SANCTORUM MARTYRUM, NIL MINUITO
NIL DEMITO, NIL MUTATO, ANT1QUITATEM
PIE RESTITUTAM SERVATO, ET SIC TE DEUS ADJUVET PER ORATIO.NES SANCTORUM.
séve dans ses branches. Lorsqu'une église a gardé immuablement la place dont elle avait pris possession à son origine, lorsque son titre, ses souvenirs, ses traditions, se sont perpétués, lorsqu'elle montre, avec le nom de son patron primitif inscrit sur son frontispice, la grotte ou la tombe de son martyr, ou quelque partie des murs, des colonnes, du pavé des anciens jours, elle a gardé, à travers le renouvellement de ses formes et de ses pierres, une identité réelle. Comme objet d'études pour l'histoire de l'art, c'est une autre église; comme monument du culte, ce n'est que la même église transformée, ayant toujours droit de compter ses années du jour de sa consécration originaire, et de rappeler la longue suite de générations qui sont venues prier à son autel immobile. Plusieurs églises anciennes n'ont d'ailleurs jamais été reconstruites, ou n'ont eu à supporter que des réparations qui ont laissé subsister leur architecture primitive, telles que Saint-Etienne-le-Rond, Sainte-Constance, Sainte- Agnès, Saint-Clément, Sainte-Marie-des-Martyrs : d'autres, rebâties dans le moyen âge, ont conservé les formes qu'il leur a données et leurs clochers byzantins. Mais, quelques changements que les édifices sacrés de Rome aient soufferts par les vicissitudes des temps, l'époque de leur fondation étant certaine pour la plupart, leur calendrier séculaire échelonne, pour ainsi dire, ses dates sur toute la route que l'ère chrétienne a parcourue. N'est-ce pas une chose admirable que , de même qu'on remonte par une succession non interrompue, de Grégoire XYI jusqu'à saint Pierre, on puisse, en par-
tant de la petite église gothique que Ton construit dans le quartier de la Lungara, en 1842. remonter, d'église en église, jusqu'à l'oratoire fondé par l'Apôtre vers l'an 45, au pied du Viminal, de sorte que les deux extrémités des siècles chrétiens communiquent l'une avec l'autre par une double généalogie de pontifes et de temples?
Si l'ensemble des églises de Rome représente les différentes périodes du Christianisme, il correspond en même temps aux diversités nationales du monde chrétien. Non-seulement chaque pays y trouve une église où l'on vénère quelque saint dont il a été la patrie de naissance ou d'adoption, mais encore chaque peuple y a construit ou acquis un édifice sacré particulièrement destiné à son service et lié à ses souvenirs. Les Grecs y ont eu, à diverses époques, leurs monuments spéciaux : je nomme ici seulement l'église de Sainte-Marie, près la fontaine de Trévi, église très-ancienne qui fut fondée ou reconstruite au vie siècle, par Bélisaire ; l'église de Saint-Sylvestre in Capite, à laquelle Paul Ier, qui la reconstruisit vers le milieu du vme siècle, adjoignit un monastère de moines grecs en leur ordonnant de conserver avec soin le chant consacré parleur liturgie * ; l'église de Saint-Athanase des Grecs, fondée dans le xvic siècle sous Grégoire XIII, en même temps que le collège des Grecs-Unis. Rome a vu successivement bâtir des hôpitaux et des églises nationales pour les Napolitains, les Florentins, les
1 Monackorum conjugationem constituens grsecae modulations psalmodiani esse decrevit. (Anast. Bibl., VU. Paul. I.)
Lombards, les Vénitiens, les Bergamasques, les Lucquois, les Espagnols, notamment les Aragon ais, Catalans, Valenciens, Majorquins et Sardes, les Français, les Bourguignons, les Bretons, les Anglais, les Ecossais, les Flamands, les Germains, les \ Hongrois, les Bohémiens, les Goths, Suédois et Vandales, les Slaves et Illyriens, les Polonais, les Arméniens, les Abyssiniens et les Indiens. La métropole catholique touche, par la diversité de ses églises, à tous les points de la géographie du monde chrétien, comme elle touche, par leur suite, à tous les points de sa chronologie.
Telles sont les observations que suggère un premier coup d'oeil sur l'ensemble de ces édifices sacrés. La majesté de Borne, sous ce rapport, reposant sur la triple base de la supériorité numérique, de l'antiquité et de l'universalité, n'a rien qui puisse lui être comparé dans aucune autre ville du monde chrétien. A ceux qui nous demandent, qu'est-ce que la ville du Pape ? les catholiques ont une belle réponse à faire : C'est le plus grand temple de Dieu.
Un autre fait très-digne de remarque, qui constitue aussi un des traits caractéristiques de cette ville, montre qu'elle renferme la Chaire pastorale la plus éminente, la seule chaire vers laquelle des regards de vénération filiale se tournent de tous les lieux où l'Evangile a des disciples. On y voit réunis, autour du Saint-Siège, divers ministres des vieux rites chrétiens. Quelques réflexions me paraissent ici nécessaires, pour faire ressortir sous ce rapport, aux yeux d'un certain nombre de lecteurs, la signification de Borne.
Les rites principaux sont, comme on le sait, le syriaque et le grec avec le latin, qu'on peut placer en première ligne, quand ce ne serait que parce qu'il est suivi par un plus grand nombre de fidèles : ils correspondent aux trois langues qui furent consacrées sur le Calvaire par l'inscription attachée à la Croix. Rome tient tellement à honorer le rit grec, que dans les messes pontificales, un diacre de ce rit officie à côté du diacre latin, et chante l'Evangile dans la langue de saint Luc. Un archevêque grec y assiste, ainsi qu'un archevêque de l'église arménienne, dont la liturgie se compose de prières qui lui sont propres, et d'autres prières traduites littéralement ou substantiellement de la liturgie dite de saint Chrysostome. Celle de l'Eglise syriaque a aussi ses ministres auprès du Saint-Siège. La présence de ces évêques et de ces prêtres de diiférents rites n'est pas un spectacle d'apparat qui ne serait soutenu par aucune réalité ; ils sont les représentants de populations fidèles, disséminées dans l'Orient.
Sous cette réunion variée de cérémonies, de costumes sacerdotaux et de chants sacrés, une vérité importante est facile à découvrir. Le patriarche Photien de Constantinople ne songe pas à faire représenter, auprès de lui, dans ses messes solennelles, le rit latin, quand ce ne serait que par un diacre postiche. Les dissidences dogmatiques ne lui permettent pas d'ouvrir ses temples aux Nestoriens de l'Asie ottomane et de l'Inde, aux Eutychiens, soit coptes, soitjacobites, aux Arméniens schismatiques. Ces différentes fractions du Christianisme, opposées entre elles, comme elles le sont à l'Eglise
catholique, ne peuvent non plus s'unir aux pieds du même autel. Chacune des églises non catholiques, antérieures au schisme de Photius ou se rattachant à ce schisme, est emprisonnée en quelque sorte dans les limites de son rituel particulier. D'un autre' côté, un phénomène diamétralement contraire a lieu parmi les églises protestantes : elles fraternisent sans qu'aucune d'elles renonce à ses cérémonies. Elles conservent leur rituel, en transigeant sur les doctrines. Si l'on rapproche ces deux faits de ce qui se passe dans l'Eglise catholique, on obtient ce résultat remarquable : toute église séparée de Rome, qui tient à des dogmes fixes, ne renferme que des chrétiens d'un seul rit; toute église séparée de Rome, qui admet des chrétiens de plusieurs rites, ne le fait qu'en variant dans ses dogmes. L'Eglise catholique, seule, concilie l'immutabilité des dogmes avec la multiplicité des rites. Ce caractère, se résumant à Rome dans une espèce de concile permanent des liturgies et de leurs ministres, y est écrit en lettres vivantes qui se font entendre aux yeux. Si ces anciens rites sont des monuments contre les divisions passées, ils sont aussi, on peut le croire, des pierres d'attente pour les réunions futures. Il semble que leur conservation a un but providentiel, que Dieu avait placé dans un avenir lointain, à peu près comme il avait ajourné aussi, pour bien des siècles, la mission qu'il prépare aux évêchés in partibus. Une grande partie des villes, dont ils conservent les noms, ne sont plus que des ruines habitées par des chacals et des serpents : Rome ne s'en est pas moins divinement obstinée à
éterniser les titres de ces diocèses sans fidèles, nonseulement par respect pour la mémoire de ces églises mortes, mais encore par cette admirable foi, que le jour viendrait où de jeunes colonies chrétiennes planteraient leurs tentes sur ces vieux tombeaux de martyrs et d'évêques, et y recommenceraient les antiques métropoles. Il y avait bien longtemps que l'on donnait à un évêque le droit de gouverner des chrétiens qui n'existaient pas encore à Hippone qui n'existait plus : cette fiction était une prophétie qui s'accomplit de nos jours. Pourquoi ne penserions-nous pas aussi que Dieu a tenu en réserve pour des desseins longtemps cachés et aujourd'hui assez visibles, ces rites dont il a voulu que l'Eglise conservât le dépôt? Les montagnes de l'Arménie, le Kurdistan, les rivages du Nil, les vallées de l'Abyssinie avec leurs églises creusées dans des rochers par des hommes blancs, suivant la tradition du pays, renferment de vieilles tribus chrétiennes, plutôt séparées de Rome qu'insurgées contre son autorité, parce qu'à raison de l'éloigriement et de l'ignorance , elles sont plus encore des enfants que des vieillards. La civilisation chrétienne qui pénètre si rapidement à travers les barrières qui la séparaient de ces populations, qui a déjà ses vedettes aux portes de leurs demeures, établira des communications actives avec elles. Alors commencera, ce semble, la mission nouvelle des anciens rites, qui attendent, au pied de la chaire de saint Pierre, le signal de la Providence. Ils sont vraisemblablement destinés à être, dans beaucoup de circonstances, les commission-
naires de la foi auprès de ces tribus chrétiennes, afin que la conversion de ces grands enfants soit plus facile, s'ils voient qu'en rentrant dans l'unité catholique ils n'y retrouveront pas seulement des frères, mais des frères parlant la même langue, et» habillés comme eux à l'autel. Aux jubilés futurs arriveront de temps en temps des caravanes de ces pèlerins inconnus : en leur montrant les basiliques destinées aux patriarcats d'Antioche et d'Alexandrie, on leur dira qu'elles les attendaient depuis longtemps.
Ces pensées, ces espérances se réveillent à la vue de tous ces rites, surtout pendant la solennité de l'Epiphanie. Ils se rassemblent le jour de la fête dans la chapelle du séminaire de la Propagande. C'est un beau et pieux sujet de méditation que toutes ces messes célébrées à la même église, où se pressent déjeunes lévites venus de tous les pays et qui doivent y retourner tous comme apôtres et plusieurs comme martyrs. Pendant l'octave, chaque rit va faire, à son tour une station et offrir le saint sacrifice dans une église, qui devient par là un symbole particulier de la Crèche du Sauveur visitée par les mages : on y assiste aussi de temps en temps aux messes de prêtres africains de la race nègre. Ces cérémonies perdent beaucoup de leur intérêt , si l'on n'a pas soin de se procurer d'avance une traduction de chaque liturgie, mais, en prenant cette précaution, vous pouvez aisément en quelques jours étudier, comme dans un livre qui déploie lui-même successivement ses feuillets sous vos yeux, le sens intime de chaque liturgie ainsi
^gg CHAPITRE II.
que les accessoires qui s'y rattachent. Le chant de la messe syriaque est comme un gémissement continuel qui rappelle certaines parties de nos offices de la semaine sainte. Quelle que soit la raison de cette tristesse , qui tient peut-être au caractère généralement mélancolique des chants orientaux, cette psalmodie plaintive sied bien à cette église qui est prosternée depuis dix-huit cents ans sur le Calvaire, et qui, de toutes les églises opprimées par les Musulmans, est celle qui a le plus longtemps et le plus durement souffert. L'Eglise grecque a conservé, à quelques égards, la tradition du rhythme joyeux et triomphant de ses anciens jours. Diverses parties de sa musique sacrée actuelle n'ont pas toutefois le caractère antique ; mais on fait aujourd'hui des recherches dans les archives du Vatican, pour y retrouver des morceaux de vieux chants grecs qui seront réintroduits dans le culte. La liturgie arménienne chante pendant l'offertoire aux principales fêtes de l'année, des versets appelés mélodies, dont plusieurs sont d'une poésie très-belle. La mélodie du jour de Pâques annonce en ces termes la résurrection de Jésus-Christ. « Je fais retentir dans mes « chants le rugissement du lion qui a crié du haut « de l'arbre aux quatre ailes (la Croix) ; sa voix a « pénétré en menaçant jusque dans les lieux sou- « terrains. » A la fête de la Transfiguration du Sauveur, type et présage de la transfiguration de tous les justes, la mélodie salue d'abord une fleur unique, puis d'autres fleurs semblables où la beauté de la première se reproduit : « la rose gracieuse « flamboie à travers ses feuilles de diverses pou-
« leurs : sous leur mille et mille feuilles ondoient « les roses tremblantes. » Dans tous les temps et dans tous les rites, la poésie s'est unie à la prière ; alliance bien naturelle puisque la poésie, qui, par son essence même , s'efforce de figurer quelque chose de plus partait que ce qu'elle trouve dans les réalités terrestres, n'est, au iond, qu'un élan instinctif de l'âme vers un monde supérieur.
L'intérêt que présente, à ces divers égards, la célébration simultanée de ces liturgies, n'est pourtant que secondaire auprès de celui qu'elles ont comme monument de la perpétuité et de l'unité de la foi. Le spectacle religieux qui se renouvelle chaque année pour la iète de l'Epiphanie est une chose très-heureuse, surtout depuis qu'une si grande ioule d'étrangers, appartenant à différentes communions chrétiennes non catholiques , vient passer l'hiver à Rome. Si, au lieu d'en faire un simple objet de curiosité, ils cherchaient à pénétrer la signification de ce qu'ils ont sous les yeux, cela leur donnerait à penser. Pourquoi les liturgies qui remontent aux premiers siècles s'accordent-elles toutes , malgré leurs diversités d'origine et de forme, à exprimer de la manière la plus positive la ioi à la présence réelle et à la transsubstantiation, si cette foi n'est pas un dogme originaire du Christianisme? voilà ce que ces vieux témoins diraient aux protestants. Ils diraient aux Grecs séparés : Lorsque l'Église de Byzance a rompu avec Rome, d'où vient qu'elle n'a été suivie par aucune Église d'un autre rit que le sien, tandis que vous retrouvez tous les rites rassemblés dans l'Église catho-
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lique? D'où vient qu'ils se sont rangés, non pas du côté vers lequel le voisinage, les relations habituelles des populations, la ressemblance des cérémonies devaient les porter, mais du côté où rien ne pouvait les fixer, si ce n'est la force de l'unité première ? Lorsqu'on voit réunis dans une même Eglise et dans elle seule ces antiques rejetons de la prédication évangélique, il y a grande apparence que le tronc du Christianisme est là.
Cette réunion des rites complète le caractère que donnent à la capitale du catholicisme la multitude de ses églises de toute époque et l'universalité de ses tombeaux sacrés. La centralisation de ces trois grands faits religieux dans une même ville est un phénomène bien remarquable. Il serait inutile de chercher un terme de comparaison dans aucune ville protestante, puisque le protestantisme n'aspire à aucun caractère central. Il ne saurait d'ailleurs présenter, dans le morcellement infini de ses opinions, le spectacle instructif de liturgies dissemblables par la forme et identiques par ia foi, ni se constituer le gardien pieux des saintes nécropoles, puisqu'il a oublié les saints, ni multiplier généreusement parmi les habitations des hommes les maisons de Dieu, parce que la plupart de ces temples ne seraient, pour son culte peu occupé, que des solitudes coûteuses. Quant à l'Eglise russe, elle donne lieu, sous le point de vue dont il s'agit ici, à une remarque assez curieuse. Kiew fut le premier centre religieux et politique de la Russie : ses catacombes renferment des tombeaux vénérés. Quand le pouvoir politique se déplaça, et que les princes
de Moscovie eurent trouvé une occasion favorable pour l'établissement d'un nouveau centre spirituel, la primauté religieuse fut instituée, sous le titre de patriarche, à Moscou, que le grand nombre de ses églises a fait nommer par les Russes la ville sainte. Lorsqu'à son tour la ville de Pierre 1er eut détrôné le vieux Kremlin, les églises de Moscou restèrent à Moscou; mais le pouvoir spirituel voyagea encore sur les traces du souverain, et vint se poser sur les rives de la Newa, où le synode administratif, qui a remplacé le patriarcat, est installé sous le trône. Il est résulté de ces changements que Kiew est la ville des reliques, Moscou la ville des églises, Pétersbourg la ville de l'autorité pastorale. Les trois principaux foyers du culte ne sont pas réunis, mais disloqués : à chaque bond du char de ses maîtres, l'Église russe a ressenti les effets d'un tremblement de terre.
Ces comparaisons ou plutôt cette difficulté de trouverdes termes de comparaison font mieux ressortir la signification de Rome dans le point de vue où nous venons de nous placer. Si l'aspect monumental d'une cité chrétienne peut aider à reconnaître le lieu où les forces vitales du Christianisme sont concentrées au plus haut degré, il ne serait guère possible de trouver à cet égard un caractère plus frappant que celui d'une ville qui est visiblement, par ses diverses liturgies, la plus grande chaire pastorale; par ses reliques, le plus grand tombeau chrétien; par ses églises, le plus grand temple.
Les observations générales qui composent ce
chapitre renferment implicitement une foule de particularités qui se produiront plus tard dans tout le cours de cet ouvrage; car dans tous les ordres de choses, ce qui est centre se manifeste comme tel, de mille manières : tout révèle l'unité, parce que tout tient à elle. Nous devons maintenant arrêter nos regards sur les monuments de Rome où se reflètent particulièrement la perpétuité et l'universalité religieuse. Les faits qui servent à mettre en évidence l'un de ces caractères faisant souvent partie de ceux qui expriment l'autre, je m'abstiendrai, pour éviter d'inutiles répétitions, de ranger ces monuments en deux catégories successives ; je les présenterai, lorsqu'il y aura lieu, sous ces deux aspects simultanément, laissant à l'attention du lecteur le facile travail de réunir, s'il le veut, sou.chacun de ces points de vue, les remarques qui lui correspondent spécialement. Je demande pardon d'entremêler à une esquisse de Rome chrétienne cet énoncé d'une méthode presque scolastique ; mais des observations de ce genre sont de temps en temps nécessaires pour s'orienter plus sûrement dans ce labyrinthe de grandeurs. Il me semble aussi convenable d'ajouter un autre avertissement qui tend au même but. Comme chacun des monuments que nous allons passer en revue ne fournit, pris à part, qu'un trait du caractère de perpétuité ou d'universalité qui ne se manifeste que dans leur réunion, il est à propos, pour bien saisir, à cet égard , la perspective morale de Rome, d'imiter ce qu'on fait pour certaines perspectives physiques. Le voyageur qui vient de mesurer de près les pierres et les
gradins des Pyramides, se retire ensuite à quelque distance, s'il veut contempler avec leurs grandes lignes la majesté avec laquelle elles s'élèvent entre le désert et le ciel. Les idées générales, que des monuments concourent à mettre en relief, sont, aux yeux de l'intelligence, les grandes lignes qu'il importe d'y observer : après les avoir considérés l'un après l'autre, il faut que la pensée, s'éloignant un peu de tous leurs détails, ne regarde ces œuvres des siècles que dans leur rapport avec la vérité dont chacun d'eux est l'expression partielle : on découvre alors , dans le point de vue de l'ensemble, la signification qui leur assure, en dépit de tous les accidents matériels , une inaltérable beauté.
Des hommes persécutés, dont le monde n'était pas digne, erraient dans les solitudes, les grottes et les cavernes souterraines.
(Ép. de saint Paul aux Hébr., xi, 37 et 3SV>
Les églises de Rome, si rapprochées les unes des autres, peuvent être considérées comme formant une seule et immense basilique, où chaque époque a construit sa nef, ses colonnes ou ses chapelles latérales. A partir des deux oratoires fondés par saint Pierre et saint Paul, dont nous avons parlé précédemment, et qui sont comme les deux premiers sanctuaires de ce temple, toute l'histoire du Christianisme est écrite là siècle par siècle , et presque année par année. Si l'on me permettait, à propos de ces choses antiques, une allusion plus que moderne, je comparerais cette empreinte des siècles à l'effet que les rayons du soleil, grâce à une découverte récente, produisent sur ces feuilles de métal où ils impriment eux-mêmes les images des objets qu'ils éclairent. En poursuivant son cours d'âge en âge , l'astre du Christianisme a peint, sur cette longue série de monuments, sur leurs murs pieux, et en quelque sorte sensitifs, les
principaux traits et les majestueux reflets de son histoire.
Comme les origines de toutes les grandes choses sont humbles, la plupart des plus anciennes chapelles de cette basilique sont ses chapelles souter-v raines, les Catacombes. Depuis les premiers siècles jusqu'à nos jours, un certain nombre de souterrains sacrés de Rome ont été toujours connus et visités, sauf à certaines époques, troublées par des circonstances extraordinaires. Les annales du ive siècle nous apprennent avec quel respect joyeux les chrétiens redescendaient, rassurés et libres, dans ces grottes, qui portaient encore l'empreinte si vive des persécutions. On aime toujours à relire ces paroles de saint Jérôme :
« Pendant que je demeurais, dans mon enfance, à « Rome, où je recevais une instruction libérale, « j'avais coutume de visiter, chaque dimanche, avec « des condisciples de mon âge, les sépulcres des ce Apôtres et des martyrs : nous entrions souvent « dans les cryptes, creusées dans les profondeurs « de la terre, et dont les murs sont garnis de sé- « pultures à droite et à gauche. L'obscurité est si « grande, qu'il semble, en y pénétrant, qu'on y « pourrait s'appliquer à soi-même ce mot du pro- « phète : qu'ils descendent tout vivants dans les abîmes. « De temps en temps, un peu de jour qui tombe « d'en haut y tempère l'horreur des ténèbres. Vous « ne pouvez pas dire que vous voyez des fenêtres, « mais plutôt des trous à la lumière. Puis on conti- « nue à marcher pas à pas ; dans la nuit dont ces « souterrains vous entourent, vous vous rappelez i. o
« ce vers de Virgile : « Ici tout fait frissonner, et « le silence même y est plein d'épouvante. * » Dans les deux siècles suivants, nous voyons, entre autres, le pape Célestin Ier orner de peintures les catacombes de Sainte-Pris cille2, et Jean Ier prendre soin de plusieurs anciens cimetières3. Après les dégâts commis par les Barbares, les papes, notamment Jean VII 4, Grégoire III 5, Paul Ier, y font diverses réparations et recommandent ces lieux à la vénération des chrétiens. Il y a, dans un diplôme de
1 Dum essem Romse puer, et liberalibus studiis erudirer, solebam cum cœteris ejusdem aetatis et propositi, diebus Dominicis sepulcbra Apostolorum et martyrum circuire, crebroque cryptas ingredi, quœ, in terrarum profunda defossae, ex utraque parte ingredientium per parietes babent corpora sepultorum : et ita obscura sunt omnia, ut propemodum illud propbeticum compleatur ; descendant in infernum viventes (Psal. liv, 16), et raro desuper lumen admissum, horrorem temperet tenebrarum, ut non tam fenestram quam foramen demissi luminis putes; rursumque pedetentim acceditur, et cava nocte circumdatis illud Virgilianum proponitur :
Horror ubique aniinos, simul ipsa silentia terrent. (AZn. ir, 755.) (In Ezechiel., c. xl, 5 ; Pat. lat., t. XX, p. 375.)
2 Iterum de sancto tertio concilio sanctus Celestinus papa proprium suum cœmeterium picturis decoravit. (Hadrian pap., Epist. ad Carol. Magn.) Les catacombes de Sainte-Priscille ont été désignées quelquefois sous le nom de ce pape.
3 Hic papa Johannes refecit cœmeterium beatorum martyrum Nerei et Achillei, via Ardeatina. Item renovavit cœmeterium sanctorum Felicis et Adati. Item renovavit cœmeterium Priscillœ. (Anast. bibl. in Vit. Johan. I.)
4 Anast. bibl., in Vit. Johan. VIL
5 Disposuit ut in cœmeteriis circumquaque positis Romse in diebus natalitiorum eorum luminaria ad vigilias faciendas, et oblationes de patriarchio deportentur ad celebrandas niissas. (Ibid., in Vit. Greçj. III.)
Paul Ier, un mot qui montre à quel point cette campagne avait été désolée : les paysans avaient été réduits à faire des étables pour les animaux dans quelques-unes des catacombes1. Léon III comprit aussi les cryptes des martyrs dans ses plans de restauration. Quelque désastreuse qu'ait été, à plusieurs égards, l'époque suivante, il ne paraît pas qu'on les ait oubliées. Pierre Mallius, au xne siècle, marque dix-neuf cimetières souterrains dans le catalogue qu'il nous en a laissé. L'auteur du livre intitulé : les Merveilles delà ville de Rome, qui appartient au xme siècle, suivant le Père Montfaucon2, fait aussi Ténumération de ceux qu'on y connaissait de son temps : il en compte vingt et un. La manière dont il s'exprime prouve qu'on ne les confondait pas avec les cimetières ordinaires, et qu'on savait toujours quelle avait été leur destination primitive. « Ces cimetières souterrains, dit-il, avaient quelque- « fois trois milles d'étendue : c'est là que les saints « martyrs étaient cachés3. » Mais, pendant la résidence des papesàAvignon, la mémoire des catacombes semble s'éclipser. Il faut excepter les Grottes vaticanes qui ont été perpétuellement visitées par des chrétiens de tous les pays, et les catacombes de Saint-Sébastien, dont l'église souterraine a toujours
1 Nam et (quod dici uefas est) etiam et diversa animalia in aliquantis eisdem sanctorura cœmeteriis aditum habentia : illic etenim eorum existebant septa animalium. Diplom. ad Iconium, abbat. monast. SS. Steph. et Sylvest.
2 Diarium Italie, p. 282.
3 Ista cœnieteria erant subterranea, quœ quandoque distendebantur per tria milliaria, ubi sancti martyres abscondebantur. (Mirab. Rom., ibid., p. 286.)
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attiré les fidèles. A ces exceptions près, et quelques autres aussi peut-être, il n'est plus question de ces cimetières. Ce silence ne prouverait pas qu'on les eût négligés, s'il s'agissait d'une de ces époques du moyen âge qui nous ont laissé peu de documents historiques. Mais on écrivait déjà beaucoup dans le xive siècle : si les catacombes eussent été fréquentées, il en resterait quelques traces dans les nombreux récits de ce temps. L'oubli dans lequel elles tombèrent tient aux circonstances malheureuses où se trouvait Rome. Ses rues étaient trop livrées aux troubles politiques, pour s'intéresser à ces galeries funèbres, si étrangères, dans leur profonde paix, à toutes les agitations de ce monde : les factions ne s'occupent guère des cimetières qu'elles ne font pas. Durant tout ce temps, la Rome souterraine disparaît de l'histoire, comme si elle eût été couverte d'un voile, et qu'elle eût dû marquer ainsi l'absenc de la Papauté et le deuil des monuments chrétiens Cet oubli continua pendant les derniers troubles du schisme d'Occident et longtemps après. Cependant quelques visiteurs pénétraient dans les catacombes. On a trouvé, dans une chambre du cimetière de Prétextât, sur la voie Appienne, les noms d'un abbé de Saint-Hermès de Pise et de ses compagnons, écrits avec du charbon sur le mur, ave; cette date : M CCCC LXII. Dans une chambre voisine, de grandes lettres, tracées aussi avec du charbon, formaient les mots suivants : 1490. Ici est venu Raymond Farncxe avec ses amis l.
i Marang. Append., de Cœmeter. SS. Thrason. et Satum.
Mais ces visites, entreprises par des motifs de piété ou de curiosité, n'avaient pas trait à une investigation scientifique. L'idée de ce nouveau genre d'études eût probablement percé sous Léon X, si les savants et les artistes n'en eussent pas été détournés par les distractions brillantes que leur procurait leur préoccupation de l'antiquité grecque et latine. C'est vers l'époque de Sixte- Quint que l'attention commence à se reporter sur les catacombes oubliées. L'homme de génie qui relevait sur les places de Rome les vieux obélisques païens pour les consacrer à la gloire du Christianisme, devait embrasser, dans sa sollicitude pour les monuments, les antiquités chrétiennes cachées dans les rues de la Rome souterraine. Il dirigea sur elle ses regards perçants, mais son règne fut trop court. Toutefois, vers cette époque, Panvini faisait un relevé des catacombes : il en portait le nombre à trente-neuf, ayant des noms distincts l, c'est-à-dire dix- huit de plus que n'en avait compté, au xme siècle, l'auteur du livre sur les Merveilles de Rome. Des artistes dessinèrent quelques-unes de leurs anciennes peintures. Ces essais furent les faibles préludes de l'admirable travail que Bosio entreprit vers la fin du même siècle. Il ouvrit à la science, il creusa lui-même une mine féconde, qu'après lui, et en suivant le chemin qu'il avait frayé, Severani, Aringhi, Boldetti surtout, Lupi, Marangoni, Bottari, Buonarruoti et plusieurs autres, ont successi-
* Onuphr. Panvin., de Cœm°ter. Urbis; apud Iliner. Ital.; F. Schott , p. 331, Antuer., 1665,
vement exploitée ou agrandie dans diverses directions. La théologie, la chronologie, l'histoire, l'érudition lapidaire, la numismatique, la philosophie des arts, se sont occupées de ces monuments, et à la suite de ce collège des sciences austères, la poésie est venue à son tour : les catacombes, célébrées autrefois par Prudence, le chantre des martyrs au ive siècle, ont retrouvé de nos jours un autre chantre des Martyrs, qui représente lui seul tout un chœur de poètes.
Ces souterrains ont toujours été employés à quelque chose de grand dans les deux périodes de leur existence. Avant de protég-er les tombeaux de la Rome chrétienne primitive, ils avaient servi à bâtir les édifices de l'ancienne Rome. La plupart des catacombes furent originairement continues à des souterrains destinés à l'extraction de la pouzzolane ', espèce de terre volcanique très-bonne pour la maçonnerie. Il n'est pas vraisemblable que ces vastes carrières remontent aux premiers siècles de Rome. Elles n'ont pu être nécessaires que lorsque la cité a pris de grands développements matériels et qu'on y a construit une multitude d'édifices. L'espace qu'elles occupent est si étendu qu'il serait même difficile de concevoir à quel usage on a fait servir l'énorme quantité des matériaux qu'elles ont fournis, s'il n'y avait lieu de croire qu'il se faisait à cette époque, comme aujourd'hui, un commerce considé-
1 Ce nom est ou l'origine ou une dérivation du nom de la ville de Pouzzoles, près de Naples. renommée par de semblables carrières, puteoli, qui datent d'une époque très-ancienne.
rable de pouzzolane, et qu'on en expédiait déjà des chargements sur des vaisseaux pour les pays étrangers. Des esclaves, des prisonniers, des malheureux de toute espèce travaillaient dans ces carrières. Le Christianisme, qui se recrutait surtout parmi les classes pauvres, dut compter, dès les premiers temps, parmi ses disciples un certain nombre de ces ouvriers. Ils ne manquaient pas de faire connaître aux autres chrétiens les ouvertures par lesquelles on pénétrait dans ces grottes, et leurs sinuosités profondes qui pouvaient fournir des retraites en cas de besoin : les travaux d'exploitation ne se continuant que sur certains points, de distance en distance, une partie de ces grandes cavernes restait souvent infréquentée. Les chrétiens en profitèrent pour y creuser leurs cimetières, et, dans les endroits où la qualité du terrain permettait de faire les plus larges excavations, ils construisirent, pour les cérémonies du culte, des espèces de salles de diverses formes, notamment dans les cimetières de Saint-Calixte, de Saint-Prétextat, des Saints-Marcellin et Pierre, de Sainte-Agnès et de Sainte-Priscille. C'est dans ces deux dernières catacombes qu'ont été creusées les chapelles les plus spacieuses, que l'on peut considérer comme le berceau de l'architecture chrétienne *.
1 Les passages de ce chapitre, où il est question de catacombes comme carrières de pouzzolane, doivent être entendus en ce sens que les chrétiens rr servirent de ces carrières soit pour en façonner une partie à leur usage, suivant l'opinion de Boaio, de Boldetti et de tant d'autres, soit pour creuser, dans une espèce de tuf, leurs galeries sépulcrales sous les
Les ouvriers employés dans les catacombes formaient une corporation qui faisait partie du clergé. La structure des tombes, des chambres sépulcrales, prouve que plusieurs d'entre eux avaient des notions d'architecture. Une équerre, un compas, un triangle avec un plomb, une mesure linéaire marquant des degrés, et quelques instruments analogues, étaient très-distinctivement gravés sur une des pierres trouvées dans ces souterrains. D'autres pierres tumulaires représentaient seulement des outils semblables à nos bêches et à nos pioches, dont on se servait pour les excavations. Le Christianisme avait ennobli cette humble profession par les idées trèshautes qu'il y avait attachées. Les fossoyeurs étaient considérés comme les successeurs de Tobie, qui, en prenant soin des choses visibles de la mort, se hâtaient vers les invisibles : ils devaient travailler en vue de la résurrection future des corps, et se souvenir que chaque coup de bêche qu'ils donnaient en faveur de ces semences confiées à la terre, leur serait compté quand le jour de la grande moisson • serait venu ». On a découvert, sur quelques tombes,
carrières, selon le sentiment du P. Marchi, lequel a examiné avec plus cîe soin que ne l'avaient fait ses prédécesseurs la diversité des couches de terrain et les particularités de construction qui établissent une différence notable entre les catacombes et les carrières.
1 Primus in clei-icis fossariorum ordo est, qui in similitudinem Tobiae sancti sepelire mortuos admonentur, ut exhibentes visibilium rerum curam ad invisibilium festinent, et resurrectionem carnis credentes in Domino, totum quod faciunt Deo se praestare, non mortuis cognoscant. De sept, gradib. Eccles., inter opéra S. Hieronymi; — Voyez Boldetti, Osservaz. ■
des portraits de ces ouvriers : un des plus remarquables est celui qui se trouvait sur un sépulcre du cimetière de Calixte. Le fossoyeur y est debout : il a une robe qui descend jusqu'aux genoux, et des sandales aux pieds. Sur son épaule gauche pend un morceau d'étoffe velue, que peut-être il arrangeait en plusieurs plis pour porter les paniers de terre : c'était peut-être aussi une prolongation de l'amphibale ou d'un capuchon. De petits signes en forme de Croix sont tracés sur ses vêtements à l'épaule droite et près des genoux. Il tient de la main droite une pioche, et, de la gauche, une lanterne allumée, qui est suspendue à une petite chaîne. Des outils de son métier sont gisants à côté de lui. Au-dessus de sa tête, on lit cette épitaphe : Diogène fossoyeur, en pair, déposé le huitième jour des calendes d'octobre1. 11 n'était pas d'usage, chez les Romains, de nommer dans des inscriptions une profession plébéienne : le Christianisme avait d'autres règles. Il conférait les honneurs de la noblesse aux tombes de ses ouvriers ; il y écrivait le titre de fossoyeur aussi naturellement qu'on gravait, sur d'autres monuments, les noms d'empereur et de consul. D'autres tableaux sont consacrés à la mémoire de ces mineurs du Christianisme. Ils y sont représentés au moment du travail, soit isolés, soit
soprai cimeter. de1 SS. mart,., lib. I, c. xv. — Gloss. de Ducange. — Hierolexiron des frères Macri.
* Diogenes . fossor . in pace
depositus octavo . kalendas Octobris .
(Voir Boldetti, lib. I, c. xv.)
réunis : dans l'une de ces peintures, on voit un fossoyeur armé d'une bêche, un autre, d'une pioche, et, entre eux, un troisième qui les éclaire avec une lampe. Dans un autre cadre, il y a des ouvriers surchargés de gros sacs de terre au pied d'une échelle. Il est probable que ces derniers sont, non pas des travailleurs volontaires, mais quelques chrétiens condamnés, à raison de leur foi, comme cela est arrivé à plusieurs reprises, aux travaux forcés dans les carrières. Ces divers petits tableaux contribuent à donner un caractère singulier aux débuts de l'art chrétien : en mettant à part les peintures très-nombreuses qui se rapportent à des sujets bibliques, vous n'apercevez, sauf quelques exceptions, à l'origine de cette immense famille de tableaux, qu'il a produits de siècle en siècle jusqu'à nous, que deux ligures qui soient plusieurs fois répétées, le Fossoyeur et l'Orante, le travail et la contemplation, l'espérance debout à côté de la tombe. C'est sans doute par un sentiment de confraternité chrétienne, que les peintres qui ornaient les catacombes n'ont pas oublié les ouvriers qui les creusaient. Mais il est vrai de dire aussi qu'il y a entre ces deux genres d'oeuvres, d'ailleur? si disparates, une certaine analogie de fonction et de but par rapport à l'avenir. Dans la plupart de ses créations, le pinceau de l'artiste ne travaille, comme l'instrument du fossoyeur, qu'à cause de la mort : ils pourvoient, comme ils peuvent, à la conservation, l'un de la poussière des hommes, l'autre de leur mémoire, qui n'est souvent qu'une poussière moins durable.
Il y a -toujours eu des employés chargés de pren-
dre soin d'un certain nombre de ces souterrains ou du moins de quelques-unes de leurs parties, pendant tous les siècles où ces lieux ont été fréquentés par les fidèles ; mais les vrais successeurs des fossoyeurs anciens, ce sont les ouvriers auxquels sont confiés les travaux nécessaires pour l'extraction des reliques. Ils travaillent, il est vrai, en sens inverse de leurs devanciers , ils ouvrent les tombes que ceux-là fermaient, mais c'est pour donner à l'œuvre des premiers son dernier complément, c'est pour faire passer les restes des martyrs de leurs sépulcres de pouzzolane sous le marbre des autels, transposition qui est l'emblème de leur transfiguration future. Ces employés ne sont pas des ouvriers ordinaires, mais choisis et affidés, formant une Compagnie soumise à des règlements spéciaux : par une singularité ou un à-propos, quia été déjà remarqué, les gages de ces fossoyeurs des vieilles sépultures sont pris sur le produit des dispenses de mariage, qui présagent de nouveaux baptêmes. Autant que j'ai pu en juger, cette classe d'ouvriers semble offrir un type qui lui est propre : le caractère imposant et mystérieux des lieux où ils travaillent et de leurs travaux eux-mêmes exercent une influence assez reconnaissable sur la tournure d'esprit et l'imagination de ces braves gens, déjà disposés aux pensées graves par leur vive foi, et possédant d'ailleurs un certain sentiment des choses antiques, qui distingue le paysan romain, familiarisé avec elles depuis l'enfance. Ils servent aussi de guides aux visiteurs, dans la plupart des catacombes, qui n'ont pas de gardiens spéciaux; ils en connaissent les bonnes voies et les
cavités dangereuses, comme le berger clés Alpes sait les sentiers de la montagne et les crevasses des glaciers. Vous pouvez être sûr que les petits flambeaux qu'ils vous remettent en entrant ne seront pas consumés, avant que cette espèce de crépuscule, qui annonce la proximité de la sortie, ne vous avertisse que vous pouvez les éteindre.
On a souvent essayé de décrire les catacombes ; elles ont inspiré de belles pages au génie et à la piété, laquelle a un secret qui n'est qu'à elle pour parler de ces choses qu'il vaut encore mieux sentir que peindre. Ceux qui n'en auraient encore aucune idée, peuvent se représenter vaguement des labyrinthes souterrains, presque indescriptibles, dans lesquels cent chemins droits, obliques, brisés, sinueux, serpentent, se coupent ou s'entrelacent à l'infini, les uns impénétrables aujourd'hui, parce qu'à l'extrémité qui aboutit au sentier que vous parcourez, ils sont fermés par des murs ou par des monceaux déterre; les autres vous ouvrant, adroite et à gauche, des profondeurs inconnues, où les pas des visiteurs n'osent point se hasarder : tout cela plein de tombeaux, de la poussière des vieux siècles, de recoins étranges, d'histoires tragiques, de sorte que ces lieux, avec les mille plis et replis de leurs sentiers et de leurs mystères, conviennent très-bien pour être des palais de la mort, qui est si pleine ellemême de surprises, de secrets terribles, et qui suit souvent, pour frapper ses coups, des routes aussi tortueuses. De chaque côté de ces corridors, on a pratiqué, dans le mur, pour y déposer les cadavres, des espèces de niches oblongues, placées horizonta-
lement; elles sont superposées les unes aux autres, de manière à former deux ou trois rangs de sépulcres, parfois six ou sept, et même jusqu'à douze dans les endroits où l'on a travaillé dans des couches de tuf plus hautes. On dirait les rayons d'une bibliothèque où la mort rangeait ses œuvres. Lorsqu'un corps avait été confié à une de ces niches, on la fermait avec des briques, des pierres ou des plaques de marbre. Assez souvent les ouvriers fermaient l'entrée d'un corridor tout entier, en même temps qu'ils en creusaient d'autres: la-terre provenant des nouvelles galeries servait à clore quelques-unes de celles où les morts étaient au complet, comme on ferme la porte d'un grenier où l'on a entassé autant d'épis qu'il peut en contenir. Plusieurs ont été bouchées beaucoup plus tard, soit par des éboulements, soit à dessein, par mesure de prudence ou de nécessité. Lorsqu'on ouvre un corridor qui n'a pas encore été exploré, on reporte quelquefois les déblais à l'entrée de ceux d'où l'on a retiré les saintes reliques, de sorte que ceux-ci, après avoir été fermés autrefois, parce qu'ils étaient pleins, sont fermés de nouveau parce qu'ils sont vides. Ces galeries mortuaires sont en général étroites, l'air y est épais et lourd, et le terrain presque partout exempt d'humidité. De temps en temps l'espace s'élargit, et vous respirez plus à l'aise en arrivant à des chambres sépulcrales, à des chapelles qui conservent encore des peintures antiques, et quelquefois à un baptistère. Dans plusieurs de ces cimetières, il y avait de distance en distance des soupiraux carrés qui faisaient pénétrer un peu de lumière dans quelques chambres
de la Rome souterraine1. On rencontre aussi un puits par lequel les chrétiens descendaient d'une carrière dans le cimetière creusé au-dessous. De ces demeures funèbres, la plus riche en souvenirs est celle qui se trouve près de la basilique de Saint-Sébastien ; mais elle n'a plus guère que des tombeaux vides, dans la partie que l'on l'ait parcourir aux visiteurs : comme elle est ouverte depuis longtemps à tout le monde, et qu'un immense public moderne a passé par là, elle semble avoir perdu, par ce frottement continuel, quelque chose de son lustre d'antiquité. Elle n'offre pas, sous ce rapport, autant de charmes que d'autres souterrains moins fréquentés. Vous retrouvez dans ceux-ci un certain nombre de tombeaux fermés et pleins : dans des niches ouvertes, de vieux ossements se laissent toucher ; çà et là quelques fragments antiques de verre ou de marbre. Ces catacombes sont plus fraîches de vétusté, et font mieux sentir les temps primitifs. On ne les visite ordinairement que lorsqu'une société assez nombreuse est réunie. Ces caravanes funèbres sont souvent composées de personnes appartenant à diverses nations, qui s'entrevoient un instant dans un cimetière souterrain, à la lueur d'une torche, pour ne plus se revoir sous le soleil ; malheureusement tous n'y apportent pas ces dispositions religieuses, ou du moins ce sentiment des convenances que de pareils lieux devraient inspirer. Le recueillement, avec lequel on aimerait goûter toutes leurs impres-
«» Occurrunt ciesis immissa foraraina tectis,
Quie jaciunt claros antra super radios.
(Prudent., Hymn. xi, 160.)
sïoiïs, est mainte fois troublé par les bavardages les plus déplacés, par une gaieté insolente pour les vivants et pour les morts. Malgré cela, une visite aux catacombes fait un effet solennel et profond. On ne peut rencontrer nulle part une aussi vive apparition, des premiers âges du Christianisme. La source d'eau de l'antique baptistère, préservée de tout usage profane, coule toujours pure comme la grâce dont elle est l'emblème. Cette longue file de flambeaux, portés par les visiteurs qui, dans ces étroites galeries, marchent à la suite l'un de l'autre, figure assez bien les processions qu'y faisaient les premiers chrétiens, lorsqu'ils y rapportaient le corps d'un martyr, ou qu'ils y célébraient quelque autre fête; et les quinze siècles de silence qui planent sous ces voûtes, permettent presque d'entendre encore les pas des générations héroïques. Durant ces siècles immobiles, nul bruit du monde, excepté à l'époque des incursions de quelques hordes lombardes, n'a eu d'écho dans ces lieux, nulle poussière nouvelle n'y a recouvert les chemins, nulle révolution politique n'est venue y laisser quelque trace des agitations des hommes, qui mesurent pour nous la durée. Le temps y est comme un désert : les époques lointaines s'y rapprochent de vous, comme les distances se raccourcissent, par l'absence d'objets intermédiaires, dans la solitude de l'Océan.
Les observations qui précèdent sont communes à la plupart des catacombes. Quant aux différences notables qu'on y remarque, elles sont de plusieurs sortes. Outre les souterrains qui ont été creusés pour l'extraction de la pouzzolane, il y en a, le ci-
metière Pontien par exemple, qui ont été des carrières de sable. Les catacombes diffèrent aussi par leurs dimensions. Les unes n'occupent qu'un petit espace , les autres embrassent plusieurs milles. Quoique leur plan ne présente, en général, qu'un croisement confus de lignes, il y en a où l'irrégularité est moins grande : on y a trouvé des voies plus larges , destinées à servir de passages , auxquelles s'ajustent des galeries transversales, trèsétroites et garnies de tombeaux. Quelques-uns des souterrains ont deux ou même quatre étages. D'autres différences résultent des époques diverses de la fondation des cimetières. Sans parler des cryptes où furent déposés les corps de saint Pierre et de saint Paul, plusieurs appartiennent au Ier siècle de l'ère chrétienne, notamment ceux des saints Processus et Martinien, de sainte Pétronille, de sainte Priscille ; on peut y joindre un cimetière que Bosio a découvert sur la voie Latine, et qui remonte à peu près à cette époque , si c'est effectivement , comme divers indices peuvent le faire croire, celui dans lequel ont été enterrés Simplicius et Servilianus, martyrisés sous le règne de Trajan. Plusieurs souterrains ou parties de souterrains sont , comme nous l'avons dit, d'origine chrétienne : ils ont été, non pas seulement arrangés, mais construits entièrement par les fidèles ; certaines particularités de leur structure font reconnaître qu'ils ont été originairement creusés dans un autre but que celui d'une simple carrière. Enfin, le contenu des catacombes, en fait d'inscriptions, de peintures. de chapelles, établit entre elles une dernière diffé-
CATACOMBES. iCI
rence : les unes n'en ont point fourni, ou très-peu ; d'autres ont été des mines plus riches.
La plupart de ces cimetières furent établis hors des murs, de distance en distance. Il n'y en a, comparativement, qu'un petit nombre sur la rive droite du Tibre, dans les flancs du mont Janicule et dans les campagnes voisines. Ils sont plus multipliés de l'autre côté de Rome, sous les champs et les mamelons de cette belle plaine qui s'étend entre les remparts et les montagnes. Comme ils sont assez souvent très-rapprochés les uns des autres, et presque contigus sur plusieurs points, on dirait, en les prenant dans leur ensemble, qu'ils formèrent comme une grande ligne de circonvallation souterraine , dans laquelle le Christianisme enfermait Rome pour l'assiéger. Ces cimetières, en effet, étaient aussi des retranchements , au fond desquels les soldats du Christ, qui s'y retiraient souvent avec leurs chefs, se préparaient par la prière, par les exhortations courageuses, par les sacrements, aux assauts qu'ils auraient à livrer eux-mêmes au paganisme, en mourant martyrs à leur tour. Chacun de ces premiers retranchements chrétiens se trouvait opposé, face à face, à quelques monuments païens , qui étaient situés près des remparts, et qui semblaient être les bastions avancés de l'idolâtrie. Si l'on a soin de faire ce rapprochement, en parcourant la ligne que les catacombes traçaient autour de Rome, on se forme une vive image de ce siège, unique en son genre. En suivant cette ligne, nous nous arrêterons successivement auprès des principaux cimetières, pour
recueillir des souvenirs qui s'y rattachent et des pensées qu'ils inspirent.
Cette revue doit naturellement commencer par les grottes du Vatican, soit parce que le corps de saint Pierre y a été déposé, soit parce qu'étant incontestablement un des plus anciens cimetières chrétiens de Rome, elles sont vraisemblablement le premier où l'on ait réuni un nombre considérable de sépultures. Il est très-probable que son origine est antérieure à la mort de saint Pierre, et qu'elle remonte jusqu'à cette extermination des chrétiens ordonnée par Néron, « le premier, ditTer- « tullien, qui ait ensanglanté la foi naissante. » Ses jardins, situés dans les champs vaticans, furent le principal théâtre du massacre. Quelque connu que soit le passage de Tacite à ce sujet, il est impossible de ne pas le citer : « On se saisit d'abord de
< ceux qui avouaient être chrétiens, et ensuite, sur
< leur déposition, d'une multitude immense, moins convaincue du crime d'avoir incendié Rome que
< de la haine du genre humain. A leur supplice on x ajoutait la dérision : les uns étaient couverts de
peaux de bêtes, pour être dévorés par la dent des chiens, d'autres attachés à une croix, d'autres destinés à être brûles, lorsque la nuit serait venue, en guise de flambeaux nocturnes. Néron avait offert ses jardins pour ce spectacle, durant lequel il se livrait aux jeux du cirque, en habit de co-
< cher, se mêlant à la populace, ou conduisant son
< char *. »
* Tacit. Annal., Kb. XV, c. xliv.
Lorsqu'à la suite de cette boucherie, les chrétiens vinrent, durant la nuit, recueillir les cadavres et les cendres de leurs frères, ils ne purent pas songer à les transporter bien loin, soit à cause de leur grande quantité, soit pour n'être pas surpris pen^ dant le convoi. Il existait déjà tout auprès, et, suivant toute apparence, dans les flancs mêmes du mont Vatican, des carrières qui avaient été creusées pour alimenter des fabriques de poterie, situées dans les environs1. Nous en voyons encore aujourd'hui dans ce même quartier, dont le sol continue de fournir une terre argileuse. Ces grottes durent naturellement être choisies pour ces nombreuses sépultures. Peu de temps après, le corps de saint Pierre fut inhumé au Vatican : les documents les plus anciens et les plus précis sont unanimes sur ce point2. Rapprochement singulier! le disciple qui livra son Maître, et qui se pendit de désespoir à un arbre, posséda, pour prix de son iniquité, le champ d'un potier à Jérusalem3; l'apôtre, un moment infidèle, qui mourut par amour sur la croix, comme son Maître, fut enterré à Rome clans une crypte, qui était vraisemblablement la grotte d'un potier. Plusieurs raisons ont pu engager les chrétiens à y déposer la dépouille mortelle du prince des Apôtres. Il est à croire, d'après ce que nous avons dit, que ce lieu était déjà vénérable par la
1 Juvénal, Satir. vi, v. 344. — Martial, Epigramm., lib I, epigr. xix.
2 Ces textes se trouvent dans VAppend. n° V, à la fin du tome III.
3 Possedit agrum de mercede iniquitatis. (Act , i, 18.)
sépulture d'un grand nombre de martyrs qui avaient été disciples de saint Pierre et qui semblaient l'attendre. Il était bien convenable que celui qui avait régi l'Eglise des vivants vînt présider cette première Eglise des morts. D'ailleurs, il paraît qu'il avait aimé et fréquenté le mont Vatican, lieu écarté, habituellement solitaire, où l'on craignait de bâtir des maisons à cause de son insalubrité1, et par là même opportun pour les assemblées qui devaient éviter les regards de Rome 2. Comme les chrétiens ont eu de bonne heure l'habitude de se réunir dans les souterrains pour célébrer les saints mystères, il est probable que l'Apôtre, pendant ses stations ou son séjour au Vatican, avait élevé un autel dans ces lieux mêmes où on lui a fait un tombeau : telle a été, du moins, la tradition ou l'opinion populaire 3. Ces raisons de convenance s'accordaient avec la disposition des lieux. Si saint Pierre a été martyrisé sur la pente du Janicule, à l'endroit où se trouve située l'église de Montorio, les carrières du Vatican, qui renfermaient déjà, très-vraisemblablement, le premier cimetière chrétien, n'étaient pas loin du théâtre Je son supplice, et il était facile d'y transporter son corps par des chemins peu fréquentés. Si c'est,
i Postremo ne salutis quidem cura inf'amibus Yaticani locis magna pars militum tetendit; unde crebrœ in vulgus mortes. Tacit., Hist., lib. II, c xcxm.
2 Ingredientes vero Romani invenerunt apostolum in loco qui dicitur Vaticanus, docentem multas populorum turbas. (.4c/. S. Martial.)
3 Sub eaangusta tedicula est ubi loci D. Petrum célébrasse sacrum missse officium vulgo ferunt. Herric. in Mercur. liai. de Basil Yat, cite par Torrig., S'.icr. trof. Rom., c. u.
au contraire, au Vatican même qu'il a été crucifié, une de ces grottes s'offrait d'elle-même pour sa sépulture. Immédiatement après sa mort, quelques constructions faites par un de ses disciples, qui devint plus tard son second successeur, donnèrent h cette crypte un caractère monumental, et la rendirent matériellement propre à servir d'oratoire, suivant la coutume primitive de prier sur les tombeaux des martyrs. Un chrétien ne peut lire, sans un intérêt presque solennel, dans un des fragments les plus antiques des fastes de "l'Eglise romaine, cet humble procès-verbal du monument par lequel le Christianisme a pris possession du sol de la Rome impériale : «Anaclet, qui était prêtre, et qui avait été « ordonné par le bienheureux Pierre, construhi', sa « mémoire, avec d'autres places pour l'inhumation « des évèques : il y a été lui-même enseveli à côté « du corps du bienheureux Pierre1. » Gomme cette grotte était à la fois un tombeau, un oratoire et une dépendance de la chaire pastorale, puisqu'elle était destinée à la sépulture des pontifes, nous y voyons réunis dès lors les trois foyers de la vie religieuse, que nous avons considérés précédemment dans l'ensemble de la métropole catholique , telle qu'elle existe de nos jours. Toute la Rome que le Christianisme devait bâtir existait déjà en germe, avec ses linéaments principaux, dans ce petit monument,
1 Hic memoriam B. Pétri construxit et composuit, dum presbyter factus fuisset a B. Petro, seu alia loca, ubi episcopi reconderentur, sepulturse ; ubi autem et ipse sepultus est juxta corpus B. Pétri. (Anast., Lib. de Rom. Pont., cap. v; Pat. lot., t. GXXVII, p. 1115.)
sur lequel planait aussi le souvenir des premiers temps de la Rome antique ; car la tombe de saint Pierre se trouvait près d'un chêne réputé plus ancien que la ville de Romulus. Jl portait une inscription de bronze en caractères étrusques : ce qui prouvait, suivant Pline, qu'à l'époque où les Etrusques occupaient encore la rive droite du Tibre, cet arbre était déjà l'objet d'une vénération religieuse1. Par une de ces coïncidences que la Providence permet quelquefois en faveur de certains lieux privilégiés, le passé de la ville éternelle, représenté par ce vieux témoin de toute son histoire, projetait, pour ainsi dire, son ombre sur ce tombeau qui en contenait tout l'avenir.
En partant du Vatican, on rencontrait près la voie Aurélienne un autre cimetière, qui est aussi un des plus anciens : c'est là que furent inhumés Processus et Martinien, geôliers de saint Pierre dans sa prison Mamertine et convertis par lui. La fondation et la place de ce cimetière sont déterminées d'une manière assez précise dans ce vieux récit, qui semble être une première et fraîche émanation du style évangélique. « Processus et Martinien « furent conduits hors des murs de Rome, sur la « voie qui est appelée Aurélienne, et ils y eurent « la tète tranchée. Or, la bienheureuse Lucine, a voyant ce qui se préparait, les avait suivis avec « sa famille jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus au-
1 Vctustior Urbe in Vaticano ilex, in qua titulus aereis litteris etruscis religione arborem jam tura dignam fuisse significat. (Plin., lib. XVI, c. lxxxvii ou xliv.)
« près de l'aqueduc où ils furent décollés, et les « troncs de leurs corps laissés à terre pour être dé- « vorés par les chiens. Alors la très-sainte Lucine « recueillit ces corps, les embauma avec des aroma- « tes précieux, et les ensevelit dans une carrière de « sable appartenant à un domaine qu'elle possédait « à côté de l'endroit où ils furent décollés , le « sixième jour des nones de juillet1. »
Depuis cette époque, le souvenir de ces deux saints a constamment suivi celui de saint Pierre, leur maître, leur ami, comme l'-ombre suit le corps. Martyrisés la même année que lui, ils furent inhumés dans une région de la voie Aurélienne voisine du Vatican. L'antique statue de saint Pierre, qu'on vénère maintenant dans la basilique, était autrefois placée dans un monastère2 qui posséda aussi le cimetière où ces deux martyrs reposaient3. Elle eut ensuite pour demeure l'oratoire que Pascal Ier avait érigé en leur honneur dans l'ancienne basilique vaticane, lorsqu'il y avait fait transporter leurs reliques4. Dans la basilique moderne, une chapelle
* Ducti foras muros Romae in via quse Aurélia nuncupatur, ubi gladio capita eorum sunt amputata. Beata autem Lucina cum hoc videret sequebatur eos usque dam pervertirent ad formant aqu£edu;Hus, ubi etiam et decollati sunt, etc. Sepelivit in prsedio suo arenario, etc. (Act. SS. Process. et Martintan.)
2 Celui de Saint-Martin, qui était contigu à l'église de Saint-Pierre.
3 Bulle de Léon IV, citée par Bosio, Rom. sotter., lib. II,
c. XII.
fv Paschalis primus detulit corpora sanctorum Processi et Martiniani de cœmeterio sanctœ A°:atka3 in ecclesiam Beati
construite sur leur sépulture, tout près de la Confession de l'apôtre, a consacré de nouveau l'antique et mutuelle attraction de ces monuments. Les cendres de deux geôliers de saint Pierre ont, en quelque sorte, toujours gravité autour de lui, jusqu'à ce que, placés à ses côtés, ils fussent devenus pour toujours ses acolytes dans son caveau splendide, comme ils avaient été ses gardiens dans le noir cachot du Capitole. C'est quelque chose de touchant et de mystérieux que cette espèce de fraternité dans la mort, quî fait que certains tombeaux se recherchent, s'attirent, se fréquentent comme les cœurs l'avaient fait. Le monde, avec ses amitiés qui vivent rarement l'espace d'une vie, ferait douter si ce sentiment a ses racines dans le vrai, dans ce qui ne meurt pas : la religion nous met d'autres idées dans le cœur. Ces symboles d'un attachement immuable, qui renouvelle de distance en distance dans le cours des âges le signe de sa perpétuité, aident à croire, parmi les inconstances du temps, à l'immortalité des amitiés saintes.
A quelque distance du cimetière des saints Processus et Martinien se trouvait, sur la voie Aurélienne, celui du martyr Calépodius, dont le corps fut retiré du Tibre pour être inhumé dans cet endroit par les soins du pape saint Calixte, son ami, sous le règne d'Alexandre Sévère1. Là aussi fut enterré saint Pancrace, qui a souffert sous Dioclétien. Dans l'église que le pape saint Symmaque a fondée
Pétri, in quorum honorera construxit oratorium summse puichritudinis. (Pet. Manlius.) * Acl. S. Calep.
CATACOMBES. jgQ
en ce lieu1, ou, suivant plusieurs auteurs, a restaurée au commencement du vie siècle, une inscription indique l'endroit où le martyr a consommé son sacrifice. Elle est tracée sur une vieille pierre qu'on voit dans le mur lorsqu'on a descendu quelques degrés^ de l'escalier qui conduit de l'intérieur de l'église dans le souterrain. La partie de ce cimetière que l'on visite actuellement a, dans quelques endroits, deux ou trois étages de galeries. Dans une chapelle ou chambre sépulcrale, vous découvrez au centre de la voûte peu élevée' une image antique, qui semble être celle d'un enfant ou d'un petit angecette gracieuse figure, la seule que j'ai aperçue°en parcourant ces lieux, fait un heureux effet dans des catacombes qui ont été, pour la vie éternelle, le berceau d'un jeune martyr de quatorze ans.
Cette partie des retranchements chrétiens n'était pas loin du quartier de Rome où se trouvaient le pont d'Horatius Coclès et le monument d'Hercule couché. Les travaux du vieux dompteur des monstres et le dévouement de l'intrépide Romain commençaient à pâlir parmi les spectacles sans cesse renouvelés d'un héroïsme qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu. Un jour sur cette voie Auréhenne, on conduisait au supplice le geôlier Artémius, Candide sa femme et leur fille Pauline; tout à coup un grand attroupement parut : c'était une foule de chrétiens ayant à leur tête le prêtre Marcellin. Les gardes intimidés s'enfuirent. Les plus jeunes des chrétiens coururent après eux et se mi-
* Anast. bibl. in Vit Symmach.
rent aies exhorter à la foi avec de douces paroles; ils les entretinrent assez longtemps, de sorte que Marcellinput célébrer la messe dans la crypte où les trois martyrs attendaient la mort. Dès que le saint sacrifice fut terminé, tout le peuple de Dieu se retira sur l'ordre du prêtre, et, le silence s'étant rétabli, Marcellin et son compagnon, Pierre l'exorciste, debout en face des bourreaux, leur dirent : « Yoilà qu'il a « été en notre pouvoir de vous tuer, nous ne l'a- « vons pas fait. Il a été en notre pouvoir de vous « enlever Artémius, et Candide et leur vierge, nous « ne l'avons pas fait; mais il est encore en notre « pouvoir de nous retirer par la grâce de Dieu, « nous ne le faisons pas. Et vous, que voulez-vous « faire? » A ce discours, les bourreaux frémirent contre ces hommes de Dieu : ils tuèrent aussitôt Artémius avec le glaive, Candide et la vierge Pauline furent précipitées par l'ouverture de la crypte et écrasées à coups de pierres l.
Il existait à quelque distance, sur la voie Cornélienne, une forêt qui avait déjà été teinte du sang des chrétiens, Marcellin et Pierre y furent conduits; ils s'y montrèrent si doux envers la mort, qu'ils débarrassèrent de leurs propres mains la place où leurs têtes allaient tomber, des épines qui la couvraient2. Les chrétiens abolirent l'ancien nom de cette partie de la campagne romaine ; elle s'appe-
1 Ad. SS. Mareell. et Pétri.
2 Locura suse passioni largiorem faciunt,
Nain et spinas atque vêpres evellebant manibus Ipsi suis, ut purgando terrain puram redderent. (Act. Met. Eginardo tributa, Pat. lat., t. CIV, p: 593.)
lait la forêt Noire, ils la nommèrent la forêt Blanche. Elle fut, en effet, le cimetière de beaucoup de martyrs : ce qui la rendit si vénérable, que ce terrain, planté d'arbres et de tombeaux, devint le siège d'un •'es principaux évêchés suburbicaires : le cardinal- «vêque de la forêt Blanche avait autrefois juridiction sur la basilique de Saint-Pierre.
A trois milles au delà, une famille de pèlerins persans reposait bien loin de son pays natal : Marius, Marthe, sa femme,. et leur fds Audifax et Abachum1 était venus à Rome du fond de l'Asie pour y prier 2, ou, suivant l'expression du texte grec, pour accomplir un vœu3 : c'était sous le règne de Claude le Gothique, dans le nr3 siècle. Nous trouvons vers la même époque un autre exemple de pèlerinage à Rome : Maure, qui fut martyrisé sous l'empereur Numérien, était parti de l'Afrique pour visiter les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul4. Cette dévotion, inventée au gré de quelques écrivains dans les sacristies du moyen âge, avait déjà commencé, comme on le voit, d'assez bonne heure, jusque sous les tentes de la Numidie ou de l'Egypte, et au delà de Babylone sous les palmiers de l'Orient.
1 Martyrol. die 19 Janitar.
2 Ad orationem.
3 npô; ty,v sùyr'v. Act. hor. martyr. Voyez sur ces Actes la Dissertation de Simon de Magistris, de Persecutione in Chris tianam Ecclesiam sub Claudio Gothico, cap. vu.
4 Ex Africâ veniens ad sepulchra Apostolorim sub Nume» riano imperatore et Celerino Ur*bis praefecto agonizavit. (Martyrol. Rom., die22Nov., et apud Usuard. et Bed.)
Quelques années auparavant, d'autres martyrs, qui étaient aussi des enfants de la Perse, avaient été mis à mort devant une statue du soleil dont ils avaient renié le culte. Leurs corps, après avoir été cachés pendant assez longtemps dans la maison d'un sous-diacre qui les avait recueillis sur le lieu de leur supplice, furent transportés, au ive siècle, dans les grottes de Pontien , ainsi appelées probablement parce qu'un chrétien de ce nom, dont il est fait plusieurs fois mention dans les Actes des martyrs, avait possédé une maison en cet endroit1. Ce souterrain si renommé avait néanmoins disparu : les antiquaires duxvie siècle n'en connaissaient plus l'entrée. Cette perte était d'autant plus à regretter que, suivant toute apparence, il renfermait des monuments très-intéressants , et qu'il avait dû être orné de peintures, au moins à l'époque où l'on y avait transféré solennellement les corps des deux martyrs orientaux. On savait qu'il était situé dans les environs de la voie Portueuse, près du Tibre : il y existait des excavations anciennes, mais nul indice n'annonçait qu'elles eussent fait partie du célèbre cimetière. Heureusement vivait alors un homme dont le nom restera toujours cher aux amis des antiquités chrétiennes, et qui marchait souvent au péril de sa vie, à la découverte des souterrains sacrés, comme d'autres à la recherche des îles lointaines. Antoine Bosio, ce Christophe Colomb des catacombes, entreprit de retrouver
1 Trans Tiberim in domo Pontiani juxta urbem Ravenna- Uim. (Act. S. Callixt. Pap.)
catacombes. I/o
le cimetière Pontien. il nous a laissé le récit de cette perquisition : je le. citerai, parce qu'il donne une idée de ces expéditions sous terre. D'après les informations que lui avaient fournies de vieux vignerons qui pratiquaient ce? lieux depuis long-^ temps, Bosio avait d'abord pénétré dans les grottes sépulcrales, dont quelques particularités lui avaient paru être de favorable augure. « Je me sentis alors, ajoute-t-il, un plus vil désir de poursuivre mes recherches avec la plus grande diligence, dans l'espoir de trouver d'autres indices qui me fourniraient plus de lumières. Cependant, comme l'heure était déjà très-avancée et que nous n'avions pas de flambeaux, nous fûmes forcés de rétrograder, et de remettre nos investigations à un moment plus opportun. Je retournai le dimanche suivant, le 29 juillet de l'an 1618, deux heures avant le jour, menant avec moi mon peintre et mon sculpteur pour copier les images que j'avais aperçues et celles. que je pourrais découvrir encore ; je me fis accompagner aussi par deux ouvriers avec des pioches et des pics, pour me frayer la route dans les endroits où elle serait encombrée. Etant entré dans le souterrain, j'allai directement au lieu où j'avais déjà rencontré de saintes images, parce que je jugeais qu'à l'endroit où était l'image de saint Pigmenius, devait se trouver le lieu de sa sépulture, comme semblait me l'indiquer la petite fenêtre qui était placée au-dessous de son portrait. Je pensai qu'on devait nécessairement retrouver aussi tout auprès quelque trace des sépultures des saints martyrs
« Abdon et Sennen, puisque, d'après les témoi- « g nages d'Adon, de Bède et des actes manuscrits « de saint Pigmenius que j'ai cités tout à l'heure, « celui-ci avait été inhumé assez près des deux mar- « tyrs persans. Explorant donc avec une diligence « et un intérêt extraordinaires tous les souterrains « qui étaient près de ces peintures, j'ouvrais avec « la pioche les sentiers encombrés, et, après trois « heures d'un travail continu, il plut au Seigneur « de me consoler. J'avais serpenté pendant quel- « que temps, en rampant, le ventre contre terre, « dans un chemin extrêmement étroit, lorsque tout « à coup il s'offrit à moi un espace assez grand, « dans lequel il me fut possible de me tenir dece bout. J'y reconnus une des anciennes entrées de « ce saint cimetière, et peut-être la principale. On « y remarque une grande ouverture, aujourd'hui « fermée avec de la terre et des pierres ; il n'est pas (( possible de voir ni de comprendre où elle peut « aboutir en dehors. De cette ouverture on descend « dansie cimetière, et, autant que je puis le conjec- « turer, il devait y avoir là un escalier, la pente » étant très-rapide; mais aujourd'hui tout est couce vert de terre et do pierres. La voûte et la des- « cfnte sont recrépies et blanchies; on voit qu'en
• certains endroits elles étaient peintes. Quelques- < unes de ces peintures ont été tellement endom-
• magees par l'humidité, qu'il est impossible de dis- .. tinguer ce qu'elles représentent. Il y a, au mi- ■ ]ieu de la voûte de cette descente, une grande « tète du Rédempteur, si bien peinte qu'elle donne « moult dévotion et vénération à qui la regarde. En
« descendant, vous voyez sur la gauche les trois « enfants hébreux dans la fournaise, et, au bout de « la descente, vous vous trouvez en face d'une « petite chapelle arquée de la hauteur de six pal- « mes et d'une largeur égale, sur une profondeur « de trois palmes. Dans la façade intérieure est « peinte une Croix ornée de pierreries, qui , de « chaque côté, produit des roses ; au-dessous de « cette croix est l'autel où l'on a dû célébrer les « saints mystères. Sur la façade extérieure, au- « dessus de l'arc de la petite "chapelle, un tableau « représente le baptême de Notre -Seigneur par '< saint Jean-Baptiste dans le Jourdain. A la droite « de ce tableau, sur l'autre façade du mur que l'on « trouve à gauche en descendant, nous vîmes avec « un transport de joie, la tombe tant désirée par « nous, où furent déposés les corps des glorieux « martyrs Abdon et Sennen. Elle est formée par « un monument en maçonnerie qui a sept palmes « et demie de longueur, quatre de hauteur et preste que autant de profondeur. Sur sa face antérieure, « le Sauveur est représenté au milieu d'un nuage ; « il couronne saint Abdon de la main droite et saint « Sennen de la gauche. Ces martyrs sont debout; « ils ont sur la tête, outre le diadème, un bon- « net persan en forme de capuchon. Il y a aux s deux extrémités deux autres figures, saint Milix, « près de saint Abdon, et en habit séculier, et saint « Vincent, en habit ecclésiastique, près de saint « Sennen. Le long de ce monument, on reconnaît « les vestiges d'une inscription coloriée, tracée sur « le mur même ; mais elle est tellement gâtée que,
« maigre la plus grande diligence, je ne pus y « découvrir aucun sens et pas même un mot en- « tier. »
C'est ainsi qu'a reparu cet ancien cimetière. On ne doit pas quitter Rome sans l'avoir visité. Vous y retrouverez des peintures que Bosio a décrites : la tête du Sauveur, placée à l'ancienne entrée de ces grottes, rend encore moull dévotion et vénération à qui la regarde; son souvenir ne s'efface pas, non plus que celui du baptistère, où l'on boit quelques gouttes d'eau dans le creux de la main. Cette source qui jaillit parmi des tombeaux, ce réservoir d'eau sainte, près duquel étaient rangés des vases funéraires qui étaient des réservoirs du sang des martyrs, rappellent ces vers que le poëte chrétien du ive siècle avait composés pour un baptistère, construit à l'endroit où deux confesseurs de la foi avaient été immolés :
« Le Christ a choisi ce lieu pour y faire monter « au ciel par la voie du sang les cœurs éprouvés, ou « pour les purilier par l'eau.
« L'esprit, accoutumé à y descendre du sein de « l'éternité, y accorde le pardon, comme il y donna « la palme.
« Le ruisseau qui sort de la fontaine, et ces au- « très flots, qui sont sortis des blessures des mar- « tyrs, y répandent sur la terre une rosée sainte.
« C'est vraiment le lieu du Seigneur, dont le « liane, percé par une lance, laissa couler le sang et, " l'eau1. »
i Electus Christo locas est, urbi corda probatu Provebat a<] cœlum sanguine, purget arpiû...
CATACOMBES. Ml
Dans une des chambres sépulcrales de ces catacombes, la vue est tout à coup réjouie par un emblème gracieux que Bosio nous a déjà signalé, et qui subsiste encore. Au-dessous d'un autel est représentée une Croix; des pierres précieuses, alternativement ovales et carrées, sont figurées dans toute sa longueur et sur les deux bras de la traverse. Ceux-ci supportent chacun un candélabre qui répand la lumière. De l'arbre de la croix, à partir de sa racine, sortent, à droite et à gauche, des branches de rosier, avec leurs feuilles et leurs fleurs, qui semble produire comme ses propres rejetons. Elles montent jusqu'à ce qu'elles rejoignent deux petites chaînes, qui paraissent descendre des candélabres, et qui se terminent par l'alpha et l'oméga, symbole chrétien de la Divinité. Il n'est pas probable que cette peinture soit antérieure au ve ou vie siècle : un tableau du baptême du Sauveur, qui se trouve tout à côté, est d'un style qui ne permet guère de le classer parmi les œuvres de l'âge précédent. Cette Croix parée est toutefois le monument d'un usage plus ancien : le ive siècle en fournit plus d'un exemple1.
Spiiïtus eeterno solitus descendere lapsu, Ut daderat palmam, sic tribuit veniam.
Haurit terra sacros aut fonte aut sanguine rores...
Ipse loci est Dominus, laterum cui vulnere utroque Hinc cruor effusus fluxit, et inde latex.
(Aurel. Prudent., Peristaph. hymn. vin ; Pat. lat., t. LX, p. 360.) * La croix que Constantin avait fait représenter sur le fronton de son palais était formée de pierres précieuses, entre-
178 CHAPITRE ill.
Celle dont nous parlons ^st remarquable par la combinaison de trois emblèmes, qui doivent être effectivement réunis pour symboliser complètement le caractère du signe de la rédemption. La Croix, réservée au châtiment des esclaves, était, aux yeux des infidèles, te comble de la bassesse et de l'ignominie; les chrétiens la couvraient de pierreries, emblèmes de la puissance, de la richesse, de la gloire. Elle était un scandale pour la sagesse mondaine, un mystère d'absurdité et de folie : les chrétiens la représentaient répandant la lumière, qui figure la vérité et l'intelligence. La Croix n'était, pour les hommes charnels, qu'un horrible signe de douleur et de mort : les chrétiens lui faisaient produire des roses, dont les couleurs et les parfums symbolisent les joies de l'amour divin. Ces trois attributs donnés à la Croix signifient donc la puissance, la sagesse et la grâce, source de vie at de bonheur1. Ce petit tableau est remarquable aussi sous un autre point de vue. Quoiqu'il soit quelque chose de bien simple quant à l'exécution, il n'en est pas moins l'indice d'un nouvel horizon que le Christianisme avait ouvert à la peinture et aux arts qui s'y rapportent. L'art païen avait su exprimer la joie et la douleur;
mêlées d'or. (Euseb., m Vit. Const., liv. III.) — Quant aux Heurs, il suffit de citer ce vers de saint Paulin:
Ardua fîoriferœ crux cingitur orbe coronse. (Ep. xii.) 1 Christum crucifixum... Dei virtutem et Dei sapientiam. (Paul. 1 ad Corinth., i, 23, 24.) — Christo confixus sum rruci : vivo autem jam non ego, vivit vero in me Christus. (Ad Ualat. ii, 19, 20.)
mais le mystère de joie et de gloire, caché dans la souffrance, et que Dieu en fait éclore, est une idée exclusivement propre à l'art chrétien. Nous ne la trouvons pas exprimée, il est vrai, dans les traits des saints personnages que les artistes des premiers ^ siècles ont peints sur les murs des souterrains sacrés. On ne peut toutefois affirmer qu'ils n'aient jamais songé à obtenir cet effet, car nous avons perdu un grand nombre de leurs œuvres. Mais, lors même qu'il en aurait été ainsi, il n'y aurait pas lieu de s'en étonner. L'expression des sentiments de l'âme par les nuances de la physionomie est souvent nulle ou imparfaites dans leurs tableaux, parce que l'enfance de la peinture chrétienne a concouru avec l'époque de la décadence de l'art antique. En outre, les peintres des catacombes travaillaient dans des conditions matérielles très-défavorables, à la lueur d'une lampe, loin de cette lumière du jour si nécessaire, si propice à tout ce qui exige une grande délicatesse d'exécution. Ils s'occupaient donc bien moins de caractériser des émotions que de représenter à grands traits des scènes qui d'elles-mêmes parlaient à l'imagination des spectateurs. Lorsque les chrétiens furent libres, au ive siècle, la décadence de l'art, étant beaucoup plus avancée, permettait encore moins de penser à un progrès aussi hardi que celui qui aurait eu pour but d'exprimer, dans une même physionomie, la souffrance et la joie tout ensemble. Cette idée ne s'est donc produite d'abord, si l'on en juge d'après les monuments existants, que sous une forme hiéroglyphique, appliquée, comme nous venons de le voir, au signe même de
la rédemption. Elle a trouvé plus tard son expression naturelle, sa forme humaine, dans des tableaux qui sont venus successivement se ranger sous les voûtes des églises chrétiennes : chaîne merveilleuse que l'avenir déroulera encore. Mais son premier anneau se rattache, en ce qui concerne l'idée exprimée, à ces croix diamantées et fleuries, dont un spécimen , conservé dans les grottes de Pontien, fait encore, par son heureux symbolisme et ses vives couleurs, un très-bel effet sur les sombres murs de ces catacombes.
Si, au sortir de ce cimetière, dont l'entrée actuelle est vers le haut d'une colline, on vous montre un terrain au-dessous de vous, près du Tibre, en vous disant que les jardins de C. César étaient là, cela vous touche peu : les sites pittoresques, qui s'offrent de plusieurs côtés à vos yeux, font moins d'effet que le paysage funèbre dont votre âme vient de jouir. En nous rappelant, comme la foi nous l'apprend, que les corps des justes, déposés dans la terre, sont une semence qui doit fleurir un jour, pourquoi ne dirions-nous pas, conformément aux images que la Bible a consacrées et suivant la vision d'une sainte1, que le sol des catacombes est un jardin sublime, déjà très-beau à voir, quoique son hiver dure encore ?
Après être descendu des grottes Pontiennes et avoir passé le Tibre, on arrive dans les environs de
1 Sicut locus Me diligenter excolltur urbirosœ et, planlœ seminandœ sunt, sic iste locus ad catacumbas diu antea prseparabatur, etc. (Revel. S. Bvigittœ, lib. IV, c. cvn.)
la porte d'Ostie. Les premiers chrétiens s'étaient ménagé plusieurs retraites dans cette région. Les cimetières des saints Félix et Adauctus, de saint Cyriaque, de saint Timothée d'Antioche et de saint Zenon, formaient comme un cortège de catacombes autour du lieu où le corps de saint Paul avait été déposé. Le cimetière de Lucine, qui gardait ce corps et qui était gardé par lui, fut un des principaux retranchements de la Rome souterraine, trèsconnu et très-fréquenté par les chrétiens dès le temps même des persécutions1. Du fond de ces catacombes, le» tombeau, ou, comme on disait alors, le trophée du grand apôtre, semblait menacer trois monuments du culte sensuel du Paganisme, qui étaient situés dans les environs : le mausolée de Caïus Cestius, pontife des jeux et des festins, le temple de la Vénus des myrtes, et un repaire de la bonne déesse sur le mont Aventin. Les deux derniers ont disparu, la pyramide funèbre de Cestius s'élève encore sur la route qui conduit à la basilique de Saint-Paul, et c'est très-heureux, non-seulement parce que c'est un monument remarquable d'architecture égyptienne, mais encore parce qu'il en résulte un effet moralement beau. La foule qui va prier, à quelques pas de là, sur les reliques du prêtre de la pénitence et de la charité, regarde, en passant, le tombeau désert du prêtre des plaisirs : ces deux sépulcres, en face l'un de l'autre, sont très-bien placés pour figurer ces deux lois opposées de l'esprit et de la chair, dont saint Paul a tant parlé.
1 Voyez le texte de Caïus, cité dans une des premières notes du chapitre v.
i. li
Les souterrains dont nous venons de nous occuper forment une ligne qui s'étend du tombeau de saint Pierre à celui de saint Paul, et qui enferme presque la moitié de Rome. Faisons ici une station, pour commencer à méditer sur les spectacles que les catacombes nous présentent. Comme tombeaux, elles nous font toucher le néant de cette vie; comme tombeaux sacrés, elles nous parlent de lavie future. Quand nous aurons fini de les parcourir, nous écouterons ce qu'elles nous disent de la partie immortelle de notre être : dans cette première station, nous regarderons en elles ce qui nous retrace, d'une manière singulièrement expressive, le sort de sa partie périssable.
Les cimetières qui recouvrent ce qui se passe dans le sépulcre, les nécropoles de l'Egypte, qui dissimulent, par leurs momies, l'inévitable décomposition de la matière humaine, certaines grottes de la Sicile, qui ont la propriété de conserveries corps, les souterrains du Paris moderne, où les murailles d'ossements font voir en bloc ce que chacun a vu en détail, ne permettent point d'observer, comme on peut le faire dans les catacombes, le travail, je ne dis pas de la mort, mais de ce qui est au delà de la mort. En parcourant celles-ci, vous passez en revue les phases de la destruction, comme on observe, dans un jardin botanique, les développements de la végétation, depuis la fleur imperceptible jusqu'aux grands arbres pleins de sève et couronnés de larges fleurs. Dans un certain nombre de niches sépulcrales qui ont été ouvertes à différentes époques, on peut suivre, en quelque sorte pas à pas, les formes suc-
CATACOMBES. /Jg3
cessivss, de plus en plus éloignées de la vie, par lesquelles ce qui est là arrive à toucher, d'aussi près qu'il est possible, au pur néant. Regardez d'abord ce squelette; s'il est bien conservé, malgré tous ses siècles, c'est probablement parce que la niche où il a été mis est creusée dans un terrain qui n'est pas sec. L'humidité, qui dissout tant d'autres choses, durcit ces ossements en les recouvrant d'une croûte qui leur donne plus de consistance qu'ils n'en avaient lorsqu'ils étaient les membres d'un corps vivant. Mais cette consistance n'en est pas moins un progrès" de la destruction : ces ossements d'homme tournent à la pierre. Un peu plus loin, voici une tombe dans laquelle il y a une lutte entre la force qui fait le squelette et la force qui fait la poussière : la première se défend, la seconde gagne, mais lentement. Le combat qui existe en vous et eu moi entre la mort et la vie sera fini, que ce combat entre une mort et une mort durera encore longtemps. Dans le sépulcre voisin, tout ce qui fut un corps humain n'est déjà plus, excepté une seule partie, qu'une espèce de nappe de poussière, un peu chifîonnée, et déployée comme un petit suaire blanchâtre, d'où sort une tête. Regardez enfin dans cette autre niche : là, il n'y a décidément plus rien que de la pure poussière dont la couleur même est un peu douteuse, à raison d'une légère teinte de rousseur. Voilà donc, ditesvous, la destruction consommée! pas encore. En y regardant bien, vous reconnaîtrez des contours humains : ce petit tas, qui touche à une des extrémités longitudinales de la niche, c'est la tête; ces deux autres tas, plus petits encore et plus déprimés, pla-
ces parallèlement un peu au-dessous, à droite et à gauche du premier, ce sont les épaules ; ces deux autres, les genoux. Les longs ossements sont représentés par ces faibles traînées dans lesquelles vous remarquez, quelques interruptions. Ce dernier calque de l'homme, cette forme si vague, si effacée, à peine empreinte sur une poussière à peu près impalpable, volatile, presque transparente, d'un blanc mat et incertain, est ce qui donne le mieux quelque idée de ce que les anciens appelaient une ombre. Si vous introduisez votre tête dans ce sépulcre pour mieux voir, prenez garde : ne remuez plus, ne parlez pas, retenez votre respiration. Cette forme est plus frêle que l'aile d'un papillon, plus prompte à s'évanouir que la goutte de rosée suspendue à un brin d'herbe au soleil; un peu d'air agité par votre main, un souffle, un son deviennent ici des agents puissants qui peuvent anéantir en une seconde ce que dix-sept siècles, peut-être, de destruction ont épargné. Voyez, vous venez de respirer, et la forme a disparu. Voilà la fin de l'histoire de l'homme en ce monde.
Ce n'est point pour satisfaire une triste curiosité qu'on se plaît à un pareil spectacle. Quelque pénible que soit l'impression qu'il fait ressentir instinctivement, la réflexion la fait aboutir à un sentiment profondément doux. Plus l'âme observe, dans leurs détails les plus rebutants, les lois de la décomposition du corps, mieux elle comprend que les lois de la vérité, du devoir, de l'amour, du sacrifice, de la sainteté, qui forment le monde qui lui est propre, son vrai monde, sont d'un autre ordre, in-
vulnérable à tout principe de destruction. En scrutant ainsi la poussière des catacombes, elle n'en sent que plus vivement qu'il n'y a pas de catacombes pour elle. C'est avec cette pensée que nous reprendrons notre pèlerinage.
En partant de nouveau du Vatican, nous retrouvons une autre ligne de cimetières antiques, qui forme, du côté opposé à celui que nous venons de parcourir, un grand demi-cercle autour de Rome. Sur la voie Flaminienne, qui s'ouvrait à une petite distance du mausolée Auguste, un monticule recelait la grotte sépulcrale du martyr Valentin. Les alentours de cette route n'ont fourni qu'une partie peu considérable de la Rome souterraine ; mais un peu plus loin, sur la voie Salare, les cimetières abondent. Les célèbres catacombes de Sainte-Priscille sont un centre auquel aboutissent plusieurs autres grottes qui ont reçu des noms divers, mais qui ne forment avec elles qu'un seul et immense groupe de galeries funèbres. L'admiration de Rome fut grande, lorsque ce souterrain, dont l'entrée ou les avenues avaient été obstruées par des décombres, fut de nouveau découvert auxvr3 siècle : « Nous avons souvent visité, dit Baronius, le cime- « tière de Priscille, assez récemment retrouvé et « déblayé, situé sur la voie Salare, à trois jets de « pierre de la ville. Il est si vaste, et ses voies sont « si nombreuses, si variées, que je ne puis mieux le « caractériser qu'en l'appelant une cité souterraine : « à l'entrée, s'ouvre comme une grande rue, plus « large que les autres, à laquelle correspondent, « à droite et à gauche, une multitude d'autres
« chemins, lesquels, à leur tour, se divisent en di- « vers quartiers ; de même que dans les villes, il s'y « trouve, en certains endroits, des espèces de fo- « rum, des cavités plus spacieuses, qui servaient « aux assemblées des fidèles, et qui sont décorées « par les images des saints. On y remarque aussi « des ouvertures actuellement bouchées, par les- « quelles descendait la lumière. Rome s'émerveilla « lorsqu'elle apprit qu'elle avait à ses portes des « villes cachées, autrefois colonies des chrétiens « dans le temps des persécutions, aujourd'hui « peuplées seulement par des tombes1, et elle « comprit mieux ce qu'elle lisait dans les anciens « écrits, et ce qu'elle voyait dans d'autres cime- « tières dont quelques parties seulement étaient « accessibles. »
Le cimetière de sainte Priscille est un des grands monuments originaires de l'Eglise romaine. L'histoire signale trois illustres chrétiennes de ce nom, dans les premiers temps de cette église 2 : la première, femme d'Aquila et disciple de saint Paul, les Epîtres de ce dernier et les Actes des Apôtres parlent d'elle 3 ; la seconde, femme de Punicus Pudens, qui donna l'hospitalité à saint Pierre4; la troisième, contemporaine du pape saint Marcel, au commence-
* Obstupuit Urbs, cum in suis suburbiis abditas se novit habere civitates , christianorum tempore persecutionis olim colonias, modo autem sepulcris tantum refertas. (Ann. Eccl. ad an. 130.)
2 Bar. in not. Marlyrol., die lôjanuar.
3 I ad Corinth., xv, 19. — Act. Apost., xviii, 2, 18, 26.
* Act. SS. Pudentian. et Praxed.
ment du ive siècle1. Si celle-ci a fait travailler à l'agrandissement de ce cimetière, comme cela est probable, elle n'en fut pourtant pas la fondatrice, car les actes de sainte Pudentienne et de sainte Praxède font mention d'inhumations chrétienne^ qui avaient eu lieu dans les catacombes de Priscille, au moins un siècle et demi auparavant. La fondatrice fut donc une des deux autres Priscille, et dès lors l'origine de ce cimetière remonte à l'âge apostolique. Il est vraisemblable qu'il faut l'attribuer à la seconde : la raison qui autorise à le penser ré-, pand, comme nous allons le voir, un intérêt tout particulier sur ces catacombes.
La plus petite tribu de sauvages, cachée dans les forêts de l'Amérique, ne s'approcherait qu'avec émotion, si elle venait à le retrouver, du tertre où fut la sépulture de la première famille de leur race, qui ait eu une cabane dans l'endroit où leur village s'est formé. Cette tribu universelle, non pas d'individus, mais de peuples chrétiens, qui voient dans Rome leur maison paternelle, qui la plupart ont reçu originairement la foi par les missionnaires qu'elle leur a envoyés, y retrouve, à bien des égards, ses plus anciennes origines ; mais elle doit réserver, dans ce qui forme sa piété envers ses ancêtres, un de ses sentiments les plus purs pour le lieu qui renferme le caveau de la première famille chrétienne de Rome, de celle du moins qui nous apparaît comme telle dans l'histoire. Nous connaissons les noms de ses membres et de ses trois premières
4 Anastasius, in Marcel
générations : elle se composait du sénateur Punicus Pudens, de Priscille sa femme, de leur fils et bellefille Pudens jeune et Sabinella, des enfants de ceux-ci, Timothée et Novatus, Pudentienne et Praxède * : famille heureuse jusque dans ses noms, qui rappellent des idées de pudeur, de crainte de Dieu, d'antiquité et de renouvellement. Cette famille est la première dans laquelle se soit effectuée la transition des idées hautaines sur lesquelles reposait le patriciat antique aux sentiments de la fraternité humaine qui constitue l'égalité chrétienne. Elle ouvrit sa demeure sénatoriale à ces assemblées des fidèles, où l'esclave, envoyé dans les carrières, prenait place au banquet eucharistique à côté des grands; car c'est là, comme nous l'avons déjà rappelé ailleurs, c'est chez Pudens que les chrétiens de Rome se sont d'abord réunis pour assister aux saints mystères, pour y recevoir la communion de la main de saint Pierre, qui résidait chez lui : ce qui suffirait pour conférer à cette famille, aux yeux de la piété, une incomparable noblesse. L'hospitalité qu'elle avait donnée à l'apôtre, elle la continua envers beaucoup de serviteurs de Dieu : Justin le philosophe, entre autres, demeura, pendant ses deux séjours à Rome, dans les thermes de Timothée, qui ont porté aussi le nom de Novatus, autre petitfils de Pudens : c'était là que ce philosophe chré-
* Nous suivons le sentiment des historiens et des critiques, qui distinguent deux Pudens. Ce sentiment est le seul qui se concilie avec les anciens documents. Voyez entre autres les Iiollamlistes sur les actes relatifs aux saintes Pudentienne et Praxède, et à leurs parents.
tien « communiquait à ceux qui venaient le voir la « doctrine de Ja vérité * . » Des chambres antiques, qui paraissent, d'après leur structure, être un reste delà partie inférieure de cet édifice, ont reparu dans les temps modernes2. Ces ruines aujourd'hui souterraines se trouvent sous le sol de l'église de Sainte- Pudentienne. Il paraît que cette famille avait établi en ces lieux un cimetière provisoire, dans lequel elle entreposait les corps des martyrs, en attendant qu'on pût les transporter secrètement dans le grand cimetière établi sur la voie Salare. Un puits, au fond duquel gisent quelques osssements, se voit encore dans l'église.
Lorsque le pape Pascal Ier fit rapporter dans l'enceinte de Rome les corps de Pudentienne et de Praxède, on retrouva, avec leurs reliques, des vases qui avaient été renfermés dans leurs tombes : les actes relatifs à ces deux sœurs nous en expliquent l'usage, en nous parlant du soin avec lequel elles recueillaient le sang des martyrs. Ces vases sont placés aujourd'hui sous l'autel de l'église, construite dans la maison de Pudens. Si l'on voulait résumer
1 Ego autem prope doraum Martii cujusdam ad balneum cognomento Timothinum hactenus mansi. Veni autem in urbem Roraam secundo, neque alium quempiam locum, nisi quem dixi cognosco. Ac si quis ad me venire voluit, communicavi cum illo veritatis doctrinam. (Act. S. Justin.)
2 In ipso titulo Pastoris, ubi er-ant tbermae Novati, quse et Timothinse dictse, ipsse balnei inferiores cellœ instar porticuum sibi concameratione conjunctse, quse usque in bodiernum diem cernuntur peene intégrée, cœmeterii loco ad sepeliendos sublatos occulte martyres inserviisse creduntur. (Baron., iwt. ad Martyrol. Rom., die 16 januar.)
les nobles souvenirs de cette famille dans quelque image sensible, on pourrait choisir trois coupes : la coupe d'un calice, rappelant les premières messes célébrées sous son toit ; une autre coupe, emblème de son hospitalité ; une troisième coupe enfin, figurant celles où elle renfermait le sang- versé pour Dieu. Nous avons déjà plus d'une fois parlé d'elle; nous la retrouverons plus d'une fois encore : elle a le privilège d'être glorieusement inévitable parmi les origines de la prédication évangélique. Il vous est impossible de faire quelques pas dans cette étude, sans rencontrer sur votre chemin, sans voir paraître, à plusieurs reprises, ces vénérables figures à la tête de toutes les saintes figures des premiers temps, sur lesquelles l'histoire nous a conservé quelques détails. C'est là ce qui donne à la famille de Pudens et de Priscille une place, une illustration à part : elle est vraiment la famille patricienne de la chrétienté. Parmi les choses qui nous font plus ou moins directement penser à elle, et qui sont réunies dans son église, on lit sur une pierre antique, trouvée dans le cimetière des martyrs, et aujourd'hui incrustée dans le mur, l'épitaphe de Cornélie Pudentianète : au-dessous des mots, une petite figure, qui est sans doute son portrait, est taillée au ciseau1. Cette pierre conserve, je crois, la seule inscription des premiers siècles qui ait quelque rapport à la mémoire de la famille dont nous parlons : mais,
1 CORN. PVDENTIANETI