‹ Esquisse de Rome chretienne (volume 2)Chapitre 52 sur 70 · DIES XXVI · texte numérisé non relu

DIES XXVI

(Du cimetière de St-Saturnin, citée ibid.)

prouve qu'en général les frais nécessaires pour les sépultures étaient supportés par le trésor commun de l'Eglise, produit volontaire de la charité. Pour se former quelque idée de ces dépenses, il faut d'abord recueillir les renseignements consignés dans d'autres inscriptions funèbres. L'illustre savant, à qui nous empruntons ces particularités, commente à ce sujet deux épitaphes, indiquant chacune la somme payée au fossoyeur pour un sépulcre. D'après l'une d'elles, qui est de l'année 426, une tombe à deux corps, pour un mari et sa femme, avait coûté un sol et demi d'or 1. Suivant l'autre, qui est vraisemblablement antérieure, deux sols d'or avaient été le prix d'une pareille sépulture 2. Les lumières que l'archéologie a obtenues sur la valeur comparative des monnaies, permettent d'évaluer à peu près la première de ces sommes à vingt-deux fr. soixante c, et la seconde à trente fr. Ces calculs ne portent que sur le prix des tombes, sans compter les autres frais de sépulture. Quoique ces épitaphes, du moins celle qui donne une date, n'appartiennent pas aux trois premiers siècles , elles ont fourni des inductions sûres pour cette période. Dans le v« siècle les invasions des barbares bouleversaient l'Empire. En 426, il y avait seulement seize ans que Rome avait été

1 Cette épitaphe, tirée du cimetière de Commodille, sera publiée par M. de Rossi dans le grand ouvrage qu'il prépare.

COMPARAVl SATVRNINUS A SVSTO

LOCVM VISOMVM AVRt SOLDOS DVO

INLVMINARE MAICRE QUE POSITA EST

IBl QVE FVIT CVM MARITO AN XI.

(Tirée d'une des catacombes de la voie Tiburtine.)

saccagée par Alaric. La richesse publique avait diminué, les fortunes particulières étaient ruinées ou tremblantes, le commerce, l'industrie avaient ressenti les contre-coups du malaise général. Le numéraire , devenu plus rare , avait une plus grande valeur, et, par conséquent, les prix et les salaires, dans les siècles précédents, avaient dû être portés à un taux plus élevé. Appuyés sur ces données et sur ces observations, jetez maintenant un regard sur les immenses souterrains, où la plus grande partie de la population chrétienne recevait une sépulture gratuite, aux frais de l'Eglise qui payait aux fossoyeurs le prix de leur travail quotidien. Prenez d'abord, par exemple, les catacombes de Sainte-Agnès, qui ne sont ni le plus petit, ni le plus grand des cimetières chrétiens. Embrassez d'un coup d'oeil ce labyrinthe de rues creusées à coups de bêche, voyez leurs murs à droite et à gauche sillonnés de tombes superposées les unes aux autres ; puis, songez que ce n'est là qu'un quartier de Rome souterraine, qu'il y avait au moins environ soixante cimetières, et jugez d'après cela le nombre immense de journées d'ouvriers qui ont dû être employés à construire ces cités funèbres. Si vous cherchez à supputer, au moins vaguement, le capital que ces travaux représentent, vous arriverez à une somme énorme, consacrée uniquement à relever la dignité de la nature humaine jusque dans sa poussière. C'était une haute charité pour les vivants que cette réhabilitation des morts. Le Christianisme, qui ne pouvait abolir tout de suite l'esclavage sur la place publique, pratiqua contre lui une mine dans les catacombes.

MONUMENTS ET INSTI iri'j luNS DE CHARITÉ. 327

Le premier pas de la liberté chrétienne a été l'émancipation des tombeaux.

La charité primitive produisit, dans l'enceinte de la ville, d'autres créations dont plusieurs existent encore : ce sont les anciennes Diaconies. Quelques lecteurs demanderont ce que c'est, et à quel titre elles figurent sur la liste des institutions de bienfaisance. Les diaconies furent les monuments d'une magistrature que le monde païen n'avait pas connue, la magistrature de la charité. Dès les premiers jours de la prédication évangélique, les Apôtres avaient institué sept diacres ou ministres. Ce titre était doublement vrai ; assistant le prêtre dans l'oblation du sacifice, et le pauvre dans le support de ses souffrances, ils furent à la fois les ministres de

1 autel et delà chaumière. A l'exemple de ce qui s était fait à Jérusalem, sept diacres furent institues a Rome. Nous voyons sous le pape saint Évanste, quatrième successeur de saint Pierre un règlement relatif à leurs fonctions ^ Dans le iiié siècle, le pape saint Fabien assigna à chacun un district particulier^. Rome était divisée en quatorze quartiers ou régions : chaque diacre eut deux quartiei-s sous sa juridiction et reçut le nom de diacre regionnaire. Des veuves, consacrées à Dieu sous le nom de Diaconesses, les aidaient dans leur ministère de charité 3. L'un d'eux avait la prééminence :

* Lib. Pontifie, in Evarist.

2 Lib. Pontifie., in Fabian.

^aint Fabien, adressée à Fabius, évêque d'Antioche donne le enseignement suivant : « P.esbyteL .uidem es'se sex e:

o28 CHAPITRE XI.

on le désignait sous le titre d'archidiacre, ou de diacre cardinal. Le nombre des fidèles augmentant de jour en jour, plusieurs diacres furent établis dans chaque quartier, comme coopérateurs de l'administrateur principal, qui reçut alors le nom de diacre cardinal de telle ou telle région. Saint Grégoire P*" institua sept nouvelles diaconies, afin que chaque quartier de Rome eût la sienne. Les calamités produites par les ravages des Barbares avaient fait monter le nombre des malheureux : le nombre de leurs ministres s'éleva aussi. Les humbles créations de la charité grandirent sur le sol tout couvert des débris des anciens palais , comme ces arbres puissants qui semblent n'avoir jamais plus de sève et plus d'ombre à donner que lorsqu'ils croissent parmi des ruines. Les édifices appelés diaconies se composaient d'une église et d'une maison'. L'éghse avait un portique sous

quadraginta, septem diaconos, totidemque subdiaconos, acolytas duos et quadraginta, exorcistas et lectores cum ostiariis quinquaginta duos, viduas cum thlibomenis (paupertate afflictis) plus M. D. (1500), quibus universis gratia et benignitas Dei alimenta suppeditat (Vide £/)is(. RR. Ponlif., apud Coustint). » — Coi'nelius a Lapide caractérise ainsi l'origine de l'institution générale des diaconesses : « Sicut enim Apostoli « ad hoc munus ministrandi mensis elegerunt Stephauum et « cœteros sex diaconos, ita postmodum per femiuas episcopi « ad hoc elegerunt diaconissas , et, sicut diaconi prfefecti « eleemosynis vocabantur electi, ita diaconissse vocabantur « electse, scilicet ad gradus et munus diaconise. » (In secund. Epist. S. Joan. ad vocem Electam.)

1 Diaconiae dicebantur sedes hospitales ad pauperes excipiendos. — Sacella ils juncta erant, quibus prteerant diaconi. (Vid. Vittorelli, ad Diacon. in Hygin., et Crescimbeni, de Basil. S. Mariœ in Cosmedin.)

lequel les indigents se rassemblaient pour participer à la distribution des secours. C'était là aussi que les diacres leur donnaient audience. Les portiques des diaconies étaient les forum de la charité.

Quoique les vicissitudes des temps aient substitué à l'administration diaconale d'autres institutions charitables, ces édifices sont toujours vénérables comme monuments antiques de la pauvreté secourue. La plupart d'entre eux renferment plusieurs objets intéressants sous d'autres rapports : mais, lorsqu'on les visite en pensant à leur ancienne destination, on peut y remarquer des monuments qui la rappellent, et aussi d'autres particularités moins anciennes, par lesquelles ces églises se trouvent avoir encore quelque analogie avec leurs fonctions primitives de bienfaisance.

La basilique de Sainte-Marie in Cosmedin figure une des premières sur la liste des anciennes diaconies encore existantes. On croit que le pape Denis P"" avait érigé en cet endroit une petite église, dans la seconde moitié du m^ siècle. Plus tard une diaconie y fut instituée. Au viii" siècle, son église tombait en ruines : le pape Adrien P'" la fit reconstruire avec les matériaux d'un ancien monument situé à côté d'elle. Il en soigna si bien l'architecture et la décoration, qu'elle fut surnommée in Cosmedin, mot qui vient de xo(7p.oç, ornement. Ce surnom fut emprunté à la langue grecque, probablement à cause du nom d'École g-recque qu'on donnait à cette diaconie, et que porte encore une rue voisine. Le mot d'Ecole, joint à une dénomination nationale, a été souvent employé à cette époque pour

désigner le quartier de la ville où se trouvaient réunis des individus de telle ou telle nation. Les portes de cette diaconie se sont ouvertes à une foule de pauvres pèlerins de la Grèce et de l'Orient. L'intérêt qu'elle inspire ne tient pas seulement au souvenir de sa charité hospitalière. Sa crypte, qui fut probablement l'oratoire primitif, la mémoire de saint Augustin, qui plane sur ce lieu, où l'on dit qu'il établit une école lorsqu'il enseigna la rhétorique à Rome, les colonnes du vieux monument païen, incrustées dans la face de l'église, sa vieille architecture, son clocher byzantin, sa madone du moyen âge, tous ces choses méritent l'attention. Mais je les laisse ici de côté, et je m'arrête seulement devant une table de pierre gravée dans le mur près de la porte. Un acte de donation faite par un ancien économe de cette diaconie y est placé. J'y retrouve les ing-énieuses garanties que la piété avait imaginées pour assurer le patrimoine des pauvres : « Yierge illustre, Reine céleste, ma sainte et « sublime et glorieuse Dame, je vous fais une of- « fraude de vos propres dons, moi, votre serviteur « très-humble, Eustachius, duc non méritant, à « qui vous avez ordonné de vous servir et d'être « dispensateur dans cette sainte diaconie qui est « vôtre. Vous faisant donc cette donation pour le « soutien des pauvres du Christ en cette sainte « diaconie, et de toutes les personnes chargées de « la servir, et pour le pardon de mes péchés, j'a- « bandonue les propriétés ci-dessous indiquées, « avec leurs champs, maisons, vignes et oliviers. » La Reine du ciel ou quelque autre habitant du ce-

leste séjour était constituée propriétaire des biens dont les pauvres gens de ce monde devenaient les usufruitiers. La charité prenait ses hypothèques dans le domaine de la foi. Il n'y avait pas moyen d'intenter un procès à la sainte Vierge.

Il y a dans cette église une inscription qui perpétue un souvenir touchant. Vers l'an 730, un homme vénérable , qui avait été détenu en prison pendant dix ans par suite d'une fausse accusation, vint, le jour de sa délivrance, se prosterner devant un autel de saint Nicolas. Il y remercia Dieu avec une telle effusion, que la place où il s'était agenouillé resta longtemps tout humide d'une pluie de larmes. Heureux ceux qui pleureraient leur dureté envers les malheureux avec autant de larmes que cet infortuné en puisa dans sa reconnaissance! Chaque année, en vertu d'un legs fait à cette église dans le xvii^ siècle, un service solennel renouvelle la mémoire de ces pleurs versés il y a plus de mille ans. Il y a peu. de larmes en ce monde qui aient une pareille immortalité.

Dans la diaconie des Saints-Cosme et Damien, ancien temple dédié par Rome païenne à ses deux fondateurs Romulus et Rémus, et par Rome chrétienne à deux médecins, on ne remarque guère une inscription du x^ siècle. Elle est relative à une société que des évêques et des prêtres avaient formée, et dont les membres s'engageaient à dire chacun quarante messes pour le repos de l'âme de chaque confrère défunt. Cette institution semble n'avoir aucun rapport avec l'histoire des bienfaits matériels de la charité : je crois pourtant qu'il n'en est pas

ainsi. On connaît la salutaire influence de ces confréries, si multipliées dans le moyen âge, instituées par chaque classe d'ouvriers, par chaque profession pour s'entr' aider mutuellement. Or il me parait trèsvraisemblable que ces associations de secours mutuel se sont produites d'abord pour les besoins de l'âme, et que sous cette forme elles ont servi de type aux confréries d'un autre ordre. La confrérie pieuse de l'église des Saints-Cosme et Damien étant une des plus anciennes , l'inscription qui donne la date de son établissement est un des premiers monuments de cet esprit d'association, qui de la sphère rehgieuse s'est propagé graduellement dans le cercle des intérêts temporels.

La plupart des autres anciennes diaconies gardent quelque monument de l'époque où elles exerçaient leurs fonctions, et, pour plusieurs d'entre elles, ces fonctions se perpétuent sous d'autres formes. De la diaconie de Sainte-Marie in Acquiro est sorti, en 4548, le collège Capranica, consacré à l'éducation des jeunes gens pauvres qui se destinent à l'état ecclésiastique. Il porte le titre d'Alnw CoUegio, parce qu'il a été le type des séminaires établis quelque temps après conformément aux prescriptions du concile de Trente. On y élève aussi les orphelins du choléra. Le collège des Irlandais a trouvé un asile dans la diaconie de Sainte-Agathe des Goths. La place primitive de la diaconie de Sainte-Marie in Portico conserve un hospice établi dans l'endroit oii se trouvait la maison de sainte Galla, auvi'' siècle. Cette fille du consul Symniaque,mis à mort par ordre du roi Théodoric, comptait aussi dans sa famille l'infortuné

Boëce. Avec une bonne inspiration en faveur de quelques pauvres de son temps, elle a plus fait, pour consoler des malheureux de tous les siècles, que son illustre parent avec son livre de la Consolation. Lorsque vous découvrez une œuvre quelconque de bienfaisance chrétienne qui commence à poindre dans l'obscurité, qui a une chambre pour tout espace, qui semble n'avoir au plus que la vie d'une personne pour avenir, ne dites pas : C'est peu de chose. Un atome de charité peut devenir un monde. Voyez ce qui est arrivé pour sainte Galla. Elle avait l'habitude de recevoir chaque jour douze pauvres dans sa maison et de leur donner à manger. Les gens de son quartier accordaient de grands éloges à la bienfaisance de la bonne dame. Quelques-uns ajoutaient qu'elle avait cherché une distraction dans la charité. D'autres trouvaient qu'il y avait un peu d'ostentation à établir dans sa maison un tricliniuin pour les pauvres, et qu'on pouvait faire le bien plus simplement. Ces propos-là sont de tous les temps. Le triclinium ne s'en troubla pas; et voici ce qui advint. Cette maison, doublement sanctifiée par un miracle du ciel et par les vertus qui l'avaient mérité, fut convertie d'abord en ég-lise, et elle devint bientôt une diaconie, héritière des biens et de la charité de Galla. Du tronc de cette ancienne diaconie sortit, au xii^ siècle, un hôpital*, lequel a été incorporé longtemps après "^ à celui de Sainte- Marie de la Consolatiouj au pied de la roche Tar-

1 Cet hôpital a été fondé parle pape Célestin III.

2 Sous Alexandre VIII.

péïenne. Mais avant cette réunion un asile pour les pauvres avait été établi dans l'ancien local*. Cet asile, qui subsiste toujours, a porté dans son sein et fait éclore deux nouvelles semences de charité : l'une est devenue l'hospice de Saint-Gallican, l'autre l'immense maison de Saint-Michel. Trois grands établissements conservent l'antique sève de l'œuvre de Galla. Tels ont été ses rejetons, telle est encore aujourd'hui la postérité d'une diaconie duvi® siècle, qui avait succédé à une table oii s'asseyaient quelques mendiants.

Le chef-lieu des anciennes diaconies se trouvait sur le mont Gœlius. Là, près d'une caserne de soldats, sur un plateau qui domine les thermes de Caracalla et le Colisée, et qui servait aux courses de chevaux, lorsque les débordements du Tibre ne permettaient pas de les faire au Champ de Mars, se trouvait, au m" siècle, l'habitation d'une dame chrétienne nommée Cyriaque. Sa piété y construisit un petit oratoire, sa charité donna un asile à l'archidiacre Laurent. C'est là, suivant toute apparence, qu'a eu lieu cette scène trop connue pour qu'il soit nécessaire de la décrire, et trop belle pour qu'on se résigne à l'omettre. Un officier du préfet de Rome vint trouver saint Laurent, pour se faire remettre par lui le trésor de l'église, dont il était dépositaire. Où est ce trésor? dit l'officier. — Il est là, répondit l'archidiacre, et il montra les pauvres qui l'entouraient. En mémoire de la résidence de saint

1 Par le jirêtre Marc-Antoine Odescalchi, vers le milieu du xviie siècle.

Laurent, cette église a été et elle est encore la première des diaconies de Rome. Dans le siècle dernier, elle a été concédée, ainsi que la maison voisine, aux moines grecs Melchites, de l'ordre de Saint- Basile, qui a eu tant à souffrir dans l'Orient. L'ancienne archidiaconie s'est ressouvenue de sa charité première, en donnant l'hospitalité à cet ordre malheureux.

L'administration diaconale s'occupait des pauvres de la ville et des environs : mais les limites du territoire romain n'étaient pas les bornes de la charité romaine. Elle était si active et si bien organisée, qu'elle se répandait dans les diverses parties du monde chrétien. Denys, évêque de Corinthe, au n^ siècle, lui rend un magnifique témoignage dans sa lettre aux Romains *. Un peu plus tard, d'autres témoignages historiques nous signalent particulièrement la Syrie, l'Arabie ^, la Capadoce ^, la Ligurie,

1 Hsec enim vobis consuetudo est jam inde ab ipso i^eligionis exordio, ut fratres omnes variobeneficiorum génère afficiatis, et ecclesiis quamplurimis, quee in singulis ui'bibus constitutse sunt, necessaria vitse subsidia transmittatis. Et hac ratione tum egentium inopiam sublevatis, tum fratribus qui in metallis opus faciunt necessaria suppeditatis; per haec quse ab initio transmittere consuevistis munera, morem, institutumque Romanorum a majoribus vestris acceptum Romani retinentes. Atque hune morem Beatus Episcopus vester Soter non servavit solum, verum etiam adauxit : tum munera sanctis destinata copiose subministrans, etc. {Epist. Dionysii, Corintli. episcop., apud Eusebium, Hist. EccL, lib. IV, c. xxiii.)

2 Voir dans Eusèbe, iiv. VII, ch. iv, le témoignage de Denys, évêque d'Alexandrie.

3 Saint Basile, sur les secours donnés aux chrétiens de Césarée. - Urani anno per Africara vel Sardiniam episcopis qui in

l'Italie septentrionale et d'autres provinces, la Sardaigne, l'Afrique *. Les papes y envoyaient des secours en argent et en habits, ainsi que des commissaires de charité, pour subvenir aux besoins des exilés, particulièrement à l'époque de la persécution des Vandales, pour racheter des captifs, pour consoler les affligés.

En même temps qu'elle étendait au loin ses bras maternels, l'Eglise romaine accueillait et réchauffait dans son sein de pauvres pèlerins et des malheureux de tous les pays^. « Pour les étrangers, le seul re- « mède à leur malheur est la consolation qu'il ■> « trouvent au pied de votre chaire apostolique, « disait, dans le commencement du vi^ siècle, En- « nodius, en s'adressant au pape saint Symmaque. « On ne doit plus donner le nom d'affligés à ceux « qui ont eu le bonheur d'arriver jusqu'à vous^. » Il y avait une double action de la bienfaisance envers les étrangers : par l'une la charité romaine se concentrait sur ceux qui se réfugiaient dans la mé-

exilio erant retrusi pecunias et vestes rainistrabat (Symmaclius Papa). (Apud Ruinart, in Histor. Vandalica, c. xi, n. 18, d'après Anastase.)

1 Hic ,'Symmachus) captivos par Liguriam et Mediolanum et per diversas provincias pecuniis redemit, et doua niultiplicavit et diraisit. (Anast., in Symmach., n. 81.)

2 Le texte de Denys, évêque de Corinthe, cité plus haut, se termine par ces mots : « Tune fratres peregre advenientes, tanquam liberos suos pater amantissimus beatis sermonibus cousolando. «

3 Unica via est apostolatus vestri solatiura, quae medetur externis. Absit afflictos dicere quos ad vos contigerit pervenisse. Greatoris patriam, opes, alibi non requirunt quos coronse vestrae cura susceperit. (Eunod., Epistola 32, lib. VIII.)

tropole (lu Christianisme, par l'autre, elle se dispersait dans les pays lointains. Le même Ennodius avait donc raison de dire à Symmaque : « Vous êtes « le père de tous ceux qui sont sans protecteur ou « sans toit*.» Ce pape avait fait de nombreux établissements de bienfaisance, avec beaucoup d'autres monuments que le temps a emportés. Il ne reste de lui, sous les voûtes de l'église de Saint-Martin de Monti, que quelques pans de murs dans la partie inférieure-. Un incendie a détruit de nos jours les peintures qu'il avait fait exécuter dans la basilique de Saint-Paul. Les constructions en marbre dont il avait décoré la fontaine de la place du Vatican ont disparu depuis longtemps : mais cette source d'eau, qui continue à répandre sa fraîche rosée, est encore la plus douce image des bienfaits de ce grand homme, dont elle rappelle le souvenir.

Les papes dirigeaient la charité de l'Église romaine dans ses rapports avec les autres pays. Dans l'intérieur de la ville, l'institution de l'archidiaconie formait spécialement, sous la surveillance de la Papauté, le lien qui unissait les diverses branches de la charité publique. L'archidiacre était le principal trésorier de l'Eglise et le président des autres diacres. Il est quelquefois désigné sous le nom de circumlmtrator, l'homme chargé de faire la revue de tous les quartiers. L'autorité dont il était revêtu donnait une certaine unité à l'action collective des diacres ré-

1 Parens omnium orbatorum et peregrinorum.

2 A fundamento Symraachus papa excitavit sanctis Sylvestro et Martino, cujiis pars inferior adhuc superest. (Martinelli, lioiiia de Ethnica sacra, p. P.ôO.)

gionnaires. Mais il s'établit aussi une institution centrale en dehors de l'administration par districts. Le nom de cette institution nouvelle fut, comme la chose elle-même, une création du Christianisme. Lorsque vous parcourez les listes des fonctions attachées aux palais des empereurs païens et des monarques chrétiens, vous retrouvez dans les uns et les autres, sous des titres divers, les mêmes charges d'intendant, de chambellan, d'échanson, et le reste. Mais il y en a une qui manque dans les listes païennes : c'est la charge de chambellan des pauvres, de l'aumônier. Les souverains chrétiens instituèrent cet office dans leur cour : les princes, les seigneurs suivirent leur exemple. Les palais, les châteaux, les tours féodales, eurent leurs aumôneries. Le type de cette institution, reproduit successivement aux différents degrés de la hiérarchie sociale, se trouve dans l'antique aumônerie apostolique. Elle peut être considérée comme la mère de toutes les aumôneries du monde chrétien.

On ne saurait déterminer avec une certaine précision la date de son origine. Il est très-vraisemblable qu'elle existait déjà au vi® siècle, sous saint Grégoire P"". C'est ce qui paraît résulter des notes que Paul le Diacre a prises dans les archives du palais apostolique, qu'il lui avait été permis de compulser. J'aime à relire cet extrait des plus anciens registres de la charité :

« Le pape Grégoire forma un trésor permanent « avec les revenus de toutes les propriétés inscrites « dans le rôle confectionné sous le pape Gélase, « dont il appréciait la grande utihté. Ayant converti

« leurs redevances en espèces d'or et d'argent, il « fixa, par un rôle qui sert encore de règle, les « sommes qui devaient être remises à tous les or- « dres ecclésiastiques et palatins, aux monastères, « églises, cimetières, diaconies, hôpitaux urbains « et suburbicaires, quatre fois par an, à Pâques, à « la fête des Apôtres (saint Pierre et saint Paul), « à celle de saint André, et le jour de sa nais- « sance...

« Il régla aussi qu'aux Calendes de chaque mois « on prendrait sur le fonds commun une distribu- « tion de secours pour tous les pauvres. 11 leur « faisait remettre, suivant la saison, des provisions « de blé, de vin, de fromage, de légumes, de lard, « d'animaux qui servent à la nourriture, de poissons « et d'huile. Tout cela s'exécutait réguhèrement « par les soins de ce bon père de la famille du Sei- « gneur...

« Des employés établis à cet effet parcouraient « chaque jour les quartiers de toutes les régions de (( la ville, pour remettre de sa part une aumône « fixe à tous les malades, à tous ceux qui avaient « quelque infirmité corporelle.

« Il existe encore aujourd'hui dans le secrétariat « du très-saint palais de Latran un très-grand voce lume ou registre qui contient une liste nominative « d'individus de tout sexe, de tout âge, de toute « profession, tant de Rome que des environs et des « villes voisines, avec les surnoms de chacun d'eux, « la quotité des secours qui lui étaient alloués, et « l'époque où il devait les recevoir. Je m'abstiene M d'en consigner ici un résumé, pour ne pas m'ex-

« poser à être ennuyeux. Je renvoie le lecteur à la « collection des documents déposés au vénérable « secrétariat. C'est dans cette source authentique « que j'ai puisé, avec la permission du Pape, pres- « que tous les renseignements que j'ai recueillis *.»

La crainte d'ennuyer les lecteurs contemporains a souvent été malheureuse pour les lecteurs futurs. Si ce bon Paul le Diacre, qui sentait le prix du volume dont il parle, s'était donné la peine d'en faire l'analyse ou même de le transcrire et de le pubher, ce registre du vi^ siècle serait un curieux document pour l'histoire delà charité et de l'économie sociale. L'échelle des secours alloués aux différentes professions fournirait une base pour déterminer la valeur du numéraire et les conditions matérielles de la vie à cette époque.

Les renseignements que ce moine du Mont-Cassin nous a conservés suffisent pour prouver qu'il existait dès lors auprès du Pape une aumônerie organisée, bien que la charge d'aumônier apostolique ne commence à paraître d'une manière encore peu distincte que dans le testament du pape Conon, au VII® siècle. C'est à ce pontife que la plupart des écrivains en attribuent l'étabhssement. Mais l'institution elle-même, dont cette charge fut en quelque sorte la personnification, existait déjà auparavant. Depuis cette époque elle a traversé tous les âg-es, toutes les révolutions.

De toutes les charges de cour qui existaient en

i Paulus Diacou., monacli. Cassineiis., in Vita S. Gregor., lib. II.

Europe auxvi® et vii^ siècles, celle d'aumônier apostolique et celle de gardien de la bibliothèque pontificale sont, je crois, les seules qui soient restées debout jusqu'à présent avec leur titre et leurs fonctions primitives. C'est une gloire de l'Eglise romaine que, parmi les fonctions établies pour le service des palais dans le monde chrétien, il n'y ait rien de plus ancien et de stable que les deux titres qui représentent la charité et la science.

Dans une foule de circonstances, et surtout aux époques désastreuses, l'aumônerie apostolique a laissé des traces visibles dans l'histoire *. Mais le

1 Cette institution a exercé, îiors des limites de l'État romain, une influence que j'espère avoir l'occasion de signaler ailleurs. Je remarquerai seulement ici qu'aux viii^ et xix" siècles Rome a été pour Gharlemagne, qui l'a visitée plusieurs fois, une école normale de charité. Le pape Zacharie avait fait, quelques années auparavant, un règlement pour la distribution des secours que l'aumônerie apostolique était chargée de distribuer aux pèlerins, aux pauvres de Saint-Pierre, aux enfants et aux malades de tous les quartiers de la ville : « Statuit ut crebris diebus alimentorum sumptus... de venera- « bili Pafriarchio a Paracellariis (les dispensateurs du palais « pontifical) pauperibus et peregrinis qui ad B. Petrum mo- « rantur deportari, eisque erogari; necnon et omnibus et inoc pibus et infirmis, per universas regiones ipsius Romanre « urbis constitutis, curiose distribuantur, » (Lib. Pontif. ui Zachar., n. 226.) Le pape Adrien P"" fit, entre autres, une fondation spéciale pour fournir chaque jour, à plus de cent pauvres qui se rassemblaient dans le palais de Latran, une ration de pain , de vin , de viande et autres comestibles : « Omni die centum fratres nostri Ghristi pauperura, etiamsi « plures f;;e;\nl. aggregentur in Lateranensi patriarchio.-. « Accipiens unusquisque eorum poi'tionem panis atque por- « tionem vini, id est, cuppam capientem calices duos, necnon

plus souvent ses bienfaits ont dû s'écouler par ces issues secrètes qui aboutissent dans l'ombre à tous les réduits de la misère, et qui ne sont lumineuses que pour les pas de la charité. Le souvenir de ces bonnes œuvres invisibles s'est réfléchi vaguement, de distance en distance, sur quelques monuments peu exposés eux-mêmes au soleil de la publicité : ce sont les épitaphes des Papes. Celles qui se sont conservées forment les fragments d'une chronique pleine de sentiment. La plupart sont en vers, depuis le iv^ siècle jusqu'au xvi®.

Le pape saint Damase avait composé sous une forme poétique les épitaphes de quelques-uns de ses prédécesseurs. Son exemple n'a pas été sans influence pour l'adoption de cet usage, fidèlement perpétué, comme une noble tradition de culture et de goût, à travers les invasions des barbares et les habitudes guerrières de la société féodale. Ce grand pape, doué d'une âme si élevée et si tendre, a été comme le chef de ce chœur de chantres mystérieux et inconnus , qui n'ont chanté, pendant mille ans, que pour les échos de la tombe. Il ne faut pas sans doute chercher dans leurs compositions la beauté des vers et l'éclat du style : une certaine monotonie est d'ailleurs inévitablement attachée à ces courtes oraisons funèbres de personnages si semblables, sur beaucoup de points, par leur caractère comme par

« et carnem de piiltnento, » etc. (Ibid., in H'idrinn.^ n. 328.) Il avait constitué cette fondation sur une propriété rurale qui faisait partie de son patrimoine. Cette vieille métairie des pauvres, nommée alors Capracorum, dans le territoire de Veies, s'appelle aujourd'hui Caprarota.

leurs fonctions. Mais un fond d'idées poétiques y perce souvent sous des formes peu élégantes, et l'on pardonne de bonne grâce à l'uniformité du ton, en faveur d'un vrai sentiment du beau moral chxrétien, d'un enthousiasme calme et doux dont on aime à suivre la transmission d'épitaphe en épitaphe. Je vais y recueillir quelques traits que l'histoire de la charité choisirait. Les trois ou quatre premiers, antérieurs à l'administration de saint Grégoire, prouvent que l'établissement de l'aumônerie pontificale n'a été que l'organisation officielle d'une bienfaisance qui s'était exercée précédemment par d'autres voies. Nous lisons dans l'épitaphe de Boniface P"", au V® siècle :

Son humble cœur accorda toujours le pardon aux siippliants : sa simplicité déjoua toutes les ruses.

Il empêcha que Rome ne fût consumée par une année stérile ; il chassa la famine par ses prières comme par sa charité.

Père saint, qui peut douter que tu ne sois maintenant avec le Christ? Ta splendide vie n'a-t-elle pas prouvé que le Christ était avec toil?

L'inscription funèbre de Féhx IV, qui appartient au siècle suivant, attribue l'augmentation des richesses du Saint-Siège sous le règne de ce pape à ses libéralités :

Iram suppiicibus humili de corde remisit, Debellans cunctos simplicitate dolos.

Egit ne sterilis Romam consumeret annus, Nunc orando fugans, nunc miserando famem.

Quis te, sancte parens, cum Christo nesciat esse, Splendida quem tecum vita fuisse probat?

Placé plus haut que les autres, il ne s'éleva au-dessus d'eux que par la hauteur de son humble piété : il mérita le rang suprême par sa simplicité.

Large bienfaiteur des pauvres, consolateur des malheureux, il fit croître les richesses du Siège apostolique *.

Cette inscription funèbre est suivie de près par celle de Jean II. Celle-ci a pour auteur saint Agapit, successeur immédiat de ce pape :

Vivant de piété et nourri dans la cour du Christ, il n'avait de joie que dans la simplicité du bien.

Tu étais affable, et humble, et tout rempli d'un pur amour : ta pacifique vie avait le droit de n'être pas troublée.

Agréable aux peuples et digne du rang suprême, tu y montas par tes mérites.

Dans ta charge pastorale, tu pris la bonté pour guide : le troupeau dont tu étais le pasteur se conserva par tea soins dans la piété 2.

Certa fides justis cœlestia régna patere. Autistes Félix quse modo Isetus habet.

Prselatus multis, humili pietate superbus,

Promeruit celsum siraplicitate locum.

Pauperibus largus. miseris solatia prœstans,

Sedis apostolicse crescere fecit opes.

Mente pia vivens, Ghristi nutritus in aula,

Et sola gaudens simplicitate boni, ^

Blandus in obsequiis, et puro plenus amore,

Facificam vitam jure quietis agens :

Qui gratus popnlis, et celso dignus honore,

Sunipsisti meritis pontificale decus ; Commissum gregem pascens bonitate magistra,

Servasti cunctum sub pietate gregem.

Pro quo rite tuum venerans Agapetus honorera, Praestitit haec tumulo munera grata tuo.

L'épitaphe de Pelage P"" est une composition poétique qui n'est pas trop mal pour l'époque oii elle a été écrite. Il y avait à peine quelques années que toutes les rues de Rome avaient frémi du langage barbare des soldats des Goths. Quelques années encore, et les clameurs des hordes lombardes allaient retentir sous ses murs. La douce épitaphe de Pelage fleurit entre Totila et Agilulphe, comme la fleur d'un tombeau entre deux orages. Elle renferme plusieurs traits qui n'ont pas de rapport à la bienfaisance du trésor pontifical. Mais je ne veux pas tronquer cette ode funèbre du vi® siècle.

Que la tombe constx-uite ici retienne, si elle le peut, le corps terrestre de cet homme de Dieu : elle est impuissante contre ses mérites.

Il vit dans la lumière céleste au-dessus des astres : il vit aussi par ses bonnes actions en tous lieux, et il est certain de se lever de cette tombe au jour du jugement, d'aller se placer à la droite : la main d'un ange l'y conduira.

Que l'Église de Dieu énumère les titres de ses vertus, pour les faire parvenir aux siècles futurs.

Recteur de la foi apostolique, il publia les dogmes sacrés définis par l'illusti'e sagesse des Pères : sa parole guérissait l'erreur de ceux qui étaient tombés dans le schisme : leurs cœurs apaisés rentrèrent dans la vraie foi.

11 consacra une foule de ministres de la loi divine : nul prix sordide ne souilla sa main immaculée.

Il rachetait les captifs, s'empressait de seeoui'ir les malheureux, et ne refusait jamais rien aux pauvres de ce qu'il possédait.

Qui hune Antistes Romana celsus in urbe, Sedis apostolicse culmina sacra tenet.

Il savait modérei' sagement les joies et prendre part aux tristesses : les gémissements d'autrui lui semblaient être les siens.

Je ne sais si dans aucun temps on aurait été

mieux inspiré que ne Fa été l'auteur de l'épitaphe

de saint Sabinien, pape, du vu® siècle. Elle dit à . la Mort :

Ayant distribué ses biens, il ne laisse lien en partant, et entraîné par toi, il semble courir après les richesses qu'il a envoyées devant lui.

Il chassa par des paroles douces les vices des hommes : les fautes trouvaient en lui non un juge, mais un remède.

Sous ce pontife, nul n'a été troublé par les horreurs de la guerre : la colère de l'auge vengeur n'a fait aucune blessure.

La faim et la nudité sentirent qu'il était une nourriture et un manteau : il n'est pas de fléaux qu'il n'ait vaincus par ses larmes*.

La même époque écrivit les mots suivants sur les sépulcres de Boniface V et d'Honorius P"" :

Il demeura également doux dans les fortunes les plus diverses : la prospérité, il la supporta; l'adversité, il l'embrassa...

Nam bona distribuens qui nil migrando reliuquit

Par te post missas ire videtur opes.

Hic hominum vitia blando sermone reraovit,

Nec culpisjudex, sed medicina fuit, Prsesule quo nullura turbavit bellicus horror,

Sseva nec angelici vulneris ira fuit; Quem famis ira dapes, quem nudus sensit amictum,

Vincebat lacrimis omuia dira suis.

MOî<UMENTS ET INSTITUTIONS DE CHARITÉ. 34'i(

Le cortège des veuves, les phalanges des orphelins, le chœur des aveugles te conduiront à la lumière 1. (Epitaphe de Boniface V.)

Atteint d'une sollicitude vigilante pour le bonheur commun, il ne travailla qu'à procurer aux peuples le bienfait de la paix en tous lieux, (l''^ épitaphe d'Honorhis J«'.)

Si tu donnas aux affligés de vraies consolations, c'est que tu étais vrai toi-même 2. (2^ èpitaphe du même.)

Nous avons moins besoin, pour le viii^ et le ix® siècle, d'interroger les inscriptions funèbres. L'histoire nous a conservé des renseignements très-étendus et très-détaillés qui peuvent nous donner idée des énormes dépenses que le pape Adrien et après lui Léon III et Pascal P"" ont faites pour remédier aux suites des calamités précédentes, pour reconstruire, entre autres, les diaconies et les hospices ruinés^. Plusieurs de ces monuments offrent encore les traces de ces réparations. Je ne veux pas toutefois laisser entièrement à l'écart les vers consacrés au pape Adrien par Charlemagne. On sait que cette longue èpitaphe est gravée sur un marbre noir,

1 Mitis in adversis positus, rebusque secundis,

Omnia grata ferens, altéra pressa tenens... Munificus, sapiens, castus, sincerus et sequus

Ista beatorum sunt pia suffragia.

Nam vidualis apex, pupillorumque phalanges,

Gsecorumque chorus dux tibi lucis erit.

2 Attonitum patrise solers sic cura movebat

Optata utpopulis esset ubique quies.

Tu tribulant veram nonsolatiou verax.

3 Voir Anast., in Hadrian., Lcon. III, Pascal. I.

placé, comme une affiche adressée à tous les siècles, ù côté de la grande porte de la basilique vaticane. J'y choisis les lignes suivantes :

Nul n'eut le pas sur lui dans la charité. Les veilles sacrées qu'il passait en prières pour son peuple se joignaient à ses largesses pour les pauvres.

J'ai rappelé précédemment quelques mots de l'épitaphe de Grégoire V, qui n'a régné que deux ans, vers la fin du x^ siècle. Elle fait reparaître sur sa tombe l'image de ces douze pauvres auxquels il distribuait des habits le dernier jour de chaque semaine. Peu d'années auparavant, Benoit VII s'était couché dans le cercueil à l'ombre de cette bénédiction :

Protecteur des veuves, il entoura constamment des plus tendres soins les pauvres orphelins, comme s'ils avaient été ses propres enfants 1.

Cette inscription se trouve dans la basilique de Sainte-Croix. La basilique de Latran nous fournit, pour le XI® siècle, celle de Sergius IV, dont il est dit:

Il ne fut pas seulement un excellent docteur du peuple, il fut aussi le pain des pauvres et le riche vêtement des nus. Les droits du sacei'doce mettaient sous sa main une riche moisson : en bon nautonier, il s'en approvisionna pour le pays des anges 2.

1 Confovens viduas, necnon et inopesque pupilles

Ut natos proprios assidue l'efovens.

2 Pauperibus panis, nudorum vestis opima,

Doctor egregius qui fuit in populo.

Jura sacerdoti Isetas dura videt aristas,

Cœtibus sequavit naviger angelicis.

Malgré le plaisir que j'ai à transcrire ces textes, je me demande si je n'ai pas ennuyé plus d'un lecteur avec ces nombreuses citations. Peut-être je pourrai reproduire ailleurs,^ pour ceux qui s'y intéressent, d'autres inscriptions dans lesquelles se perpétuent, à travers les siècles suivants, ces souvenirs traditionnels de mansuétude et d'activité bienfaisante, qui forment un des traits distinctifs de l'épigraphie des Papes. A mesure qu'on se rapproche des temps modernes, les créations de leur charité deviennent plus patentes, comme nous le verrons bientôt. Mais, pour les époques plus éloignées, où tout est plus effacé, il m'a semblé bon de recueillir sur la pierre des tombeaux les dernières traces de tant de bienfaits, dont les autres vestiges matériels ont été détruits par le temps. Ces épitaphes nous font voir trois choses : premièrement, que le palais des Pontifes était une grande aumônerie ; en second lieu, que leur sépulture elle-même prêchait aussi la charité; enfin que, dans les siècles les plus incultes, le sentiment chrétien savait retrouver un assez beau langage pour louer les belles actions, et que les inspirations de la vertu semblaient avoir retenu quelques privilèges de la poésie. Il n'y a pas lieu de soupçonner des flatteries banales dans ces témoignages de la tombe. En général, si vous confrontez les inscriptions funèbres des Papes avec les annales de chaque époque, vous voyez que les épitaphes poétiques sont elles-mêmes très-historiques. Les passages que nous avons cités se rapportent d'ailleurs à des faits publics et contemporains. Celles de ces pierres sépulcrales qui se sont conservées II. 20

sont donc les vrais monuments de l'aumônerie apostolique. Ils suppléent, à quelque degré, à ses anciens registres perdus. En lisant ces épitaplies on croit entendre encore dans le lointain des âges un long cri de bénédictions.

Cette antique institution avait un usage bien touchant. On sait que saint Grégoire P"" donnait chaque jour un repas à douze pauvres dans son couvent du mont Cœlius. La table consacrée à ce repas évangélique se voit encore dans la partie de ce monastère qui garde le nom de TricUnium^ ou salle à manger des pauvres. Lorsque saint Grégoire eut été promu à la Papauté, il régla que le palais pontifical aurait une salle du même genre. Cet usage, interrompu je ne sais à quelle époque, avait été rétabli par Léon XIL Mais après lui ce triclinium charitable a été fermé par charité. On a cru qu'il valait mieux donner à chacun de ces pauvres la valeur de ce repas, pour qu'il pût le partager avec sa famille. Je respecte ce calcul moderne, mais je regrette l'ancien usage. Ce ne serait point un vain spectacle de bienfaisance que ces députations des pauvres venant s'asseoir tour à tour à une table présidée par l'aumônier du Pape dans une salle du Vatican, entre les insignes de la Papauté et les magnificences des arts. On peut penser, avec Léon XII, que la glorification du pauvre est elle-même une haute charité. Qui sait si la pensée de rétablir cette coutume ne' passera pas bientôt par le cœur de celui en qui Dieu vient de couronner avec la tiare le génie de la bonté? I Par le temps qui court, avec cette émulation de: bienfaisance qui se remue de tant de manières, cet

exemple inspirerait peut-être aux familles opulentes l'idée de l'imiter à quelque degré. Leurs palais sont vastes, et le triclinium des pauvres ne prendrait une grande place que dans le ciel.

L'aumônerie pontificale fait encore, en certaines circonstances, la charité à l'antique. Dans quelques solennités annuelles, elle porte des aumônes dans les prisons. A l'occasion du couronnement du Pape, elle distribue de l'argent à tous les pauvres de la ville, rassemblés dans la grande cour du Belvédère, au Vatican. Une distribution semblable avait lieu à Noël et à Pâques : mais dequis quelque temps cet argent est versé dans la caisse de la commission des subsides, instituée dans l'intérêt général de la population indigente. On y a gagné sans doute l'avantage de mieux assurer à chaque parcelle de cette somme une opportunité individuelle, mais on y a perdu une opportunité sociale. Les Papes avaient voulu perpétuer une attention paternelle de saint Grégoire. Ils avaient voulu qu'aux deux grandes fêtes de l'année, qui sont pour tous les chrétiens des jours de réjouissance, les pauvres eussent le moyen de faire un meilleur repas, de s'associer par cette agape à l'allégresse commune. Et puis n'est-il pas bon que, dans certaines solennités de la bienfaisance, la personne du Pape soit en contact avec le peuple, qu'elle ne soit pas comme un roi constitutionnel de la charité, retiré derrière les grilles de l'administration générale? Quelques deniers distribués de la main à la main dans la maison du Pape par son aumônier, qui est son bras droit, touchent plus les pauvres que lorsque ces au-

mônes leur arrivent après avoir passé par la filière des commissions, des députés et des scribes. Ici encore je regrette l'ancien usage et je forme des vœux pour qu'on trouve quelque moyen d'atténuer les inconvénients qu'il peut avoir. Le moyen âge avait bien compris l'importance de ces solennités patriarcales de la charité ; les peintures qui existaient au viii^ siècle sous le portique du vieux palais de Latran n'avaient pas manqué de les représenter*. Il me semble que nous devons conserver encore avec plus de soin tout ce qui fait reparaître au milieu de nos sociétés, chargées des liens artificiels de la bureaucratie, une vive image du naturel et de la simplicité antiques.

Les théories administratives modernes, avec leur génie de mécanisme, sont exposées, si l'on n'y prend garde, à n'être que la physique de la bienfaisance. Elles disent de tout ce qui ne se résout pas en un produit palpable : Qu'est-ce que cela fait? comme le géomètre dit des choses de sentiment : Qu'est-ce que cela prouve ? En sacrifiant ce qui ne parle qu'à l'âme dans les institutions en faveur de la pauvreté, elles appauvrissent le caractère de ces institutions elles-mêmes. Rome trouvera dans ses traditions et ses sentiments intimes un préservatif contre ce travers : elle saura emprunter à ces théories leur utilité matérielle, moins leur matérialisme.

Le genre d'aumônes dont nous venons de parler

1 Juxta scalara qiife ascendit in Patriarcliio, ul)i et ipsi paiiperes depicti suiit. {Liber Pontificalis in Hadrian. I, n. 328.J

n'est qu'un accessoire dans les attributions de l'aumônerie apostolique. Les individus et les familles, auxquels elle accorde des subventions temporaires ou permanentes, les écoles entretenues par elle, son conservatoire d'orphelins, les malades qu'elle fait soigner à domicile, en choisissant particulièrement ceux auxquels il serait trop pénible d'être mis à l'hôpital, forment à présent sa famille privilégiée. Quoiqu'elle fasse beaucoup de bien, elle regrette le temps où le nombre de ses enfants adoptifs pouvait être plus grand. Elle est aujourd'hui comme un chêne antique qui n'étend plus son ombre aussi loin, depuis que de jeunes arbres épuisent autour de lui un sol bouleversé par des orages. Les malheurs du Saint-Siège et de l'Eglise catholique ayant diminué les ressources de Rome, une partie des fonds dont cette aumônerie disposait a été consacrée à soutenir d'autres institutions charitables que les siècles modernes ont créées. Mais la vieille nourrice des pauvres a encore une assez belle couronne : ses jeunes sœurs saluent avec respect ses rides glorieuses et sa charité blanchie par le temps. Avant de passer à d'autres institutions moins anciennes en faveur des pauvres, nous jetterons un coup d'œil sur une série de monuments charitables dont l'origine remonte au siècle qui a vu l'Eglise sortir des catacombes ^ Le premier hôpital a été

1 II y a deux ouvrages, très-peu connus en France, auxquels il faut recourir pour l'histoire des établissements de charité à Rome, celui de Fanucci, Trattato di lutte opère pie di Ronm, et VEusevologio Romani), de Piazza. Le premier appartient au commencement, le second à la fia du xvue siècle. C'est à ces

fondé à Rome par une dame chrétienne nommée Fabiola. Je n'ai trouvé aucun indice sur sa situation. Mais nous pouvons du moins rapporter à un lieu déterminé les inspirations généreuses de la fondatrice. Fabiola faisait partie de cette société de dames romaines dirigées par saint Jérôme dans leurs œuvres de charité plus encore que dans la culture de leur esprit : c'est à lui que nous devons quelques renseignements sur le premier hôpital. Or le principal centre de cette société était la maison de cette vénérable Paule, où le saint docteur a reçu l'hospitalité. D'après une tradition très-ancienne, on croi< que cette maison était située dans l'endroit qu'occupe aujourd'hui l'église de Saint-Jérôme de la Charité, pour laquelle le Dominiquin a fait son célèbre tableau.

Mais il y a dans l'enceinte de Rome un autre lieu auquel appartient le rang le plus distingué dans l'histoire des bonnes œuvres. C'est, je crois, le seul lieu du monde chrétien qu'on sache avoir été inféodé à des établissements charitables depuis plus de douze siècles, et qui continuera d'être, pendant bien

sources que nous avons dû principalement puiser. Nous avons emprunté aussi plusieurs indications à l'ouvrage de Mgr Morichini, qui, tout en reproduisant les récits de ses devanciers, les a complétés sur certains points. Du reste, son livre, Derili instituti di publica carità in Roma, s'étend moins sur l'histoire , de ces établissements que sur leur organisation actuelle et sur les fails de statistique et d'économie. En traitant cette matière, cet écrivain si distingué, si instruit, a su rapporter à des idées élevées les détails positifs et pratiques dont la plus grande partie de son livre devait nécessairement se composer.

des siècles encore, le majorât perpétuel de la bienfaisance chrétienne. Je veux parler du local oii s'élève aujourd'hui le grand hôpital du Saint-Esprit. Sair.t Symmaque, élu pape vers la im du v*' siècle, avait construit un hôpital en cet endroit^, près de la basilique de Saint-Pierre et des ruines du cirque de Néron. Cet édifice, qui avait subi les ravages du temps, fut restauré par Célestin III, prédécesseur immédiat d'Innocent III, dans les dernières années du xii^ siècle. Un manuscrit orné de miniatures, et appartenant aux anciennes archives de l'hôpital du Saint-Esprit, a conservé le souvenir de cette restauration 2. Mais, près de cinq cents ans auparavant, un autre établissement charitable s'était posé à côté de celui de saint Symmaque. Iiia, roi des Saxons occidentaux dans la Grande-Bretagne, ayant laissé sa couronne à un de ses parents, et s'étant rendu à Rome, y établit, avec l'approbation de Grégoire II, une maison destinée à recevoir des écoliers et des pèlerins de sa nation, et il y adjoignit une église dédiée à la Sainte Yierge^. Les revenus qu'il assigna pour l'entretien de ces deux établissements devaient être pris sur les produits du tribut connu sous le

* Voir Trattato di tulle opère pie dcW aima cita di Roma, composto dal sign. Camillo Fanucci. Roma, 1602, c. i.

'^ Ibid., p. 17. — Cet auteur cite aussi à ce sujet ÏHisloire d'Orvieto, par Gipriano Maneiite.

3 Voir Math. Westmonast, in Floribus hist. Anglic. ann.737 ; — Nicolaus Harpesfeld, in Histor. Angl. seciilo viii, c. x; — Pitscus,rfe Scriptorib. Angliœ, ami. 728; Joann. Wilson. , in Mnriyrolog. Anijlic. ad diem 6 Februar., cités par Pierre Saulnier, de Capile ordinis S. Spirilus, c. vu, p. 61. Lugduni, 1C49

nom de denier de saint Pierre^. De cette fondation est venu le nom de schola Saxonum, école des Saxons, longtemps donné à cf 1 endroit, et transformé ensuite, par corruption, en celui de Sassia, sous lequel on désigne encore ce quartier de la ville. A l'époque des croisades, le denier de saint Pierre, sur lequel vivait cet établissement, fut absorbé par les dépenses qu'entraînait la guerre sainte. Les ravag^es que les armées des empereurs d'Allemagne, dans le xi"^ et lexii^ siècle, firent subir à plusieurs quartiers de Rome, et particulièrement à celui delà cité Léonine, où se trouvait la fondation du roi Ina, contribuèrent à la ruiner. Cependant, vers la fm de cette époque, l'église subsistait encore. Nous voyons, par un diplôme du temps, qu'un roi d'Angleterre en fit la cession au pape Innocent IIP. Lorsque ce pontife voulut créer en cet endroit un nouvel hospice, il y | existait donc déjà deux établissements très-anciens, l'hôpital de saint Symmaque, restauré par Célestin III, et une partie de la fondation anglo-saxonne. Je note cela, pour bien marquer la généalogie de

* Dotem vero utriqiie assignavit partem pecuni?e quas conficiebatur ex denario quod singulis regni sui domiciliis aiimiatim persolvendum attribuerat. (Ibid., c. ix, p. 121.;

2Joannes Dei gratia rex Anglise, dominus Hiberniae, dux Noi'thmanniae et Aquitauiaj, cornes Andegavensis, omnibus... salutem. Sciatis nos... ob reverentiam D. papse Innoceutii III... concessisse et prseseuti charta confirmasse bospitali, quod idem D. papa construxit apud ecclesiam S. Marias i.i Saxia, qufe Anglorum dicitur et Anglorum fuit bo.spitio deputata, ante basilicam B. Pétri positam, secus stratam, ceii tum marchas annuatira percipiendas, etc. (Voir Raynaldi, Au nales ad annum 1204, n. 78.)

l'hôpital actuel du Saint-Esprit. C'est sur ce vieux tronc d'institutions charitables que fut greffée celle d'Innocent III, destinée à recevoir de si magnifiques développements. Le cœur du Pape avait été percé de douleur, en apprenant que des pêcheurs avaient trouvé dans leurs filets de petits enfants morts : un songe, qu'il prit à bon droit pour un avertissement céleste, lui inspira le projet d'un établissement nouveau consacré tout à la fois aux enfants abandonnés et aux pauvres infirmes. Il en confia la direction à un ordre hospitalier que Guido de Montpellier venait de fonder en France. Innocent III, qui avait approuvé, dans la première année de son pontificat, les règles de cet institut ^ en avait admiré l'esprit et l'organisation, et il l'avait recommandé dans une lettre adressée à tous les évêques. « Le « maître et les frères de cet ordre, dit-il, sont bien « moins les protecteurs hospitaliers des malheu- « reux que leurs serviteurs, et, parmi tant de pau- « vres, ceux-là seuls sont indigents qui fournissent « charitablement aux pauvres ce qui leur est néces- « saire ^ . »

Les frères du Saint-Esprit, c'était le nom du nouvel ordre, furent installés par lui dans le nouvel

1 L'ordre du Saint-Esprit a été approuvé en 1198, et mis en possession de l'hôpital romain en 1204.

2 Ibi enim reficiuntur famelici, pauperes vestiuntur, necessaria ministrantur infirmis, et magis indigentibus major consolatio exhibetiir, ita ut magister et fratres ipsius domus non tam receptores dici debeant quam ministri indigentium, et illi soli egeant inter pauperes qui pauperibus necessaria caritative ministrant. (Epist. ad univers. Episcop., epist. 95, ann. 1198.)

hospice. Il leur adjoignit des religieuses, observant ; la même règle, et chargées de soigner les petits enfants et les malades. Innocent III témoigna une affection particulière à cet établissement. Il se fit de temps en temps le prédicateur de ces orphelins : je regrette de ne pouvoir citer ici quelques passages de Y homélie sur le miracle de Cana, qu'il a prcchée dans leur église. Il régla jusqu'à la couleur de leurs habits. Ils devaient être bleu de ciel, en mémoire de l'avertissement céleste qu'il avait reçu, et peut-être aussi pour rappeler à ces pauvres créatures , délaissées par leur père terrestre', qu'elles avaient ailleurs un autre Père dont elles portaient la couleur, La fondation d'Innocent III, intéressante dans ses plus petits détails, est éminemment remarquable par les trois pensées organisatrices qui s'y sont produites, et que les âges suivants ont développées. D'abord, la pensée de confier les établissements de charité à des corporations religieuses affranchies des défauts du service mercenaire et de l'instabilité du dévouement individuel ; secondement, l'emploi des religieuses dans les hôpitaux. Cette pensée était alors bien nouvelle. Ces sœurs de charité suivaient la règle de l'ordre du Saint- Esprit. Troisièmement, l'adjonction de coopérateurs laïques. Innocent III institua une confrérie à cet effet, espèce de tiers-ordre de la charité, qui, souvent imité depuis avec des attributions moins restreintes et plus variées, se trouve avoir son rejeton le plus moderne dans la jeune association de Saint-Vincent de Paul. Si les pensées contenues dans l'œuvre d'Innocent III ont été graduellement fé-

coudées par le temps, cette fondation a reçu aussi un grand développement matériel. Je laisse, à d'autres la description de tout ce que l'architecture et la peinture lui ont donné : je ne retrace ici que son histoire. Elle ressemble à ces montagnes oii des couches de terrain appartenant à des périodes diverses reportent la pensée vers les époques plus lointaines. On peut observer dans cette histoire les alluvions de la charité sur un même point, dans le cours de douze siècles. Les constructions'de Pie VII, de Pie VI, de Benoît XIV, nous conduisent à celles de Sixte IV, en 1471. Ce pape reconstruisit l'ancien édifice avec tant de grandeur, que lorsque Charlotte de Chypre et de Jérusalem, chassée de ses Ktats, vint se réfugier à Rome, il crut pouvoir donner, dans une maison primitivement destinée à des enfants sans famille, une noble hospitalité à cette reine sans trône. La reconstruction de Sixte IV nous fait arriver à l'hospice d'Innocent III. Là nous rencontrons ce qui restait de la fondation d'Ina et de celle de saint Symmaque : avec la première nous remontons au delà de Charlemagne ; avec la seconde nous touchons presque au siècle de Constantin. A travers les ravages des Barbares au vi^ siècle, les incendies du ix®*, les catastrophes de Rome saccagée*, sous les empereurs Henri IV, Henri V et Frédéric I", les déprédations de beaucoup d'établissements négligés et abandonnés pen-

1 L'hospice Anglo-Saxon a été brûlé en 817 et en 847. Il a été reconstruit la première fois par Pascal I", la seconde, par Léon IV et un roi d'Angleterre.

"^Eu 1081, ili0etli67.

dant le séjour des papes à Avignon, enfin, à travers toutes les démolitions que le temps accomplit à lui seul, la maison de la charité a grandi de ruine en ruine sur sa première pierre. Il n'y a pas de trône aussi ancien que cet hôpital. C'est une gloire pour la France qu'une œuvre sortie de son sein soit devenue l'aînée de cette création romaine , à l'époque qui forme la jonction de ses anciens désastres et de ses développements modernes. Lorsque le conseil général du département de l'Hérault votera des statues à quelques noms historiques du pays, se souviendra-t-il que Guido de ]\lontpellier, précurseur de Vincent de Paul, a gravé le nom de son ordre sur le frontispice du monument qui est le doyen des établissements de bienfaisance ?

L'hôpital du Saint-Esprit à vu naître les autres g'rands hôpitaux qui existent aujourd'hui dans les divers quartiers de la ville. Les jardins de Néron*, le mont Cœlius, à l'endroit où se trouvait au vii^ siècle la maison paternelle du pape Honorius I", près des ruines de l'ancien palais de Latran-, le tombeau d'Aug-uste^, le pied de la roche Tarpéienne*, la région où les Césars avaient établi un hospice de soldats invalides^, les environs du pont du Janicule^, marquent, dans un plan de Rome antique,

1 C'est dans cet endroit qu'est situé l'hôpital du Saint-Esprit.

2 Hôpital Saint-Sauveur.

•î Saint-Jacques, non loin de là l'hôpital Saint-Roch.

4 Sainte-Marie de la Consolation.

5 Saint-Gallican.

6 L'hôpital des Convalescents à la Trinité des Pèlerins.

les points correspondants à ces asiles de la misère dans Rome moderne. On en compte sept principaux portant le titre à'archihôpital, et rappelant, par leur charité comme par leur nombre, les sept diaconies primitives. Il y a en outre un hôpital * non moins considérable dans l'île du Tibre, près d'un endroit où des fouilles ont rencontré quelques fragments d'inscriptions d'un temple dédié à Esculape, le dieu delà médecine. Deux de ces hôpitaux ont été fondés dans le xin« siècle 2, un dans le xiv«3, un dans le xv«^ quatre dans Ioxyi^^, et un dans le siècle dernier. Mais plusieurs d'entre eux ont leurs racines dans des fondations plus anciennes auxquelles ils ont succédé^.

Outre les étabhssements spéciaux fondés par dco

1 Celui de Saint-Jean-Calibite ou des Benfratelli.

2 Celui du Saint-Esprit, vers l'an 1204, et celui de Saint- Sauveur en 1216.

3 Saint-Jacques en 1338.

4 Saint-Marie de la Consolation en 1455.

5 Saint-Roch, commencé en 1500; Sainte-Marie dei Pazzi, en 1548, réuni actuellement à l'hôpital du Saint-Esprit ; l'hôpital des Convalescents à la Trinité- des-Pèlerins, en 1551, et celui des Benfratelli en 1581.

6 Celui du Saint-Esprit a remplacé, comme nous l'avons dit, l'œuvre de saint Symmaque. L'hôpital de Sainte-Marie de la Consolation a été formé par la réunion des trois établissements fondés, l'un vers 1456, l'autre vers 1118, et le premier vers 1045. L'hôpital de Saint-Gallican, destiné aux maladies cutanées, a reçu et développé un établissement du même genre, qui existait dans l'hôpital du Saint-Esprit, et qui tirait lui-même son origine d'une maison pour les lépreux, établie à ce qu'il paraît dans le xiie siècle. Voyez Fanucci el Piazza.

confréries, des corporations de métiers pour leurs malades, Rome à vu s'élever dans son sein une foule d'hôpitaux nationaux. Le sacerdoce, l'aristocratie, les associations plébéiennes, ont concouru à leur création. La Papauté en a établi pour des nations lointaines, les Arméniens, les Abyssins et les Indiens. C'est aussi le sacerdoce qui s'est principalement occupé de fondations pour les peuples slaves. L'hôpital de Saint-Jérôme des Esclavons a été l'œuvre de trois évêques lUyriens. Celui de Saint- Stanislas des Polonais a été doublement national, et par son but, et par le nom de son fondateur, digne représentant de la foi et de la nationalité polonaise. C'est le grand cardinal Hosius, dont la tombe et l'épitaphe ont gardé, pour la Pologne de nos jours, un avertissement prophétique : « Je vous « ai prémunis contre ceux qui vous séduisent : « nul n'est catholique, s'il se sépare de la foi de « l'Église romaine*. » Les fondations suédoise, bohémienne, hongroise, portugaise, génoise, sont d'origine aristocratique. Celles des Anglais et Ecossais, Français, Lombards, Bergamasques, Florentins, Lucquois, sont, du moins presque toutes, le produit d'associations nationales. L'histoire de l'hôpital anglais nous a conservé seule un exemple des délibérations qui précédaient ces fondations charitables. En 1398, un jour qu'une troupe de pèlerins^ de cette nation faisait la visite des principales égli-j

1 Haec scripsi vobis de iis qiù seducunt vos : catholicus nor est qui a Romana ecclesia in fidei doctrina discordât. — L« tombeau du cardinal Hosius se trouve dans l'église de Sainte- Marie du Tibre.

ses, dans l'intérieur de la ville et hors des murs, une pauvre femme enceinte, ne pouvant marcher aussi vite que les autres, resta en arrière. Elle fut surprise par la nuit dans un bois qui existait alors sur la rive du Tibre, occupée aujourd'hui par le quartier de la Lungara. Le lendemain ses vêtements ensang^lantés apprirent à ses compagnons qu'elle avait été dévorée par des loups. Ému de compassion, un Anglais, nommé Jean Skopard (il faut conserver ce nom) convoqua une assemblée de ses compatriotes. Dans ce meeting la bonne volonté ne manqua point, mais, comme il arrive souvent, on ne s'entendait pas sur le parti à prendre. Jean Skopard mit fin à ces discussions stériles en s'écriant : « Eh bien! que chacun fasse ce que je vais faire, » et il donna une grande partie de ses biens à la communauté anglaise de Rome. D'autres suivirent son exemple : on acheta quelques maisons dans le quartier de la Regola, pour en faire un hospice. Quelque temps après, Jean Skopard et sa femme, n'ayant pas d'enfants, se dépouillèrent du reste de leur fortune en faveur de cet établissement et s'y consacrèrent au service des malades et des pauvres. Les associations fondatrices n'étaient pas toujours aussi nombreuses. Quelquefois deux personnes seulement mettaient leurs biens en commun pour la bonne œuvre. Telle a été l'origine de la maison de charité instituée une cinquantaine d'années auparavant, par Jacqueline Fernandez et Marguerite de Majorque, pour les Catalans et les Aragonais leurs compatriotes. Cet établissement, dédié d'abord à saint Nicolas, est aujourd'hui l'hôpital de Sainte-

364 CIIAPITUE XI.

Marie de Montserrat *. La plupart de ces maisons n'ont attaché aucune célébrité à la mémoire de leurs fondateurs. Les histoires nationales les passent sous silence, et, pour ceux-là mêmes dont elles s'occupent sous d'autres rapports, le souvenir de ces œuvres sans bruit s'est souvent perdu dans la renommée de toute leur vie. C'est une justice de recueillir dans nos livres modernes ces vieux noms presque tous oubliés. A ceux déjà cités d'Hosius de Pologne, de l'Anglais Skopard, de Fernandez et Marguerite de Majorque Espagnoles, il faut joindre François Arrigo, de la comté de Bourgogne, Cigala de Gênes, Jeanne de Lisbonne, Alphonse de Farinas, évêque de Rodrigo, en Espagne, Jean de Pierre Flamand, sainte Brigitte de Suède, le roi Etienne de Hongrie et Borsivoglio, duc de Bohême. Dans le genre d'œuvres dont nous parlons, telle est, sauf quelques omissions peut-être, la Hste des hommes qui ont été à Rome des représentants nationaux de la charité, depuis le ix'' siècle jusqu'au XVII®. Cette liste est courte, parce qu'il y a un bon nombre d'établissements dont les fondateurs n'ont pas laissé leurs noms : c'est surtout dans l'histoire de la charité qu'on rencontre les œuvres anony-

1 Martinelli, Rom. ex Etimica sacra, cite à ce sujet le passage suivant d'un livre publié en 1589, sur les Antiquiti's espagnoles de Rome : « En tiempo di Urbano papa VI de 1381 era « hospital de Catalane? de la invocation de S. Nicolas, y en el « anno 1506en tiempo de papa Julio II a los vejnte y très deju- K nio juntados en la yglesia del Pozo blauco los de la dicha X nacion Cataiana, .\ragonesa, y Valenciana romarono la in- « vocacion de dicha S. Maria di Mousenat. »

mes. Nous savons du moins que chaque nation chrétienne avait construit un nid pour ses malades et ses pèlerins à l'ombre de Rome. C'était un beau signe de la fraternité des peuples que cette fédération de la charité. Au xvii^ siècle, on comptait encore environ vingt-cinq maisons de ce genre, quoique les gouvernements protestants eussent déjà cessé de soutenir les fondations catholiques de leurs ancêtres. Depuis cette époque, une grande partie de ces établissements a disparu par une raison plus honorable pour Rome que pour les pays qui devaient s'y intéresser. A mesure que les hôpitaux romains, agrandis et perfectionnés, ont pu ouvrir leurs salles à tous les malades sans distinction, presque tous les autres ont fermé leurs portes. Il n'y a que trois ou quatre gouvernements qui aient eu la bonne pensée de faire soigner avec respect par leurs légations ces débris de la charité d'un autre âge. Qui sait s'ils ne seront par le noyau d'institutions nouvelles que l'avenir organisera? La facilité toujours croisante des communications augmentant le nombre des voyageurs dans les classes pauvres elles-mêmes, devra provoquer, ce semble, le rétablissement de ces toits nationaux d'hospitalité que les fatigues et la longueur de la route avaient rendus si chers aux pèlerins exténués du moyen âge.

La plupart de ces maisons étaient en effet des hospices pour les pauvres voyageurs, en même temps que des hôpitaux pour les malades. Le mouvement qui avait porté la république chrétienne à multiplier ces établissements avait été comme un

CPIAPITRE XI.

flux de la charité catholique vers la ville centrale : mais il y eut un admirable reflux. Chaque peuple avait voulu avoir un hospice particulier pour ses pèlerins : Rome ouvrit un hospice universel aux pèlerins de tous les peuples. Il y avait alors dans un coin de cette ville un jeune homme qui n'était pauvre que parce qu'il avait distribué aux pauvres tout ce qu'il possédait. Un gentilhomme florentin, nommé Galeotto Caccia, touché de sa modestie et de son indigence, lui avait prêté une petite chambre dans sa maison, à côté de Saint-Eustache : il lui donnait aussi tous les ans une mesure de grain. Ce jeune homme, plein de reconnaissance, s'occupa de l'é ducation des deux fils de son hôte, dont il fit deux petits anges. Ce succès encouragea son zèle. Quelques années après , associé à quelques pauvres prêtres de Saint-Jérôme de la Charité, il évangélisa les jeunes gens. Parmi ceux qui venaient l'écouter, plusieurs riaient de la bizarrerie de ce laïque qui se mêlait de prêchait : on se moquait de lui et on se convertissait. C'est là qu'il établit une confrérie pour le service des pèlerins. Il leur donna pour uniforme un sac de couleur rouge, comme emblème de la charité qui devait les animer : Dante avait eu la môme idée dans la description du costume de Béatrice. Elène Orsini ofl"rit à la confrérie une maison qu'elle possédait dans les Thermes d'Agrippa. On se mit à l'œuvre. Les confrères lavaient les pieds des pèlerins, faisaient leurs lits, les servaient à table et calmaient leurs chagrins par des paroles afl"ectueuses. Leur charité expressive avait reçu le don de parler à ceux dont ils ignoraient la langue na-

taie une autre langue sans mots, révélée par le cœur qui l'invente aux cœurs qui l'écoutent. C'était le cénacle de la charité. Les grâces du ciel inondaient cette maison : le cuisinier lui-même avait des extases. Il se levait la nuit pour regarder le ciel, et il prédit le jour de sa mort. Le fondateur voulut que la confrérie embrassât aussi le soin des convalescents. Les deux œuvres furent réunies dans un même local, qui est devenu l'hospice de la Trinité. Chacun connaît le nom de ce fondateur : il s'appelait Philippe de Néri. L'histoire nomme, parmi ses premiers compagnons, Ferrante Ruis, Angelo et Diego Bruni, du royaume de Navarre. Tels ont été les commencements d'une œuvre unique en son genre, de l'hospice universel de la chrétienté. Deux ans après l'établissement de la confrérie, la maison qu'elle desservait a entretenu, d'après les renseignements fournis par les registres de l'hospice, jusqu'à 600 pèlerins par jour pendant l'année jubilaire de 1S50. Au jubilé suivant, en 1575, elle a reçu successivement, d'après les registres de l'hospice, 116,848 personnes ^ Jamais peut-être la

1 A la fin du siècle suivant, en i675, le nombre avait presque triplé. « De libri de' signori ricevitori fu raccolto il « numéro de' Pellegrini, che entrarono di prima sera, et fuie rono 89,810 tra uomini e donne. — Da' libri délia dispensa, « e del vino fu levato il numéro de' cibati e allogiati di tutto « r anno, cominciando da l'apertura sino a la clausura délie « porte santé : furono uomini 202,744, et donne 83,754, tutti 9 uniti 286,496. — Fu anche tenuto conto di convalesccnti « ristorati la mattina e la sera, corne si a veduto giorno per « giorno, et furono 39,647, e, le altri vogliono che sia il « numéro maggiore, mi rirnetto se mi ha injranr.ato chi

parabole de rËvangile sur le grain de sénevé, qui devient un grand arbre, n'a eu une vérification plus rapide.

La confrérie a déposé dans ses archives une pièce intéressante. Il n'y a pas de certificats de charité signés par une plus noble main. Ce sont quelques lignes adressées aux directeurs de l'œuvre par un autre grand serviteur des pauvres, le cardinal saint Charles Borromée. Cette lettre est ainsi conçue :

« Très-magnifiques Seigneurs,

« J'ai appris avec beaucoup de consolation par « vos lettres les charités que reçoivent, dans l'hô- « pital de la Très-Sainte-Trinité, les pauvres qui se « rendent à Rome pour prendre part au jubilé, et « particulièrement ceux de mon diocèse. Désirant « concourir pour ma part à cette œuvre pie autant « que le comportent mes facultés, eu égard à mes « autres obHgations envers mes pauvres d'ici, j'ai « ordonné que pour le moment on remette entre vos « mains 2S écus par mois, à partir des Calendes de « mai, et jusqu'à ce que j'en aie autrement disposé, « comme il vous sera dîl par monsignor Speciano. « En finissant, je me recommande à vos prières.

« Milan, 13 avril 1575.

« A vos souhaits, « Le Cardinal de Sainte-Praxède •. »

« nii diè la nota. » (Ruggero Caetano, ij/fwiorie de/i' anno santo 1G75.)

1 Alolto magnifici signori, m'èstato di molta coiisola/ione,etc. (Voir le texte de cette lettre dans V Appendice no xv, t. III.)

Dès l'origine de cette confrérie, les personnes les plus distinguées de Rome s'empressèrent de s'y enrôler, comme cela se fait encore aujourd'hui. Ce spectacle de la charité catholique toucha plusieurs protestants. Leurs conversions donnèrent lieu quelquefois à des scènes singulières. Un ministre luthérien de Pologne était venu à Rome déguisé en pèlerin, afin de n'être pas reconnu. Lorsqu'il fut entré à l'hospice, un confrère se présenta pour lui laver les pieds : c'était le cardinal Ferdinand de Medici. Tout ce qu'il vit dans cette maison bouleversa l'idée qu'il s'était faite du Catholicisme. Les impressions qu'il reçut sous le toit des pèlerins furent complétées, dans la chapelle du Pape, à la vue de la piété angélique de Grégoire XIIL Obéissant à une impulsion intérieure, il traversa la foule et vint se jeter en larmes aux pieds du Pape. Le Saint-Père, croyant qu'il désirait se confesser à lui, fît retirer les prélats qui l'entouraient : mais cet étrange pèlerin s'écria qu'il voulait se confesser en public et faire pénitence. Le Pape pleura aussi et commit l'absolution à deux cardinaux. Au sortir de la chapelle, le nouveau catholique commença la visite des églises dans le moment où le soleil était le plus ardent. Il tomba malade sous le poids de la chaleur et de ses émotions, et il expira trois jours après. En apprenant sa mort, le Pape s'écria : Beaucoup de pécheurs se retirent dans les cloîtres et dans les solitudes pour faire pénitence : mais celui-ci a eu un si grand repentir, que trois jours lui ont suffi pour atteindre le ciel '.

1 0 altitudo divinse sapientiœ et scientiœ Dei! Quam incom-

J'ai rapporté ce trait, et j'aimerais à en citer plusieurs autres du même genre, parce qu'ils confirment une vérité presque banale, qu'il faut pourtant ne pas se lasser de redire. Si les œuvres charitables du Catholicisme ont eu cette efficacité à une époque où le Protestantisme était si intraitable, elles peuvent en avoir une plus grande, aujourd'hui que tant de préventions haineuses se sont dissipées. La charité ne peut manquer d'être de nos jours le plus sublime controversiste. Aux yeux de tant d'âmes incertaines, qui cherchent le vrai sous les traits du bien, quelle exposition de la foi que la vie d'une fille de Saint- Vincent de Paul ! Le livre de Bossuet ne vaut pas celui-là. La Sorbonne aurait brisé toute sa science contre certaines âmes, qui ont été vaincues par la confrérie des pèlerins.

Les confréries de charité forment un ordre d'institutions qui tient le milieu entre la bienfaisance individuelle et les établissements publics de bienfaisance. Nous avons vu qu'Innocent III en avait conçu l'idée, et qu'il avait commencé à la réaliser. Les grands instituts religieux de saint François et de saint Dominique ne tardèrent pas à propager ce genre d'œuvres. Des confréries qui existent aujourd'hui, la plus ancienne après celle d'Innocent III est l'association qui a été fondée à Sainte-Marie Majeure par le plus illustre des Franciscains, saint Bonaven-

prehensibilia suntjudicia ejus! Cum tam multi peccatores, ut pœnitentiara condignam agant, alii monasterium, alii desertum petunt; hic, cura esset tantus peccator, ti-ium dierum spatio cum grandi sua contritione et venia adeptus est p-."adisuni. (Piazza, Eusevolog. Boman., tratt. i, c. xv.)

ture, dans le xiii^ siècle ^. Elle eut ensuite un second foyer dans l'église d'Ara-Cœli : ces premières cohortes de la charité laïque s'installèrent sur le point culminant de l'ancienne Rome, à la cime du Capitole. Dans le siècle suivant, pendant le séjour des Papes à Avignon, elles firent un coup d'éclat. L'anarchie était dans Rome, divisée et opprimée par des factions puissantes. Mais il se forma la faction de la charité, et c'est elle qui triompha. Les confrères, réunis dans leur chapelle de Sainte-Marie Majeure, créèrent, avec l'approbation du vicaire du Pape, un gouverneur de Rome, le conduisirent au Capitole et y plantèrent leur drapeau. C'est depuis cette époque que cette association, établie d'abord sous le titre de confrérie des Recommandés à Marie, a reçu le nom à la fois officiel et populaire de confrérie du Gonfalon ou de l'Étendard. Depuis il s'est établi successivement d'autres confréries charitables : on en compte aujourd'hui une vingtaine. A peu d'exceptions près, elles ont leurs églises, leurs bannières, leurs insignes ; plusieurs ont conservé un habit particulier. On peut regretter que chacune d'elles n'ait pas adopté un costume, pour en revêtir leurs membres, non pas dans leurs occupations individuelles de charité, mais à certains jours de fête, 011 il est bon que les institutions sociales se produisent sous les regards du peuple. Les processions sont les marches triomphales de FEgHse, et l'on aimerait à y passer en revue les bannières et les uniformes des milices de la charité.

1 En 1264.

Ces associations remplissent d'utiles fonctions dans le système général de la bienfaisance. A mesure que nous entrons dans l'époque moderne, ce système devient plus visible dans ses principaux traits et dans ses détails : nous voyons se dessiner sous des formes plus saillantes toutes ces nobles créations, jalouses de briser ou d'alléger chacun des anneaux de la lourde chaîne de misères qui étreint tant de malheureux depuis le berceau jusqu'à la tombe.

Il y a d'abord une classe d'êtres qui respirent le malheur en naissant, et pour qui les premiers langes ressemblent à un voile funèbre : ce sont les enfants trouvés. L'ancien hospice qui leur est réservé a reçu dans son organisation les perfectionnements administratifs que la science moderne a imaginés, sans rien perdre de la charité maternelle que lui a inspirée, lors de sa fondation, la naïve foi de nos ancêtres. De nos jours on a mis en question l'utihté de ce genre d'asile. Nos pères avaient dit : Il y a des enfants abandonnés : donc il faut les recueillir. On a dit : Il ne faut pas les recueillir, parce que c'est le moyen de n'en pas avoir. On a pris la question à rebours. Je me méfie de ce qu'il y a de tortueux dans cette charité répulsive. Des enfants que leurs parents auraient jetés dans les bras de la charité publique courent de grands risques à être refoulés dans leur ingrat berceau. Rendons justice à toutes les intentions, à toutes les erreurs loyales : mais je crains bien que les dépenses qu'entraîne l'entretien de ces hospices ne pèsent dans la balance bien plus que les calculs d'humanité. L'avare veau d'or se

MONUME>JTS ET INSTITUTIONS DE CHARITÉ. 373

cache souvent sous les autels de cette philanthropie. Rome est jusqu'ici peu sympathique pour cette charité à l'envers, qui est cruelle par compassion, qui refuse des secours pour mieux secourir. La vieille cité chrétienne n'est pas disposée à jouer le sort de tant de malheureux enfants aux coups de dé d'une théorie peu éprouvée. Tant qu'il ne sera démontré, clair comme le jour, par les expériences les plus décisives, que le bon sens primitif est sujet, à cet égard, à une illusion d'optique, le plus sûr sera toujours de suivre la pente naturelle de la charité, qui court au malheur comme l'eau à la mer. Dans la crainte de se tromper, une société chrétienne devrait préférer l'erreur généreuse.

Quant aux enfants de la classe pauvre en général, le malheur commun dont la société doit les préserver est l'ignorance, l'absence d'un enseignement approprié à leurs besoins et à leur condition. L'instruction fondamentale, qui leur apprend à connaître leurs devoirs d'homme et de chrétien, a été une nécessité de tous les temps, et l'Eglise n'y a jamais fait défaut. La partie de l'enseignement qui va au delà a dû varier suivant l'état de la société à chaque époque. Pourrait-il être question d'apprendre à lire à tous les enfants du peuple dans les siècles où la plus grande partie de la haute classe ne savait pas écrire ? Toutefois d'anciennes écoles, appelées re'gioimaires, dont l'origine remonte à une époque inconnue, se partageaient tous les quartiers de Rome, lorsqu'un bienfaiteur de l'humanité, que l'Eglise a placé sur ses autels, Joseph de Calasanzio, fonda dans cette ville, au xvi^ siècle, les écoles

gratuites d'enseignement primaire. On vit alors se produire, dans de petites proportions, la lutte du monopole contre une institution bienfaisante. Les maîtres d'école régionnaires, qui recevaient chaque mois un salaire de l'autorité municipale, et chaque semaine une petite rétribution de leurs élèves, redoutèrent la concurrence de nouvelles écoles. Ils réclamèrent pour leur corporation le privilège exclusif de l'alphabet : stipendiés par le sénat, ils auraient dit, s'ils avaient connu la langue moderne du monopole, qu'ils étaient le sénat enseignant. Etaitil sage de troubler l'ordre étabh, de le sacrifier à un progrès chimérique ?Ne voyait-on pas combien il était dangereux de confier l'enfance à des vagabonds de la charité, qui n'étaient pas enchaînés à leurs devoirs par un salaire, qui n'offraient pas cette solide garantie d'un zèle bien réglé? Ils prophétisèrent donc la décadence de l'enseignement, les troubles dans les familles, l'anarchie dans la cité. Ils se lamentèrent sur l'outrage fait, en leurs personnes, à la majesté du Capitole, qui les payait. Leur tapage, leurs intrigues, ne découragèrent pas l'humble serviteur de Dieu et des pauvres. Il ouvrit une école dans deux petites chambres d'une maison de Transtevère, qu'un bon curé lui prêta. Sa charité accueillit tous les enfants qui se présentèrent, les juifs comme les chrétiens. Nul procureur fiscal ne fit contre, lui un réquisitoire, nul huissier du sénat ne vint, avec des sbires, fermer la porte de ce vénérable réduit. Quelque temps après, Joseph de Calasanzio fonda une école de maîtres, et il acheta un palais de la famille Genci, pour y placer le siège de

sa congrégation. Telle a été l'origine de cet admirable institut des écoles pies. Depuis lors une foule d'écoles élémentaires ont été successivement établies à Rome. On y enseigne la lecture, l'écriture, le calcul, et dans quelques-unes la géographie, le latin et le français. Quinze mille enfants environ sont reçus dans les écoles : dix mille fréquentent celles qui sont réservées aux enfants au-dessus de cinq ans : ce nombre, proportionnellement à la population, équivaut au moins à celui de soixante mille élèves qui recevraient à Paris l'instruction élémentaire.

Mais il ne suffit pas de leur donner l'instruction. Il y a un certain nombre d'enfants de l'un et de l'autre sexe qui doivent être privilégiés par la charité, soit parce qu'ils sont orphelins, soit parce que leurs parents sont trop dénués de ressources pour les mettre en apprentissage, soit enfin parce qu'ils sont particulièrement exposés aux séductions de l'immoralité. Il faut leur ouvrir des asiles, oii ils soient nourris, élevés, oii ils apprennent un métier qui leur fournira plus tard des moyens de subsistance. Les jeunes gens, admis dans le grand établissement de Saint-Michel, sont instruits dans les arts mécaniques ou dans les arts libéraux. Les métiers seuls sont enseignés dans l'hospice de Sainte- Marie des Anges, qui est installé dans les Thermes de Dioclétien. Des frères ignorantins en ont la direction. Singulier retour des choses humaines! Des chrétiens, réduits en esclavage pour leur foi, ont construit, il y a plus de quinze siècles, ces murs gigantesques dont les ruines abritent maintenant de

pauvres religieux, qui ne sont plus esclaves que de leur dévouement. Un jeune institut agricole a été établi dans les environs de la porte Salare, au milieu de ces champs sillonnés en dessous par tant de catacombes. Il y a beaucoup d'établissements à Rome qui doivent à leur situation physique une perspective morale : des maîtres habiles peuvent tirer un heureux parti de ces spectacles imposants, si propres à christianiser l'imagination du jeune âge.

De nombreux conservatoires sont destinés aux jeunes filles. Mais la charité a encore pour elles une autre prévoyance. Plusieurs institutions, plusieurs confréries semblent avoir rivalisé de zèle pour constituer des dots en leur faveur. Quelques économistes ont critiqué ce système de bienfaisance, sous prétexte qu'il favorise la multiplication de familles condamnées à la misère. Cette objection aurait plus de force dans le pays où l'état monastique n'est pas encouragé. Mais, à Rome, les jeunes filles qui désirent se consacrer à une vie de prière et de bonnes œuvres se servent de leur dot pour être admises dans la communauté qu'elles ont choisie, et dans laquelle leur existence est assurée à perpétuité. Pour celles qui n'ont pas cette vocation, la dot n'a d'autre effet que de les détourner des unions illégitimes. Aux célibataires le couvent, aux autres le mariage : la société ne peut protéger une autre alternative. Qu'on laisse donc les dots tranquilles. La loterie elle-même a dû y contribuer pour se faire tolérer. Les papes n'ont consenti qu'à regret à son établissement : Benoît XIII retira la permission que son prédécesseur avait accordée. Mais Benoît XIV

se vit en quelque sorte contraint de céder à l'engouement populaire, non pas seulement à cause du danger des loteries clandestines, mais aussi parce qu'à raison du peu d'étendue de l'Etat pontifical, on aurait eu trop de facilités pour placer les mises dans les pays voisins, où la loterie était encouragée. Il paraît difficile qu'elle puisse être supprimée efficacement par le gouvernement papal, sans que les autres gouvernements d'Italie soient disposés à la proscrire. Quoi qu'il en soit, la vieille magicienne a été contrainte de se faire dame de charité. Chaque tirage amène les dots de plusieurs jeunes filles.

Les familles qui vivent de leur travail quotidien sont exposées à des chances malheureuses que la société doit prévoir. A l'époque de la féodalité, la classe pauvre était à la charge des seigneurs. Mais, lorsque les franchises communales et les progrès de l'industrie eurent formé une population exempte de servage, celle-ci eut à subir les inconvénients de la liberté dont elle attendait le bénéfice. Ses moyens d'existence étaient subordonnés aux destinées variables, aux succès et aux revers de l'industrie et du commerce. Dans les moments critiques, de petits emprunts furent pour elle une nécessité urgente, et beaucoup de familles tombèrent alors entre les mains des Juifs sous les griffes de l'usure. Ce nouveau et terrible servage s'aggravait, lorsqu'une pensée libératrice sortit du fond d'un cloître. Un Franciscain, Barnabas de Terni, monta en chaire à Pérouse et provoqua l'érection du premier Mont-de-Piété. Cette institution se propagea d'abord dans les villes de l'Etat romain, sous la pro-

tection des papes. La sanction solennelle qu'ils lui donnèrent dans le cinquième concile de Latran fut comme une proclamation adressée à toute la chrétienté en faveur de cette institution, dont les religieux de Saint-François étaient les zélés propagateurs. A Paris, une partie de cette foule qui assiège le Mont-de-Piété dirait, en rencontrant devant la porte de cette maison un Franciscain : « A quoi ont jamais servi cet homme et ses pareils? » Les pauvres de Rome ne sont pas si oublieux.

La justice des tribunaux n'est souvent pour les pauvres, les orphelins, les veuves, qu'un cercle vicieux qui les oblige à passer par un procès pour obtenir quelque arg-ent et à se procurer de l'argent pour intenter le procès. La charité a voulu briser ce cercle fatal; elle leur a constitué, dans les confréries de Saint-Yves et Saint-Jérôme de la Charité, des avocats gratuits, des protecteurs permanents. Il y a, dans les environs de l'église de Saint-Laurent in Lncind, un palais qui a été légué comme fonds de dotation d'une prélature, à condition que le titulaire, qui doit être docteur en droit, se consacrera entièrement à la défense des causes des pauvres, de quelque nation qu'ils soient. Le fondateur avait de plus stipulé que ce prélat se promènerait tous les matins pendant une heure sous le portique de l'église de Saint-Laurent in Lucinâ, pour que les pauvres pussent avoir un facile accès auprès de lui. C'était renouveler les audiences à la manière des anciens diacres.

Il y a partout des familles qui cachent leur misère sous quelques vains lambeaux d'une condition

meilleure. Nulle infortune n'est aussi solitaire : elle se dérobe aux bienfaits de la charité publique, elle ne rencontre que fortuitement le secret de la charité individuelle. Il fallait pour ces familles déchues, une institution aussi discrète dans sa bienfaisance qu'elles le sont dans leur malheur, qui sût les rechercher sans les interroger, qui les découvrît sans les trahir, qui les secourût en échappant à la reconnaissance. Tel est le ministère que remplit la confrérie de la Divine Pitié, avec les ménagements les plus délicats pour cette pudeur de la pauvreté. D'après les statuts de l'association, ses députés pour les cas secrets ne sont pas obligés de rendre compte des fonds qu'ils distribuent. Souvent ils apparaissent à l'improviste au milieu d'une famille affligée, lui remettent, sans se nommer, le secours dont elle a besoin, et disparaissent comme ces oiseaux qui ont porté quelquefois le pain de la Providence aux solitaires des anciens temps.

Les institutions dont nous venons de parler, correspondant à des catégories spéciales de malheureux, doivent se combiner avec des mesures plus vastes qui embrassent la classe pauvre en général. Ces mesures se rapportent principalemeut à deux idées fondamentales : l'une appartient à Sixte- Quint, l'autre a été développée par Léon XIL Sixte- Quint avait dit : Aux indigents valides il faut du travail, aux invalides il faut des refuges. A une époque oii l'administration des autres Etats était encore engagée très-avant dans l'organisation militaire de la société féodale, il organisa en grand le travail pacifique. Il créa ce que nous appelons au-

jourdhui un ministère des travaux publics, dans le double but de faire le pain des pauvres avec des monuments et les œuvres monumentales avec le pain des pauvres. La tradition du plan de Sixte-Quint s'est conservée : la commission des travaux publics continue de le réaliser à quelque degré : mais les malheurs qui ont diminué, surtout depuis un demisiècle, les ressources matérielles du Saint-Siège ont entravé sa bonne volonté. Si les bouleversements sociaux n'avaient pas arrêté le développement graduel des mesures dont les bases étaient posées, Rome serait, je crois, la capitale la plus avancée dans l'œuvre si difficile d'éteindre la mendicité, non par des moyens durs et violents, mais par des voies douces, acceptées par le pauvre avec reconnaissance. A côté des institutions pour les indigents valides, Sixte-Quint avait, en effet, ouvert un grand asile pour ceux qui étaient dans l'impuissance de travailler. Sous Grégoire XIII, la procession de huit cents pauvres infirmes, se rendant dans l'église de Saint-Xiste, en passant par le Gapitole, les uns à pied, les autres en voiture, accompagnés de prélats et des confrères de la Trinité avec des cierges et des bannières, eut lieu à la manière d'un triomphe. Innocent XII, continuant l'œuvre de ses prédécesseurs, donna à cette triba de pauvres une demeure magnifique : ce fut le palais de Latran, l'ancienne demeure impériale de Constantin, l'édifice que les papes avaient habité pendant mille ans, et que Sixte-Quint avait reconstruit. Un auteur contemporain, Piazza, a décrit, avec une certaine emphase qui se conçoit, cette transformation

du palais en hospice : « Rome étonnée, dit-il, vit « alors un spectacle merveilleux : la misère exaltée, « la grossièreté civilisée, l'oisiveté disciplinée, « l'indig-ence sur le trône... Les soupirs et les gé- « missements furent changés en bénédictions, les (( haillons déchirés en habits commodes, les réduits, (f les bouges avec leurs grabats de paille et de foin « en grandes salles aux lambris dorés, aux pavés de « marbre, aux murs somptueusement décorés, « dans ce même palais pontifical où s'étaient pros- « ternes aux pieds des papes les empereurs, les « rois et les princes de la terre. » C'étaient les saturnales de la charité.

Bossuet a fait un sermon sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Eghse. S'il avait voulu résumer sa doctrine dans un tableau, il n'aurait eu qu'à peindre, avec son style, la scène du palais deLatran. Mais cette scène, belle comme leçon, ne pouvait guère devenir une institution durable. La charité n'a pas envie de dégrader les monuments des arts; les pauvres sont plus aises dans les cellules et la modeste cour d'un hospice que dans les salles d'un palais qui leur ferait sentir plus vivement, par l'effet du contraste, ce qui leur manque dans tout le reste. L'hospice de Saint-Michel a recueilli l'héritage de charité que lui a légué le palais de Latran.

De nos jours, Léon XIT a réalisé une pensée pleine de sagesse etde grandeur, en instituantlacommission des secours. Tous les revenus de la charité durent être versés dans une caisse commune. La commission fut chargée d'assigner périodiquement à chaque étabhssement de bienfaisance une quote-

part proportionnée à ses besoins et à sa sphère d'activité. Après ce prélèvement, les fonds de la caisse commune durent être répartis entre les pauvres de tous les quartiers de la ville. A cet effet, la commission des secours eut sous elle douze congrégations régionnaires, à chacune desquelles furent subordonnées des congrégations paroissiales. La loi fondamentale de cette institution est que les secours, soit en argent, soit en nature, ne soient accordés qu'après des informations suffisantes sur les besoins de chaque individu qui doit y participer. Le plan de Léon XII a subi des modifications après la mort de ce pontife : quelques-unes de ses dispositions étaient peut-être prématurées, ou trop absolues en commençant. Quoi qu'il en soit, il signale, je crois, une place nouvelle dans l'organisation de la bienfaisance. Le premier degré est la charité individuelle; le second, la charité collective, qui réunit les individus soit dans des associations particulières, soit dans des institutions publiques. Vient ensuite un troisième degré : l'œuvre de Léon XII est une confrérie d'institutions, une société de sociétés. Je ne dois pas oublier, dans cette esquisse, les bienfaits dans les prisons. Ces dépôts de la justice humaine sont considérés comme un des districts les plus importants de la charité. L'archiconfrérie, qui porte le nom de cette vertu, a une large part dans leur administration. Une autre confrérie, celle délia Pietà de' carcerati, se dévoue à la visite des prisonniers : elle s'informe de leurs besoins, goûte leur nourriture, et leur distribue des consolations, des aumônes, des adoucissements compatibles avec le

régime des prisons. Les malfaiteurs, condamnés à la peine capitale, sont l'objet d'une sollicitude particulière : une confrérie, établie pour eux, a obtenu ce privilège.

Rome peut revendiquer, au sujet du régime des prisons, une double initiative. C'est un pape. Innocent X, qui a donné le signal des améliorations modernes dans l'ordonnance matérielle de ces édifices. On sait aussi qu'un autre pape a été l'inventeur du système pénitentiaire qui transporte dans les prisons, sous la sanction de la contrainte, les règles observées dans les couvents austères, sous la garantie de l'obéissance religieuse. Cette idée a été d'abord réalisée dans la prison des jeunes détenus établie, en 1703, par Clément XI, et quelque temps après elle a été appliquée par Clément XII à une maison de détention pour les femmes. Piazza, qui écrivait au commencement du xviii^ siècle, nous a laissé dans son livre sur les églises Cardinalistes une description de la première maison cellulaire : il n'est pas sans intérêt de la comparer aux pénitenciers d'aujourd'hui. « Elle consiste en une salle « vaste et élevée, dans l'intérieur de laquelle, le « long des murs, sont distribuées en trois étages (c les cellules des jeunes détenus. Ils y sont pourvus « de tous les objets qui peuvent rendre habitables « ces petites prisons. C'est là qu'on leur porte leur « nourriture, et on leur fournit tout ce qui leur est « nécessaire pour s'y livrer à des travaux manuels, « proportionnés à leur capacité. La discipline est « exacte et rigoureuse : les menaces de châtiment « sont employées envers les paresseux, les indici-

« plinés elles récalcitrants. Les trois étages de cel- « Iules qui font le tour de la salle communiquent « entre eux par des escaliers en colimaçon : les cellu- « les sont mises aussi en communication avec l'inté- (( rieur de l'édifice au moyen de loges ou tribunes, « disposées et tournées de telle sorte que chaque « reclus peut facilement entendre la sainte messe : « l'autel est au centre de cette grande salle. Les <£ détenus peuvent également prendre part à tous « les exercices de dévotion, et aux instructions qui « leur sont faites, avec un zèle fervent, par des re- « ligieux chargés de ce ministère... Les cellules « correctionnelles s'élèvent à plus de soixante, ou- « tre les chambres réservées pour les maîtres, les « employés, les directeurs et les ouvriers de cet « établissement si utile et si estimé. Au rez-de- « chaussée se trouvent les officines nécessaires « pour la teinture des étofles, et pour tous les au- « très procédés qu'on applique aux ouvrages en « laine. La grande loge qui est au sommet de l'édi- « fice sert pour étendre et sécher les draps et les « étoiles. Il y a en outre des cachots, pourvus de <( menottes, de chaînes, et d'autres instruments do « sévérité, afin de châtier, suivant la mesure des '( délits, les désobéissances et les rébellions. Les « faciles remèdes, employés pour insinuer la vertu « dans l'âme, se changent en punitions corporelles, « lorsque celles-ci sont nécessaires pour dompter « les niclinations vicieuses*. » La première pierre

1 Piazza, la Gerarchia cardinalizia, diaconia I^^ digres». viu, p. 803. Roma, 1703.

de ce premier pénitencier a été posée le 28 septembre 1701, dans le quartier de Ripa Grande, au Transtevère. Piazza avait entrevu vaguement les développements futurs de cette fondation, qu'il désigne sous le nom de système de bienfaisance publique * .

La charité qu'inspire le Christianisme redouble dans les circonstances où elle est le plus attristée. Les condamnations à mort, heureusement rares, sont un glorieux moment pour la charité romaine. En France, nous admirons à juste titre les aumôniers des prisons, accompagnant les condamnés au Heu du supphce. Toutefois, ces prêtres y sont obhgés par un strict devoir. Ils sont les pasteurs de ce lamentable troupeau, ils ont reçu cette mission de leur évêque : gendarmes du pardon et de l'espérance, ils ont leur consigne. Mais supposez qu'à Paris des hommes du monde, habitués à une vie douce ou brillante, où l'on a plus peur encore de la tristesse que de l'ennui, s'associent pour se dévouer au plus douloureux ministère. Au moment où ils pensent à toute autre chose, un billet d'avis vient les surprendre au miheu de leurs projets d'affaires et de plaisirs. Une fête est préparée : les lustres s'allument, les invités arrivent, et voilà que celui qui a reçu le billet a

1 Sistema dipublico beneficio. — Il l'appelle aussi école de résipiscence, académie de discipline chrétienne et économique, scuoli di risipiscenza, academia di cristiana ed economica disciplina. (Ibid.) Il désirait qu'on y mît cette inscription :

.EBGASTERIUM PAEDERIAMQUE

DISSCLUTAE JUVENTUTX

CLEMENS UNDECIMUS

ANNO MDCCIII.

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