ID. VI
(E cœmet. Callist.)
se rapportât à un de nos ancêtres, à quelque Gaulois ou du moins à quelque Gallo-Romain. Une pierre sépulcrale, trouvée dans le cimetière de Sainte- Agnès, a fourni l'inscription suivante. Elle est écrite en caractères barbares, mais elle est belle, et elle se termine par une longue palme :
Ici Gordianus nonce de la Gaule
égorgé pour la foi avec toute sa famille
repose en paix
Tkéophila servante a fait (ce monument) t.
Ce nonce de la Gaule s'était-il rendu dans la capitale de l'empire pour y traiter des intérêts temporels de son pays, ou bien pour y obtenir un peu de répit en faveur de ses compatriotes chrétiens placés sous le coup d'une persécution? Dieu le sait. Mais telle qu'elle est, cette inscription est une de nos précieuses antiquités nationales2. Rome nous offre beaucoup
i 0HC VwP^HÀNVC vaaave nvnchvg hvvv
XATVC nPw <J>H<îE CVM «DAMHAHA TwTA
QVHECCVNT HN n.\KE
Y 0O>HAA ANCHAAA 3>ECHT. (Ici une palme.)
Cette inscription, composée de mots latins, mais écrite en mauvaises lettres grecques, fournit un indice sur l'ancienne prononciation de la seconde de ces langues. L'i des Latins y est remplacé par I'h. (Aring., Roma sub., t. I, p. 599.)
2 D'après les antiquaires romains, une partie de cette pierre sépulcrale est restée à Rome, et l'autre partie, sur laquelle se trouve l'inscription, a été portée en France avec les reliques de Gordien. J'ignore où elle est, et si elle subsiste encore. Divers fragments intéressants, qui appartenaient à des églises et à des monastères actuellement démolis ou transformés en manufactures, gisent souvent dans des recoins
de monuments chrétiens de différents siècles qui ont trait à notre pays : leur longue série ne pouvait guère commencer plus glorieusement que par le sépulcre et la palme de ce représentant de nos pères, qui est venu avec sa famille sceller à Rome, par l'effusion de tout son sang", l'union de notre patrie avec le centre du Christianisme. La servante Théophila, dont la reconnaissance pour ses bons maîtres s'est trouvée réduite à ne pouvoir plus leur rendre d'autre service que celui d'un tombeau, a été heureusement inspirée en leur faisant ou faisant faire cette épitaphe, qui est remarquable aussi sous le rapport de l'expression. Il y a un sentiment profond dans ces mots : Égorge pour la foi arec toute sa famille, écrits tout simplement, sans addition, sans étalage de regrets, au nom d'une pauvre femme, devenue tout à coup, vraisemblablement loin de son pays, la survivante solitaire de la famille à laquelle elle s'éiait dévouée.
En général, si l'on étudie le caractère des anciennes épitaphes, en choisissant celles de ces inscriptions qui ne se bornent pas à des noms, à des dates ou à des formules ordinaires, on y sent, parmi les symboles de l'espérance chrétienne, la présence d'une douleur tendre, mais ferme et soutenue. Ceux qui se reposaient là, en attendant leurs frères, ne leur demandaient pas plus des larmes immodérées
ignorés. La Commission des monuments historiques ferait bien de pourvoir, s'il y a lieu, à la conservation ou à la recherche de l'inscription funèbre de ce martyr, qui est, je crois, le plus ancien ambassadeur de notre pays dont on ait conservé l'épitaphe.
qu'un oubli injurieux, suivant le sentiment exprimé avec tant de force dans cette épitaphe romaine, qui appartient au commencement du xvr3 siècle, mais qui ne serait pas désavouée par celles des catacombes :
« Celui qui est ici prie tous les mortels de ne pas « troubler son repos ; car les morts peuvent être « troublés par des injures ou par des larmes, puis- « que avant le dernier jour ils ne peuvent répon- « dre ni aux unes ni aux autres *. »
Quoiqu'un sentiment triste soit presque toujours inséparable du spectacle de la mort et de ses œuvres, car ce n'est pas Dieu qui a fait la mort, il y a néanmoins certains tombeaux sur lesquels la Providence a réuni des imag-es, des idées gracieuses avec tant de profusion, qu'elles en voilent entièrement le côté sombre : pareilles à des palmes verdoyantes qui seraient accumulées sur les coins noirs d'un drap mortuaire, de manière à ne laisser paraître que la croix blanche du milieu. Nous rencontrons un de ces tombeaux lorsque, après avoir quitté la voie Salare, nous arrivons sur la voie Nomentane. Là, parmi ces riants coteaux célébrés par Martial et par Pline, fut inhumée, assez près d'un temple de Diane, une jeune martyre de la foi et de la pudicité, qui a purifié pour toujours, par sa présence de quelques instants, les murs du lieu infâme où elle avait été renfermée. Ces murs, encore subsistants,
1 Mortales omnes orat ne quietem ejus turbare velint. Turbantur enim mânes injuriis et lacrimis, cum ollerutris ante novissimum diem respondere nequeant. (Voyez Y Epitaphe de Paul Mellini, à Saint-Jean de Latran.)
forment la chapelle souterraine de l'église dédiée en son honneur à la place Navone. Immédiatement après sa mort ', le corps de sainte Agnès fut transporté par ses parents dans un domaine qu'ils possédaient près de la voie Nomentane 2. Le caveau où il fut déposé ne resta pas longtemps solitaire ; il fut bientôt entouré de nouvelles chambres sépulcrales ornées de peintures : les tombes les plus distinguées s'empressèrent de se réfugier autour du puissant cercueil de cette enfant. Constance, fille de Constantin, s'était fait enterrer près d'elle, et, peu de temps après, deux autres filles du même empereur, Hélène, femme de Julien, et Constantine, femme de Gallus, décédées, l'une à Vienne, dans les Gaules, l'autre au fond de la Bithynie, vinrent, de l'Occident et de l'Orient, rejoindre leur sœur endormie à l'ombre de la jeune sainte. L'église que Constantin avait fait élever quelques années aupa-
1 Parentes vero ejus cum omni gaudio abstulerunt corpus ejus et posuerunt illud in praedio suo, non longe ab Urbe, in via quse dicitur Nomentana. (Act. S. Aqn.)
2 La grotte sépulcrale de sainte Agnès se trouve dans le voisinage des catacombes plus anciennes, auxquelles elle a donné son nom. Elles ont été visitées par Bosio, qui en a laissé une description détaillée; mais le R. P. Marcbi, les examinant avec plus d'attention, y a fait récemment des découvertes qui avaient échappé à la sagacité de son illustre devancier. Il publiera prochainement le résultat de ses recherches dans le savant travail qu'il prépare sur les anciens monuments de Rome. Nous aurons, dans un des chapitres suivants, l'occasion de citer plusieurs des observations archéologiques qui ont été faites précédemment sur cette partie de Rome souterraine.
ravant sur la grotte d'Agnès, conserve encore son architecture primitive, et elle semble, avec ses formes pleines de pureté, n'être que l'épanouissement de la tombe virginale exhaussée et agrandie. Il n'y a peut-être pas de lieu dans la campagne romaine où 1 ame recueille plus d'impressions d'innocence et de sérénité, surtout lorsqu'on rattache certains souvenirs et certains usages qui se sont perpétués en cet endroit à un récit conservé par les actes du martyre de sainte Agnès. Ses parents étaient à veiller dans la grotte de son sépulcre ; tout à coup, dans le silence de la nuit, ils voient une armée de vierges, qui, revêtues de cyclades tissues d'or, passaient à travers une grande lumière, et, au milieu d'elles, la bienheureuse vierge Agnès, parée aussi de cette robe éblouissante, et à sa droite un agneau plus blanc que la neige 4, Absorbés par ce spectacle, ils sont frappés de stupeur, ainsi que tous ceux qui étaient avec eux. Agnès prie les vierges saintes de s'arrêter un peu, et, debout devant ses parents, elle leur dit : « Vous voyez que vous ne devez pas me « pleurer comme une morte; mais réjouissons-nous « ensemble et félicitez-moi, parce que j'ai été reçue « avec ces compagnes dans les demeures lumi- « neuses, et que je suis unie dans les cieux à celui « que j'ai aimé sur la terre de toute ma puissance « d'aimer. » Et, ayant dit ces choses, elle passa. Cette vision, semblable à plusieurs autres récits de
1 Vident in medio noctis silentio vigilantes exercitum virginum, etc. Inter quas vident etiam beatissimam virgïnem Agnetem simili veste fulgentem, et ad dexteram ejus agnum nive candidiorem. (Acl. S. Agn.)
la même époque, a ici un charme particulier, parce qu'à la scène céleste qu'elle retrace correspond une scène terrestre qui semble être l'image de la première. L'empressement avec lequel les vierges du ciel se réunissaient autour de l'âme de sainte Agnès se répéta bientôt après, par les vierges de la terre, autour de son tombeau. C'est là en effet que, dès l'aurore de la paix de l'Eglise, Constance Auguste, la fille de Constantin dont nous avons parlé, a fondé le premier monastère de femmes qui ait eu une existence assurée 4. Beaucoup de vierges romaines y ont suivi la fille de l'empereur, pour s'y revêtir de l'habit des religieuses, en attendant ces cyclades d'or qui avaient été vues dans la cellule mortuaire de la sainte. Quelques débris du vieux monastère se sont conservés jusqu'aux temps modernes, particulièrement l'entrée de l'escalier par lequel les religieuses descendaient dans le souterrain que leurs célestes sœurs avaient visité.
Un autre trait de la vision, l'agneau plus blanc que la neige , semble s'être incorporé dans une cérémonie qui subsiste encore aujourd'hui. Tous les ans, le jour de la fête de sainte Agnès, on bénit dans son église, pendant le service divin, de petits agneaux parés de fleurs et de rubans, dont la laine sert à faire les palliums que le pape envoie aux archevêques. La vision racontée par ses parents
1 Perseveravit autem Constantia Augusti filia in virginitate, per quam multae virgines nobiles et illustres et médiocres sacra velamina susceperunt... Multse virgines roman» ad Agnetem beatissimam, quasi in corpore manentem, attendunt. (Act. S. Agn;)
n'ayant pas été sans influence sur la liturgie de sa fête, puisqu'elle a donné lieu, suivant Durand, a l'institution d'une seconde solennité en son honneur il est vraisemblable que la bénédiction d'agneaux blancs, analogue d'ailleurs au nom de la sainte, s'est rapportée originairement à la partie de la légende qui lui correspond, comme l'ancien monastère de religieuses correspond au cortège des vierges qui accompagnaient la jeune martyre. Cette apparition des choses d'en haut semble donc avoir laissé dans ce bas monde, autour du tombeau qu'elle avait éclairé, une double empreinte d'elle-même sous des formes terrestres, comme on voit un vase de fleurs, placé près du tabernacle, au sommet de l'autel, dans la plus vive lumière des cierges, projeter son ombre et dessiner ses contours sur le pavé de la chapelle. Tout est si candide dans ce qui a formé comme une prolongation de la légende primitive de sainte Agnès, qu'il semble que le temps, loin d'en affaiblir l'impression, ait continuellement rajeuni cet hommage que lui adressait, dans un hymne presque contemporain, la vieille poésie chrétienne.
« 0 vierge heureuse ! ô gloire nouvelle ! noble « habitante du céleste séjour, inclinez vers nos de- « meures souillées cette tête ornée de deux dia- « dèmes, qui par un don de Dieu a eu le privilège « de rendre chaste le repaire abominable où elle « est apparue.
« La lumière qui sort de votre bouche nous fera a sentir sa bienfaisante pureté, si vous remplissez « en même temps nos cœurs : car il n'y a rien que
« de pudique dans tout ce que vous daignez ho- « norer de vos regards, ou toucher seulement de « votre pied sacré1. »
Plusieurs autres cimetières, qui offrent des détails intéressants, mais dont l'énumération serait ici trop longue, étaient dispersés le long des routes qui partaient de Rome entre la porte Nomentane et la porte Capène. Sur la voie Tiburtine, le tombeau de saint Laurent, renfermé aujourd'hui dans l'ancienne basilique bâtie en cet endroit, n'a eu originairement pour demeure qu'une crypte appartenant à sainte Cyriaque : le nom de cette illustre veuve, qui a eu aussi sa sépulture dans ce même lieu, est celui sous lequel on désigne ordinairement les souterrains qui s'y trouvent. Une visite que j'ai faite dans une partie de ces catacombes, située un peu au delà de la basilique, m'a laissé un genre d'impression très-simple, mais dont on se souvient toujours. Quelques ouvriers, qui y faisaient en ce moment des travaux préliminaires à l'extraction des reliques, me servirent de guides : j'aurais désiré
* 0 virgo felix, o nova gloria,
Gœlestis arcis nobilis incola, Intende nostris colluvionibus Vultum gemello cum diademate :
Gui posse soli Cunctipai-ens dédit Gastum vel ipsum reddere lupanar.
Purgabor oris propitiabilis Fulgore, nostrum si jecur impleas.
Nil non pudicum est, quod pia visere Dignaris, almo vel pede tangere.
(Aurel. Pudent., Perislaph., hymn. xiv, 124. Pat. lat., t. LX, p. 589.)
qu'ils me fissent pénétrer dans des profondeurs plus reculées, où l'on avait retrouvé autrefois de beaux restes d'antiquités chrétiennes; mais cela n'était pas possible, soit parce que les voies n'étaient pas encore déblayées, soit parce qu'ils craignaient quelque accident. Les étroits corridors que je parcourais, si peu élevés en quelques endroits qu'il fallait se courber pour passer outre, et, du reste, semblables à beaucoup d'autres, n'avaient de remarquable qu'un certain nombre de tombeaux intacts et pleins, dans toute leur intégrité primitive ; mais je ne voyais pas d'inscriptions, excepté une ou deux qu'il était difficile de lire; je ne rencontrais ni peinture ni chapelle, rien en un mot de ce qui ajoute tant d'intérêt aux catacombes, et qu'on serait toujours heureux d'y trouver. C'est toutefois ce manque d'intérêt spécial qui me rendait une autre impression que j'étais content de recueillir pure et entière. En préoccupant l'attention, en fixant sa partie la plus vive sur des détails, les monuments que l'on rencontre de distance en distance dans les cimetières sacrés affaiblissent, à quelque degré, un certain effet de l'ensemble. Lorsque aucune pensée particulière d'art, de science ou d'histoire ne vient vous y donner de distractions, pas même des distractions funèbres; lorsque ces lieux, dépourvus de tout accessoire et de toute variété, se montrent à vous dans leur majesté nue et muette, qui est la majesté propre de la mort, la solitude, la nuit, le silence vous semblent plus profonds : vous comprenez mieux ce caractère de la ville souterraine, qui consiste à vous isoler du monde aussi complètement
que si le monde lui-même n'était plus, et à faire pénétrer, au fond de l'âme, un sentiment plus vif de la séparation finale et universelle, que ne pourraient le faire des années de retraite au fond de quelque désert inconnu.
En sortant de ces catacombes, arrêtez-vous un instant pour considérer leur emplacement et leurs alentours, en vous rappelant certaines particularités locales que l'histoire nous a transmises : vous pourrez vous représenter un rapprochement ou plutôt un contraste, qui a dû frapper bien souvent les vieux chrétiens de Rome, lorsqu'ils allaient visiter la crypte de saint Laurent. Ce martyr, qui avait été le grand serviteur des pauvres, qui, interrogé en quels lieux il avait caché les trésors de l'Eglise, avait montré les pauvres rassemblés autour de lui, qui avait été inhumé la tête enveloppée des linges dont il s'était servi pour essuyer les pieds des pauvres, avait son sépulcre dans le voisinage de deux monuments païens, l'un de la richesse, l'autre de la misère romaine. D'un côté, le tombeau fastueux de Pallas, ce vil ministre de Claude dont l'opulence avait scandalisé la corruption même de Rome, ce qui n'avait pas empêché le sénat de lui voter les honneurs d'un mausolée : de l'autre côté, vers la voie Labicane, l'emplacement des Puticoles ou pourrissons, qui avaient servi de sépulture aux cadavres des esclaves et des pauvres, qu'on y précipitait pêle-mêle *. Le cimetière de Sainte-Cyriaque et
1 A l'époque dont nous parlons, ces trous étaient fermés depuis assez longtemps, mais leur place était connue. Plu-
de Saint-Laurent, le mausolée de Pallas, les Puticoles offraient, dans un petit espace, la représentation matérielle de l'esprit des deux cultes : dans les sépultures chrétiennes, le mendiant avait une place décente, et les saints avaient les plus belles tombes.
Les indications historiques concernant les Puticoles ont concouru, avec d'autres renseignements, à établir une vérité importante relativement aux cimetières chrétiens. Quelques pieux protestants français, allemands, anglais, avaient trouvé bon de soutenir que les tombeaux païens étaient mêlés dans les catacombes aux sépultures des fidèles : opinion qui reparaît de temps en temps, comme un signe d'érudition à effet, dans les élégantes brochures des touristes. J'en demande pardon à quelques dames anglicanes, et aussi à quelques-unes de mes compatriotes : mais il est de fait qu'aujourd'hui encore, à Rome même, jusque sur le seuil des catacombes, on rencontre parfois des étrangers très-persuadés qu'ils se donnent les airs d'un doute savant, en se faisant les échos d'une opinion plus que surannée. Je crois donc, bien que la vérité dont il s'agit ait été placée au-dessus de toute contestation sérieuse, ne pas faire une chose entièrement inutile, en résumant ici quelques-unes des principales raisons qui la constatent. Nous parlerons d'abord des faits généraux : nous apprécierons ensuite la portée des exceptions réelles ou hypothétiques que l'on pourrait alléguer.
Les faits généraux constituent cinq ordres de
sieurs antiquaires ont d'ailleurs pensé qu'on leur en avait substitué d'autres dans les environs.
preuves, dont la force va en se multipliant. Il faut d'abord tenir compte des renseignements sur les localités destinées aux sépultures païennes. On sait que, sauf le privilège, très-rarement accordé, d'avoir un mausolée dans l'enceinte de la ville, les familles distinguées établissaient leurs monuments funèbres hors des murs, soit dans leurs villas, soit dans des propriétés anciennement possédées par elles ou acquises à cet effet, particulièrement sur les bords des grandes routes. De là cette foule de tombeaux et de débris de tombeaux qui ont été retrouvés, notamment sur les voies Appienne, Ostiense, Aurélienne, Flaminienne, Salare, Tiburtine,Prénestine,Lavicane et Latine. En voyant encore aujourd'hui ces monuments, quelquesuns bien conservés, la plupart ruinés, d'autres enfin réduits à quelques pierres, se dresser de distance en distance, et mesurer à divers degrés les ravages des siècles, le long des mélancoliques avenues de la campagne romaine, on dirait des bornes milliaires tout à la fois de l'espace et du temps. Plusieurs de ces tombeaux consistaient en des chambres souterraines, mais beaucoup d'autres s'élevaient pompeusement au-dessus du sol, quelques-uns en forme de pyramides, quelques autres en forme de tours. L'aristocratie se plaisait à déployer un grand luxe dans la décoration de ces sépultures. On plantait à côté d'elles des bosquets, à l'ombre desquels se célébraient les repas funèbres. C'est à travers les doubles rangs de ces sépulcres que l'on arrivait aux portes de la ville. En préférant les bords des routes les plus fréquentées pour y faire figurer leurs mausolées, les familles patriciennes y avaient vu un
moyen Je donner une haute idée de leur grandeur aux passants et aux étrangers : il est à croire qu'elles avaient été plus sensibles à ce motif qu'au simple désir d'ajouter à la majesté de Rome.
A l'autre extrémité de ce qu'on pourrait appeler l'échelle sociale des sépultures, se trouvait le genre d'inhumation le plus ignoble, pour les dernières classes de la population. C'étaient les trous pratiqués dans les champs Esquilins. iElius Gallus, Varron, Festus, ont marqué très-expressément leur nom, leur situation et leur usage. « Le nom àeputicoles (puticolœ) peut venir, « dit Varron, de celui de « puits, parce que les corps y étaient jetés, à moins « que l'on ne préfère, ajoute-t-il, l'étymologie donce née par yElius, suivant lequel ce nom dérivait des « mots qui expriment la putréfaction ; ce lieu, situé « au delà du mont Esquilin, était en effet un pour- « rissoir public1. » Ce terme suppose évidemment que les corps étaient jetés dans ces puits sans avoir été brûlés auparavant. Cet usage a-t-il cessé plus tard pour cette misérable plèbe, comme l'appelle Horace? Lorsque Auguste eut fait fermer les anciens puticoles, pour les remplacer par la villa de Mécè-
* A puteis Puticulse quod ibi in puteis obruebantur honrines; nisi potius, ut vElius scribit, Puticulse quod putescebant ibi cadavera projecta, qui locus publicus ultra Esquilias. (Vai\, de Ling. lat., lib. IV.) — Qualis fuerit locus quo nunc cadavera projici soient extra portam Esquilinam, quse quod ibi putescerent, inde potius appellatos existimat Puticulos ^Elius Gallus, qui ait antiqui moris fuisse ut patres familias in locum publicum extra oppidum mancipia vilia projicerent. (Sex. Pomp. Fest. De verb. signif*, dans Aucl. ling. lat., p. 139, in-4o, 1602.)
nés, en a-t-on ouvert d'autres à quelque distance, soit dans cette même partie de la campagne, comme l'ont pensé plusieurs antiquaires, soit sur d'autres points? Ou bien les cadavres des pauvres ont-ils reçu, à partir de cette époque, les honneurs du bûcher? Nous n'avons nul besoin d'examiner cette question. Dans le premier cas, les nouveaux puticoles, quelque part qu'ils eussent été situés, auraient toujours été essentiellement distincts des catacombes chrétiennes, qui renfermaient des galeries de tombes, et qui n'ont jamais été des pourrissoirs, où les corps étaient précipités et entassés. Dans le second cas, le nouveau mode de sépultures, adopté pour la dernière classe de la population, rentrerait dans celui dont nous allons parler.
La plus grande partie du peuple avait adopté, comme les grands, l'usage de brûler les corps. Il y avait, pour les bûchers plébéiens, des lieux appelés U&trines1, où ce dernier devoir s'accomplissait sans l'appareil et sans les frais des bûchers aristocratiques. Comme cette population n'était pas assez riche pour se procurer des sépultures séparées, dans quelque villa ou quelque propriété particulière, les restes des morts étaient enfouis dans des fosses commu-
1 Bustum proprie dicitur locus in quo raortuus est combustus et sepultus; diciturque Bustum quasi bene ustum. Ubi vero combustus quis tantummodo, alibi vero est sepultus, is locus ab urendo ustrina voeatur. Sed modo Bustum eo quod sepelitur, sepulclua vocamus. (Sex. Pomp. Fest. De verb. siqnïf., p. 261.) Le mot ustrina était aussi emplojé pour exprimer la cérémonie funèbre elle-même : applicare ustrinam.
nés '. Aucun document n'indique les carrières, Avenir'iœ, comme ayant été, pour les sépultures, une dépendance des Ustrines.
Quant aux enfants, ceux qui étaient transportés hors des murs suivaient naturellement la condition de la sépulture de leurs parents. Mais il n'était pas défendu de leur donner une tombe, sous le toit domestique, dans l'intérieur de la ville. La loi n'avait pas vu de graves inconvénients dans cette indulgence. La politesse de ces cadavres leur avait fait accorder le privilège que de hauts personnages, en des cas très-rares, devaient à la grandeur de leur fortune.
Voilà donc quatre espèces de localités bien distinctes qui forment en quelque sorte le plan des sépultures romaines. Il ne renferme pas, comme on le voit, les catacombes.
Ces observations sont fortifiées et complétées par d'autres considérations que fournit l'histoire des rites funèbres chez les Romains : nous pouvons distinguer ici deux périodes.
La première, qui remonte à l'époque des rois, comprend tout l'espace de temps pendant lequel l'inhumation, loin d'être un usage exceptionnel, a été une pratique commune ou suivie par une partie considérable de la population2. Il serait trop déraisonnable de supposer que les sépultures chrétiennes
1 II y avait un viens ustrinus dans la cinquième région, hors de la porte Esquiline, et par conséquent dans la région même des Puticoles. (Voir Boldet., lib. I.)
2 Ipsum cremare apud Romanos non fuit veteris instituti; terra condebantur. (Plin., Hisl. natuv., lib. VII, c. lv, 1.)
ont pu être mêlées dans les catacombes à des tombeaux païens de cette période. Nous n'alléguerons point ici les raisons qui ont persuadé à de savants antiquaires romains que ces grandes carrières n'existaient pas encore à cette époque. Nous ne dirons point non plus que, si la coutume d'enterrer dans les catacombes eût été dès lors établie, elle se fût vraisemblablement perpétuée parmi les dernières classes auxquelles ces corridors souterrains eussent offert une sépulture plus décente que celle à laquelle elles ont été réduites. Nous nous bornons à des preuves plus frappantes. Elles résultent d'abord du silence absolu que toute l'antiquité a gardé sur ces cimetières dans les catacombes, qui auraient été pourtant un des faits les plus remarquables dans l'histoire des sépultures romaines. Jalouse de posséder tous les genres de grandeur, Rome eût pu se glorifier d'avoir, comme les villes de l'Egypte, sa cité souterraine. Il serait moralement impossible que ces cimetières n'eussent pas laissé le plus vague souvenir, dans les traditions populaires, qu'aucun historien, orateur ou poète n'eût jamais fait la plus petite allusion à cette nécropole antique, qu'elle eût été complètement oubliée par ceux même qui nous ont transmis des renseignements d'un moindre intérêt, non pas seulement sur les usages qui existaient de leur temps, mais sur les vieilles coutumes romaines, relatives aux sépultures. En outre, les Ediles, les Quadrumvirs, chargés de l'administration matérielle, eussent dû s'occuper des cimetières souterrains. Il eût fallu veiller aux précautions à prendre contre les éboulements ; des excavations,
imprudemment faites, eussent pu compromettre la sûreté des voies publiques et des parties de la campagne romaine souslesquelles ces souterrains étaient creusés. Ces graves raisons, jointes au respect des Romains pour les tombeaux, eussent fait ranger la police de ces lieux parmi les attributions les plus importantes de ces magistrats. Nous y voyons figurer les édifices, les eaux, les routes, jamais les catacombes.
En second lieu, il faudrait admettre, ou que ces rang'ées d'anciens sépulcres ont été détruites par les chrétiens, ou qu'elles ont été conservées par eux. La première supposition n'a pas la moindre apparence de probabilité : les documents des premiers siècles du Christianisme ne laissent pas entrevoir que les chrétiens aient eu à procéder à de semblables démolitions de cimetières ; mais tout invraisemblable qu'elle est, acceptons un instant cette hypothèse : que s'ensuivrait-il? Il s'ensuivrait précisément que les chrétiens n'ont pas voulu mêler leurs tombeaux aux sépultures païennes. Si, au contraire, ils les avaient laissées intactes, elles seraient demeurées à leur place. On ne dira pas qu'il n'en est point resté de traces, parce qu'elles ont dû être détruites par les dégâts des Lombards. Ceux-ci ont saccagé beaucoup de tombeaux chrétiens, ce qui n'a point empêché qu'un grand nombre de ces tombeaux ne soit arrivé jusqu'à nous : la même chose aurait eu lieu pour les tombes païennes creusées dans les murs des catacombes. Ces cimetières offriraient, dans plusieurs de leurs parties, des indices qui feraient discerner ces tombes, comme on a discerné
tant de sépultures païennes. Quelques inscriptions au moins décèleraient leur origine antérieure à celle des cimetières chrétiens. Toutes les inscriptions portant, selon l'usage de Rome, une date consulaire, qui ont été recueillies dans les catacombes, sont postérieures à l'établissement du Christianisme, bien postérieures par conséquent à l'époque où l'inhumation était encore une pratique assez commune. Mais un autre usage, celui de brûler les corps, avait commencé de bonne heure ; on le voit poindre dès les premiers jours de Rome1. Nous savons aussi, d'après des articles de la loi des douze Tables, qu'à l'époque où elle a été promulguée il existait concurremment avec l'autre2. Il finit par prévaloir généralement 3 ; ce qui constitue une seconde période; toutefois quelques familles aristocratiques avaient refusé d'adopter le rit des bûchers funèbres ; Gicéron n'en cite que trois. Celle des Scipions s'était particulièrement distinguée par sa fidélité à l'ancienne religion des tombeaux. Mais Sylla avait renoncé, sous ce rapport comme sous tant d'autres, aux coutumes de ses ancêtres. Les exceptions au nouvel usage ont-elles été nombreuses? Certains monuments, dans lesquels on a retrouvé les deux
1 Ovide (liv. IV, 853, des Fastes) parle du bûcher de Rémus. Pline (Hist. natur., liv. XIV, c. xiv, 1) rappelle la défense faite par Numa d'arroser les bûchers avec du vin.
8 For.i bustive seterna auctoritas esto. — Rogum ascia ne posito. — Hominem mortuum in urbe ne sepelito, neve urito. (V. Leggi délie dodici Tavole, da Lod. Valeriani, Firenze, 18L!'J.)
3 ^gyptii quoque condientes sepeliunt corpora, Romani vero incendunt. (Diog. Laert. in Pyrron.)
genres de sépultures, les sarcophages et les urnes cinéraires, sont-ils l'indice, non d'une transition de l'ancien rit au nouveau, mais d'un retour à l'ancien ? Est-il constaté que, sous les Antonins, l'aristocratie soit revenue à l'usage de l'inhumation? Ce sont là encore des questions dans lesquelles nous pouvons parfaitement nous dispenser d'entrer ; car ceux qui les décident dans le sens affîrmatif conviennent euxmêmes que l'autre rit était suivi par la grande masse de la population. Ce serait donc dans le cercle des hautes classes que la restauration de la coutume ancienne se serait opérée à quelque degré. Or les familles aristocratiques se construisaient, comme nous l'avons déjà dit, des mausolées à part, décorés avec soin, souvent avec luxe; elles y plaçaient des ornements, des emblèmes usités chez les Romains; elles y gravaient des inscriptions. La présence de pareils monuments dans les catacombes serait trèsreconnaissable, et ce n'est pas dans les catacombes qu'on les a retrouvés.
Il ne reste donc qu'à examiner si ces lieux ont pu être à cette époque des cimetières païens, destinés à recevoir les sépultures effectuées suivant le rit généralement suivi. Le silence de tous les documents, l'absence de tout vestige de ces sépultures, les raisons, en un mot, que nous avons fait valoir pour l'époque des inhumations, se reproduisent pour celle des bûchers avec une plus grande force ; car, d'une part, il serait encore plus inconcevable que cette ville souterraine, d'origine plus récente, eût échappé à tous les regards et à tous les souvenirs de l'histoire ; et, d'autre part, ces tombeaux auraient i. 13
été retrouvés avec des marques encore plus significatives. Les antiquaires y auraient recueilli des vases contenant les cendres appelées pour cette raison cineraria, et d'autres rases, ossuaria, où l'on plaçait les débris d'ossements que le feu n'avait pas réduits en poudre. Lorsque ces ossements n'auraient pas été renfermés dans ces vases, les tombes nous les auraient offerts en petits tas, et non pas régulièrement disposés comme ils le sont dans toutes les tombes, où la décomposition s'opère naturellement. Ils auraient présenté les traces non de la dissolution simple, mais de la calcination. Voilà ce qui aurait dû se vérifier, et c'est ce qui a été démenti parles faits. On a trouvé, il est vrai, dans quelques sépulcres, les restes de cadavres brûlés; mais ces sépulcres portaient précisément les signes du Christianisme, et l'on sait que plusieurs martyrs ont péri par le supplice du feu. Quand le tombeau de saint Laurent a été ouvert, des cendres, des os calcinés ont rendu un dernier témoignage à l'antique récit de sa mort. Mais, dans presque toutes les tombes, les squelettes, les ossements, leur transformation graduelle en poussière ont fait voir les indices de la décomposition naturelle. Tel est le fait général, manifestement inconciliable avec l'erreur que nous réfutons en ce moment.
Ce n'est pas tout : l'opposition qui existait, sous un autre rapport, entre l'ordre établi pour les sépultures chrétiennes et le système des sépultures païennes, fournit une autre preuve très-remarquable. Les familles riches de Rome païenne ayant des monuments séparés, renfermés dans des propriétés
particulières, repoussaient ainsi toute communauté de sépultures. Pour les pauvres, au contraire, il n'y avait pas seulement communauté, mais promiscuité dans les fosses publiques. L'Eglise réglait les sépultures d'après d'autres principes. Les personnages illustres étaient inhumés dans des lieux destinés aussi à d'autres cercueils. Leurs tombeaux pouvaient recevoir certaines marques de distinction, mais on ne leur ménageait point celle d'une orgueilleuse solitude : ils reposaient parmi d'autres tombes déjà réunies, ou, du moins, elles ne tardaient pas à les entourer. L'Eglise, dont le nom signifie assemblée, existait aussi pour les morts. Les catacombes, notamment celles de Saint-Sébastien, où l'on voit des tombeaux distingués, placés de distance en distance parmi les sépultures ordinaires, nous offrent encore aujourd'hui les preuves matérielles de ce fait, confirmées d'ailleurs par tous les renseignements historiques. Mais, en même temps, les chrétiens tenaient à procurer à chaque dépôt mortuaire une place qui lui fût propre. On inhumait de temps en temps les enfants à côté de leur père ou de leur mère ; il y avait des sépulcres binômes, trisomes, c'est-à-dire à deux corps, à trois corps, dans lesquels on réunissait des époux, des parents. C'étaient toujours des places distinctes, de même, par exemple, que dans plusieurs de nos églises de France, outre les chaises, qui servent à chaque individu, il y a des bancs réservés à certaines familles et formant par là même des places distinctes, bien qu'ils soient communs à plusieurs personnes. Quelquefois , pourtant , les restes de plusieurs martyrs
220 CIU PITRE III.
étaient entassés dans un même endroit; mais cela n'arrivait que lorsqu'il n'était pas possibl- (!<• faire autrement, lorsqu'il fallait inhumer à la hàU- quelque nouvelle et subite recrue de morts, sans qu'on eût des places préparées en nombre suffisant Dans ces réceptacles communs, on a trouvé des corps sans leurs têtes, et des tètes sans leurs corps, signes manifestes d'inhumation contrariée et inusitée. Tel était donc le double contraste marqué sur les sépultures des deux religions. Chez les païens, séparation, isolement aristocratique pour les grands; chez les chrétiens, cimetières communs. Chez les païens, promiscuité pour les pauvres; chez les chrétiens, places distinctes pour chacun, pauvre ou riche. Si les sépulcres païens et chrétiens eussent été mêlés, les catacombes nous présenteraient au moins à quelques égards les traces matérielles de deux systèmes de sépultures; elles n'en montrent qu'un, qui n'a rien de plus visible que sa vénérable unité. Aux observations matérielles viennent se joindre les preuves morales. Les catacombes chrétiennes n'étaient pas des lieux simplement secrets, mais triplement secrets. Il fallait le secret pour les tombeaux, dont un bon nombre portait des marques distinctives du Christianisme, et qui n'auraient pu être découverts par les persécuteurs sans être exposés aux profanations les plus impies, comme cela est arrivé quelquefois. Il fallait le secret pour les pontifes, les prêtres, les fidèles qui cherchaient un asile dans ces souterrains pendant les persécutions. Il fallait le secret pour les assemblées religieuses, les saints mystères qui s'y célébraient sur les tom-
beaux des martyrs. Comment supposer que les chrétiens eussent choisi des cimetières païens pour leur confier ce triple secret, qui n'aurait pu manquer d'y être souvent compromis, souvent même impossible? Cette observation serait moins concluante, s'il s'agissait d'anciens cimetières, depuis longtemps infréquentés, que les chrétiens auraient découverts et occupés; supposition insoutenable que nous avons précédemment écartée. Mais cet argument est très-fort pour établir qu'ils ont choisi d'autres lieux que ceux qui servaient de leur temps aux sépultures des Romains.
Enfin, et cette dernière raison, qui s'applique à tous les temps, suffirait à elle seule, les sentiments réciproques des chrétiens et des païens repoussaient la pensée même de sépultures communes. D'abord ces deux sociétés étaient séparées l'une de l'autre par un fleuve de sang. Les bourreaux des chrétiens n'étaient pas seulement ceux qui leur donnaient le coup de la mort, c'étaient tous ceux qui voulaient leur mort. Quand le Colisée se remplissait de spectateurs avides de les voir déchirer par les bêtes, et applaudissant aux lions qui s'étaient le plus distingués, il y avait là, sur ces gradins, cent mille égorgeurs à la fois. Les païens et les chrétiens formaient donc deux peuples, l'un de bourreaux, l'autre de victimes. Mais, lors même que cette situation n'aurait pas mis obstacle au mélange des tombes, les croyances religieuses qui le proscrivaient n'auraient pas permis d'y songer. On connaît les idées des anciens Romains sur les sépultures profanes. Nous voyons aussi l'Église des
premiers siècles défendre aux fidèles la fréquentation des cimetières établis ou envahis par les hérétiques1; à combien plus forte raison ne devait-elle pas interdire la communauté des cimetières avec les païens? Si elle n'a pas fait à cet égard des règlements particuliers, c'est qu'ils étaient inutiles. Dans l'une et l'autre société, les sépultures faisaient partie du culte. Aux yeux des païens, les tombes chrétiennes étaient maudites par les dieux et de funeste augure pour les hommes, leur contact souillait2. Les tombeaux qui portaient l'empreinte de l'idolâtrie étaient, pour les chrétiens, des monuments impes qui s'avançaient jusque sur les limites de l'éternité. Ces deux classes de sépultures étaient réciproquement aussi antipathiques que les veilles sacrées des fidèles étaient opposées aux orgies de Bacchus, les chapelles des catacombes au Panthéon. La séparation des tombeaux n'était donc que le dernier prolongement de ce mur qui s'élevait entre les deux sociétés, sur tous les points de leur existence. C'est ce qui a fait dire à Mabillon 3 : « Leur horreur « mutuelle, qui n'aurait pas souffert la société des « tombes, nous garantit que les catacombes sont « des cimetières exclusivement chrétiens. »
1 Conc. Laod. , c. ix. — Coteler. Menol. Eccl. grœc. de Niceph . t. III.
2 Ahominandum scelus vos putantes, si ad eorum busta propius accedalis. Theodor.Cyren., De grœc. offert., sermovin, n° 6; Patr. gr., t. LXXXIII, 1011.)
3 Nullos porro alios quam christianos in his cœmeteriis humatos fuisse fidera facit mutuum fidèles inter ac paganos odium, mutuus horror, quorum neutri mortuos suos aliis conaepeliri passuri fuissent. (Epist. ad Euseb. Rom.)
Nous venons de rappeler les faits généraux : disons an mot des exceptions réelles ou supposées par lesquelles on pourrait chercher à en éluder, à quelques degrés, les conséquences. Dira-t-on que, bien que les catacombes n'aient pas été des cimrtières païens, il est toutefois possible que les chrétiens y aient trouvé quelques anciennes tombes qui auraient été établies dans ces lieux contrairement à l'usage commun? Dira-t-on que quelques familles romaines, après avoir embrassé la foi, ont pu continuer de placer leurs tombeaux dans l'endroit qu'elles avaient antérieurement choisi pour leur sépulture, et que cet endroit a pu devenir successivement un cimetière chrétien, à mesure que d'autres tombes sont venues se réunir à cette première tombe? Alléguera-t-on, à l'appui des suppositions auxquelles on peut se livrer, certaines pierres ou fragments de pierres qui ont servi à clore des sépulcres chrétiens, mais sur lesquelles on remarque des signes qui indiquent ou semblent indiquer qu'elles avaient servi précédemment à des tombeaux du Paganisme? Sans entrer ici, quant à ce dernier point, dans des détails auxquels le plan de ce livre réserve une autre place, nous nous bornerons à deux observations : premièrement, rien ne prouve que ces pierres aient été trouvées par les chrétiens dans les catacombes. Comme ils avaient besoin d'une grande quantité de matériaux, ils ont très-bien pu les prendre à quelques tombeaux ruinés, situés dans les environs, surtout à partir de l'époque où le Paganisme a commencé à s'écrouler avec ses temples et ses monuments. En second lieu, si quelques-
unes de ces pierres sépulcrales avaient été trouvées par les fossoyeurs chrétiens dans les catacombes, il en résulterait qu'ils ont détruit les sépulcres auxquels elles appartenaient pour leur substituer des tombeaux chrétiens, tant ils étaient éloignés de tolérer un pêle-mêle profane ! Mais tous ces raisonnements particuliers sont superflus : quelques suppositions que l'on fasse, soit celles dont nous venons de parler, soit toute autre hypothèse analogue, L'aversion des chrétiens pour le mélange des tombes, aversion essentiellement liée, comme nous l'avons vu, à l'horreur même pour l'idolâtrie, nous garantit que dans des cas semblables ils ont dû prendre, d'une manière ou d'une autre, des mesures pour empêcher que des monuments du Paganisme, conservant leur destination primitive, ne profanassent les catacombes, doublement sacrées comme cimetières et comme temples. Cette vérité, qui n'avait pas besoin de confirmation, s'est produite, pour ainsi dire, en relief dans une particularité remarquable, qui a frappé, il n'y a pas trèslongtemps, l'attention d'un observateur fort exact des monuments anciens. « Dans une chambre sépa- « rée des catacombes de Sainte-Priscille, qui était « un colombaire l (lieu destiné à recevoir des urnes « cinéraires, suivant l'usage des païens), on voyait « clairement, d'après les débris d'un mur que j'ai « pu encore observer, que cette chambre avait été
1 On sait que ce nom a été donné à ce genre de chambres sépulcrales, parce qu'elles ressemblent à des colombiers, les urnes y étant placées deux à deux dans de petites niches qui garnissent l'intérieur du monument-
« séparée lorsque la famille païenne à laquelle elle « appartenait, ou quelques-uns de ses membres « avaient été appelés à la foi du Christ : ce qui sert « à fortifier les preuves, rapportées par Aringhi, et « particulièrement par Boldetti, de la répugnance « réciproque des chrétiens et des gentils pour le « mélange de leurs sépultures l. »
En résumé, les renseignements sur les lieux de sépulture des Romains, l'absence de tout vestige des cimetières païens dans les catacombes et de toute mention à ce sujet dans l'histoire, le contraste qui existait sous plusieurs rapports entre les deux systèmes de sépultures, les motifs impérieux de prudence qui obligeaient les chrétiens à ne pas compromettre le secret de leurs tombeaux et de leurs retraites, l'aversion des chrétiens et des païens pour le mélange des tombes; toutes ces raisons réunies forment un faisceau très-serré et trèsfort. Pour peu qu'on veuille y regarder de près, on verra qu'elles s'ajustent et s'entrelacent de telle sorte que, s'il y en a qui laissent, pour ainsi dire, un petit vide par lequel les objections pourraient pénétrer, ce vide est rempli par quelque partie des autres preuves.
On demandera peut-être pourquoi les antiquaires chrétiens ont attaché tant d'importance à établir la vérité dont nous venons de nous occuper sommairement, et d'autres personnes répondront qu'elle est le préliminaire indispensablement requis pour
1 Sloria diW arte, t. IV, p. 74, par d'Agincourt; traduction italienne.
22G chapitre ni.
écarter les doutes sur l'authenticité des reliques que Rome tire de ces souterrains. Nullement; cette vérité est utile à cet égard, mais elle n'est pas nécessaire. Je sais bien que les écrivains protestants qui ont voulu obscurcir le caractère chrétien des catacombes, ont pour but de rendre suspect le culte des reliques, mais ils se trompent sur la portée de ce genre d'attaques. Lors même qu'il serait douteux si les tombes qui n'offrent aucun signe particulier sont chrétiennes ou païennes, cette incertitude ne saurait atteindre celles d'où l'on tire les corps saints ; car elles portent les signes, non-seulement du Christianisme, mais du Martyre. Pourquoi donc tenonsnous à prouver que les catacombes sont des monuments complétements chrétiens? Cela en vaudrait bien la peine, quand ce ne serait que pour conserver dans toute sa pureté le charme religieux qu'elles nous font ressentir, les inspirations qu'elles nous donnent, et ce parfum de piété antique dont elles sont encore toutes pleines. Mais il est en outre très-important de constater que la structure des tombes et des chambres sépulcrales, les inscriptions, les ornements, les candélabres, les calices, les lampes, les anneaux, en un mot, les instruments et les objets divers qu'elles nous ont rendus, nous instruisent sur la foi, les sentiments, les usages des premiers chrétiens, et que, à mesure que la bêche, des fossoyeurs sonde ces souterrains, elle en fait toujours sortir des étincelles ou des jets de lumière qui éclairent l'histoire du Christianisme.
Les sépultures païennes, connues sous le nom de Puticoles, qui ont occasionné la digression que
CATACOMBES. 'i'27
nous venons de faire, se trouvaient dans les champs Esquilins, qui s'étendaient près de la voie Labicane, que nous rencontrons maintenant sur notre route. Nous avons déjà rappelé les grands souterrains des saints Marcellin et Pierre, sur cette même voie, dans un lieu nommé aux Deux Lauriers, et un autre cimetière des plus anciens, celui de Simplicius et de Servilianus, situé près de la voie Latine, si illustre par ses tombeaux païens. Un de ces tombeaux portait cette épitaphe : II n'y a ici ni mon nom, ni celui de mon père, ni d'où je suis venu, ni ce que j'ai fait : je suis muet pour l'éternité, ossements, cendre, rien : je ne suis plus, je n'avais été, je n'étais que le fils du néant. Passe, et ne me fais pas de reproches : tu seras ainsi { . Cette profession de foi au néant était, il est vrai, une exception sur les tombes païennes; mais on y lisait souvent ces mots : maison éternelle, domus œterna. Les chrétiens disaient que de pareilles épitaphes calomniaient la mort ; leurs tombeaux protestaient contre. Sur un très-grand nombre de ceux qui ont été découverts près de cette voie Latine était représentée, comme sur beaucoup d'autres monuments des premiers siècles, la messagère de l'espérance, l'impérissable colombe du délug-e, portant le rameau d'olivier. En le posant sur le cercueil du Juste, comme sur une Arche libératrice, elle annonçait qu'au moment où le temps baisse,
* Non nomen, non quo genitus, non undè, quid egi, Mutus in eeternum sum cinis, ossa, nihil. Non sum, non fueram, genitus tamen è nihilo sum; Mitte, nec exprobres singula, talis eris.
Bosio, Roma sott., lib. III, c xxiv.
'2'28 chapitre m,
pareil aux flots d'une mer qui se dessèche, le sommet des collines éternelles commence à paraître.
Les emblèmes, si fréquemment reproduits sur les tombes chrétiennes des premiers siècles, y formaient une espèce d'écriture hiéroglyphique, parfaitement comprise par les fidèles ; elle remplaçait les inscriptions, ou elle s'y adaptait pour les compléter et les embellir. Elle était d'autant plus utile, que la plupart des anciennes épitaphes étaient aussi courtes que beaucoup d'épitaphes modernes sont verbeuses et redondantes. Ce n'est pas sans doute l'extrême brièveté des premières qui serait à imiter : nous devons regretter, au contraire, les renseignements dont elle nous a privés. La précipitation avec laquelle se faisaient parfois les sépultures, et d'autres circonstances qui tenaient aux temps de persécution, ont abrégé des inscriptions funèbres où quelques mots de plus seraient d'un grand prix pour l'histoire : on traçait à la hâte le nom, l'âge, le jour de la déposition, et c'était fini. Mais il y en a un certain nombre qui, sans tomber dans ce laconisme excessif, savent néanmoins rester brèves pour être expressives. On dirait qu'elles comptent les mots, parce qu'elles les pèsent : sauf les exceptions, la mort, qui sait tant de choses, doit être comme les vieux savants qui parlent peu. Les inscriptions suppléent merveilleusement aux paroles par des caractères symboliques. La colombe, le cerf, les poissons, l'ancre, le candélabre, l'olivier, les palmes, les raisins et divers autres emblèmes étaient les mots d'une langue qui convient éminemment à la tombe.
La parole, et surtout la parole immobilisée par l'écriture, eu circonscrivant nettement les idées, les limite par là même : le symbole a une signification en quelque sorte expansive qui s'étend avec l'intelligence du lecteur. La parole énonce ce qui est clair : le symbole figure ce qui est mystérieux, et ce monde ici n'est lui-même tout entier qu'une figure de l'autre. Le vrai style lapidaire des tombeaux renferme donc à la fois la parole écrite et l'écriture symbolique. Pourquoi ne reprendrions-nous pas celle que les premiers chrétiens avaient adoptée? Il ne s'agit point de ces emblèmes coûteux qui font partie de certains monuments funèbres : tout homme qui fait fabriquer une pierre sépulcrale n'aurait qu'à y faire donner quelques coups de ciseau de plus. Ne seraitil pas bien d'y imprimer le Monogramme du Christ, suivant sa forme antique, composé des deux premières lettres grecques de son nom? A Rome, on a conservé cette tradition lapidaire : les tombes du cimetière moderne, situé près de la basilique de Saint-Laurent, hors les murs, offrent ce même signe qu'on retrouve, à quelques pas de là, sur les murs des catacombes de sainte Cyriaque. Ne pourrionsnous pas aussi réhabiliter un symbole que nous avons laissé détourner exclusivement à un sens grotesque? Le plus brillant oiseau de nos climats, le paon, n'est plus pour nous, grâce à nos fabulistes, que l'emblème d'une sotte vanité. Nos pères avaient compris que la magnifique parure que Dieu lui a donnée doit avoir une autre signification. Ils le représentaient sur les tombeaux comme l'emblème de la transfiguration future. Nous pourrions égale-
ment leur emprunter l'usage d'indiquer la profession du mort, en ciselant sur sa tombe quelques-uns des objets qui la caractérisent : les instruments du travail font bien sur la pierre du repos. Ce genre d'indication est quelquefois plus développé; on voit, sur un de ces tombeaux, au-dessous de l'épitaphe, an sculpteur travaillant à un sarcophage. Enfin, la contexture des inscriptions nous présente aussi quelque chose à imiter dans ces petits signes en forme de cœurs qu'on dirait être des points. Quelle qu'ait été la raison de leur emploi, ils offrent, ils suggèrent du moins l'idée d'une ponctuation trèspoétique et très-regrettable. S'il s'agissait de l'inventer entièrement, on pourrait y voir de l'affectation ; mais il suffirait de modifier une pratique ancienne, en plaçant régulièrement ces signes dans les intervalles des mots, tandis que, sur les pierres sépulcrales des catacombes, ils sont de temps en temps éparpillés sans rapport avec la construction de la phrase. Si nous replacions habituellement, dans nos cimetières, les emblèmes religieux qui figuraient dans les cimetières primitifs, nous redonnerions à nos jeunes tombes un nouvel air de parenté avec les plus vieux tombeaux chrétiens. La Croix, l'étendard de notre divin Chef, à l'ombre duquel tous nos cercueils reposent, ne saurait avoir un entourage plus convenable. Nous reprenons le goût de nos antiquités nationales : il faut revenir aussi à nos antiquités chrétiennes, dans ce qu'elles ont d'applicable à tous les temps. Ne songeons pas seulement à décorer les tombeaux des riches ; occupons-nous des tombes populaires. Rien ne serait plus aisé aux
curés de village que de faire adopter, petit à petit, par ceux de leurs paroissiens qui placent des pierres sépulcrales, ces emblèmes simples, très-intelligibles pour le peuple et d'une exécution très-facile. Cette nouveauté antique ferait une restauration heureuse dans nos cimetières, derniers manoirs du chrétien, qui auraient recouvré les premières armoiries de ses ancêtres.
Les actes des martyrs sont d'un grand secours pour expliquer complètement la signification, souvent multiple, de ces anciens symboles funèbres. Nous lisons, par exemple, dans les actes de sainte Eugénie, un passage qui peut servir à déterminer un des sens que les chrétiens donnaient aux grappes de raisin et aux ceps de vigne qu'on remarque dans plusieurs peintures des catacombes. Elle dit à ses compagnes : « Voici le temps de la vendange où les « bons raisins seront récoltés avec la serpe et sépa- « rés du pampre frivole pour que leur jus soit ex- « primé dans lés breuvages célestes1. » Son martyre ne tarda pas à vérifier ce symbole. Sa dépouille mortelle, transportée au ixe siècle dans la basilique des Saints-Apôtres, avait été primitivement déposée dans une crypte de la ;voie Latine, dont la place précise n'est pas, que je sache, bien connue. Mais il reste toujours le céleste souvenir que la légende fait planer sur ce cimetière invisible. Il y est parlé, comme dans celle d'Agnès, d'une apparition de la sainte à sa mère, qui priait avec ferveur dans cette
1 Ecce vindemise tempus, in quo uvae fertiles succidentur, ut à pampineis levitatibus separatœ, poculis cœlestibus exprimante. (Act. S. Eugen.)
crypte : elle lui annonça que sa fille était heureuse, qu'elle avait revu son père dans la joie des patriarches, et que tous deux la recevraient bientôt ellemême auprès de Dieu *. Suivant le même récit, elle dit aussi à sa mère Claudia : « Recommandez à vos « fils, mes frères, de garder Je sceau de la Croix, « par lequel ils mériteront de participer à notre « bonheur2. » Que l'on admette ou que l'on nie la réalité de cette vision, ces paroles, consignées dans les actes du martyre de sainte Eugénie, n'en prouvent pas moins qu'à l'époque très-ancienne où ils ont été rédigés, on croyait, comme les catholiques le croient toujours, que les bienheureux ne sont point condamnés, par leur gloire éternelle, à l'indifférence pour nos épreuves, ni à l'impuissance de nous secourir.
Au moment où j'écris à Rome cette page sur les dernières paroles de cette jeune martyre et sur la vision de sa mère auprès de son tombeau, je ne puis en séparer la pensée d'une autre tombe que je viens d'y voir s'ouvrir, sur laquelle le nom d'Eugénie sera inscrit : je pense aussi à la douleur d'une autre mère, et aux signes que le Dieu de toute consolation lui a donnés pour lui faire croire qu'un père, récemment admis dans la joie des patriarches, avait rappelé sa fille vers lui. La plupart de mes lec-
1 Gaude et Ire tare, mater Claudia, quia et me introduxit Christus in exsultatioue sanctorum, et patrem meum in patriarcharum gaudium, etc. (Act. S. Eue/en.)
2 Commenda ergo filiis tuis fra tribus meis, ut custodiant signaculum, Crucis, per quod mereantur effici nostri gaudii participes. (Ibid.)
teurs, indifférents à ce qui leur est inconnu, ne me blâmeront pas, je l'espère, de mêler ce sentiment personnel et ce souvenir sans nom aux grandes images funèbres de Rome. Le peu que j'en dirai n'est pas de moi, et il est d'une bonne et douce lecture auprès des tombeaux. Je crois que saint Jérôme n'eût pas négligé l'occasion de faire reluire aux yeux de plusieurs quelques dons cachés de Dieu, si, en feuilletant les papiers de Blésille ou de Pauline, après leur mort, il y eût trouvé enfouies quelques paroles semblables à celles que je vais transcrire sur la patrie de l'âme chrétienne, et sur la mort telle que le Christianisme nous l'a faite : « Patrie, c'est le lieu où l'on rêve, où l'on aime, où « l'on voudrait être, après lequel on soupire ! La « patrie ne peut être que le ciel ! c'est vous, mon « Dieu ! Et s'il se faut choisir une patrie sur la terre, « elle est dans vos églises, dans le lieu où l'on vous « adore, elle est dans la Croix qui rappelle vos « souffrances pour nous; elle est dans la prière, « elle est dans le cœur qui désire votre amour! Oh « oui, mon Dieu ! toute la terre m'est indifférente : « je peux à peine voir combien vous l'avez faite « belle. Quand on me montre une belle vue, mes « yeux malgré moi se lèvent vers le ciel toujours « plus beau que tout, et j'oublie d'admirer la terre. « OU ! j'aime, à regarder le ciel, à le fixer, à m'en « éblouir, à m'en épuiser les yeux. Je ne sais pas « de chagrin dont ne me consolerait la vue du ciel ; « car, le seul chagrin inconsolable est de vous of- « fenser, et même alors je regarde le ciel, car là « seulement je trouverai le pardon. Mon Dieu ,
« soyez mon seul rêve, ma pensée, mon amour, ma « patrie !... Mon Dieu, que vous avez bien dit que « vous êtes la vie, et que vous la donnez à ceux qui « la demandent! Hier j'étais morte, puisque j'étais « froide en priant, et que la vie sans la prière est « pire que la mort. J'ai été à vous pour que vous « me ranimiez : ce matin, au moment où le prêtre « me donnait l'absolution, j'ai senti comme un feu « qui entrait dans mon cœur si refroidi. Votre « grande grâce m'a rendu le sentiment de votre « amour que j'aime toujours sentir. J'ai pleuré, j'ai « été heureuse; merci, mon Dieu! Oh! que doit « donc être l'amour des saints et des anges dans le « ciel, puisque déjà celui que j'éprouve, qui ne doit « être que l'ombre, l'ombre de l'amour divin, me « remplit, me brûle le cœur ! et je sens que s'il du- « rait toujours, comme dans les courts moments où « vous me bénissez, je ne pourrais pas vivre. Je « comprends comme cela que l'excès d'amour doit « être la fin de tout. Quand on est arrivé à ce point « où rien ne distrait de la contemplation, de l'ado- « ration, alors on est trop près de vous pour rester « sur la terre. On est ange, il faut mourir. Yoilà « comme cela a été pour vos saints! »
Si ces paroles ne nous donnent pas la vision 'l'une aine reçue dans le ciel, comme celle qu'a eue la more ■ 1 a - sainte Eugénie, elles sont du moins l'apparition d'une âme qui se hâtait d'y arriver. Je comparais tout à l'heure des inscriptions de tombeaux païens aux symboles de l'espérance chrétienne : je voudrais bien savoir aussi quel système rationaliste de nus jours saurai! inspirer les sentiments que noua
venons de recueillir. Ils font entendre aux plus charnels qu'il est impérissable dans l'Eglise de Dieu ce goût du ciel, cet enthousiasme de la patrie dont les martyrs nous ont légué l'exemple. Cette page, j'ai presque dit le testament de cette âme, nous ramène ainsi tout naturellement à eux : en nous arrêtant pour le lire, nous ne nous sommes guère écartés de la route qu'il nous reste à faire pour achever la visite de leurs catacombes.
Les deux grandes lignes de cimetières souterrains que nous venons de parcourir, et qui entourent chacune à peu près une moitié de Rome, à partir du Vatican, se rejoignent vers le sud-est de la ville, où elles aboutissent à cette célèbre voie Appienne, surnommée la Reine des routes. Là se trouvaient les sépultures des Collatins, des Servilius, des Métellus, des Marcellus, des Scipions, et de tant d'autres. C'est dans ces lieux aussi que le Christianisme avait établi, qu'on me permette ce mot, le quartier général de ses tombeaux. Ce nom convient au cimetière dit de Saint-Callixte, situé en cet endroit. Agrandi ou restauré au commencement du me siècle par le pape dont il porte le nom, il existait déjà vers le milieu du 11e, et il y a quelque raison de croire qu'il avait été commencé, dans le 1er, par la même Lucine qui avait pourvu, sur la voie d'Ostie, à la sépulture de saint Paul *. On fait monter jusqu'à cent soixantequatorze mille le nombre des martyrs dont les corps y ont été successivement déposés. Il était en effet assez vaste pour en recevoir une aussi grande mul-
1 Voy. Bosio, Rom. sotterr., lib. III, c. xu.
titude et même une plus grande. La partie dont on a levé le plan contient à elle seule plus de trois cents corridors ou embranchements, auxquels correspondent, sur divers points, d'autres galeries qui se prolongent et s'enfoncent dans des souterrains aujourd'hui inaccessibles.
A côté de ce cimetière, et à peu près au même niveau, se trouve un souterrain semi-circulaire, qui était originairement le seul endroit auquel on donnât le nom de catacombes, lieu près des tombeaux, ou celui de catacombes, lieu cave et profond, que nous attribuons maintenant à tous ces cimetières.
Pour bien comprendre le caractère propre de ces catacombes, il faut se rappeler qu'elles ont été, pendant un temps assez considérable, l'église et le palais des Papes à l'époque des persécutions. Si, en visitant ces lieux, vous coordonnez à cette idée leurs monuments et leurs souvenirs, tous les détails se rassemblent et s'ajustent comme le feraient les lignes d'un seul et même dessin; une création singulière se dégage peu à peu, à vos yeux, des ombres lointaines des premiers siècles, et vous y fait apparaître, avec toutes ses parties principales, la sombre et imposante image d'un Vatican souterrain.
On ne peut former que des conjectures sur les motifs qui avaient déterminé les papes à préférer cet asile à plusieurs autres qu'ils auraient pu se procurer dans les divers cimetières. Quelques auteurs ont pensé que ce souterrain semi-circulaire était un monument primitivement païen, qui avait été ensuite abandonné. Les papes y trouvaient une
église matériellement toute faite, et beaucoup plus spacieuse que la plupart des chapelles que Ton pouvait creuser dans les carrières de la campagne romaine. La situation près de la voie Appienne était favorable. Les chrétiens qui fréquentaient ces catacombes avaient plus de facilité qu'ils n'en auraient eu sur plusieurs autres points pour écarter les soupçons que ces excursions souvent répétées risquaient d'éveiller. Leurs allées et venues pouvaient aisément se confondre, aux yeux du public, avec celles des visiteurs que des motifs de curiosité ou d'affection amenaient auprès des tombeaux si nombreux et si renommés qui bordaient les deux côtés de la voie Appienne. Le souterrain dont il s'agit avait d'ailleurs un attrait particulier pour la piété. Nous verrons bientôt que deux corps saints, les plus vénérables de tous ceux que Rome chrétienne possède, y avaient été entreposés dans le Ier siècle, suivant la tradition la plus accréditée. Cette circonstance n'a pas été sans influence, peutêtre, sur le choix que les papes ont fait de cet asile. Quoi qu'il en soit, il a été souvent, dans le cours du 11e et du me siècle, leur cathédrale, et le centre du gouvernement de l'Eglise.
Il paraît que l'on plaçait dans le voisinage, au moins de temps en temps, des espèces de sentinelles pour prévenir les surprises. On sait, par l'histoire de cette époque, que les chrétiens avaient organisé un système de précautions secrètes, plus ou moins analogues à celles qui ont été prises de nos jours par les chrétiens français, durant le règne de la Terreur. La résidence pontificale ne dut pas
être négligée à cet égard; mais les gardes qui veillaient autour de ce Vatican souterrain ne ressemblaient guère à ceux dont Michel-Ange a dessiné le costume ; ils ne portaient que l'uniforme de la pauvreté. C'étaient, à ce qu'il paraît, des mendiants qui se tenaient sur la voie Appienne pour faire le guet, et qui avaient aussi une espèce de mot d'ordre; on s'adressait quelquefois à eux pour être introduit dans la demeure du Pontife. Lorsque sainte Cécile envoya son époux Valérien, converti par elle, auprès du pape Urbain, qui était alors caché dans ce même cimetière de Callixte, elle lui dit : « Allez au troisième mille de la voie Appienne, « vous y trouverez des pauvres qui demandent « l'aumône aux passants. J'ai toujours eu soin « d'eux, et ils connaissent mon secret. Quand vous « les aurez rencontrés, donnez-leur la bénédiction, « et dites-leur : Cécile m'a envoyé vers vous pour « que vous me fassiez voir le saint vieillard Ur- « bain ; elle m'a charg'é d'une commission secrète « que je dois lui faire1. » Ces gardes étaient donc postés entre la porte Appienne et les catacombes. Il n'est pas probable que leur station ait été assez rapprochée des remparts pour leur faire perdre de vue le lieu dont ils étaient chargés de surveiller les
1 Vade in tertium milliarium ab Urbe via, quse Appia nuncupatur : illic iaveaies pauperes à transeuntibus alimonise petentes auxilium. De bis enim mihi semper cura fuit, et optimè bujus mei secreti sunt conscii. Hos tu dùm videris, dabis eis benedictionem, dicens : Qecilia misit me ad vos, ut ostendatis mihi sanctum senem Urbanum, quoniam ad ipsum babeo ejus sécréta mandata quse perferam. (Acla S. Cœctl.)
approches. L'indication milliaire, déterminée dans le passage qui vient d'être cité, écarte d'ailleurs cette supposition. D'un autre côté, ils ne devaient pas non plus se fixer habituellement à l'entrée même des catacombes ; car, alors, dans le cas où quelque troupe de païens serait survenue pour faire des perquisitions, ces sentinelles chrétiennes n'auraient pu avoir connaissance du danger que lorsqu'il eût été trop tard pour en avertir. On doit croire aussi qu'ils ne restaient pas dans les parties creuses de la route, mais sur quelque point élevé, pour voir de loin. En réunissant ces observations, il semble que l'endroit le plus convenable devait se trouver sur le monticule qui s'élève entre la petite église Domine, quo vadis, et la basilique de Saint- Sébastien.
L'église des Papes avait auprès d'elle, comme aujourd'hui la basilique de Saint-Pierre, un emplacement et des constructions très-vastes qui en étaient les dépendances. Mais, au lieu d'une superbe place, c'était un cimetière ; au lieu de la colonnade avec sa couronne de statues, au lieu des grands escaliers et des corridors du Vatican, l'architecture des catacombes avait enfermé cette église dans un labyrinthe de tombeaux. Plusieurs de ces galeries furent une espèce de musée sacré, ainsi que l'atteste cette multitude de tableaux qui ont été retrouvés sur leurs murs; on en a aussi retiré des sarcophages travaillés parla sculpture chrétienne, et l'ancienne poésie a fourni elle-même son tribut dans quelques inscriptions en vers de saint Damase. Les arceaux de ces catacombes ont vu, comme le portique de
Saint-Pierre, défiler de longues processions chantant des hymnes : si ces chants n'ont pas laissé de traces, on ne peut toutefois visiter ces lieux sans que la pensée s'y élève vers l'harmonie céleste, à l'aspect de l'endroit, très-distinctement marqué, où fut déposé le corps de sainte Cécile immédiatement après son martyre l. Il y a quelque charme à rencontrer le premier tombeau de cette patronne de la musique, précisément dans ces mêmes galeries où les autres arts chrétiens ont rassemblé leurs produits en si grand nombre. On dirait qu'ils se sont plu, dès cette époque, à se placer sous le patronage de la résidence des papes, et c'est la gloire des uns et des autres que de ne s'être pas découragés, alors qu'ils ne pouvaient avoir pour musée qu'une sublime caverne.
C'est au niveau de ces catacombes que se trouve le souterrain semi-circulaire qui avait été transformé en basilique pontificale. On y arrivait, comme aujourd'hui, par deux rampes : l'une était du côté de la voie Appienne, l'autre du côté de la voie Ardeatine. Il y a maintenant, dans un corridor attenant à la partie supérieure du souterrain, une embrasure qui forme une espèce de loge, d'où le regard plonge
1 f Hic quondam fuit corpus beatœ Cœciliœ virginis et martyris. Cette inscription, qui n'est pas antique, a été mise en cet endroit à l'époque où un archevêque de Bourges, qui vivait au commencement du xve siècle, fit faire des travaux dans ces catacombes, ainsi que l'indiquent les mots qui suivent : Hoc opus fecit fieri reverendissimus pater dominus Gulielmus archiepiscopus Bituricensis anno Domini m cccc nuno. Cet archevêque a placé une autre inscription, dans le même cimetière, sur le sépulcre de sainte Lucine.
dans l'intérieur. Cette loge, comme le portique de Saint-Pierre, a ses inscriptions, qui sont très-belles. Celle qui est incrustée dans le mur, à gauche, est tirée des révélations de sainte Brigitte. Elle est relative à l'époque où les corps de saint Pierre et de saint Paul furent entreposés dans un puits de ce souterrain, suivant une tradition très-ancienne. Cette inscription, dans laquelle c'est le Christ qui parle, rappelle à quelques égards le langage des anciens prophètes : « Israël est demeuré longtemps « dans le désert, parce que la malice des nations, « dont il devait posséder les terres, n'était pas en- « core consommée. Il en a été ainsi de mes Apô- « très. Le temps de grâce où leurs corps seraient « glorifiés n'était pas encore venu : il a dû y avoir « d'abord le temps de l'épreuve et ensuite celui du « couronnement, et ils n'étaient pas encore nés « ceux auxquels était réservé l'honneur de glorifier « ces corps. Maintenant tu peux demander si ces « corps bienheureux jouissaient de quelques hon- « neurs pendant qu'ils étaient gisants dans le puits. « Je te réponds que mes anges les gardaient et les « honoraient. De même qu'on cultive avec soin Je « lieu où des roses et des plantes doivent être se- « mées, de même ce lieu, appelé Catacombes, était « honoré et préparé longtemps d'avance pour deve- « nirla joie des anges et des hommes. Je te déclare « donc qu'il y a dans le monde beaucoup de lieux « où les corps des saints reposent, mais ils ne sont «. pas semblables à celui-ci. Si l'on pouvait compter « les saints dont les corps y ont été déposés, on le « croirait à peine. C'est pourquoi, de même que i. 14
« l'homme infirme est réconforté par les parfums « et par la nourriture, ainsi, ceux qui viennent ici « avec une âme sincère sont spirituellement rani- « mes : ils reçoivent une vraie rémission de leurs « péchés, chacun selon sa vie et sa foi1. »
L'autre inscription, placée à droite, est purement historique. Les paroles dont elle se compose, quoique extraites de Baronius, ne sont pas modernes, car cet historien les a empruntées aux anciennes Annales des martyrs : « Dans le cimetière de Cal- «. lixte, pendant la persécution de Valérien, saint « Etienne, pape et martyr, offrait le sacrifice de la « messe, lorsque des soldats survinrent : il dece meura intrépide et immobile devant l'autel, con- « tinuantles saints mystères qu'il avait commencés, « et il fut décollé sur son siège 2. » Si on lisait ces mots sur la tombe de ce pape, ils seraient déjà d'un admirable effet ; mais ils font une impression bien plus vive, étant tracés tout près de la place même où il tomba, entre cette chaire pastorale baignée de son sang, et cet autel où il venait d'offrir le sang du Christ.
On comprend encore mieux la beauté des deux
1 Israël diu stetit in eremo quia malitia gentium, quarum terras possessioni erant, nondùm compléta fuit... Angeli mei custodiebant corpora illa beata... Si sancti numerarentur quorum corpora reposita hic fuerunt, vix crederetur, etc. (Le texte entier est à VAppend. n° VI, t. III). Revel. S. Brigiltœ, lib. IV, c. cvn.
2 In cœmeterio Callisti, S. Stephanus papa et martyr, in persecutione Valeriani, dùm missae sacrificium perageret, supervenientibus militibusante altare intrepidus et immobilis cœpta mysteria perficiens, in sede suâ decollatus est.
inscriptions, placées sur ce qui est en quelque sorte le péristyle de cette basilique souterraine, lorsqu'on les rapproche des inscriptions gravées sur le vestibule du plus illustre des temples que le soleil éclaire. Quelques vers, composés par Charlemagne ou, en son nom, par Alcuin, sur la mort du pape Adrien Ier, sont incrustés parmi les marbres du portique de Saint-Pierre ; c'est une élégie pompeuse et tendre, à laquelle des souvenirs brillants se rattachent; mais elle ne fait pas oublier le sombre éclat qui caractérise la courte oraison funèbre du pape saint Etienne, que je viens de citer. Le portique de Saint-Pierre conserve aussi, sur un vieux marbre, une ordonnance de Grégoire II, relative à ces lampes perpétuelles que les papes entretiennent, comme un emblème de la piété de tous les siècles, autour du magnifique tombeau qui recouvre les ossements de l'Apôtre : l'inscription des catacombes, extraite de sainte Brigitte, redit les hommages que ces mêmes ossements recevaient lorsqu'ils étaient gardés par les anges au fond du puits dans lequel on les avait cachés. En lisant, sous le portique de Saint-Pierre, la bulle pour l'institution du jubilé, nous nous rappelons cette longue file de pèlerins qui sont venus vénérer les reliques des deux fondateurs de Rome chrétienne : le texte de sainte Brigitte parle d'une autre convocation que la Providence a faite dans les catacombes, la convocation de cette foule innombrable de corps saints qui se sont rangés autour du lieu où les corps des Apôtres ont reposé. Quand vous visiterez le portique de Saint-Pierre, pensez aux inscriptions des catacom-
?'l'\ CHAPITRE III.
bes; quand vous serez clans la loge des catacombes, pensez aux inscriptions du portique de Saint-Pierre. Lorsque, après avoir quitté cette loge, vous descendez vers le souterrain par la rampe qui se trouve du côté de la voie Appienne, une chambre antique vous arrête pour quelques instants : c'était, dit-on, celle des Papes. Ils ont dû, en effet, avoir à côté de leur église un petit appartement pour y placer leur lit de repos et leur table de travail. Un peu plus bas s'ouvre la porte de la basilique souterraine. Cet édifice recevait autrefois le jour par quatre soupiraux longs et étroits. Douze tombeaux arqués, creusés dans le mur, et placés sur une même ligne horizontale dans le pourtour intérieur, en forment comme la ceinture. Il y en avait jadis quatorze. Près d'un coin de cette église s'élevait la chaire pontificale, en marbre, qui, suivant la tradition, était la même sur laquelle siégeait le pape saint Etienne Ier, lorsqu'il fut martyrisé, et qui, d'après les Actes de son martyre1, avait été renfermée dans sa tombe. Il n'en reste plus en cet endroit que la place, assez reconnaissable. Le grand duc de Toscane, Cosme III, a eu la malheureuse dévotion de demander et le fatal pouvoir d'obtenir cette chaire ; il l'a transportée dans l'église des Chevaliers-de-Saint-Ëtienne, à Pise, où elle est privée de son entourage naturel, au lieu de la laisser là où elle semblait fixée pour toujours, sous le triple sceau de l'antiquité, du sang et d'un grand souvenir. Un banc de marbre, qui
1 Sepelierunt corpus ejus cum ipsd sede sanguine ejus aspersâ in eâdem crypta, in loco qui dicitur cœmeterium Callisti. (Ad. S. Sleph.)
était vraisemblablement destiné aux prêtres, est inhérent aux murs et forme un demi-cercle parallèle à celui des monuments arqués placés au-dessus : les prêtres, qui s'asseyaient là, appuyaient leur tête à des tombeaux. Au centre de l'édifice est un autel antique, superposé à un puits, dont on peut apercevoir l'orifice en regardant par une ouverture pratiquée à la base même de l'autel.
La vieille tradition relative à ce puits forme un dernier trait qui complète le caractère de cette église. Le souterrain dont il fait partie avait reçu, dès les premiers temps, une visite qu'il n'attendait pas. Quelques hommes y étaient entrés mystérieusement, portant deux cadavres auxquels ils donnaient des marques extraordinaires de respect. Ils les firent descendre avec précaution dans un puits creusé au centre. Ces corps ne présentaient pas les traces d'un supplice tout à fait récent. C'étaient des morts déjà un peu vieux qui avaient dû quitter leurs premiers tombeaux. On raconte que l'empereur Héliogabale, ayant voulu agrandir son cirque du Vatican, pour que ses éléphants pussent y courir plus à l'aise, les chrétiens avaient appréhendé que le lieu où saint Pierre reposait ne fût envahi et profané; et, comme quelque nouveau caprice du fou couronné pouvait menacer aussi le cimetière de Lucine, qui possédait les reliques de saint Paul, ils avaient transporté secrètement les corps des deux Apôtres dans les catacombes. Suivant une autre version, mieux fondée et adoptée par saint Grégoire, il advint, dans le Ier siècle même, que des chrétiens orientaux les enlevèrent furtivement, i. lï.
comme un bien qui leur appartenait, parce que ces Apôtres étaient leurs compatriotes et qu'ils voulaient les rendre à leur pays. Craignant d'être découverts, ils les avaient cachés provisoirement dans ce souterrain. Au moment où ils se disposaient à les en retirer pour continuer leur route, un orage, qui survint comme une menace du ciel, les effraya, et des chrétiens romains, qui avaient été avertis à temps, reprirent ces deux corps1. L'inscription que le pape saint Damase, au ive siècle, a fait graver sur une pierre de ces catacombes, confirme ce récit : « Vous qui cherchez les noms de Pierre et de « Paul, vous devez savoir que ces saints ont an- « eiennement demeuré ici. Ils sont, nous l'avouons <( volontiers, les enfants de l'Orient qui nous les a « envoyés : à la suite du Christ, et par le mérite de « leur martyre, ils sont arrivés au port céleste et « dans le royaume des Justes. Mais Rome a dû dé- « fendre ceux qui étaient devenus ses concitoyens2. » Par la double allusion qu'elle fait à la jalousie des
* Constat quia eo tempore quo passi sunt, ex Oriente fidèles veneruntqui eoruni corpora sicuti civium suorum répétèrent. Qu?e ducta usque ad locum, qui dicitur catacumbas, collocata sunt, etc. (Greg. ad Constantinam August., Epistol., lib. IV, Episl. xxx.)
- Hic habitasse priùs sanctos cognoscere debes, Nomina quisque Pétri pariter Paulique requins. Discipulos Oriens misit, quod sponte fatemur : Sanguinis ob meritum Christumque per astra secuti, ^Etherios petiere sinus et régna piorura. Roma suos potiùs meruit defendere cives. Htec Damasus vestras référât nova sidéra laudes.
(Carm,, ix.)
Orientaux et au devoir qu'avait Rome de garder ses Apôtres, cette inscription s'adapte clairement à la tradition consignée dans les œuvres de saint Grégoire. D'après cette tradition, les corps des Apôtres ont été reportés tout de suite dans leur première demeure : suivant l'autre légende, ces reliques seraient restées dans les catacombes pendant une trentaine d'années environ, depuis le règne d'Héliogabale jusqu'au temps du pape saint Corneille, qui les aurait réintégrées dans leurs tombeaux. Deux tableaux très-anciens, placés dans le portique de la basilique vaticane, construite par Constantin, représentaient le double événement de la déposition de ces corps dans les catacombes, et de leur extraction1. Le second de ces tableaux offre une particularité qui n'est pas exactement marquée dans le premier, et qui s'accorde du reste avec une ancienne tradition historique et artistique, dont nous parlerons ailleurs : l'un des Apôtres, qui doit être saint Pierre, a la tête garnie de. cheveux et la barbe crépue ; le front de saint Paul est chauve et sa barbe pendante. On peut y remarquer aussi qu'outre le flambeau portatif que tient un des assistants, trois lampes, suspendues par des chaînes ou des courroies, sont réunies et fixées au-dessus du puits, conformément à l'antique usage d'entretenir, autant que possible, quelques luminaires dans les lieux où reposaient des reliques vénérées.
En rassemblant les divers traits que nous venons
* L'ancieu calendrier romain, publié par Bûcher, fait mention, au 29 juin, de la fête des apôtres aux catacombes.
de signaler, on voit que le cimetière de Callixte, son temple, son puits, furent pour le Christianisme persécuté ce que la Basilique vaticane, avec ses fêtes et sa coupole, est pour le Christianisme libre et paisible. Tout a contribué à leur donner ce caractère distinctif : la grandeur de ce souterrain, la multitude de ses tombeaux sacrés, les peintures qui en décoraient les murs et les chapelles, la résidence des papes, les solennités qu'ils y célébraient, la sépulture qu'ils y ont reçue, l'affluence des fidèles qui s'y réunissaient, et enfin la présence momentanée de saint Pierre et de saint Paul, comme si rien n'avait dû manquer à ce lieu de ce qui pouvait en faire la métropole de la Rome souterraine. Quelques auteurs lui ont donné aussi le nom de Capitole des chrétiens, parce que les plus nombreux trophées des martyrs y étaient rassemblés. Dans le quartier de Rome voisin de la route qui menait à ces catacombes s'élevait l'autre Capitole, et il regardait à peu près de ce côté-là.
Dans cette revue des cimetières, je n'ai choisi que quelques-uns des principaux ou des plus anciens. Leur nombre est beaucoup plus considérable. Il y en a plus de soixante avec des noms distincts. Les premiers fidèles avaient besoin d'avoir des catacombes sur beaucoup de points de la campagne romaine, non-seulement pour pouvoir effectuer les convois avec plus de facilité et de secret, mais encore pour n'être pas pris au dépourvu, lorsque .quelques-unes de leurs retraites souterraines étaient découvertes et envahies, ce qui arrivait de temps en temps. L'empereur Numérien, ayant appris
qu'une grande multitude d'hommes, de femmes, de jeunes filles, d'enfants, tous chrétiens, s'était réunie dans le cimetière de Saint-Chrysanthe et de Sainte-Daria, sur la voie Salare, fit boucher l'entrée de la crypte avec du sable et des quartiers de rocher. D'autres fois les païens faisaient une descente dans les catacombes et y commettaient d'horribles profanations. Une inscription, trouvée sur une pierre tumulaire, dans un des souterrains de la voie Appienne, a perpétué jusqu'à nous le cri lamentable que ces irruptions arrachaient aux chrétiens.
« 0 temps désastreux, durant lesquels nous ne « pouvons pas même nous sauver dans les cavernes, « parmi les sacrifices et les prières ! Quoi de plus « misérable que la vie ! Et aussi, quoi de plus misé- « rable dans la mort, que de ne pouvoir être ense- « veli par ses parents et par ses amis1! »
La Providence s'est chargée d'apaiser ces plaintes. Ce pauvre chrétien, qui craignait de ne pas jouir d'un trou dans une caverne de la campagne romaine, est peut-être un de ceux dont les restes ont. été enchâssés dans l'autel du Capitole.
Tels étaient donc les retranchements au fond desquels le Christianisme, à force de vertus, de prières et de tombeaux, faisait le siège delà capitale du Paganisme. Ces expressions militaires sont conformes au lang-age des premiers chrétiens : en désignant sous le nom de stations, leurs assemblées
1 0 tempora infausta quibus inter sacra et vota ne in ca^ vernis quidem salvari possumus ! Quid miserius vita, sed quid miserius in morte, cum ab amicis et parentibus sepeliri nequeant !
près des tombes des martyrs, ils avaient emprunté ce mot au vocabulaire des camps1. Les divers accessoires contenus dans les catacombes s'accordaient aussi très-bien avec cette idée. On plaçait dans les sépulcres des héros chrétiens les instruments de leur victoire, les chaînes, les clous, les croix, les tenailles. Ces différents objets ont été recueillis dans les fouilles. Parmi les reliques qui sont conservées dans une sacristie de Saint-Pierre, continue à la chapelle de la Pitié, il y a un énorme échantillon de l'instrument de torture appelé ongles de fer. On voit dans la basilique de Sainte-Marie, au delà du Tibre, dans l'église de Saint-Martin des Monts et dans d'autres encore, quelques-unes de ces pierres qui ont été attachées aux corps de ceux qu'on noyait. L'usage de déposer, quand on le pouvait dans le tombeau des martyrs quelques objets qui avaient servi à leur supplice n'était pas propre aux chrétiens de Rome. Les actes du pape saint Clément disaient que les bourreaux avaient lié à son cou une ancre pour le précipiter dans la mer. Cette ancre a reparu lorsqu'on a retrouvé son tombeau sur les rivages de la Chersonèse, où il avait été exilé. Quelquefois des instruments d'un autre genre étaient cachés dans les tombes. La robe tissue d'or avec laquelle sainte Cécile fut inhumée recouvrait un cilice. Saint Laurent fut enseveli avec les linges
1 Si statio de militari exemplo nomen accipit, nam et militia Dei sumus, utique nulla lsetitia sive tristitia obveniena castris stationes militum rescindit. (Tertul., de Oratione, c. XIX.)
dont il s'était servi pour essuyer les pieds des pauvres.
Outre les fioles contenant du sang-, dont nous avons déjà parlé, les catacombes ont fourni un certain nombre de ces vases antiques connus sous le nom de lacrymatoires. Parmi les sépultures païennes, ils étaient, en effet, destinés ordinairement à contenir des larmes, et ils donnaient un sens matériellement vrai à cette locution, souvent usitée dans les épigraphes : cum lacrymis postière. Mais leur présence près des tombeaux chrétiens a embarrassé les antiquaires. Quelques-uns ont conjecturé qu'ils avaient servi à conserver de l'eau bénite, dont l'usage remonte, comme on le sait, aux premiers temps du Christianisme. On a demandé comment ils auraient pu être adoptés par les chrétiens en guise de lacrymatoires, s'il est vrai, suivant l'opinion de plusieurs savants, que les petits vases renfermant des larmes étaient considérés par les païens, qui ne croyaient pas à la résurrection des corps, comme des emblèmes d'une perte irréparable. Toutefois les chrétiens n'auraient-ils pas pu les placer près des tombeaux comme des symboles d'une autre douleur qui ressent la séparation en attendant le revoir? Les récits primitifs nous apprennent que les fidèles pleuraient aux funérailles des martyrs, en même temps qu'ils se réjouissaient de leurs triomphes : le Christianisme ne refuse de bénir que les larmes perdues qui tombent dans le vide, au lieu de se répandre dans le sein de Dieu. Mais, d'un autre côté, si l'usage des lacrymatoires avait été reçu chez les chrétiens, il en reste-
rait quelques indices dans les écrits des premiers siècles, qui nous ont transmis beaucoup de détails sur les aromates, les linceuls neufs, les feuilles de lierre ou de laurier, les couronnes de fleurs sur la tête des vierges, en un mot, sur les divers rites des funérailles chrétiennes. On aurait d'ailleurs retrouvé ces vases en grand nombre et adhérents aux tombeaux, tandis qu'ils étaient, au contraire, peu nombreux et dispersés de distance en distance dans les voies sépulcrales. Il paraît qu'il faut chercher ailleurs le mot de cette énigme archéologique. Suivant Boldetti, qui les a examinés attentivement, ils offraient des traces que n'y auraient pas laissées les larmes, qui sèchent presque aussi vite dans les lacrymatoires que dans les yeux des hommes. La nature de ces traces, leur couleur, indiquaient qu'on y renfermait, non les pleurs des vivants, mais le sang des morts. Le sang- des martyrs, quia décidé de tant de choses, semble avoir aussi tranché, à cet égard, les disputes de la science.
L'aspect de tant de monuments de courage entretenait la patience et l'ardeur de la milice chrétienne, qui s'inspirait aussi à la vue des peintures tracées sur les murs et sur les tombeaux par des artistes dont les anges savent les noms. Lhistoire ne nous a légué aucun détail biographique sur ces patriarches de l'art chrétien. Ils ne songeaient guère à leur renommée : des cavernes étaient leurs galeries d'exposition. N'ayant pour but de leurs travaux que la gloire de Dieu et l'édification de leurs frères, l'art n'était pour eux qu'une belle forme de la charité ; et, dans leur vie de dévouement, il y eut moins
de place pour les grands tableaux que pour les grands sacrifices. Tous les arts chrétiens, la peinture, l'architecture avec ses premières chapelles taillées dans ces grottes par des mains qui furent souvent garrottées par les bourreaux, la musique et la poésie avec leurs premiers hymnes, sont nées au sein des catacombes, dans la nuit, parmi les bénédictions du monde, et cette naissance leur a été bonne. Corrompu et corrupteur sous l'influence du Paganisme, l'art avait été un orgueilleux sensualiste, qui devait être régénéré par ce baptême sévère, et passer ensuite par une nouvelle enfance pour reprendre possession de la vie. L'obscurité complète qui a dérobé les noms de ces premiers artistes chrétiens à tout hommage de la postérité faisait sans doute partie de cette expiation, qui devait s'accomplir par l'humilité comme par la souffrance.
Malheureusement beaucoup de leurs tableaux ont péri, non-seulement par le travail destructeur des siècles qui use tout, même les tombeaux, mais encore parce qu'ils ont eu à subir d'autres ravages que ceux du temps. Lorsque l'armée des Lombards, conduite par Astolphe, campa sous les murs de Rome, quelques hordes pénétrèrent dans plusieurs cimetières et y commirent de grandes dévastations, soit par la fureur de détruire, soit par l'effet de cette cupidité soupçonneuse qui rêve toujours des trésors dans les tombeaux. Il paraît aussi que ces lieux ont souffert, à des époques inconnues, des profanations furtives plus ou moins multipliées : la bêche de quelques extracteurs de pouzzolane, rivalisant avec le marteau des barbares, brisa des tombes, des chambres