ESQUISSE DR I, A MORALE DE STENDHAL
en entendant du Cimaroi^ii ou du llossini. qu'il en avait goùlé en entendant d'autres opéras italiens pendant ses séjours à Milan.
Il ne se lassa jamais non plus de l'imprévu. Il le chercha partout où il avait des chances de le trouver, en Angleterre, à Paris, en Italie. C'est dans ce i)ays qu'il avait demandé une place dcconsul; mais à la longue, il se déplut à Civita-Yecchia, cette ville ne lui procurant qu'une existence très calme et très unie. Il se vit contraint par l'ennui de demander un congé pour sortir de cette atmosphère si morne et qui ressemhiait trop peu à celle de Milan. En 1834, il écrit même : a Je crève d'ennui, ... je voudrais une place de 4000 francs à Paris... quoi ! vieillira Civita-Vecchia ! J'ai tant vu de soleil ! (1) ». L'Italie de cette époque n'était plus celle qu'il avait admirée en 1813 (2); surtout elle ne l'était plus pour lui. Il n'avait plus d'Angela, ni de Mé tilde, ni Casa Tanzi, ni Scala, presque plus d'amour, tandis qu'il voyait toujours ce soleil et cette lumière qui, lui rappelant impérieusement un temps plus heureux, ne faisaient qu'augmenter sa tristesse et ses désillusions.
Le XVP siècle, il put s'y réfugier au contraire toujours, sans désillusions possibles. Il le retrouvait immuable en son énergique activité de passé vivant dans sa mémoire et presque dans ses yeux. Il aimait à songer à Béatrix Cenci (3), àVannozza et à Paul III Farnèse(4), et aux historiettes de Tallemant des Réaux, ttiutes palpitantes dfe récits de crimes, de rapts et de vengeances. Ce siècle était pour lui comme un monde où il tenait enfermées toutes les choses qui lui étaient chères, et qu'il allait visiter dans le passé, ne les rencontrant plus dans le présent. Il y trouvait surtout des êtres strictement fidèles aux principes du beyiisme, plus fidèles peut-être que lui-même.
Pour apprécier en effet la morale de Beyie telle qu'elle était et telle qu'il la pratique, il importe de remarquer les tempéraments qu'il sait apporter à la rigueur de ses principes. Il les pratique avec une cerlaine modération qui les rend plus acceptables. Il
(1) Correspondance inédite, p. 197. — (2) Idem, p. 204. — (3) Idem, p. 200. — (4) Idem, pp. 102-171.
met dans l'application de sa morale plus de douceur qu'il n'en admet chez son héros.
S'il est vrai qu'il aima l'énergie, qu'il fut assoiffé de domination, qu'il rechercha toutes les jouissances, s'il fut en tout un égotiste, du moins ne fut-il jamais un pur égoïste, comme Lamiel ou Julien. 11 aima d'affection véritable sa mère d'abord, son grand'père et son oncle, lui qui écrivait que « nos parents sont nos premiers ennemis, quand nous entrons dans le monde ». 11 eut ensuite de bons amis: Martial Daru, Colomb, le baron de Mareste et aussi « l'aimable Jules». « J'aime tendrement Clara Gazul, écrit-il en parlant de Méiimée (1) ». D'ailleurs il envoie ce mot à l'aimable Jules : « Je défie personne d'avoir été plus sensible que moi à votre bonheur (2) ».
Mais où la tendresse perce le mieux, c'est dans ses lettres à sa sœur Pauline. Il fut longtemps pour elle un véritable directeur de conscience, lui donnant des conseils pour ses lectures, sa formation intellectuelle et morale, la manière de se conduire dans la vie. Précisément il lui recommande d'être sensible et de chercher à rendre tels ses enfants : « Rappelle-toi donc de bien exercer la sensibilité de tes enfants et de bonne heure. La société tend à concentrer cette sensibilité en nousmêmes, à nous rendre égoïstes. Quand cette passion ne serait pas contraire à la vertu, elle est contraire au bonheur. Observe un égoïste : pour une jouissance, il a cent peines. L'égoïste ignore à jamais le vrai bonheur de la vie sociale : celui d'aimer les hommes et de les servir (3). »
Le 1" octobre 1805, il avait écrit : « Une fois dans le monde, tu verras Tégoïsme isoler tous les êtres, tu rencontreras avec la plus grande peine, non pas une àme héroïque, mais une àme sensible (4). » Ce n'est donc pas en vue d'une fin supérieure qu'il préconise la bonté ; c'est en vue des avantages propres qu'elle donne à celui qui en fait preuve.
(1) Correspondance inédite, tome II, p. 182.
(2) Tdém,p. 63.
(3) Souve^rirs Wégotisme, p. 200. Lettre à Pauline, 9 mars 1806.
(4) Idem, p. 194. Lettrejà Pauline, 1" octobre 1805.
88 tSQlISSB DÉ LA MOIIALl-: Dli .STE^D^AL
15cylc rproiivo une vt'rilalilo joio dans celte inliiiiilé d'espril avec Pauline. Il a [)laisir ù lui écrire et hâte de recevoir de ses nouvelles. Ouand il n'en reçoit pas, il l'accuse de devenir « d'un silence horrible » (1). IMus lard, c'est à elle qu'il recommandera le fils de sa maîtresse, Antonio Piétragrua, qui devait passer par Grenoble (2), comme il lui avait autrefois confié son amour pour Louason (lî), à qui elle écrivit un petit mot (6). D'ailleurs, cette tendresse qu'il avait pour sa sœur n'était que l'expression spontanée de son tempérament. Comme le dit Miss Gunnel : « Stendhal est excessivement sensible. Il pleure encore dix ans après l'avoir perdue, une maîtresse qu'il a adorée, et il rêve, toute sa vie, d'une existence qui s'écoulerait doucement en présence d'une femme aimée (4). S'il recherche l'énergie, cette recherche n'exclut pas la sensibilité. L'àme de Stendhal était toute faite de nuances très variées ; il y en avait de violentes, d'infiniment colorées et fortes, il y en avait de dégradées et de délicates. Dans cette gamme de nuances revenait sans cesse la sensibilité infiniment variée elle aussi ; presque virlunso. Il écrivait, en parlant de Métilde : « Elle devint pour moi, comme un fantôme tendre, profondément triste, et qui, par son apparition, me disposait souverainement aux idées tendres, bonnes, justes, indulgentes (5) » . Aussi trouvait-il que la sensibilité est nécessaire à un écrivain pour éprouver du plaisir à le lire. « SouA^t, écrit-il, vous ne semblez pas assez délicatement tendpelor il faut cela dans un roman pour me toucher (G) ». Cette sensibilité devint de la bonté souvent, bien que dans le Rouge et le Noir et dans la plupart de ses œuvres, il l'ait méconnue et l'ait fait méconnaître par ses héros, Julien entre autres. A plusieurs reprises, il parle de belles actions (7). Il est difficile de s'entendre sur ce mot. Faudrait-il y voir une annonce prématurée de la morale esthétique, ou plutôt de la morale du beau geste, ou faut-il tout simplement traduire belles
(1) Souvenirs d'égolisme, p. 214. — (2) Idem, p. 228. — (3) Idem, p. 193. — (4) Idem, p. 212.
(5) Correspondance inédite, tome II, p. 80. — (6) Idem, tome II, p. 99. — (7) Idem, tome II, p. 80.
actions par bonnes actions. On pourrait affirmer que Beyle a employé ces mots dans les deux sens. Certes il a pensé une fois de plus à l'esthétique, lui qui ne l'oubliait jamais et qui voulait que sa sœur s'accoutumât « à sentir et à juger le beau dans tous les genres (1) -. Aussi, chez ses héros, comme le dit M. Bourget « l'art est vraiment le rival de la nature ». La duchesse Sanseverina, Mathikle et Lamiel recherchent une ligne de conduite vraiment esthétique, telle que si elles l'avaient vu suivie par d'autres elles l'auraient admirée, comme elles admiraient la plastique d'un marbre antique. Elles veulent h tout prix la belle action qu'aimait tant Stendhal. Il en avait vu quelques-unes, avoue-t-il, par exemple l'incendie de Moscou par Rostopchine et la bataille de Bautzen. C'est que dans ces actions esthétiques, Beyle veut voir unies, la force, l'énergie poussée jusqu'à la violence, la sensibilité jusqu'à l'art. Aussi cette recherche du beau dans la morale donne-t-elle à la conception de Beyle une grande originalité, pour son époque. Elle interdit bien des actes, parce qu'ils sont laids, comme les traditionnalistes les interdisaient parce qu'ils étaient mauvais. Les trahisons basses, les jalousies vulgaires, Beyle les a ignorées et les a fait presque toujours ignorer à ses héros. Môme dans la manière de commettre les crimes, il intervient chez les héros de Beyle, comme un souci d'élégance raffinée, comme une recherche surprenante de la virtuosité.
Mais aussi, par belles actions, Beyle a parfois entendu ce que nous appelons le plus souvent de bonnes actions. Dans V Amour, il nous donne même de la vertu une définition presque traditionnaliste. « Moi, dit-il, j'honore du nom de vertu l'habitude de faire des actions pénibles et utiles aux autres (2) ». Et dans la suite de ce même chapitre, il nous explique ce qu'il appelle vertu et nous en donne des exemples. Autant il considère peu les St-Siméon stylite se tenant vingt-deux ans sur le haut d'une colonne, et les chartreux qui ne se permettent de parler
(1) Souvenirs d'égoslime. Lettre à Pauline du G décembre 1801, p. 134.
(2) X'A?nOMr, p. 201.