qu'évoluer à peine, pendant le reste de sa vie. C'est donc à ce moment qu'il convient de l'étudier. Mais auparavant, sachant quelles ont été les causes et les événements qui ont contribué à la constitution de l'idéal moral de Beylc, nous examinerons la part de son tempérament physique et de sa pensée propre dans l'élaboration de son éthique.