II
Les semaines, les saisons, les années, avaient leur rhythme sacré : le siècle n'avait pas le sien, le siècle, cet espace si solennel, dans les limites duquel s'agite et s'épuise d'ordinaire toute vie humaine. Il y avait là une convenance religieuse à satisfaire. C'est probablement le sentiment instinctif de cette convenance qui fit naître la coutume d'un pèlerinage à Rome tous les cent ans. Aussi le Jubilé fut d'abord attaché à la période séculaire. Bientôt après, vu l'empressement des fidèles, les papes la réduisirent d'abord à cinquante ans, qui avait été la période du jubilé hébraïque, puis à trente-trois ans, correspondant à la durée de la vie terrestre du Sauveur, puis enfin à vingt-cinq, afin que les chrétiens eussent le bienfait de l'année sainte deux fois de plus par siècle que ne l'avaient eu les Israélites. L'Église a eu moins d'égard à la solennité du retour séculaire qu'aux désirs du peuple fidèle. Mais, en revenant quatre fois par centaine d'années, le Jubilé constitue toujours le rhythme sacré du siècle, à peu près comme les fériés des Quatre-Temps forment les compartiments de Tannée ecclésiastique. Ainsi fut complétée la division du temps pour les chrétiens, par l'adoption d'un usage dont le type se trouve dans la loi mosaïque, et que le Christianisme spiritualisa, en même temps qu'il l'étendit à tous les peuples.
Avant de s'ouvrir pour toute l'Eglise, l'année sainte est célébrée à Rome, où elle attire des fidèles de toutes les parties du monde. De là une seconde face du Jubilé, non plus comme époque, mais comme réunion religieuse. Dans l'ancien monde.
les populations unies par les liens d'une nationalité commune avaient leurs assemblées générales. La confédération Latine se réunissait sur le mont Latial, la confédération Grecque à Olympie. De la région des affaires et des jeux transportez cette institution dans la région de la conscience : supposez qu'elle s'adresse, non plus aux rejetons d'une même souche nationale, mais à des individus de toute race et de toute langue : vous la trouvez réalisée dans le Jubilé chrétien. On ne se ceint plus pour les combats du ceste ou du pugilat, mais pour les exercices de la lutte contre le mal. Les âmes parcourent la carrière de la pénitence sur un char invisible dont les anges tiennent les rênes, et la couronne est à tous. C'est une belle chose que d'avoir mis en contact sympathique tant de nationalités diverses dans un foyer commun de croyance et d'amour ! Les Jubilés font à un certain degré quelque chose d'analogue à ce que les croisades ont produit, lorsqu'elles ont mêlé les peuples dans des expéditions communes. Les croisades ont été un Jubilé militaire : les Jubilés sont des croisades pacifiques. Honte à la politique qui voudrait porter atteinte à cette création d e la confraternité chrétienne ! Lors du dernier Jubilé, en 1825, des gouvernements ont entravé la Hberté du voyage de Rome, de peur que des conspirateurs ne prissent des passe-ports de pèlerins. C'est une grande misère que de rêver des terreurs dans les joies du monde chrétien. L'ordre public serait bien désespéré, s'il n'était pas à l'épreuve d'un Jubilé. Quand il n'y aura plus d'autres conjurations à craindre que celles qui
s'ourdissent sur la place de Saint-Pierre, l'Europe pourra dormir tranquille. Espérons que ces cordons sanitaires contre la piété ne se renouvelleront pas pour le Jubilé prochain. Dans quatre ans, toute l'Europe sera couverte d'un réseau de chemins de fer, dont jusqu'alors les tronçons n'auront guère porté que des voyageurs d'affaires et de plaisirs. Laissez-le inaugurer par les convois de la Providence vers la seule ville qui soit un centre d'unité plus haute que les unités nationales. Toutes les voies de communication qui s'ouvrent pour l'humanité cherchent Dieu.
Ce qu'il y a de beau et d'imposant dans le caractère du Jubilé, soit comme époque, soit comme une réunion religieuse, est complété par un symbolisme digne de ces grandes pensées. Quelques églises principales, Saint-Pierre, Saint-Paul, Saint-Jean de Latran, Sainte-Marie Majeure, deviennent un emblème du Paradis d'où l'homme pécheur a été exclu. Les portes en sont fermées, comme autrefois l'entrée de l'église était plus ou moins interdite aux pénitents, lorsque la pénitence publique était en usage. Le jour fixé pour l'ouverture du Jubilé, le Pape vient devant celle des portes de Saint-Pierre qui reste toujours murée d'un Jubilé à l'autre. Il la frappe trois fois avec un marteau d'argent, en répétant trois fois trois versets auxquels l'assistance répond. « Ouvrez-moi, dit le pontife, les portes de la « justice. » Réponse : « Après que je serai entré par <( elles, je rendrai gloire à Dieu. » Le Pape : « J'en- « trerai dans votre maison, Seigneur. » Réponse : « Pénétré de crainte, j'adorerai dans votre temple.»
Le Pape : « Ouvrez les portes, puisque Dieu estavec « nous. » Réponse : « Parce qu'il a fait éclater sa « puissance dans Israël. » Le cardinal grand pénitencier et deux pénitenciers mineurs frappent aussi la porte avec le même marteau. Des cardinaux commis à cet effet par le pape font une cérémonie semblable dans chacune des trois autres basiliques. L'ouverture de la porte sainte signifie que l'année d'indulgence a commencé, que les peines dues au péché seront remises à tous ceux qui auront accompli, avec un vrai repentir de leurs fautes, les exercices prescrits. Chacune de ces églises, qui avait d'abord symbolisé par ses portes fermées l'exclusion du paradis, devient alors un emblème spé cial du ciel ouvert. A partir de ce moment, un recueillement religieux enveloppe Rome tout entière. Les jeux publics, les spectacles, sont suspendus pendant toute l'année. Ce ne sont pas quelques individus, ce n'est pas une communauté, c'est une ville qui entre alors en retraite, qui devient comme un vaste cloître, préparé pour les hôtes que tous les pays chrétiens lui envoient.
Chaque année jubilaire a vu un grand concours de pèlerins. Lors du premier Jubilé, il fallut diviser le pont Saint-Ange dans toute sa longueur par une barrière : ceux qui allaient à Saint-Pierre passaient d'un côté en même temps que ceux qui en revenaient passaient de l'autre : Dante a fait mention de cette particularité ^ Depuis 1575, on a conservé les liste,*^
* Nel fondo erano ignudi i peccatori :
Dal mezzo in qua ci veuian verso '1 volto,
iS.
des pèlerins inscrits sur les registres de l'hospice de la Trinité, oij ils ont été logés et nourris. Toutefois elles ne peuvent représenter le nombre total, puisqu'une partie des pieux voyageurs a été reçue dans différentes communautés, et que d'autres n'ont pas demandé le toit et le pain de la charité. Le concours le plus nombreux signalé dans ces listes a été celui de 1625, sous le pape Urbain VIII. Il s'est élevé au nombre 382,760, dont 460,269 hommes et 122,491 femmes : c'est beaucoup si l'on songe au peu de facilité qu'on avait alors pour voyager. Le minimum a eu lieu en 167S et 1745 : les listes ne portent, pour la première de ces années, que 116,348, et, pour la seconde, 194,832. Au Jubilé de 1823, lenombre des inscrits est de 273,299 : 181,914 hommes et 91,385 femmes. Il y a lieu de croire que celui de 1850 sera remarquable par l'affluence des pèlerins. Le sentiment catholique grandit, et les routes s'abrègent.
Les personnes étrangères, par leur genre de vie, à ce qui se passe dans le monde religieux, ne sont pas à portée d'apprécier la salutaire influence des jubilés. L'expérience prouve que beaucoup d'hommes qui ont perdu l'habitude des pratiques chrétiennes ne
Di là con noi, ma con passi maggiori : Come i Roman, per l'esercito molto,
L' auno del GiuLbilfO su per lo ponte
Hanno a passar la gente modo tolto; Che dair un lato tutti hanno la fronte
Verso '1 castello, e vanno a Santo Pietro;
Dair al ira sponda vanno verso '1 monte.
(Inferno, cant, xviii, v. 25.)
se décident à y revenir que lorsque quelque chose de solennel et d'extraordinaire vient donner une secousse à leur âme inerte et pesante. Les prêtres, employés au saint ministère, savent à quel degré l'année sainte excite la charité envers les pauvres et la charité envers les injures. Combien d'ennemis réconciliés rentrent dans la possession du trésor de leur ancienne amitié ! Combien de pécheurs, entraînés par le mouvement commun des âmes, se disposent à recevoir de Dieu la remise de la grande dette de l'homme? Mais, sans connaître la statistique morale du Jubilé, les esprits qui s'occupent de philosophie sociale doivent admirer du moins la pensée de cette institution. On peut la caractériser par un seul mot qu'ils comprendront : les Jubilés sont les jeux olympiques de la piété chrétienne.
Nous avons signalé, dans le chapitre qu'on vient de lire, quelques monuments, quelques institutions qui contribuent à former pour la piété une espèce de monde correspondant aux instincts naturels de l'âme, transportés dans la sphère de la religion. Cet ordre, comme tout ce qui est vivant, s'est développé avec le temps. Chaque âge lui a fourni son tribut, et il est à croire que, dans l'époque où nous entrons, Rome saura faire produire au riche fonds qu'elle possède d'autres fruits encore qui auront pour la piété une saveur nouvelle. Le renouvellement opportun de quelques usages très-anciens pourrait peut-être y contribuer. Il en est un qui semble bien approprié aux désirs et aux préoccupations actuelles. Depuis que la foule des étrangers, de plus en plus nombreux à Rome, met tant d'empressement à visi-
ter les souterrains sacrés, plus d'un cœur chrétien a formé le vœu d'assister quelquefois à une messe célébrée sur un vieil autel des Catacombes. La crypte qui serait choisie à cet effet y serait admirablement adaptée, si on lui redonnait, comme cela serait possible, des accessoires et des instruments du culte appartenant à cette époque antique. Des vases portatifs, qui ont vraisemblablement servi pour l'eau bénite, ont été retrouvés dans les galeries souterraines : ils pourraient être placés à l'entrée de cette crypte. Elle serait éclairée par quelques-unes de ces lampes que les fouilles nous ont rendues. Les unes sont en terre cuite, les autres en airain. Elles présentent des emblèmes chrétiens, le Palmier, l'image du bon Pasteur, la Colombe, qui figure l'Esprit de lumière.
On voit encore dans les murs des Catacombes quelques trous noircis par la fumée, dans lesquels on posait des lampes. Une de celles qui ont reparu avec des chaînettes pourrait être de nouveau suspendue à la voûte de la chapelle. On n'aurait pas besoin d'y porter des tableaux : les antiques peintures sont encore là. Quelques fioles recueillies dans ces mêmes lieux feraient l'office de burettes, qui seraient placées sur les petites crédences en tuf construites jadis pour cet usage. Qui n'aimerait à y revoir une de ces patènes dont quelques-unes ont servi à recueillir le sang des martyrs ? Le musée chrétien du Vatican ne pourrait-il pas prêter un des calices que ces souterrains lui ont donnés? Joignez à cela quelques paroles d'exhortation prononcées par le prêtre, assis sur un de ces sièges pontificaux qui ont été les
chaires des homélies primitives. Les rites latin, grec, syriaque, chaldéen, arménien, viendraient officier sur cet autel. Je crois que la messe des Catacombes laisserait un souvenir profond à tous ceux qui auraient pu y assister. Des personnes pieuses, encore étrangères à la foi catholique, demanderaient à être admises à cette solennité souterraine qui les reporterait aux premiers temps : elles en sortiraient plus rapprochées de nous. Cette messe serait d'une consolation particulière pour les chrétiens venant des pays où l'Eglise est martyrisée de nouveau. Des âmes, crucifiées par la seule vue de ce qui s'y fait et de ce qui s'y prépare, des pèlerins de l'exil, des confesseurs de la foi, des religieuses portant les stigmates de glorieuses souffrances, aimeraient à s'agenouiller, à communier à l'autel des anciens martyrs. Ils leur emprunteraient leurs prières pour les persécuteurs, leur confiance dans la justice de l'avenir et leur foi dans la justice de Dieu.
Heureux celui qui est intelligent sur le nécessiteux et le pauvre. {Ps. XL.)
J'avais délivré le pupille qui n'avait point de défenseur : la bénédiction du mourant tombait sur moi, et j'ai consolé le cœur de la veuve.
{Job., c. XXIX.)
Confortez les mains défaillantes et fortifiez les genoux débiles. (Isaïe, c. xxxv.)
N'olibliez pas l'hospitalité : car elle a caché quelquefois des anges qui ont été reçus sous son toit. (S. Paul aiix Hébr., c. xni.)
Lorsque vous faites un repas en commun, appelez les piuvres, les infirmes, les boiteux et les aveugles : vous serez heureux de ce qu'ils ne peuvent vous donner une rétribution, car cela vous sera rétribué dans la résurrection des justes.
(S. Luc, Evang-, c. xiv.)
Nous avons des histoires générales de la littérature, de la philosophie, de l'astronomie, des mathématiques, de l'industrie et du commerce : l'histoire générale de la charité est encore à faire. Serait-ce que les écrivains, qui ne travaillent que pour la gloire, n'ont pas dans le cœur ce qu'il faudrait y avoir pour traiter un pareil sujet, et que ceux qui en seraient dignes sont plus pressés d'agir que d'écrire, plus désireux de continuer l'histoire de la charité que de la retracer? Mais pourtant il y a toujours des hommes à qui Dieu a donné la mission
de fournir, par des livres utiles, leur contingent de bienfaits à la société : d'oii vient donc que la chanté attend son historien? C'est peut-être parce que cette histoire existe déjà dans une autre, dans celle de l'Eglise, dont elle forme la moitié, et qu'avant de la détacher de cet ensemble, pour présenter à part une exposition complète des œuvres de la charité, il a été bon d'attendre que la science de l'économie sociale ait ouvert plusieurs des points de vue sous lesquels ce magnifique tableau doit être regardé. L'époque actuelle est mûre pour cette production, qui ne peut désormais tarder bien longtemps. Je suis conduit, par le plan de mon livre, à écrire une simple note pour cette future histoire. Les annales de la charité chrétienne à Rome sont trop longues, pour que je puisse en offrir ici un abrégé satisfaisant. La statistique des étabhssements de bienfaisance qui existent dans cette ville, les détails de leur organisation matérielle doivent trouver leur place dans un livre d'un autre genre que le mien, et ce livre existe déjà ^ Je me borne à saisir, dans les monuments de Rome, quelques linéaments de cette glorieuse histoire, pour faire ressortir un fait capital : c'est que dans les grandes mesures de charité, Rome a presque toujours eu l'initiative, qu'elle en a conçu la pensée, ou qu'elle lui a fait faire le permier pas. Lorsqu'on remonte aux origines chrétiennes ,
1 Voyez le beau livre que Mgr Morichini a publié sous ce titre : Degl' Instituti di Publica Carità ed Instruzmie primaria e délie Prigioni in Roma, 2 vol. Rome, 1842. La science et la charité s'y unissent à des vues élevées sur les besoins de la société et à ua généreux esprit de réforme et de progrès.
savez-vous quel est le grand monument de bienfaisance qui s'offre le premier à vous? Ce monument est sous terre : ce sont encore les Catacombes, A cette époque primitive, dans quelque direction que vous vous tourniez, vous vous trouvez en face d'elles. Cimetières , retranchements du siège que les chrétiens livraient au Paganisme, temples primitifs, galeries de tableaux, berceau de l'architecture sacrée, archives lapidaires, nous les avons vus paraître sous tous ces aspects, et voilà que nous les rencontrons encore à la tête des monuments de la charité. Rappelez-vous ce que nous avons dit ailleurs de l'odieux mépris de la société païenne pour les restes mortels des pauvres gens et des esclaves, qui formaient l'immense majorité de la population de Rome : rappelez-vous les Puticoles des champs Esquilins. Tout ^idividu qui n'avait d'autre titre que sa qualité /l'homme, avait à peine la sépulture de l'animal. Le Christianisme voulut que tout être humain eiît une tombe décente. Les familles qui étaient en état de payer le travail des ouvriers chargés de creuser leurs sépulcres se faisaient un devoir d'en acquitter le prix, afin de n'être pas à charge à l'Eglise, comme le disent quelques épitaphes ^ Mais cela même
' DAFNEN VIDVA Q. CVN VIX
ACLESIA NIHIL GRAVAVIT A
(Sur un fragment qui se trouve dans le pavé de Sainte-Marie au delà du Tibre. — Cité par le P. Marchi. {Mon.crist., p. 98.)
REGINE VEMERENTI FILIA SVA FECIT
VENE REGINE MATRI VIDVE QVE SE
DIT VIDVA ANNOS. LX. ET ECLESA
NVNQVA GRAVAVIT VNIBYRAQVE