‹ Esquisse de la morale de Stendhal d'apres sa vie et ses œuvresChapitre 18 sur 40 · ESQUISSE DE LA MORALE DE STE^DUAL · texte numérisé non relu

ESQUISSE DE LA MORALE DE STE^DUAL

pourraientse sentir faibles. Aussi en ont-ils horreur. Julien, que la perspective de rexécution n'avait pas terrifié, est soudain ébranlé par l'idée qu'il sera pour toujours séparé de M"'* de llènal (1).

S'ils n'ont pour la mort qu'un certain mépris, les beylistesont une haine inaltérable et souveraine pour tout ce qui peut gêner leur ambition et lui faire obstacle. Ce sont, en premier lieu, les préjugés du monde et les institutions établies. Beyle en veut au XIX^ siècle, à cause du nombre de ces obstacles et il reproche à la civilisation de les exagérer de plus en plus. Il écrit dans l'Abbesse de Castro, qui avait le bonheur, à ses yeux, de vivre à une autre époque : « Les mesures prudentes et les mensonges de la civilisation qui désormais vont obséder Ihomme de toutes parts, remplaceront les mouvements sincères des passions énergiques et naturelles (2) ». Les préjugés en effet se sont moUipl'és : préjugés de caste, de religion, de politesse surtout abondent dans notre société et sont autant d'entraves aux mouvements spontanés delà nature. Aussi Beyle les déteste-t-il tous et s'élève-t-il contre eux, en part'CuUer dans r^moz^r: «La politesse (3) et lacivilisation élèvent tous les hommes à la médiocrité, écrit-il le 26 mai 1814, mais gâtent et ravalent ceux qui sérient excellents». Il leur reproche donc de trop niveler les individus, d'étouffer les supériorités et les énergies. Aussi apprécie-t-illes S'ècles et les nations en raison inverse du souci qu'elles ont eu des conv^enances. 11 vante le XYI^ne siècle et blâme le XIX""" ; si le cant anglais lui fait horreur, c'est à cause de son tissu de préjugés héréditaires. La France lui semble, sur ce point, encore beaucoup trop entravée : « Quoi de plus sot, nous dit-il, dans nos mœurs actuelles, que la présentation officielle et presque sentimentale du futur à la jeune fille! Cette prostitution légale va jusqu'à choquer la pudeur (4) ».

Et il se sent attiré vers les régions où les mœurs ont le moins

(1) Le Bouge et le Noir, p. 248 du tome II.

(2) L'AbbPose de Castro, p. 107.

(3) Lettres à ses amis, 26 mars 1814, tome I, p. 7

(4) Essai sur l'Amour, p. 41.

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de ivgles : «L'enfance, dilil, est restée une épociue de Ijonlieur dans le Midi de la France, où les convenances n'empoisonnent pas encore la vie (1) ». Toul cv (juil voit autour de lui ne lui plaît guère davantage. Le niai'iage, tel qu'on le comprend en Angleterre et en France, lui l'ail [)eur : « Ne dit-on pas, déclare .\rmance, que le mariage est le tombeau de l'amour, (ju'il peut y avoir des mariages agréables, mais ({u'il n'en est ;iucun de délicieux? Je trend)lerais d'épouser mon cousin ; si je ne le voyais pas le plus heureux des hommes, je serais moi-même au désespoir (2). » Aussi Beyle a-t-il horreur du mariage de convenances, le pire de tous et, dit-il, en parlant de ce même mariage : «La fidélité des femmes, dans le mariage, lorsqu'il n'y a pas d'amour, est probablement chose contre nature (3)» .

Beyle n'aimait guère d'ailleurs en France que ce qui confinait à ce qu'Alexandre Dumas devait plus tard nommer le Detni- Monde (4). Il représente un de ses héros, Octave de Malivert, « poussé à voir la mauvaise compagnie souvent moins ennuyeuse que la bonne ».

On comprend aussi que Beyle ait aimé l'Italie, parce qu'on y est libre, qu'on peut se livrer à l'amour sans feinte et en parler sans faux détours. Dans son Essai, il nous parle avec admiration de certaine partie de la Suisse : «Je connais peu de familles plus heureuses que celles de l'Oberland, partie de la Suisse située près de Berne, et il est de notoriété publique que les jeunes filles y passent avec leurs amants les nuits du samedi au dimanche (5)».

Il écrit enctre dans VAinoiir : «Je voudrais, si j'étais législateur, qu'on prit en France, comme en Allemagne, l'usage des soirées dansantes. Trois fois par semaine les jeunes filles iraient avec leurs mères, à un bal commencé à sept heures, finissant à minuit et exigeant pour tous frais un violon et des verres d'eau.

'l) Correspondance, 4 mars 1832.

(2) Armrince, p. 88.

(3) L'Amour, p. 200.

(4) Correspondance, tome I, p. 152.

(ô) LWmour, p. 207.

Dans une pièce voisine, les mères, peuL-C'Lrc un peu jalouses de l'heureuse éducation de leurs filles, joueraient au boston ; dans une troisième, les pères trouveraient les journaux et parleraient politique. Entre minuit et une heure, toutes les familles se réuniraient et regagneraient le toit paternel. Les jeunes filles apprendraient ainsi à connaître les jeunes hommes ; la fatuité et l'indiscrétion qui la suit deviendraient bien vite odieuses ; enfin elles se choisiraient un mari (1) ».

Il y a dans cette déclaration infiniment plus de modération que dans la boutade d'Armance. Bien qu'il ne soit pas d'avis de consolider les convenances, il faut bien, puisqu'elles existent, en attendant de les détruire, les dmiinuer et les démolir peu àpeu, en ayant l'air de s'y conformer. C'est là une bien triste nécessité, que semble d'ailleurs comprendre Julien Sorel, le héros le plus indépendant des romans de Stendhal. .Maudissant la destinée qui le fait vivre en un temps et dans une société qui lui répugnent, il est néanmoins forcé de reconnaître que (2) « pour un homme de son ordre, il n'y a de fortune que par les grands seigneurs ». Plus tard, il se conformera aux usages de l'hôtel de la Môle et même, pour obtenir les faveurs de Mathilde, il fera la cour à la maréchale de Fervacques (3), en des termes, dont la banalité le fait rougir. iMais aussi, en satisfaisant à ces exigences, il se croit libéré des autres préjugés plus solides. Pourquoi se gênera 11 n'aura donc point de scrupules à posséder la fille de son protecteur, ce qui est de bonne guerre, puisque la société est assez mal ordonnée pour donner le premier rang à des êtres gui ne le méritent pas, tandis qu'elle relègue au dernier ceux qui en seraient dignes. Les hommes de mérite n'ont donc pas à se croire obligés à des devoirs réels envers les autres.

Les institutions ne valent guère mieux aux yeux de Beyle. Le règne de Napoléon, qui n'était pas sans rapport avec l'heureux XYjme siècle^ ne lui déplaît pas, car il permet aux hommes d'élite de s'élever, mais le gouvernement de la Restauration et

(1) L'A7nour, p. 208. ^

(2) Le Roiige.et le Noir. Tome I, p. 234.

(3) Idem, tome II, p. 159.

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