‹ Esquisse de Rome chretienne (volume 3)Chapitre 13 sur 24 · LA FOI S'EMPARE DE DIEU · texte numérisé non relu

LA FOI S'EMPARE DE DIEU

Si, avant d'étudier la cité chrétienne, vous vous êtes bien pénétré du sens de ces inscriptions combinées, vous serez mieux préparé à la comprendre que si vous aviez déjà lu, à ce sujet, bien des pages. Ces obélisques, ces colonnes, sont des eiceroni sublimes, que Rome elle-même vous a préparés, et qui vous attendent au milieu des places publiques, pour vous initier promptement à l'intelligence de son véritable caractère. C'est aussi pour cela que j'ai jugé convenable de recueillir d'abord leurs paroles, pour qu'elles servent immédiatement d'introduction aux faits et aux idées qui seront exposas dans le cours de cet ouvrage.

Son plan fondamental peut être indiqué en peu de mots. Rome y est considérée comme étant le ré-

1 Le texte de ces inscriptions se trouve à V Appendice n° III, à la fin du tome III.

sumé du Catholicisme. Les caractères de l'Église, son organisation, son action, enfin les réalités du monde invisible dont l'Eglise terrestre nous offre les figures, sont représentés à Rome sous les formes les plus imposantes par les faits matériels dont se^ compose ce qu'on pourrait appeler son système monumental.

1° Nous distinguerons d'abord une classe de monuments dans lesquels on peut étudier, d'une manière spéciale, les signes de l'unité, de la perpétuité, de l'universalité religieuse, qui sont des caractères de l'Eglise catholique.

2° L'organisation de l'Eglise renferme une puissance ou paternité spirituelle, chargée de gouverner la cité de Dieu, une tradition de lumière qui s'annonce comme perpétuant les clartés primitives de la révélation évangélique, une source d'amour qui s'est ouverte au pied de la Croix pour se répandre de siècle en siècle. Ces trois principes de vie, qui sont des signes de la sainteté de l'Eglise, se réfléchissent aussi, à plusieurs égards, dans les monuments de Rome.

3° L'action de l'Eglise, qui a pour but d'appliquer aux hommes l'expiation et la réhabilitation opérées par le Christ, a aussi spécialement son expression monumentale. Les grands débris du Paganisme ne sont pas seulement le mémorial d'événements transitoires, depuis longtemps accomplis, mais encore la représentation de faits permanents ; car, en se prosternant devant ses passions, l'homme se rend à lui-même un culte idolàtrique et devient persécuteur de la vérité. En ce sens, les temples des

faux dieux, les palais des Césars sont, à touîf i les époques, les emblèmes de l'humanité déchue, comme leur purification chrétienne est aussi l'emblème perpétuel de l'humanité régénérée.

4° Enfin l'Église, qui travaille à élever, par le moyen des choses sensibles, l'esprit et le cœur vers les invisibles réalités, en multiplie autour de nous les figures, surtout dans son culte et dans ses édifices sacrés. Sous ce rapport, nous aurons à traiter particulièrement du symbolisme chrétien, tel qu'il se produit dans Rome.

Tels sont les quatre aspects principaux sous lesquels nous l'envisagerons. Mais, dans quelque point de vue qu'on se place, deux pensées, qui s'offrent continuellement et de tous côtés, semblent envelopper toutes les autres. Rome est, par ses ruines souveraines, le simulacrele plus expressif delà caducité des choses terrestres, et, par ses monuments chrétiens, la meilleure ombre des réalités immortelles. Elle est la ville qui tout à la fois tient le plus du temps et de l'éternité.

11 y a, dans une de ses églises, un monumenl qui semble fournir, en quelques syllabes qui y sont gravées, une formule de la Rome antique et de la Rome chrétienne. Cette inscription est placée sur 1rs tombeaux réunis de deux épouv : choisie d'avance par le mari, elle révèle ce qui ^était passé dans son âme. On voit qu'il avait été vivement frappé de l'inanité de tout ce qui est terrestre, et en conséquence il avait adopté pour sa propre tombe ce mot de néant, nihil, entendu dans le sens chrétien. Il était dès lors naturel de le mettre aussi sur

le sépulcre de sa femme ; mais il lui sembla dur et ingrat d'infliger ce mot à la pierre sous laquelle reposeraient les restes d'un cœur et d'une vie dévoués à la sienne. Il chercha donc une expression qui, en rappelant aussi l'inanité de cette existence qui luj avait été si chère, en fit pourtant quelque chose de meilleur que le néant, et cette expression, il la trouva. Il réserva pour la tombe de sa femme ce seul mot : ombre, timbra. S'il était inscrit sur les deux cercueils, ce mot n'énoncerait qu'une idée vulgaire ; rapproché de l'autre mot, il présente, à raison de l'analogie et du contraste, une signification très-belle.

Cette double inscription convient aussi, en un sens, au double aspect de Rome. Si Bossuet eût contemplé les ruines qui forment aujourd'hui comme le tombeau de la ville qui subjugua le monde, il eût sans doute trouvé, à cette vue, cette expression de magnifique témoignage de notre néant, qui lui est venue en présence d'un autre tombeau bien petit en comparaison de celui-là. Ce sépulcre de Rome est aussi placé, comme le cercueil de Condé, à l'entrée d'un sanctuaire, mais du plus grand qui existe, et qui s'appelle Rome chrétienne. Celle-ci parle bien moins de ce qui finit que de ce qui durera toujours. Toutefois les monuments terrestres les plus intéressants et les plus pieux offrent à peine quelques images obscures et passagères du monde futur. On peut donc, sous ces rapports, adapter aux deux faces de Rome l'inscription que je viens de citer: à l'une de ses faces, nihil, à l'autre, îimbra.

Je vis une grande foule, que personne ne pouvait compter, venant de toute race, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue : ils se tenaient devant le trône et en présence dî l'Agneau, revêtus de robes blanches, et des palmes étaient dans leurs mains. (Apocalypse, vu, 9.)

La gloire du Seigneur avait rempli son temple. (Troisième livre des Rois, viii, 11.)

Je donnerai aux peuples un langage choisi, afin qu'ils invoquent tous le nom du Seigneur, et qu'ils le servent comme s'ils n'avaient qu'un seul et même bras, (Sophonie, m, 9.)

OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR ROME CONSIDÉRÉE COMME CENTRE DU CHRISTIANISME

S'il est une ville qui soit le centre du Christianisme, il semble qu'indépendamment des discussions théologiques, ce grand caractère spirituel peut se manifester par le caractère en quelque sorte matériel de cette ville. Le principe de cette vie, plus fort dans le centre que partout ailleurs, doit y produire un ensemble de monuments et d'institutions qui indiquent à ceux qui savent les interpréter que là se trouvent les foyers paternels de la chrétienté, le chef-lieu de cette patrie dans laquelle tous les peuples sont appelés à ne former qu'un seul peuple.

Or, la vie chrétienne a ses racines dans une réu-

nion de sentiments et de vérités qui se rattachent à trois genres de monuments, le tombeau, le temple, la chaire pastorale. Le Christianisme promet à l'homme la transfiguration de la mort par la résurrection : de là le culte des tombeaux. Pour atteindre le but suprême, l'homme a besoin de mettre sa faiblesse en communication avec les forces divines que l'on acquiert par la prière et par les sacrements : de là le temple. Mais le culte doit être réglé d'après les enseignements de la foi : de là le gouvernement spirituel, dont la chaire pastorale est l'emblème. Sous ces trois rapports, Rome présente une réunion de faits très-caractéristiques.

Quelques personnes trouveront peut-être singulier que je commence par considérer Rome comme un vaste reliquaire, que j'interroge en elle, avant tout, la poussière de ses morts. Mais n'est-il pas naturel de penser d'abord aux choses de la tombe qui sont partout les premières ou les plus grandes ? Le reste lient souvent peu de place en comparaison, et, pour îes chrétiens du moins, il n'y a rien de plus apparent en ce monde que la borne qui le sépare de l'autre.

Dès les temps primitifs du Christianisme, le changement d'un mot annonça la révolution produite par l'Evangile dans les croyances et les sentiments de l'humanité sur la mort. Aux anciens noms par lesquels on désignait communément les lieux de sépulture, la foi chrétienne substitua, dans la langue qu'elle créait, le nom de cimetière, qui signifie un Dortoir1. Chaque église, l'église de Rome surtout,

1 Ksiiakw, dormir ; Ksiur-r.j'.cv, dortoir. In christianis mors non

se mit à veiller ses morts, ou, suivant l'expression de saint Paul, ses endormis l, comme une mère veille son enfant au berceau. On sait avec quelle religieuse sollicitude les chrétiens s'occupaient de tout ce qui avait rapport à ceux de leurs frères qui avaient versé leur sang- pour la foi. Nous lisons dans un des plus anciens documents de l'Eglise romaine, que saint Clément, pape du premier siècle, divisa Rome en sept régions, qu'il assigna à des notaires chargés de recueillir, chacun dans son district, les renseignements les plus exacts et les plus détaillés pour rédiger les actes des martyrs 2. Les soins dont on entourait leur dépouille mortelle allaient de pair avec ceux qu'on donnait à leur mémoire. Les dames romaines en particulier s'empressaient de remplir ces derniers devoirs de la piété avec une tendresse courageuse, imitant ainsi, et souvent au péril de leur vie, l'exemple que leur avaient laissé Marie- Madeleine, Salomé et leurs compagnes, ces premières chrétiennes du Calvaire. Les noms de Basilisse et d'Anastasie 3 qui ensevelirent saint Pierre et saint Paul, de Perpétue4, de Lucine5, de ces deux

est mors, sed dormitio et somnus appellatur. (S. Hierou.» ep. xxix.)

1 Nolumus autem vos ignorare, fratres, de dormientibus, ut non eontristemini, sicut et creteri qui spem non habent. (Ep. I ad Thessahn., iv, 12.)

2 Hic fecit septem région es dividi sire, qui gesta martyrum solliciti et suani regionem perquirerent. (Lib.

3 MenoL, apud Lan., t. I. * Martyr, rom., 4 au'gust.

5 Martyr, rom., 30jul.

sœurs Pudentienne et Praxèdc !, qui couraient par toute la ville pour emporter les corps et recueillaient le sang sur le pavé avec des éponges ; de Plautille 2; de Félicité 3, d'Apollonie4, qui consacrèrent aussi leurs propriétés, leurs veilles nocturnes et leurs\ mains à l'inhumation de ces restes sanglants, tous ces noms brillent dans les récits funèbres de ce premier âge comme des lampes placées dans les caveaux antiques.

Lorsque des circonstances le permettaient, on élevait des autels, de petits- oratoires sur ces sépulcres, qui, plus tard, ont été renfermés dans des églises. Ces monuments primitifs ne durent pas être très-multipliés ; les corps des martyrs entassés dans les catacombes étaient trop nombreux pour qu'on pût marquer, par quelque construction particulière, le lieu où chacun d'eux reposait. Dans ces inhumations inquiètes, précipitées, où parfois on renfermait une foule de morts dans une tombe commune, la piété des parents et des amis du martyr s'abstenait assez souvent de mettre son nom sur sa pierre sépulcrale. « Nous avons visité, dit Pru- « dence dans une de ses élégies, d'innombrables « reliques des saints dans la ville deRomulus. Vous « recherchez, ô Valérien, prêtre du Christ, les n titres que le ciseau a écrits sur leurs tombes, « vous voulez connaître les noms de chacun d'eux. « Il me serait difficile de vous répondre, tant sont

i Act. illarum SS.

2 Act. SS. Rufin. et Secund.

3 Act. SS. Marii et Filior.

4 Ibid.

« nombreux ces peuples de justes, qu'une fureur « impie a exterminés, pendant que Rome, fille de « Troie, servait ses anciens dieux ! Il y a néanmoins « beaucoup de ces sépulcres qui sont parlants : « les petites lettres qui y sont tracées redisent le « nom du martyr, ou quelque épitaphe courte et exce pressive. Mais il y a aussi une foule de ces marbres « qui recouvrent une assemblée muette; ils n'en « font connaître que le nombre l . »

On tenait moins à graver sur les sépultures des héros chrétiens les syllabes des noms qu'ils avaient portés en passant sur la terre qu'à y marquer leur titre éternel de martyr. Outre les inscriptions qui le constatent, des éponges et des linges sanglants, des instruments de supplice en sont de temps en temps le sceau irrécusable. Mais le signe le plus commun est fourni par ces petits vases, contenant du sang-, qui sont placés à côté des tombes. On pratiquait ordinairement, dans le mur, un creux où ils étaient fixés avec de la chaux. La plupart sont de verre, plusieurs de terre cuite, quelquesuns de bois, d'ivoire, de plomb et d'autre métal.

{ Innumeros cineres sanctorum Romulâ in urbe

Vidimus, ô Clnïsti Valériane Sacer.

Incisos tumulis titulos tu singula quseris

Nomina : difficile est ut replicare que-ara. Tantos justoruin populos furor impius hausit

Gum coleret patrios TVoia Roma deos!

Plurima litterulis signata sepulcra loquuntur

Martyris aut noraen aut epigramma aliquod. Suiit et multa tamen tacitas claudentia tumbas

Marmora, qua) solum significant numerura.

(Ad Volcrian. episcop. liymnus XI, v. 1.)

Leur configuration varie; elle est cylindrique, sphérique et parfois carrée. Jl y en a qui ressemblent à des coupes ; le plus grand nombre sont des fioles et quelques-uns ont des anses. On en a trouvé aussi en forme de petit tonneau, de grenade, de poisson; formes probablement symboliques, surtout celle de poisson, dont nous parlerons ailleurs. Plusieurs renferment une certaine quantité de cendres ou de terre qui avait sans doute été ramassée sur le lieu du supplice. Quelquefois le mot sanguis, ou les premières lettres de ce mot, apparaissent comme des étiquettes sur les parois extérieures des vases, qui présentent aussi de temps en temps divers emblèmes tracés au moyen d'un instrument incisif, le monogramme du Christ, une petite lance, des tenailles, des chaudières ardentes, des palmes, un oiseau en cage. Ces tombeaux ont encore donné, parmi leurs reliques sanglantes, quelques plats d'émail, et certains couvercles en verre, qui, par leur peu de profondeur, n'étaient guère propres à conserver une substance liquide ; les amis du martyr avaient pris à la hâte le premier objet qu'ils avaient eu sous la main, pour y recevoir quelques gouttes au moins de son sang. Le soin presque minutieux avec lequel les premiers chrétiens attachaient à ces tombes quelque signe qui pût les faire distinguer par la postérité indique assez clairement qu'ils comptaient bien qu'un jour la piété et la gloire viendraient chercher ces ossements sacrés. Les fossoyeurs des catacombes travaillaient déjà pour les solennités futures.

On peut, d'après ces simples observations, appré-

cier à sa valeur la légèreté avec laquelle certaines personnes révoquent en doute le caractère sacré des reliques que Rome tire de ses vieux cimetières souterrains, et dont elle fait présent aux diverses parties de la chrétienté l. Il suffit d'avoir assisté à l'extraction de ces reliques, d'avoir visité seulement une grotte sépulcrale, pour saisir leur authenticité dans sa source. Les signes auxquels on les reconnaît aujourd'hui, ayant été visibles dans tous les temps, ont toujours fourni une règle sûre quand il s'est agi de transporter du fond des catacombes dans les églises et les sacristies de la ville quelque

1 On s'imagine aussi quelquefois que l'usage de donner des noms aux ossements des martyrs dont les tombes ne présentaient pas d'épitaphes consiste à leur imposer à faux quelques noms propres choisis arbitrairement sur la liste des saints connus. Les règles suivies à l'égard de ces reliques anonymes proscrivent sévèrement un pareil abus. Tout consiste à leur attribuer quelques-uns de ces noms ou surnoms appellatifs, qui étaient déjà en usage chez les premiers chrétiens, et qui expriment le caractère, les attributs ou l'effet de la sainteté, tels que ceux de Théophile ou Ami de Dieu, de Clément, de Pieux, de Victor ou Vainqueur, de Félix ou Heureux, etc., dénominations qui sont toujours parfaitement vraies à quelque saint qu'on les applique. « Non possunt hancreliquiam, cujus « noineii ignorant, appellare sanctum Petrum apostolum, « sanctum Laurentium martyrem, etc. Quse essent manifesta « mendacia et pessimae deceptiones fidelium; sed solum pos- « sunt nomine aliquo appellativo appellare sanctum Felicem, « sanctum Fortunatum, sanctum Adeodatum, sanctum Theo- « phihim aut Dei amicum, et hoc modo certissimi sunt quod « neque mentiuntur neque decipiunt, cum omnes sancti sint « vei'e felices, etvere fortunati, et a Deo dati, et Theophili et « amici Dei. » (Baldel, Tlteol. mor., t. II, disput. xvi.)

corps saint isolé, ou une collection d'ossements vénérés. A certaines époques, ces extractions ont eu lieu en masse. Lorsque, dans les premières années du vne siècle, le pape Boniface IV consacra le Panthéon à tous les martyrs, il voulut doter cette Eglise conformément à son titre.

Baronius, qui en avait compulsé les anciennes archives, dit y avoir lu qu'il avait fallu employer trentedeux chariots pour y transporter avec solennité les ossements des martyrs que l'on avait extraits de diverses catacombes1. De longs convois du même genre ont eu lieu au vme siècle, sous Paul Ier, et au ixe, sous Pascal Ier, qui a fait transporter deux mille trois cents corps saints dans la seule église de Sainte-Praxède. Lors même que, dans ces grands remuements de cercueils, on aurait pris quelquefois par mégarde les ossements d'un martyr pour ceux d'un autre, la piété qui les honore se méprendrait sans s'égarer : l'universalité des saints ne formet-elle pas comme un seul corps identique dont le Christ est le chef2? Du reste, il existe un monu-

1 Legi in ejus ecclesiae codice manuscripto templum illud dicatumin primis in honorem Dei Genitricis Mariée, omnium Sanctorum Martyrum et Confessorum, illataque illuc esse reperi duodetiïginta curribus ossa sanctorum martyrum e diversis urbis cœmeteriis effossa, solemniterque comportata, ac decentissime collocata. (Not. adMartyrolog. rom., die 13maii.)

2 Gum enim Dominus de eis dicat : ut sint unum sicut et 7ios unum samus, cum ipsorum universitas sub Cbristo capite sit quasi qusedam identitas corpom, et unus cum Deo sit spiritus ipsi adhserentis, inter eorum ossa, qui sancti sunt, non est error si alia pro aliis excolantur, qui commembres in sui auctoris corpore dignoscuntur (Guibert, abbas, de Pignor. SS lib. I, c. iv, n. 2; l'at. lut., t. GLVI, p. 6zà.)

ment remarquable de la circonspection avec laquelle le Pape avait procédé à cette revue des vieux tombeaux : c'est une ancienne pierre un peu rougeâtre, qu'on voit encore incrustée dans un des piliers de Sainte-Praxède, et sur laquelle fut gravé le catalogue des reliques qui venaient d'être recueillies dans cette église. La liste nominative des martyrs y est interrompue, à plusieurs reprises, par les indications suivantes : Plus, huit cents dont le Tout- Puissant connaît les noms, — plus, LXI autres, — plus, LXVI autres, et aussi mille cent vingt-quatre, dont les noms sont écrits dans le livre de vie, — plus LXII autres, — plus, deux, — plus XL1. Ce qui montre l'exactitude avec laquelle les corps avaient été comptés, et le soin qu'on avait mis à distinguer ceux dont on avait lu les noms sur leurs pierres sépulcrales, de ceux dont les tombeaux avaient offert seulement la fiole de sang ou quelque autre signe du martyre. Plus tard, Léon IV et Etienne VI, dans le ixe siècle aussi, Grégoire V dans le xe, Sylvestre II dans le xi°, Pascal II, Gélase II, Ilonorius II, Anastase IV dans le xn% et Martin V dans le xvc, ont fait des extractions de reliques dans les cimetières situés sur les voies Lavicane, Latine, Appienne, Flaminienne,

1 Ac sanctorum octingentorurn quorum nomina scit Omnipotens, — et aliorum LXI, — et aliorum duorum, — et aliorum LXVI, simulque et aliorum mille centum viginti quatuor, quorum nomina sunt in libro vitœ, — et aliorum LXII, — et aliorum duorum, — et aliorum XL martyrum... IIos omnes Dei electos frequentius drprecamur ut per eorum valeamua preces post funera carnis ad cœli conscendere culmen. Amen. Sunt autem insimul omnes sancti duo mille CGC.

Ardéatine, Salare et Cornélienne. Des processions triomphales, avec leurs cantiques et leurs croix brillantes, ramenèrent dans Rome, sur des chars neufs, les corps des martyrs, aux applaudissements de tout le peuple * : les chemins, alors semés de palmes, par lesquels ils passèrent, étaient les mêmes qu'avaient suivis autrefois leurs bourreaux pour les mener au supplice, ou leurs amis pour les enterrer en secret. Dans les temps modernes, les fouilles ont été fréquentes, et elles continuent de catacombe en catacombe. La Rome souterraine a des espaces dont la limite est encore inconnue; des caveaux inexplorés s'ouvrent devant les fouilles nouvelles. On peut la comparer à ces montagnes qui fournissent aux investigations de la science ou aux besoins matériels de la vie ces énormes bancs de productions fossiles, dont on a dit qu'elles étaient des médailles du déluge. Rome a trouvé dans son sein d'immenses couches d'ossements de martyrs pour les oratoires de la piété passée, présente et iuture. Ces reliques sont comme des médailles antiques de

1 Beatissiraus pontifes, agregans sacerdotes et universum populum istius Romanse urbis..., sacrum corpus cum praefato sarcophago posito supra plaustrum novum in ecclesia beati Pétri apostoli cum hymnis et canticis spiritualibus... reportavit. (Anast., in vita Pau i I.) — Prseclarus pontifex multa corpora sanctorum dirutis in ccemeteriis jacentia quserens atque inventa colligens, magno venerationis affectu in jam dicta? martyris Praxedis ecclesia quam mirabiliter renovans construxerat, cum omnium admiratione Romanorum, episcopis, presbyteris, diaconibus et clericis laudem Deo psallentibus, etc. (Id., in vita Paschal. I.)

la persécution et de la foi, que la Providence a posées dans les fondements de la cité chrétienne.

Tant que la persécution avait duré, les chrétiens n'avaient pas été libres de donner à leur vénération pour les corps sacrés des martyrs tout l'éclat qu'ils auraient désiré. Mais, sitôt que la paix eut commencé pour l'Église, ce sentiment se produisit sous les formes les plus splendides. Les espèces de procès-verbaux des donations faites par Constantin aux basiliques qu'il a fait élever à Rome sont pleins de détails sur les colonnes de porphyre, les candélabres, les vases où brûlaient des parfums, les lam* pes, les couronnes d'or, les dauphins symboliques et autres ornements dont on entourait ces vénérables sépultures l. Les corps saints étaient enveloppés dans des tissus d'or et de soie : les fidèles les visitaient solennellement, et ils arrivaient à leurs tombeaux par des avenues jonchées de rameaux verts et de fleurs : usage qui se perpétue encore à Rome aux stations du carême et du temps pascal.

Presque tous les saints connus dans les trois premiers siècles sont morts martyrs, ou du moins ont souffert pour la foi, et il n'y a pas de siècle chrétien qui n'ait continué à son tour, avec la tradition de la vérité, celle du sang versé pour elle. Lorsque d'autres saints ont paru, semblables en tout aux martyrs,

1 Exornavit super columnas porpbyreticas... coronam auream ante corpus, ubi est pharus cantharus, cum delphinis quingentis; pensantem libras trigïnta quinque..., pharos argenteos triginta..., ipsum altare ex. auro et argento, clusum cum gemmis prasinis et byacintbinis... Thymiamaterium cum gemmis undique exornatum, etc. (Anast. Biblioth., in Sylvest.)

excepté la mort, la piété des fidèles a mis le même empressement à soigner leurs tombeaux. Leurs corps ont été la partie la plus précieuse du trésor de chaque église, une espèce de majorât pieux substitué de génération en génération, qui ne devait changer de lieu que pour des raisons graves, et, dans ce cas, les précautions prises pour la translation des reliques, la solennité qu'on lui donnait lorsque cela était possible, perpétuaient les garanties de leur authenticité. Deux causes ont principalement concouru à ces translations, la guerre et la charité. Tantôt on a transporté des corps saints dans des pays moins exposés aux ravages de la guerre civile ou étrangère : Rome en a reçu un certain nombre, soit par les Orientaux et les Grecs qui cherchèrent dans l'Occident un abri contre les persécutions des Vandales et des iconoclastes, soit par les chrétiens qui s'enfuirent de la Syrie et de l'Egypte envahies par les Sarrasins, soit par divers évêques et abbés de monastères, qui, dans les troubles du moyen âge, se réfugiaient sous la protection du tombeau de saint Pierre. Tantôt l'esprit de charité qui fait que les diverses églises s'aiment comme des sœurs, les a engagées à se céder réciproquement quelques parties de ces propriétés saintes. Ces donations durent être plus nombreuses envers l'Eglise romaine, qui n'est pas seulement la sœur, qui est surtout la mère des autres églises. Toutes les parties de la chrétienté se sont fait un devoir d'offrir à la métropole universelle une espèce de dîme de ces richesses de la tombe, qui sont, aux yeux de la foi, des semences d'immortalité et des fruits de vie,

comme les hameaux d'un village suspendent aux piliers de leur église paroissiale quelques grappes de leurs vendanges.

Il est résulté de tous ces faits que Rome est l'ossuaire sacré du Christianisme le plus complet qui existe. Ce que les caveaux de Saint-D^-nis furent pour les races royales de la France, les temples de Rome le sont pour une grande partie de cette dynastie de saints qui se sont transmis, de siècle en siècle, la couronne d'épines et de charité du Fils de l'homme. Le lundi de Pâques on montre au peuple, du haut d'une tribune intérieure de Saint-Pierre, les reliques des saints que les sacristies de cette église renferment , avec d'autres reliques encore plus augustes dont je ne parle pas en ce moment. C'est une heureuse idée que d'avoir fixé au lendemain de la fête de la résurrection du Sauveur cette espèce d'ovation décernée aux restes de ceux qui ont été les membres du premier-né d'entre les morts. Pendant qu'un prélat présente successivement ces reliques à la vénération des fidèles, un chantre, debout à côté de lui, proclame, sur un ton de récitatif d'une simplicité antique, les noms des saints auxquels elles appartiennent. Cette litanie de la résurrection future est longue, et elle peut se continuer, en nombreux versets, de basilique en basilique. Si vous allez dans des temples moins considérables, à Saint-Marc, par exemple, le jour où sont exposés, au milieu d'une illumination symbolique, les reliquaires de celte seule église, vous serez ébloui de ce luxe mortuaire. Chaque sanctuaire de Rome, si peu apparent qu'il soit, recèle une collection souvent

très-variée de reliques anciennes et modernes, soit indigènes, soit apportées de divers pays. On dirait que de presque toutes les régions où l'Evangile a été prêché, des montagnes de l'Arménie jusqu'aux forêts de l'Amérique, des grèves de l'Angleterre^ jusqu'aux cavernes du Japon, la plupart de ces hommes qui ont été martyrs par le sang- ou par la charité ont voulu que quelque chose d'eux-mêmes allât rejoindre le grand concile des catacombes1. J'ai fait un relevé des pays et des villes qui ont été le berceau, la résidence ou la tombe des saints dont il y a des reliques à Rome : ce tableau géographique est en quelque sorte la mappemonde funèbre de l'univers chrétien. Quel vaste champ de méditations ! Que de secrets divins cette poussière nous révélerait, si nous pouvions la sonder d'un regard ! On se plaît quelquefois à rêver sur les ruines d'un temple antique ou d'un amphithéâtre de gladiateurs ; il semble que, toute idée de culte mise à part, l'imagination et le cœur devraient être bien plus vivement frappés à la vue de cet immense amas de débris, qui furent autrefois les temples vivants de l'amour divin et les théâtres des plus beaux triomphes de l'âme: ruines prophétiques qui, au rebours de toutes les

* Les anciens chrétiens désignaient quelquefois les cimetières des martyrs sous le nom de concile. — Nemesius autem gratia Christi roboratus circuibat cryptas et concilia martyrura (Act. S. Steph.) Basilicas ecclesise et martyrum conciliabula diversis iioribus et arborum comis vitiumque pampinis adumbravit. (S. Hieron., Epitaph. Nepotian.) Hic multa corpora SS. martyrum requisivit, quorum etiam concilia versibus decoravit. (Anast.. in Vit. S. Damas.)

y» CHAPITRE IT.

autres, font penser surtout à l'avenir, et qui parlent bien moins du néant de l'homme que de son immortalité.

Cette réunion universelle de reliques, rangées dans l'enceinte de Rome comme dans un seul sanctuaire, y réalise, dans les plus grandes proportions, cette image de Jésus-Christ, que chaque saint, suivant le mot de l'Apôtre, a portée dans son âme et dans sa chair. Elle s'est réfléchie, sous la forme la plus pure, dans la créature privilégiée, qui est bénie entre toutes les femmes, et que l'Eglise nomme le miroir de justice. Je parlerai ailleurs des pieuses traditions, suivant lesquelles il reste encore en ce monde, notamment à Rome, quelque chose de ce qui fut à elle l. Au-dessous de la Vierge, l'image du Christ, imprimée dans la personne des saints, s'y diversifie. La charité, qui constitue l'unité fondamentale de la sainteté, produit sans doute dans tous les serviteurs de Dieu un même portrait du Sauveur. Mais, dans cette unité même, il existe divers ordres parmi les anges de la terre, comme il y a divers chœurs parmi les anges des cieux. Chacun de ces ordres retrace d'une manière plus saillante quelque caractère particulier de l'Homme-Dieu, de sorte que leur réunion reproduit les traits du divin modèle aussi vivement, aussi complètement qu'ils peuvent l'être dans des copies terrestres. Tous ces différents ordres de saints figurent dans le sanctuaire de Rome par leurs chefs les plus vénérés. Les patriarches qui ont salué d'avance le libérateur pro-

i Voir V Appendice n° IV, à la fin du tome III.

mis, les prophètes qui l'ont annoncé, sont représentés par des reliques de celui en qui s'est accomplie la mission de tous ceux qui avaient été, à quelque degré, des précurseurs : la tête de saint Jean-Baptiste est conservée dans une ancienne église, dont* le nom même rappelle ce précieux dépôt. Le sénat apostolique est présent : il y a les corps des apôtres Pierre, Paul1, Jacques le Mineur2, Philippe3, Matthias4, Barthélémy5, Simon et Jude 6, ainsi que des reliques considérables de chacun des autres, et des évangélistes saint Marc et saint Luc7. La légende d'après laquelle tous les apôtres se seraient réunis pour assister aux derniers moments de la sainte Vierge s'est vérifiée, à quelques égards, pour leurs restes mortels, autour du tombeau de saint Pierre. Le premier concile de Jérusalem semble y être en permanence. Viennent ensuite ces trois ordres de saints que la théologie considère comme ayant une auréole particulière, les martyrs, les docteurs, les vierges. L'armée des martyrs, sans parler ici des apôtres, y compte ses héros les plus anciens ou les plus célèbres : quels noms que ceux de saint Etienne, de

* Dans leurs basiliques.

2 Aux Saints-Apôtres.

3 Ibid.

4 A Sainte-Marie Majeure.

5 Dans sa basilique.

6 A Saint-Pierre.

7 A Saint-Pierre, à Saint-Paul, à Saint-Jean de Latran, à Sainte-Marie Majeure , à Sainte-Croix en Jérusalem , aux Saints-Apôtres, à Saint-Sébastien, à Saint-Sylvestre in Capite, à Sainte-Marie in Transtevare, à Sainte-Cécile, à Saiut-Chrysogone, à Sainte-Pudentienne, à Saint-Marc, etc.

saint Ignace d'Àntioche, de saint Sébastien, de saint Laurent, de saint Agnès ! Le collège des docteurs y figure par les corps de saint Justin, de saint Jérôme, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Chrysostome, de saint Léon, de saint Grégoire le Grand, ainsi que par des reliques de saint Augustin et de beaucoup d'autres Pères. Dans la vieille église des saints Nérée et Achillée repose une vierge du premier siècle qui appartenait à la famille de l'empereur Domitien, le continuateur de Néron, et qui reçut du pape Clément , successeur presque immédiat de saint Pierre, le voile de religieuse, qu'elle portait encore lorsqu'elle mourut pour la foi : devenue ainsi le plus ancien modèle connu de tant de femmes qui ont renoncé aux positions les plus brillantes pour se consacrer à la prière et à la charité, Domitille semble présider, à Rome, un innombrable chœur de vierges, sur les tombes desquelles le lis de la pureté se trouve souvent uni, suivant l'ancien langage, à la rose du martyre. Parcourez ensuite le cercle des vertus particulières qui vident le cœur de l'homme du faux amour ou qui le remplissent du bon ; recherchez dans les annales du Christianisme les noms qui sont devenus les glorieux synonymes de l'humilité, de la pauvreté volontaire, de la subjugation complète des convoitises des sens, de la mansuétude envers tous, même envers les maux de la vie, du martyre de la charité, vo.us trouverez ces noms inscrits en si grand nombre sur les tombeaux ou sur les chasses de Rome, que je ne puis pas même songer à en effleurer l'énumération. Les arts, dont la charité sait faire aussi des vertus, y

vénèrent une réunion d'artistes qui ont obtenu la véritable couronne d'immortelles: la peinture, saint Luc; la sculpture, les martyrs Claude, Nicostrate, Symphorien, Castorius et Simplicius ; la musique, sainte Cécile ; la poésie, saint Damase. Toutes lesy grandes fonctions, toutes les principales situations de la vie, y sont représentées : qu'il suffise d'indiquer, pour les pontifes, saint Léon et saint Grégoire; pour les fondateurs d'ordre, le corps de saint Ignace; pour les missionnaires évangéliques, ce bras de saint François-Xavier qui a baptisé des peuples; pour les œuvres de bienfaisance, saint Philippe deNéri, prédécesseur et modèle de notre saint Vincent de Paul, et saint Joseph de Calasanctius, fondateur de l'instruction primaire gratuite dans le xvie siècle ; pour les grands, sainte Hélène; pour les pauvres, saint Alexis ; pour les veuves, sainte Monique ; pour la jeunesse, saint Louis de Gonzague et saint Stanislas de Kotska. Quelles constellations de tombeaux! Un antiquaire a très-bien dit qu'ils forment le ciel souterrain de Rome1.

J'ai dû me borner à indiquer quelques traits de ce tableau, mais ils peuvent suffire pour le montrer sous le point de vue très-beau et très-vrai que j'ai signalé tout à l'heure. Si, en effet, on rattache, par la pensée, aux diverses parties de ce reliquaire universel les vertus que chacune d'elles représente spécialement, et dont la réunion offre la copie la moins

1 Ingredere, hospes, quid cunctaris? ad subterraneum Ronire cœlum tôt sidéra qtiot cadavera, qurbus prtefulget, iiivenies. (Arringlii, Rom. sublerr., t. I, p. 625.)

imparfaite de la perfection de l'Homme-Dieu, on voit alors apparaître, au milieu de ce campo sanlo du monde chrétien, la plus sublime image du Sauveur qui puisse se rencontrer sur la terre, puisqu'elle est formée, non avec des couleurs ou des morceaux de marbre, mais avec les membres de ceux qui vécurent de la vie même de Jésus-Christ : espèce de mosaïque doublement sacrée et par l'objet qu'elle représente et par les matériaux dont elle est composée, et dans laquelle chaque pièce contribue à reproduire en grand l'image dont elle porte ellemême l'empreinte. Tous les siècles chrétiens ont travaillé à cette œuvre, et Rome est le sépulcre sur lequel cette figure mystérieuse restera couchée jusqu'au dernier jour.

Abstraction faite des vues de la piété, cette universalité de reliques est un phénomène religieux qui a une signification importante aux yeux de la philosophie chrétienne. D'où vient qu'une attraction permanente a fait voler vers Rome, et concentré dans son sein cette poussière sacrée, dispersée par toute la terre? S'il existait une ville qui fût parvenue successivement à posséder les corps de Dante, de Shakspeare, de Calderon, de Corneille, une main du Pérugin et de Raphaël, le chef de Rossuet, le cœur de Fénelon, et quelques restes de presque tous leurs collègues en génie dans les différents siècles, ne serait-il pas naturel de penser qu'il doit exister dans cette ville un principe sublime, mens divinior, qui a perpétué en elle, à un degré suréminent, le culte du beau? Un fait analogue s'est réalisé dans l'ordre religieux : pourquoi ne

serait-on pas porté à en tirer une conclusion analogue ?

Ce fait prend un caractère encore plus significatif, si l'on recherche philosophiquement l'origine du culte des reliques. On voit, en effet, que ce culte n'est pas quelque chose d'accidentel dans le Christianisme, mais qu'il tient à son essence même, parce qu'il s'est produit sous l'influence combinée des principes de la révélation et des instincts les plus élevés de notre nature. Toute famille digne de ce nom vénère autant qu'elle le peut le tombeau de ses pères ; toute nation honore les tombeaux de ses grands hommes : malheur à une famille, malheur à une nation, si la passion des jouissances éteignait en elle ce sentiment, si le théâtre ou la bourse leur faisait oublier les vieilles tombes! L'Eglise est la famille de Dieu, la nation sainte l ; ses pères, ses aînés, ses héros, sont les saints. Comme famille, comme nation, ce sentiment devra donc se manifester en elle, sous des formes analogues à celles qu'il revêt dans une nation ou dans une famille : mais, comme famille de Dieu, comme nation sainte, il devra se développer sous des formes différentes, parce qu'il devient en elle un sentiment d'un autre ordre, parce qu'il est transporté alors dans un monde supérieur aux préoccupations terrestres, parce que la foi considère ces reliques bien moins comme de vénérable:, débris du temps que comme des matériaux de l'éternité, déjà marqués du sceau de la

1 Cives sanctorum et domestici Dei. (S. Paul, ad Ephes., h, 19.)

résurrection glorieuse. L'Eglise donc déposera ces restes dans des tombes resplendissantes de marbre et d'or, parce qu'une famille, une nation, aiment à orner les sépultures qu'elles vénèrent, mais elle adaptera en outre ces cercueils à des autels; elle conviera les fidèles à visiter ces tombeaux, mais ces visites deviendront des processions qui marcheront sous l'étendard de la croix; elle jettera sur ces tombeaux des Heurs et des couronnes, mais elle y joindra l'encens; elle célébrera la gloire de ces tombeaux, mais ses paroles seront des hymnes. D'une part, en elfet, comment pourrait-elle repousser les formes et les emblèmes qui, dans toute société, sont l'expression naturelle du sentiment dans cet ordre de choses? Elle méconnaîtrait la nature humaine. D'autre part, comment la société religieuse pourrait-elle se servir lie ces emblèmes et de ces formes sans les convertir en hommages religieux, pour exprimer les sentiments que ces tombes lui inspirent? Elle fêtait violence à sa propre nature. Il faut donc à la fois qu'elle les adopte et qu'elle leur imprime son propre caractère ; et dès lors la vénération pour les tombeaux, réalisée dans la sphère de la sainteté, produit nécessairement le culte des reliques. C'est donc un spectacle empreint d'une beauté chrétienne, que celui de l'Église catholique s'agenouillant, en tout lieu, à la sépulture de ses pères partout présente : c'est une institution profondément morale que cette communion journalière aux souvenirs, aux leçons, aux bénédictions de cette tombe universelle. Que certains esprits, atteints d'une frivolité incurable, n'entendent rien, sous ce rapport, à la signification

de Rome, cela est dans l'ordre : pour comprendre tout ce qui touche à la mort, en deçà et au delà, il faut du sérieux dans la tête et surtout dans le cœur. Mais quiconque voudra y réfléchir, je ne dis pas avec les sentiments de la piété, mais avec les simples données de la philosophie chrétienne, reconnaîtra, je crois, qu'un des caractères de Rome, éminemment favorable aux bonnes impressions qui entretiennent la vie de lame, est attaché au privilège qu'elle a d'être la grande nécropole où les tombeaux héroïques du Christianisme sont, nonseulement le plus nombreux, mais aussi 's plus honorés.

Cette multiplicité de reliques a concouru en effet, avec d'autres causes qui tiennent à la destinatior essentielle de Rome, à produire les églises qui la décorent. Elles donnent à cette ville une signification non moins frappante que celle qui ressort de l'universalité de ses tombeaux sacrés. Le nombre de ces églises, l'antiquité de leur série, qui a commencé avec le Christianisme, leur correspondance aux diversités nationales de l'univers chrétien, tous ces traits impriment à l'ensemble de ces monuments religieux un caractère qu'aucune autre ville chrétienne ne peut présenter.

Leur nombre n'est pas moindre que celui des jours de l'année *. La piété a autant de stations dans

1 Tel est l'adage vulgaire qui semble renfermer une as.?o:^ forte exagération, lorsqu'on voit que les listes les plus étendue.? ne portent qu'environ trois cent trente églises. Mais il faut remarquer : 1° que ces listes ne comptent qu'une église là où il y en a deux, l'une supérieure, l'autre inférieure ou

Rome que le soleil en a dans le ciel. Chacune d'elles étant l'expression monumentale de quelque mystère de la foi, ou de quelques grands exemples de vertu tirés de la vie des saints, il en résulte que, si on pouvait les embrasser d'un coup d'œil en les classant par la pensée suivant les diverses parties de la théologie dogmatique et morale auxquelles elles correspondent, on aurait sous les yeux le plan de la religion tout entière en relief. Quels que soient, sous le rapport de l'art, les défauts qu'on peut }- remarquer, leur ensemble, comme mouvement du inonde invisible, est le plus complet que l'architecture chrétienne ait produit.

La fécondité de Rome en édifices sacrés n'est pas particulière aux derniers siècles ; elle caractérise à divers degrés toutes les époques de cette ville. On conçoit qu'à travers les vicissitudes que Rome chrétienne a subies depuis son origine, beaucoup d'é-

souterraine, comme à Saint-Pierre, à Sainte-Marie in Via Lata, à Saint-Sébastien, à Sainte-Agnès de la place Navone, à Sainte-Marie in Cosmedin, etc. : il y en a trois à Saint-Mar.tin des Monts ; 2° que ces listes ne font pas figurer certains monuments, qui ne sont pourtant pas des oratoires privés et qui sont assez nombreux, tels que les chapelles Sixtine et Pauline au Vatican, celles du Quirinal, du Capitole, du château Saint- Auge, le petit temple de Bramante à Saint-Pierre in Montorio, etc.; 3° qu'elles laissent complètement de côté les chapelles qui existent dans un certain nombre de catacombes ; les premiers chrétiens y célébraient les saints mystères, et rien ne leur a ôté leur caractère sacré. Si l'on tient compte de toutes ces omissions, on ne sera pas tenté de chicaner l'opinion populaire, qui est à la fois très-vraie, très-pieuse et trèspoétique.

glises, soit attenantes à des monastères, soit isolées, aient été détruites, et que diverses circonstances aient empêché de les rebâtir : les pages de l'histoire ont en effet conservé les traces d'un assez grand nombre de pieux monuments dont le sol n'offre plus, depuis longtemps, aucun vestige. Ces indications, ajoutées à la liste de ceux qui ont survécu, donnent un résultat remarquable. « En par- « courant avec une grande attention, disait déjà, il « y a trois cents ans, Onuphre Panvini, les anciens « écrivains ecclésiastiques et les documents au- « thentiques de l'Eglise romaine, j'ai trouvé que le « nombre des temples, monastères ou hôpitaux, « construits à Rome en divers temps, s'élève au « nombre de mille1. » Dans ce calcul ne sont pas comprises les reconstructions de fond en comble qui pourraient être assimilées pourtant à des constructions nouvelles; il s'agit de fondations distinctes, ayant chacune sa destination spéciale. Si l'on retranche du nombre indiqué quarante et quelques églises, qui appartenaient, comme nous le verrons, aux trois premiers siècles, il reste plus de neuf cent cinquante édifices religieux, qui ont dû être bâtis depuis le commencement du ive siècle jusqu'à la seconde moitié du xvie, époque à laquelle Panvini écrivait. Le terme moyen étant de quatre-vingts à peu près par centaine d'années, il en résulte que la fertilité de Rome en ce genre est équivalente à

1 Quum enim accurate veterum scriptorum ecclesiasticorum et S. R. E. monumenta evolverem, ad mille templa vel monasteria vel xenodochia, diversis tamen temporibus, in urb« fuisse adinveni. ( De Basilicis urbis Romœ, p. 4.)

une puissance de production qui ferait sortir de terre un édifice sacré tous les quinze mois, pendant douze cents ans consécutifs.

Le nombre des églises n'est pas, sans doute, partout et toujours, la mesure exacte des sentiments religieux, mais on peut dire qu'il en est de la physionomie qu'elles donnent aune ville comme du bon teint en fait de santé. Quoiqu'il soit compatible quelquefois avec l'état de maladie, il n'en est pas moins généralement considéré comme le signe d'une santé bonne, parce qu'on sait que, lorsqu'il est un signe menteur, il y a des symptômes qui en avertissent. Si la piété de la population n'est pas en rapport avec la multiplicité de ses églises, leur oisiveté, leur stérilité en œuvres de bienfaisance, ou leur état de dégradation matérielle, accusent clairement cette situation. Aucun de ces signes ne se produit à Rome. Toutes les églises y sont décemment ornées, et une grande partie magnifiquement. Les beaux pavés en mosaïque, les plafonds à caissons dorés, les colonnes de jaune, de vert et de rouge antique, 1rs décorations en lapis-lazuli, les incrustations de pierreries dans les ornements de l'autel, les tableaux, les statues, les bas-reliefs, les monuments funèbres, si nombreux dans ces temples, et si intéressants aux yeux de l'histoire et de l'art, sont en général entretenus et au besoin restaurés avec une piété intelligente qui ne vieillit pas.

La décence, la splendeur des formes matérielles de ces églises sont un emblème de l'esprit chrétien dont elles sont animées. Les voyageurs qui les visitent le plus souvent dans la partie de la journée où

les exercices du culte n'ont pas lieu, les trouvent inoccupées, sans songer que la prière a d'autres heures que celles de la curiosité. Il y en a quelques-unes, il est vrai, où le service divin n'est célébré qu'à certains jours de l'année, soit à raison de, leur situation solitaire, soit parce qu'on les conserve plutôt comme des monuments antiques et vénérés que pour les besoins actuels du culte, comme Sainte- Bibiane, par exemple, et Saint-Georges en Vélabre. On compte aussi un certain nombre de petites églises ou chapelles qui ne s'ouvrent que pour les réunions des confréries auxquelles elles sont spécialement destinées. Mais à ces exceptions près, si l'on prend soin de connaître l'ordre et la succession des cérémonies, des offices, des instructions pour les différentes classes du peuple, si l'on suit, en un mot, ce qu'on pourrait appeler la rotation du culte et de la piété romaine, on voit que ces églises, si nombreuses qu'elles soient, fournissent chacune un tribut de prières et de travail à l'édification commune, et qu'elles pourraient, comme les étoiles de Job, répondre avec confiance à l'appel de Dieu, me voilà! Il y a, dans beaucoup de ces églises, le matin ou vers la fin du jour, sous diverses formes, des exercices pieux qu'on est étonné de voir si fréquentés, si l'on songe combien ils sont multipliés à ces mêmes heures dans tous les quartiers de Rome. Souvent de petites processions prolongent, dans les rues et sur les places publiques, les prières du soir qui viennent de finir dans les temples, en récitant le , rosaire, en chantant des cantiques, que d'autres redisent agenouillés, au coin d'une borne, devant i. 7

l'image de la Madone. Le Paganisme avait, à certains jours de Tannée, une fête où l'on se passait de main en main des flambeaux symboliques : le Christianisme entretient, surtout à Rome, une fête éternelle où d'innombrables chœurs d'âmes se remettent l'un à l'autre, pour la reprendre bientôt après, la lampe mystérieuse où brûlent ces parfums qui sont, dit l'Apocalypse, les oraisons des saints. Le Saint-Sacrement est exposé chaque jour dans quelque église, où les actes de piété se succèdent à cette occasion du matin au soir : des membres d'une confrérie, instituée dans ce but, les y prolongent pendant toute la nuit, en même temps qu'un grand nombre de religieux et de religieuses se lèvent, dans les divers quartiers de la ville, pour chanter l'office : Rome est donc, à la lettre, un temple d'adoration perpétuelle. Les louanges de Dieu y sont, comme le temps, sans interruption et sans vide. Cet usage de la prière permanente, observé de nos jours dans cette métropole de la piété chrétienne, y a existé, sous d'autres combinaisons, dans le moyen âge qui l'avait reçu lui-même de l'Eglise primitive, où les veilles nocturnes près des tombeaux des martyrs unissaient les prières du jour qui venait de finir à celles du lendemain : on peut dire que le cantique du ciel, Saint, Saint, Saint, ne s'est pas tu, à Rome, pendant une seule minute de ces dix-huit siècles l. Ses églises remplissent aussi, avec la plus louable régularité, une autre fonction essentielle, la prédi-

1 Requiem non habebant die ac nocte dicentia : sanctus, sanctus, sanctus. Doininus Deus omniputens, qui erat, et qui est, et qui venturus est. {ApocaL, iv, 8.)

cation. Elle y occupe, clans l'organisation du culte, une place beaucoup plus grande que ne l'imaginent quelques étrangers peu soigneux d'avoir eux-mêmes une place au sermon. Un ordre plein de sag-esse préside à la distribution de la parole de Dieu : il y a les instructions annuelles, d'autres qui reviennent trois ou quatre fois par an, d'autres mensuelles, hebdomadaires et quotidiennes. Il faut y joindre les exercices nocturnes, parmi lesquels se placent, au premier rang, les Oratorio institués par saint Philippe de Néri, académies- populaires de morale et de musique. Des exercices de retraite, appropriés aux diverses classes de la société, et plus fréquemment répétés aux approches du temps pascal, complètent le système de la prédication romaine.

Nous verrons, du reste, dans un des chapitres suivants, que la charité y fleurit comme le culte, et que ces églises abritent, sous leur ombre, une foule d'institutions de bienfaisance dont la plupart, peu connues des étrang-ers, sont à la fois actives comme le zèle et modestes comme la prière.

En résumé, les églises de Rome sont ornées, occupées, charitables : les signes négatifs, qui ôteraient à la multiplicité des édifices religieux sa vraie signification, y sont remplacés par les signes contraires, et dès lors soit que l'on considère le nombre des églises proportionnellement à la population, soit qu'on le prenne d'une manière absolue, la supériorité incontestée que Rome a, sous ces deux rapports, sur toutes les autres villes, reste un des faits importants que la géographie religieuse fournit à la philosophie. Que sont les églises? les produits sécu-

laires de ce qu'on pourrait appeler la végétation naturelle de toute terre chrétienne : espèces de palmiers divins qui ont leurs racines dans des tombes, les branches vers Dieu, et à l'ombre desquels les oiseaux du ciel, la piété, le repentir, l'espérance, viennent se rafraîchir et se ranimer. Si le Christianisme a un centre, ce point du globe, plus particulièrement fécondé par les rayons de la foi, doit produire ces arbres sacrés avec plus de puissance et de fertilité qu'aucun autre lieu. C'est dans les régions voisines de l'équateur que les grands végétaux sont le plus accumulés : à ce signe, un voyageur naturaliste aurait bien vite reconnu, à moins d'indices contraires, qu'il a mis le pied sur un pays où les rayons du soleil tombent d'aplomb sur la terre.

Au caractère qui résulte du nombre se joint, dans les églises de Rome, le caractère de l'antiquité. Cette longue file de monuments remonte, par plusieurs d'entre eux, jusqu'à la première prédication de l'Evangile. D'après les inductions que fournissent d'anciens récits dont nous parlerons plus tard, il est vraisemblable que saint Pierre a officié dans ces mêmes grottes où il a été inhumé et qui forment aujourd'hui l'église souterraine de la basilique vaticane. Il est certain d'ailleurs que ce lieu devint, sitôt après sa mort, un lieu de prière1.

L'église qui fut érigée en l'honneur de sainte Pudentienne, entre le mont Viminal et le mont Esqui-

1 Voyez dans le chapitre ni sur les catacombes les textes relatifs aux constructions faites sur le tombeau de saint Pierre, dans le premier siècle.

lin, par le pape saint Pie Ier1, vers Tannée 145, avait une origine antérieure. Pourvue à cette époque d'un titre fixe, le titre du Pasteur qui était le nom du frère de saint Pie, aux soins duquel elle fut confiée, cette église ne fut en quelque sorte que la prise de possession définitive par laquelle le souverain pontife consacrait au culte, à perpétuité, l'oratoire primitif établi par saint Pierre dans la maison de Pudens 2. Il serait intéressant de connaître par quelle voie les relations de l'apôtre avec ce sénateur ont commencé. Une seule- circonstance fournit quelque lumière sur ce point. On sait, par le témoignage de Juvénal, que les étrangers, qui venaient en foule de l'Orient à Rome, logeaient ordinairement sur les monts Yiminal et Esquilin3. Il est à croire que l'apôtre n'a pas tardé à se mettre en rapport avec ces Orientaux, qui pouvaient avoir déjà eu connaissance de la prédication évang-élique, et dont plusieurs étaient peut-être chrétiens. En fréquentant leur quartier, il se sera trouvé habituellement dans le voisinage du sénateur Pudens, qui demeurait dans cette partie de Rome, et par là même était à portée d'entendre parler de lui. Celui-ci, après sa conversion , a dû presser saint Pierre d'accepter dans son palais une retraite plus sûre ; les réunions

*S. Damas., Vit. S. PHI.

2 Act. S. Pudcnlian.

Hic altâ Sycione, ast hic Amydone relictâ, Hic Andro, ille Samo, hic Trallibus aut Alabandïs, Esquilias, dictumque petunt a vimine Collera, Viscera magnarum domuum, dominique futurî.

tSal. m, v. 00.)

des chrétiens y donnaient moins d'ombrage, à raison du grand nombre de clients et d'étrangers qui se rendaient pour leurs affaires dans les palais de sénateurs. Quoi qu'il en soit, la tradition la plus constante nous apprend que la maison de Pudens a été la demeure de saint Pierre, le lieu où s'est formé le noyau primitif de l'Eglise romaine, où les chrétiens ont commencé à se réunir pour participer aux saints mystères1. Le temple de l'ancienne loi était encore debout à Jérusalem, lorsque le pécheur du lac de Génézareth a fondé dans l'enceinte de Rome ce premier sanctuaire de la loi nouvelle.

On doit encore placer en première ligne la partie actuellement souterraine de l'église de Sainte-Marie in Via Lata, dont je ne parle aussi en ce moment que sous le rapport de l'antiquité; elle a été la demeure de saint Paul. L'Apôtre n'était pas arrivé à Rome en secret; il venait plaider sa cause, comme citoyen romain, devant l'empereur. Rien ne l'obligeait donc à chercher une retraite dans quelque quartier obscur et isolé. Il lui convenait que son habitation ne fût pas trop retirée, puisqu'il avait l'intention, comme la suite l'a montré , d'y attirer un grand nombre de visiteurs pour répandre la parole divine, en attendant qu'il eût la liberté de sortir. Il satisfaisait à cette convenance en louant un logement

i Majorum firma traditione prsescriptum est domum Pudentis Romœ fuisse primum hospitium S. Pétri principis apostolorum, illicque primum christianos convertisse ad Synaxim, coactam ecclesiam, vetustissimumque omnium titulum Pudentis nomine appellatum. (Baron., Annal. Eccles. ad an num 57.)

ROME CENTRE DU CHRISTIANISME. I i5

dans une auberge de la Via Lata : cette rue, qui partait du Capitole, à l'endroit appelé aujourd'hui Mcicello de' Corvi, et conduisait au Champ de Mars, était un passage très-fréquente. Saint Paul s'y trouvait d'ailleurs à portée des tribunaux devant lesquels il devait comparaître. Panciroli et quelques autres antiquaires ont conjecturé en outre que la cohorte appelée Auguste, à laquelle appartenait le centurion Jules1, qui conduisit saint Paul à Rome, était ce même corps à'Augustains, Augtistani, que Néron avait organisé pour l'attacher spécialement à son service2, et il semble probable que ce corps devait avoir son quartier assez près de la résidence impériale. Cette particularité indiquerait peut-être une des raisons pour lesquelles le logement où l'Apôtre a été mis aux arrêts forcés sous la garde d'un soldat s'est trouvé dans l'endroit que la tradition assigne; mais je crains que la conjecture dont ;1 s'agit ne soit sujette à quelque difficulté qui ne permette guère de l'alléguer sans réserve. Des obsarvations accessoires ne sont, du reste, nullement nécessaires pour appuyer la tradition relative à la -ésidence de saint Paul. Elle n'est combattue par aucune objection plausible; elle est d'origine immémoriale ; elle a l'autorité que comportent les tradi-

1 Centurioni nomine Julio eohortis Augustœ. (Act. Apost., XXVII, v. 1.)

2 Tuncque primum conscripti sunt équités Eomani, cognomento Augustanorum , eetate ac robore conspicui. (Tacit., Annal., lib. XIV, cap. xv.) — Suivant Dion Cassius, ces A'jyoôcmioi étaient au nombre de cinq mille. (Ilist. Rom., lib. LXI, in an. Ner. iv, c. xx.)

lions de ce genre, lesquelles ont à Rome, ainsi que je l'ai fait remarquer précédemment, une consistance particulière , lorsqu'elles sont relatives aux traces qu'ont laissées les deux fondateurs de l'Eglise romaine. Saint Jérôme, qui connaissait les monuments chrétiens de cette ville, où il a fait un assez long séjour, peut être invoqué comme un témoin de l'antiquité de cette tradition. 11 dit d'abord que saint Paul, lorsqu'il arrivait dans une ville où il se proposait de prêcher l'Evangile à beaucoup de monde, devait loger dans un quartier très-connu et très-fréquenté f : ce premier trait convient, comme nous venons de le voir, à l'endroit en question. Le saint docteur remarque ensuite que le logement de l'Apôtre, bien que situé dans une des principales rues, ne devait pas toutefois se trouver dans le rentre des jeux, des spectacles, des pompes de l'idolâtrie 2. Une auberge , placée vers le milieu de la Via Lata , remplissait cette condition : ce n'est pas, en effet, entre le Capitole et le Champ de Mars, mais de l'autre côté du Capitole que la demeure de saint Paul eût été particulièrement exposée à toutes les importunités de ce voisinage

1 Venturus ad novam civitatem, prpedicaturus Crucifixum et inaudita dogmata delaturus, sciebat ad se plurimos concursuros, et necesse erat primum ut domus in celebri esset urbis loco, ad quam facile conveniretur. (Comm. in Epist. ad Philem., v. 22. Patr. la t., t. XXVI, p. 616.)

- Deinde, ut ab omni importunitate vacua, et ampla, qua? plurimos caperet audientium , nec proxima spectaculorum jocis, nec turpi vicinia detestabilis. (Corn, in Epi*!, ad Philem v. 22 )

odieux. Enfin un dernier trait, marqué par saint Jérôme, achève de caractériser cette résidence : il convenait, dit-il, qu'elle fut plutôt de plain-pied que dans le Cénacle1. Si cet appartement se trouve aujourd'hui au-dessous du niveau de la rue, cela n'a rien d'étonnant , d'après tout ce qu'on sait de l'exhaussement du sol, dont il existe des preuves si palpables dans les divers quartiers de Rome. Il est vrai que saint Jérôme ne nomme point la Yia Lata dans le passage qui vient d'être cité. A propos d'un mot de saint Paul relatif à une habitation qui devait lui être préparée dans une autre ville, il détermine les conditions que la demeure de l'Apôtre devait réunir pour satisfaire aux convenances de son ministère; mais toutes les particularités qu'il indique concordent si bien avec le local dont nous parlons, qu'il est à peu près évident que le docte commentateur a fait bien moins la théorie de ce qui devait être que la description de ce qu'il avait vu. « Je « crois, dit-il en finissant, que c'est aussi pour ces « raisons que saint Paul a gardé à Rome, pendant « deux ans, l'appartement qu'il avait loué2. » On voit par là qu'au ive siècle, alors que les chrétiens recueillaient avec empressement les souvenirs intéressants que l'époque des persécutions venait de leur transmettre, il existait déjà une tradition qui signalait cette demeure de saint Paul à la vénération des fidèles. Cette tradition a passé plus tard

1 Postremo ut in piano potius esset sita quam in cœnaculo. lbid.)

2 Quam ob causam cum existimo etiam Romse Mennium in conducto mansisse. (Com. in Epist. ad Philem., v. 22.)

dans un office qui se chantait autrefois dans l'église de Sainte-Marie in Via Lata, le jour de la fête patronale, et qui depuis a été consigné dans les archives de cette ancienne diaconie1.

Ce lieu, où saint Paul a été détenu pendant deux ans, est un des sanctuaires primitifs de Rome, puisqu'il est certain que l'Apôtre a dû y célébrer le service divin, durant cet espace de temps, avec les chrétiens qui y demeuraient près de lui, ou qui avaient la liberté de le visiter. C'est là « qu'il a reçu « tous ceux qui venaient à lui, leur prêchant le « règne de Dieu et leur enseignant ce qui est du « Seigneur Jésus-Christ, avec toute confiance, sans « prohibition2. » « C'est là que Dieu s'est tenu près « de lui et l'a conforté 3. » C'est là qu'il a écrit les

i Paulus doctor veritatis,

Una cum discipulis, Habitavit, et ditavit Locura magnis gratiis, Quem ipsum post honoravit Aquis affluentibus

Linus, Clemens atque Cletua Timotheus et Novatus, Recipit hos locus Isetus :

Pauli fit discipulatus, Concurrebat oranis cœtus, Pauli fit adornatus.

Hyin. in Laudibus.

2 Mansit antem biennio toto in suo conducto, et suscipiebat oranes qui ingrediebantur ad eura, prœdicans regnum Dei, et docens qna sunt de Domino Jesu Christo, cum omni fiducia, sine proùibitione ( Act. Apost., xxvnr, 30 et 31.)

3 Dominus autem mihi astitit et confortavit me. (II Ad Timoth., v. 17.)

Epîtres aux Ephésiens, aux Philippiens, la seconde à Timothée, celle à Philémon et celle aux Hébreux. C'est là aussi que saint Luc, son fidèle compagnon pendant cette captivité, a composé, ou tout au moins achevé les Actes des Apôtres : la rédaction dé-5» finitive de ce livre n'a eu lieu ni avant ni après cette époque, puisque le récit se termine avec la seconde année de la détention de saint Paul,

Il est bien intéressant de relire entre les quatre murs, encore subsistants, du lieu où elles ont été écrites, diverses parties de ces livres sacrés, notamment les passages des Epîtres de saint Paul qui font allusion à sa captivité. En demandant, dans son Epître à Philémon, que les chaînes de l'esclavag'e fussent changées, pour son cher disciple Onésime, en des liens de fraternité chrétienne, il rappelle ces autres chaînes qu'il portait lui-même pour l'amour de Dieu et de ses frères. « C'est moi. le vieux Paul, « maintenant le captif de Jésus-Christ, qui vous « conjure en faveur de mon fils, que j'ai engendré « dans les fers, d'Onésime, qui vous a été autrefois « inutile, et qui est utile maintenant à moi et à « vous ; je vous l'ai renvoyé, recevez-le comme « mes entrailles1. » A la fin de la seconde épître à Timothée, on voit qu'il se consolait de la prison où son corps était retenu, en pensant que ce corps était lui-même une prison qui s'ouvrirait bientôt, et qu'il

1 Paulus senex, nunc autem et vinctus Jesu Christi, obsecro te pro meo filio, quem genui in vinculis, Onesimo, qui tibi aliquando inutilis fuit, nunc autem et mihi et tibi utilis quem remisi tibi. Tu autem illum, ut mea viscera, suscipe. (Ad Philem., v. 9.)

y avait un autre juge que César. « Pour moi, je m'en « vais, et le temps de ma décomposition approche. v< J'ai combattu un bon combat, j'ai consommé ma « course, j'ai gardé la foi : il me reste à recevoir la « couronne de justice que me rendra en ce jour le « Seigneur, le juste jug-e, non-seulement à moi, « mais aussi à tous ceux qui chérissent son avéne- « ment '. »

Le prisonnier de Néron ne regardait que la couronne invisible qui lui était promise, mais le juste Juge voulait aussi qu'il reçût un jour, à quelques pas de la maison où il a écrit ces paroles, une couronne terrestre, pâle et glorieux symbole de l'autre. La Via Lata aboutissait, du côté du Champ de Mars, à un lieu de réunion où se rendaient les tribus du peuple romain pour voter dans l'élection des nouveaux magistrats. C'est là que le sénat a fait ériger, en l'honneur de l'empereur Marc-Aurèle, cette superbe colonne appelée Antonine, qui est encore debout à la même place, dans le voisinage de la demeure de saint Paul. Cette proximité a été une des raisons qui ont engagé Sixte-Quint à choisir ce monument pour le lui dédier : il a donné une consécration nouvelle à l'ancienne tradition, en voulant que la statue de l'Apôtre s'élevât dans les airs, au sommet d'une colonne triomphale, tout près du lieu qui avait été son auberge et sa prison.

1 Ego enim jam delibor et tempus resolutionis meae instat. Bonum certamea certavi, cursum consummavi, fidem servavi. In reliquo reposita est mihi corona justitise quam reddet mihi Domhius in illa dit justus judex, non solum autem mihi, sed et iis qui diligunt adventum ejus. (G. iv, 6 et s.)

L'église de Sainte-Praxède, selon plusieurs antiquaires, fut probablement consacrée peu de temps après celle de sa sœur Pudentienne, vers le milieu du 11e siècle1. Au commencement du me appartient Sainte-Marie, au delà du Tibre. Dédiée, suivant son titre primitif, à Y enfantement de la Vierge, elle eut, par la place même qu'elle occupa, une touchante analogie d'humilité avec la crèche du Sauveur. Il y avait en cet endroit un hospice de soldats invalides, qu'on avait abandonné et laissé tomber en ruines. Des cabaretiers d'une part, des chrétiens de l'autre, se disputaient ces masures : leur emploi restait indécis entre la table des ivrognes et le banquet de l'hostie sans tache. L'empereur Alexandre Sévère les adjugea aux chrétiens, disant qu'il valait mieux y laisser adorer Dieu d'une manière quelconque que d'en faire un cabaret2. La première église destinée

1 Si elle ne remonte pas jusqu'à cette époque, elle est du moins très-ancienne. On la trouve déjà existante, et pourvue d'un titre, dans le3 premières années du ive siècle. Antonius Sylvanus était cardinal du titre de Sainte-Praxède, en 318. (Voyez, sur les anciens cardinaux titulaires de cette église, la chronique manuscrite de Gorelli, ainsi que celle d'Ambrogio Candido, conservée à la bibliothèque Vaticane, et l'histoire de cette église par Davanzati.) Il est extrêmement vraisemblable, d'après les usages des premiers chrétiens, que la maison de sainte Praxède, située clans l'endroit qu'occupe actuellement son église, a dû être convertie en oratoire peu de temps après son martyre.

2 Cum chrisliani quemdam locum, qui publiais fuerat, occupassent, contra popinarii dicerent sibi eum deberi, rescripsit melius esse ut quomodocumque illic l'eus colatur,"quam popinariis dedatur. (Lamprid., in Alex, imper., c. xlix.)

à figurer spécialement le berceau du Sauveur fut construite dans l'emplacement d'une vile taverne, comme ce berceau lui-même avait été déposé dans une pauvre étable. Elle vit naître plusieurs autres églises du même siècle, celle de Saint-Urbain, aujourd'hui souterraine, celles qui ont reçu plus tard les noms de Saint-Sylvestre in Capite et de Sainte- Marie in Cosmedi», et en dernier lieu Sainte-Suzanne : les papes Calixte Ier, Urbain Ier et Denis Ier furent les fondateurs de presque toutes ces églises.

Le nombre des lieux consacrés au culte pendant le cours de cette première époque ne se bornait pas à ceux que j'ai nommés. Suivant Optât de Milève, Rome comptait plus de quarante basiliques chrétiennes, avant l'édit de Dioclétien qui défendit d'en bâtir de nouvelles 4. On conçoit d'ailleurs qu'outre les églises établies avec un titre fixe, les chrétiens aient improvisé des retraites pour leurs assemblées religieuses, tantôt dans un quartier de la ville, tantôt dans un autre, selon les nécessités de ces temps critiques. Celles de ces églises provisoires auxquelles se rattachait quelque grand souvenir ont sans doute été érigées plus tard en églises définitives : l'usage des autres cessa d'être nécessaire lorsque les chréliens, libres de multiplier leurs temples , ne furent plus condamnés à la prudence dans le choix de leur emplacement.

A la suite de ces premiers temples, Rome compte

1 Inter quadraginta, et quod excurrit iû urbe fuisse ad christianorum usas Bas'licas excitatas. .. (Contr. Partnen., 1. II, c. IV.)

environ vingt-cinq églises qu'on sait avoir été fonf dées dans le ive siècle, quatorze dans le ve et neudans le vie. Je m'arrête, dans ce dénombrement, à l'époque où commencent, pour tant d'autres pays, la plupart des vieilles fondations qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Les églises nées dans le vne et le vme siècle, qui paraissent ailleurs être si reculées dans l'histoire, semblent à Rome incliner un peu vers le moderne : ayant derrière elles plusieurs étages d'antiquités plus hautes, leur ancienneté s'abaisse, à peu près comme les montagnes du Jura ressemblent à des collines, lorsqu'on découvre au delà les sommets des Alpes.

On ne saurait faire un tableau chronologique à peu près complet des églises de Rome, parce qu'il y en a plus de quatre-vingts sur l'origine desquelles on n'a pas des renseignements assez précis. Plusieurs de celles-ci, nommées dans YOrdo romanns de Cencius Camerarius, sont incontestablement antérieures au xme siècle ; des indications, fournies en grande partie par Anastase le Ribliothécaire, prouvent que beaucoup d'autres appartiennent à l'intervalle de temps qui commence au ive siècle et finit au ixe . Les dates de leur reconstruction , soit ancienne , soit moderne, sont connues, mais celles de leur fondation se perdent dans un nuage. Cette incertitude dérobe à l'histoire de la religion, delà civilisation et de l'architecture une donnée assez importante, en ne me permettant pas de déterminer exactement, qu'on me passe cette expression, le mouvement de la population des églises de Rome siècle par siècle. Toutefois, sauf les rectifications qu'exigeraient les

renseignements qui nous manquent, l'érection successive des églises qui figurent aujourd'hui dans la statistique religieuse de cette ville, et dont on sait l'origine, au moins d'une manière probable, présente deux périodes dont chacune a ses phases de croissance et de décroissance.

L'une de ces périodes s'étend du ier siècle à la fin du xe. Pendant la durée des persécutions, les édifices consacrés au culte vont se multipliant petit à petit jusqu'au iv9 siècle, où la paix et la liberté en font éclore subitement un nombre considérable. Mais à partir de cette époque commence un mouvement de décroissance numérique. Les églises déjà existantes correspondaient aux besoins religieux de la population à un degré suffisant pour que des constructions nouvelles ne fussent pas d'une nécessité urgente : toutefois cette diminution progressive tient aussi à des circonstances particulières. Si, pendant les deux cents ans qui suivent, le chiffre des fondations va en s'abaissant de moitié par siècle, il faut se souvenir que Rome, saccagée plusieurs fois durant ce laps de temps, avait tant de ruines à réparer ! Dans le vu6 et le vme, elle continue de produire des églises nouvelles ; mais leur nombre s'abaisse encore, quoiqu'il se relève un peu vers la fin de cette époque. La ville avait été pendant longtemps frappée d'énormes contributions par les officiers impériaux, troublée par les factions, menacée d'un siège par les peuples barbares ; les papes pourvurent aux nécessités les plus indispensables, en faisant réparer les murailles, les aqueducs, et une foule d'églises qui tombaient en ruines. On a

conservé la liste de plus de cinquante édifices consacrés au culte qui ont été rebâtis en tout ou en partie par Adrien Ier1. Son successeur, Léon III, exécuta aussi de très-utiles travaux du môme genre; mais un autre besoin appela particulièrement son <, zèle, ainsi que celui de Pascal Ier, qui le suivit de très-près sur la chaire pontificale. Dépouillées ou appauvries pendant les calamités des siècles précédents, la plu paît des églises avaient à regretter l'ancienne magnificence du service divin. Adrien Ier, qui avait déjà fait de grands, efforts pour la reproduire surtout dans les principales basiliques, avait dû néanmoins aller d'abord au plus pressé, la reconstruction des murs et des toits lbs deux autres papes complétèrent son œuvre, en s'occupant spécialement de la décoration des temples et de la splendeur du culte. Un inventaire, extrait des registres de l'Eglise romaine, par un auteur contemporain, fait voir que le nombre des calices, lampes, couronnes, canistres, cathares, mosaïques, ornements de toute espèce d'or, d'argent, de soie, de marbre, souvent garnis de pierres précieuses, dont Léon III a fait présent aux diverses basiliques, églises et diaconies de Rome, s'élève à plus de quinze cents : le catalogue des dons qu'elles ont reçus de Pascal Ier, quoique moins long, est pourtant aussi très-magnifique2. Ces dépenses, jointes à celles qu'avaient entraînées les grosses réparations, ayant absorbé une forte partie du trésor pontifical, le ixe siècle, d'ailleurs

1 Anast. Bibl., in rit. ïladrian.

2 Anast. Bibl., in vit. Léon IH et Pascal. 1

si fécond, n'a créé qu'un petit nombre d'églises : le chiffre des édifices tout à fait neufs s'y abaisse encore, et il arrive enfin à l'extrême limite de sa décroissance dans les malheurs et la confusion du xe siècle, qui ne produit que deux ou trois églises. Bientôt recommence le mouvement ascendant. Après s'être un peu ralenti durant le séjour des papes à Avignon, il produit environ seize églises dans le xve siècle, et une quarantaine dans chacun des deux siècles suivants, où il atteint son apogée, sans compter les reconstructions qui furent trèsnombreuses. Pendant ces trois cents ans, la multitude de confréries de charité et de piété qui s'établirent à Rome, le mouvement imprimé à la culture des arts, l'activité nouvelle qui se développait, la réaction contre le Protestantisme, concoururent à multiplier les édifices sacrés. A la fin du xvir3 siècle Rome s'en trouvait très-abondamment pourvue : il n'y a pas lieu de s'étonner que les années qui se sont écoulées depuis n'aient vu naître qu'un petit nombre d'églises , dont quelques circonstances particulières, jointes à la fécondité permanente des sentiments religieux, ont provoqué la construction. Le sol de Rome, si saintement fertile, s'est reposé et se reposera quelque temps encore comme le fait un champ qui vient de donner une riche moisson, et dans ce repos même il reproduit déjà la basilique de Saint- Paul. Mais après un temps d'arrêt plus ou moins prolongé, on verra sans doute l'architecture sacrée reprendre l'activité la plus heureuse, si ceux qui croient qu'ilse prépare pourl'art chrétien une grande époque ne sont pas séduits par des signes trom-

peurs. Quoi qu'il en soit, il est bien remarquable qu'au temps même des catastrophes qui ont entassé tant de ruines dans son enceinte, Rome ait toujours fait sortir de ces décombres, non pas seulement de vieux monuments reconstruits, mais des monuments tout nouveaux. La bénédiction divine, qui multiplie les générations des temples comme celles des hommes, a constamment plané sur cette ville patriarcale du monde chrétien. Semblable à ces arbres de l'Orient qui fleurissent, dit-on, tous les cent ans, quelle que soit l'intempérie des saisons, elle n'a jamais manqué, dans les siècles les plus ingrats, de produire, comme des fleurs de la prière, quelques églises toutes fraîches de jeunesse et de beauté. Elle enseignait ainsi aux cités chrétiennes qu'elles doivent à Dieu leur offrande de chaque siècle, comme les hommes lui doivent leur hommage de chaque jour.

Les principales époques de l'érection des églises sont, pour la construction, le siècle de saint Sylvestre et de Constantin ; pour la reconstruction, celui d'Adrien Ier et de Charlemagne; pour la construction et pour la reconstruction, ceux de Louis X et de Paul V. Chose singulière en apparence ! parmi les églises de la première de ces époques, on en compte, toutes proportions gardées, un plus grand nombre qui ont conservé leurs formes primitives, qu'il n'y en a parmi celles qui ne datent que du moyen âge. L'état de conservation de ces monuments a été, sous ce rapport, en raison inverse de leur âge. Ce fait s'explique aisément. D'une part, le respect particulier que l'on avait pour ces églises antiques qui

étaient comme les sœurs aînées de toutes les autres, commandait de n'y toucher que lorsque les motifs les plus impérieux l'exigeaient. D'un autre côté, les systèmes sur l'art qui prévalurent vers le xvie siècle, sympathisant beaucoup plus avec l'architecture gréco-romaine des anciennes églises qu'avec cellc> du moyen âge, on n'attachait pas à la conservation de celles-ci l'intérêt que nous y mettrions aujourd'hui. Dans d'autres pays où les mêmes systèmes ont régné vers la même époque, ou quelque temps après, bien des églises des xie, xne et xine siècles sont restées intactes, non parce qu'on savait les apprécier, comme monuments, mais parce qu'il ne se trouvait pas un grand nombre de personnages qui Tusseut disposés à dépenser des trésors pour les déniul'r et pour en construire de nouvelles à leur place dans le goût moderne. Ce glorieux et redoutulle phénomène se rencontra durant cette époque, a Rome : de riches cardinaux, éblouis comme leur siècle par les prestiges de l'art grec et romain ressuscite, permirent à la baguette de ce nouvel enchanteur d'abattre dédaigneusement des antiquités du moyen âge, qui n'offraient point d'ailleurs la beauté de nos monuments gothiques, et dont plusieurs, il faut le dire, tombaient déjà sous les coups du temps. Mais ils se sont montrés nobles amis des arts jusque dans les ruines même qu'ils ont laissées ; ne détruisant que pour créer, ils n'ont commis du moins que des démolitions généreuses. Malheureusement, quelque riches qu'ils fussent, il n'était pas en leur pouvoir de se faire reconstructeurs à la manière de Jules II, Léon X et Paul III, qui avaient compris

qu'il fallait étonner le monde par un monument prodigieux, pour faire pardonner à la nouvelle basilique de Saint-Pierre la destruction de la basilique constantinienne, et qui avaient voulu étouffer les regrets dans l'admiration. Du reste, on a sou-, vent adapté à la reconstruction d'une église ce que l'on pouvait conserver du vieil édifice. Les absides, les mosaïques, les anciennes colonnes ont été l'objet de soins particuliers. Souvent aussi des monuments détachés, des images, des statues, des inscriptions, des tombeaux, légués par le temple démoli à celui qui est sorti de ses ruines, forment le lien qui les unit. Quelquefois la partie inférieure du premier, religieusement conservée, est devenue, comme à Saint-Pierre, l'église souterraine, le plan de la nouvelle basilique n'ayant pas permis de laisser subsister une plus grande partie des constructions antérieures. D'autres fois, comme cela est arrivé pour Saint-Jean de Latran, les colonnes, ruinées par les siècles ou par des incendies, ont été enfermées dans les jeunes pilastres du nouveau temple. Si cet arrangement produit des parties trop massives, il est vrai de dire aussi que cette espèce d'ensevelissement d'un édifice dans un autre plaît au sentiment et à l'imagination. Il était beau de rendre en quelque sorte les derniers devoirs aux choses antiques et sacrées qui avaient fait leur temps, comme si on avait voulu que ces vieilles églises, qui avaient donné l'hospitalité à tant de tombes, eussent elles-mêmes un tombeau. Beaucoup de monuments ou de parties de monuments ont été soignés, dans leur décrépitude, avec une vénération

pieuse, si bien caractérisée par cette inscription que le cardinal Baronius a fait graver dans la tribune de l'église des Saints-Nérée-et-Achillée, dont il était titulaire : Qui que vous soyez, cardinal mon successeur, je vous en supplie par la gloire de Dieu et par les mérites de ces saints martyrs, ne retranchez rien, notez rien, ne changez rien : conservez V antiquité pieusement restituée, et qu'ainsi, par les prières des saints, Dieu vous soit en aide1. Bénis soient les pays où l'on demande la conservation des anciens monuments, non-seulement au nom de la gloire nationale et de l'intérêt des arts, mais aussi au nom de la gloire de Dieu et des mérites des saints! Cette sauvegarde protège souvent ce qui est menacé par les vicissitudes du goût et des mœurs : si elle ne conserve pas tous les vieux débris, elle en sauve beaucoup, et elle ne laisse pas du moins pénétrer dans l'esprit public ce mépris impie du passé, qui ne fait tant de destructions parmi les monuments que parce qu'il fait dans les cœurs des ruines encore plus tristes.

Il résulte de ces diverses circonstances que la plupart de ces temples reconstruits restent, de plusieurs manières, anciens en renaissant. Ils ressemblant à un chêne dont le tronc a été abattu, mais dont la souche est toute vive : le rejeton nouveau est antique par ses racines, et il a aussi de la vieille

QUISQUIS ES FUTURUS CARDINALIS SUCCESSOR, OBSECRO TE PER GLORIAM DE1 ET ME m TA

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