‹ Esquisse de la morale de Stendhal d'apres sa vie et ses œuvresChapitre 6 sur 40 · ESQUISSE DE LA MORALE UE STENDHAL · texte numérisé non relu

ESQUISSE DE LA MORALE UE STENDHAL

ni les aul^e^. Il en eût une déception rniclle (lui le plongea dans la neurasthénie. L'un de ses cousins, à qui sa famille lui avait recommandé de faire visite, Noël Daru (1), le voyant malade, eut l'idée de lui demander de venir habiter dans sa maison, et parvint ainsi à le sauver du mal qui commençait à l'envahir.

Bevle eut donc la chance de rencontrer dans les Daru des amis dévoués qui devaient lui tenir lieu de foyer. Il put se her d'amitié avec les deux fils de Noël, Pierre et Martial, qui éveillèrent en lui des tendances nouvelles, bien que différentes.

Pierre, qu'on surnomma le Grand Daru, était alors chef de la première division du ministère de la Guerre. Dès le début de 1800, il y emmena Beyle et le fit travailler sous ses ordres. Le temps que Stendhal passa dans ses bureaux, et dont il devait se souvenir en écrivant ie Rouge et le Noir (2), modifia quelque peu sa mentalité. Comme plus tard .Julien Sorel, il se fit à l'idée de parvenir, en étant secrétaire d'an homme politique. En même temps, il se sentait pour son chef une antipathie peu justifiée en apparence, qui ne pouvait s'exphquer que par une différence de caractère, Pierre Daru (3), bourgeois dans rame, autoritaire plus encore, et Beyle, bohème par tempérament, incapable de supporter la domination d'un supérieur, en qui son orgueil ne lui montrera jamais qu'un inférieur. D'ailleurs, la vanité de Beyle fut maintes fois piquée au vif par les critiques que son cousin ne se plaisait guère à adoucir.

Tout au contraire, le second des Daru, ^lartial. sut conquérir son affection. Il lui rappelait en mieux son oncle Romain Gagnon. Si nous en croyons les Souvenirs d'Egotisme (4), il s'occupa tout de suite à déniaiser son jeune pupille en le menant au théâtre, et en l'introduisant dans des loges d'actrices. Beyle ne pouvait donc qu'apprécier un homme qui répondait avec autant d'empressement à ses plus chers désirs.

Au bout de quelques mois de cette existence charmante,

(1) Vie de Henri Brùlard, p. 233.

(2; Rouge et Noir. L'arrivée de Julien chez M. de la Môle.

(3) Vie de Henri Brùlard, p. 261.

(4) Souvenirs d'Egotisme, p. 123.

14 BSQUISSB DE LA MORALE DE STESUUAL

Beyle fui invité à rejoindre Pierre Daru iju» le Premier Consul venait d'envoyer en Lonibardie en qualité de Commissaire des Guerres. 11 arrivait en juin 180() [» Milan, dans cette ville qu'il devait plus lard adopter pour patrie : « Là, ccrit-il, j'ai trouvé les plus grands plaisirs et les plus grandes peines, là surtout, ce qui fait la patrie, j'ai trouvé les premiers plaisirs (1). » Ces premiers plaisirs si décisifs, il les éprouva de 1800 à 1802. Avec Martial et ses amis (2), il prit part aux bals de la Casa ïanzi, entendit des opéras délicieux et vit des ballets d'un luxe inoui dans ce théâtre de la Scala qui devait lui paraître toujours le plus exquis du monde. En un mot, il vécut dans une atmosphère de voluptés de toute sorte, entendant parler d'amour toute la journée dans la compagnie de ses camarades Mazeau, Joinville et de leurs spirituelles maîtresses. A Milan, Beyle se familiarisa davantage avec l'amour, ce plaisir qu'il désirait instamment et qui lui apparaissait encore mystérieux et redoutable autant qu'enviable ek délicieux. Sa sensibilité s'affina en même temps qu'elle souffrait. Beyle se voyait transporté dans un véritable paradis, où il n'avait qu'un geste à faire pour satisfaire tous ses désirs. Mais il était encore trop timide et bien qu'il attendit impatiemment l'amour, il n'avait pas le courage de faire une déclaration à une femme. Il aurait voulu qu'un charitable ami la fit pour lui. Or, c'est ce qui n'arriva pas et il eut la mortification de passer sans femme les deux années où, croyaitil plus tard, il était le mieux disposé à aimer. La vue du bonheur de ses amis avivait encore sa jalousie pour le rendre plus mécontent de lui-même et aussi plus sensible (3).

Il se rejeta vers la musique dont il subissait le charme et qui lui apparaissait comme l'expression et le langage de l'amour. C'est de son premier séjour en Lombardie que date sa passion pour cette forme d'art.

Avec les hasards de la guerre, il connut les agréments de l'imprévu. Il devait toujours garder bon souvenir de cette pre-

(1) Souvenirs d'Egotisme, p. 62.

(2) Journal d'Italie, p. 1 à 52.

(3) Journal de Stendhal, p. 392.

mière campagne qu'il fit comme sous-lieutenant, grâce à Pierre Daru. Ce fut alors qu'il vit le feu pour la première fois devant le fort de Bard (1), sous ce ciel d'Italie qui empêchait de songer à la tristesse et de redouter le danger.

Mais la fréquentation trop habituelle de ses compagnons de guerre le lassa rapidement. Sujet à des accès de fièvre depuis quelque temps, il sollicita un congé, qu'il obtint avec facilité, et fut de retour à Grenoble en 1802. Il envoya presque aussitôt sa démission, ce qui mécontenta fort les Daru (2).

Les deux années passées en Lombardie ne s'effacèrent jamais de sa mémoire. Au contact de ces Italiens, si experts en l'art de jouir, il s'était refait une personnalité, ou plutôt, il n'avait eu qu'à laisser aller la sienne propre. Ce goût de l'amour et de la musique, ce plaisir qu'il ressentit toujours à contempler la beauté, lui furent inspirés par son séjour à Milan. Pour la première fois peut-être, il entrevoyait comme réalisable l'existence faite de jouissances ardentes, délicates et rares, qui lui semblait d'autant plus désirable qu'il n'avait jamais rien rencontré de semblable ni à Grenoble, ni môme à Paris. Aussi conservera-t-il toujours le désir de retourner plus longuement dans cette atmosphère grisante, et de reprendre plus à son aise la vie joyeuse qui venait de se révéler à lui.

En avril 1802 (3), nous le retrouvons à Paris, où il vient d'arriver, après un court séjour à Grenoble. Jusqu'en 1804, il va mener une vie oisive, ou presque, changeant de projet, prenant ce que l'existence lui apportera de bon, préoccupé souvent, gêné plus souvent encore, amoureux presque toujours, ce qui ne l'empêchera pas d'ailleurs de réfléchir et de continuer à se former au contact des hommes et des événements.

On peut caractériser d'un mot la vie qu'il mène à son retour d'Italie : c'est une vie d'artiste, comme celle que lui vantait son grand'père Gagnon, vie pleinement heureuse pendant la pre-

(1) Journal de Stendhal, p. 392.

(2) Vie de Henri Brûlard, p. 291.

(3) Journal de Stendhal, p. 19.

10 BSQL'ISSR DE LA MOIlAMi 1)1-: STIi.NDHAL

niière aiiiiéo, grâce à la buimc enliînltj! (iiii nV'i'f LMicore onlru ses panMils et lui. « Oh ! oui, je sens (jue rcUe vie est délicieuse, écrit-il dans son Journal ; elle donne à l'Ame plus do faculté d'aimer, et peut-on en avoir trop avec do tels parents (1) ». On a prêté à ces mots un sens ironique que nous ne leur découvrons pas, surtout si on les replace, pour les lire, dans leur contexte.

11 avait retrouvé ses amis dauphinois Crozet, Félix Faure, Mounier. Tencin et surtout l'aimable Martial, qui devait continuer à être son compagnon de plaisir. 11 ne négligeait pas pour cela ses occupations intellectuelles, suivait le cours de Legouvé (2) au Collège de France et pensait devenir « le plus grand poète français (3) ». A cet effet, il composait un plan de conduite, où il énonçait quelques-uns des principes fondamentaux de sa morale future.

Le ./ownifl/ qu'il rédige à cette époque est plein de réflexions curieuses, d'observations psychologiques originales, sur les signes distinctifs des gens médiocres (4) « trouver à chaque sujet qu'on propose des objections qui le rendent impraticable» ; sur les femmes : « Une femme ne peut rien faire directement, dans nos mœurs, il faut qu'elle fasse tout faire (o) », ou « une femme faible est celle à (jui l'on reproche une faute et qui se la reproche à elle-même (G) » ; sur l'amitié : « Dès qu'on craint le ridicule dans l'amitié, l'amitié n'est plus (7) » ; sur l'amour enfin : « Pourquoi l'amour est-il un sentiment si délicieux? C'est que l'intérêt de l'amant (8) et de l'aimée y sont confondus» ; et encore : « En morale, l'amour des femmes est un mal infiniment petit. Tous les grands hommes grecs étaient libertins ; cette passion dans un homme indique l'énergie, qualité sine qua non genius (9) ».

Ces citations prouvent qu'un système d'éthique et d'éthique applicable s'ébauche dans son esprit avec une netteté et une

(1) Journal de Stendhal, p. 18. — (2) Idem, p. 23. — (3) Idem, p. 24. — (4) Idem, p. 26. — (5) Idem p. 27. — (6) Idem, p. 31. - (7) Idem, p. 54. — (8) Idem, p. 27. — (9) Idem, p. 31.

ESQUISSE ïtE L\ MOHMAi Dli STE.NDIIAL J7

précision qui ctoauciit chez un homme de vingt ans. Il ne se conlente pas d'ailleurs d'énoncer des idées générales ; voulanl réussir dans la société, il recherche même les plus petits moyens d'y parvenir (1).

Il a aussi l'idée de devenir poète comique. La carrière d'ohscrvaleur du cœur humain et de ses ridicules, le tente. Il choisit même un titre de pièce : ies Deux hommes (2), et la confection de cette œuvre qu'il n'acheva jamais l'occupa d'une manière obsédante pendant plusieurs années. Pour se faire au métier, il étudie les modèles, relit «le Menteur», avec un acharnement singulier, et passe des heures dans la compagnie de Molière et de Beaumarchais. Ces lectures l'amènent souvent à se poser des problèmes de morale que son esprit résout dans son sens habituel.

Une autre raison contribuera à le faire réfléchir. Il est gêné ; l'argent qui, au début de son séjour dans la capitale, lui était largement fourni par son père, commence à lui être de plus en plus rationné. Il est naturel qu'il cherche à s'en procurer. Il compte sur la réussite des Deux hommes pour lui apporter, « en abondance, société, argent et gloire (3) », car il est, avant tout, ambitieux et jouisseur. Les remarques, les observations qu'il fait autour de lui, n'ont d'autre but que de lui révéler la manière de satisfaire ses instincts. Les obstacles qu'il rencontre ne peuvent que l'irriter et le rendre plus opiniâtre. Ils donneront à sa morale ce caractère de rancœur et de haine contre toutes les nécessités de la vie sociale que nous retrouverons, quand nous essaierons de l'analyser.

Les démêlés qu'il commence à avoir avec son père, viennent encore aigrir l'esprit de Beyle (4). Ils avaient éclaté à l'occasion d'un séjour qu'il avait fait à Grenoble en 1803-1804. En partant, il s'était promis un grand plaisir de ce séjour dans sa ville natale; quand il y fut arrivé, les déceptions se multiplièrent. Il a

(1) Journal de Stendhal, p. 26.

(2) Idem, p. 27. — (3) Idem, p. 27.

(4) Lettres intinipn, p. 86.

P. Sabattkr. — Murale île Stendhal. 9.

1"^ ESQUISSE l)K I.A MOKAI.l- DR STli.NDUAL

envie tlo reparlir lo plus tùl possible, car il na pas trouvé sa famille, telle (pi'il se la l'i,:.j;iii'ail de Paris, sa S(i;ur Pauline exceptée. «Ils m'aiment, éeril-il dans son Jourun/ ; nniis ce n'est I)oint de eel amour divin (juc je m'étais l'i^'uré. Comme je disais cela hij'r à M'"'-' J... . ell»' me dit (ja'elle pensait la même chose, et que beaucoup de personnes lui en avaient dit autfuit. Toutes les familles ressemblent donc à la mienne (1) ».

Il nous donne d'ailleurs des explications bien significatives: « J'arrive à une heure chez mon gran(l-[)ère, écrit il, pour y dnier ; do ce moment jusqu'à la fin du repas, ils n'ont cessé de grogner et de se lamenter» ; et il ajoute, en anglais: «ce n'est pas la famille qu'on pourrait souhaiter, c'est l'avis de Pauline (2) ». La place à part qu'il réserve à Pauline dans tous ses jugements, montre bien l'affection grandissante qu'il porte à celle sœur qui, de plus en plus, va devenir son élève, et qui sera, pour ainsi dire, la première des beyiistes.

Lors(]u'il parvint à s'échapper de Grenoble (avril 1804) (3), et qu'il fut de retour a I^aris, il put constater les résultats de son séjour en Dauphiné. Il se trouve plus raisonnable qu'avant ce voyage ; et « par conséquent, nous dit-il, je serai plus heureux ; je dois cela à l'expérience acquise à Grenoble, oïl j'ai vu l'homme dans l'homme et non plus dans les livres (4) ». On ne peut s'empêcher au premier abord de trouver cette réflexion paradoxale. N'avait-il pas eu, en effet, l'occasion d'étudier l'homme dans l'homme, en Italie et à Paris, tout autant que dans sa ville natale et môme davantage ? On se l'explicpie ensuite par ce fait (ju'en Italie et à Paris, il se trouvait dans une société qui lui était, malgré tout, encore étrangère, tandis qu'à Grenoble, ses observations psychologiques portaient sur des êtres qu'il connaissait intimement et qui se révélaient mieux à lui. de[)uis qu'il apportait à les étudier des procédés

(l) Journal de Slendhal, p. 35. — (2) Idem, p. 37. — (3) Idem, p. 39. — (4) Idem, p. 39..

d'analyse suggérés (1) par la vie de Paris et des lectures récentes. Les longues conversations ([u'û tint avec Pauline, dans la calme atmosphère de la ville de province furent aussi instructives pour le frère que pour la sœur, car si elle l'écoutait avec l'attention d'une élève affectueuse et admirative, elle lui confiait ses pensées et ses aspirations les plus intimes.

Dans un autre ordre d'idées, son séjour à Grenoble fut aussi décisif. C'est de là (jue datent, par suite de l'accueil qu'il rencontra dans sa famille, ses idées sur l'affection que les enfants doivent ou plutôt ne doivent pas à leurs parents.

Rentré à Paris, il veut continuer à se former en s'aidant de ses propres observations et aussi de celles des autres (2). Il reprend ses lectures et ce n'est plus comme lorsqu'il dévorait les Liaisons Dangereuses (3), pour y trouver des émotions, mais bien plutôt pour y découvrir des règles de conduite et des analyses précises du cœur humain. Il croit que la psychologie donne à celui qui l'approfondit une sorte de suprématie sur tous ceux qui l'entourent. Aussi dans son ambition grandissante, cherche-t-il à devenir un maître dans la connaissance de l'àmede ses semblables. Les auteurs les plus différents en apparence se recommandent à lui par la finesse et la pénétration qu'ils ont mises à découvrir les énigmes de la vie intérieure. Il relit constamment « Helvétius», qui lui « a ouvert les portes de l'homme à deux battants (4) », et qu'il voudrait être seul à connaître, car il aurait alors sur tous les êtres une supériorité « incontestable (îi) ». Il admire Gondillac et sa logique ; bien plus, il recommande à sa sœur Pauline de le lire (B), jugeant que son élève ne pourra

(1) A propos de rinfluence des idéologues du XVIII™'= siècle et du commencement du XIX"* sur Stendhal, on consultera l'étude que M. H. Delacroix a consacrée à cette question dans son ouvrage sur «la Psychologie de Stendhal», p. 1-82. L'auteur reconnaît comme prépondérante l'influence « d'Helvétius », de « Cabanis », de « Destut de Tracy », en tenant compte du tempérament propre de Beyle.

(2) Journal, p. 40 et suivantes, — (3) Idem, p. 332. — (4) Idem, p. 23. - (5) Idem, p. 24.

(6) Souvenirs d'Egotisme. Lettres à Pauline. »

20 EsgrissE ni: i,a MOit.M.i: tu; sfendiiai-

que ga^MKM" au conliH-fc de ce sco[)li(|ue, si lialiilo en l'art tic raisonner, ol (jiii avail vu !(» mérite, ù ses yeux, de découvrir cette grande vérité: (|ii(' ims idées nous viennent [»ar les sens. Cet amour des consé(|uen(es bien déduites de lobservalion des fails lui fit goùler Cabanis et surtout Tracy, dont il nous parle conslammenl dans son Journal . IMus lard, même il attribuera à Tracy (l) ce précepte : « Nosce te ipsum » qui lui semble le chemin du bonheur. Il ira jusqu'à dire en 1821 (|ue Tracy est « le plus grand de nos i)liilosophes, ou pour mieux dire, le seul pliilosophe que nous ayons». Il est facile de reconnaître l'influence de ces lectures sur l'esprit de Stendhal (2). Ce sont elles qui lui ont donné sa force d'analyse, son goût de la précision et de la netteté, sa recherche de la logique, qualité qu'il ne semble pas tenir de son tempérament.

Sa mentalité se forme en même temps à une autre école, celle du Théâtre. De 1803 à 1804, il va constamment à la Comédie Française où il revoit tous les classiques de Corneille à Beaumarchais, interprétés par des artistes dont les leçons de déclamation qu'il prend chez Dugazon lui permettent de mieux apprécier le talent. Il admire Hacinc. « Jamais, dit-il, tragédie ne l'a si constamment intéressé queBaja/et (3) ». C'est que l'auteur «a une vérité élégante qui charme (4) ». Corneille a pour lui «une tète sublime», mais il l'émeut moins que Uacine, parce qu'il est moins naturel et moins sentimental. Shakespeare lui semble un génie. Son admiration pour lui « croît tous les jours (5) ». « Cet homme n'ennuie jamais et est la plus parfaite image de la nature. C'est le manuel qui me convient, dit-il. 11 ne savait rien ; n'apprenons donc pas le grec. Il faut sentir et non savoir (6) ». Aussi brùle-t-il du désir d'aller le voir jouer à Londres « dès qu'il aura cinquante louis (7) ».

Toutes ces appréciations nous montrent clairement son goût

(1) Journal, p. 368.

(2) D.' LACROIX. La Psychologie de Stendhal.

(3) Journal, p. 43. — (4) Idem, p. 42. — (5) Idem, p. 42. — (6) Idem, p. 91. — »(7i îdem, p. 98,

pour le naturel cl son horreur pour ce qui est convenu. De là vient le plaisif (ju'il ressent à lire La Fontaine (1), et delà aussi son culte de l'état de nature qui sera l'une des bases de sa morale. D'ailleurs, il s'efforce de « délaharpiser » et de « dégagnoniser » son goût en lisant (2) souvent « les grands dramatiques existants ». Il commence à détester l'enflure et vise à un style parfaitement intelligible comme celui de Pascal, dont il se proclame le continuateur. « Quand je lis Pascal, écrit-il dans son Journal, il me semble que je me relis, et comme je sais quelle réputation a ce grand homme, j'ai une grande jouissance, je crois que c est celui de tous les écrivains à qui je ressemble le plus par l'àme (3) » .

Grâce à toutes ces observations, il se trace un plan de conduite destiné à le faire réussir. Il est nécessaire, pense- t-il. d'avoir du naturel dans ses manières, de ménager la vanité des gens qui l'entourent. Il A'eut acquérir de l'assurance (4), se demande quelles sont les habitudes bonnes à prendre (o) et se promet d'éviter de faire un grand effet dans la conversation. Ailleurs il écrit : « Lorsque je débuterai dans la carrière poétique, me tenir à Martial et aux filles de l'Opéra, pour é(;arter absolument ce vernis d'infériorité que, depuis Racine et Boileau, cet art donne vis-à-vis le grand monde (6), afficher la manière d'être de Chapelle, épicurien dont les vers sont l'accessoire et non le principal », Voilà qui nous montre bien le développement de l'ambition de Stendhal, ou plutôt de ses ambitions, car il les a toutes.

Il veut acquérir une gloire littéraire, soit; mais il ne veut pas, pour cela, être mis au rang des simples hommes de lettres. Le prestige mondain lui semble presque aussi intéressant et l'habileté doit consister pour lui à ménager les deux situations.

Pour y parvenir, il convient d'éviter certains écueils comme celui de ressembler aux petits bourgeois, « la classe la plus ridi-

(1) Journal de Slendhal, p. i4. — (2) Idem, p. 95. — (3) Idem, p. 94. - (4) Idem, p. 57. — (5) Idem, p. GO. - (0) Idem, p. 77.

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