‹ Esquisse de la morale de Stendhal d'apres sa vie et ses œuvresChapitre 4 sur 40 · ESQUISSE KE LA MORALE DE STENDHAL · texte numérisé non relu

ESQUISSE KE LA MORALE DE STENDHAL

guère le temps d'exercer une influence sur l'esprit de son fils. Lorsqu'elle niourul. il avait à peine sept ans, et il nous semble dès lors bien invraisemblable (ju'il ait pu en être épris comme d'une femme ordinaire (1), ainsi qu'il l'écrit dans sa Vie de Henri Firùlard. Il s'attribue, croyons-nous, une perversité ([u'il ne devait avoir que trente cinq ans plus tard.

Son grand-père maternel, le docteur Henri Ga<^non (2), peut être considéré comme un de ses professeurs de morale. L'enfant devina vite (ju'il en était profondément aimé et qu'il en était compris. Il lui rendit son affection augmentée d'une certaine ' admiration, et le temps qu'il passa dans la maison de son aïeul lui laissa des souvenirs agréables et des impressions décisives. Aimant son grand-père, Beyle eût à tûche de l'imiter et d'accepter ses goûts qu'il admirait. Le docteur aimait l'Italie; ce fut une des premières raisons qui décidèrent son petit-fils à rendre un vérital)le culte à ce pays. Amateur de belles lettres et respectueux disciple de Voltaire (3), Henri Gagnon transmit à son descendant son goût pour la distinction et la précision du style, son horreur de l'emphase en tous genres, en même temps qu'un scepticisme léger et un certain plaisir à disséquer le cœur humain.

Au frère de sa mère, Romain Gagnon (4), Don Juan de province, Beyle emprunta son goût pour la galanterie. Il alla faire chez cet oncle, marié dans un petit village des environs de Grenoble, les Echelles (3), un séjour en 1790. Ce fut l'un des événements les plus heureux de son enfance et il en garda toute sa vie le souvenir du premier homme séduisant qu'il eût rencontré. Aussi lorsqu'ilfùt en âge, ne manqua-t-il pas de mettre en pratique les agréables et faciles conseils de son oncle.

Son grand- père maternel (6) habitait avec une de ses sœurs qui ne s'était jamais mariée, Elisabeth Gagnon. L'enfant eut maintes fois l'occasion de causer avec elle, pendant les années

(1) Vie de Henri Brûlard, p. 33.

(2) \ie de Henri Brûlard et Colomb. Notice biographique, p. v.

(3; Idem, p. 29. — (4) Idem, p. 47 et (52. — (5) Idem, p. 135. — {%)Idem, p. 72.

qu'il passa chez le docteur. Il lui dut ce qu'il appelle son « espagnolismo >, « ses sentiments d'honneur, ce que son àme avait de délicat et de généreux, ce que son caractère avait d'aventureux et de romanesque (1) ».

Bien qu'il n'ait guère eu d'intimité avec son père, Beyle ne put guère se soustraire complètement à l'influence d'un homme auprès duquel il était obligé de vivre le plus constamment et dont il devait tenir quelques traits physiques et moraux. Il avait un peu hérité de la défiance dauphinoise de Chérubin ; mais pour le reste il ne lui ressemblait guère (2), et c'est plutôt par antipathie et par réaction contre le caractère de son père qu'il en reçut une certaine formation. Il le trouvait bourru, intéressé, ce qui développa en lui, par contradiction, des qualités de politesse et de désintéressement. C'est ainsi que dans la Vie de Henri Bnilard, il nous parle des malentendus et des querelles qui éclataient trop souvent entre eux. Si nous le prenions à la lettre, nous pourrions même croire qu'il n'eût jamais pour son père la moindre affection. En réalité, si leurs rapports ne furent guère empreints d'intimité à aucune époque, ils gardèrent néanmoins l'apparence de la bonne entente jusqu'en 1804 et Beyle, plusieurs fois, regrette qu'une diversité irrémédiable d'opinions vienne arrêter l'élan du cœur qui le porterait vers son père.

Il ressort de la Vie de Henri Brûlard, que ce fût surtout la présence dans la maison d'une sœur de sa mère, non mariée, Séraphie Gagnon, qui empêcha Beyle et son père de se comprendre et de s'aimer. Si nous en croyons Stendhal, Séraphie (3) aurait joué le rôle d'un mauvais génie qui semait la discorde dans la famille. Beyle avait d'ailleurs une prévention contre elle et la soupçonnait d'avoir remplacé sa mère dans le cœur de son père. D'autre part, nous dit Colomb, elle détestait personnellement le jeune Henri (4), qu'elle accusait d'avoir un caractère

(1) Chuuuet. Slendhal-Beyle,p. 10.

(2) Vie de Henri Brûlard, p. 67.

(3) Idem, p. 28.

(4) Colomb. Notice biographique, p. vu,

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alrocc cl lie précoces disposilioiis fâcheuses. Aussi, uous raconlct-il. toutes les fois (jue s'(»n présentait l'occasion, en profitaitelle |)Our le punir. Quand elle l'entendait rire Ji la cuisine avec le valet de chanibic Lanihert ( 1 ), elle le rai)pelait durement à l'onli-e. H esl ii.ilurel ipie lieyle l'ait considérée comme une maràlre iiifinimeul désa^a-éableel qu'il se soitattaché à prendre le coutre-i)ied de tout ce qu'elle disait et faisait. Séraphie passait à Grenoble pour être très pieuse. Ce fut une raison pour Rcyle de ne point aimer la relijxion et de chercher à s'en affranchir le plus possible.

Les divers précepteurs qu'il eut successivement exercèrent sur lui une influence prescjuc analogue. Après M. Joubert, dont il ne nous reste que le nom, car il mourut très vite, Beyle fut mis entre les mains de l'abbé Raillane. C'était un homme dur, autoritaire, tyranniquemème, qui soumit son élève aune vie « tant soit peu claustrale » si bien que « l'enfant prit en égale haine ceux qui la lui imposaient et les ecclésiastiques ses professeurs » (2).

Au dire de Colomb, il aurait même été fort durement frappé par l'abbé Raillane. C'est alors, que se sentant isolé au milieu de ses parents et de ses précepteurs qui semblaient s'être ligués contre lui, lieyle prit l'habitude du mensonge et de la ruse, seul moyen de défense du plus faible contre le plus fort. La défiance qui paraissait un des traits naturels de son caractère, s'éleva chez lui, grâce h cette éducation, presque à la hauteur d'un principe. Pendant le reste de sa vie, il en fera profession publiquement et l'inculquera souvent aux héros de ses romans.

En môme temps se développait en lui son aversion pour les choses religieuses. La piété qu'il voyait fort en honneur dans son entourage, ne partît digne à ses yeux ni d'admiration ni d'imitation. Elle lui sembla un instrument précieux que ses l)arents ménageaient afin de réprimer ses tendances et ses instincts les plus généreux.

(1) Vie de Henri Brùlard et A. Cuuqukt. Stendhal-Beyle, p. 10.

(2) Colomb. Notice biographique, p. viii.

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