II. — NOM ET SURNOM DE LA PAPAUTÉ
Si le genre humain s'était développé harmoniquement, comme une grande famille, sous la direction d'un pouvoir central, le nom de Père, pris dans une acception large, aurait très-bien caractérisé ce pouvoir, par cela même qu'il est le nom propre du pouvoir domestique dans chaque famille. Mais, à raison même de la généralité de cette dénomination, ce lilre de Père appliqué au pouvoir central aurait dû être escorté dautres titres, qui en auraient déterminé la signification éminente. Il est vraisemblablo qu'après un temps plus ou moins long tous ces noms se seraient résumés dans un seul terme, exclusivement réservé pour désigner la Paternité suprême. Gi; n'eùl pas été une innovation dans les idées, mais une utile abréviation des formules.
Voilà ce qui s'est passé dans l'Eglise
Quelques auteurs ont pensé que le nom de Pape avait été composé selon un mode de formation fractionnaire dont la langue latine offre plus d'uii exemple. 11 aurait été créé des débris de deux mots,
dont chacun aurait fourni seulement sa première syllabe : Papa, Pa-ter Pa-trum, Père des Pères. Mais celte explication, moins solide qu'ingénieuse, doit céder la place à une autre étymologie plus naturelle et plus g'énéralement admise. Suivant celle-ci, ce titre vient du mot grec Tlir.izxç. « c'est, dit Henri « Etienne, le mot dont se servent, en s'adressant « à leur père, les petits enfants, lorsqu'ils veulent « l'appeler de ce nom même de père ^ » Le terme paraît avoir été formé par le redoublement de la première syllabe du mot TtaTr'p. La prononciation de la seconde n'étant pas aussi facile pour les enfants, ils se sont attachés à l'autre, et ils ont pris l'habitude de l'articuler deux fois, suivant l'instinct de cet âge, où la mémoire et la voix s'exercent par la répétition fréquente des quelques sons qu'ils ont retenus. Ce mot, et avec lui un ou deux autres, sont les seuls qui aient été créés par la bouche de l'enfance, et imposés par elle au langage des vieillards. Il a passé tout naturellement dans la langue de l'Eglise, dont le divin fondateur nous a proposé l'enfance pour modèle d'innocence et de candeur. Saint Jean, le disciple bien-aimé, qui a été, si je puis parler ainsi, le meilleur grammairien de la charité chrétienne, emploie de préférence dans ses épîtres le mot de petits enfants, filioli : c'est précisément le terme corrélatif à celui de Papas. Ils expriment tous deux très-bien l'amour protecteur, parce qu'en effet l'enfance, à raison de sa faiblesse, a plus
1 Uiii-a.;, Pater. Vox est puerorum ad patrem, qui eum patris nomine compellare volunt. (Th'saiir. Ling. Grcec. Hearici Stephani.)
particulièrement besoin de tout ce qu'il y a de plus délicat dans la protection de la tendresse. Le Christianisme, ayant institué la paternité spirituelle, dut adopter le langage de la famille. Dans les premiers siècles, le nom dont il s'agit se donnait à tous les évêques et même à de simples prêtres, parce qu'ils étaient investis de la paternité, ou y participaient envers les églises particulières, qui formaient leurs familles spirituelles. Il convenait à plus forte raison au Père commun de la grande famille fondée par le Christianisme. Mais le sens qu'il avait à son égard étant marqué, soit par quelque chose de distinctif, soit par d'autres titres' qui en étaient comme la paraphrase*, lorsqu'on donnait ce nom à un simple évêque, on se servait toujours d'une formule restrictive, en disant le Pape de telle ou telle ville : le Pontife romain était le seul auquel ce nom fût attribué sans addition qui en restreignît l'étendue, comme on le voit par plusieurs exemples. Quoiqu'on le désignât plus habituellement sous le nom de Pape de Rome, cette locution n'avait pas un sens restrictif en opposition avec la primauté du Saint- Siège, mais seulement déterminatif; car les autres titres qui lui étaient généralement décernés expliquaient suffisamment que l'évêque de Rome était le chef de l'Église universelle. Il était à désirer néanmoins qu'un terme unique, destiné à exprimer une dignité unique elle-même, aussi compréhensif par
* Les preuves historiques des assertions contenues dans ce paragraphe se trouveront dans VAppendice n° xi, à la fin du touie III.
sa signification que tous les autres titres ensemble, mais d'un usage plus facile à raison de sa brièveté, devînt, dans la langue populaire elle-même, le nom exclusif et incommunicable de la primauté spirituelle. Dans l'expression des dogmes, le langage a reçu, à diverses reprises, des modifications qui consistent en quelque sorte dans la concentration de plusieurs mots en un seul. Lorsqu'à l'époque de l'Arianisme le terme de consubstantiel eut été adopté contre cette hérésie, le sens des locutions moin* brèves, moins précises, qui avaient été usitées antérieurement pour énoncer les mêmes idées, vint s'incorporer dans cette expression divinement technique. De même les périphrases, qui contenaient les idées de suprématie spirituelle, d'unité centrale, de sollicitude pastorale et universelle, se sont agglomérées dans un seul nom, qui appartient, du reste, au langage des premiers temps, et qui a le triple mérite d'exprimer avec la plus grande simplicité la majesté unie à la tendresse.
Après le nom d'une dignité, il faut aussi remarquer le surnom. Les Papes des premiers siècles n'en avaient pas adopté, lorsqu'à l'époque d'un des plus grands développements que le pouvoir pontifical eût encore reçu, saint Grégoire prit humblement le titre de Serviteur des serviteurs de Dieu. Ge surnom, qu'il avait choisi pour donner une leçon de modestie chrétienne à un patriarche orgueilleux, n'a point passé avec la circonstance qui l'a fait naître. Les successeurs de saint Grégoire l'ont conservé et transmis tout naturellement, sans qu'aucun d'eux ait eu rien à statuer à ce sujet : ce titre s'est éter-
nisé, comme tout ce qui est vrai et beau, par sa propre force.
Ces dénominations combinées correspondent au mystère fondamental du Christianisme. Les deux noms du Verbe incarné, l'un, celui de Christ, qui se rapporte à sa royauté divine, exprime la grandeur et l'élévation ; l'autre, celui de Jésus ou Sauveur, se réfère aux humiliations et aux soufl'rances par lesquelles nous avons été rachetés. C'est qu'en effet l'Incarnation est un composé de grandeur et d'abaissement miséricordieux. Ce double caractère doit se réfléchir dans le vicaire du Christ sur la terre. Le pouvoir qui lui a été conféré avec les clefs du royaume des cieux l'élève au-dessus de tous : le nom de Pape exprime particulièrement cette élévation, quoiqu'il ne s'énonce que sous la forme de la bonté; le surnom, qui exprime l'abaissement au-dessous de tous par sa charité, est corrélatif à l'autre partie du mystère de l'Incarnation.
Ces titres marquent aussi très-heureusement la différence qui existe entre la société spirituelle et la société temporelle. On a souvent donné aux chefs des nations le titre de Père du peuple, dans les éloges qu'on leur adressait. Mais d'où vient que les termes qui expriment leur dignité n'ont jamais été pénétrés par cette idée? Les noms d'empereur, d'autocrate, de rois, de ducs, expriment tous l'idée simple de force et de commandement, parce qu'en effet la société temporelle a toujours employé dans son origine et ses fonctions la puissance armée. Ces termes, pris dans leur signification primitive, se
rapportent à des fonctions principalement militaires. La terminologie de la société temporelle correspond donc, sous ce rapport, à l'état de guerre ou de division du genre humain. Dans la société spirituelle seule, le nom sous lequel on désigne le pouvoir suprême, se référant directement à l'idée de famille et de famille universelle, correspond à l'unité humaine.
Dans la société temporelle, les surnoms de la royauté, qui ont une origine politique, n'ont exprimé et n'expriment encore que des idées analogues au nom lui-même. Ils n'en sont que le commentaire assez souvent fastueux. Ils ne reflètent que l'idée de pouvoir. C'est au contraire l'idée' du devoir qui est imprimée dans le surnom du chef de la société spirituelle. « Je ne suis pas venu pour être servi, « mais pour servir, a dit le Sauveur. » Cette notion chrétienne du pouvoir est à jamais stéréotypée dans la signature des Papes.
La terminologie catholique donne lieu à une autre observation d'un ordre encore plus général. Les cultes païens, étrangers à la notion de la fraternité universelle et de l'unité humaine, n'ont jamais pu songer à représenter cette idée dans le nom de leurs pontifes. Chez les Juifs eux-mêmes, le nom du Grand Prêtre ne la renfermait pas : leur culte était local, et l'ancienne loi était le temps du servage; le temps de la famille spirituelle, unie par l'amour, n'était pas encore venu*. Dans l'intérieur de la chrétienté, le titre de Patriarche, que quel-
* Epît. de S. Paul aux Gâtâtes, c iv.
ques vieilles sectes orientales ont conservé pour le chef de leur hiérarchie, est relatif sans doute à l'idée de paternité et de famille; mais il ne l'exprime pas dans sa simplicité. Cette idée ne se produit avec toute sa douce énergie que lorsque le terme qui l'exprime n'est mélangé d'aucun autre mot, qui en affaiblit la signification en voulant la relever. Nul superlatif n'équivaut à ce seul mot de Père, qui est le nom même que nous donnons à Dieu. L'Eglise anglicane n'a retenu, pour son plus haut dignitaire, que le nom de Primat, qui n'énonce qu'une idée de supériorité et de préséance. Quant au titre de président' d'un consistoire, d'un synode, ou tout autre titre de la même espèce inventé depuis trois siècles dans les Eglises séparées, vous pouvez être sûrs que le pouvoir temporel a passé par là. Remontez à l'origine, ce nom ecclésiastique est de fabrique civile. Son caractère, c'est de n'avoir rien de caractéristique, puisque ce titre appartient aussi à la langue officielle de la société politique. Il supprime l'idée de la famille universelle que le Christianisme tend à constituer. La vraie langue chrétienne est mutilée, si cette idée fondamentale n'est pas hautement nommée par elle. Le Catholicisme seul a donné à cette vérité un nom éclatant, en la confondant avec le nom mê;ne de celui qui est appelé le Père commun dans presque toutes les langues qui se parlent sur la terre.
Les observations que nous venons de faire sur un point de la terminologie catholique seront apj)réciées, je crois, par tous ceux qui connaissent, suivant une expression de M. de Maistre, limpor-
tance du premier chapitre de la philosophie première le chapitre des Noms.