‹ Esquisse de la morale de Stendhal d'apres sa vie et ses œuvresChapitre 20 sur 40 · ESQUISSE DE LA MORALE DE STBNDUAL · texte numérisé non relu

ESQUISSE DE LA MORALE DE STBNDUAL

homme d'écurie, auquel il venait de voler son cheval, pour se sauver en Suisse, le comte lui déclare qu'il a eu tort de ne pas s'en débarrasser d'un coup de pistolet (1). Enfin, comme nous l'avons vu, la duchesse n'éprouve aucun scrupule à ordonner la mort d'Ernest IV (2).

Ce qui prouve que le bcylisme ne comporte pas le respect de la vie humaine, c'est qu'il y a chez Beyle l'idée de vengeance à exercer contre l'ensemble des hommes, c'est-à-dire contre la société qui l'offense chaque jour, et aussi contre ceux qui le blessent plus particulièrement. A l'égard de son père qui l'a traité durement, il se montrera toute sa vie singulièrement âpre et rancunier. De même, pour Pierre Daru qui, dans sa protection, ne lui avait pas ménagé les remontrances, il eut comme un plaisir de revanche à lui enlever son honneur conjugal.

Son œuvre est pleine de vengeances, et de vengeances souvent terribles (3). M""" de Rénal, influencée par son confesseur, écrit au marquis de la Môle, pour lui donner de mauvais renseignements sur Julien. Celui-ci, sentant son avenir compromis, part aussitôt pour Verrières et tire un coup de pistolet dans le dos de son ancienne maîtresse (4). C'est aussi pour se venger du discours offensant de Julien, que le président du jury l^enverra àl'échafaud. On trouverait bien d'autres exemples de vengeances, dans La Chartreuse, dans Lamiel et surtout dans les Chroniques italiennes, San Francesco e Ripa notamment n'est purement et simplement que le récit d'une vengeance horrible.

Cette vengeance s'exerce souvent à tort et même contre des bienfaiteurs. Le beyUsme semble ignorer la gratitude. L'exemple le plus frappant, en dehors de Julien Sorel, est celui de Lamiel, qui, comblée de faveur par les Miossens, quitte le duc qu'elle vient d'épouser, poui' rejoindre Valbayre, le brigand qu'elle aime (5).

(1) La Chartreuse de Parme, p. 120.

(2) Idem, p. 384.

(3) Correspondance inédite, t. II, p. 222-26.

(4) Le Rouge el le Noir, t. II, p. 199.

(5) Lamiel, p. 306.

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Oulie celle idée de vengeance, mêlée d'ingralilude, l'inslinet de domination beyiiste comporte aussi souvent malheureusement une forlc dose d'hypocrisie. Les personnages de Beyle s'en servent comme d'une arme, ou mieux dune ruse de guc<Te et c'est un l'ail d'aiilanl plus curieux que Stendhal on a horreur et la condamne en maints passages dans le lloïKje et le Xoir et dans la \'ie (le Henri lin) lard. Comme exemple d'hypocrisie, on peut citer Julien Sorel ; ce jeune homme en a d'ailleurs conscience, puisqu'il se dit : « Parlant seul avec moi-même, à deux pas de la mort, je suis encore hypocrite (1) ». L'hypocrisie est évidente dans ces conseils que la Sanseverina donne à son neveu : « Monseigneur Landriani, esprit supérieur, savant de premier ordre, n'a qu'un faible : il veut être aimé. Ainsi, attendris-toi en le regardant et à la troisième fois aime-le tout à fait. Cela, joint à ta naissance, te fera adorer tout de suite... Du reste, soit simple, apostolique, pas d'esprit, pas de brillant, pas de répartie prompte (2) ».

Beyle, cependant, ne l'approuve pas; on connaît son horreur des jésuites, pour cette cause. « Pilez ensemble trente Sémonville, dit- il. cinquante Talleyrand, deux Robespierre et trois bourreaux, et vous aurez fait la pommade qu'on appelle l'Ordre de Jésus (3) ». Si on pouvait le suspecter de n'avoir pas aimé la sincérité, on n'aurait qu'à lire cette déclaration de Julien Sorel : « J'ai aimé la vérité..., dit-il, où est-elle? Partout hypocrisie, ou du moins charlatanisme, même chez les plus vertueux, même chez les plus grands, et ses lèvres prirent l'expression du dégoût (4) ». Ou encore la suivante : «Je pense tout ce que j'écris (5) ». Son amour de la franchise est bien clairement exposé dans les conseils qu'il donne à sa sœur Pauline. « Sois bonne et aimante et surtout jamais fausse, car c'est

(1) Le Rouge el le Noir, tome II, p. 249.

(2) La Chartreuse de Parme, p. 141.

(3) Correspondance inédite, tome II, p. 140.

(4) Le Rouge et le Noir, tome II, p. 2i7.

(5) Correspondance inédile, tome I, p. 285.

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un crime que de feindre la vertu (1) ». C'est encore par goût pour la sincérité qu'il voudrait qu'on « parlât d'amour aux jeunes filles (2) ».

Mais cette vérité si admirable, Beyle constate, comme Julien, qu'elle n'existe nulle part. Quelque regret qu'il en puisse avoir, il ne peut rien y faire. « Non, l'homme ne' peut pas se fier à l'homme». Puisque tout le monde est faux, pour se frayer un passage et parvenir, il faut l'imiter dans son hypocrisie même. « Hélas, c'est ma seule arme, s'écrie Julien. A une autre époque, c'est par des actions parlantes, en face de l'ennemi, que j'aurais gagné mon pain (3) ». Il se trouve dans la situation de Ihomme pacifique qui rencontrant des bandits sur sa route, est obligé d'user, pour se défendre, des mômes moyens qu'ils prennent pour l'attaquer.

La réprobation du mensonge doit être moindre, puisque la faute en revient à la civilisation qui l'a rendu nécessaire comme une arme et l'a même élevé si l'on en croit les beylistes, à la hautem' d'un art. Cet art ils l'estiment d'ailleurs, le jugeantdifficile. « Il faut être très défiant, écrit Stendhal, dans son Journal d'Italie, le commun des hommes le mérite, mais bien se garder de laisser apercevoir sa défaillance (4) ».

Ce commun des hommes qui mérite cette hypocrisie générale, qui l'exige même, qu'en pense donc Beyle? Il n'a pour lui aucune considération et le vulgaire lui est foncièrement antipathique. Il lui reproche ses manières communes, à tel point qu'il lui serait tout à fait impossible de se mêler à la foule. Nous avons vu que c'était surtout à cause de leur manque de distinction physique, qu'il prit en grippe les prêtres et les Jacobins de Grenoble (5). Pendant toute son existence, il devait rester du même avis et les frottements qu'il eut à subir avec le vulgaire durant ses campagnes l'en dégoûtèrent encore davantage. « Les

(1) Soirées du Slendhal-Club, 2"^ série, p. 18.

(2) L'Amour, p. 194.

(3) Le Rouge et le Noir, tome I, p. 174.

(4) Journal d'Italie, p. 30.

(5) Vie de Henri Brûlard, p. 96.

P. Sabatier — Morale de Stenclliat. o

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jouissances des dmes coinnie les nôtres ou ne sont pas comprises, ou sont (léteslées par lésâmes basses (jui peuplent la société (1) ».

Ce dégoût convenait bien à l'homme du XVllI"'" siècle (pi'il était. Aussi ses héros le ressentenl-ils égalemetil. .lulien Sorel se sent mal à l'aise dans la compagnie des séminaristes (pii,[)oui' la plupail. ne sont que de sim()l(;8 paysans (2). Lucien Leuwen éprouve le même sentiment parmi les officiers de Nancy (3). Naturelle chez Lucien habitué aux liélicates manières de la société parisienne, cette impression le [jarailrait moins chez Julien, (|ui n'est en somme que le fils d'un charpentier de village, si ce jeune homme n'avait conscience, comme du reste tous les héros de Beyle, d'avoir une supériorité viaiment innée, et par suite le besoin impérieux de dominer.

Cette fierté n'entraîne pas seulement le mépris du vulgaire ; elle entraine aussi le mépris des choses les plus estimées du vulgaire, c'est-à-dire de l'argent, et des distinctions purement extérieures.

L'argent ne causa à l'imprévoyant Beyle que des soucis bien involontaires. 11 le dépensait sans compter, quand il en avait, ce qui d'ailleurs ne lui arriva pas toujours. A plusieurs reprises, il se livra à de savants calculs, pour escompter ce que pourra lui rapporter la représentation d'une pièc« qu'il n'a pas terminée (4). car son père ne lui envoyant pas d'argent, il cherche un moyen de s'en procurer. Sa vie fut une suite de périodes d'abondance et de disette, mais jamais il ne lui vint à l'esprit d'économiser pour l'avenir. L'argent n'était à ses yeux qu'un moyen de se donner des jouissances actuelles, rien de plus.

Ses héros pensent nécessairement de la même manière. L'imprudente duchesse Sanseverina dépense bien inutilement sa fortune, la gaspille même et n'en a cure. Elle vend jusqu'à ses diamants, heureuse de pouvoir s'accorder le plaisir du moment ;

(1) Lettres intimes, p. 197.

(2) Le Rouge et le Noir, tome I", p. 175.

(3) Lucien Leuwen, p. il.

(4) Journal, p. 27 et 111.

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