QVI VIXIT ANN . XLVI . MENS
Vît . D . Vim . DEPOSIT IN PAGE .
. . . GRATIANO IlII ET MEUOBAV
DE CONSS.
Cette pierre sépulcrale a été trouvée sous le pavé de la basilique de Saint-Paul, en 1831.
Nérée et d'Achillée. Lorsque leur antique demeure eut été ainsi préparée à les recevoir de nouveau, Baronius obtint du pape la permission d'y reporter leurs reliques.
On organisa, à cet effet, une procession, qui reproduisit mieux que toute autre, à raison de certaines circonstances particulières , les anciens tiiomj^jhes sous une forme chrétienne. Pour les Romains, Domitille n'était pas seulement une sainte, elle était une concitoyenne illustre, appartenant à la famille Flavienne, vieille souche de grands hommes. L'amour de la cité, l'esprit municipal, toujours si vivant dans Rome, à toutes les époques, s'unissaient, dans cette fête, aux sentiments de la piété. L'héroïque vierge avait été la nièce de Titus, le meilleur des empereurs païens. Elle se trouvait aussi avoir une place parmi les ancêtres du premier empereur chrétien, de Constantin, issu de cette même famille Flavienne. Les souvenirs les plus purs de Rome antique, les souvenirs les plus triomphants de Rome chrétienne, venaient se refléter sur sa couronne de martyre. Sur la route que la procession devait parcourir, entre le Capitole et le Golisée, restaient debout trois arcs de triomphe, échelonnés sur l'antique voie Sacrée. Deux d'entre eux, contemporains des empereurs, parents de Domitille, avaient été érigés en leur honneur. Le cardinal Baronius, organisateur de cette fête, profita d'une manière heureuse de ces particularités. Elles lui inspirèrent quelquesunes de ces inscriptions historiques qui tiennent de l'hymne, comme on sait les faire à Rome, terre classique de, ces sLiophes de l'histoire.
La procession partit de l'église de Saint-Adrien, bâtie sur l'emplacement de la basilique de Paul Emile, Cent enfants, tenant à la main des trophées emblématiques, les humbles frères de l'Oratoire entourant l'étendard triomphal, les catéchumènes et les orphelins, ces heureux captifs de la foi et de la charité, substitués aux prisonniers de guerre qui figuraient, chargés de chaînes, dans les triomphes antiques, les pacifiques légions des congrégations religieuses, le collège romain, accompagné des collèges germanique et maronite, jeunes députations de l'Occident et de l'Orient, les paroisses, remplaçant les tribus ; les clergés des basiliques avec leurs pavillons, vieilles familles patriciennes de la Rome spirituelle, précédaient le char, sur lequel étaient posés, à l'ombre d'un magnifique dais rouge, les ossements sacrés de ces triomphateurs d'outretombe. Dans toutes les rues où la procession devait passer, la façade des maisons était émaillée d'inscriptions et de bouquets. On fit un circuit autour du Capitole pour y arriver par le grand escalier qu'a dessiné Michel-Ange. Au pied de cette colline, le sénateur, les conservateurs, les princes romains, vinrent recevoir les martyrs et porter le dais. Le roulement des tambours, le son des trompettes, les décharges de l'artillerie, annoncèrent le moment oii Domitille et ses deux compagnons montaient au Capitole. Des inscriptions placées sur les chevaux de Castor et de Pollux qui gardent l'entrée au haut de l'escalier, expliquaient la pensée de ces démonstrations. Elles étaient ainsi conçues :
A sainte Flavie Domitille, en mémoire du Capitole, purifié du triste culte des démons par une restauration plus heureuse que celle qui y fut faite par ses parents Flavius Vespasien et Domitien, Augustes 1.
Le Sénat et le peuple Romain à sainte Flavie Domitille, vierge et martyre romaine, qui, en se laissant consumer par un incendie pour la foi du Christ, a plus contribué à la gloire de la ville que ne l'ont fait ses parents Flavius Vespasien et Domitien, Augustes, en réparant à leurs propres frais le Capitole, que deux incendies avaient consumé 2.
Sur la place du Capitole, en avant de la statue équestre de l'empereur Antonin, on avait élevé un autel, dont les quatre colonnes formaient un arc de triomphe : les reliques y furent déposées pendant qu'un évêque récita l'oraison des martyrs. La procession reprit ensuite sa marche en descendant l'autre revers du Capitole, et rencontra, à l'entrée de la voie Sacrée, que suivaient autrefois les triomphateurs, l'arc de l'empereur Septime Sévère. Il portait ces inscriptions :
Le Sénat et le peuple Romain aux saints Flavie Domitille, Nérée et Achillée, excellents concitoyens, pour avoir illustré le nom Romain par leur glorieuse mort, et avoir
' s. FL. DOMITILLAE V. ET M. RO. OB CAPITOLIVM AB INFELICI DAEMONVM CVLTV FELICIVS EXPVRGATVM QVAM AB EJVs GENTILIBVS FL. VESP. ET DOMIT. A. A.
* S P. Q. R. S. FL. DOMITILLAE V. ET M. RO. QVOD MAJORES! VRBt GLORIAM ATTVLERIT INCENDIO IPSA PRO CHRISTI FIDE CON- SVMPTA QVAM VTERQVE FL. VESP. ET DOMIT. A. A. GENTILES SVI CAPITOLIO BIS INCENDIO CONSVMPTO PROPRIIS SVMPT. RESTITVTO.
acquis par leur propre sang la paix à la république chrétienne '.
Le Sénat et le peuple Romain aux saints Flavie Domitille, Nérée et Achillée, invincibles martyrs du Christ, pour avoir décoré et orné la ville par un éclatant témoignage de la foi chrétienne 2.
Mais un autre monument , qui offrait un plus haut intérêt, devait concourir à ce triomphe chrétien. Quelques pas plus loin, l'arc de Titus apparut. On sait qu'il avait été dédié à ce priuce, comme vainqueur de la Judée : les bas-reliefs représentent la cérémonie de son triomphe, dans lequel figurent des prisonniers hébreux, des vases sacrés du temple de Jérusalem, les trompettes d'arg-ent qui annonçaient le jubilé, la table des pains de proposition et le chandelier à sept branches. Cet arc de triomphe n'était donc pas seulement un monument de famille pour la nièce de cet empereur, c'était aussi, sous un rapport, un monument chrétien : car Titus avait été le ministre de la justice de Dieu, en détruisant, selon la prophétie de Daniel, la ville déicide. Les inscriptions qui furent placées sur cet arc sont superbes. Celles que l'ancienne Rome faisait graver sur les monuments de triomphe rappelaient qu'ils avaient été dédiés à tel ou tel
' s. p. Q. R. SS. FL. DOMITILLAE, NEREO ET ACHILLEO, OPTiMlS riVIBVS SVIS OB NOMEN ROMANVM GLORIOSA MORTE ILLVSTRATVM, PARTAMQUE CHRISTIANAE REIP. PROPRIO SANGVINE TRANQVILLl- TATE.M.
* S. P. Q. R. SS. FLAVIAE DOMITILLAE, NEREO ET ACHILLEO, IN- VICÏ.'SSIMIS lESV CHRISTI MARTYRIBVS, OB VRBEM PRAECLARO CHRISTiANAE FIDEI TESTIMONIO DECORAT AM, ORNATAMQVE.
personnage, pour avoir agrandi l'empire du peuple romain, «m/;er/o populi Romani propag al o. Une formule semblable fut insérée dans une des inscriptions en l'honneur de Domitille, mais elle y fut appliquée à l'empire des âmes :
Cet arc triomphal, décerné et érigé autrefois à Titus Flavius Vespasien, Auguste, pour avoir ramené la Judée rebelle sous l'empire du peuple romain, le Sénat et le peuple Romain le décernent et consacrent plus heureusement à la nièce du même Titus, sainte Flavie Domitille, pour avoir accru et propagé la religion chrétienne par sa propre mort 1.
L'autre inscription n'est pas moins belle :
Le Sénat et le peuple Romain à Flavie Domitille, vierge et martyre, nièce de Titus Flavius Vespasien, Auguste, laquelle, par l'effusion de son sang et de sa vie pour la foi, a sacrifié à la mort de Jésus-Christ plus glorieusement que cette mort n'a été vengée par le même Titus, lorsqu'il a détruit Jérusalem pa* l'ordre de Dieu 2.
A mesure que la procession avançait, l'intérêt, provenant des constructions antiques qu'elle rencontrait, allait croissant. En suivant la voie Sacrée, elle se trouve en face d'un monument qui est
s. l>. q. u. tuinmphale.m hvnc aucvm olim. tito fl . vesp. avg. ob tvmvltvantem jvdaeam imp. pop. h. restitvtam derretvm et krectvm, s. fl. domitillae eivs nepti ob christiana:j religionem propria morte avctam propagatamqve mvlto felicivs nvxc uecernit consecratqve.
^ s. p. q. r. fl. domitil. v. et m. rom. titi fl. vesp. avg. nepti qvod 1e3v christi mortem ab eodem tito kversis lerosolymis divino consilio vendicatam ipsa sangvine svo vitaqve pro eivs kide profvsis glor osis consecraverit.
resté debout comme une borne destinée à fermer les trois siècles de persécutions, dont les tombeaux de Domitille et des deux autres martyrs avaient marqué le commencement. C'est l'arc érigé en l'honneur de Constantin, après ses victoires sur Maxence et sur Licinius. Les ossements de Domitille durent tressaillir en rencontrant, dans ce monument de sa famille, le premier monument du premier empereur chrétien, en passant enfin sous un arc de triomphe qui s'était élevé dans le triomphe même du christianisme. Ses inscriptions disaient :
Le Sénat et le peuple Romain à sainte Domitille et aux saints Nérée et Achillée : dans cette même voie Sacrée, où plusieurs empereurs romains. Augustes, ont triomphé des provinces soumises à l'empire du peuple romain, ces martyrs triomphent d'autant plus glorieusement qu'ils ont vaincu, par la supériorité de leur courage, les triomphateurs eux-mêmes 1.
Le Sénat et le peuple Romain à sainte Flavie Domitille : douze empereurs, Augustes, ses parents, ont illustré par leurs actions éclatantes la famille Flavienne et la ville de Rome : mais elle a répandu à elle seule un plus beau lustre sur l'une et sur l'autre, en abandonnant pour le Christ Tempire et la vie -.
' s. p. Q. K. SS. FL. DOMITILLAE, NEREO ET ACHILLEO VIA SACRA QVA PLVRES ROM. IMPP. A. A. DE SVBACTIS IMP. PO. RO. PROVIN- CnS TRIVMPHARVNT DE IPSIS TRI VMPHATORIBVS QVANTO FORTIVS SVPERATIS TANTO GLORIOSVS TRIVMPHANTIBVS.
* S, P. Q. R. S. FL. DOMITILLAE V. ET M. ROM. QVOn GENTEM FLAVIAM VRBEMQVE A XII RO. IMPP. A. A. GENTILIBUS SVIS REBVS PRAECI.ARE GESTIS DECORAT AM VNA CVM IMPERIO VITAQVE PRO CIIRISTO TRADITIS OMNIVM PRAECLARISSIME ILLVSTRAVERIT
Le cortège, passant ensuite entre le Colisée elles débris du palais de César, suivit la voie Appienne et arriva à l'antique église dont les souterrains avaient fourni aux trois martyrs leurs premiers tombeaux. Ils furent reçus à l'entrée par le cardinal Baronius, accompagné d'un grand nombre de membres du sacré collège. Au moment où les saintes reliques passèrent sous la porte, il entonna l'antienne : Entrez, saints de Dieu. Une oraison funèbre, d'un genre peu vulgaire, les attendait dans l'église. Baronius avait fait graver sur un marbre de l'abside l'homélie que saint Grégoire I" avait prêchée dans cette même église, pour la fête anniversaire de ces saints, dix siècles auparavant. Nous la lisons encore aujourd'hui au-dessus de la chaire antique qui contient probablement quelque partie de celle sur laquelle ce grand orateur était assis en prononçant ce discours ; j'en citerai le passage suivant : (( Les saints, près du tombeau desquels nous « sommes réunis, ont foulé aux pieds, en le re- « gardant du haut de leur âme, le monde florissant. « La vie pour eux était longue, le bien-être as- « sure, la paix continuelle, et pourtant ce monde, « tout fleuri qu'il était en lui-même, avait déjà « séché dans leurs cœurs. Voilà qu'aujourd'hui il « a séché en lui-même, mais c'est seulemer:t dans « nos cœurs qu'il fleurit encore. Partout la mort, « le deuil, la désolation; nous sommes frappés « de toutes parts, de toutes parts nous sommes (c remplis d'amertume, et cependant, aveuglés par « nos désirs charnels, nous aimons les amertumes « même de ce monde, nous le poursuivons tandis
« qu'il nous fuit, nous nous attachons à lui lors- « qu'il tombe. » Ces éloquentes paroles, mises à la suite des inscriptions consacrées aux trois martyrs, complètent dignement la pompe triomphale qui leur avait été décernée ; car toutes les fêtes chrétiennes doivent avoir un épilogue moral qui convienne à tous les temps. Le monde, quoique plus paré, plus fleuri aujourd'hui qu'il ne l'était dans le siècle de saint Grégoire, n'a pas cessé d'être une chose qui fuit et qui tombe. Dans la destinée des fleurs qu'il produit, il n'y a toujours rien de durable que les ruines où elles naissent. Les arcs de triomphe ressemblent beaucoup à des tombeaux, à moins qu'ils ne figurent la seule victoire qui mette sous nos pieds tout ce qui n'est immortel que dans le passé.
Les personnes qui ne comprennent pas l'utilité morale de ces fêtes religieuses me semblent encore plus singulières que celles qui n'en sentent pas le caractère poétique. Une sentence morale, écrite avec du noir et du blanc sur les murs nus d'une salle quelconque, leur semble une fort bonne chose : elles ne veulent pas voir que ces processions sont des inscriptions animées qui rendent, par leurs signes mobiles et variés, par leurs évolutions, leurs chants, leurs emblèmes, mille nuances du sentiment religieux que l'alphabet est impuissant à exprimer.
Toutes ces cérémonies romaines ne sont pas, sans doute, aussi favorisées par les circonstances que celle que nous venons de décrire : mais plusieurs autres, telles, par exemple, que la procession des pèlerins à Saint-Pierre, le jeudi saint, et celle des
confrères delà Croix, au Colisée, ont un caractère spécial qu'on pourrait appeler le timbre de Rome. Ce caractère se fait sentir dans celles même qui sont communes aux autres villes catholiques. Rome a deux processions bien remarquables : celle de la Saint-Marc et celle de la Fête-Dieu. La première, cérémonie de pénitence, correspond au côté triste et douloureux de la vie humaine; la seconde, toute radieuse, représente spécialement la transfiguration future. Mais, outre cette signification générale, la pensée se reporte sur certains détails historiques qui ne sont pas indifférents pour la piété chrétienne. Que rappelle la première de ces processions qui va d'une basilique du iv^ siècle à une autre basilique de la même époque, de celle de Saint-Marc à celle de Saint-Pierre ? Saint Marc, qui a été le disciple chéri de saint Pierre, qui a écrit l'Evangile sous sa dictée, allait souvent le voir lorsqu'il n'habitait pas sous le même toit. Cette intimité de l'apôtre et de l'évangéliste, si brièvoment retracée dans l'histoire, cet épisode en quelque sorte domestique du grand fait de la prédication chrétienne, semble se perpétuer dans cette députation annuelle qu'une de ces basiliques envoie à l'autre, à peu près comme le repas que les Dominicains et les Franciscains prennent chaque année en commun, continue le baiser fraternel de saint Dominique et de saint François d'Assise. C'est un mérite particulier de plusieurs usages religieux que de conserver la mémoire de certaines choses humbles et douces qui ont à peine obtenu une petite place parmi les récits éclatants de l'histoire.
Quant à la p/ ocession générale de la Fête-Dieu,
SOUS la colonnade du portique qui entoure la grande place du Vatican, l'enceinte qu'elle parcourt évoque autour d'elle le souvenir de la première procession qui ait été faite par des chrétiens. Celle-ci a eu égalementlieu au Vatican, dans une fête aussi, mais dans une fête dont Néron avait été l'ordonnateur. Plusieurs d'entre eux, destinés à être dévorés par des chiens, défilèrent, revêtus de peaux de bêtes, dans ces mêmes lieux où nous suivons du regard cette longue rangée de chasubles d'or et de tuniques de lin. Des flambeaux, emblèmes de la lumière céleste, y ont succédé aux clartés de cette nuit infernale où d'autres chrétiens, enduits de poix, servaient de torches. A la place du char que Néron, habillé en cocher, s'amusait à faire rouler sur ces prés sanglants, nous voyons s'avancer, sur un pavé de fleurs et de palmes, un autre char surmonté d'un autel, où le pontife, prosterné devant l'hostie, demande la grâce d'une charité sans bornes. Quelques peintres ont représenté la procession de la Fête-Dieu au Vatican : n'est-il pas à regretter qu'aucun d'eux n'ait eu l'idée de lui donner pour pendant un tableau retraçant l'autre procession? En général, les artistes modernes ont reproduit séparément les scènes des temps de persécution, et celles des temps paisibles qui se sont accomplies à la même place; ils ont craint de les mettre, les unes à côté des autres, dans des peintures à plusieurs compartiments. Je crois qu'ils ont été abusés en cela par la fausse idée que l'unité de temps doit régir despotiquement la peinture sacrée. Les artistes du moyen âge, plus profondément pénétrés du sentiment chrétien, enten-
daient autrement la liberté de leur art. Je laisse aux hommes compétents le soin de juger si le genre de combinaison qui vient d'être indiqué à propos de la procession du Vatican permettrait à la peinture religieuse de produire quelques effets nouveaux, qu'elle ne devrait peut-être pas dédaigner. Je signalerai aussi à l'attention des artistes comme à la piété des fidèles les grandes processions du jubilé, aussi édifiantes que pittoresques. Mais celles-ci font partie d'une autre catégorie d'institutions dont nous allons parler séparément, car elles correspondent, sous d'autres rapports, aiix sentiments sociaux, transportés dans la sphère de la religion.
Parmi les instincts que la civilisation développe et perfectionne, il en est trois qui s'offrent ici à nos observations. L'un produit les sociétés particulières, fondées sur la similitude des professions ; le second est le sentiment de la patrie qui s'épure en devenant moins exclusif; le troisième enfin demande, pour être satisfait, dt^s réunions qui ne soient pas circonscrites entre les barrières de chaque pays, et dans lesquelles les nationalités diverses se donnent la main.
Le Catholicisme laisserait de côté un élément social très-utile, s'il négligeait de coordonner à un but religieux les sociétés particulières, fondées sur la similitude des professions, les corporations des arts et métiers. Dès qu'une agrégation se forme dans l'ordre des travaux temporels, il tient à y créer une unité spirituelle. Il donne aux ateliers un autel pour centre. Chaque association se transforme, à certains jours, en société de prières. Elle adopte un saint pour son président céleste. Les travaux les
plus grossiers cherchent leur type dans quelque chose qui brille aux régions du ciel, et se placent, pour ainsi dire, sous une constellation particulière de pensées élevées et pures . Dans une ville voisine de Rome, les portefaix ont choisi pour leur fête patronale celle de Notre-Dame de Lorette, parce que, suivant une pieuse croyance, la maison de la sainte Vierge a été portée par les anges, heureux de se charger de ce merveilleux fardeau. Cette manière de les considérer comme des espèces de portefaix célestes ne rabaisse pas les anges, mais elle rehausse les portefaix.
Ce que Rome a de spécial, dans ce genre d'associations, se rapporte principalement aux points suivants : 1° leur nombre : elles enlacent toutes les professions, depuis les plus élevées jusqu'aux plus humbles ; 2° la beauté de plusieurs des églises qu'elles ont construites : voyez entre autres celle de Sainte-Marie du Jardin : cette église, bâtie aux frais des jardiniers, des fruitiers, des vendeurs de macaroni, etc., est plus riche en peintures que certaines chapelles royales ; 3° les noms célèbres qui sont mêlés aux noms les plus obscurs sur les listes des confrères : pour n'en citer qu'un exemple, il y a dans l'église de Saint-Joseph des Charpentiers une inscription qui rappelle que l'empereur Joseph II s'est fait recevoir dans cette confrérie ; 4° les honneurs qui leur sont rendus : l'ordonnance qui assigne à chaque métier la place qu'il doit occuper dans la procession de l'Assomption est gravée sur une pierre placée près des statues des deux premiers Césars dans une des cours du Capitole.
La religion, quibénit les associations particulières.
doit aussi sanctifier le sentiment de la patrie en adoucissant sa tendance à l'égoïsme national. Rome correspond mieux que toute autre ville du monde à cette action de la piété sur le patriotisme. Si un peuple possédait une cathédrale, entourée d'un portique auquel chacune des provinces aurait fourni une arcade ou une colonne qui serait son œuvre, qui porterait son nom, ce monument serait un harmonieux emblème des diversités que renferme l'unité de ce peuple. Le moade chrétien se trouve avoir quelque chose d'analogue.
A l'ombre de la grande basihque des Papes, la plupart des nations chrétiennes ont chacune leur église, leurs fêtes, leurs tombes nationales. Chacun de nous rencontre les reflets de l'histoire de sa patrie sur quelque monument sacré ; chacun y respire, dans l'atmosphère de la religion, l'air de son pays. Des établissements nationaux, réunis dans une même ville par la politique ou le commerce, y représentent bien moins la concorde que la division. Les comptoirs sont des rivaux, les autels sont des frères. C'est là une des causes d'un sentiment qu'éprouvent presque toutes les personnes qui habitent Rome pendant quelque temps loin de leur pays natal. On ne se sent nulle part aussi peu étranger que dans cette ville. Ce sentiment n'est pas exclusivement propre aux catholiques; ceux qui ne le sont pas en reçoivent à quelque degré les émanations. L'antique fraternité religieuse les y obsède de ses monuments et de ses souvenirs. S'ils ne comprennent pas encore la force divine de l'unité, ils sentent du moins à Rome l'impression d'un souffle qui pousse à l'union.
Cette impression peut avoir un singulier contre-coup que j'ai eu l'occasion d'observer dans quelques-unes des personnes dont je parle. Elles demandent à leur imagination un moyen de s'étourdir sur les mouvements secrets du cœur. Elles s'évertuent à se fâcher des petites choses qui les choquent pour se défendre contre l'ascendant des grandes qui les touchent, et Rome a le privilège, peut-être unique, d'être une ville qu'on boude parce qu'on l'aime.
Les monuments nationaux que Rome possède correspondent déjà, par le fait même de leur réunion, à quelque chose de plus général et de plus élevé que le simple patriotisme. Mais il y a une institution spéciale, destinée, indépendamment de ses effets individuels et directs, à satisfaire le pieux sentiment de la fraternité des peuples. Elle convoque, dans le centre de la catholicité, de g'randes réunions d'hommes où les nationalités s'oublient sans se détruire. C'est l'institution du Jubilé universel.
L'établissement du Jubilé a été provoqué par l'ancienne coutume de faire des pèlerinages à Rome. Cet usage date de loin. On le voit commencer à travers les persécutions des premiers siècles. Quoique les récits de cette époque aient été préoccupés de bien d'autres choses, quelques-uns de ces voyageurs de la prière ont laissé la trace de leurs pas dans ces chroniques sanglantes. Marins, Marthe, Audifax, Abacum, Maur et Pancrace, venus de la Perse, de l'Egypte et de la Phrygie, visitèrent la iombe des Apôtres pour y prier et ils y obtinrent la tombe du martyre. Quand la paix de l'Eglise eut
donné la liberté aux prières et aux voyages, toutes les routes de l'empire virent passer des pèlerins qui allaient toucher un autre but que la borne milliaire du Capitule. Saint Paulin parle de la coutume solennelle qui l'appelait au tombeau des Apôtres*. Pemmachius établit à Ostie un grand hospice pour recevoir les pèlerins. Après les pauvres vinrent les Césars'^. Les annales du moyen âge nous apprennent que l'empressement universel pour ce pèlerinage central contribua puissamment à répandre parmi les peuples les germes de culture sociale dont Rome était dépositaire, et, à resserrer les liens de toutes les parties de la république chrétienne. En exhortant les fidèles à visiter le tombeau des Apôtres, les papes ne leur avaient indiqué aucun temps déterminé pour ce pieux voyage. Cependant, à une époque inconnue, on s'était mis à le faire au commencement de chaque siècle. La tradition de cette coutume existait encore vers la fin du xm®, comme nous le voyons par les chroniques contemporaines : « L'an MGCC, dit Guillaume Ventura d'Asti, une « innombrable foule d'hommes et de femmes de « tout pays chrétien accoururent de l'Orient et de
1 Deinde nos ipsos Romse cuni solemni consuetudiiie ad beatorum Apostolorum natalem venissemus, etc. (Ep. xvi (alias XX) ad Delphin.)
2 Ut Romam frequentibus concursionibus adgeque desideremus inspicere, causa nobis est amplectendae religionis, ut terminis sanctorum nostram exhiberemus prsesentiam. {Epist. Gallse Placidiee ad Pidcheriam August.) — Quum advenissem in urbem Romam ad divinitatem placandam, sequenti die ad Basilicam apostoli Pétri processi. {Epist. Valentinian. III ad Tlieod.jwi.)
MONUMENTS RELATIFS A LA VJE PJEUSE. 311
« l'Occident à Rome, et ils dirent au pape Boniface : « Donnez-nous votre bénédiction avant que nous « mourions. Nous avons entendu dire aux anciens « que tout chrétien qui aura visité à la centième « année les corps des bieaheureux apôtres Pierre et « Paul recevra une indulgence plénière ^. » L'institution du Jubilé fut la sanction officielle de cet anti-' que usage. -
Comme grande époque ecclésiastique, le Jubilé est, dans l'ordre religieux, le complément d'une source de faits qui forment ce qu'on pourrait appeler l'organisation du temps. L'humanité doit rhythmer son temps en fixant certains intervalles pour le retour des mêmes actes. Elle a besoin d'avoir, comme les astres, des mouvements périodiques, de rattacher certaines solennités morales aux époques qui
* Notum facio omnibus fidelibus christianis , quod de anno mccg ab Oriente et Occidente tara viri quam mulieres ex omni génère chi'istiano in inuumerabili quantitate veloces Romam pergentes dixerunt Bonifacio : Da nobis benedictionem tuam antequam moriamur. Audivimus ab antiquis quod quisquis chvistianus omni anno centesimo visitaverit corpoi'a beatorum apostolorum Pétri et Pauli liber sit tam a culpa quam a pœna. Tum dictas Bonifacius et ejus cardinales, congregato concilio, etc. (c. xix.) Cette chronique a été insérée par Muratori dans le tome XI Rerum Italicar. — On publia à cette époque une exhortation pour le jubilé, adressée à divers ecclésiastiques. Cette pièce, qui a été copiée par le P. Zacharie dans un monastère des Pères de Vallombreuse, de Pistoiej fait aussi mention de pèlerinage séculaii'e, et elle dit à ce sujet : a Ex millenorum tamen testimoniis qui et adhuc '( faciente Domino supervivunt, et alias ex multis qui illud a « progenitoribus asserunt accipisse, aliqualis liabetur credi- « bilis certitude. »
sont comme les solennités de la nature. La philosophie matérialiste trouve que cette nécessité de rhythmerle temps est bien métaphysique, bien mystique même. Oui, sans doute, la raison en est trèsmétaphysique, elle doit tenir à de profonds mystères ; mais le fait est là. Ce besoin a toujours existé : tous les peuples, tous les gouvernements l'ont senti. Son absence est un des signes de l'état sauvage le plus dégradé. La société religieuse doit satisfaire, dans l'ordre qui lui est propre, cet instinct naturel*. A l'origine, le temps a été divinement rhythmé pour l'homme par l'institution de la Semaine. Cette période primitive, qui fixe les jours de travail et celui du repos, fut dès lors la règle de la famille, de la première des sociétés; elle a régi l'époque patriarcale. Quand la postérité des patriarches est devenue un peuple, la division septennaire a été promulguée comme une loi pour la société politique. Mais d'autres divisions du temps y ont été ajoutées, qui avaient particulièrement un caractère national, qui se liaient à l'existence même de la nation. Des fêtes, réparties dans le cours de l'année, rappelèrent les principaux événements qui avaient accompli la délivrance du peuple hébreu. Les années eurent aussi leur période septennaire. Outre celle de sept ans, qui fixa un temps de repos pour les travaux de tout le peuple, la période de sept semaines d'années fut suivie de l'année du Jubilé, ainsi nommée parce qu'elle était un temps de réjouissance
1 Beneficiorum Dei solemnitatibus festis et diebus statulis dicainus sacramusque memoriam, ne volumine tempoi'um ingrata suli epat oblivio. (S. Augusd., de Civil. Dei, lib. X, c. m.)
pour toute la nation : les propriétés vendues retournaient alors à leurs anciens possesseurs. Quand l'Eglise chrétienne naquit dans le sein de la Synagogue expirante, l'institution primitive de la Semaine devint la règle fondamentale du temps pour le peuple chrétien. Mais l'année eut aussi sou rhythme. De même que le jour de la résurrection ou le dimanche fut substitué à l'ancien sabbat des Juifs, de même certaines fêtes principales, telles que Noël, l'Epiphanie, Pâques, la Pentecôte, remplaçant les fêtes hébraïques, eurent pour objet de rappeler non plus les faits de la délivrance matérielle d'un peuple particulier, mais les mystères accomplis pour la délivrance du peuple universel de Dieu. Toutefois l'Eglise ne prit pas d'abord dans la loi mosaïque l'institution d'une période d'années. Durant l'époque des persécutions, cette mesure n'eût guère été praticable. Dans l'époque suivante, la sollicitude dea papes et des conciles fut absorbée, d'un côté, par la lutte contre les grandes hérésies qui s'élevèrent, et, d'un autre côté, par la nécessité d'affermir et de faire entrer dans les habitudes des peuples les institutions catholiques. Après la conversion des barbares, l'usage fréquent des pèlerinages à Rome s'étant établi tout naturellement, il n'y avait pas de motif pressant d'y convoquer les fidèles par une invitation spéciale; et si, au lieu de les y appeler, on eût établi un Jubilé auquel ils auraient pu participer dans leurs propres pays, cette mesure aurait ralenti le mouvement salutaire qui portait les populations vers Rome. Cependant la division du temps pour le peuple chrétien semblait attendre un complément.