ESQUISSE DE LA MOKA LE DE STENDUAL
la cervelle au jacuhiii qui vient vous atièler, voilà certes un acte admirable aux veux de Stendhal.
Napoléon (1). rétrospectivement d'ailleurs, a exercé une curieuse attraction sur l'esprit de lieyle. C'était, de son propre aveu, le seul homme (|u'il eut jamais respecté. En Napoléon, il distinguait deux êtres : l'homme et le chef d'Etat. Pour l'homme, il était impossible qu'un bevlistc n'admirât pas cette activité prodigieuse, cette puissance d'imagination grandiose, cette organisation mentale si ingénieuse dans la conception de plans de campagne nouveaux, cette promptitude à la décision. Mais ce que Beyle admire plus encore en Napoléon, c'est le chef d'Etat. Quel contraste entre ce règne et les suivants! Sous lui, quel beau rôle laissé à l'énergie et comme l'on pouvait aisément devenir un homme remarquable! On mourait, ou on était général très jeune et c'est pourquoi Julien Sorel entend au séminaire des ouvriers regretter ce temps heureux pour les ambitieux et les actifs (2).
D'ailleurs Beyle n'admire pas seulement l'énergie mise au service de certaines causes. Il l'admire partout et quelle qu'elle soit. La première qualité à ses yeux est « d'être expressif» (3) à tout prix. Aussi les brigands calabrais, les assassins, lui inspirent-ils une réelle sympathie. Vanina Vanini traduit la pensée de Beyle, quand elle répond à quelqu'un qui lui demande quel homme pourrait lui plaire. « Ce jeune carbonaro qui vient de s'échapper. Au moins celui-là a fait quelque chose de plus que de se donner la peine de naître » (4). Beyle professe aussi une grande admiration pour un obscur assassin, nommé Lafargue, qui avait comparu en Cour d'assises, pour avoir tué sa maîtresse coupable de le tromper. Cet acte parait sublime de naturel et d'énergie h Stendal qui pourrait dire, comme Oscar Wilde, dans le Portrait de Dorian Gray : « Le crime est aux classes inférieures ce que l'art est à nous autres esthètes : sim-
(1) Vie de Napoléon, p. 1 et passim.
(2) Le Rouge el le Noir, tome I, p. 175 et 197,
(3) SouDivnrs d'i^ijolismc, p. 87.
(4) Vanina Vanini. Chronif/ues italiennes, p. 273.
plemcnt une méthode pour se procurer des sensations extraordinaires » (1). Aussi, comme le remarque M. Faguet, Beyle a-t-il complètement bouleversé son roman du Rouge et Noir, pour faire de Julien un Lafargue et lui donner l'occasion de tirer un coup de pistolet sur sa maîtresse (2). En commettant cet acte, son héros se relevait à ses yeux et prenait une véritable valeur d'énergie.
De. ce culte de l'énergie, dérive un autre caractère du beylisme. C'est l'amour du danger. Tous ses héros en sont animés. Ils recherchent dans le danger, une sensation forte, un frisson d'une nature spéciale. Julien Sorel a besoin de s'exposer à la mort. Fabrice del Dongo rejoint l'armée impériale à Waterloo pour le même motif (3). Mathilde de la Môle, à l'idée qu'elle aurait pu être tuée par Julien, tressaille de joie et ne l'en aime que plus (4). De même, dans l'Abbesse de Castro, Beyle écrit : « Souvent les périls furent extrêmes, mais ils ne firent qu'enflammer ces deux cœurs pour qui toutes les sensations provenant de leur amour, étaient du bonheur (5) » .
Lamiel nous donne peut-être l'exemple le plus décisif du goût naturel que les beylistes ont pour le danger. Si elle cherche avec une ténacité singulière à s'éclaircir sur les vérités de l'amour (6) c'est que le docteur Sansfin a piqué son courage, en lui persuadant qu'il y a péril pour elle à le faire. Remarquons plus tard la manière originale dont elle est séduite parle brigand Valbayre. « Elle voit Valbayre qui jette un coup d'œil et se met, sans délai, à ouvrir un secrétaire. Lamiel se présente à lui, il saute sur elle, avec un couteau ouvert à la main et la prend par les cheveux, pour lui percer la poitrine ; dans l'effort qu'il fait, le mouchoir de Lamiel se dérange, il lui voit le sein. «Ma foi, c'est dommage! » s'écrie-t-il. Il lui baise le sein, puis lâche les cheveux. — * Dé-
(1) Oscar Wilde. Portrait de Dorian Graij, p. 309 (tr. française).
(2) Faguet. Revue des Deux-Mondes, 1" février, 1892, p. 627.
(3) La Chartreuse de Parme, p. 37 (édition Garnier).
(4) Le Rouge et le Noir, tome II, p. 97.
(5) L'Abbesse de Castro, p. 45, des Chr. italiennes.
(6) Lamiel, p. 140.
56 ESQIISSE DE LA MOKALK UE STENDHAL
noiKT-uioi i;L lais-moi ijciidit' », luiilil-il. Il la séiluil ainsi (1)». Voilà comment LamicI, (jue les alteiiLions du jeune Miosseus ne fuisaieiil qu'ennuyer, devient subitement amoureuse d'un homme parce qu'elle a vu la pointe d'un couteau, près de son sein.
Cette soif du danger est tout natunillenient satisfaite par la vie des camps, et c'est pour cela que Stendhal l'a aimée. Son ami Colomb nous dit que « le 2o mai 1800, quand Beyle vit le feu pour la premièie fois devant le fort de Bard, il devint fou d'émotion (2) >. Plus tard, son goût de l'analyse lui fera découvrir les cotés mes(iuins de la guerre et l'en dégoûtera un peu, ce qui ne l'empêchera pas d'être enthousiasmé par la bataille de Baulzen et de faire regretter à Julien Sorel que l'avenir militaire se soit fermé brusquement.
Ce désir de s'exposer à la mort, qu'avait Stendhal, nous amène logiquement à parler de ses idées sur le suicide. Il fut une époque de sa vie où il pensait à en finir avec l'existence et dessinait des formes de pistolet, avec une intime satisfaction de pouvoir se délivrer des ennuis, dès qu'il le voudrait (3). Son élève Pauline fut un instant dans le môme état dame. « Vingt fois, en maniant des pistolets, écrit-elle à son frère, en 1805, j'éprouvais un violent désir de les décharger dans mon cœur. Je me délivrerais ainsi du fardeau qui m'oppresse » (4).
Plusieurs de ses héros, Octave de Malivert, Hélène de Campireali, finissent ainsi. Il semble que Beyle ne blâme pas le suicide, mais qu'il le considère comme une ressource suprême à employer, quand la situation devient difficile et que la vie ne vous réserve plus de jouissances. Au premier abord, cette indulgence envers le suicide se concilie mal avec le culte de l'énergie. Il est à remarquer d'ailleurs que ses personnages véritablement énergiques, Julien, Fabrice, Lucien Leuwen n'y recourent pas et (jue les deux principaux suicidés de son œuvre sont l'un, une
(1) Lamiel, p. 303.
(2) Colomb. Xotice sur la vie et les œuvres de Beyle, p. XXV.
(3) Souvenirs d'^'golisme. p. 5.
(4) Soirées du Stendhal-Club, II' série, p. 46.
ESQUISSE DE LA MOKALE DE STEiNDUAL o7
femme, et l'autre, un être incomplet (1). C'est donc que Stendhal, s'il le pardonne, ne l'approuve pas entièrement, à moins que ce ne soit en une circonstance presque forcée, comme dans la reddition d'une place. Alors cet acte prend à ses yeux une valeur h cause de l'énergie momentanée qu'il comporte, et il l'admire tout comme il admirait la conduite de Rostopschine, dans l'incendie de Moscou.
Voilà donc bien le premier caractère du beylisme, le principe qu'il énonce lui-même dans ses Souvenirs dégotisme. « Je ne conçois pas un homme, sans un peu de mâle énergie (2). »