C. XV
1 Minium in voluminibus quoque scriptura usnrpatur, clarioresque litteras vel in auro vel in marmore etiam in sepuicris facit. (Plinius, Hist. nalural., lib. XXXIII, c. xl, n. 5.)
Nec titulus minio , nec cedro charta notetur.
(Ovid., Trist., I, i, 7.) C'est de là qu'est venu plus tard le mot de rubi'iques : « Utebantui' veteres etiara in libris epistolisque colore purpureo potius quam atramento : itaque mes inolevit, ut litteras majores oranes minio elegantissirao depingerent, indeque posteriori sevo Rubricte nomen apud auctores promiscue mansit. » (Georg. Altman., de Illustr. inscript. Crucis, in Tempe Heloet., 1739.)
2 Juvénal {Satyr. iv, v. 192) appelle les lois rubras.
Christianisme, et la ville nouvelle oii Constantin transférait le siège de l'Empire. Il paraît en effet que limpératrice Hélène en fit trois parts* : elle donna l'une à la ville du Calvaire et à la basilique qu'elle fit construire comme monument spécial de la Passion et de la Résurrection. Elle destina la seconde part à l'empereur son fils, et se réserva la troisième pour en disposer selon sa volonté.
La tradition la plus ancienne et la plus constante nous apprend qu'une partie des reliques recueillies par sainte Hélène a été déposée, soit par son ordre, soit par elle-même, dans la Basilique qu'elle a fait élever non loin du palais impérial de Latran. Pour quel motif cette basilique a-t-elle été choisie à cet effet? Nous ne répondrons pas à cette question en alléguant la raison mise en avant par les antiquaires des derniers siècles, qui ont cru que ce choix avait été une sorte de représailles contre le Paganisme. Ils s'étaient persuadés, d'après quelques indices, qu'il y avait eu en cet endroit un temple de Vénus, et que la basilique de Sainte-Croix a été construite avec ses décombres. Cette ruine pittoresque, qu'on voit encore à gauche de cette église, était, suivant eux, un débris du monument païen. Partant de cette idée, ils ont cru que Constantin et sa mère avaient voulu que le trophée de la Croix s'élevât sur les débris d'un temple dédié à la plus impure divinité du paganisme , pour venger la profanation que les païens avaient commise lorsqu'ils avaient érigé une
1 Voyez de Corrieris, Comment, de Ccssorianis reltq., part. I, c. m.
statue de Vénus sur le Calvaire*. Cette explication a fourni de beaux mouvements à l'éloquence chrétienne ; malheureusement nous devons y renoncer. Un examen plus éclairé semble avoir prouvé quil n'y a pas eu un temple de Vénus dans ce quartier de Rome. Toutefois ce lieu n'est pas entièrement dépouillé du genre de contraste que ces écrivains lui avaient attribué. Les jardins d'Héliogabale, qui s'étendaient sur les monts Esquilin et Célius, renfermaient cet endroit dans leurs vastes sinuosités. Si cet empereur n'a pas été le dieu de l'impudicité, il en a été le pontife, et la basilique de Sainte-Croix a purifié, par la sainteté suprême de ses reliques et par ses chastes murs, le lieu le plus souillé, peutêtre, de tout le monde romain. Mais si ce rapprochement peut figurer dans un tableau de la transformation de Rome païenne en Rome chrétienne, il ne saurait être allégué ici ; rien n'indique qu'une considération de ce genre ait contribué à faire choisir cette église pour y placer les reliques que sainte Hélène lui a confiées.
La véritable raison de ce choix, c'est que cette basilique était l'église propre de sainte Hélène. Elle
* At quid apud fanum Veneris et Cupidinis templumCrucis? Ut scilicet juste ulcisceretur immane sceliis, quod a Gentilibus in Crucis odium fuerat perpetratum; dum in sancto Golgotha, iu Gi-ucis rupe (quod testatur S. Hieronymus) fuerat impudicse Veneris statua collocata, et locus ipse, Crucis titulo adeo illustratus, ab eisdem Venerarium appellatum. Quamobrem quod célèbre erat Veneris templura Romae (de aliis modo sileo) dignum visum est ut cuni ignominia eversuin sanctissimse Cruci cederet, quse proculcatis impudicitiis virtutuni omnium splendore nitesceret. (Baron., Annol,, an. 324.)
l'était de deux manières. D'abord elle avait été fondée par elle, soit que cette pieuse impératrice l'eût fait construire à ses frais, soit que Constantin l'eût fait ériger d'après le désir de sa mère. Nous voyons par les actes du concile tenu sous Sixte HT, à Rome, l'an 433, qu'on lui donnait le nom de basilique hélénienne^, comme on appelait constantinieme et libérienne les basiliques de Latran et de Sainte- Marie Majeure, des noms de Constantin et de Libère leurs fondateurs. En second lieu, le terrain sur lequel cette église a été bâtie, près du palais impérial de Latran, faisait partie de l'apanage de l'impératrice mère. C'est ce qu'indique une inscription trouvée dans le voisinage : elle fait allusion à des thermes qu'Hélène avait construits en cet endroit ^ On voit aussi son nom sur l'inscription d'un piédestal, découvert dans une vigne située à côté de l'église ^ Ce monument se conserve dans la chapelle souter-
laine.
Ce temple chrétien appartenant en propre à sainte
1 Sederunt in uno conflictu (concessu) in basilica Ileleniana quse dicitur Sessorianum atrium. {Act. Co)icil.)
2 V. Roma, parte I antica, par Nibby, p. 3G9.
* DOMINAE . NOSTRAR . FL . IVf. .
HELENAE PIISSIMAE . AVG
GENETRICI . D . N . CONSTAN
TINI. MAXIMI . VICTORIS
CLEMENTISSIMI . SEMPER
AVGVSTI . AVIAE . CONSTAN
TINt . ET . CONSTANTI . BEATI"!
SIMORVM . AC . FIORENTIS
SIMORViM . PRINCIPVM.
IVLIVS . MAXIMILIANVS . V. C. C0ME8 PIETATI • EIVS. SEMfER DICATIS.
Hélène, on comprend pourquoi elle l'a choisi entre toutes les basiliques de Rome pour lui confier à perpétuité le dépôt de la portion des saintes reliques qu'elle s'était réservée. La tradition qui nous l'apprend est sanctionnée par des renseignements positifs puisés dans les archives antiques de l'Eglise romaine. On sait qu'Anastase en a extrait le catalogue des donations de Constantin à plusieurs basiliques. Les présents que cet empereur a faits à celle de Sainte-Croix pour le service et la décoration du culte étaient à peu près équivalents, suivant le calcul de Ciaconi*, à une somme de 143,000 écus d'or. La liste qui en contient le détail fait mention d'une cassette d'or, ornée de pierreries, dans laquelle fut renfermée la partie de la vraie croix donnée à cette église. Cette liste relate aussi quatre chandeliers d'argent, pesant chacun 80 livres, destinés à porter les lumières qui devaient brûler devant l'auguste rehque ^.
Le privilège de garder ce précieux dépôt a formé dès lors l'essence morale de cette église. C'est à ce caractère principal que se coordonnent les particularités qui la distinguent. Son ancien surnom de hasiliqiie en Jérusalem aurait été à la fois superflu et bizarre, s'il avait eu seulement pour but de rappeler que la Croix, en l'honneur de laquelle cette église
1 In Vit. S. Sylvestr.
2 Eodem tempore fecit Constantinus Augustus Lasilicam in palatio Sessoriano ubi etiam de Ligno sanctse crucis... posuit et auro et gemmis conclusit... Constituit donum : candelabra aiii'ea et argentea ante Lignura sanctum lucentia secunduni numei-um Evangeliorum quatuor, etc. (Anastas., in Sylvestr.)
est dédiée, a été plantée et retrouvée dans cette ville. Il était, au contraire, parfaitement choisi pour marquer, par une dénomination exceptionnelle, que celte basilique, dépositaire des reliques de la Passion, était assimilée à la ville sainte. Aussi fut-elle désignée sous un titre encore plus expressif : on la nommait simplement Jérusalem *•
Il paraît que l'impératrice Hélène avait complété d'une autre manière le caractère de cette église. C'est ce que nous apprend un vieux souvenir, qui se trouve consigné dans une longue inscription, placée sur l'un des murs latéraux de la rampe par laquelle on descend à la chapelle de Sainte-Hélène. Cette inscription n'est pas antique, mais elle a le mérite de résumer l'histoire de cette antique chapelle. Suivant une des traditions qu'elle a recueillies, le pavé recouvre une couche de terre que sainte Hélène a fait prendre sur le Calvaire. Cette pieuse pratique a commencé vers cette époque : saint Augustin en parle. Si Hélène en a donné l'exemple en faveur de sa basilique romaine, la prédilection qu'elle a témoignée par là même à cette église était une suite naturelle de la destination qu'elle lui avait donnée. Elle a voulu que la Croix transplantée à Rome y trouvât quelque chose du sol arrosé par le sang du Sauveur ^.
1 Ecclesise nomen dedicavit, Gonstantiaus, quse cognomina tur usqiie in hodiernum diem Hierusalem. (Anast., ibul.)
2 Terraque sancta montis Galvarise advecta, supra qiiam Chi'isti sanguis eft'usus fuit redemptionis humanse pretium, cujusque vigore in cœlestem Hierusalem mortalibus aditus patuit, ad primum usqne fornicem repleverat ex quo sacellum
Son vieux surnom de basilique de Sainte-Croix ne signifie pas seulement que cette église était érigée en souvenir de la Croix. Suivant l'ancien usage, lorsqu'on donnait à un édifice religieux un titre qui se rattachait à des objets vénérés comme monuments de la grâce divine, cette dédicace n'était pas déterminée arbitrairement par quelque pieux fondateur, selon l'attrait de sa dévotion particulière. Elle était motivée par quelque circonstance notable, inhérente à cette église. La basilique de la Résurrection, à Jérusalem, a tiré son nom de son emplacement même. Les basiliques qui portaient les noms des martyrs renfermaient leurs tombeaux, leurs restes, ou bien elles avaient été construites 'dans la maison qu'ils avaient habitée, dans la prison où ils avaient été détenus. Il y a donc lieu de croire que conformément à cet usage, le titre de basilique de Sainte-Croix a eu sa raison dans quelque fait matériel propre à cette église, e* l'on n'en trouve pas d'autre que la possession des saintes reliques.
C'est aussi ce qui nous explique pourquoi, dans les anciens sacramentaires, la station du vendredi saint était déjà fixée dans cette basihque. Ces rituels ne décrivent pas cette cérémonie, mais un or^/o romain du moyen âge donne à ce sujet quelques détails. Le Pape ne faisait pas l'office du vendredi saint dans la basilique de Latran, quoiqu'elle fût son église propre, contiguë à son palais. Cet office
ipsum, et toto basilica ac universa urbs secuiKiam Hierusalem meruit appellari. (Extrait de rinscripl.)
y était célébré par un des cardinaux hebdomadaires. Le souverain pontife descendait seulement dans cette basilique et s'y revêtait des habits sacrés, il se rendait ensuite processionnellement et pieds nus à la basilique de Sainte-Hélène pour célébrer le mystère de la Passion devant la Croix, dans l'église le Calvaire * .
Cette cérémonie suppose que le fragment de la vraie Croix était déposé dans une châsse ou armoire, d'où l'on pouvait aisément le tirer tous les ans pour l'exposer à la vénération du clergé et des fidèles. Mais un autre usage existait déjà au iv^ siècle, comme nous l'apprenons de saint Paulin : on renfermait des reliques dans les murs mêmes des édifices sacrés^. Il parait qu'à une époque très-ancienne ce procédé a été employé pour conserver le titre de la Croix. Quelques érudits croient que cette opération a eu lieu du temps de sainte Hélène; d'autres la placent dans la première moitié du v^ siècle, sous le règne de l'empereur Yalentinien HI, qui a fait exécuter des ouvrages en mosaïque dans cette église^. A cette époque, les invasions des bar-
1 Discalceatus pergit (Papa) cum processione, et oranes cum eo cantando psalterium usque ad S. crucem. (Benedictus, Canon. S. Pétri in suo Orditie romano, apud Marten., t. III, de Antiq. eccles. Ritibus, lib. IV, c. xxiii. — Voyez aussi Mabillon. Mus. Italie, t. II.)
2 S. Paulin., Epist. xxxii ad Sever., et Poemal., xxvi.
3 Valentinianus III imperator filius Gonstantii Csesaris... in solutionem voti sui ac raatris Placidiae et Honorise serons opère vermiculato eam (basilicam) exornavit. (Voir l'inscriplion placée dan,'; la rampe qui conduit à la chapelle de Sainte- Hélène.)
bares faisaient appréhender que les pieux trésors ne fussent profanés ou enlevés. On tenait à les mettre en sûreté; ce n'était pas une précaution inutile que d'en déposer au moins une partie dans une cachette murée, pratiquée vers la voûte des temples, à une hauteur où les perquisitions n'étaient guère à craindre. Quoi qu'il en soit de l'époque, c'est dans une espèce de petite niche, hermétiquement fermée, située au sommet de l'abside de la basilique hélénienne , qu'une cassette en plomb , renfermant le titre de la Croix, avait été déposée. Yers le milieu du xn« siècle, un cardinal titulaire de celte église, qui a été ensuite pape sous le nom de Lucius II, a fait apposer sur cette cassette trois sceaux avec ces mots : Gérard, cardinal de Sainte- Croix. Ces trois sceaux et cette inscription ont reparu lorsque la sainte relique a été retrouvée, en 1492. Le cardinal Mendoza, archevêque de Tolède et titulaire de l'église Sainte-Croix, y faisait faire des réparations : les ouvriers, étant arrivés au sommet de l'abside, sentirent un vide. Ils avaient fait tomber par mégarde le bitume qui retenait les lettres d'une inscription en mosaïque; une brique fut remuée, une ouverture apparut , et c'est ce qui donna lieu à une découverte qui excita une vive émotion dans Rome. Sur la face de la brique qui était tournée du côté du mur, on lut ces mots en caractères anciens : Tituius Crucis ; titre de la Croix. Derrière cette brique, dans*un espace vide, se trouvait une boite en plomb, scellée de trois sceaux en cire ; la partie de devant présentait cette inscription dont les lettres avaient aussi une forme an-
cienne : Ecce lignum Crucis; voilà du bois de la Croix. La boîte renfermait un morceau de bois portant les traces d'une extrême vétusté. Il n'était ni très-solide, ni entier ; il avait environ deux doigts d'épaisseur; sa longueur était d'une palme et demie et sa largeur d'une palme. Trois lignes y étaient écrites en caractères hébraïques, grecs et latins, qui formaient ces mots : Jésus Nazaréen Bai. Les caractères hébraïques étaient encore assez visibles : les lignes grecque et latine sont restées à peu près aussi distinctes qu'elles l'étaient alors. Dans lahgne grecque, le mot làaciktvç, roi^ n'avait que la première lettre B ; le mot Rex, dans la ligne latine, manquait de sa dernière lettre.
Le récit de cette découverte a été fait par plusieurs auteurs contemporains présents à Rome. Ce sont : Laelius Pétronius et Etienne Infessura*, dans les éphémérides de Rome; Léonard de Sarzanes^, qui fut chargé d'examiner l'inscription, et Jean Brocard, maître des cérémonies de la chapelle pontificale, lequel a consigné, dans le registre oii il écrivait les actions d'Innocent YIIP, les détails de la visite que ce pape a faite à l'église de Sainte- Croix, quelques jours après la découverte du titre. Ces divers récits s'accordent et se confirment réciproquement pour les particularités les plus importantes.
1 Apud libr. Crux triumph., lib. I, c. xi, de Bosio.
2 Dans le manuscrit du Vatican, intitulé : Epistolœ diversorH??î, ad Volateri'anum, portant le no 3912. Ce document a été publié, ainsi que le suivant, par le P. de Gorrieris.
3 Dans le manuscrit du Vatican, intitulé : Joannis D)gcardi, etc., et aliorum diaricrum, tomus V.
276 cHAPiTRï: X.
Le cardinal Mendoza renferma le titre de la Croix, sous verre, dans une custode d'arg-ent, qui est celle-là même où nous le voyons encore aujourd'hui, sauf quelques ornements que la piété du cardinal Zurla y a fait ajouter de nos jours. La pierre qui fermait la petite niche, et sur laquelle sont écrits ces mots : titre de la Croix, titulus Crucis, a aussi été conservée ; on l'a fkxée, en l'entourant d'une couronne, dans le mur de la chapelle où les reliques de la Passion sont déposées.
Indépendamment des preuves historiques, le monument sacré dont nous parlons offre des signes intrinsèques d'autheiiticité. D'abord, c'est une planchette de bois, ce qui s'accorde avec l'usage des Romains, que nous avons rappelé précédemment, et avec le texte de Sozomène, relatif à la découverte des reliques, dans la g'rotte sépulcrale du Sauveur. La couleur blanche, que cet historien a notée, s'est effacée ; ce morceau de bois est brun, mais des taches de gris foncé s'y laissent apercevoir. On sait que le blanc de céruse tourne à cette nuance lorsqu'il a été décomposé par le temps. Nous avons rappelé aussi que les Romains peignaient ordinairement en rouge les lettres des écriteaux officiels. Il n'y a plus de trace de cette couleur : mais Pétronius et Infessura, qui ont décrit ce titre à l'époque où il a été retrouvé, marquent expressément cette particularité : « On voit, disent- « ils, que les lettres, après avoir été taillées, avaient « été peintes en rouget »
1 Ibique erant cavatte, et deinde colore rubro tinctcÇ infra
Le titre, comme nous l'avons dit, se compose de trois lignes : chacune d'elles correspond à une des trois langues employées dans cette inscription * . Les lignes grecque et latine sont écrites, comme la ligne hébraïque, de droite à gauche. Quelques anciens monuments étrusques et grecs présentent cette singularité , mais il n'en est pas moins vrai que l'écriture de gauche à droite avait été généralement adoptée par les peuples grecs et latins. Si ce titre n'était pas authentique, le fabricateur n'aurait pas osé, suivant toute apparence, s'écarter de l'usage reçu. Cet écriteau ayant été composé d'après l'ordre du gouverneur romain, il eût été naturel de croire qu'on y avait suivi, pour les mots latins et grecs, le procédé ordinaire. L'idée de tracer ces mots suivant la manière d'écrire à laquelle les Hébreux étaient habitués n'a pu venir, ce semble, qu'en Judée et au moment même de l'événement, afin que toutes les lignes de cet écriteau, principalement fait pour les Juifs, pussent être lues couramment par la partie de la population indigène qui avait quelque connaissance de l'une ou de l'autre de ces deux langues.
scriptae litteree. (Ephemer. gestar. Romœ, apud Bosium : La trionfante e gloriosa Croce, c. xi.)
1 Tribus linguis adscriptus fuit titulus, Hebi'sea, quia Lac uterentur ubi sumptum supplicium ; Grseca, quia haec maxime familiaris esset Orienti, ex quo Alexander Maguus eum subegisset, et Seleucidee sive Syro-Macedones imperium illic tenuissent, ut Ptolemaei inEgypto ; Latina autem, quia Judîea et Syria reliqua in Romanorum foret potestate, ex quo Tigranem vicerat Pompeius. (Ger. Joan. Vossius, iii Harinon. evangel., lib. II, c. VIII.)
La ligne hébraïque, très-visible encore du temps de Léonard de Sarzane, n'offre plus que des tronçons de lettres. Toutefois un savant rabbin converti au Christianisme a cru y retrouver les débris de ces mots : Nazaréen roi de (les Juifs), écrits en langue syriaque vulgaire. Les Évangélistes ont désigné cette langue sous le nom d'hébraïque, parce que c'était celle que le peuple juif parlait à cette époque *.
Les caractères latins sont encore presque tous très-lisibles. Il y a dans la ligne grecque une incorrection graphique assez notable : une des lettres, outre qu'elle n'est pas bien alignée avec les autres lettres du même mot, est tracée en un sens inverse de celui qu'elle devait avoir dans l'écriture de droite à gauche. Si les deux lignes grecque et latine sont de la même main, ce qu'il y a d'irrégulier dans la première, comparé à l'écriture plus correcte de la seconde, paraît indiquer qu'elles ont été tracées par quelque employé romain moins exercé à former rapidement les caractères grecs que ceux de sa propre langue. Cette observation n'est pas inutile pour éclaircir une difficulté dont il sera question tout à l'heure. Dans tous les cas, cette irrégularité graphique accuse la hâte avec laquelle ces lignes ont été écrites. Un faussaire les aurait tracées à main reposée, et il n'aurait pas commis la faute de placer une lettre à rebours. La ligne latine elle-même, quoique mieux conformée que l'autre, n'est pas exempte d'incorrection. Les deux premières lettres du mot
1 Lettre de M. Drach au P. de Corrierù, du 31 décembre 1S3J.
Mot dépassent les lettres de l'autre mot. En général, ce titre offre les traces d'une écriture qui a été improvisée au moyen d'un poinçon ou d'un couteau, sans qu'on ait pris le temps de soigner la forme des lettres. Un écriteau qui devait être placé au-dessus de la tête d'un condamné à mort ne demandait pas grands soins, et, dans l'agitation tumultueuse avec laquelle on a pressé l'exécution de la sentence, les apprêts du supplice ont dû être accélérés.
Les objections qui ont été faites contre l'authenticité de ce monument fournissent, lorsqu'on les examine bien, des présomptions en sa faveur. On a objecté, en premier lieu, que les caractères grecs exprimant le mot Nazaréen ne l'énoncent pas sous sa forme grecque, mais avec une forme et une désinence latines. Ceci s'explique aisément : la langue des Hellènes, parlée, d'une manière probablement corrompue, par un certain nombre des habitants de la Palestine, s'y trouvait perpétuellement en contact avec la langue latine, qui était celle du peuple conquérant, des troupes et de l'administration. Il en devait résulter, à quelques égards, un mélange d'idiomes. C'est ce qui arrive ordinairement en pareil cas. Et en effet les savants ont signalé, dans les monuments de cette époque, plusieurs exemples de mots latins avec une forme grecque, et de mots grecs avec une forme latine*. Ils ont remarqué en outre, notamment sur les médailles des colonies ro-
1 Les inscriptions qui foui-nissent la preuve des assertions contenues dans ce paragraphe et dans le suivant se trouvent dans V Appendice no xiv, à la fin du tome III.
maines, diverses inscriptions dans lesquelles les mots de ces deux langues sont entremêlés. Ajoutez à cela que le texte grec du Nouveau Testament renferme plusieurs mots réellement latins : ce qui prouve qu'ils avaient passé d'un de ces idiomes dans l'autre. Est-il étonnant que, dans ce croisement de langues, un adjectif de lieu, dérivé du nom d'une ville juive, ait été écrit en caractères grecs avec une forme latine dans un écriteau vulgaire, surtout si cet écriteau a été tracé, comme cela est très-possible, par quelque scribe romain du prétoire de Pilale? Cette particularité peut être comptée, au contraire, parmi les indices qui concourent à prouver que cette inscription est le titre original. Supposez en effet que vous vouliez fabriquer une inscription, destinée à reproduire le titre de la Croix : que felîiez-vous ? Vous prendriez le texte de l'Evangile qui le rapporte en entier ; vous copieriez tout simplement le mot NAZÎ2PA10I;, nazaréen, avec sa vraie forme grecque, tel qu'il se trouve dans le texte de saint Jean, qui contient l'inscription placée au-dessus de la tête du Sauveur.
On a objecté, en second lieu, que dans la ligne grecque du titre, deux lettres ont une configuration qui n'était pas encore en usage sous le règne de Tibère, au dire de quelques érudits des derniers siècles. Mais le progrès de la science a déplacé les limites qu'ils avaient prématurément posées ; des matériaux nombreux, qu'ils ne connaissaient pas, ont été recueillis, examinés, comparés, et la critique, appuyée sur sa base élargie, a établi que la forme en question est beaucoup plus ancienne que
ces savants ne l'avaient cru. Des monuments antérieurs l'ont positivement exhibée. Si cette forme, qui appartient à un genre d'écriture plus expéditif. s'est produite dans des inscriptions monumentales, dessinées posément et avec soin, à plus forte raison a-t-elle pu se rencontrer dans un écriteau exécuté à la hâte. Les papyrus trouvés dans les fouilles d'Herculanum ont aussi fourni à ce sujet de nouvelles lumières. Ils prouvent qu'avant l'année 79 de l'ère chrétienne, elle était déjà fréquemment usitée dans l'écriture cursive. Or, sans avoir vu le titre de la Croix, il serait déjà raisonnable de présumer que ces hgnes, rapidement tracées, ont dû offrir quelque point d'analogie avec ce genre d'écriture. Il y a donc encore une coïncidence qui ressemble bien plus à une preuve qu'à une objection.
Aucune raison solide n'a ébranlé les bases sur lesquelles repose la vénération séculaire du monde chrétien pour les monuments sacrés que sainte Hélène a fait transporter de la grotte sépulcrale du Calvaire dans sa basilique de Rome. Ils ont triomphé de tous les doutes, comme ils ont échappé à toutes les causes de destruction. Ces reliques avaient reposé durant près de quinze siècles à l'ombre des paisibles murs de cette église, lorsqu'à la fin du siècle dernier une main sacrilège voulut les en arracher. En 1798, le Directoire de la République française, ayant fait envahir les Etats romains, essaya d'y organiser une République à sa façon. L'administration nouvelle, très-portée à imiter le gouvernement impie et spoliateur auquel elle devait son existence, ctnvjita les trésors sacrés. Ces suc-
cesseurs de Fabricius ne lui ressemblaient g-uère ; ils furent tentés par les riches custodes de la basilique de Sainte-Croix. Les unes furent enlevées, les autres dépouillées de leurs ornements. On se contenta d'abord de ce pillage : ces hommes aimaient, avant tout, les sacrilèges lucratifs. Mais bientôt leur fanatisme irréligieux s'attaqua aux reliques ellesmêmes. Cette Croix, qui avait enseigné au monde une autre fraternité que celle de leur égalité menteuse, cette frêle planchette, sur laquelle la main qui livra le Christ à la mort se trouva avoir écrit son éternelle royauté, les importunaient. Ils sentaient là quelque chose qui menaçait leurs chaises curules, peureuses et mal assurées sur le sol tout chrétien de Rome. Il fut donc enjoint au supérieur des moines qui avaient desservi cette église de livrer les clefs de la chapelle des reliques. Après avoir refusé courageusement, ce bon relig-ieux fut obligé de céder à la force. Mais la clef principale avait été égarée à dessein : le préfet républicain ne put ouvrir les portes et n'osa pas les briser. Il renonça quelque temps après à son odieuse entreprise, obéissant peut-être à quelques remords de foi, souvent cachés au fond des âmes qui se croient incrédules. Le supérieur du monastère ayant redemandé instamment les clefs, on les lui rendit. Lorsque des jours plus tranquilles recommencèrent, les reliques furent replacées dans des custodes brillantes, dont les ornements sont aujourd'hui les jeunes emblèmes des antiques hommages de la chrétienté.
Je viens de présenter, avec une histoire abrégée de ces monuments, un sommaire peu complet des
preuves qui en constatent l'authenticité. Je m'assure que la plupart de ceux qui auront commencé à lire ces pages avec quelque pitié pour notre crédulité reconnaîtront, en les finissant, qu'ils n'avaient aucune idée de l'examen critique auquel ces objets ont été soumis.
Les doutes que l'ignorance produit et que la légèreté accueille n'ont pas le pouvoir de troubler les sentiments avec lesquels nous entrons dans le sanctuaire secret de la basilique de Sainte-Croix. Quelques visiteurs de Rome se plaignent que cette chapelle ne soit pas d'un accès facile. Il faut, pour y être admis, une permission papale, qui ne s'accorde pas indistinctement. La présence d'un évêque ou de l'abbé du monastère est requise. C'est qu'il y a des choses qui ne peuvent être bien vues qu'à condition de n'être pas vulgairement visibles. Elles ne paraissent sous leur vrai jour que lorsqu'elles semblent sorties d'un nimbe mystérieux. Les personnes qui ne veulent les voir que pour les voir n'ont pas droit de trouver mauvais qu'on ne les livre pas à une publicité peu respectueuse. Si les règles établies imposent quelquefois des privations à la piété elle-même, ce n'est pas elle qui en murmure : elle sait préférer à sa propre satisfaction les convenances des choses saintes. Il ne faut pas que Rome chrétienne soit une galerie dont on puisse visiter, en courant, tous les recoins. Elle doit avoir ses portes réservées, qui ne tournent pas sur leurs gonds devant chaque fantaisie d'une curiosité profane. Elle doit soigner le privilège qu'elle a de garder dans son sein la plus grande partie des instruments de la Passion. Cette
prérogative est un des traits caractéristiques de la métropole du Christianisme. Il convenait que, dans l'économie monumentale de la religion, la piété eût son centre dans le centre de la foi. Rome satisfait ainsi, plus que ne peut le faire aucune autre ville chrétienne, cet instinct naturel de l'âme, qui, dans tous les ordres de choses, aime à voir de près les origines vénérées. Transporté dans la sphère de la piété, cet instinct recueille avec amour les émotions vives que produit, après dix-huit siècles, l'apparition des monuments primitifs de la Rédemption. Le voile du ten^ps s'ouvre, le Golgotha se rapproche, et quelque chose du cœur de saint Jean au pied de la Croix passe dans le vôtre.
Les monuments originaires sont d'autant plus précieux que, dans presque tous les ordres de choses, les origines ne subsistent que dans l'histoire : les réalités disparues se sont transformées en simples souvenirs. Mais, grâce à Rome, nous pouvons encore toucher de nos mains les monuments primitifs de la principale partie du culte chrétien, qui consiste dans les sacrements. Les Catacombes nous ont rendu les premiers baptistères, les premiers autels, les premières tables de communion, les premiers calices, vraisemblablement les premiers confessionnaux, les premières chaires sur lesquelles les pontifes siégeaient pour faire les ordinations d'évoqués et de prêtres, et pour distribuer la parole sainte, pour bénir les fidèles. Vers la fin de sa vie, Grégoire XVI a voulu, malgré son grand âge, descendre dans les catacombes de Sainte-Agnès. Arrivé dans une de leurs églises, il a béni l'assistance,
assis sur un de ces sièges pontificaux en tuf qui onf servi aux papes du iii^ ou du ii® siècle. Rome seule peut offrir de pareilles scènes.
Elle satisfait aussi, dans le domaine de la piété, un autre instinct social, que la religion ne doit pas négliger. L'homme civilisé attache du prix aux choses les plus ordinaires, lorsqu'elles ont été au service des héros : les héros de l'Eglise sont les saints. Leurs maisons, leurs chambres, leurs vêtements, leurs meubles, disséminés dans les différents quartiers de Rome, y sont comme autant de foyers d'intéressants souvenirs; Au sommet, ou vers le bas de chacune des sept collines, vous pouvez visiter la maison de quelque saint des premiers siècles, convertie en église. Au pied du mont Viminal, celle de Pudens, où saint Pierre demeura; sur le Quirinal, celle de saint Gabinus et de sa fille, sainte Suzanne, qui préféra le martyre à un mariage avec le fils adoptif de l'empereur Dioclétien; puis, les maisons de saint Eusèbe, sur le mont Esquilin ; sur le Cœlius celle de saint Cyriaque, où le diacre Laurent rassemblait ses pauvres; et, sur un autre point de cette colline, la maison des martyrs Jean et Paul, tués dans leur propre demeure à une place qui est encore marquée. La partie occidentale de l'Aventin a la maison paternelle de saint Alexis, et l'autre partie celle de sainte Sylvie, mère de saint Grégoire le Grand. Celle de sainte Anastasie est au pied du Palatin ; l'appartement que saint Paul a occupé avec saint Luc est à proximité du Capitole, qui renferme dans ses flancs le cachot souterrain où saint Pierre et saint Paul ont été conduits au martyre. Nous
rencontrons, sur la rive gauche du Tibre, les églises construites dans la demeure de saint Ambroise, et dans celle de sainte Paule, où saint Jérôme a reçu riiospitalité : c'est là qu'il a commencé à former cette académie religieuse de dames romaines, type et premier essai d'un genre d'institution, dont les invasions des barbares arrêtèrent le développement. Les résidences de saint Grégoire II, des saintes Rufine et Seconde, de sainte Cécile, sont échelonnées sur la rive gauche du fleuve. Dans l'île du Tibre, la maison où saint Jean Galybite vécut caché pendant plusieurs années est remplacée par un hôpital ; les religieux de son ordre, qui ont fondé cet établissement de charité, avaient l'habitude de redire si souvent : Faites du bien^ chers frères, que ces mots sont restés jusqu'à ce jour leur populaire et glorieux surnom. Dans d'autres quartiers de Rome, on a conservé les chambres angéliques de deux patrons de la jeunesse pieuse, Louis de Gonzague et Stanislas de Kotska, et celles où Rrigitte de Suède, Françoise de Rome, Catherine de Sienne ont vu des choses que les âmes de chair et de sang ne peuvent pas même imaginer ; et enfin les cellules apostoliques des grands fondateurs d'instituts religieux, saint François d'Assise, saint Dominique, saint Ignace de Loyola, saint Philippe de Néri, et saint Joseph de Calasanctius.
Rome pourrait fournir les matériaux d'un musée aussi moral que les autres musées sont poétiques. On v réunirait les objets qui ont servi aux saints, dans les usages même les plus vulgaires de la vie, depuis les fourneaux de la chambre de bains de sainte
Cécile jusqu'aux hardes de sainte Catherine de Sienne, depuis le vieux escalier en bois sous lequel saint Alexis mourut inconnu dans la maison de son père jusqu'au confessionnal de saint Philippe de Néri, depuis la table antique sur laquelle saint Grégoire P'' servait les pauvres jusqu'à celle oii saint Charles Borromée a exercé le même office. Les convenances ne permettent pas sans doute de distraire tous ces objets des lieux oii ils sont fixés : mais si on les rassemblait dans un même local, les matériaux de ce musée seraient très-nombreux. Je voudrais qu'on n'oubliât pas d'y faire figurer de grandes petites choses. Les Pères de l'Oratoire de saint Philippe de Néri ont conservé le reste du dernier morceau de pain qu'a mangé cet homme, dont la bienfaisance toujours subsistante est encore la mère nourricière de tant de familles. C'est un assez bon emblème d'une charité qui ne finit pas qu'une croûte de pain séculaire.
Les objets qui ont appartenu à quelque homme éminent excitent un intérêt plus intime, lorsqu'ils ont servi dans les soins ordinaires de la vie, que s'ils avaient figuré dans une action éclatante. Cela paraît d'abord singulier : mais en analysant ce sentiment, on en découvre la source. Il se fait alors dans notre esprit une comparaison rapide entre ces petites choses et les grandes âmes qui en ont fait usage. Sous l'impression que cette comparaison produit, nous remarquons avec joie que le côté élevé de notre nature n'est pas rabaissé par les assujettissements de la vie matérielle. Ceci est encore plus sensible lorsqu'il s'agit des saints. Les deux extrêmes de
l'existence humaine sont les extases de l'amour divin et les menus soins du corps : sainte Thérèse raccommodant sa sandale après ses élans séraphiques résume ce contraste. C'est là ce que nous saisissons, lorsqu'il nous arrive de toucher de nos mains le bagage terrestre des anges qui ont passé en ce monde. Les pensées qu'il nous suggère viennent alors se refléter sur les plus vulgaires objets qui soient à notre propre service. Nous savions déjà, mais alors nous sentons mieux que tout cet attirail de la vie matérielle n'est que laçage, dorée quelquefois, mais toujours bientôt brisée, de cet aigle éternel qu'on appelle lame.
Mais, outre les objets matériels destinés à satisfaire, dans l'ordre de la piété, les instincts de la nature humaine, l'Éghse catholique, et Rome en particulier, ont emprunté dans le même but, à la société civile, certains usages qu'elles ont transformés et spiritualisés. Il en est un qui se produit chez tous les peuples, dans quelques circonstances solennelles. Ce sont les marches triomphales, les convois de la gloire. Cette forme sociale du patriotisme humain, adaptée par l'Éghse à des sentiments d'un autre ordre, y a reçu l'empreinte du caractère grave et doux que la religion communique à tout ce qu'elle touche : de là les processions proprement dites et les stations.
Les stations sont, en quelque sorte, des processions dans le temps. Durant l'espace de seize ou dix-sept siècles, les chrétiens de Rome ont été convoqués chaque année, à certains jours, pour visiter les éghses des martyrs. Chaque génération défile
périodiquement devant leurs tombeaux. Cet usa^c a eu ses commencements dans les réunions des Catacombes. Nous voyons, par les anciens calendriers, qu'on célébrait déjà les anniversaires de la mort des martyrs, c'est-à-dire de leur vraie naissance, pour parler le langage de l'Église. Dans ces réunions, les chrétiens s'animaient pour les saints combats, et se revêtaient, suivant l'expression de saint Paul, de l'armure du salut. C'est pour cela qu'on leur a donné le nom de stations, qui désignait, dans la langue des Romains, les postes militaires '. Après la paix de l'Église, le pape saint Hilaire, dans le v« siècle, fit un règlement relatif à cette partie du
* a Si statio de militari exemple noraen accipit (nam et mi- « litia Dei sumus), utique nulla iaetitia sive tristitia obveniens « castris stationes militum rescindit. » (Tertullian., lib. de ûrat., c. XIX.)— Le même écrivain dit ailleurs: « Venit de « exitu Domini quem etsi semper commemorari oportet sine « diflerentia horarum, impcnsius tamen, quum ei secundum « ipsum stationis vocabulum addicimus. Nam et milites nun- « quam immemores sacramenti, magis stationibus parent » (Lib. de Jejun., ex.) Cette étymologie se produit dans la collecte du sacramentaire de saint Grégoire I", qu'on récite encore le jour de l'ouverture des stations du Carême, le mercredi des Gendres ; « Concède nobis, Domine, prœsidia mxlitiœ « christianse sanctis incboare jejuniis, ut contra spiritales « nequitias pugiiaturi, coutiuentise mimiamur auxiliis. » Jean le Diacre, en parlant des stations, du temps de saint Grégoire, se sert d'expressions conformes à cette même étymologie : « Sequebatur exercitus Domini ultra citraque Grego- « rium pr^euntem..., quibus ille, utpote, doctor cœlestis mi- « litiœ, cunctis duntaxat arma spiritalia suggerebat. » (/« Vu. S. Gregor., lib. II, c. xix.)
culte ^ et, dans le siècle suivant, saint Grégoire P' dressa un tableau des églises et des jours où les sta tions devaient avoir lieu^. Sauf quelques modifica tions, ce tableau sert encore de règle aujourd'hui Les amis des antiquités ecclésiastiques regretteni que cette liste si ancienne ne soit pas gravée sur un des murs de l'église de Sainte-Sabine, au mont Aventin, clans laquelle s'ouvrent, au moins depuis cette époque, les stations du Carême ^, et qui a entendu plusieurs homélies de saint Grégoire. Il serai» digne des Dominicains, possesseurs de cette église, de réunir ce tableau stational aux autres souvenirs de ce grand pape, déjà retracés dans le chœur de cet antique édifice.
Les rituels du moyen âge ont décrit avec quel-
i In urbe Roma constituit ministeriales, qui circuirent constitutas stationes. (Anast., in Hilar.)
2 Stationes per Basilicas vel beatorum raartyrum Gœmeteria, secundum quod hactenus plebs Romana quasi eo vivante discurrit, soliicitus ordinavit. (Joan. Diacon., in Vit. S. Gregor., lib. II, c. xviii.)
3 La station du premier dimanche de l'A vent a été très-anciennement fixée à Saint-Jean de Latran, la première des basiliques. Mais, après l'addition des quatre fériés préliminaires, saint Grégoire établit, suivant Ugonio, la station du mercredi des Gendres à Sainte-Sabine, parce que cette église se trouvait dans la première des quatorze régions ou quartiers de Rome : « Deputô per quella la chiesa di S. Sabina, per es- « sere nella prima regione di Roma. » (Ugon., Histor. dellù Stazioni, Roma, 1588.) — Suivant Piazza, saint Gi^égoire établit ou confirma la station dans cette église: Pose o vi confirma. (Eortolog. Roman., p. 52.) — Voyez aussi, sur les stations, la notice de Settele, intitulée : Notizie compendiose délie sagre stazioni, etc.
que détail le cérémonial des stations. Le clergé et les fidèles s'assemblaient d'abord dans une église, d'oii ils partaient en procession pour se rendre à celle où la station devait être célébrée. Le pontife y chantait la messe. Avant la communion, le sousdiacre régionnaire, c'est-à-dire du quartier, s'adressant au peuple, disait à haute voix : « Demain la « station sera dans telle ou telle église *. » A la fin de l'office, un acolyte trempait un flocon d'étoupes dans l'huile de la lampe, le portait au palais pontifical, et disait au pape en le lui présentant : « Au- « jourd'hui la station a eu lieu dans l'égUse de tel « ou tel saint, qui vous salue. » Le pape répondait ; « Grâces en soient rendues à Dieu. » On tenait en réserve ces étoupes pour en faire un coussin qui devait, après la mort du pape, être placé sous sa tête dans son sépulcre 2. Quelle qu'ait été l'origine de cet usage, aimons à y voir un emblème de ces bonnes œuvres de peu d'apparence que le juste recueille dans les stations du pèlerinage de cette vie, qu'il cache dans l'humilité, comme dans une armoire secrète, jusqu'à ce que les anges viennent les en tirer, pour former au dernier moment l'oreiller de chaque âme qui s'endort dans la paix de Dieu.
On portait, dans ces processions, des croix spécialement affectées à cette cérémonie. Les croix stationales étaient celles de Latran, de Saint-Pierre
* Crastina die veniente statio erit in ecclesia, etc. {Ordo rom. Benedicti, no 34.)
2 Ad mortem facit (cubicularius) es eis pulvillum et punit sub capite ejus in sepulcro. (Ibid.)
*i92 CHAPITRE X,
et de Sainte-Marie Majeure. Il en existe encore deux à Saint-Jean de Latran^.
On croit que les processions stationales ont commencé à tomber en désuétude pendant le séjour des papes à Avignon. Plusieurs des anciens usages de Rome se sont ressentis de cette absence momentanée de l'esprit conservateur que la papauté porte avec elle. Mais, si ces processions n'ont pas été rétablies, l'antique institution à laquelle elles se rattachaient est restée. Les stations ont toujours lieu pendant l'Avent, le Carême, le temps pascal et quelques autres jours ^.Be tous les quartiers de Rome, les fidèles vont alors visiter les églises stationales : le service divin s'y célèbre avec une solennité particulière.
Il existe, entre autres, un signe assez remarquable de la fidélité avec laquelle on respecte l'ordre anciennement fixé pour les fêtes stationales. Dans l'office de la nuit de Noël, les commémorations particulières de saints se taisent devant le grand nom qui remplit la liturgie : mais, par une exception unique, le nom de sainte Anastasie a le privilège de retentir à l'autel dans les oraisons de la messe de l'aurore. L'anniversaire de son martyre coïncidant
1 Voir Ciampini, Veter Monim., lib. II, c. vi.
2 Les jours de station sont : i° les dimanches de l'Avent, la vigile et les fêtes de Noël, celles de la Circoncision et de l'Epiphanie; 2» les dimanches de la Septuagésime, de la Sexagésime et de la Qiiinquagésime, chaque jour du Carême et de Toctave de Pâques, la fête de l'Ascension, la vigile, la fête et l'octave de la Pentecôte; 3" les jours des Quatre-Teraps et des Rogations.
avec le 23 décembre, les chrétiens de Rome ont commencé, peu de temps après sa mort, à s'assembler ce jour-là près de son tombeau. Depuis lors cette réunion n'a pas été remise à un autre jour : elle reste entrelacée à la solennité de la naissance du Christ. La station de Noël , pour la messe de l'aurore, a lieu dans l'église de cette sainte, construite, suivant l'opinion commune, sur l'emplacement de sa maison. Cette station offre un de ces rapprochements que Rome seule peut fournir. L'antique église de Sainte-Anastasie est située au pied du mont Palatin. Lorsque vous allez y assister à l'office de Noël au point du jour, vous apercevez sur cette colline, dans l'ombre du crépuscule, de grands pans de muraille et de vieux arceaux ruinés. Ce sont les restes du palais des Césars : c'est de là qu'est sorti le décret d'Auguste pour le dénombrement de l'empire, qui conduisit la Yierge de Nazareth à l'étable de Bethléem.
Le caractère de Rome répand aussi sur l'usage des processions, commun à toute l'Eglise catholique, un intérêt que beaucoup de personnes ne peuvent pas saisir, parce qu'elles ne connaissent pas assez les rapports des monuments de Rome antique avec l'histoire du Christianisme. Ils font surgir de temps en temps des rencontres qu'on pourrait appeler des accidents sublimes, si ce n'étaient pas des choses naturelles à cette vieille terre, sillonnée dans tous les sens par la gloire des hommes et les grandeurs de Dieu. Je prendrai pour exemple la procession qui a eu lieu lorsqu'on a reporté les restes de sainte Domitille et des saints Nérée et Achillée dans leur
église, sur la voie Appienne, près des thermes de Caracalla.
Fia vie Domitille, vierg-e chrétienne du premier siècle, est la plus ancienne religieuse, appartenant à la haute classe de la société, dont le nom soit connu. Elle était nièce de l'empereur Domitien. Convertie à la foi par deux de ses ser\dteurs, Nérée et Achillée, elle fut exilée avec eux dans l'île Pontia*. Après de rudes souffrances, Nérée et Achillée, ramenés en Italie, furent décapités à Terracine. Domitille avait eu aussi la permission d'habiter cette ville. Elle y vivait dans la retraite avec quelques compagnes, toujours intrépide contre les séductions et les menaces, lorsque des persécuteurs du Christianisme mirent le feu à son appartement : sa maison fut comme le bûcher d'un holocauste, d'oii son âme monta au ciel. Ses ossements, recueillis par les chrétiens, ainsi que les restes de ses deux serviteurs, furent rapportés à Rome et déposés dans une crypte située près de la jonction de la voie Appienne et de la voie Ardéatine. Il paraît que cette crypte faisait partie d'une propriété de Domitille. Le iv^ siècle y posséda une basilique sous le titre de Fasciola"^. Plusieurs antiquaires le font dériver du nom
1 Uu savant distingué, M. l'abbé Eicholzer, aumônier d'un régiment suisse au service de Naples, a retrouvé dernièrement, (iaiis l"île de Pontie, la grotte de sainte Domitille. Il doit publier une notice sur ce monument.
- I/épitaphe suivante, dont la date consulaire correspond à l'an 377, fait mention de cette église :
. . . CINNAMIVS OPAS LECTOR TI
TVLI FASCIOLE AMICYS FAVPE
RVM.
d'une dame romaine, fondatrice de cette église. Suivant quelques autres, cette dénomination aurait été attachée à cette place à l'époque même du martyre de saint Pierre, qui aurait passé par là dans le long circuit qu'on lui a fait faire en le conduisant au supplice. Il avait les jambes meurtries par les fers qu'il avait portés dans son cachot. Les bande? [fasciœ) qui couvraient ces plaies seraient tombées en cet endroit, que les chrétiens auraient désigné dès lors sous le nom de bandelette, donné plus tard à la basilique elle-même. Cette église se trouva, au xm^ siècle, dans un tel état de dégradation matérielle, que le pape Grég-oire IX crut devoir transférer les corps des saints martyrs dans la diaconie de Saint-Adrien, au Forum. Mais la vieille basilique, veuve de ses hôtes sacrés, ne perdit pas son titre d'église cardinaliste. Dans les dernières années du xvi^ siècle, un illustre ami des antiquités ecclésiastiques, Baronius, promu au cardinalat, pria le pape Clément VIII de lui attribuer cette église, précisément parce qu'elle était en ruine et qu'il voulait la restaurer. Comme il n'était pas riche, il dut contracter à cet effet une dette considérable. L'édifice fut reconstruit, l'abside et le sanctuaire furent particulièrement l'objet de soins réparateurs, éclairés par l'archéologie. Les murs intérieurs se couvrirent de fresques, retraçant l'histoire de Domitille, de