‹ Esquisse de la morale de Stendhal d'apres sa vie et ses œuvresChapitre 11 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le tempérament physique et moral de Beyle, en 1821

Nous nous sommes attachés, en étudiant la vie de Stendhal depuis sa naisssance jusqu'en 1821, à rechercher les événements qui avaient pu développer certaines tendances de sa mentalité et par là même contribuer à l'élaboration de son éthique. 11 nous reste maintenant, avant d'aborder l'analyse des divers principes de cette éthique, à examiner l'état physique et moral de Beyle,

(1) Souvenirs d'égolisme, p. 5.

lis ESQUISSE DE LA MORALE DE STENDHAL

au inoinenl où il écviviùlVA/noitr cl où, [)()iir l;i pi-cmiLTC l'ois, il exposait son idéal moral, car l'idéal moral d'un écrivain est avant tout l'expression de son tempérament.

Au physicfue, Hoyle avait toute l'apparence de la santé. Grand et gros, il avait de larges épaules, un cou puissant, une stature imposante qui le faisait bien venir auprès des femmes, malgré cette laideur de visage et cette inélégance de tournure, dont il ressentit toujours un certain dé[)it. Il regrettait amèrement de no point être beau, et l'une des raisons de l'opiniâtreté qu'il mettait t\ i)Oursuivre ses conquêtes amoureuses était qu'il voulait se prouver à lui-même sa séduction et son charme.

En réalité, il était d'un tempérament à la fois nerveux et sanguin. Sujet aux rhumatismes et aux congestions, nous savons (ju'il mourut d'une attaque d'apoplexie. En outre, il souffrait fré(|uommenl de fièvres nerveuses, dont il eut une crise à Sagan (l) pendant la campagne de 1813, et ressentait parfois les atteintes de cette dépression physique et morale que nous appellerions aujourd'hui, neurasthénie (2). Enfin la maladie qu'il avait contractée en Italie et dont il ne put jamais se guérir contribua pour beaucoup à rompre l'équilibre de ses facultés, en même temps qu'elle l'affaiblissait considérablement.

Voilà, croyons-nous, les principaux facteurs qui ont pu influer sur sa mentalité, en agissant sur sa santé, mais ils ne suffiraient pas à l'expliquer tout entière. Les motifs d'ordre psychophysiologiques dérivés sans doute des premiers y jouèrent un rôle autrement important.

Nous avons vu qu'il tenait de ses ancêtres une énergie obstinée, u le défiance rare, un irrésistible instinct de jouissance. Chez lui, ces. trois caractères de famille prirent, en quelque sorte, la couleur de son tempérament propre, en même temps qu'ils subissaient la déviation nalurellc que leur imposait le dérèglement physique et mental dû à la maladie.

Sa nature sanguine le portait tout naturellement à l'activité.

(1) Journal, p. 439.

(2) Idem, p. 77.

Il aimait le mouvement, Fagitation, la vie aventureuse, traversée d'événements violents; ses désirs impétueux l'entraînaient irrésistiblement vers une dépense constante d'énergie.

Une des manifestations les plus remarquables de ce besoin d'activité fut son goût de la vie militaire et guerrière, sa recherche des dangers, les plus inutiles, son admiration pour tous les actes qui nécessitent de la force, quelle qu'en soit l'horreur, comme l'incendie de Moscou.

Son ambition démesurée nous apparaît encore comme une des formes de ce besoin d'action. Nous avons vu qu'il avait eu toutes les ambitions (1), celle de devenir le plus grand poète comique français, comme celle d'être un des hommes du monde les plus entourés, et qu'il les avait parfois eues simultanément. Pour satisfaire cette soif de domination, il étale sa vanité, au risque dé paraître fat. Dans son propre Journal, il se décerne les plus grands éloges, louant (2) le plus souvent sa conduite, la déclarant môme sublime (3), à certains jours.

Le mélange des tempéraments sanguin et nerveux fait de lui un passionné. Il est ardent (4), non seulement dans la satisfaction de ses ambitions, mais encore plus dans celle de ses velléités amoureuses, et des sensations rares qu'il recherche partout. Sa nervosité se manifeste par l'irritabilité, l'impatience et la vive intolérance de son caractère. Il ne souffre pas d'obstacle à ses désirs, et c'est pour ce motif qu'il voudra s'affanchir des traditions et des convenances. Il cherche à secouer leur joug, et pour y arriver, il entame contre elles une lutte faite d'accès de colère brusque, suivies de crises d'abattement, quand il constate son impuissance. Par moment même, il éprouve de véritables souffrances de rage, comme plus tard son héros, Julien Sorel, lorsqu'il se sent invinciblement écrasé par la société.

Heureusement pour Beyle, sa nervosité ne lui procure pas seulement des douleurs. Elle lui donne une grande sensibilité (ÎJ),

(1) Journal, p. 327. — (2) Idem, p. 177. — (3) Idem, p. 181.

(4) Souvenirs d'égotisme, p. 89.

(5) Journal, p. 395. ^^

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une puissance suraiguë de jx^rcevoir les sensations dans leurs nuances les plus délicales, conuiic les plus violentes. Nous avons vu (]ue les circonstances de sa vie même avaient beaucoup contribué à affiner cette sensibilité naturelle, si bien que les impressions les plus fugitives pour les hommes ordinaires avaient dans tout son être une violente répercussion.

C'est pour ce motif quil aimait et comprenait si bien toutes les formes de l'art. U trouvait délicieux de s'attarder dans une des salles du Musée Brera (1), en compagnie d'Angela et s'extasiait « devant les quatre sibylles peintes par Volterrano, dans la chapelle des Niccolini (^) ». Pour nous rendre compte du degré d'émotion de Stendhal en face d'une œuvre esthétique, qu'il admire, nous n'avons qu'à le laisser parler lui-même : «... Mon domestique de place, dit-il, me fit arrêter presque par force pour voir un tableau des Limbes. Je fus touché presque jusqu'aux larmes. Elles me viennent aux yeux en écrivant ceci. Je n'ai jamais rien vu de si beau. Il me faut de l'expression ou de belles figures de femmes. Toutes les figures sont charmantes et rien ne se confond. La peinture ne m'a jamais donné ce plaisir là. Et j'étais mort de fatigue, les pieds enflés et serrés dans des bottes [neuves, petite sensation qui empêcherait d'admirer le Bon Dieu, au milieu de sa gloire, mais que j'ai oubliée devant le tableau des Limbes. Mon Dieu que c'est beau ! (:i) » .

Il eut de même un goût décisif pour la musique et sentit cette forme d'art plus vivement encore que la peinture. Il aimait à en entendre même en campagne (4) et se précipitait au théâtre, à peine arrivé dans une ville. Son Journal, son Amour sont remplis de réflexions profondes et délicieuses sur les sensations qu'elle procure.

Son goût pour l'amour peut aussi nous paraître une conséquence de cette vive sensibilité. Là encore, il suit son plaisir. Dès qu'il a une intrigue, il cesse de vivre (o), ou plutôt il ne vit

(1) Journal d'Italie, p. 291. — (2) Idem, p. 200. — (3; Idem, p. 201.— (4) Idem,\>. 231. (5) Journal, p. 1G3.

que pour elle. Lorsqu'il est loin de l'objet aimé, il s'en parle à lui-uiènie. 11 se demande avec inquiétude s'il arrivera à ses fins; il a peur d'avoir déplu ; il se promet d'agir autrement à la prochaine entrevue. En présence de l'amie, qu'elle se nomme Mélanie, Angela ou Mélilde, il est tout embarrassé ; l'excès de sentiment le rend timide et le paralyse môme parfois.

Si, par hasard, dans la rue, il croit reconnaître la silhouette de sa maîtresse, son cœur se met à battre de la façon la plus folle et la plus sincère (1).

C'est qu'en amour, comme en tout, il est plein d'enthousiasme et ce que les autres prennent à titre d'agrémenl, sans plus de souci, il le prend de toute la force et de toute l'intensité de son être. Aussi joies et souffrances l'atteignent-elles profondément, au point de le secouer et même de le transformer momentanément.

Mais ce qui donne à ses émotions un caractère si original, ce qui en fait quelque chose de très personnel et de proprement beyliste, c'est qu'elles sont toujours pleinement conscientes. 11 est doué d'une tète froide et raisonneuse, à laquelle il devait son aptitude aux mathématiques, et qui enregistre, comme pour nous les mieux transmettre, au fur et à mesure qu'elles se produisent, toutes les sensations éprouvées. Nous n'avons qu'à lire les pages de son Journal pour nous en convaincre. Nous nous trouvons en présence d'une confession au plus fort de l'action, faite par un esprit que les émotions et les passions ne rendent guère moins clairvoyant. 11 nous semblerait môme que ce récit n'ait point été fait par l'homme qui agissait, mais par un spectateur attentif et parfaitement impartial.

Cette puissance d'analyse dans la sensation, dont nous reparlerons plus tard, nous semble être un des éléments qui ont le plus contribué à l'élaboration de sa morale. Elle lui a permis de faire des observations précieuses et rares, prises pour ainsi dire sur le fait, qui l'ont amené à des réflexions originales sur le

(1) Soirées du Slendlial-Club, tome II, p. 80.

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specUiclo qu'il s'offiail ù lui-inèjue cl dont l'ensiMubh} conslituo cette éthique étmngo. (pio nous essaierons d'analyser.

Ajoutons pour terminer (jue l'état maladif où il fut pendant la plus grande partie de sa vie, et <\ur nous avons déjà signalé, vint encore iiypertrt)pliier les tendances de sa nature, en exaltant sa sensibilité, en affaiblissant sa volonté, et en déviant parfois la vision nette des choses, sans d'ailleurs nuire en rien à la justesse de son esprit d'analyse.

Il sort de chaque crise plus nerveux, plus sensitif. Il a comme un besoin aigu de découvrir des sensations exceptionnelles, bizarres, maladives. Quand il ne peut les atteindre dans la réalité, il les cherche dans son imagination et c'est de là que viendront les élucubrations déréglées du /?ow</6'e/ duNoirei de Lamiel. Da plus, lorsqu'il vient de souffrir, il a des envies folles de plaisir. C'est pour lui presqu'un remède. Pour guérir d'une fièvre nerveuse prise en Silésie, il doit se plonger dans l'atmosphère voluptueuse de Milan (1), s'étourdir et se griser, pour oublier. Il y a' chez lui, bien qu'il s'en défende, un fonds de mélancolie, môme de tristesse, qui se cache derrière un tempérament de feu, et c'est pour le mieux dissimuler, qu'il s'est mis au cœur de se prouver sa gaité, son entrain au plaisir en s'y livrant de toute la force de son être.

Les affreux spectacles qu'il a eus sous les yeux, pendant la guerre, se sont fixés profondément dans sa mémoire. Il a peur d'y repenser, et y il repense nécessairement dans le repos ou la solitude; et c'est pour essayer encore de les oublier, qu'il a le désir de s'amuser avec violence et sans trêve. Sa sensibihté s'est blessée au cours des événements ; elle a souffert et, par suite, est devenue plus puissante. Elle a besoin de se satisfaire et c'est pour la satisfaire d'une manière heureuse, que Beyle recherche la vie des Italiens.

Une autre conséquence du tempérament morbide de Beyle fut l'affaiblissement de la volonté. Cet affaiblissement se manifeste surtout par son impossibihté de poursuivre longtemps la môme

(1) Journal, p. 440

entreprise, et de se tenir à un seul projet. Nous avons vu qu'il avait renoncé brusquement et sans motif, à entrer à Polytechnique. Plus tard, il donna sa démission de sous-lieutenant et le regretta bientôt. Il voulait devenir poète-comique, et n'eut jamais le courage d'achever sa première et unique pièce : Letellier ou les Deux Hommes. On pourrait citer bien d'autres exemples de son aboulie. Peut-on en trouver de plus frappant que celui qu'il nous donne en 1814 '^ Il abandonna la défense du Dauphiné, alors qu'il risquait, en restant encore quelques jours, d'obtenir la Croix de la Réunion, si désirée. Il ne peut persévéï'or en rien ; il aime écrire, il aime vivre au jour le jour et c'est précisément de son aboulie, que vient son goût de l'imprévu.

La faiblesse de la volonté avait d'ailleurs un autre effet. Elle ne lui permettait pas de lutter contre ses instincts et, pour expliquer cette capitulation et l'excuser, il eut besoin d'ériger en principe la libre expansion des tendances naturelles. C'est probablement une des causes de sa haine des devoirs en général, parce qu'ils constituent un obstacle aux désirs et qu'il faut une ferme volonté pour se les imposer.

D'ailleurs, l'aboulie, chez Stendhal, se compliquait d'une espèce de déviation du sens du relatif et aussi d'un certain dérèglement de l'imagination. Mentalement, c'était un bizarre, presque un maniaque, ainsi que le dit M. Seillière (1). Sa vanité excessive qui le porte à se croire appelé aux plus hautes destinées et qui le dégoûte de la société des gens vulgaires, peut nous paraître un peu maladive. Il se juge une grande âme et pense qu'il ne doit avoir des rapports, qu'avec des esprits supérieurs. Il se voit déjà le plus grand poète comique français (2) et, dans un autre genre, son goût de l'aristocratie devient de plus en plus absolu.

D'autre part, il ne donne que des satisfactions en apparence bien minces à cette vanité. Il jouit, en 1811, de pouvoir s'offrir cabriolet et maîtresse pour être un homme à la mode. 11 prend

(1) E. Seillière. Le mal romantique.

(2) Journal, p. 90.

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