‹ Esquisse de Rome chretienne (volume 2)Chapitre 9 sur 70 · IT · texte numérisé non relu

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sur le reste du monde. Le symbolisme religieux serait incomplet sans cet emblème ;

Et, s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer. 2° Les Clefs.

Un autre attribut de la Papauté est celui des clefs, données par le Christ à saint Pierre. Quelque ancien qu'il soit, les peintures, les verres antiques des catacombes, qui représentent saint Pierre, ne mettent pas cet attribut dans ses mains, pas plus qu'ils ne placent un diadème, un nimbe sur sa tête. S'ensuitil de là qu'on ne pensait pas alors qu'il convînt de lui conférer cet emblème? Cette conclusion serait évidemment absurde. L'art chrétien ne pouvait pas répudier un symbole que le Christ lui-même avait employé : l'apparition des clefs, dans les portraits de saint Pierre, n'eût été que la traduction d'une partie de l'Evangile par la peinture. Il suit de là que l'omission des clefs, dans ces antiques tableaux, fournit une conséquence qu'il faut noter, parce qu'elle n'est pas sans importance pour la théorie du symbolisme chrétien. Cela prouve, en effet, que l'absence d'un symbole ne fournit par elle-même aucune raison de supposer que les croyances, dont il est l'expression, n'étaient pas encore établies dans l'Église chrétienne. Il ne faut jamais perdre de vue certaines règles qui ont présidé aux premiers travaux de l'art chrétien. Nous verrons, dans le chapitre suivant, qu'on a pris alors des précautions toutes particulières, pour que les païens, récemment convertis, ne pussent être induits, par quelque reste

de leurs anciennes idées, à s'imaginer que les images de la Vierge, des Apôtres, des saints, figuraient des divinités auxquelles le Christianisme aurait rendu un culte. En conséquence, ils étaient le plus souvent représentés dans l'attitude de la prière, ou du moins on ne leur donnait pas des attributs de puissance, lesquels étaient réservés pour le Christ. Ajoutez à cela, pour le cas spécial dont il s'agit, que les clefs, dans la main de saint Pierre, l'auraient trop fait ressembler au Janus de la mythologie, à ce Dieu qui avait donné son nom au mont Janicule et dont le culte avait son principal foyer à Rome. On doit aussi remarquer que le symbolisme chrétien a suivi une loi de développement et de progrès dans sa réalisation matérielle. Il a dû exister à l'état de germe, de croissance, avant de s'épanouir largement avec une riche variété. Il s'est attaché d'abord à exprimer, d'une manière ordinairement très-simple, les vérités et les vertus pour lesquelles les chrétiens souffraient la persécution, et qui constituaient radicalement l'opposition du paganisme au Christianisme. Le paganisme persécuteur ne s'en prenait pas à l'organisation de l'Eglise, mais à la doctrine de TEglise sur l'unité de Dieu, sur la rédemption, sur le culte, sur les devoirs. Il ne disait pas aux chrétiens de renoncer au Pape, mais d'abjurer le Christ. Les symboles des vérités attaquées devaient donc se multipher les premiers : ils étaient en quelque sorte à l'ordre du jour. Mais les emblèmes qu'on peut appeler sociaux, les attributs destinés à figurer, aux yeux de la société, les caractères du pouvoir qui la régit, ont attendu pour se produire que la so-

ciété religieuse, sortie des catacombes, eût pris possession d'une entière publicité. Quand elle eut triomphé du monde païen, elle s'adonna à introduire, dans son symbolisme, certaines particularités relatives à la hiérarchie, parce que le Christianisme eut alors pour principal adversaire les grandes hérésies qui s'insurgeaient contre l'autorité et la juridiction de l'Eglise. C'est, en effet, dans le cours de cette période, que les clefs, confiées par le Christ à saint Pierre, lui sont données sur les monuments chrétiens. Il les tient à la main, dans cette antique statue en bronze qu'on voit dans sa basilique : nous avons parlé ailleurs de la tradition si bien fondée qui place l'origine de ce monument vers le milieu du v*^ siècle. Dans la basilique souterraine se trouve une autre statue en marbre, plus ancienne : elle offre le même attribut. Elle représente saint Pierre assis; la statue en bronze le montre tout à la fois assis et bénissant, ce qui est une double marque d'autorité. Cette pose, cette attitude concourent, avec le symbole des clefs, à prouver que ces statues ont eu spécialement pour objet de signifier le pouvoir conféré au chef de 1 Eglise. Le prince des Apôtres a été aussi représenté, avec l'emblème dont il s'agit, dans la mosaïque exécutée en 441, par ordre de Léon le Grand, sur l'arc de la basihque de Saint-Paul, et dans une autre mosaïque du même siècle, que Ricimer a fait construire, en 472, dans l'abside de l'église de Sainte-Agathe des Goths. A partir de cette époque, cet emblème s'est fréquemment reproduit, en offrant toutefois quelques variétés. Il n'y avait qu'une seule clef dans la mosaïque

de Sainte-Agathe des Goths, une seule aussi sur un des tombeaux de l'église de Saint- Apollinaire, près de Ravennes, qui datent du règne de Théodoric, et sur l'ancienne médaille de saint Pierre et de saint Paul, illustrée par Stephano Borgia. Mais cette singularité n'a pas été imitée ; elle n'est pas conforme au terme pluriel dont le Christ s'est servi. D'un autre côté, ce terme n'exprimant pas un nombre déterminé, trois clefs ont apparu quelquefois sur des monuments publics tels que la mosaïque du Triclinium de Léon III, et celle du sépulcre de l'empereur Othon, dans la basilique vaticane. Ce triple symbole a été très-rare, parce qu'il se rapportait très-vraisemblablement, comme nous l'avons dit*, à un développement particulier du pouvoir pontifical, dans des circonstances extraordinaires. Les deux clefs ont généralement prévalu. La mosaïque de l'église de Saint-Prul, exécutée en 441, s'accorde, à cet égard, avec les deux antiques statues de Pierre, qui sont dans la basilique vaticane, et depuis lors cet emblème figure sur les sépulcres, les médailles, les monuments de la peinture et de la sculpture, sur le fronton des temples comme sur les façades des palais, et le trophée pacifique est installé au-dessous de la croix, parmi les débris du vieux Capitole.

Chacun sait que cet attribut symbolique de la puissance spirituelle est dérivé des paroles du Sauveur, donnant à saint Pierre les clefs du royaume des cieux. Le Christ ne s'est servi de cette expression que parce qu'elle faisait partie du langage reçu, et

1 Premier volume, c. v, p. 414.

qu'elle était parfaitement comprise. Si l'on se demande comment cette manière de parler s'était introduite dans la langue, on peut aisément remonter à son origine, et suivre les transformations qu'elle a subies pour revêtir le sens fig-uré dans lequel Jésus- Christ Ta employée. Cette métaphore a sa racine première dans les usages de la vie domestique : la possession des clefs, ou le droit d'ouvrir et de fermer les portes de la maison, était le signe de l'autorité du père de famille. Les villes, fermées par une enceinte de murs et devenues ainsi commo la vaste maison d'un certain nombre de familles, ont eu aussi leurs portes : les clefsdes villes ont été le signe du gouvernement de la cité. Cet attribut a dû recevoir une autre signification plus étendue.

Dans les anciennes monarchies de l'Orient, le personnage auquel étaient confiées les clefs du palais et la garde de la vie du roi était le premier ministre. Nous voyons, par un passage d'Isaïe, que, chez les Hébreux, ce ministre portait sur l'épaule la clef de la maison de David ^, en signe du pouvoir que le souverain lui avait délégué. La signification de la clef, comme emblème du pouvoir royal, n'était d'ailleurs qu'une extension naturelle du sens métaphorique qu elle avait déjà reçu. De même que la

i Dabo clavem domus David super humerum ejus ; et aperiet et non erit qui claudat, et claudet et non erit qui aperiat. (Isaïe, c. XXII, v. 22.) — Glaves métallo confectœ non erant uisi potentioribus, et nonnunquara ansa eburnea efformat.Te. Clavis hujus generis sevo monarchiae hebraïcse a dispensatore doraus regife tanquam insigne sui muneris in Lumero gesta-» batur. (Johan. J ahii, Archeolog. fîi6/iC., Vienne, 1814.)

cité était comme une grande maison, fermée et ouverte par l'ordre du gouverneur, de même le royaume était la cité de tout un peuple, dont l'entrée et la sortie étaient défendues ou permises par le souverain. De là le sens figuré de la clef, appliqué au royaume, et transporté par le Christ du royaume de la terre à celui des cieux. Ce troisième sens renferme lui-même les deux autres. L'Eglise est à la fois le royaume spirituel *, la cité sainte ^, la maison de Dieu^. Ces trois sens caractérisent, sous des nuances diverses, la signification fondamentale des clefs. Mais il ne faut pas oublier, on verra bientôt pourquoi, que cet emblème de l'autorité qui préside à la grande famille spirituelle se réfère originairement à un usage dont le commencement remonte aux premiers temps du genre humain.

3° Le Pallinm.

Un autre emblème, le Pallium, cette espèce de petite écharpe de laine, que le Pape passe à son cou et sur ses épaules, et qui descend sur sa poitrine, exprime aussi l'autorité spirituelle. Cet emblème apparaît sur les anciennes masaïques : son origine se cache dans cette période primitive, d'où sont sortis tant d'usages religieux qu'on trouve établis plus tard, sans que leur commencement ait une date

1 InNov. Testam., passim.

2 Nomen civitatis Dei mei novœ, Jérusalem. {Apocal., c. m, V. 12.)

3 In domo Dei conversari, quse est Ecclesia Dei vivi, columaa et firmamentum veritatis. (S. Paul., Epist. i, ad Timolh., c. m, V. 15.)

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dans l'histoire. Bien que cet insigne soit communiqué aux patriarches et aux archevêques, il n'en est pas moins un attribut essentiellement papal. Ils n'en jouissent que lorsque le Pape leur en fait la concession : lui seul le porte de plein droit. Les palliums sont déposés dans une urne resplendissante, placée sur le tombeau de saint Pierre. C'est là que le Pape les fait prendre pour les envoyer aux métropolitains, afin de marquer, par le lieu même d'où ils sortent, que l'autorité du prince des Apôtres, continuée dans ses successeurs, renferme seule la plénitude du pouvoir spirituel. Mais le pallium énonce l'idée du pouvoir sous la forme de la charité. Les petits agneaux, que l'on bénit tous les ans, dans l'église de Sainte-Agnès hors les murs, le jour de la fête de cette sainte, fournissent la laine dont il est composé, et c'est à ce tissu que se rattache la signification particulière du pallium. Un écrivain du v** siècle, saint Isidore de Péluse, l'explique en ces termes : « Cet amict sacerdotal, qu'on « porte sur les épaules, et qui n'est pas fait avec le « lin, mais avec la laine, signifie la toison de la « brebis égarée, que le Seigneur a cherchée, qu'il a « trouvée, qu'il a rapportée sur ses épaules. Car « l'évêque, qui est une copie du Christ, en remplit « les fonctions, et son costume même doit annon- « cer à tous qu'il doit imiter ce grand et ce bon « Pasteur, qui a voulu se charger des infirmités de « son troupeau*. » Les Papes ont consacré celte

1 Id autem amicnlum quod sacerdos Iiumeris gestat, atque ex laiia non ex l'ino contextum est, ovis illius quam Dominus oberrantem ausesivit, inventamaue humeris suis sustulit, uel-

signification dans leurs rescrits. Un diplôme de Clément II, adressé à un archevêque de Salerne, vers le milieu du xi^ siècle, reproduit les mêmes idées avec plus de précision : « Le pallium, formé « par la toison d'une brebis, doit vous rappeler que « vous êtes pasteur. Vous devez le ceindre, le por- « ter sur vos épaules ; soyez alors averti par lui que « vous êtes tenu de regarder de tous côtés pour « voir si quelque brebis ne s'égare pas, si elle ne va « tomber sous la dent des loups, et que vous devez, « si par malheur cela arrive, la charger sur vos « épaules, la rapporter au bercail, la réunir à l'an- (( cien troupeau*. » Urbain II, en confirmant par un diplôme les privilèges de l'éghse de Bari, à l'occasion de la translation du corps de saint Nicolas, dit aussi à l'évêque de cette ville : « Cet insigne vous « recommande d'armer Dieu de tout votre cœur, de « toute votre âme, de tout votre pouvoir, et votre « prochain comme vous-même. Si toutes les vertus « sont l'ornement nécessaire de celui qui est décoré « du pallium, c'est surtout, la vertu la plus haute, la

lem désignât. Episcopus enim qui Chi-isti typum gerit, ipsius munere fungitur^ atque ipso etiam habitu illud omnibus ostendit, se boni illius ac magni pastoris imitatorem esse, qui gvegis infirmitates sibi ferendas proposuit. (Isid. Palus., lib. I, Epist. cxxxvi.)

1 In quo, quia de vellere ovis est, intellige te ovium pastorem. Et quia eo cix'cumcingeris, et etiam circa humeros portas, cognoscas et undique circumspicias, ne aliqua erret, et iu moi'sus incidat luporura. Quod si aliquando (quod absit) contigerit, eam habeas in humeros ad caulam reportare, et pristinae societati coadunare. (Diplom. Clément. II ad archiepisc^ Salerliii.)

« charité, qui doit être sa compag-ne inséparable*. » Tel est donc le caractère de cet attribut papal, dont le souverain pontife possède la propriété, et dont il concède l'usage aux métropolitains. L'idée de l'autorité et celle du dévouement sont entrelacées dans ce tissu : il est le symbole de leur union, il est tout pénétré de cette pensée, que le pouvoir est l'esclavage sublime de la charité.

Avec ces idées on remarque avec plus d'intérêt cet emblème dans les vieilles peintures que le temps a épargnées. Les portraits de Grégoire IV dans la mosaïque de Saint-Marc, de Pascal P"" dans celle de Sainte-Praxède et dé Sainte-Cécile, de Léon III dans son Triclinium, d'IIonorius I" dans la mosaïque de Sainte-Agnès hors des murs, sont revêtus de cet antique ornement ; on voit que c'est le même insigne que le pallium actuel, malgré quelques différences de forme et de longueuj', survenues depuis le xiie siècle. La chaîne de ces monuments se rattache aux témoignages historiques qui nous signalent le pallium pontifical à des époques plus rapprochées du siècle des Apôtres^. Mais, si nous voulons rapporter le signe à la chose signifiée, nous devons fixer nos regards sur l'image du bon Pasteur dans

* Ista suut pallii, ista sunt hiijasmodi indumenli, ut Deum ex toto conle, tota anima et omni virtute diligas, et proximum tiuim sicut teipsum. Nam, licet ad usum pallii, omuiiun virtutum ornamenta sint necessaria, inseparabilitei' tamen charitas, quse omnes superexcedit, hac pollentem dignitate comitari convenit. (Diplom, Urbani II ad episc. Bareiis. post translation, corp. S. Nicolaï.)

- Vid. Baron., An. EccL, ad noraen Pallium episcopale, in indice.

les catacombes. Cette image, qui offre à la fois la figure du Christ et le modèle de ceux qu'il a chargés de paître ses agneaux et ses brebis, est le sujet le plus fréquemment reproduit dans les plus anciennes peintures de Rome souterraine. Cette répétition systématique nous fait voir à quel point on était préoccupé de l'idée qu'il exprime, et la même impulsion qui se faisait sentir dans la peinture a dû se produire aussi sous les formes de la liturgie. Cette idée a donc été traduite de deux manières : dans la peinture, par la brebis que le berg-er porte sur ses épaules et sur son cou ; dans la liturgie, par ce tissu de laine suspendu au cou et sur les épaules du pontife, et « qui signifie, dit saint « Germain de Constantinople, la toison de la bre- « bis*. » Le Rituel a incorporé, dans une espèce de chiffre portatif, la pensée dont la peinture imprimait l'image sur les murs du temple ^,

Lorsqu'on rapproche l'un de l'autre, en remontant à leurs origines, les trois attributs que nous venons déconsidérer, la couronne, les clefs, le pallium, une grande pensée se révèle dans l'ensemble

i A-/iXcT Tw Toîi îTfCiêaTou ^opocv (Theor. rerum Ecoles., n° 29.) 2 Baronius a très-bien remarqué cette liaison. Après avoir parlé de l'image du bon Pasteur, tracée sur les calices, suivant le témoignage de Tertullien (de Pudic, c. x), il ajoute : « At non in calicibus tantum exprimebatur imago pastoris, « ovem perditam huraeris gestantis, pastoi'alis indulgentise « atque clementiae typura praeferentis, sed et in sacris quoque « vestibus, aliis tamen signis idem representabatur exemplura, « nempe episcopali illo indumento, magni honoris insigni, ex « lana confecto, quod diximus Pallium, » etc. (Ad an. 217, art. XV.)

de ce symbolisme. Le premier de ces emblèmes, la Couronne, a été emprunté à un des plus anciens usages de la vie politique : dès la première époque de la fondation des Etats, les chefs ont adopté cet insigne. Le second emblème, les Clefs, se réfère primitivement, comme nous l'avons vu, à un des plus anciens usages de la vie domestique, au temps où les familles ont commencé à résider dans une habitation stable, dans une maison : dès lors le droit d'ouvrir ou de fermer les portes, de posséder les clefs, a été le privilège du père. Les images que rappelle le troisième emblème, le Pallium, le signe du bon pasteur des brebis, reportent la penséiî à une époque encore plus lointaine, aux premiers temps de la vie pastorale, lorsque les hommes campaient sous des tentes au milieu de leurs troupeaux : alors a commencé le devoir du berger, défendant ses brebis contre les attaques des animaux sauvages et courant après celles qui s'étaient égarées. Sous ces rapports, les attributs pontificaux, qui expriment la royauté, la paternité, la sollicitude pastorale dans l'ordre spirituel, se trouvent correspondre aux trois phases qui ont marqué les premiers développements de la société humaine. Ces attributs n'ont pas sans doute été choisis en vue de cette corrélation : elle s'est rencontrée naturellement, par la simple végétation des idées chrétiennes, qui ont produit leurs formes symboliques. C'est pour cela que de pareilles harmonies ont quelque chose de plus beau encore et de plus profond que si elles étaient le résultat d'une combinaison systématique.

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