ESQUISSE DB LA MORALE DE STE.NDHAL
fille on Franco (l) », car ricMi ne guérit ses erreurs. Il les trouve I)lals, peu sensibles cl trop souvent intéressés. C'est qu'ils lui rappellent son père, avec lequel il est en difficullés constantes et pour lequel il éprouve une secrète aversion.
Ces difficultés de famille se précisèrent peu à peu. Chérubin laissait son fils à Paris, sans argent, pendant de longs mois. On devine aisément les angoisses du jeune homme sans cesse gène (2), sans cesse à l'affût d'expédients, faisant des calculs extraordinaires, pour savoir combien lui rapporterait une comédie jouée aux Fran(;ais (3). Ces angoisses étaient encore plus cruelles pour un être aussi ambitieux que Stendhal. Il est naturel que cette incertitude (4) perpétuelle du lendemain, pQur quelqu'un qui aimait la vie facile et le plaisir du moment l'ait amené à détester celui qui le condamnait à ces tortures. L'aigreur accumulée dans son cceur. pendant un temps assez long, se répand, un soir de 1805, dans un réquisitoire écrit d'un style violent et serré, avec des arguments d'une logique irréprochable, où Beyle énumère les tourments que lui fait subir son père et toutes les raisons qu'il a (o) de s'en plaindre.
Mais, dans cette sorte de plaidoyer pour lui-même, on sent une préoccupation de justice presque romanti(|uc. Malgré son horreur de l'enflure et de l'emphase, le fait de s'en référera un jury composé des six plus grands hommes qu'il connaît, à un caractère de pédanterie et d'exagération, qui nous touche moins qu'il ne l'aurait fait par le simple accent de la sincérité.
Il semble néanmoins incontestable, que Beyle dût tirer de ses démêlés avec son père, la plupart de ses idées sur les rapports des eafaits et des parents, et que la gène d'argent, tout en le forçant à réfléchir, lui inspire la haine des conventions sociales par lesquelles un être supérieur ne peut que végéter, s'il ne possède pas les moyens de vivre, c'est-à-dire l'argent.
(1) Journal, p. 87.
{2) Lettres intimes, p. 86.
(3i Journal, p. 38.
(4y Lettres intimes, p. 153.
(5) Journal, p. 123.
Il avait heureusement trop d'énergie pour se laisser abattre. Au plus fort de son réquisitoire, il nous rassure presque sur son sort : « D'autres considérations qu'il (son père) ne sait pas, nous dit-il, ont pu me faire trouver mon bonheur dans cet arrangement (1) ». Il avait la chance d'être entouré de nombreux amis qui s'occupaient à le distraire en le présentant dans un monde d'artistes où il avait la satisfaction de plaire.
Un autre motif l'arrachait à ces inquiétudes vulgaires, pour lui en donner de plus agréables. Il croyait sans cesse être amoureux et passait des heures à rêver à des conquêtes de femmes belles comme la Duchesnois. — « La pire de toutes les duperies, où puisse mener la connaissance des femmes est de n'aimer jamais, de peur d'être trompé (2) ». Il ne fut jamais victime de cette duperie, pas plus à cette époque, que pendant le reste de sa vie. Ce fut alors même qu'il ébaucha son premier roman de quelque importance avec M''^^ Louason, jeune actrice qu'il avait eu l'occasion de rencontrer chez Dugazon, leur professeur commun de déclamation.
En elle-même (3), l'aventure ne fut guère différente des aventures ordinaires. Beyle fit une cour assidue à la petite cabotine, qui eut la pruderie de se refuser. La perspective de la séparation ne put la décider, et lorsqu'elle partît pour Marseille, elle n'avait encore rien accordé. Vainement il essaya de l'oublier en allant passer quelques mois à Grenoble. Il la rejoignit bientôt, et cette démarche paracheA^a la conquête. Les mois qu'ils vécurent ensemble lui parurent les plus heureux. Mais lorsque Mélauie proposa à Beyle de se l'attacher pour toute sa vie, cela suffit pour éloigner l'homme qui eût toujours plus souci de son indépendance que de toute autre chose et qui ne voyait désormais dans cette aventure, aucun imprévu, capable de le tenter.
Mais cette histoire banale prend une importance singulière, si l'on remarque qu'elle fut le premier roman d'une individualité
(1) Journal, p. 125.
(2) Idem, p. 140.
(3) Journal, p. 162 et suivantes.
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aussi puissaiilo que celle de SIendIial. (Ici homine, (j[ui se croyait arrivr à la iKirfailo coniiaissaiico,(los choses et des êtres, n'était pas encore dénué d'illusions. La fouJ:^»^ la jeunesse et la fraîcheur d'àine qu'il apporta dans cet amour en sont une preuve irrécusable. Le senlinienl se diversifie chez lui en des nuances d'une délicatesse rare, lu geste de Mélanie s'appuyaul sur son bras, une flexion de sa voix, lorsqu'elle déclame les vers de « Monimc » ou de «Phèdre» chez Dugazon, le mellenl en état dexlrème boidieur.
Son cœur n'en attend guère plus et n'était son orgueil et son amour-propre, qui lui persuadent qu'il serait déshonoré s'il n'avait pas Mélanie, il serait au comble du plaisir.
Son espiit travaille à parer Mélanie des qualités les plus rares. La petite actrice se transforme à ses yeux en une créature d'élite, d'un charme tendre. Beyle l'a remarquée, parce qu'elle a < une grande âme ». 11 dit qu'il en est presque jaloux. Son amour se plaît à voir dans les désirs les plus prali([ues de Mélanie les manifestations d'un esprit et d'un goût élevés.
Comme elle se refuse et que la passion de Beyle s'en accroît d'autant, il forme un plan d'attaque et réfléchit à la conduite qu'il adoptera pour acquérir l'art de prendre les femmes. Constatant (ju'il y est encore très ignare, il se rend compte de ce que la passion enlève de présence d'esprit. Il se laisse trop alh.'r à l'émotion et son jugement ne reste pas assez froid. « Voici peutêtre la raison qui fait que je n'avance pas mes affaires auprès d'elle, écrit-il; je l'aime tant que lorsqu'elle me dit quelque chose, elle me fait tant de plaisir, qu'outre que je n'ai plus de perception et que je suis tout sensation, quand même j'aurais la force de percevoir, je n'aurais pirobablementpas la force de l'interrompre, pour parler moi-même. Ce qu'elle fait m'est trop précieux. Voilà peut-être pourquoi les véritables amants n'ont pas leurs belles (1) ». Cette constatation qu'il vient de faire lui donne du plaisir et de l'inquiétude à la fois ; son instinct de jouisseur délicat est satisfait ; mais son désir d'arriver à ses
(1) Journal, p. 215.
fins en tout s'en irrite. Aussi, pour vaincre sa timidité, se promet-ii à lui-même d'atlaqaer les femmes qu'il rencontrera (1), et d'en avoir le plus possible. Ce n'est que plus tard qu'il devra laisser parler son cœur.
Malgré toutes ses bonnes résolutions, il ne peut vivre sans Mélanie, et pour la rejoindre à Marseille, où elle joue, il a l'idée d'aller prendre un emploi dans une maison de commerce de cette ville. L'entreprise était romanesque à tel point, qu'il plane encore une vague incertitude sur elle. Les affirmations du Journal et de ses lettres ne concordent pas entièrement. Nous croyons pouvoir dire d'une manière sûre qu'il alla passer quelques mois à Marseille dans une maison d'épicerie (2), pendant que Mélanie jouait au théâtre de cette ville. Prit-il cette présence comme un prétexte poétique, pour excuser une façon si plate, à ses yeux, de gagner sa vie ? Peu nous importe, car l'intérêt réside tout entier dans son état d'Ame et cet état d'àme nous est révélé par les lettres qu'il écrivait de Marseille à sa sœur Pauline (3).
Il lui conte son bonheur enivrant, en compagnie d'une amie sublime ; il lui parle d'une fille qu'elle lui a donnée soi-disant, et dont son imagination doit seule être responsable. Il lui vante à tel point l'élévation d'àme de Mélanie que Pauline écrit à l'actrice et brûle du désir d'en faire la connaissance. La sœur est presque aussi exaltée que le frère. Elle rêve d'une vie à quatre, avec l'homme qu'elle aimera, Beyle et son amie. Hien plus, lorsque Stendhal lui parle de faire son testament en faveur de sa maîtresse et de sa fille, clic veut suivre son exemple, tant elle s'est prise d'affeclion pour ces deux êtres qu'elle ne connaît que par les éloges de son frère (4).
Voilà un trait original et qui nous semble essentiellement beylistc. C'est une exaltation surprenante chez une jeune fille de province. De plus, pour laisser sa fortune à la maltresse de son
(1) Journal, p. 298.
(2) Idem, p. 305.
(3) Souvenirs cVégolisme. Lettres à Pauline.
(4) Soirées du Stendhal-Club, 4' série, p. 40.
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frère et à sa fille à peine adoplivo, il faut, en môme temps qu'un mépris complet dos convenances et des traditions, un fanatisme spécial, un culte de la passion et une recherche de l'acte extraordinaire et rare qui étonnent lorscju'on examine l'objet de tant de désintéressement
Aprrs un pareil débordement de sentiment, on aurait pu croire à un amour durable. Ne l'avait-il pas lui-même dit dans son Jounud : u Je sens qu'elle occupe toute juon àme. .le n'ai plus de sensibilité pour sentir autre chose » (i). Il n'en l'ut rien. Chez l'un comme chez l'autre, la passion s'atténua si bien que Beyie ne chercha même pas à retenir Mélanie.
Cette aventure resta cependant présente à l'esprit de lieyle toute sa vie, parce qu'elle l'avait familiarisé avec l'amour et lui avait montré à quel point d'émotion il pouvait atteindre. Elle lui avait appris en quelque sorte à se coimaître et à se comprendre lui-même.
(1) Journal, p. 214.