XII PRÉFACE
peu de bien à quelques personnes : tout ce que je sais, c'est qu'il m'en a fait beaucoup. Je l'ai commencé avec amour et je le terminerai avec reconnaissance. Les recherches auxquelles j'ai dû me livrer m'ont ouvert des réservoirs de science presque inconnus parmi nous, dans lesquels j'ai puisé quelque chose qui me servira, si Dieu le veut, pour d'autres œuvres. L'étude de Rome dans Rome fait pénétrer jusqu'aux sources vives du Christianisme. Elle rafraîchit tous les bons sentiments du cœur, et, dans ce siècle de tempêtes, elle répand une merveilleuse sérénité dans l'âme. Il ne faut pas sans doute attacher trop d'importauce au charme que nous trouvons dans certains travaux : les livres faits avec plus de goût courent risque d'être faits avec moins de charité. Nous n'en devons pas moins remercier la bonté divine, lorsqu'elle nous compose des plaisirs avec nos devoirs. Je n'oublierai jamais que je dois à mes études et à mon séjour de Rome deux ou trois années plus remplies, que je ne puis le dire, d'une douceur sérieuse qui se renouvelait chaque jour, et qu'il est rare de conserver, d'une manière aussi fixe, parmi les meilleures occupations de cette vie.
Rome, 20 janvier 1842.
DE
De la plage orientale jusqu'à celle de la mer s'étendront les champs que vous réserverez comme des prémices saintes..., etle sanctuaire du Seigneur sera au milieu. (Ezéchiel, c. xlviii, v. S.)
Là seront le sentier et la route qui seront appelés la voie sainte... et ceux qui auront été rachetés par le Seigneur, se tournant vers Sion, y entreront avec des cantiques de louanges.
(IsAïe, c. xxxv, v. S et 10.)
La plupart des grandes villes, des capitales surtout, ont une signification qu'il est intéressant d'étudier. On peut faire, à leur égard, ce qu'on fait pour un simple monument, lorsqu'on cherche à reconnaître, d'après les idées et les sentiments qu'il exprime, à quel degré il concourt au but moral que tous les travaux de l'art doivent se proposer. Une capitale , abrégé monumental de l'histoire et du génie d'un peuple, peut être considérée, ordinairement du moins, comme étant, sous différents rapi. i
ports, son vieux palais, son arc de triomphe, son mausolée : là se trouve figurée, en caractères qui demandent à être interprétés, sa fidélité plus ou moins grande à la mission qu'elle devait remplir dans le gouvernement de l'humanité par la Providence. Envisagée sous cet aspect, les parties principales de la cité matérielle, où les sens ne découvrent qu un spectacle varié, se coordonnent comme parties d'un lout moral, visible à l'intelligence, et c'est en ramenant ainsi les divers monuments d'une ville à une certaine unité, que l'on obtient, dans le sens élevé de ce mot, l'idée de la ville même.
Toutefois l'ensemble d'une vieille capitale présente souvent des incohérences ou même des contradictions réelles, parce que les variations, de temps en temps profondes, qui s'opèrent successivement dans les idées et les mœurs d'un peuple, finissent par être figurées simultanément dans ce qui reste de ses monuments de chaque époque. Telle est l'inévitable condition de toute ville qui ne représente pas une unité plus haute que celle d'une nation. Une seule est placée, quant à son caractère fondamental, au-dessus de cette loi. Comme cité italienne, Home offre sans doute des vestiges de variations, aussi bien que toute autre ville : mais la cité italienne n'est ici que l'accessoire , elle n'est que l'enveloppe changeante d'une autre cité qui ne varie pas. L'unité et la fixité, inhérentes à la métropole de la société religieuse la plus grande , la plus stable et la plus unie qui existe, font que ses monuments peuvent être considérés comme la réalisation successive d'un plan qui s'est déroulé de siècle en siècle,
qui, sans avoir été conçu par aucun homme en particulier, se trouvait déterminé d'avance, dans ses traits principaux, par le caractère du Catholicisme : espèce de logique toujours en action, qui a maîtrisé les pierres elles-mêmes, et qui ramène toutes les variétés monumentales de Rome à une incomparable unité. Tel est le point de vue général dans lequel nous nous sommes placé. Mais, puisqu'il consiste à considérer Rome comme formant en quelque sorte un seul monument, nous regretterions de ne pas nous arrêter quelques instants, avant de commencer cette étude, sur un certain genre d'impressions que l'on aime à recueillir, lorsqu'on va visiter quelque belle œuvre d'architecture ancienne ou moderne. Dès que vous êtes près d'elle, vous éprouvez une vraie jouissance si vous reconnaissez que le lieu où elle est située et ses alentours sont en harmonie avec son caractère propre. De pareilles observations, plus intéressantes qu'instructives, servent de prélude à des réflexions plus sérieuses, et l'on est disposé à ne pas les négliger entièrement, surtout à l'aspect d'une ville qui parle, de tant de manières, à l'imagination et au sentiment aussi bien qu'à l'intelligence. Toutes nos facultés éprouvent alors le besoin de s'exercer de concert, chacune dans son genre. L'imagination s'efforce de découvrir d'abord une espèce de cadre dans lequel les vérités positives viendront se placer. Lorsque les aperçus qu'elle suggère ne sont ni tout à fait dépourvus de charmes pour le sentiment, ni évidemment fantastiques aux yeux de la raison, celle-ci se montrerait trop sévère, en dédaignant de recevoir les confidences de cet
instinct qui cherche des harmonies secrètes entre les ouvrages des hommes et les aspects de la nature. Il rencontre de temps en temps si juste, que les esprits les plus froids ne peuvent s'empêcher d'admirer ce qu'ils appellent de magnifiques jeux du hasard. Pour moi, j'aime à croire que, si ces harmonies sont des caprices, ce sont de beaux et sages caprices de la Providence1, qui a prédestiné les grands lieux aux grandes choses.
Lorsque, en contemplant Rome des hauteurs de Frascati ou d'Albano, on se demande quelle est la situation physique qui correspondrait le mieux à sa destination spirituelle, on est toujours ramené, ce semble, à rêver pour elle à peu près ce qui est, du moins quant aux traits fondamentaux de cette situation même. Si Rome était placée sur le sommet d'un rocher, cette position de citadelle conviendrait-elle bien à la capitale du pacifique empire de la foi et de la charité? Dans l'intérieur d'une vallée, son horizon physique serait étroit, tandis que son horizon moral embrasse le monde. Une plaine immense, uniforme, sans encadrement, sans limite pour le regard, aurait quelque chose de trop elfacé et de trop vague pour une ville dont le caractère est si saillant, si tranché. Si, au contraire, cette plaine se trouvait entrecoupée par des champs fleuris, des bosquets ou d'autres accidents qui ne seraient que gracieux, l'austère et majestueuse cité aurait une ceinture trop riante. Il est difficile enfin de se figurer Rome clouée à un port de mer : ce voisinage,
4 Ludens in orbe terrarum. Prov., vin, 31.
criard et agité, serait tout à fait en désaccord avec le calme dont elle a besoin.
Sa situation laisserait donc beaucoup à désirer, si elle était caractérisée, d'une manière prédominante, par la proximité de la mer, par une plaine ou par des montagnes. Mais une participation à ces principaux aspects de la nature forme une combinaison heureuse, qui s'harmonise admirablement avec la mission providentielle de cette ville. Dans les temps primitifs, les races guerrières se retranchaient dans les rochers, les races agricoles s'établissaient dans les plaines, les races commerçantes suivaient de préférence les bords de la mer. La ville, qui travaille à réunir tous les peuples dans l'unité de la foi, touche à ces trois foyers primitifs de la division des peuples. De la plaine où elle repose sur un lit de collines, Rome voit se déployer, à l'Orient, un amphithéâtre de montagnes magnifiques, dont les extrémités se prolongent à l'Occident vers la mer, et, du haut de ses dômes, elle voit aussi briller à l'horizon cette belle Méditerranée, comme la barrière argentée de ce grand cirque
De pareilles observations intéressent peu les géomètres et les érudits, mais elles préoccupent les artistes, et, puisque Rome chrétienne s'est toujours fait gloire de protéger les arts, il n'est pas indifférent que sa silualion même fournisse à eux qui les cultivent des tableaux qui font penser.
La campagne romain»', qui leur plaît aussi pour la même raison, doit toutefois être considérée préalablement sous d'autres aspects. Il faut d'abord ôter l'équivoque de cette dénomination, que l'on
emploie pour désigner tantôt cette vaste étendue de pays qui se prolonge jusqu'à Terracine, tantôt quelques milles seulement autour de Rome. Lorsque, en prenant ce mot dans le premier sens, on considère cette campagne sous le double rapport de la production et delà population, on est exposé à tomber dans des jugementspeuréfléchis.Quelquesvoyageurs, qui font une apparition de trois mois dans un hôtel de Rome, tranchent toutes les questions relatives au mode de culture avec une assurance au moins étonnante. Ils pourraient peut-être recevoir, à cet égard, une leçon de l'écrivain de ce siècle, qui, comme économiste et comme administrateur, a fait l'étude la plus approfondie de la campagne romaine, pendant qu'il a exercé les fonctions de préfet du Tibre à l'époque de l'occupation française. « Au premier aspect, une si mince part faite à la culture semble justifier les reproches de paresse adressés aux Romains; mais, lorsqu'aux premières pluies d'octobre on voit ces immenses champs revêtus de verdure offrir à d'innombrables troupeaux une herbe épaisse, croissant à travers les chaumes
< arides, l'automne et l'hiver enfin se parer de ( toute la fraîcheur du printemps, on comprend ( comment les Romains se contentent d'un mode
< d'exploitation si séduisant. Quel peuple, recevant
< de la nature le bienfait de productions spontanées ( si abondantes, ne serait pas enclin à en jouir sans ( demander à une culture plus pénible des dons plus ( riches peut-être, mais plus incertains l ? »
Si les avantages d'un autre mode de culture sont
1 Eludes statistiques sur Rome, par M. deTournon,t. I,p. 273.
INTRODUCTION. i
douteux, il n'en est pas de même des funestes effets que l'insalubrité du territoire fait subir à la population, d'ailleurs peu nombreuse, dispersée dans ces immenses prairies. Leur assainissement est une entreprise pleine de difficultés, contre lesquelles le bon vouloir des papes a échoué jusqu'ici. A partir de Sixte IV en particulier, il y a eu, à plusieurs reprises, une lutte entre les grands propriétaires, maîtres de la presque totalité du sol, qui ont exigé le maintien du système de pâturages dont l'origine remonte aux temps de l'empire romain, et l'administration papale, qui voulait introduire l'agriculture, augmenter la population et travailler à l'assainissement, trois choses qui sont étroitement liées entre elles. Sous le règne de Pie VII, des règlements, dont M. de Tournon loue la sagesse, ont été adoptés pour favoriser ce triple progrès. Le pape Léon XII a fixé les bases d'une vaste opération. Il s'agissait de transporter dans cette campagne une population d'environ cent mille hommes, divisée en cent bourgs. Le gouvernement obligeait les propriétaires à livrer les fermes à une compagnie par baux emphytéotiques, en mê^ie temps qu'il leur garantissait leurs revenus. L'opposition que cette mesure rencontrait eût été vraisemblablement surmontée, si elle n'eût été appuyée par des influences étrangères. Comme on ne devait pas songer à dépeupler une partie de l'Etat pour en peupler une autre, il était nécessaire de s'adresser aux pays catholiques qui pouvaient fournir des migrations volontaires : l'intervention d'une diplomatie jalouse arrêta l'exécution de cette belle et salutaire entreprise.
En présence des maux auxquels elle était destinée à remédier, personne assurément n'a la pensée de sacrifier à de simples convenances morales le grand but que l'on veut poursuivre à travers des obstacles qui ne seront pas éternels. Mais la question se modifie, lorsqu'il s'agit, non plus de cette contrée à laquelle on donne, par extension, le nom de campagne romaine, mais seulement des alentours de Rome. Les ouvriers que l'on y emploie, quand la saison en est venue, aux travaux momentanés que la récolte exige, ne sont pas obligés d'y avoir une demeure fixe : ils peuvent aisément s'y transporter soit de Rome, soit des villes et villages situés dans les montagnes. Il y a d'ailleurs plusieurs parties de ce territoire que l'on peut habiter sans de graves inconvénients : sous d'autres points on a fait des travaux partiels d'assainissement. L'insalubrité n'y a donc pas, à raison de ces diverses circonstances, les suites qu'elle entraîne inévitablement dans une vaste étendue de pays, où se trouve disséminée une population sédentaire; et comme, d'un autre côté, le système de culture a des avantages qui doivent être appréciés, suivant le témoignage impartial de M. de Tournon, nous pouvons dès lors, en attendant les développements graduels des mesures prises pour les améliorations physiques, considérer ces lieux sous un point de vue d'un autre ordre. Il ne s'agit pas ici de quelques aperçus qui peuvent intéresser la poésie chrétienne. Elle aime sans doute à remarquer que la résidence de celui à qui il a été dit : « Pais mes agneaux, pais mes brebis, » est entourée de bergers et de troupeaux : la ville qui se
sent destinée à assister aux catastrophes lugubres des derniers temps repose parmi les paisibles images de la vie patriarcale : elle ressemble, sous ces rapports, à la Bible, qui commence par la Genèse et finit par l'Apocalypse. Mais, quoi qu'il en soit de ces rapprochements et de plusieurs autres du même genre, des considérations plus importantes doivent seules fixer notre attention. Je crois qu'il est moralement utile que des foyers de population, avec tous les mouvements qu'ils entraînent, surtout dans notre siècle, ne se multiplient pas aux portes de Rome. Il est de fait que nulle capitale n'a des alentours aussi éminemment favorables à la méditation, à la prière, aux pensées graves et solennelles, et il est bon que Rome se distingue, à cet égard aussi, des capitales mondaines. Cette. banlieue en repos, qui a la majesté du désert sans en avoir l'âpreté, et dans laquelle on ne rencontre guère que des troupeaux, des aigles et des tombeaux, ce cimetière, mélancolique et nu, des agitations et des pompes de l'ancienne Rome, cette solitude de prairies qui, en interceptant les bruits du monde autour de la ville sainte, enveloppe, comme il convient, de silence et de paix ce grand cloître de la chrétienté, sont aimés de tous ceux qui viennent séjourner à Home avec le désir et le bon goût de mettre leurs pensées, leurs sentiments et leur genre de vie en rapport avec le caractère d'une ville qui est éminemment la cité de l'âme. Ils regretteraient que la campagne romaine vînt a subir des transformations qui Uniraient, après un temps plus ou moins long-, par en faire une arène de manufactures : ce qui doit arriver,
d'après la tendance de la civilisation moderne dans sa partie matérielle, aux alentours d'une capitale, lorsque les travaux de l'agriculture y entretiennent une population nombreuse et toujours croissante.
11 ne faut pas raisonner de Rome comme d'une autre ville : ses convenances sont d'un ordre tout à fait à part. La ville théologique a besoin, comme un monastère, d'avoir autour d'elle un enclos paisible : la ville hospitalière, qui tient à offrir toutes les grandes infortunes, à celles du cœur comme à celles du trône, une retraite pleine de majesté et de tendresse, la ville des ruines, qui n'a pas seulement des musées, mais qui elle-même est un musée gigantesque, serait très-mal à l'aise, très-sottement assise dans l'atmosphère enfumée et bruyante de Birmingham et de Manchester. L'entourage des villes, comme celui des personnes, a une importance morale qu'on ne saurait méconnaître : il y a désordre, s'il n'est pas en harmonie avec leur caractère. Cela est vrai surtout de Rome, qui est bien moins la capitale d'un Etat que la métropole d'une société religieuse répandue par toute la terre. Si ses alentours ont physiquement quelque chose d'exceptionnel, c'est qu'elle est elle-même une exception morale entre toutes les villes du monde. Il ne faut pas tout mesurer à la mesure de l'utile matériel, même dans l'empire de la matière : on n'a pas écouté ceux qui proposaient de supprimer le parc de Versailles pour y planter des pommes de terre. L'industrie, qui a le globe devant elle, pourra bien se passer de bouleverser, d'une manière irréparable, le parc de Rome. Le monde est grand, et Rome est unique.
La campagne romaine possède aussi, à un haut degré, un autre genre d'intérêt que celui qui résulte de la disposition des lieux. L'histoire lui a prodigué les souvenirs vénérables, comme la nature les beaux aspects. Je ne veux point parler ici de la célébrité que lui donne l'histoire de la Rome ancienne: les enfants eux-mêmes savent qu'il n'y a pas, dans toute cette campagne, une motte de terre qui ne soit illustre. Je parle de son intérêt chrétien, aussi peu connu, du moins avec quelques détails, de la plupart des étrangers, que l'autre leur est familier. Le voyageur qui traverse pour la première fois la campagne romaine peut, en consultant son manuel, reconnaître et nommer une foule de lieux qu'il a déjà vus dans les annales de la république et de l'empire : les pèlerins chrétiens ont le regret d'attendre encore, mais, j'ai lieu de l'espérer, n'attendront pas longtemps leur itinéraire sacré. Les traits historiques que les diverses époques du Christianisme lui fourniront sont trop nombreux pour que je puisse en présenter, dans un chapitre, un simple abrégé : j'indiquerai du moins quelques stations de ce pieux voyage, qu'un écrivain distingué se propose de rendre facile à tous ceux qui, en visitant les environs de Rome, voudront en parcourir à la fois les sentiers et les souvenirs.
Les premières tracos chrétiennes qu'on aime à y rechercher sont celles de saint Pierre et de saint Paul, qui louchèrent le sol de la campagne romaine, le premier vers l'an 44, le second, l'an 59 de noire ère. A partir de leur arrivée, les bases de la grande régénération ont été posées dans la ville même, en
qui se résumaient alors les destinées du monde. C'est à eux qu'on peut appliquer, avec plus de justesse, ce que le poëte a dit d'un conquérant : « Ja- « mais le pied d'un mortel n'a imprimé sur la terre « une plus forte trace, et leur pied s'est arrêté là. » Saint Pierre était parti d'Antioche, accompagné de plusieurs de ses disciples. Outre saint Marc, les Actes des martyrs nomment quelques-uns de ses compagnons, entre autres, Rufus, Pancrace et Marcien, qui ont été évêques, le premier, de Capoue, le second, de Tormina, le troisième, de Syracuse; Apollinaire, que l'Apôtre a mis à la tête de l'Église de Ravenne, et Martial, qu'il a chargé de porter la foi dans les Gaules. L'Apôtre s'arrêta quelque temps à Naples : cette ville a toujours gardé le souvenir du passage de saint Pierre, dont elle montre encore quelques monuments. Après y avoir fondé une Eglise, il se dirigea vers Rome. D'après un récit, il aurait voyagé par terre et à pied, et il aurait passé quelques jours dans la ville d'Atina, près des marais Pontins, sous le toit d'un de ses compatriotes, Marc de Galilée, qui fut le premier évêque de cette ville l . Mais ce récit peut se rapporter à un autre voyage de saint Pierre : il se concilie ainsi avec la tradition suivante, religieusement conservée par une des plus anciennes églises de l'Italie. Le vaisseau sur lequel il s'était embarqué en quittant Naples ayant été poussé par les vents sur les côtes de la Toscane, il a fait un séjour dans la ville <Je Pise. C'est après avoir été conduit par la Provi-
* Act. S. Marci episc. Alin., 28 apriL
dence à semer l'Évangile en deçà et au delà de la vallée du Tibre, parmi les populations de la Campanie, vieilles colonies de la Grèce, et parmi celles de l'Etrurie, vieilles colonies de l'Egypte, qu'il s'est rendu dans la capitale du monde. S'il a fait la route par terre, il a probablement suivi la voie Aurélienne, qui conduisait directement de Pise à Rome, et qui correspondait à la porte du Janicule. Dans le cas où il serait arrivé par la voie Cassienne ou par la voie Flaminienne, qui se réunissaient au pont Milvius, saint Pierre a dû entrer par la porte Flaminienne, située à peu près à l'endroit où se trouve actuellement la porte du Peuple. On peut alors conjecturer qu'il a passé près du mausolée d'Auguste, longé le champ de Mars, et traversé le pont du Janicule, aujourd'hui le pont Sixte, pour se rendre dans le quartier des Juifs, vers lequel il est vraisemblable qu'il s'est d'abord dirigé : tel était le chemin qui conduisait le plus directement de la porte Flaminienne à la région transtibérine, où ce quartier était alors placé. Si, en quittant la Toscane, il a pris la voie de mer, il a dû débarquer à Ostie, et continuer son chemin vers Rome soit en suivant la route ordinaire, soit en remontant le Tibre dans une barque qui lui rappelait son ancienne profession. Ce serait donc par le côté sud-ouest des remparts, où se trouvaient la porte Navale, située sur les bords du fleuve, et la porte d'Ostie, aujourd'hui de Saint-Paul, que l'obscur pêcheur de Galilée, sans autres armes qu'une croix invisible, lit son entrée dans la ville qu'il venait conquérir et sauver. A propos de l'arrivée de saint Pierre à Rome, un
Père de l'Eglise a fait ressortir, sous une forme dramatique, le caractère surhumain de l'entreprise qu'il venait d'accomplir. Figurez-vous cet étranger, au visage pâle et à la barbe crépue, revêtu d'une robe et d'un manteau usés par le voyage, pieds nus ou avec de pauvres sandales, se reposant un moment au milieu de ses compagnons, près de la porte Navale, par exemple, tâchant d'obtenir des renseignements sur le chemin qu'il doit suivre dans les détours de la grande ville, et se faisant nommer quelques-uns des principaux monuments qu'il découvre. De la borne où il est assis il peut apercevoir, sur le sommet du Capitole, le temple de Jupiter qui domine Rome et le monde. Pendant qu'il médite sur ce qu'il voit, un de ces chercheurs de nouvelles qui se plaisent à questionner les arrivants s'approche de lui, et il s'établit entre eux le dialogue suivant :
Le païen. — Etranger, pourrais-je savoir quelle affaire t'amène à Rome? Je serais peut-être en état de te rendre quelque service.
Pierre. — Je viens y annoncer le Dieu inconnu, et substituer son culte à celui des Démons.
Le païen. — Vraiment ! mais voilà quelque chose de très-nouveau, et j'aurai grand plaisir, tout à l'heure, à raconter ceci à mes amis en me promenant avec eux dans le Forum. Si tu le veux bien, causons un peu : dis-moi d'abord d'où tu viens? quel est ton pays?
Pierre. — J'appartiens à une race d'hommes que vous détestez, que vous méprisez et qui ont été chassés de Rome ; mais on leur a permis d'y revenir.
Mes compatriotes, à ce qu'on m'a dit, ne demeurent pas loin d'ici, le long du Tibre : je suis Juif.
Le païen. — Mais tu es peut-être un grand personnage dans ta nation?
Pierre. — Regarde ces pauvres mariniers qui se tiennent là, tout près de nous, sur le bord du fleuve : je suis de leur métier. J'ai passé une bonne partie de ma vie à prendre des poissons dans un lac de mon pays, et à raccommoder mes filets pour gagner mon pain. Je n'ai ni or ni argent.
Le païen. — Et, depuis que tu as quitté ce métier, tu t'es sans doute appliqué à l'étude de la sagesse, tu as fréquenté les écoles des philosophes et des rhéteurs, tu comptes sur ton éloquence?
Pierre. — Je suis un homme sans lettres.
Le païen. — Jusqu'ici, je ne vois rien de bien rassurant pour ton entreprise : il faut donc que le culte de ce Dieu inconnu dont tu parles soit bien attrayant par lui-même, pour pouvoir se passer ainsi de toute espèce de recommandation?
Pierre. — Le Dieu que je prêche est mort du dernier supplice sur une Croix, entre deux voleurs.
Le païen. — Et que viens-tu donc nous annoncer de la part d'un Dieu si étrange?
Pierre. — Une doctrine qui semble une folie aux hommes superbes et charnels, et qui détruit tous les vices auxquels cette ville a élevé des temples.
Le païen. — Quoi! tu prétends établir cette doctrine à Rome d'abord, et ensuite dans quels pays?
Pierre. — Toute la terre.
Le païen. — Et pour longtemps?
Pierre. — Tous les siècles.
Le païen. — Par Jupiter! l'entreprise a quelque difficulté, et je crois que tu aurais besoin de commencer par te faire de puissants protecteurs, pour n'être point arrêté à ton début; mais je n'imagine pas que tu comptes les Césars, les riches, les philosophes parmi tes amis ?
Pierre. — Les riches, je viens leur dire de se détacher de leurs richesses; les philosophes, je viens captiver leur entendement sous le joug de la foi; les Césars, je viens les destituer du Souverain Pontificat.
Le païen. — Tu prévois donc qu'au lieu de se déclarer pour toi ils se tourneront contre toi et tes disciples, si tu en as? Que ferez- vous alors?
Pierre. — Nous mourrons.
Le païen. — C'est, en effet, ce qu il y a de plus vraisemblable dans tout ce que tu viens de m'annoncer. Etranger, je te remercie; tu m'as fort diverti. Mais en voilà assez pour le moment ; je f entendrai un autre jour . Adieu. — Pauvre fou! C'est pourtant dommage; car il m'a l'air d'un assez brave homme.
Les réalités que ce dialogue exprime ne sauraient être nulle part plus vivement comprises qu'à Rome. Les grands débris de la métropole impériale du monde païen y retracent, non pas seulement à votre raison, mais à vos sens mêmes, les obstacles qui devaient, humainement parlant, faire échouer l'entreprise de saint Pierre, tandis qu'un seul coup d'œil, jeté sur la Croix qui brille au sommet du Capitule, vous en révèle l'accomplissement. Du reste,
si l'AriMre n'a pas eu un pareil entretien, il n'est pas douteux, ce semble, que des conversations, semblables quant au fond, n'aient eu lieu entre quelques chrétiens et quelques païens du Ier siècle. Sous ce point de vue, ce dialogue, sans être une vérité historique, est un fait dont on peut dire : Je l'ignore, mais je l'affirme.
L'arrivée de saint Pierre à Rome est devenue, par ses suites, un événement si solennel, que, malgré les incertitudes sur le point précis de son entrée, il n'était pas sans intérêt de marquer, dans l'enceinte des murailles de la ville, les trois ou quatre endroits par l'un desquels il a dû passer. On connaît mieux la route suivie par saint Paul, après son départ de Pouzzoles dans la Campanie : les Actes des Apôtres fournissent à cet égard quelques indications précises : « Nous nous dirigeâmes vers Rome ; les frères « de cette ville, l'ayant appris, vinrent à notre ren- « contre jusqu'au forum d'Appius et aux Trois Ta- « vernes. Paul, les ayant vus, rendit grâces à Dieu, « et en prit confiance 4. »
Le forum d'Appius était à cinquante et un milles tic Rome, dans les marais Pontins, près d'Antium : il n'en reste aucun vestige. Les Trois Tavernes étaient situées au delà d'Aricie et en deçà du forum d'Appius, à dix-sept milles de l'une et à dix-huit de l'autre, d'après Yltinéraire d'Antonin. Plusieurs antiquaires ont pensé qu'elles se trouvaient dans l'endroit qu'occupe aujourd'hui la ville de Cisterna. D'autres les placent à Civitona, et par conséquent
4 Act. Apost., xxvm, 14 et 15.
plus près d'Aricie. Le récit de saint Luc semble supposer que deux réunions de chrétiens vinrent audevant de saint Paul : l'une se serait avancée jusqu'au forum d'Appius, l'autre se serait arrêtée aux Trois Tavernes. S'il n'y en avait eu qu'une, l'écrivain sacré n'eût fait mention que du premier de ces lieux, qui eût été le seul point de rencontre; il n'aurait eu, ce me semble, aucune raison de marquer aussi les Trois Tavernes qui étaient plus rapprochées de Rome. Ce fut peut-être pour ne pas attirer l'attention par un concours trop nombreux que ces chrétiens jugèrent à propos de se séparer ; peutêtre aussi voulurent-ils témoigner à saint Paul plus de vénération, en se plaçant à différents endroits sur sa route, comme il était d'usage de le faire lorsqu'on allait à la rencontre de quelque grand personnage. La venue de ces députés de l'Église romaine donna, comme le passage cité tout à l'heure nous l'apprend, beaucoup de consolation à saint Paul. Ils s'entretinrent, sans doute, chemin faisant, des progrès de la foi et de la puissance de l'idolâtrie dans son centre. Les lieux qu'ils traversaient disaient eux-mêmes beaucoup de choses. L'Apôire passa au pied du mont Albain, aujourd'hui Monte- Cave, qui avait été le plus ancien foyer du paganisme romain. A quelque distance de la ville et jusque près des portes, la voie Appienne, que Paul suivait avec son cortège, était garnie, à droite et a gauche, de tombeaux fameux; le Christianisme n'avait pas encore les siens, mais Néron était prêt, et les Catacombes allaient commencer. Entre le sépulcre de Cécilia Mélella et celui de la famille
des Scipions, saint Paul chemina le long d'un souterrain qui devait devenir, quelque temps après, le plus vaste cimetière des martyrs. Un peu plus loin, les bruits de la grande Babylone se firent entendre ; les remparts, les temples, apparurent. Sur les bords. de la route, tout près des murs de la ville, se trouvaient, d'un côté, le temple du dieu de la Guerre avec ses cent colonnes; de l'autre côté, le temple de la Tempête. L'Apôtre passa au milieu, plein de confiance en celui qui renverst et qui r'difie; et il entra dans Rome par la porte Capène1. Voilà du moins l'itinéraire que l'on peut déduire des renseignements contenus dans les Actes des Apôtres. On voit encore, non loin de l'église de Saint-Sébastien hors des murs, quelques restes de ce vieux pavé de la voie Appienne, que le pied de saint Paul a touchés. Ceux qui visitent ces lieux feront bien de ne pas oublier ces pierres.
Si nous pouvons reconnaître à quelque degré, soit par des conjectures, soit par des indications certaines, les premières traces des apôtres dans la campagne de Rome, nous pouvons y suivre aussi leurs derniers pas. Une tradition, aussi ancienne qu'elle est touchante, nous montre, à une petite distance des remparts, sur la voie Appienne, l'endroit où saint Pierre, fuyant pendant la nuit, s'arrêta tout à coup. Il avait vu apparaître Jésus-Christ, qui entrait dans la ville. Pierre, en sortant de Rome, ne voulait pas s'éloigner de la Croix, comme il l'avait fait,
* D' indi venendo crediamo che per la via e porta Appia, ora detta di S. Bastiano entrasse nella città. Martinelli, Prirh. trof. délia croce, p. 31.
avec presque tous les autres disciples, lorsqu'elle était sur le Calvaire. La recommandation du divin Maître sur la fuite dans les persécutions était présente à sa mémoire1, il n'avait consenti à se soustraire pour quelque temps au martyre qu'à la demande des chrétiens qui l'avaient supplié de vivre encore pour eux, et, comme il fuyait par charité, il suivait le Sauveur, même en fuyant 2. Il s'empressa donc de lui demander : Seigneur, où allez-vous ? se ressouvenant peut-être du reproche que Jésus avait fait à ses disciples lorsqu'il leur avait dit : « Je vais « à celui qui m'a envoyé, et nul d'entre vous ne « me demande : Où allez-vous? » Pierre entendit aussitôt le Christ lui dire : « Je vais à Rome pour y être crucifié de nouveau. » Il comprit, et rentra dans Rome pour sortir de ce monde.
La petite église, située en cet endroit, est une station particulièrement aimée de ces âmes qui, après avoir été déjà éprouvées par la souffrance, pressentent que des tribulations encore plus dures les attendent là où la voix de Dieu, le devoir les rappelle. La Rome païenne, qui préparait le martyre à saint Pierre, est une figure du monde. Ces
* Cum persecuti vos fuerint in una civitate, fugite in aliam. Matth., xx, 23.
2 Quamvis esset cupidus passionis, taraen contemplatione populi precantis inflexus est ; rogabatur enim ut ad instituendum et confirmandum populum se reservaret. Quidmulta? Nocte muros egredi cœpit, et videns sibi in porta Christum occurrere, urbemque ingredi, ait: Domine, quo vadis? Respondit Gbristus : Venio ilerura crucifigi, etc. S. Ambros., Serm. contr. Auxent., n. 13. Patr. lat., t. XVI, p. 1011.
âmes voudraient fuir loin de lui dans une retraite paisible, mais qu'elles prennent courage : si elles sont forcées d'y retourner avec la croix, c'est le Sauveur qui la portera devant elles. Seigneur, où allez-vous ? question de tous les temps, que la foi et l'amour adressent à Dieu, lorsqu'il nous dit de le suivre à travers les mystérieuses ténèbres de la douleur. Une méditation sur ces paroles, faite dans la chapelle qui en garde la mémoire toute vive, a rendu de la force à bien des cœurs qui en avaient besoin, et je ne comprends pas la triste théologie de quelques écrivains, qui, en attaquant la réalité historique de ce récit, sont allés jusqu'à en méconnaître la beauté morale1.
Sur la voie d'Ostie, une inscription, encadrée entre deux colonnettes avec un bas-relief, indique aux passants le lieu où l'on croit que saint Pierre et saint Paul se sont séparés, lorsqu'on les menait au martyre. Cette scène d'adieux fraternels fait un heureux effet parmi les souvenirs qui entourent le berceau de l'Eglise romaine. Rome païenne a été fondée par deux frères, dont l'un a égorgé l'autre. La ville, qui devait régner sur le monde par le glaive, a été marquée originairement de la même tache de sang que la première ville de guerre construite par Gain, le père de la race des géants. Rome chrétienne a eu pour fondateurs deux hommes qui
* Illud (miraculum) quamvis nec ipsum quidem pro certo babendum esse pronuntiem, baud tamen taie est ut qui illi fidem prsestant, blaspherai dici possint, sicuti eos temere appellavit Velenus. Petr. Franc. Foggini, Dissert, de loco tempore et causis martyrii D. Pétri.
étaient pacifiques comme Abel, l'aîné de la race des justes, qui étaient plus frères par l'âme qu'on ne l'est par la chair, qui sont morts de la même mort, du même dévouement, aux portes de la même ville, la même année, le même jour, et plus tard, comme nous le dirons, leurs ossements ont été mêlés ensemble ; ces deux frères n'ont pas été divisés même dans la mort1. L'antique fratricide a été remplacé par une fraternité divine, qui a présidé à la seconde naissance de Rome, destinée désormais à répandre par toute la terre, avec l'Evangile, le dogme et le sentiment de la fraternité humaine. La tradition, qui nous montre l'endroit où ces fondateurs de Rome chrétienne se sont embrassés avant de mourir, ajoute un dernier trait à ces analogies.
L'inscription qui la rappelle met dans la bouche des deux apôtres quelques paroles d'adieux, empruntées à une lettre publiée sous le nom de Denys î'Aréopagite 2. Cette citation doit être considérée bien moins comme un récit historique que comme l'expression des sentiments qui ont dû se trouver,
1 In morte quoque non sunt divisi. Reg., lib. II, c. i, v. 23.
2 In questo luogo si separarono S. Pietro e S. Pavolo andanclo al martirio e dice Pavolo a Pietro :
La pace sia con teco fundamento Délia Chiesa e pastore di tutti Li agnelli di Christo.
E Pietro a Pavolo :
Va in pace predicatore dei buoni E guida de la salute dei justi.
(Dionysius ïn Ejiistola ad Timollimm.)
sinon sur leurs lèvres, du moins dans leurs cœurs, au moment de la séparation; car l'écrit d'où ce passage est tiré a trop peu d'autorité pour qu'on y ajoute foi. Mais la croyance, qui place en cet endroit leurs adieux, se soutient en quelque sorte d'elle-même : plusieurs circonstances topographiques' induisent à penser que ce lieu n'a pas été déterminé arbitrairement ou d'après de simples probabilités. Saint Pierre et saint Paul ayant été conduits au supplice dans deux directions opposées, l'un sur le Janicule ou au Vatican, l'autre aux eaux Salviennes, il eût été naturel d'imaginer qu'au sortir de la prison du Capitole, leur escorte ne les avait laissés marcher ensemble que jusqu'à l'endroit où il fallait les séparer pour faire directement les deux trajets. Il suffit d'un coup d'œil sur un plan de Rome et de ses alentours pour voir que ce point de séparation n'eût pas été plus loin que le pont Palatin, aujourd'hui/voute Rotto. L'endroit quela tradition assigne est, au contraire, à une distance très-considérable de la route que les conducteurs de saint Pierre avaient à suivre. Si l'on n'eût consulté que la vraisemblance, les conjectures se fussent donc dirigées vers un autre point, et il semble, par conséquent, que le souvenir des adieux de saint Pierre et de saint Paul n'est resté attaché à cette place que parce qu'une tradition très-ancienne l'y avait positivement fixé.
Quant à la tradition relative à la fuite de saint Pierre, le témoignage de saint Ambroise, qui nous Ta transmise, concorde avec des souvenirs consignés dans quelques documents des premiers siècles. Les
24 CHAPI1RE I.
œuvres d'Origène * fournissent un passage qui fait allusion à un récit du même genre. Les Actes île saint Paul, auxquels ce passage se réfère, sont, il est vrai, apocryphes, et ils attribuent cette vision à cet apôtre, qui, d'après une autre ancienne légende, avait pris la fuite avec saint Pierre. Il n'en résulte pas moins que cette croyance avait déjà cours dans la première moitié du ine siècle, qui n'était séparé que par 140 ans environ de l'année où les deux apôtres ont été martyrisés. Les Actes des saints Processus et Martinien confirment aussi cette tradition. Suivant ces Actes, l'Apôtre avait fui, après s'être échappé de la prison Mamertine, tandis que, selon saint Ambroise, sa fuite avait eu lieu avant qu'il fût enfermé dans ce cachot. Mais cette différence, loin d'infirmer son récit, peut faire croire que le saint docteur avait puisé ses renseignements à une autre source : ce concours de témoignages, qui semblent d'origines diverses, forme une preuve plus forte que si l'un d'eux n'eût été que la dérivation de l'autre. Il faut d'ailleurs que cette tradition ait été accréditée dès cette époque, pour que ce Père de l'Eglise l'ait alléguée hardiment dans un discours dirigé contre un des chefs de l'arianisme2.
1 Quod si cui placet admittere quod in Actis Pauli scriptum est, tanquam a Salvatore dictura : Denuo debeo crucifigi. Origen. , in Joan., t. XX, n. 12. Pat. Grec, t. XIV, p. 599.
2 Ces mots in porta, qui se trouvent dans le texte cité précédemment, ne sauraient fournir une objection contre l'endroit que la tradition indique. Saint Ambroise songeait bien plus à rapporter l'événement qu'à en marquer la place avec une pré-
Mais, lors même que ces deux traditions locales sur la fuite de saint Pierre et les adieux des deux Apôtres ne se seraient conservées, pendant un laps de temps très-long-, que dans la croyance populaire, ceux qui les traiteraient avec légèreté me paraîtraient faire preuve d'irréflexion. Si elles ne remontaient pas, en effet, au premier âge, il serait difficile d'imaginer comment, après plusieurs siècles, alors que les lieux dont il s'agit auraient été sans monument, sans intérêt, sans nom, on aurait tout à coup improvisé en leur faveur un souvenir antique. N'est-il pas, au contraire, bien naturel de penser que les chrétiens de Rome contemporains de saint Pierre et de saint Paul ont dû noter ces lieux dans leur respect et dans leur mémoire, et qu'ils les ont signalés à la piété de la génération qui suivait? Pendant l'époque des persécutions, où l'on recueillait avec tant de soin tous les exemples qui étaient une exhortation au martyre, ces derniers épisodes de la vie des deux Apôtres de Rome ont sans doute figuré souvent dans les anecdotes que se racontaient les Chrétiens, quand ils abrégeaient, par de sublimes causeries, la longue veillée des catacombes. Et lorsqu'en conduisant leurs frères au supplice ou au cimetière, ils rencontraient ces lieux et ces souvenirs, n'en faisaient-ils pas la remarque, comme nous la ferions aujourd'hui? Ces deux endroits se trou-
cision géométrique. Ce lieu est si près des remparts, qu'on peut dire qu'il est à la porte delà ville. D'ailleurs saint Pierre avait commencé à sortir des murs, muro egredi cœpit : ce qui semble prouver que l'expression dont il s'agit désigne seulement la proximité de la porte.
vaient sur des chemins très-fréquentes par les premiers fidèles, car la voie d'Ostie conduisait au cimetière de Lucine, dans lequel saint Paul avait été inhumé, et la voie Appienne était celle que l'on suivait pour aller au cimetière de Calixte, dont les vastes souterrains ont été, pendant un temps assez long-, le principal rendez-vous des chrétiens, soit vivants, soitmorts. Ils passaient et repassaient journellement à la place même où saint Pierre s'était arrêté dans sa fuite. Ces souvenirs, une fois bien enracinés dans la vénération publique, se sont encuite rajeunis de siècle en siècle par la dévotion qu'ils inspiraient. En fait de traditions locales, le peuple laisse se perdre celles qui lui sont indiiïerentes ou qui ne correspondent qu'à des préoccupations passagères ; mais lorsqu'elles intéressent ses sentiments profonds et permanents, sa mémoire est tenace et longue, à moins que des causes étrangères ne viennent l'affaiblir : ce qui arrive en particulierlorsque des érudits, s'étant persuadés, d'après quelques textes plus ou moins bien interprétés, que l'ancienne opinion se trompe, parviennent à faire ériger en conséquence une pierre, une colonne, un emblème commémoratif quelconque, dans le lieu où ils croient avoir découvert que l'événement s'est passé. L'aspect de ce monument peut finir, à la longue, par troubler les souvenirs populaires. Mais il est souvent bien plus difficile d'expliquer pourquoi certains renseignements très-intéressants se sont perdus, qu'il ne le serait de concevoir pourquoi ils se seraient conservés. Les traditions orales, relatives à des faits et à des lieux, occupent une grande
place dans la vie domestique du peuple, qui concentre en elles l'intérêt que la classe lettrée disperse dans les livres. Elles se transmettent plus facilement encore de génération en génération, lorsque les souvenirs, conservés sous le toit de chaque famille, ne sont eux-mêmes que des parties ou des accessoires d'un grand souvenir historique perpétuellement rappelé par des monuments et par des usages publics. Telles sont les deux traditions dont nous venons de parler. Toute la Rome chrétienne est pleine de saint Pierre et de saint Paul : leur mémoire, toujours présente, a fait participer à sa durée diverses réminiscences de détail, liées avec elle, à peu près comme un édifice communique aux inscriptions sculptées sur ses murs quelque chose de sa solidité. J'ai cru devoir, dès à présent, signaler le caractère de certaines traditions locales, parce que l'occasion d'appliquer des observations de ce genre à quelques particularités de Rome se rencontre assez souvent sur cette terre des souvenirs. Reprenons maintenant notre course historique dans la campagne romaine.
Pendant les trois premiers siècles, son histoire offre une teinte uniforme et lugubre. Partout des scènes de torture et de mort. D'abord les cimetières souterrains, qui furent établis la plupart hors des murs de la ville, font partie de cette campagne. En second lieu, les chrétiens destinés au supplice étaient souvent conduits à une assez grande distance de Rome ; enfin la persécution, dont elle était le foyer le plus actif, sévissait avec une intensité particulière dans les bourgades et les villes qui rece-
vaient immédiatement, à raison de leur proximité, l'impulsion donnée par la capitale de l'empire. Je nomme seulement quelques points situés de distance en distance autour de la banlieue de Rome : le Port-Romain, où la mémoire du martyre de saint Hippolyte, son évêque, se rattache au puits célèbre dans lequel il a été précipité ; le lac Sabatin ; Centumcelles , aujourd'hui Civita-Vecchia ; Falérie , dans le pays des Falisques, le territoire des Sabins; Nomentum ; Tibur, où sainte Symphorose confessa la foi devant la villa d'Adrien avec ses sept fils, dont le souvenir s'est perpétué particulièrement dans un endroit de la voie Tiburtine, vulgairement nommé aux Sept Frères ; Gabies, sur la voie Prénestine ; Ferentinum des Herniques ; Ostie, où le théâtre, les flots de la Méditerranée et ceux du Tibre ont vu périr plusieurs chrétiens illustres1. Les Martyrologes ne font, que je sache, aucune mention de la montagne voisine du lieu où fut Albe, et sur laquelle est aujourd'hui situé Albano; une découverte récente a suppléé à ce silence. Près de cette grande ruine énigmalique, qui frappe les yeux de tous les voyageurs à la sortie de cette ville du côté d'Aricie, et qui paraît remonter à une époque très-reculée de l'histoire de Rome, on a trouvé, dans des Cala-
1 Voyez, sur ces différents lieux, le Martyrologe et les Actes des 7nartyrs relativement aux saints suivants, entre autres : Hippolyte, évêque de Port-Romain, et ses compagnons. — Marcien et Macaire, Secondien, Marcellin et Verien, — Hyacinthe, Alexandre et Tiburce, — Prime et Félicien, — Symphorose, etc., — Primitivus, — Amhroise, Eutychius, — Aure, etc.
combes attenant à l'église de la Stella, de vieux ossements avec les signes du martyre. Nous devons croire aussi, d'après les indications générales fournies par les annales chrétiennes des premiers siècles, que d'autres rangs de tombeaux sacrés et inconnus garnissent, sur plusieurs points, les frontières souterraines de cette étendue de pays que la vue embrasse du haut de la tour du Capitole. Des montagnes de la Sabine jusqu'aux limites de la plaine bornée par la mer, cette campagne, devenue une espèce d'arène que ces gladiateurs de Ja vérité et de la justice ont arrosée de leur sang, semble être, pendant tout ce temps, un immense Cotisée.
Bientôt son aspect change : après le signe céleste, présage de la victoire de Constantin sur Maxence au pont Milvius, la campagne romaine paraît éclairée d'une douce lumière. Le premier souvenir entièrement pacifique semble descendre d'une montagne que l'on aperçoit toujours, quelque route que l'on suive en arrivant à Rome. Le voyageur qui n'a pas entièrement perdu ses rémii "scences classiques ne manque pas, en voyant pour la première fois le mont Oreste, autrefois le Soracte, de citer la strophe d'Horace qui le représente se dressant, sous une épaisse enveloppe de neige, audessus des rivières gelées et des forêts souffrantes1. Un poète chrétien aimerait mieux rattacher au Soracte l'idée du printemps, car la scène dont il vit le commencement marqua le terme du long hiver des
1 Vides ut alta stet nive candidum Soracte, etc. Od., 1. I, 9-
persécutions. Le pape saint Sylvestre s'y était retiré l à une époque où il n'était pas encore certain qu'il put résider à Rome en sûreté. Quelques prêtres de son clergé l'y avaient suivi, et il vivait avec eux dans les cavernes de cette montagne. Un jour il aperçut des hommes armés qui en gravissaient les sentiers escarpés, et qui semblaient chercher quelqu'un dans ce désert. Une pareille visite en un pareil lieu lui fit penser qu'on venait lui apporter la couronne du martyre. Il dit aux prêtres qui étaient avec lui : « Voici le temps favorable, voici le jour « de salut2. » Cette troupe de soldats le conduisit à Rome auprès de l'empereur Constantin, et, peu de temps après, le réfugié du mont Soracte habita le palais impérial de Latran. Lorsque saint Sylvestre, au sortir de sa conférence avec Constantin, certifia aux chrétiens de Rome que tous les nuages des persécutions étaient dissipés, le peuple de Dieu put s'écrier, en regardant le Soracte : « Qu'ils « ont été beaux sur les montagnes les pieds de celui « qui, après y avoir prié pendant les mauvais « jours, vient d'en descendre pour annoncer la paix, « pour dire à Sion : Votre Dieu régnera 3. » Reaucoup
i Ne forte autem vetustatis reverentia vel immemor recentium vel contemptor appaream, latuit in Soractis monte Silvester..., loco consonura nomen habens. F. Petrarcha, de Vita solit., 1. II, sect. m, c. i.
2 At ubi a militibus se conventum vidit, credidit se ad martyrii coronam evocari, et conversus ad clerum omnera qui cum eo erat, dixit : Eece nunc tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis. Art. S. Silvest. ex Hadrian. Pap. Litt.
3 Quam pulchri super montes pedes annuntiantis et prœdi-
d'autres légendes, trop négligées, reposent dans les cavernes, les cellules, les églises du Soracte : son histoire serait, à elle seule, pleine d'intérêt. Les souvenirs de Carloman *, fils de Charles Martel, de l'empereur Henri V 2, de Barberousse 3 et d'autres^ personnages plus ou moins fameux que des motifs bien divers y ont conduits, s'entremêlent aux récits des paisibles solitaires, qui ont fait de cette montagne la vieille Thébaïde de la campagne romaine. Le plus renommé de ces religieux est saint Nonnose, dont saint Grégoire le Grand parle dans ses dialogues. Ses reliques, qui avaient été transportées en Bavière pendant le moyen âge, n'ont été ramenées que longtemps après dans leur ancienne sépulture. On choisit, pour les replacer au sommet du Soracte, une journée de printemps, et, à cette occasion, le bon chroniqueur qui nous a conservé ces détails a fait naïvement, dans sa prose, la contre-partie des vers d'Horace sur l'aspect glacé de cette montagne : « Il convenait, dit-il, d'y re- « porter ce lis de pureté dans la saison des fleurs a et des parfums ; car ce retour annonçait au
cantis pacem, annuntiantis bouum, prsedicantis salutem, dicentis Sion : Regnabit Deus tuus. Isaï, c. lu, v. 7.
1 Eginhard in Vita Carol. Alagn.
2 Pontificem (Paschalem II) sacris vestibus exuijussit. Quod cum factum esset, vinctum pretraxere. Dehinc Soractem usque pergentes, juxta beati Andréa? monasterium alveum amnis transierunt. Petrus Diac, Citron. Cassin., lib. IV, c. xli, dans Pat. lat., t. CLXXIII.
3 In monte Soracte processif atque in campis viriditate conspicuis fessum militem cibo et quiète refecit, atque ibi festum diem apostoli Pétri celebravit. Chron. contemp.
« peuple du Soracte un printemps de grâces ; « cette fête était, pour les âmes, un mois d'avril « fleuri *. »
A l'autre extrémité de la campagne de Rome, un beau souvenir funèbre plane sur l'embouchure du Tibre. Le nom de la ville d'Ostie se trouve uni, dans l'histoire du Christianisme, au récit que saint Augustin a fait de la mort de sa mère : récit trop connu pour que je l'insère ici. Cette page, toute pénétrée, suivant une expression que l'auteur des Confessions aimait, de ces larmes consolnbles, que forment la douleur et la foi en se mêlant ensemble, est en même temps un témoignage remarquable de la croyance des premiers siècles. Si la ville qui a été témoin des derniers moments de sainte Monique était encore le lieu de débarquement pour les voyageurs qui \iennent à Rome par mer, j'engagerais en particulier les protestants anglais à lire sur les lieux mêmes la scène retracée par saint Augustin, ou du moins à y suppléer par les lignes suivantes; je les prends dans un opuscule qu'un de leurs compatriotes, et, si je ne me trompe, un illustre anonyme, a publié récemment. « C'était au printemps de l'an 387 que « quelques voyageurs arrivèrent au port de mer « d'Ostie, près de l'embouchure du Tibre, pour y « attendre un vaisseau qui pût les mener à la côte « d'Afrique, d'où ils allaient à Tagaste. Ces voya-
4 Per apportai' un Aprile d' amenissimi fiori aquell' anime, una primavera di soavissime grazie a quei popoli, ne questo giglio di purità altro che nella nova e più florida staggione Ucu anno doveva comparire a ricreare colla sua céleste fragranza Memorte di S. Xonnos. abb. del Soratte. Roma, 1675.
« geurs étaient Augustin, qui devint ensuite le « saint évêque d'Hippone; Monique, sa mère, son « frère Alypius, son fils Adeodat, et ses deux amis « Evode et Philippe. Pendant leur séjour à Ostie, « Monique tomba malade. Une fièvre survint, et le « neuvième jour elle expira. Peu d'instants avant « sa mort, elle entendit de son lit Alypius expri- « niant à Augustin son affliction de ce que sa mère « mourait sur une terre étrangère et allait être ence sevelie parmi des étrangers. Elle l'arrêta par un « regard mécontent et leur dit : Mettez ce corps « dans un lieu quelconque et ne vous en embarras- « sez pas. Mais il y a une chose que je vous de- « mande, c'est que vous vous souveniez de moi à « l'autel du Seigneur. Pauvre femme aveuglée ! « diront quelques-uns de nos lecteurs : il faut « qu'elle ait été papiste pour demander des prières « pour son âme après sa mort ! C'est en effet la vête rite. Monique était papiste ; Augustin et ses comte pagnons l'étaient aussi, et les habitants d'Ostie « Tétaient de même. Il arriva donc qu'à son enterre- « ment le superbe service de l'Eglise actuelle d'An- « gleterre (service si touchant pour les vivants, si « entièrement inutile aux morts) ne fut point célébré « auprès de ses restes. La cérémonie funèbre fut « papiste d'un bout à l'autre. Suivant la coutume « du pays, le corps fut placé près de la fosse. A la « messe, le sacrifice de la rédemption des hommes « fut offert pour elle, et tous s'unirent en de ferci ventes prières pour l'âme de leur sœur expirée1. »
1 Voyez les réflexions publiées, il y a trois ou quatre ans,
La chapelle qui se trouve à cette même place, la fenêtre où Augustin s'était appuyé en causant avec Monique et en regardant le jardin de l'hôtellerie, ont reçu, cette année, la visite d'un pèlerin comme on n'en avait pas vu depuis longtemps. Ses pieds apportaient sur la grève solitaire d'Ostie la poussière d'un autre désert, situé sous le ciel de l'Afrique, mais uni par une sorte d'affinité morale avec ce point de l'Italie. Après avoir offert, sur l'autre rive de la Méditerranée, le saint sacrifice dans le lieu même dont saint Augustin a été l'évêque et où il est mort, l'évêque d'Alger, son successeur, est venu aussi l'offrir à l'endroit où le fils de Monique a fermé les yeux à sa mère. Hippone et Ostie, si étrangers l'un à l'autre depuis tant de siècles, ont renouvelé, dans cette visite, l'échange de leurs bénédictions et de leurs souvenirs. Le passage de sa Lettre pastorale où il en rend compte semble répandre sur les vieux débris qui subsistent dans le second de ces lieux un reflet de ce nouvel avenir chrétien qui se lève aujourd'hui sur le premier. « Enfin, et vers le déclin « du soleil, par un site magique, au delà de ces « étangs et de ces grands bois, de ces moissons, de « ces roseaux desséchés, c'est Ostie ! Il reste une <( tour, deux vieux pins avec leur verte et éternelle « couronne, des colonnes renversées, des lampes, « des inscriptions, mille débris confus : là où bai- « gnait la mer, où sont encore les anneaux des tri-
sous le titre : De la Prière pour les Morts, à l'occasion d'un singulier procès intenté à une veuve catholique de l'île de Wight.
« rèmes, une porte à demi ruinée, et au lieu de « quatre-vingt-dix mille habitants, à peine trentece cinq personnes ! Tout à coup, sur l'arcade irré- « gulière d'une chapelle enfoncée, nous avons lu : « C'est ici la petite chambre où Monique, prête à repasser « en Afrique avec Augustin son fils, tomba malade de la « fièvre dont elle mourut le neuvième jour, etc. Le « reste, frères bien-aimés, vous le sentirez mieux « que nous ne sûmes vous l'écrire, que nous n'es- « sayerons de vous l'écrire encore. Elle est, en effet, « petite de ce côté, cette chambre maternelle, du « côté où elle mourut, là où est l'autel où nous sa- « crifiâmes dès les premiers feux du jour le lende- « main matin. De l'autre côté, elle s'étend davan- « tage; c'est la même parure qu'au temps où elle « y demeurait avec eux : l'antique voûte l'a gardée. « La fenêtre sur laquelle ils étaient appuyés est en « avant de l'autel : tout autour le sol est jonché de « débris. Nous en cherchions un que nous puissions « vous apporter mêlé à nos autres trésors, nous le « trouvâmes vite : sur le premier fragment, c'est « comme sur celui de la basilique des catacombes, « dulcissima; sur l'autre, le bras du bon Pasteur tenant « sa houlette , figure de celle que nous portons « parmi vous, qui désormais ne saurait tomber de « notre main. Deux rameaux d'olivier s'entrelacent « autour de la petite lampe que nous pûmes y « joindre. »
Dans le moyen âge, des hordes de Sarrasins, partis d'Afrique, ont ravagé Ostie. C'est peut-être de cette dévastation que proviennent plusieurs de ces débris, parmi lesquels l'évêque d'Alger a ramassé
cette image du bon Pasteur, pour îa porter, comme un emblème de paix et de charité, parmi les tentes de leurs descendants, sur ces mêmes rivages d'où ils étaient venus.
La même ville nous fournit aussi, au ive siècle, d'admirables souvenirs de charité envers les pauvres. Le sang- des martyrs, fécondant le sol d'Ostie, où il avait été larg-ement répandu, y fit naître une précoce moisson de bonnes œuvres. Les hospices qui furent fondés alors dans cette ville sont, je crois, les premiers établissements publics de bienfaisance que l'histoire signale dans les environs de Rome. Un patricien nommé Gallican avait quitté les honneurs du consulat et les jouissances de la fortune, pour vivre à Ostie dans la retraite. Il s'y était associé à un saint homme nommé Hilarin, et il y avait ouvert une maison spacieuse, pour recevoir les pauvres gens qui venaient en foule à Rome, de l'Orient et de l'Occident. Les frères qui étaient employés au service de cet établissement avaient été ses esclaves. Il en avait eu cinq mille, qu'il avait tous affranchis et faits citoyens romains * . Un grand nombre d'entre eux n'avaient profité de leur liberté civile que pour prendre aussitôt la servitude de la charité : glorieuse émancipation des esclaves, dont le christianisme possède seul le secn-l. L'hospice de Gallican devint en peu de temps Irès-célèbre : les voyageurs qui débarquaient à Oslie voyaient avec admiration le patricien, le consul, l'ami des Césars, lavant les
1 Quinque millia servorum liljertate donavit, et cives Ro-
manos fecit Adhœserunt autem ei multi ex servis suis
quos manu miserai. Act. SS. laid, et Joan.
pieds de ses hôtes, versant de l'eau sur leurs mains, les servant à table, soignant les malades et rendant à tous les malheureux les services les plus fraternels1. Des consuls de l'ancienne Rome, à peine descendus de la chaise curule, avaient repris la charrue; le Gincinnatus de la charité chrétienne faisait mieux : les faisceaux consulaires étaient remplacés autour de lui par les bâtons des pèlerins et les besaces des indigents. Il n'eut pas la consolation de mourir au milieu d'eux: Julien, parvenu à l'empire, ayant rendu un décret qui défendait aux chrétiens de posséder, Gallican fut chassé de sa maison des pauvres, et se réfugia dans la ville d'Alexandrie ; il y eut bientôt après la tête tranchée pour avoir refusé de sacrifier aux autels des dieux, de Mercure peutêtre, ou de Plutus. Son établissement de bienfaisance n'était pas le seul qui eût été fondé dès cette époque vers l'embouchure du Tibre : un hospice du même genre y avait été organisé par un autre patricien de la race des Camille, Pammachius, qui avait trouvé aussi que l'enceinte de Rome était trop étroite pour sa charité, et qu'il fallait y attendre trop longtemps l'arrivée des pauvres pèlerins. Dans une lettre à ce dernier, saint Jérôme, comparant le nouvel aspect de ces lieux à leur description par Virgile, lors de l'arrivée d'Enée à l'embouchure du Tibre, a fait lui-même, à ce sujet, un peu de poésie chrétienne : « J'apprends, disait-il à son ami, que vous
1 Divulgata est fama ejus pcr totum orbem, ita ut ab Oriente et Occidente venientes vidèrent virum ex patricio et consule, qui erat Augustis amicissimus, lavantem pedes. ponentem mensas, etc. (Act. SS. Paul, et Joan.)
« avez établi une maison hospitalière dans le Port- « Romain, que vous avez planté un rameau de « l'arbre d'Abraham dans la terre de l'Ausonie. « Comme Enée, vous y construisez un camp tout « nouveau : là, sur le cours du Tibre, vous bâtissez « la maison du Pain1. »
Il y a un sujet de réflexions bien sérieuses dans l'organisation de ces anciens établissements de bienfaisance, fondés par des patriciens, et desservis, du moins celui de Gallican, par des esclaves affranchis. Les deux extrêmes de la société, l'aristocratie et le prolétariat, l'opulence et le travail, s'y confondaient dans un dévouement commun : grande leçon, je crois, pour notre temps et pour notre pays.
Les belles œuvres de la foi et de la charité romaine, si précoces et si nombreuses, comme nous le verrons ailleurs, ne purent détourner les coups de la justice divine. Elle avait ordonné que la ville qui avait été, comme centre du paganisme et des persécutions, le scandale du inonde, en deviendrait la leçon par son châtiment. L'exécution de l'arrêt fut différée jusqu'à ce que cette ville fût devenue chrétienne. La Providence voulait que le châtiment pût être accepté comme expiation, et que de cette manière la Rome antique mourût au pied de la
* Audio le xenodochium in Portu fecisse Romano, et virgam de arbore Abraham in Ausonio plantasse littore. Quasi ^Eneas nova castra metaris, et super undam Tiberis, ubi ille, cogente quondam penuria, crustis fatalibus et quadris patulis non pepercit, tu viculum nostrum, id est, domura panis sedificas, et diuturnam famem repentina saturitate compensas. (Epist. lxvi, n. 11. Patr. lat.. t. XXI, p. 645.)
Croix. Lorsque cette préparation eut été faite, les exécuteurs parurent comme si Dieu les eût appelés à tour de rôle.
Poussés, ainsi qu'ils le disaient, par un instinct mystérieux, la plupart des principaux chefs des barbares se précipitèrent sur elle pour la saccager. Alaric campa, vers le nord, en face de la porte Salare. Des vaisseaux partis de Carthage apportèrent Genseric et ses Vandales à l'embouchure du Tibre. Ricimer arriva par la route de la haute Italie. Les champs et les monticules qui correspondent à la partie des murs comprise entre la porte Flaminienne et la porte Majeure furent sillonnés par les retranchements de l'armée de Vitigès, qui établit aussi un camp vers le Vatican et le Janicule. Il ne put forcer les remparts de la ville et la frapper au cœur ; mais il coupa en plusieurs endroits les magnifiques aqueducs, qui se prolongeaient à travers la campagne, comme autant de bras que la grande cité étendait au loin, pour puiser l'eau aux sources des montagnes. Totila planta ses tentes vers le sud, entre la porte d'Ostie et la basilique de Saint-Paul. La fureur des barbares , devenus maîtres de la ville à diverses reprises, s'exerça sur les hommes et sur les pierres. On ne peut s'empêcher de remarquer que les supplices qu'ils ont infligés à la cité matérielle se trouvent avoir quelque analogie avec ceux que Rome païenne avait fait souffrir aux martyrs du Christianisme. Les machines employées pour abattre les monuments furent les instruments d'une espèce de flagellation gigantesque. D'autres monuments furent mis sur un bûcher, notamment quel-
ques obélisques autour desquels on allumait des feux à leur base pour la calciner lorsque les autres moyens paraissaient trop peu expéditifs; d'autres enfin périrent par le supplice de l'eau, précipités dans ce Tibre qui avait englouti tant de saintes victimes. La ville qui avait forcé pendant longtemps les chrétiens à peupler les grottes souterraines des environs fut réduite à n'être elle-même qu'une caverne inhabitée, lorsque Totila eut emmené dans la Campanie la population tout entière : « Rome, di- « sent les chroniques du temps, fut tellement dé- « solée, que pendant plus de soixante jours il n'y « resta que des animaux l. » Alors fut accomplie la mort de la vieille Rome. Privée de ses habitants, elle fut semblable à un corps que l'âme a quitté, et la campagne environnante devint comme un cimetière où le grand cadavre de la reine des nations demeura gisant pendant deux mois. Durant le siège, Totila avait cherché à rassurer les laboureurs et les pâtres qui habitaient cette campagne pour qu'ils lui fournissent des tributs avec des vivres pour son
1 Totila dolo Isaurorum ingreditur Romam die xvi kal. januar. ac evertit muros, domos aliquantas igni comburens, ac omnes Romanorum res in praedam accepit. Hos ipsos Roraanos in Campaniam captivos abduxit. Post quam devastationem, sexaginta aut amplius dies Roma fuit ita desolata, ut nemo ibi hominum nisi bestiœ 'morarentur. (Marcellini comitis Chronicon, ind. X post. consulat. Basilii VI. Pali\ lat., t. LI, p. 946.)
Romanos senatores secum habens, cseteros cives omnes cum uxoribus liberisque in Campaniam misit, nec Romse queniquam morari passus, urbem reliquat penitus vacuam. (Procop., de Beilo Gothic, lib. III. c. 2*0
armée ; mais l'épouvante et la fuite se mirent parmi eux, lorsqu'ils virent ces longues processions d'exilés, hommes, femmes, enfants, sénateurs, plébéiens, défiler à travers les champs, comme un troupeau que les barbares chassaient pêle-mêle devant eux'. Cette expulsion générale admit, suivant toute apparence, une exception. Le roi des Goths avait ordonné qu'il ne restât pas une âme dans la cité proprement dite, dans l'intérieur des remparts; mais les basiliques des apôtres de Rome étaient situées toutes deux hors de l'enceinte que formaient alors les murailles de la ville. Les Goths, qui professaient le Christianisme, s'étaient abstenus, même durant le siège, de troubler ces églises. Totila visita la basilique de Saint-Pierre pour y prier1. L'historien Procope fait aussi une mention particulière du respect dont ces barbares avaient environné celle de Saint-Paul, quelques années auparavant, sous Vitigès, et il ajoute que ces bonnes dispositions ne se sont jamais démenties. « Ils ont, dit-il, une si grande « vénération pour les demeures sacrées de ces deux « apôtres, que pendant la durée de la guerre ils ne « leur ont pas fait subir la plus légère profanation, « et que les prêtres ont eu la liberté d'y célébrer, « suivant l'usage, toutes les parties du service di- « vin2. » On doit donc croire que les sanctuaires
* Totiia in templum Pétri Apostoli sese contulit precandi gi'aliâ. (Procop., de Bello Golh., lib. III, c. xx.)
2 Gotlii sacram liane Pauli aedem apostoli, itemque alteram apostoli Pétri sic reverentur, ut neutram toto belli tempore, ne minimum quidem violaverint, at sacerdotibus de more sacra illicomnia procurare licuerit. (de Bello Golh., lib. II, c. \\).
des fondateurs de Rome chrétienne ne furent pas compris dans la mesure qui rendit solitaires les palais et les rues de l'ancienne capitale de l'empire, ainsi que les avenues pompeuses qui, de tous les points de la campagne, aboutissaient à ses portes. Quelques prêtres, gardiens de ces deux tombeaux, restèrent seuls dans ce désert, pour méditer sur la justice de Dieu, et redire, sur tant de ruines, les chants prophétiques de l'Apocalypse.
Dans un coin obscur et sauvage de ce théâtre de destruction, dans la partie de la vallée de l'Anio où s'élève une montagne qui a reçu le nom de mont Chauve, une œuvre pleine d'espérance et d'avenir se formait à quelques lieues de Rome. Retiré dans le creux d'un rocher, un jeune homme, vêtu de peaux qui le faisaient prendre quelquefois, par des chasseurs, pour une bête fauve, posait les fondements d'une institution qui a envoyé ses colonies pacifiques plus loin que la Rome guerrière n'a étendu ses conquêtes, et qui a déjà duré plus longtemps qu'elle. La grotte de saint Renoît était située près d'une villa de Néron, dans laquelle cet empereur, au milieu d'un festin, avait failli être tué par la foudre, qui traversa, suivant Philostrate, la coupe qu'il tenait à la main. Deux monastères perpétuent encore aujourd'hui à Subiaco la mémoire du saint patriarche. Celui qui porte le nom de sainte Scholastique, sa sœur, renferme des monuments de plusieurs époques : une église moderne, une sacristie 'lu xvie siècle, un cloître du xmc, un autre du xc : le couvent , reconstruit vers le commencement du vme siècle, avait été fondé en 520, par saint Renoît
lui-même, et dédié aux martyrs saints Corne et Damien. Quelques monuments bachiques, provenant sans doute des ruines de la villa de Néron, dont ils rappellent les orgies, ont été recueillis dans cet asile de la pénitence et de la prière. A quelque distance, un autre monastère, suspendu, comme un nid d'oiseau, aux flancs d'une montagne, est contigu à cette grotte de saint Benoît , qui a été le berceau des ordres religieux de l'Occident. Souvent, à l'entrée de cette caverne, l'homme de Dieu était assis, lisant tranquillement dans un livre ou dans l'avenir, sans regarder ni les aigles du ciel, ni les ravageurs de la terre, tandis que le monde s'écroulait autour de lui.
L'histoire de SuLiaco, si intéressante pour tous les chrétiens, n'était plus, pour nous Fiançais, que de l'histoire, depuis qu'elle ne se liait, dans notre pays, à aucune institution vivante. Grâce à Dieu, ces vieux souvenirs se sont rafraîchis, maintenant que du seuil même de cette grotte nous pouvons saluer, de nos espérances, la jeune abbaye de Solesme. Si les difficultés du siècle où leur œuvre commence effrayent quelquefois nos nouveaux Bénédictins, ils se rediront que la France religieuse, malgré les ravages qu'elle a eu à souffrir, est pourtant moins dévastée que ne l'étaient, au vie siècle, les vallées et les montagnes du pays où leur intrépide fondateur planta son drapeau.
La désolation continuait, en effet, dans la campagne romaine, comme dans la ville. Cette campagne était devenue une espèce de champ clos où les généraux des barbares et ceux des empereurs de Constantinople se donnaient rendez-vous , pour
décider à qui appartiendraient les restes et le nom de Rome. Le terrain était bouleversé par les travaux d'attaque et de défense, par des fossés, par les vestiges des campements; les ponts avaient été détruits ; les longs aqueducs, que les soldats de Vitigès avaient rompus, étalaient leurs blessures. Lorsqu'une lueur de réparation traversait ces lieux désolés, on s'en félicitait avec une joie exagérée et crédule, comme il arrive souvent dans les grandes calamités. Narsès ayant fait reconstruire, surl'Anio, le pont Salare qui avait été démoli par ïotila, une inscription en vers célébra, avec une certaine pompe, ce gage d'une sécurité bien précaire. Cette inscription donne une idée de ce qu'était alors la poésie latine, qui perçait encore çà et là, et faisait de son mieux pour mêler de temps en temps quelques accents plus ou moins harmonieux aux gémissements continuels de Rome :
« Allez, Romains, à vos plaisirs par cette route « qui est redevenue facile, et faites retentir partout • « dans vos applaudissements le nom de Narsès.
« Celui qui vient d'apprendre aux eaux de ce « fleuve à porter un joug sévère est aussi celui qui « a eu le pouvoir de subjuguer le fier courage des « Goths *. »
Cette invitation aux plaisirs ne rassurait pas tout le monde. Les Papes ne se faisaient pas illusion sur la situation réelle , ils en ressentaient toutes les
i Ite igitur faciles per gaudia vestra, Quintes, Et Narsim resonans plausus ubique canat. Qui potuit rigidas Gothorum subdere mentes Hic docuit dur» m flumina ferre jugum.
angoisses, parce qu'ils étaient à la fois le cœur et l'intelligence de Rome. Us voyaient les Lombards, campés dans le nord de l'Italie, n'attendant, comme les lions dans l'amphithéâtre, qu'un signal de leurs chefs pour franchir la barrière et pour s'élancer sur, Rome. Ces nouveaux ravageurs ne tardèrent pas à venir rôder autour de ses murs, et l'on peut juger de l'état du pays avant la fin du vie siècle, par ce passage d'une lettre que saint Grégoire écrivit à l'évêque de Nomentum pour le charger du soin de l'église de saint Anthime, dans le territoire de Cures des Sabins : « La fureur impie des ennemis, qui est « la punition de tant de péchés, a tellement désolé « les églises de diverses cités, qu'il n'y a plus d'es- « poir de les réparer, parce que le peuple manque : « nous sommes astreints par là même à veiller avec « une plus vive sollicitude sur les pauvres restes de « ce peuple, dont les prêtres sont morts, et qui « n'ont plus de pasteur pour les diriger l. »
Outre les renseignements de détail que renferment ses écrits, saint Grégoire a tracé un grand tableau qu'il faut connaître pour se figurer la situation des choses et l'aspect des lieux. Cette page se trouve dans une de ses homélies sur Ezéchiel, écrite au milieu de circonstances qui rendaient ses tristes prc-
1 Postquam hostilis impietas diversarum civitatum, ita peccatis facientibus, desolavit ecclesias, ut reparandi eas spes nulla, populo déficiente, remanserit, majori valde cura constringimur, ne defunctis earum sacerdotibus, reliquise plebis, nullo pastoris moderamine gubernante, per invia fidei bostis callidi, quod absit, rapiantur insidiis. (Epist. xx, lib. II; Pat. lat., t. LXXVII, p. 619.)
occupations encore plus sombres. Il venait d'apprendre qu'Agilulphe, roi des Lombards, arrivait en toute hâte pour assiéger Rome, et qu'il avait déjà passé le Pô. « Pensez, nos très-chers frères, s'écriait- « il, si notre pauvre âme a la force de pénétrer dans « le sens mystérieux de ce livre plein d'obscurités, « lorsqu'elle est toute remplie de troubles et d'alar- « mes1. » Du reste, il semble que l'esprit du prophète aux terribles visions l'a inspiré en ce moment: « Si nous regardons autour de nous, nous ne « voyons partout que le deuil ; si nous prêtons a l'oreille, nous entendons des gémissements de « toutes parts. Les villes sont détruites, les châ- « teaux abattus, les champs dépeuplés : la terre est « devenue une solitude2... Il n'y a plus d'habitants « dans les campagnes, il n'y en a presque plus dans « les villes, et cependant les restes du genre hu- « main sont frappés encore, et chaque jour et sans « relâche; les uns sont traînés en captivité, d'autres « subissent la peine capitale, d'autres sont massa- « crés : voilà le spectacle que nous avons sous les vc yeux. Qu'y a-t-il donc, mes frères, qui puisse « encore nous charmer en cette vie ? Si nous conti-
1 Jam Agilulphum Longobardorum regem ad obsidioneni nostramsummopere festinantem Padum transisse cognovimus Unde pensate, fratres carissimi, in caliginosis ac mystici^ sensibus penetrare quid valeat mens misera, timoris sui perturbationibus occupata. (Prœf., lib. II, Ilomil. in Ezech., ibid., t. LXXVI, p. 934 j
* Destructœ urbes eversa sunt castra depopulati agri, in solitudinem terra redacta est. (Ilomil. in Ezech., 6, lib. II, n. 22, p. 1010.)
« nuons de chérir le monde tel qu'il est, ce ne sont « plus des plaisirs, ce sont des plaies que nous ai- « nions. Rome elle-même, qui semblait être autre- « fois la reine du monde, nous voyons ce qui en « reste : la voilà écrasée de plusieurs manières sous « des douleurs immenses, par la désolation des ci- « toyens, par les marques de dévastation que les « ennemis ont imprimées sur elle, par la fréquence « des ruines4. Où est le sénat? où est le peuple? En « les perdant elle a senti la moelle de ses os se « dessécher, ses chairs se consumer, et tout l'éclat « des dignités séculières, qu'elle étalait comme une « parure, s'est évanoui2. Et nous qui avons survécu « en si petit nombre, nous vivons encore sous le « glaive, d'innombrables tribulations nous acca- « blent, les douleurs, les gémissements, se multi- « plient chaque jour: Rome est vide, et l'incendie « est dans ce désert. Après que les hommes ont « manqué, les édifices tombent3. Encore une fois, « où sont ceux qui se réjouissaient parmi les mo- « numents de sa gloire? où est leur pompe? où est « leur orgueil ? Où sont les plaisirs effrénés qui se « renouvelaient continuellement dans son enceinte? « Il lui est arrivé ce que le prophète a dit de la Ju-
1 Immensis doloribus multipliciter attrita, desolatione ci- Tium, impressione hostium, frequentiâ ruinarura. (Homil. in Ezech., lib. II.)
2 Ubi enim senatus? ubi jara populus? contabuerunt ossa, consumptee sunt cames, omnis in eâ secularium dignitatura fastus extinctus est. (Ibid.)
3 Postquam defecerunt bomines, pariete.s cadunt. (Homil, in Ezech., lib. II.)
« déc : Tu seras chauve comme l'aigle. Dépouillée de « son peuple et de ces hommes puissants au moyen « desquels elle s'élançait sur sa proie, Rome res- « semble à un vieil aigle tout chauve, qui n'a plus « ni ailes ni plumes l. Ce que nous disons de la dé- « solation de la ville de Rome, nous savons que « cela s'est accompli dans toutes les autres villes. « Méprisons donc de tout notre cœur ce siècle « comme un flambeau désormais éteint, et enseve- « lissons du moins nos désirs mondains dans la « mort du monde lui-même 2. »
Je ne crois pas que l'éloquence chrétienne se soit jamais élevée, lorsqu'elle a eu à parler des malheurs terrestres, à une tristesse plus sublime que celle qui respire dans ce passage. Que sont nos oraisons funèbres, d'un roi ou d'un général, prononcées par un orateur tranquille devant un tranquille auditoire, dans une église drapée, en face d'un cercueil recouvert de velours, que sont-elles à côté de cette oraison funèbre de Rome, faite au milieu des ruines qui lui formaient un tombeau, devant ce qui restait de son peuple , décimé depuis longtemps par les guerres, les sièges, les maladies, les famines : assemblée de ruines vivantes, auxquelles parlait un
1 Calvitium ergo suum sicut aquila dilatât, quia plumas perdidit qure populum amisit. Alarum quoque pennse ceciderunt. cum quibus volare ad prœdam consueverat : quia omnes potentes ejus extincti sunt, per quos aliéna rapiebat. (Homil. in Ezech., n. 23, p. 1011.)
2 Despiciamus ergo ex toto animo boc prsesens sœculum vel extinctum : finiamus mundi dcsideria saltem cum mun li fine. (Ilomil. in Ezcch., n. 24.)
homme qui portait dans son âme, et ses auditeurs le savaient, toutes les douleurs de son temps? Quel orateur, quel auditoire, quelle chaire, quel sujet de discours! Rome est tombée, les nations tombent avec elle, et la terre s'en va : jamais peut-être son, titre de ville éternelle n'a eu plus d'éclat, jamais son image ne s'est montrée plus grande que dans ce discours qui n'annonçait sa fin qu'en annonçant la fin de tout. De pareilles pensées se présentaient alors assez naturellement, bien moins aux esprits bornés, absorbés dans le sentiment de leurs malheurs particuliers, qu'aux âmes supérieures, qui interrogeaient i'état inouï du genre humain, et se demandaient si tout ne marchait pas rapidement à la dernière destruction. Saint Grégoire devait être particulièrement frappé de ce spectacle. Dans la position élevée qu'il occupait comme chef de l'Eglise, il ressemblait à un homme qui est debout sur un rocher au bord de la mer pendant une effroyable tempête, et qui est d'autant plus consterné, qu'il découvre mieux que tout autre le bouleversement infini des flots. Quelques circonstances locales n'étaient pas sans influence pour attrister ses regards et ses pensées. Son monastère, dans lequel il n'est pas douteux qu'il n'aimât à se retirer, lorsqu'il le pouvait, pour vaquer à la méditation et à l'étude, était situé sur le mont Cœlius, dans les environs duquel se trouvaient les principaux monuments de Rome, et alors les principales ruines. Il ne pouvait ouvrir sa fenêtre sans les voir; plus loin, des images lugubres dans la campagne, dont une partie se découvre de cette colline, et plus loin encore, de tous les points de l'horizon,
la nouvelle de quelque incendie lointain, le bruit d'une ville, d'un royaume qui tombait, lui arrivaient dans le silence de sa cellule. Mais, tandis que sa tristesse parlait de ce monde comme s'il eût été sur le point de finir, sa charité s'en occupait comme s'il eût dû toujours durer. Ayant appris un jour que, malgré sa vigilance sur les besoins des indigents, on avait trouvé, dans les étroits détours des Andrones, le corps d'un pauvre qui pouvait être mort de faim, il s'abstint pendant plusieurs jours de dire la messe, comme s'il l'eût tué de sa propre main, et il pleura sur le mendiant plus amèrement que sur Rome ellemême ' .
Dans le vme siècle, les Lombards reparurent encore plusieurs fois devant Rome, mettant le comble à toutes les dévastations précédentes, ravageant les prairies et les cimetières souterrains, les champs des vivants et les champs des morts. Au milieu et à la suite de ces désastres, des discordes, des séditions sanglantes, avaient consterné la ville; les factions, à peine comprimées, étaient encore menaçantes, lorsqu'on annonça que Charlemagne venait de paraître sur les montagnes de la Sabine. Il arrivait par la voie Nomentane.La route qu'il suivait n'était pas éloignée du mont Soracte, où son oncle Garlo-
i Dura quemdara pauperem in angustis Andronarum recessibus a vespillionibus inveniri mortuum contigisset, sestimans eum stipis inopia periisse, ita, per aliquot dies, ut dicitur, a niissarum celebratione vacando tristatus est, tanquam si eum propriis manibus, quod dictu nefas est, pei-emisset. (Paulus Diacon., in vilâ S. Gregor., lib. II, c. xxix; ibid., t. LXXV, p. 97.)
man, frère de Pépin le Bref, s'était retiré, quelques années auparavant, loin du bruit et des grandeurs de ce monde qu'il avait dédaignées. Avant que Charlemagne entrât dans Rome, où l'attendait la première des couronnes terrestres, le souvenir du royal anachorète lui apparut, sur cette montagne, comme un fantôme qui se tenait sur son passive pour lui faire signe de penser surtout à une autre couronne. Le pape Léon III alla au-devant <'u monarque jusqu'à Nomentum, ville antique, située à l'endroit où se trouve aujourd'hui la bourgade la Mentana, à onze milles au delà du pont Lamentano, entre l'Anio et le Tibre. Le pape et le roi y soupèrent ensemble, et ils échangèrent de douces paroles1. Ce lieu et ce souper sont remarquables, car cette entrevue fut le préliminaire d'un événement qui a exercé, pendant mille ans, une grande influence sur les destinées de l'Europe. Peu de jours après les colloques de Nomentum, Charlemagne, après s'être agenouillé, le jour de Noël, devant le tombeau de saint Pierre, venait de se relever, lorsque Léon III posa sur la tête du chef des Francs le diadème impérial de Constantin, et le Saint-Empire romain fut fondé.
La marche de Charlemagne à travers la campagne romaine y avait imprimé quelques traces de
Obvius huic ad Numentum Léo papa sacratus Venerat, et galiciens multum veneransque recepit Quern defensorem solum sibi senserat olim. Dulcibus alloquiis tune epulisque peractis, Antistes summus regem prsecurrit ad Urbem.
(Poet. Saxouic. Aimai., lib. III.)
cette gloire qui remplissait alors tout l'Occident. Mais bientôt le Midi, l'Orient, envoyèrent dans ces mêmes lieux l'effroi et la dévastation. Une armée de Sarrasins, survenue à l'improviste devant Ostie, remonta le Tibre jusqu'en face de Rome, se répandit sur la rive droite, où elle pilla la basilique de Saint-Pierre, traversa le fleuve au-dessous de la ville pour piller aussi l'église de Saint-Paul, et se retira par la voie Appienne et la Campanie. Cette incursion, qui avait passé comme une trombe sur les environs de Rome, ne tarda pas beaucoup à y être suivie, dans le xe siècle, d'autres signes qui attestaient les malheurs de la chrétienté. Des religieux grecs de l'ordre de Saint-Rasile, fuyant la Sicile envahie par les Sarrasins, cherchèrent un refuge en Italie. Ils établirent une de leurs colonies au pied des monts Albains, à l'endroit qui a été nommé Grotta Ferrata, parce qu'il s'y trouvait, dans une grotte fermée par une grille de fer, une Madone que l'on voit aujourd'hui dans l'église. Les souvenirs de l'abbé saint Nil, fondateur de ce monastère qui subsiste encore, et qui conserve son tombeau, y restent visibles dans les fresques du Dominiquin. Le tableau où l'on admire l'entrevue de l'empereur Othon III avec saint Nil au mont Gargane retrace une scène non-seulement très-belle, mais encore très-instructive; car elle a, dans l'antiquité, un terme de comparaison qui sert à mesurer la distance qui sépare l'élévation des sentiments, telle que la concevait la philosophie païenne, du sublime que la piété chrétienne inspire. Les écrivains grecs et latins ont célébré Diogène répondant avec dédain
aux offres d'Alexandre qu'il ne lui demandait que de se retirer un peu de son soleil, et le héros macédonien s'écriant, à ce propos, que, s'il n'était Alexandre, il voudrait être Diogène. Dans la scène chré' tienne dont nous parlons, on voit aussi un roi faire des offres à un pauvre solitaire, celui-ci lui répondre, et le monarque exprimer les sentiments que cette réponse lui fait éprouver. Tout est semblable dans le cadre de ces deux scènes, dans la situation respective des personnages ; elles semblent se toucher par tous les points, et il y a l'infini entre elles. L'empereur Othon, prenant congé de saint Nil qu'il avait visité dans sa retraite, lui fit cet adieu : « De- « mandez-moi, comme h un fils, tout ce que vous « voudrez, et je vous le donnerai avec joie. » Le vieillard approcha ses mains du cœur d' Othon, et lui dit : « Je ne vous demande de tout votre empire « que le salut de votre âme1. » Aces mots, l'empereur versa des larmes, et, prenant la couronne qu'il avait sur la tète, il la déposa entre les mains du solitaire, et lui demanda à genoux sa bénédiction. La campagne romaine, qui avait fourni une rétraite aux chrétiens proscrits, cessa pendant quelque temps, dans le siècle suivant, d'être un refuge pour le pape lui-même. C'est à cette époque que l'empereur Henri IV, après avoir ravagé les alentours de Rome, occupa une partie de la ville, et réduisit le pape Grégoire YII à se renfermer dans
* Cum extendisset manus ad pectus imperatoris, dixit illi : Nihil aliud peto ab imperio tuo prceter salutem animae tuao... Coronam suam in manibus sancti Nili deponens, ab ipso benedictionem adeptus, etc. Act. S. Nili.
le château Saint-Ange. L'histoire nous signale Tibur, aujourd'hui Tivoli, où l'empereur laissa, pendant quelque temps, ses troupes avec l'antipape Guilbert * ; un monticule, nommé Palatiolum, à l'occident de Saint-Pierre, sur lequel il éleva un fort2; les environs de la porte de Latran, où l'armée des Germains campa 3; Albano, qui servit provisoirement d'asile au célèbre abbé du mont Cassin, Didier, lorsqu'il fut mandé par Henri IV 4; le mont Aventin, sur lequel les assiégeants s'établirent aussi 5; la voie qui aboutissait à la porte de Latran, par laquelle arriva Robert Guiscard avec ses soldats normands, pour chasser l'empereur 6; et enfin l'Oppidum Castellanum, appelé autrefois Veïes, suivant la chronique 7, où celui-ci fit sa première halte, lorsqu'il battit en retraite devant le redoutable libérateur de Grégoire VII. Ces lieux forment les principaux points de ce siège mémorable, siège à la fois matériel et spirituel, où deux principes étaient en présence, et dans lequel les machines de guerre étaient mues par des puissances invisibles, qui se livraient, dans les régions du monde moral, une lutte gigantesque. Après sa délivrance, Gré^ goire, sortant de Rome par le côté de Saint-Jean de
1 Bibliothec. ad ann. 1082.
2 Berthold. in Cluon.
3 Urspergens, ad an. 1804.
4 Léo Os tiens., Cluon. Cass., lib. III.
5 Renz., de lieb. llenric.
6 Léo Ostiens, lib. III.
7 Castellanum Oppidum dictum antiquitùs Veios subiit. Léo ostiens. Cluon., lib. III.
Latran pour se rendre au mont Cassin, quitta pour la dernière fois ces lieux qui ne devaient le revoir ni vivant ni mort, et dans lesquels on ne rencontre aucune œuvre de sa main, aucune trace de ses pas, qui ont laissé pourtant dans l'histoire une empreint^ si éclatante et si profonde : il n'a guère construit de monuments que dans la mémoire de la postérité, ayant peu remué les pierres, parce que toute sa force s'employait à remuer les choses. Ni Rome ni ses environs ne possèdent la tombe où ses restes reposent. Le géant est demeuré couché pour toujours là où il est tombé, au fond du golfe de Salerne, sur le rivage d'une mer moins agitée que ne le fut sa vie. Si Rome n'a pas rappelé ses cendres, comme la France l'a fait pour celles de Napoléon, c'est que nul coin de terre catholique n'est la terre étrangère pour un pape, et que, d'ailleurs, suivant un des derniers mots qui furent dits à Grégoire VII sur son lit de mort, la patrie est partout où l'on meurt pour la justice.
Je rappellerai seulement, par rapport au siècle d'Innocent III, que lorsque Othon IV, la veille de son entrée à Rome où il allait être couronné empereur, renouvela son serment de respecter l'inviolabilité de l'Eglise romaine, il se trouvait sur le mont Mario, appelé à cette époque mont Malo, où son armée était campée autour de lui *. Mais la forêt de lances qui couvrit alors cette montagne brille moins aux yeux de la postérité qu'une pauvre
1 Datum in castris in monte Malo, 4 non. octobris. Indict. XIII. (Lib. de Neg. imper., Ep. 193.)
petite image peinte sur la porte d'un hôpital, fondé dans le moyen âge, au pied de ce mont Mario. Un lépreux , d'origine française , n'avait pas accepté pour son usage les sols et les liards qu'il avait reçus de la charité publique : il les avait entassés petit à petit pour fournir un asile à ses frères en Dieu et en infortune : singulière maison, dont chaque pierre pouvait être le don de quelque riche, tandis que la maison tout entière était l'aumône d'un mendiant. L'enseigne de l'hospice établi en cet endroit représentait le lépreux Lazare , avec deux chiens qui léchaient les plaies de ses jambes1.
La petite chapelle ouverte qui se trouve non loin de là, près du ponte Molle, a été élevée pour perpétuer la mémoire d'une belle cérémonie religieuse du xve siècle. La circonstance qui l'a fait ériger, et le discours prononcé en cet endroit par le pape Pie II, connu dans le monde savant sous le nom d'iEneas Sylvius, donnent à ce monument, peu brillant par lui même, une auréole historique qui ne manque pas d'intérêt. Cette fête chrétienne nous fournira, d'ailleurs, une idée de plusieurs autres cérémonies de même genre, qui se sont déployées avec solennité, à diverses époques, dans la campagne romaine. Ces champs de la gloire avaient toujours été accoutumés aux pompes triomphales
1 Un povero Francese lebbrcso, con i denari, clie dalla pieta de1 fedeli aveva raccolto in molli anni, vi eresse il medesimo spedale, e vi mori. L'insegna dello stesso è un s. Lazzaro lebbroso. con due cani, che gli leccano le piagbe délie gambo secondo la storia, o parabola evangelica. (Piazza, Eusevolojio Romano, lib. I, c. iv.)
depuis les premiers temps de Rome : le Christianisme leur a réservé celles qui se célèbrent en l'honneur des saints, héros des seules victoires où l'on n'ait pas à pleurer sur les vaincus. La cérémonie, dont il s'agit en ce moment, a eu lieu pour la translation de la tête de l'apôtre saint André à Rome. Thomas Paléologue, roi du Péioponèse, en avait fait don au pape Pie II, pour la mettre à l'abri de l'invasion des Turcs. Elle avait été d'abord déposée à Ancône, et ensuite dans la citadelle de Narni. Le pape y envoya le cardinal grec Bessarion avec deux autres cardinaux pour accompagner la relique jusqu'à Rome, et lui faire rendre, sur son passage, les honneurs qui lui étaient dus. Les cardinaux furent de retour au ponte Molle \e 11 avril 1462, qui était le dimanche des Rameaux : la relique fut provisoirement placée dans la tour qui défendait l'entrée du pont. Le lendemain, le pontife sortit en cavalcade par la porte Flaminienne, accompagné du sacré collège, des ambassadeurs et des princes romains. Les environs de la route, les champs, les vignes étaient couverts de spectateurs l : la foule était si grande, que le pape dut ordonner aux cardinaux et aux prélats de descendre de cheval, et de le suivre à pied, après s'être revêtus des habits sacrés. Il avait une palme à la main : les cardinaux et les prélats portaient celles qu'ils avaient reçues du
1 Plena erat omnis via populo, nec vel agri, vel vineœ prœ multitudine hominum videri poterant, adeo ut primum in prata ventum est, quœ diximus, jussit Pontifex cardinales ac prcelatos ab equis descendere, etc. (Gobelin, de Rébus PU II, 1. VIII, Rom 1584, iii-49.)
pape dans la cérémonie de la veille ; tous les autres ecclésiastiques en tenaient une aussi, et cette longue suite de pontifes et de prêtres marchait à pas lents, deux à deux, tous vêtus de blanc, avec des mitres ou d'autres ornements de même couleur, qui paraissaient, dit le chroniqueur, plus blancs encore sur ces vertes prairies1. La procession se dirigea vers une estrade qui avait été construite près du pont, à l'endroit même où l'on a élevé la petite chapelle à quatre colonnes, qui subsiste encore aujourd'hui. Cette estrade avait deux escaliers, à pente douce et clémente, suivant l'expression de la chronique, l'un regardant le Tibre, l'autre la ville. Pendant que le Pape montait par celui-ci, le cardinal Bessarion, avec les deux autres cardinaux, arrivait par l'autre, portant la châsse qui contenait la relique , qu'il déposa sur un autel , au milieu des chants sacrés. Il s'établit un pieux silence, au moment où les clefs de la châsse furent présentées au pontife. Après qu'il eut vérifié les sceaux, elle fut ouverte, et le cardinal Bessarion, prenant dans ses mains la tête de l'apôtre, la remit en pleurant au Pape qui pleurait aussi. Mais le Saint-Père ne voulut pas toucher d'abord la relique : il se mit à genoux devant l'autel. Sa tête était inclinée , son visage pâle d'émotion, et sa voix tremblait, lorsqu'il prononça cette allocution 2 :
1 Albse mitrse, et omnis ornatus albus, et in viridi prato candidior videbatur. (Ibid.)
2 Genibus flexis, ante aram prostratus, vultu démisse) et pallenti, madidis oculis, ac tremulâ voce in hune modum locutus est. (Gobelin, de Rébus PU II.)
« Vous voilà donc enfin arrivée, tête sacrée et « mille fois bénie du saint apôtre ! La fureur des « Turcs vous a chassée de votre demeure. Dans « votre exil, vous vous réfugiez auprès de votre « frère, le Prince des Apôtres : votre frère ne vous « fera pas défaut. Yous serez rétablie sur votre1» « trône avec gloire, Dieu le voulant, et il nous sera « permis enfin de dire : Heureux exil, qui a trouvé « un tel secours! En attendant, vous demeurerez « pendant quelque temps chez votre frère, et vous « jouirez avec lui des mêmes honneurs. Cette au- « guste Rome, que vous voyez de près, a été déco- « rée par le précieux sang de votre frère : ce peuple, « qui vous entoure, c'est votre frère, c'est l'apôtre « Pierre, si plein d'amour, et avec lui Paul, ce vase « d'élection, qui l'ont régénéré dans le Christ Notre- « Seigneur. Par votre frère, les Romains sont tous « vos neveux : ils vous vénèrent, ils vous aiment « tous comme leur oncle et leur père d, et ils comp- « tent sur votre protection auprès de la majesté « divine. 0 bienheureux André, prédicateur de la « vérité, défenseur de la foi à la très-sainte Trinité, « de quelle joie vous nous remplissez aujourd'hui, « puisque nous voyons devant nous cette tête vé- « nérable qui a mérité que l'Esprit consolateur des- « cendît visiblement sur elle le jour de la Pentecôte, « sous l'apparence du feu ! 0 vous tous qui allez à « Jérusalem pour voir le lieu où les pieds du Sau- « veur se sont arrêtés, voici le siège du Saint-Esprit,
1 Haec est aima Roma, quam prope cernis, pretioso germani tui sanguine decorata... Nepotes tui ex fratre Romani omnes te velut patruum patremque suum venerantur.
« voici le trône de la Divinité. Ici s'est reposé l'Es- « prit du Seigneur, ici est apparue la troisième perce sonne de la Trinité. Ici étaient des yeux qui ont « vu souvent le Sauveur dans sa chair : cette bou- « che, elle lui a souvent parlé, et il n'est pas doute teux que ces joues n'aient reçu bien souvent « aussi le baiser de Jésus * : cette tête est un grand « tabernacle, dans lequel résident la charité, et la « piété, et la douceur de l'âme, et la consolation <( de l'esprit. Quelles entrailles ne seraient émues, « quel cœur ne sentirait un feu intime, quels yeux « n'auraient des larmes de joie à l'aspect de si préce cieuses reliques ! Divin apôtre , nous sommes « transportés d'allégresse, nous triomphons de votre « arrivée, car nous ne doutons pas que vous n'ac- « compagniez personnellement votre tête, et que « vous n'entriez avec elle dans Rome 2 ! Nous dé- « testons les Turcs, comme ennemis de la religion : « mais nous ne les détestons pas en tout, puisqu'ils « sont cause de votre venue parmi nous. Que pou- « vait-il nous arriver de plus heureux que de voir « de nos yeux cette tête sacrée, et de recueillir les « parfums qu'elle répand autour d'elle? Ce qui nous « est pénible, c'est de ne pouvoir vous rendre, à « votre arrivée, tous les honneurs dont vous êtes « digne. Mais acceptez notre bonne volonté, souf-
1 Hic consedit Spiritus Domini, hic tertia Trinitatia persona visa est : hic oculi fuerunt qui saepe Dominum in carne viderunt, hoc os saepe Christum allocutum, has gênas non est duhiurn quin saepe Jésus fuerit osculatus.
2 Neque enim duhitamus quin tui capitis cornes adsis, et cuni eo Urheni incr.ediaris.
« frez avec indulgence que nous touchions vos osse « ments de nos mains souillées, et que, tout pé « cheurs que nous sommes, nous vous accompa « gnions dans l'intérieur de la ville. Entrez dans la « cité sainte, et soyez propice au peuple romain. « Que votre arrivée soit salutaire à tous les chrè- « tiens, que votre entrée soit un gage de paix, que « votre séjour dans nos murs nous porte bonheur. « Soyez notre avocat dans le ciel; conservez, avec « Pierre et Paul, cette ville ; veillez au salut de tout « le peuple chrétien, afin que, par vos suffrages, la « miséricorde de Dieu soit" sur nous, et que, s'il est « irrité à cause de nos péchés, qui sont bien grands, « son indignation passe aux Turcs impies et aux « nations barbares, qui méprisent le Christ, le Sei- « gneur du monde *. »
J'ai rapporté ce discours en entier, parce qu'une grande partie des sentiments qu'il exprime, pouvant s'appliquer en général aux reliques des Apôtres réunies dans la capitale du monde chrétien, forme, sous ce rapport, une espèce de prologue à ce que j'aurai à dire de ces tombeaux sacrés. Du reste, on voit, par les paroles du Pape, qu'il tenait à faire bien comprendre que la religion et la justice demandaient qu'on reportât la relique avec gloire clans la demeure d'où l'impiété l'avait bannie, et il rattachait ainsi à cette circonstance, avec une pieuse habileté, le projet d'une nouvelle croisade auquel il travaillait avec une infatigable persévérance.
1 Si qua est ejus indignatio propter peccata nostra quoa muïtasunt, transeat ad impiosTurcaset ad nationes barLaras, quse Christum Dominum contemnunt.
Après qu'il eut fini de parler, il baisa, ainsi que tous ceux qui étaient avec lui sur l'estrade, la tête de l'Apôtre en pleurant, pria encore devant elle, puis il la prit dans ses mains, et, la tenant élevée en l'air, il fit tout le tour de l'estrade pour la montrer à tous les assistants. A ce moment, les chants et les cris de cette immense multitude s'élevèrent de toutes parts comme une seule et grande voix implorant la miséricorde de Dieu1. La procession reprit ensuite le chemin de Rome, rentra par la porte Flaminienne, et s'arrêta tout à côté, à Sainte- Marie du Peuple. La tête de l'Apôtre fut déposée sur un autel de cette église : des évêques veillèrent autour d'elle. Le jour suivant, un cortège de trente mille hommes, portant des flambeaux, l'accompagna jusqu'à la basilique de Saint-Pierre. Le Pape y dit encore quelques mots où ses projets pour la croisade reparurent 2, et il donna la bénédiction solennelle à tout ce peuple qui se sépara en Jouant Dieu et en devisant sur la nécessité de faire une grande ligue contre les Turcs. On avait composé, pour cette fête religieuse , un hymne qui fut effectivement chanté en plein air, lorsque cette foule était rassemblée sur les rives du Tibre, autour de l'estrade élevée près du pont; je citerai quelques strophes de
* Moxque voces altissimse auditse surit multitudinis, Dei misericordiam implorantis. (Gobelin, de Rébus Pie II.)
2 Nihil est enim quod nobis magis cordi sit, quam Christianse religionis et orthodoxae fidei defensio, quam tui nostrique hostes Turcae conculcare nituntur : quod si christiani principes nostram vocem audire voluerint, et suum pastorem sequi, videbit et ketabitur omnis Ecclesia, etc
cette ode chrétienne, aujourd'hui peu connue, qu'on peut considérer comme le dernier chant des Croisades.
« Dieu protecteur, faites que ce jour nous soit « favorable, et aiguisez contre les Turcs votre fou- « dre à trois tranchants. André, qui écoute les « prières de ce peuple, vous les rend en ces mots :
« Créateur du ciel et de la terre, détournez enfin « les fléaux qui sont le châtiment de leurs crimes; « faites miséricorde à votre peuple et terrassez les « Turcs.
« Après André, Pie, notre grand pasteur, s'in- « cline aussi pour vous implorer : ayez pitié de « nous, dit-il, car nous sommes fatigués : pour sou- « tenir le monde chancelant, étendez votre main, « souverain maître du monde.
« Et nous, à notre tour, nous vous supplions tous « ensemble de conserver les jours de ce pasteur, « qui, seul, portant dans son âme, contre les Turcs, <t un courage éternel r a osé franchir les som- « mets drs Alpes pour appeler la chrétienté aux « armes '. »
Tels sont les souvenirs qui se lient directement à la petite chapelle du ponte Molle. L'autel qu'on y voit, est celui-là même où se trouvait placée la relique, pendant que Pie II prononçait son éloquent discours. Les princes chrétiens, préoccupés de rivalités égoïstes , furent sourds à ses vœux pour le bien commun de la chrétienté; mais l'oratoire, érigé en cet endroit quatre ans après, en verra, sui-
1 Voir r Appendice n° I, à la fia du tome III.
^ant toute apparence, l'accomplissement. Ses frêles colonnes seront encore debout lorsque l'empire ottoman s'écroulera.
Les événements religieux des derniers siècles étant assez connus, nous terminerons nos stations dans la campagne romaine, par celle où nous venons de voir reparaître, dans une fête d'hospitalité fraternelle, ce tombeau de saint Pierre, auquel se rapportent les premiers souvenirs chrétiens que cette campagne nous a offerts. La plupart des événements dont elle a été le théâtre depuis l'époque des apôtres se coordonnent aussi, d'une manière plus ou moins directe, à ce monument central, et l'on croit entendre la voix de tous les siècles chrétiens, lorsque le pape Pie II célèbre la gloire de ce tombeau, du haut d'une espèce de chaire dressée au milieu de la campagne romaine.
Le petit nombre de tableaux historiques qui viennent de figurer sous nos yeux ne peut donner qu'un faible aperçu de ses glorieuses annales. Mille autres scènes de piété, de charité, d'héroïsme, de poésie chrétienne, appartenant à toutes les époques, entremêlées des noms les plus célèbres, sont éparses sur ces montagnes, aux bords de ce fleuve, dans les détours de ces sentiers solitaires, qui gardent aujourd'hui en silence tous ces magnifiques bruits du passé. S'ils étaient recueillis dans un Manuel bien fait, que tous les voyageurs un peu chrétiens ne manqueraient pas de se procurer, ce livre contribuerait à embellir, non pas seulement le séjour à Rome, mais les heures mêmes qui précèdent l'arrivée. La disposition des lieux permet d'apercevoir,
pendant les derniers relais, plusieurs des points les plus intéressants : vous pouvez évoquer, en passant, ces grands souvenirs de l'histoire du Christianisme qui vous servent de cortège jusqu'aux portes de la ville.
Les murs de Rome forment aussi autour d'elle une double enceinte : l'une de vieilles pierres, l'autre de vieilles légendes. Leurs annales sont longues: vous voyez paraître successivement les vestiges de la forteresse bâtie parAncusMartius sur le Janicule, les débris des remparts de Servius Tullius dans une vigne près de la porte Salare, l'enceinte construite par l'empereur Aurélien, les tours d'Honorius, les réparations faites à la hâte par Bélisaire, celles du pape Adrien Ier, les murs de la cité Léonine, et les travaux exécutés dans les siècles suivants. Toutes ces époques ont laissé leurs diverses constructions, ou leur empreinte encore visible : l'histoire fait avec vous, autour de ces remparts, une course de plus de deux mille ans en quelques heures.
Les portes, bâties ou rebâties par Honorius, qui se trouvent dans l'enceinte actuelle, sont restées à la même place, à l'exception de deux ou trois : plusieurs n'ont pas eu besoin d'être reconstruites, elles ont conservé leurs pierres et leurs formes antiques. Chacune des entrées de Rome a de grandes choses à raconter. Si l'on se rappelle seulement quelques personnages historiques qu'on sait positivement avoir passé sous telle ou telle porte, lorsqu'ils ont pénétré dans Rome, à la tête d'une armée, la plupart pour la saccager, on voit paraître Brennus sous l'ancienne porte Colline, qui était située dans
la région où la porte Pie est actuellement placée ; sous la porte Salare, Alaric ; sous celle de Saint- Paul, Totila ; sous la porte Asinaria, encore existante en partie près de celle de Saint-Jean, Totila, Bélisaire et Robert Guiscard qui entra une autre fois par la porte du Peuple ; Annibal s'était présenté devant la porte Colline, et le connétable de Bourbon, dont on conserve l'armure dans une salle du Vatican, fut blessé à mort près de celle de Cavalleggieri. Sous le rapport chrétien, les vieilles portes de Rome ont participé à la piété de la ville. Celles de Saint-Paul, de Saint-Pancrace, de Saint-Sébastien, de Saint-Laurent, ont pris les noms de cet apôtre et de ces martyrs, parce que, placées sur la la route qui conduit à leurs tombeaux et situées dans les environs , elles sont comme les portes avancées de leurs basiliques et de leurs catacombes. Sur la porte Latine on lit, en vieux caractères, l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin, ancien symbole chrétien de la divinité. La porte de la voie Appienne ou de Saint-Sébastien conserve encore une Croix tracée dans un cercle, avec cette inscription en grec, la grâce de Dieu, qui remonte au temps de Bélisaire ou de Narsès. La porte du Peuple est, par son nom, un mémorial perpétuel de la piété romaine : car elle l'a emprunté de l'église voisine, qui l'a reçu elle-même, parce qu'elle a été érigée à la demande et aux frais du peuple romain, pour purger de tout souvenir impur et odieux cet endroit où une tradition populaire plaçait la sépulture de Néron. Arrêtons-nous ici un moment avant de caractériser l'aspect général de Rome. Si, en visitant un
monument dont la première vue vous plaît, vous avez à côté de vous un compagnon qui contrarie votre manière de voir et de sentir, par des remarques, à votre avis, peu justes, vous commencez par écarter ces pensées importunes, pour vous livrer ensuite tranquillement aux impressions que vous désirez goûter. Quelques personnes, dont l'esprit est ainsi fait qu'il se préoccupe bien vite du côté trivial des grandes choses, se plaignent de ne pas trouver certains quartiers de la ville dans un état aussi brillant et aussi commode que leur imagination se l'était figuré. C'est qu'en effet, embarrassée, à quelques égards, de ses propres grandeurs, Rome doit sacrifier des convenances matérielles à sa dignité morale. Elle ressemble à une reine que ses devoirs forceraient de porter constamment les anciens diamants de la couronne, et qui n'aurait ni l'entière liberté de se mouvoir sous cette vénérable parure, ni la permission d'adopter, à son gré, un costume moins gênant, et plus conforme au goût du jour. Presque tous les quartiers de Rome sont parsemés de vieux monuments, que la religion, la charité, la gloire, lui ont légués : obligée de garder sur elle ces joyaux des siècles, elle ne saurait se prêter, avec la même facilité que d'autres capitales, aux arrangements modernes pour le percement des rues et l'élargissement des voies publiques. L'archéologie a le pas, chez elle, sur la géométrie rectiligne : Rome est plus dévote aux grands souvenirs qu'aux grandes rues, quoiqu'elle en ait de fort belles. Pardonnez cette superstition à la ville des Césars et des Papes : c'est une faiblesse vraiment romaine.
D'autres visiteurs, qui semblent s'intéresser particulièrement aux choses antiques, trouvent qu'un certain nombre de ces débris du temps, épars dans la ville et dans ses alentours, sont mal tenus. Ils ont remarqué quelques toiles d'araignées sous la voûte d'un monument de vingt siècles. Ils voudraient voir, autour de tel autre, des avenues et des esplanades bien soignées, bien ratissées, sans cailloux, sans broussailles, sans inégalité de terrain. Il y a des gens qui exigeraient absolument qu'onfitlatoilette des ruines, qui ne comprennent pas du tout qu'il pourrait y avoir de l'art, qu'il y a du bon goût à laisser à ces choses un certain négligé. Comme grand seigneur du passé, Rome, Senior Roma, se donne des airs qui lui vont très-bien, avec cette superbe insouciance des petites choses. Si une autre ville, peu riche en antiquités, possédait dans un champ voisin le caveau de la famille des Scipions, par exemple, on ne manquerait pas, dans plusieurs pays du moins, de lui donner un entourage fort joli sans doute, mais qui aurait, entre autres inconvénients, la prétention d'attirer les visiteurs, et d'achalander, pour ainsi dire, un illustre souvenir. Le monument serait précédé d'une cour à gazon vert fermée par une grille à lances dorées : un concierge vous offrirait des bougies pour votre argent à l'entrée du souterrain ; en sortant, vous seriez invité à vous reposer dans une maison de bonne apparence, ayant une enseigne où vous liriez en grosses lettres : Restaurant du tombeau de la famille des Scipions. J'avoue que j'aime beaucoup mieux la cabane et la petite cour plus que champêtre, et l'enfant qui vous conduit dans le caveau
avec une torche de résine : cela vous avertit qu'il faut que Rome se sente bien sûre de sa majesté, pour ne pas mieux exploiter la noblesse de certains monuments.
Les mêmes personnes se plaignent aussi que les fouilles se fassent avec trop de lenteur. Mais ceux qui s'en plaignent le plus, ce sont les Papes. Lorsque toutes les provinces de la monarchie catholique leur envoyaient le plus légitime des tributs pour subvenir aux dépenses des institutions romaines , créées dans l'intérêt commun de l'Eglise, ils pouvaient employer les revenus de l'Etat pontifical à la glorification des arts. Mais, depuis que ce subside universel a cessé, ils sont forcés, au contraire, de consacrer une partie considérable des revenus particuliers de l'Etat à l'entretien des établissements d'une utilité générale pour le monde catholique. Malgré toute leur bonne volonté, qui n'a jamais été stérile, il faut pourtant bien que le successeur de saint Pierre prévale, dans chaque Pape, sur l'émule artistique de Léon Xet de Sixte-Quint, et qu'il s'occupe bien plus des âmesfutures que des monuments passés. Toutefois, il suffit d'avoir parcouru Rome, pour reconnaître, avec admiration, ce que les derniers papes, et particulièrement Grégoire XVI, ont fait, sous ce rapport, au milieu des circonstances les plus critiques. Mais, avec leur zèle pour la gloire des arts, les Papes ont aussi des traditions héréditaires de modération et de longanimité dan* 'es entreprises glorieuses. Quel est le souverain de nos jours qui se sentirait très-porté à poser la première pierre d'un monument dont il n'espérerait pas voir la
dernière, qui se passionnerait pour des fouilles dont ses héritiers devraient seuls recueillir les produits ? Les Papes ont, en général, une autre manière de sentir : beaucoup plus qu'aucun prince, chacun d'eux vit d'avance dans ses successeurs, parce qu'il est beaucoup plus uni à ses prédécesseurs ; quand il a fait son temps et son œuvre, il se couche tranquillement dans la tombe, avec la foi que Dieu accomplira par les mains des pontifes futurs le bien que les siennes laissent inachevé. La papauté, qui sait tant de choses, sait surtout attendre. Le caractère seul de Rome suffirait pour disposer à cette patience. Les âmes un peu élevées y sont moins avides du présent, parce que leur existence est continuellement transportée dans la jouissance d'un passé magnifique. On est moins exigeant envers ce passé, parce qu'il a déjà beaucoup donné. En attendant que des jours meilleurs permettent de faire plus, il y a pourtant quelque charme à se dire que le sol même sur lequel on marche recouvre d'innombrables mystères de l'ancien monde qui reparaîtront un jour sous le soleil. Quelque nouvelle découverte vient très-fréquemment exciter la curiosité ; mais, quoi qu'on puisse faire, il se passera bien des siècles avant que cette mine soit épuisée, avant que les champs, le Tibre et les Catacombes aient rendu tous leurs dépôts. Pour moi, j'aime à penser que, dans les conquêtes de l'archéologie, comme sous tant d'autres rapports, Rome a devant elle des perspectives illimitées.
Il me semble que les observations préliminaires que je viens d'indiquer ne sont pas tout à fait inu-
tiîes pour bien goûter, à la première vue, son caractère général. Du reste, il saute aux yeux. C'est celui d'un dualisme profond, mais ramené à l'unité, puisque les monuments païens y sont visiblement coordonnés, de plusieurs manières, à des pensées chrétiennes. Ce caractère, qui fournit de si grands sujets de méditation, ne saurait avoir nulle part ailleurs une signification aussi étendue et aussi élevée ; la Providence ayant voulu que la ville qui, comme centre de l'Église, a produit les monuments du Christianisme en plus grand nombre qu'aucune autre, ait conservé, en plus grand nombre aussi, les monuments du Paganisme, dont elle avait été le principal foyer.
Certaines circonstances physiques contribuent à mettre en relief ce caractère de Rome. Les inégalités du sol, qui donnent des aspects si pittoresques à toutes les villes assises sur des monticules, et dans lesquelles il y a des espaces vides, produisent à Rome un effet tout particulier. C'est dans la partie la plus montueuse, sur le Capitole, le Palatin, le Célius, le Yiminal, l'Esquilin, que les constructions païennes et chrétiennes sont le plus entremêlées. A chaque détour du chemin, et quelquefois presque à chaque instant, on passe brusquement de la vue d'une ruine qui attriste, quand ce ne serait que comme ruine, à la visite d'un monument de piété et d'espérance. Pendant que les points de vue physiques varient continuellement, à mesure que le corps monte et descend ces collines, la subite variation des points de vue moraux donne à l'âme un mouvement du même genre. Remuée, cahotée par des im-
pressions si contrastantes, qui l'abaissent et l'élèvent, elle aussi ne fait, pour ainsi dire, que descendre et monter. Je crois que quelques personnes trouveront ce rapprochement bien subtil, et je l'aurais peut-être ainsi jugé moi-même, si, en analysant mes propres impressions, je n'avais reconnu que cette singulière concordance entre la marche de l'âme et celle du corps n'est pas étrangère à ce qu'il y a de plus intime dans le charme que ces lieux font éprouver, du moins selon ma manière de sentir.
Les ruines païennes et les édifices chrétiens se rendent des services réciproques pour l'effet qu'ils doivent produire. En parcourant l'espace qui s'étend du Capitole des Tarquins au Colisée des Césars et dans leurs alentours, il est impossible de ne pas remarquer que l'aspect de ces lieux, où les plus beaux débris de l'ancienne Rome se trouvent rassemblés, serait entièrement gâté, si des maisons élégantes ou de triviales boutiques venaient à s'y accumuler. Heureusement il y a de distance en distance des couvents et des églises dont le calme austère ne dérange rien. En outre, chaque monastère a des enclos, des dépendances, qui défendent les espaces vides contre l'envahissement des maisons, des rues et du bruit. Si quelques fils des généraux de notre époque fixaient leur résidence, avec tout l'attirail du confortable moderne, parmi ces débris de la plus grande puissance guerrière qui ait existé, le spectacle qu'ils présentent aux yeux et à l'âme perdrait beaucoup. De pauvres couvents sont de meilleurs gardiens de ces ruines triomphales : leur magni-
fique tristesse est mieux protégée par des capucins qu'elle ne le serait par les descendants des soldats d'Austerlitz et des Pyramides.
D'un autre côté, les souvenirs et les débris de l'ancienne Rome répandent sur les monuments chrétiens, et particulièrement sur ceux de la charité, un intérêt qui provient de rapprochements et de contrastes. L'île du Tibre, par exemple, où s'élevait le temple d'Esculape, possède un hospice, situé à peu près à la même place. Un autre hôpital, où l'on guérit les plaies du corps, et un hôpital d'un autre genre, un monastère de converties, où se guérissent celles de l'âme, se trouvent près du mausolée d'Auguste. Des frères ignorantins français dirig-ent des ateliers et font la classe dans les Thermes de Dioclétien. La colonne Trajane et le Colisée étendent leur ombre sur des conservatoires de pauvres ; et l'hospice de Sainte-Marie de la Consolation, particulièrement consacré au traitement des fractures et blessures, est au pied de cette roche Tarpéienne d'où l'inexorable loi romaine précipitait ses victimes. Le voisinage de ces monuments fameux fait ressortir, à certains égards, le caractère des établissements chrétiens, tout en semblant l'effacer. L'imagination de la plupart des visiteurs étant particulièrement préoccupée des souvenirs brillants qui se rattachent aux restes de la Rome antique, les humbles créations de la charité, voilées par cette gloire, se trouvent ainsi placées dans une espèce de demijour qui sied très-bien à la modestie des œuvres évang-éliques.
Tous ces contrastes sont ramenés à l'unité, soit
parce qu'un certain nombre de monuments païens ont été convertis en églises, soit parce que beaucoup d'autres ont reçu, à divers égards, le sceau chrétien. Les modes variés de cette transformation passeront successivement sous nos yeux, lorsque nous étudierons en détail cet aspect de la ville. Mais il y a quelques-uns de ces monuments qui s'offrent d'eux-mêmes , antérieurement à toute étude, pour être, à cet égard, les interprètes de Rome. Jls se divisent en deux classes, dont chacune correspond à une des principales parties de l'ancien monde païen. Les obélisques de Ramsès, de Nuncorée, de Psammétique, de Toutmosis II, que les empereurs avaient fait transporter de Thèbes et d'Héliopolis à Rome, y représentent le Paganisme oriental. Les colonnes Antonine et Trajane, et celle du temple de la Paix, filles de la Grèce par leur structure, et de Rome par leur destination, représentent le Paganisme occidental. Le Christianisme s'est emparé des uns et des autres pour les purifier de toute souillure idolâtrique et leur faire rendre gloire à Dieu. Le premier moyen qui se présentait naturellement pour effectuer cette conversion était de placer à leur sommet l'emblème delà Rédemption : c'est ce qui a été fait. L'obélisque du Vatican a, sous ce rapport, un privilège particulier : Clément XII a renfermé un morceau de la vraie Croix dans la croix en bronze dont il est surmonté. Il a mérité cette distinction, parce qu'autrefois, lorsqu'il était placé tout près de là, dans le cirque de Néron, sa base a été baignée du sang des premiers martyrs de Rome, et parce qu'il est chargé aujourd'hui, par le lieu même où il
s'élève, au centre du portique de l'église de Saint- Pierre, de présenter le signe du salut aux innombrables fidèles qui y viennent de toutes les parties du monde. L'érection de la Croix sur ces monuments du Paganisme, à l'époque de Sixte-Quint, excita la verve des poètes romains du xvie siècle. L'un d'eux, s'adressant à l'obélisque du Vatican, considéra son trophée chrétien dans trois points de vue, l'enfer, la terre et le ciel.
« Dans l'ombre infernale, Néron n'a rien entendu « de plus triste que la consécration de ses monu- « ments à Pierre *...
« Si Constantin, revenant sur la terre, apercevait « la Croix qui s'élève sous le ciel du Vatican, il la « prendrait peut-être pour celle qu'il avait vue « rayonner vers les mêmes plages du ciel, lorsqu'il « se tenait tout armé sur le pont du Tibre. Mais il « dirait bientôt : La mienne n'était pas ainsi ; elle « m'est apparue comme un éclair fugitif dans « les nuages : celle-ci demeure, et son éclat est « éternel ...
1 Tristius inférais Nero nil audivit in umbris Sacrari Petro quam monumenta sua.
(Pompei Ugonii, Poemata, Romse, 1587.) 9 Si Constantinus redeat, videatque nrucis quse Stat Vaticano proxima signa polo, Hsec fors illa putet Tyberino in ponte sub armis
Ferme eadem vidit quœ radiare plaga.
Sed tamen obstupeat, tua quod Grux, Sixte, coruscat,
Longius, et dicat non mea talis erat : Illa brevi emicuit cœli per nubila tractu, Hujus mansurum statque pereune jubar.
(Ibld.)
« Emblème sacré ! que fais-tu dans le vide des « airs ? Pourquoi rester dans les nues si loin de la « terre? Toi, à qui les chants des prophètes ont « donné le nom de clef mystérieuse, ne dirait- « on pas que tu veux nous ouvrir la porte du « ciel i ? »
Il y avait un autre moyen de marquer la régénération chrétienne de ces obélisques et de ces colonnes, c'était de graver sur leur piédestal des inscriptions énonçant leurs fonctions anciennes et leur consécration nouvelle : on l'a fait avec toute la majesté de la langue latine dans le style lapidaire. Rome a merveilleusement conservé la tradition de cette littérature monumentale, de ces lettres d'avis qu'un siècle adresse aux siècles futurs. Le caractère des inscriptions purement historiques semble avoir atteint sa perfection dans celles qui ont été composées du temps de Sixte-Quint et de Paul V.
La combinaison des deux moyens dont nous venons de parler, l'un emblématique, l'autre historique, était plus que suffisante, mais le génie de Sixte-Quint ne s'en est pas contenté. Il a imaginé d'attribuer aux principaux de ces monuments des inscriptions lyriques, dans lesquelles chacun d'eux est personnifié, qui sont sa parole propre, avec laquelle il proclame, disons mieux, il chante sa conversion. Beaucoup d'étrangers ne remarquent ces
1 Quid sacrata facis vacua inter nuLila c:eli } Tarn proeul a terris cur pia signa tenes? Numquid ut es, clavemque vocant te carmina vatum, yEthereas nobis vis reserare forfs?
(Ibid.)
inscriptions que séparément, lorsqu'ils vont visiter, souvent à plusieurs jours d'intervalle, les monuments divers dont elles font partie : ils n'admirent que le mérite de chacune délies, sans songer à les réunir pour juger de leur elTet général. Mais lors-' qu'on les met à la suite les unes des autres, on voit qu'elles forment comme des strophes d'une ode chrétienne, chantée par un chœur de colonnes de deux et trois mille ans. L'obélisque du Vatican peut être considéré comme le chef de ce chœur, soit à raison de la place qu'il occupe, soit parce qu'il est le plus grand monolithe intact que l'antiquité nous ait légué. Il donne le signal en ces termes :
L'obélisque de la place Saint-Pierre.