‹ Esquisse de la morale de Stendhal d'apres sa vie et ses œuvresChapitre 5 sur 40 · ESQUISSE DE LA MORALE DE STENDILAL · texte numérisé non relu

ESQUISSE DE LA MORALE DE STENDILAL

Les prêtres qu'il eut roccasion de fré([uenter pendant sa première jeunesse, n'eurent jamais sa sympathie. Henri était délicat par nature, par naissance, pourrait-on dire; son entourage, à l'exception de son père et de sa tante Séraphie, était doué d'excellentes manières. Instinctivement l'enfant y avait pris goût et son éducation de jeune noble qu'on retranchait le plus possible de la compagnie des enfants du même âge avait encore accru cette tendance naturelle de son esprit. Or, les nombreux prêtres que son grand-père reçut chez lui pendant la Terreur n'étaient, pour la plupart, ni de mise soignée, ni de manières bien délicates. Ils manquaient parfois de propreté dans leurs vêtements et mangaient à table comme des paysans, si bien que Beyle, choqué, les prenait en dégoût, comme il devait le faire plus tard pour ses compagnons de guerre. Mais le fait que la religion avait pour ministres des hommes d'apparence si vulgaire diminua encore son prestige dans l'esprit du jeune Henri.

C'est pour la même raison que les Jacobins lui déplurent. Il s'était échappé un soir de la maison paternelle pour assister à leur réunion. Il en revint écœuré, se disant que jamais il ne pourrait se résigner à se mêler à des hommes si grossiers .

La Terreur l'avant débarrassé de l'abbé Raillane, et de son père qui, mis sur des listes de suspects, durent se constituer prisonniers pour un temps, Beyle eut un nouveau précepteur : M. Durand (1). L'élève commençait à prendre trop de goût à l'indépendance pour se soumettre à une direction qu'il n'avait pas choisie. Il tenta même, vers cette époque, un coup d'audGC3 en voulant s'engager dans le bataillon de l'Espérance, formé par un prêtre défroqué du nom de Gardon (2). Il écrivit même un faux signé Gardon à son grand-père, pour le décider à l'y laisser aller. Mais la ruse fut découverte et le jeune homme sévèrement puni.

En même temps, il se mettait à lire sans aucune méthode d'ailleurs, au hasard de la rencontre, des épopées, comme la

(1) Vie de Henri Brùlard, p. 101.

(2) Idem, p. 121.

« Jt^rusalem délivrée > du Tasse, des romans comme < La Nouvelle Iléloïsc > (1) ou m(>mc, dos petits récits galants du XVIII"= siècle, que l'oncle Romain avait laissé traîner. « La Nouvelle Héloïse » produisit vn lui une sorte d'éveil à la vie sentimentale et fit naître dans son àme précoce deux amours do tète, d'abord la p)assion muette etadmirativ»^ qu'il porta à une actrice du nom de Kably (2), puis l'inclination qu'il eût pour la sfpur de ses camarades Higillion (3). 11 prenait déjà plaisir à détailler les formes de la jeune fille, comme i\ devait en prendre toute sa vie à suiNTe le contour d'un bras ou d'une gorge de femme. Ce fut la première manifestation de cette sensualité intellectuelle qui sera l'un des traits caractéristiques de sa mentalité.

De 1794 à 1799, il fut élève à l'Ecole Centrale (4) de Grenoble qui venait d'être fondée. Les trois années qu'il y passa, contribuèrent beaucoup à sa formation morale, car c'est alors qu'il prit, pour la première fois, contact avec le monde extérieur. Jusquelà sa vie s'était écoulée entre ses parents et ses précepteurs. Dès son entrée à l'Ecole, il eut de nombreux camarades : Crozet, Colomb, les Bigillion, Mante et Félix Faure, avec lesquels il resta toujours lié.

Parmi les professeurs dont il reçut l'enseignement, trois noms peuvent être retenus comme ceux de trois hommes ayant exercé, à des degrés divers, et dans des domaines différents, une influence réelle sur son esprit. Dubois-Fontanelle, qui enseignait la littérature, lui révéla le livre de l'Esprit et lui dévoila les mystères de la philosophie d'Helvétius. L'abbé Gattel (o), un des rares prêtres dont Stendhal n'ait dit que du bien, à cause de ses manières polies, lui donna le goût de l'espagnol. Enfin son maître de dessin, Jay, lui apprit à chercher le nu sous le costume et à se le représenter avec précision. Il développa ainsi son sens esthétique, qui ne sera pas sans influer sur sa morale.

On peut en dire plus encore du plaisir qu'il ressentit à étudier

(1) Vie de Henri Brùlard, p. 92. — (2) Idem, p. 191. — (3) Idem., p. 202. — (4) Idem., p. 185. — (5) Idem., p. 18G.

les mathématiques (1). Il conçut une véritable passion pour les sciences exactes, dont la précision excluait le doute et laissait l'esprit dans une certitude absolue. Son biographe, Colomb, nous en donne, d'ailleurs, le motif. « Il avait horreur de l'hypocrisie et pensait, avec raison, qu'en mathématiques, elle est impossible (2) ». L'horreur de l'hypocrisie professée avec violence et cependant suspecte, car plusieurs des personnages de Beyie sont des hypocrites avérés, voilà bien l'un des traits essentiels du caractère de Stendhal.

Toute sa vie, les mathématiques lui inspirèrent un grand respect, ainsi que le souvenir de celui qui les lui avaient enseignées. Le géomètre Gros figure, en effet, dans plusieurs de ses ouvrages, notamment dans Le Rouge et le Noir et dans le Journal. Partout il représente le type de l'honnête homme parfaitement juste et loyal (3).

Beyle obtint le premier prix de mathématiques et projeta, en 1799, d'entrer à Polytechnique. Cette école exerça toujours sur lui du prestige. Plusieurs de ses héros, Octave de Malivert (4), Fédor de Miossens (5) sont des polytechniciens et incarnent le type du jeune homme accomph et d'esprit parfaitement formé.

Aussi demanda-t-il à son père la permission de partir pour Paris en 1799, afin de se présenter au concours de l'Ecole. C'était, en outre, pour lui, un bon prétexte pour quitter Grenoble, qu'il n'aimait guère, et pour se délivrer des entraves, que sa famille mettait encore à son indépendance.

Avec ce départ pour Paris, s'achève la période d'éducation de Stendhal, ou plutôt celle de sa première éducation, car il ne devait jamais cesser de travailler, de s'instruire et de se former. Mais déjà les lignes générales de la physionomie morale de Beyle sont esquissées et l'on pourra retrouver dans l'homme même quel-

(1) Vie de Henri Brûlard, p. 111.

(2) Romain Colomb, Notice biographique, p. 17.

(3) Rouge et Noir. — Journal, p. 125. — Vie de Henri Brûlard, p. 127.

(4) Armance.

(5) Lamiel.

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quos-unes des impressions do la premi»''re jeunesse. De son rducalion aristocraticiue. par exemple, il ^Mrdera toujours une délicatesse extrême et une aiitipalliic nalurcllo pour la vul;»sarilé, sous tous ses aspects : vuljzarilé d'inlcIligcncL' qui n'est autre (pie la Itanalité, ou vulgarité des manières des soldats de Napoléon.

CHAPITRR II

Les débuts de Beyle dans la vie aventureuse (1799-1806)

Reylc était parti pour Paris avec l'intention de se présentera Polytechnique. Mais lorsqu'arriva l'époque de l'examen, il annonça, au grand étonnementde ses parents, qu'il renonçait à concourir. On peut déjà constater dans cette décision brusque une première manifestation de son caractère. 11 .se plaisait à se singulariser en refusant d'entrer dans une école dont les études le captivaient particulièrement et dont les portes lui étaient plus largement ouvertes qu'à aucun autre, à cause de son aptitude aux mathématiques. Il voulait faire le contraire de tout le monde, mais à ce besoin de singularité s'ajoutait la hàtc de jouir d'une indépendance ardemment désirée que Paris lui promettait depuis longtemps. Il sacrifiait, semblait-il, son ambition à son goût de la liberté, à sa passion du hasard et de l'imprévu, dont il croyait avoir tout à attendre.

Quel({ues mois à peine suffirent à le désillusionner. Il avait rêvé de trouver des hommes sem])lables aux héros des romans qu'il avait 1ns et des femmes aventureuses et passionnées. Or, malgré ses désirs et ses recherches, il ne découvrit ni les uns,

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