‹ Esquisse de Rome chretienne (volume 2)Chapitre 59 sur 70 · II · texte numérisé non relu

II

la voie Sacrée, stationnent les curieux les plus empressés, attendant le moment d'entrer. Ce n'est plus le calme, ce n'est pas encore le tumulte : des allées et venues, des groupes qui se forment et se dispersent, sur les monts voisins l'agitation qui s'éveille ; de près et au loin, des bruits à la fois indistincts et significatifs, les premiers frémissements de la grande fête, les premiers souffles de cet ouragan de fureur et de joie qui va s'engouffrer et retentir dans l'amphithéâtre.

Cependant quelq^ues personnages, à l'air préoccupé, pénètrent dans l'intérieur : ce sont les inspecteurs et les procurateurs des jeux^ Ils vont examiner si tout est bien disposé, si toutes les précautions sont prises contre les accidents qui pourraient menacer les spectateurs. Les procurateurs sont spécialement chargés du soin de l'arène, plus exposée aux détériorations que les murs et les sièges de travertin. En adoptant, dans les derniers temps de la république, l'usage des théâtres en pierre, les Romains n'ont pourtant pas voulu paver la place destinée aux jeux. Elle est restée une arène, un champ couvert de sable fin. Le pied des combattants y est plus ferme, et d'ailleurs le sable boit le

1 Administratores spectaculorura. (TertulL, de SpedacuL) (C'étaient peut-être les editores.)

Etoojcottgi à-j'wvwv. (Dio, in Eliogabal.)

Tribun, voluptatum. (Épitaphe de Cestius.)

Procuratores dromi, qui Euripi aquam raoderarentur, aream veni, ac tergi juberent, sterni pulvere, arena aut risa, uhi curules ludi appropinquarent, preeciperent, etc. (Pauvin., de Lud. Circensib., lib. I, c. xv.)

sang à mesure qu'il tombe : le pavé le ferait trop paraître. Il suffit d'enlever la couche qui forme la superficie et de la remplacer par une couche neuve, pour que l'arène redevienne brillante et pure. Caligula et Néron ont trouvé cela trop simpJe : ils ont quelquefois fait répandre sur le sable naturel un autre sable composé de chrysocale, de vermillon et de limaille de pierres précieuses \ Le vermillon est là pour dissimuler un autre rouge et le poétiser. Mais il y a un autre luxe plus commun : on réduit en poudre une pierre blanche très-friable^. L'arène semble alors couverte d'un frais tapis de neige.

D'autres préparatifs se font au sommet de l'édifice, dans toute la circonférence de l'attique. Là, des poutres perpendiculaires, séparées les unes des autres par un intervalle de quelques pieds, traversent des trous pratiqués dans la corniche et appuient leur extrémité inférieure sur des tables de travertin. A leur extrémité supérieure sont attachées des poulies, par lesquelles passent des cordes Dans l'étage au-dessous de cette rangée de poutres, qui se dressent comme des mâts de vaisseau, nous apercevons des soldats de marine, pris dans la classe de ceux

1 Visumque est Neronis principis spectaculis arenam Circi chrysocolla sterni, cum ipse concolori panno aurigaterus esset. (Plin., Hist. nalur., lib. XXXIII, c. xxvii, 1.) — Edidit et circeuses. . . quosdam praecipuos, minio et chrysocolla constrato Circo. (Sueton., de Caio CaliguL, c. xviii.)

Altéra tresque super rasa celebrantur arena. (Ovid.,Fasf.,iii, 813.)

2 Invenere et alium usum (ejus lapidis specularis) in ramentis quoque, Gircum maximum ludis Circensibus sternendi, ut sit lu commendatioue caudor. (Plin., lib. XXXVI, c. xlv, â>|

qui font manœuvrer les voiles des vaisseaux*. On dirait que lecolisée est un merveilleux navire, dans lequel la fortune de Rome va voguer vers des plaisirs fabuleux. A un signal donné, lorsqu'on craint la pluie ou un soleil trop ardent, un grand mouvement se fait parmi ces soldats et les groupes de mécaniciens auxquels ils sont mêlés. Chacun court à son poste; les bras se tendent, les antennes gémissent, et de tous les points de la circonférence partent des voiles, qui se déroulent soutenues par des cordes, et couvrent chacune la partie de l'enceinte à laquelle elle correspond par sa forme et par sa dimension. Elles vont, en s'inclinant, se réunir par leurs extrémités à une certaine hauteur au-dessus du centre de l'arène, et forment un seul et vaste toit qui couvre tout le Colisée. Les tentures des théâtres étaient devenues une parure. Néron s'y était fait représenter sur le char du soleil qu'il guidait à travers un ciel parsemé d'étoiles d'or'^. Sous Titus, un tissu de soie et d'or avec des broderies s'étend sur le nouvel amphithéâtre. Ces voiles sont parfois de plusieurs couleurs ; mais la couleur ordinaire est la pourpre. Les rayons du soleil, traversant cette tenture, répandent des reflets magiques sur les gradins en pierre grisâtre, sur les noirs arceaux des vomitoires, sur la blanche arène. Celle-ci prend alors une teinte rose, en attendant qu'elle soit tachée d'une autre couleur. Pendant qu'on prépare, dans la haute région du

1 A militibus ciassiariis, qui vêla ducebaat in Ampliitheatro. (Lamprid., iii Commod.)

2 In iisque Nero acu pictus currum agitans, circum vero undique aurese stellse. (Xiphilin., Hist., 1. LXIII, c. vi.)

Colisée, le déploiement de cette tenture, des préparatifs invisibles se font dans les sauterrains creusés sous l'arène. Ils contiennent des fossés qui communiquent avec elle au moyen de petites portes*, fermées par des grilles de fer ou par quelque autre genre de clôture. C'est là que sont renfermées les bêtes féroces : les plus dangereuses y sont amenées par le chemin creux qui conduit du vivier aux souterrains. Ce sont les coulisses de ces formidables acteurs. C'est de là qu'ils bondiront dans l'arène, lorsque, à un signal donné, les petites portes s'ouvriront. Les souterrains ont encore une autre destination. Dans certains jours de grande fête, les fosses serviront d'aqueducs, l'arène deviendra une mer où s'exécuteront des joutes navales^. Quelquefois un vaisseau aura été construit dans l'amphithéâtre, et tout à coup ses flancs, subitement entr'ouverts, lais-

1 Producebantur postea in arenam sive per ostiola, quœ erant in Amphithéâtre, et in circi oppido, ubi carceres, sive allqua machina déhiscente ac se dissolvente, ut habet Xiphil., in Severo; de caveis, quse in Amphithéâtre erant subterraneje, e quibus per ostiola ferœ exibant, facit Herodianus, lib. II, et vocat û-TOfaia, quasi subterranea loca. (Pa.u\m.,de Lud. Cire, lib. II, c. VIII.)

2 Vidit in sequoreo ferventes pulvere currus,

Et domini Triton ipse putavit equos.

Dumque parât ssevis ratibus fera prœlia Nereus,

Abniiit in liquidis ire pedester aquis.

Quidquid et in Circo spectatur, et Amphitheatro, Dives Csesareo prœstitit unda tibi.

(Mart., Spect., xxviii, 5.) In Amphitheatro dédit navale prœlium. (Sueton., in Domitian., c. IV.)

seront échapper des animaux de toute espèce *, qui fendront les flots de cette mer improvisée. On serait tenté d'y voir une image du déluge et de l'archp, dont la mythologie grecque et romaine a consers'é le souvenir. Etrange réminiscence en un pareil lieu ! D'autres fois, le sol de l'arène semblera se briser ; de chacune de ces crevasses sortiront des arbres aux pommes d'or, comme ceux du jardin des Hespérides ^. Des animaux seront lancés dans cette forêt enchantée. Les arbres marcheront à l'imitation de ceux qu'Orphée entraînait à sa suite, et, pour que rien ne manque' à la vérité de la représentation, l'Orphée du spectacle sera déchiré par les ours^.

1 Gum area omnis quse in speciera navis in theatro erat, ut quadringentas feras et accipere et dimittere posset, subito soluta esset, exsiluerunt ursi. (Xiphilin.,in Severo, 1. LXXVI, c. I.)

Non solum nobis silvestria cernere monstra Contigit; œquoreos ego cum certantibus ursis Spectavi vitulos, et equorum nomine dignuni Sed déforme pecus.

(Galpurnius, Eijlog. vu, v. 64.) S ... Quoties nos descendentis ai"en83

Vidiraus in partes, ruptaque voragine terrse, Emersisse feras; et eisdem ssepe latebris Aurea cum croceo creverunt arbuta libro.

(Galpurnius, Eglog. vu, 69 ) 3 Quidquid in Orplieo Rliodope spectasse theatro

Dicitur, exhibuit, Gsesar, arena tibi.

Repserunt scopuli, mirandaque silva cucurrit,

Quale fuisse neraus creditur Hesperidum.

Adfuitimmixtum pecudum genus omne ferarum

Et supra vatem multa pependit avis.

Ipse sed ingrato jacuit laceratus ab urso.

(Martial., Specl., xxi, 1.)

COLISEE.

Toute cette magie théâtrale dépend des machines cachées dans les souterrains. Les . inspecteurs les examinent avec grand soin, pour s'assurer que leur jeu sera prompt et sûr. Une manœuvre maladroite, qui tromperait la volonté de l'empereur et l'attente du peuple, serait une trahison.

Tandis que les derniers préparatifs s'achèvent, une rumeur toujours croissante circule dans les alentours du Colisée. Elle se rapproche de lui dans toutes les directions. Le cercle bruyant se restreint et finit par cerner d'un frémissement impétueux l'enceinte encore muette et presque vide. De toutes les collines environnantes descendent les populations, comme des affluents de la vallée construite pour les plaisirs de Rome. Ces flots qui se poussent les uns les autres battent le pied de l'édifice. Ils pénètrent par les arceaux inférieurs, s'élèvent dans les escaliers comme une marée montante, roulent par les galeries creusées dans les flancs de ce rocher artificiel, font irruption par les issues intérieures, et bientôt sur les pentes de ce vallon de granit, les bouches des vomitoires *, pareils à des antres où les eaux se sont amassées, versent des torrents de spectateurs sur tous les degrés de l'amphithéâtre.

L'enceinte destinée aux spectateurs comprend deux régions : celle des gradins en pierre et celle des portiques supérieurs.

La première est divisée en trois zones ; l'une, appelée l'Orchestre, est réservée pour les grands

1 Vomitoria in spectaculis dicimus unde homines glomeratim ingredientes in sedilia se fundunt. (Macrob., in Saturn., lib. VI, c. IV.)

personnages, les principaux magistrats, les sénateurs; dans la seconde, nommée Equestria, se place l'ordre équestre ; la troisième, Popularia, reçoit le peuple romain proprement dit, non pas les prolétaires, mais les citoyens qui n'appartiennent ni à la classe des sénateurs, ni à celle des chevaliers. La hiérarchie sociale de Rome est représentée sur les gradins du Golisée, et la cité reine s'y contemple elle-même*.

De ces trois zones, celle du sénat est la plus voisine de l'arène. Sa partie la plus privilégiée est la plate-forme du mur qui forme l'enceinte, c'est le podium royal. Vous y voyez d'abord le siège de l'empereur, plus élevé que les autres sièges, et surmonté d'un baldaquin. Tout auprès, probablement à gauche, le tribunal du préteur, et à côté de celui-ci, le banc des vestales, présidées par la vestale Maxime-. Là aussi le banc des frères Arvales^, collège de prêtres fondé par Romulus. Sur cette plate-forme les premiers fonctionnaires de l'Etat, les personnages consulaires s'asseyent sur leurs chaises cu-

1 Sedeut et in spectaculis publicis sacerdotum omnium, magistratuumque collegia, pontifices maximi, et maximi curiones; sedent XV virilaureati, et diales cum apicibus famines; sedent augures interprètes divinse mentis et voluntatis, necnon et castse virgines, perpetui nutrices et conservatrices ignis ; sedet cunctus populus et senatus, consulatibus functi patres, diis proximi atque augustissimi reges. (Arnob., Adv. gent.,

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