‹ Esquisse de Rome chretienne (volume 3)Chapitre 21 sur 24 · C. XXVIII · texte numérisé non relu

C. XXVIII

3 Le due prime vicine aile porte, le quali erano di marmo afiicano grosse palmi setto, le più belle in questo génère, che siano mai state vbte nel mondo... Non senza misterio poste in quel luogo, reppresentadosi in esse le due colonne di santa Chiesa, cioè S. Pietro e S. Paolo. (Severani, délie Selte Chiese, p. 39. >

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 291

lisque qui était un des ornements de ce cirque. Tout près de là, l'ancienne église de Sainte-Marie-des- Fièvres s'élevait sur remplacement de la sacristie actuelle. Elle communiquait avec celle de Sainte- Pétronille, attenant à l'extrémité gauche de la nef transversale de la basilique. Cette église reposait sur l'épine même du cirque.

Les petites églises ou chapelles latérales furent, dans les basiliques chrétiennes, une addition au plan que les Romains avaient suivi dans la construction de leurs basiliques civiles. Ce développement architectural, qui offre dans l'ensemble de ces chapelles une série de compartiments dont chacun rappelle quelque mystère de la foi ou la mémoire de quelque saint, agrandit, d'une manière très-heureuse, le caractère symbolique de l'édifice sacré. Dans le temple comme dans la vie, nous rencontrons de distance en distance diverses stations de douleur, de consolation, d'espérance, en avançant vers le sanctuaire, image du ciel.

La basilique vaticane avait une façade qui se terminait par un fronton triangulaire, percé de six fenêtres carrées placées sur une même ligne, audessous desquelles il y en avait une de forme circulaire. Bonanni attribue à ce fronton une signification mystique : ces fenêtres introduisaient dans la profonde enceinte de l'édifice sept gerbes de lumière, image des sept rayons par lesquels l' Esprit-Saint éclaire les âmes *.

1 Septem luminibus sol exoriens septemplicem Divini Spiritus radium, quo fidelium mentes illustrarentur, clare significans, ex orientali pariete mediam basilicse porticum perlus-

Dans sa partie inférieure, la façade de la basilique avait cinq portes : celle du milieu était appelée la porte argentée. Elle avait à droite la porte Romaine, par laquelle entraient les habitants de la ville ; à gauche, celle qui était particulièrement fréquentée par lés Transtévérins, et qui avait reçu le nom de Ravennate, qu'on donnait anciennement à la région qu'ils habitaient ; la porte qui se trouvait à l'extrémité droite de la façade était appelée Guidonéenne; des clercs, nommés guides, guidones, introduisaient par là les troupes de pèlerins1. Celle qui était située à l'extrémité gauche avait un nom solennel et funèbre, la porte du Jugement. C'est par elle qu'entraient et sortaient ces autres pèlerins qui avaient achevé le voyage de ce monde.

L'usage de donner cinq portes à la façade des temples se remarque , si Ion excepte l'église de Saint-Paul , dans les grandes basiliques romaines du ive siècle ; celles de Latran, de Saint-Pierre, de Sainte-Marie-Majeure, auxquelles on peut joindre Sainte-Marie, au delà du Tibre. Cet usage n'a pas été déterminé, comme on pourrait le croire, par le nombre des nefs de l'église ; car Sainte-Marie- Majeure, avec ses cinq portes, n'a que trois nefs, et Saint-Paul, qui a cinq nefs, n'a que trois portes. Des motifs d'utilité ont sans doute concouru à sug-

trans, ingenti luce totam domura replebat. (Bonan., Hist. templi Patte, p. 16.)

* Porta Guidouea, quoniam Guidones, « qui ducebant ora^ tores venientes per porticale, quod est juxta notariura majus fréquentes per eam intrabant. Unde usque ad nostra tempoia faculre et cerei ibi vendebautur. » (Mallius, Dtscript. Basil., 11° 44.)

BASILIQUES CONSTÀNTINIENNES. 293

gérer la distribution dont il s'agit. Trois portes pouvaient être trop peu commodes pour l'affluence du peuple aux fêtes solennelles : quatre n'auraient pas permis d'avoir une porte principale et centrale; mais il est très-possible aussi que des raisons théoriques se soient combinées avec ces convenances matérielles. Lorsqu'on songe, d'une part, avec quel soin les anciens chrétiens ont attaché des idées mystiques à l'ensemble et aux parties principales des édifices sacrés, et qu'on se rappelle, d'autre part, la place que les nombres occupent dans le symbolisme chrétien, il est difficile de ne pas conjecturer que quelque idée de ce genre n'a point été étrangère à cette disposition architecturale. Il est vrai que le nombre cinq ne se prête pas à des corrélations symboliques aussi bien que plusieurs autres nombres. Un et trois rappellent naturellement l'unité et la trinité divines , et sont très-souvent marqués dans les œuvres de la nature comme dans celles de la grâce : la dualité, sur laquelle portent tant de choses, correspond à l'union de l'infini et du fini, de la nature divine et de la nature humaine dans l'Incarnation. Le quaternaire coïncide, d'un côté, avec les points cardinaux, et d'un autre côté avec le nombre des Evangiles, qui sont comme les colonnes du temple spirituel, et c'est à ce rapport que fait allusion saint Paulin, lorsqu'en parlant de la fontaine située en avant du vestibule de l'ancienne basilique vaticane, il dit que le toit dont elle était couronnée reposait sur quatre colonnes qui avaient des significations mystérieures1. Les jours de

1 Voyez un peu plus loin le passage de saint Paulin.

la création ont consacré solennellement le nombre six, et, par l'addition du sabbat ou jour de repos, ils forment le septénaire, qui paraît aussi dans les sept colonnes du temple de la Sagesse, le chandelier à sept branches, les sept sacrements et plusieurs autres mystères de la religion, ainsi que dans les lois matérielles qui produisent les sept notes de la musique et les sept couleurs primitives. Mais le nombre cinq est moins fréquent ou plus voilé : il n'est empreint, d'une manière saillante, ni dans Tordre surnaturel, ni dans la nature, si ce n'est dans les cinq plaies rédemptrices de l'Homme-Dieu et dans les sens dont le Créateur a doué l'homme. Les cinq sens constituent les facultés par lesquelles l'âme est directement en rapport avec ce qui est matériel et inférieur, comme ses facultés propres sont, pour parler ici la langue des mystiques, les sens spirituels qui la mettent en rapport avec ce qui est supérieur ou céleste. Dans l'org-anisation du temple , les fenêtres placées dans la partie supérieure de l'édifice, et particulièrement celles de la façade tournée vers l'Orient, par lesquelles la basilique recevait les rayons du soleil et le reflet des cieux , pouvaient être considérées, suivant la remarque de Bonanni, cité tout à l'heure, comme un emblème spécialement relatif aux communications de l'âme avec Dieu : elles s'adaptaient par là même à la distribution septénaire, qui est celle des dons du Saint-Esprit. Le nombre cinq convenait mieux aux portes, qui établissent les communications du temple avec les choses d'en bas, comme les cinq sens, d'après une figure souvent employée, sont les

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 295

portes1 de l'âme, ouvertes sur le monde matériel. Je ne trouve, je l'avoue, aucun texte qui justifie cet aperçu ; mais il rentre assez, ce me semble, dans les analogies du symbolisme chrétien, pour qu'on puisse mettre en avant cette conjecture : quelque citation que j'ignore viendra peut-être jeter du jour sur cette partie du caractère emblématique de l'ancienne architecture.

La Basilique constantinienne avait, à sa base et à son sommet, des débris singulièrement expressifs. De gros murs, qui ont dû appartenir au cirque de Néron , étaient enterrés parmi les fondations de l'édifice chrétien : on a revu quelques-unes de ces pierres dans les fouilles modernes ; une médaille d'airain , qui portait le nom d'Agrippine , y fut trouvée2 . D'un autre côté, le soc de la croix grecque, placé sur le point le plus élevé de sa façade, était formé, suivant Torrégius et plusieurs autres, par le fragment d'un tombeau : on pouvait y déchiffrer ces mots : Sépulcre de Flavie Agrippine 3. Du

Portas fuere sensuum. (Hymn de Prime, Brév. de Paris.)

2 Anno 1616 dum Scalae Sancti Pétri amoverentur, apparuerunt mûri antiqui reticulati crassi, qui videbantur fuisse e ruinis turrium circi ; ibi repertus fuit sereus nummus Agrippinse Augustee. (Nardin., cit. par Bonnani, Hist. templ. Vatic, p. 17.)

3 Die 8 Februarii, cum cœpisset tectum discooperiri, reverendissimus vicarius mandavit ut demitterent crucem marmoream octangularem antiquissimam, quse extabat in fastigio frontis basilicse, ubi musivum Gregorii IX cernitur, quam die 16 Februarii deposuerunt, et ex prœcepto sub Pontificibus novi pavimenti reposuerunt. Socculum tenens crucem sculptum erat litteris Grsecis gentilium : Sepulchrum FluVtœ Agrip-

reste, comme on sait que Constantin fit servir à la construction des églises divers matériaux d'anciens édifices, il est de toute vraisemblance qu'une partie des murs de la basilique vaticane se composa des décombres du cirque voisin, où tant de chrétiens avaient été mis à mort. Leur premier persécuteur, en pourvoyant à l'entretien de ces pierres pour ses jeux, avait été, sans le savoir, le forçat de la Providence. D'après le plan tracé d'avance par cet architecte invisible , le monument triomphal , consacré à celui dont Néron avait été le meurtrier, devait être bâti avec les ruines de ses cruautés et de ses plaisirs,

La façade de la basilique était précédée d'un atrium ou place carrée, entourée d'un portique à colonnes. Là se trouvait cette fameuse pomme de pin, à laquelle Dante a comparé la tête d'un géant, et qu'on voit aujourd'hui dans le jardin du pape. Là aussi saint Symmaque avait construit une fontaine vers le commencement du vie siècle : une autre y avait été placée plus anciennement, puisque saint Paulin en parle. On avait coutume d'entretenir, à l'entrée des basiliques, une ou plusieurs sources d'eau jaillissante. Elles étaient un symbole de la grâce qui

pince, partira mutilatis. (Bunan., p. 42. M ami se. de Grimaldi.) — Un écrivain, qui a contesté que cette croix remonte au temps de Constantin, dit qu'il se rangerait volontiers à cet avis si elle était ornée de pierres précieuses, conformément à l'usage de cette époque. Mais cet argument négatif est-il bien concluant? Peut-on affirmer que cet usage ne souffrait jamais d'exception, jiarticulièrement lorsqu'il s'agissait d'une croix qui devait être vue de loin, à la hauteur où elle était placée? Ce monument se trouve aujourd'hui dans l'église souterraine.

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 297

purifie l'âme : les fidèles s'y lavaient les mains et la bouche avant d'assister aux saints mystères. Quoique les deux fontaines qui ornent aujourd'hui la grande place de Saint-Pierre ne soient pas précisément au même endroit que les anciennes, elles les remplacent et les rappellent : les souvenirs de l'antiquité ecclésiastique se réfléchissent jusque dans ces brillants jets d'eau, qui semblent n'être qu'un embellissement moderne.

En avant du portique carré il y avait une place où les papes recevaient les empereurs, et sur la droite de laquelle était construite la loge d'où ils donnaient la bénédiction au peuple. On arrivait à cette place par un escalier qui lui correspondait dans toute sa longueur. C'est au-dessous de cet escalier que se trouvait une troisième place, où Sixte-Quint a fait transporter l'obélisque du cirque de Néron.

Nous pouvons appliquer à l'ensemble de ces édifices la remarque que nous avons faite tout à l'heure au sujet de la Confession de saint Pierre. Le plan de la basilique actuelle ressemble, sous beaucoup plus de rapports qu'on ne le pense ordinairement, à celui de la basilique constantinienne.

La plus ancienne description où se dessine, en traits bien marqués, l'image de cette église, nous est fournie par un écrivain du ive siècle, saint Paulin, dans une lettre à son ami Pammachius. Celui-ci ayant perdu sa femme, Pauline, fille de sainte Paule, lui avait fait des funérailles chrétiennement pompeuses : il avait donné, dans la basilique vaticane, un repas à tous les pauvres de Rome. Saint Paulin, lui écrivant pour le consoler, rappelle cette

grande agape, et c'est à cette occasion qu'il parle de la basilique. En combinant ces paroles dans un certain ordre, on peut reconstruire le plan de ce vaste édifice. Nous voyons d'abord « ces nourrissons de la « divine charité, » comme il les appelle, se répandre, à rangs pressés l « sur l'escalier de la place et dans « l'atrium éclatant, là où la fontaine, à l'ombre d'un « toit d'airain, fait jaillir ses eaux sous quatre co- « lonnes qui ont une signification mystérieuse 2 ; « puis, se rangent sous le vestibule, sous la porte « Royale, qui brille au-dessous d'un fronton azuré3; « de là dans les flancs de la basilique, qui se déve- « loppent sous un double rang de colonnes 4, et « enfin dans la nef du milieu, si large et si longue, « au fond de laquelle ceux qui entrent dans l'église «. voient reluire au loin le trône apostolique, dont « la splendeur éblouit les yeux et réjouit les cœurs 5. » Il est glorieux pour cette basilique qu'au moment

* Virîere mihi videor. .. religiosa miseranda? plebis examina, illos pietatis divinse alumnos, tantis influere agminibus in amplissimam gloriosi Pétri basilicam. (Paulinus, Epist. xm ad Pammach., n<> 11.)

2 Quave praetento nitens atrio fusa vestibulo est, ubi cantbarum ministra manibus et oribus nostris fluenta ructantem, fastigiatus solido sere tholus ornât etinumbrat, non sinemystica specie quatuor columnis salientes aquas ambiens. (N° 13.)

3 Per illam venerabilem regiam (portam) cœrulea eminus fronte renidentem. (N° 11.)

4 Vel qua sub eadem mole tectorum geminis utrinque portio.ibus latera diffundit. (N° 13.)

5 Vel qua sub alto sui culminis, mediis ampla laquearibus, longum patet, et apostolico eminus solio coruscans, ingredientium lumina stringit et corda ketificat. (Ibid.)

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 299

où elle se montre pour la première fois à nos regards dans une description un peu animée, elle nous apparaisse, suivant le langage de saint Paulin, comme une grande ruche de pauvres ; l'histoire de son architecture commence avec celle de sa charité.

Parmi les monuments qui ont décoré l'intérieur de l'ancienne basilique de saint Pierre, j'en choisis trois qui demandent, en effet, à être distingués. Non-seulement chacun d'eux est d'un grand intérêt, mais, en outre, leur réunion dans un même temple est singulièrement éloquente.

Le premier de ces monuments est la Chaire de saint Pierre. On sait que, dès l'origine, les évêques eurent des sièges auxquels on donnait ce nom. C'était une marque d'honneur et un signe d'autorité que de parler assis. A leur mort, on plaçait, au moins de temps en temps, leurs chaires dans leurs tombeaux : les premiers fidèles portaient un grand respect aux sièges dont les Apôtres s'étaient servis pour leur enseigner la foi ou pour remplir d'autres fonctions de leur ministère. Ils durent être conservés avec soin : ce qui semble indiqué par quelques mots de Tertullien, qui représente, à cet égard, les traditions du 11e siècle. « Parcourez, dit-il dans son « livre des Prescriptions contre les hérétiques, par- « courez les Eglises apostoliques, dans lesquelles « les chaires mêmes des Apôtres président à leur « place, et où leurs épîtres authentiques sont lues « à haute voix. » Rigault est d'avis, dans une des notes de son édition de Tertullien, que ce mot de chaires doit être entendu ici dans un sens figuré ; mais d'abord rien n'oblige à répudier le sens littéral,

le savant annotateur n'en donne aucune raison. En second lieu, il n'est pas vraisemblable que Tertullien se soit borné à citer des monuments métaphoriques, tandis qu'il pouvait signaler des chaires réelles, comme le prouve le passage d'Eusèbe, que nous rapporterons tout à l'heure. Cela est d'autant moins probable que cet écrivain était porté, par ses habitudes d'esprit et de style, à rattacher autant que possible ses assertions à quelques faits matériels : ses ouvrages en offrent une foule d'exemples. Le sens le plus naturel de ce passage est donc celui-ci : dans le second membre de cette phrase, Tertullien rappelle que les Eglises, fondées par les Apôtres, pouvaient montrer les exemplaires authentiques des lettres qu'ils leur avaient adressées ; il dit, dans le premier membre, que ces Eglises conservaient encore les Chaires sur lesquelles ils s'étaient assis : ces deux faits servent de pendant l'un à l'autre. Eusèbe nous apprend que l'on voyait, de son temps, à Jérusalem, la chaire de son premier évêque, saint Jacques le Mineur, que les chrétiens avaient sauvée à travers tous les désastres qui avaient accablé cette ville. On sait aussi que l'Eglise d'Alexandrie possédait celle de saint Marc, son fondateur, et qu'un jour un de ses évêques, nommé Pierre, ayant pris place aux pieds de cette même chaire dans une cérémonie publique, et tout le peuple lui ayant crié de s'y asseoir, l'évêque avait répondu qu'il n'en était pas digne *. L'Eglise de Rome dut mettre au moins autant d'empressement et de soin à garder celle du

i Act. S. Petr. Alexand. mart.

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 301

prince des Apôtres, d'autant plus qu'outre les motifs de piété communs à tous les chrétiens, le caractère romain était, comme on le sait, éminemment conservateur des monuments, et que les catacombes fournissaient aux premiers fidèles de Rome une grande facilité pour y cacher, en lieu sûr, un dépôt aussi précieux.

Suivant une tradition d'origine immémoriale, saint Pierre s'est servi de cette chaire, qui se trouve maintenant au fond de l'église, et qui a été revêtue d'une enveloppe de bronze. Avant cette époque, elle avait été successivement placée dans d'autres parties de la basilique. Les textes que Phebei a recueillis *, particulièrement dans les manuscrits de la bibliothèque Vaticane, nous font suivre son histoire dans ces diverses translations. Le pape Alexandre VII, qui l'a fixée à l'endroit où nous la vénérons actuellement, l'avait prise près de la chapelle qui sert aujourd'hui de baptistère, où Urbain VIII l'avait fait transporter peu de temps auparavant2. Elle avait été précédemment déposée dans la chapelle des Reliques de l'ancienne sacristie 3. On sait aussi qu'elle était restée, durant quelque temps, dans un autre oratoire de cette sacristie, celui de Sainte-Anne4, après avoir eu pour résidence

1 De Ident. Calh. B. Pelr. Romae, 16G6.

2 Garol. Fontana, de Basil. Vatic. c. xxix.

3 Grimald. manus., Catal. sac. reliq. Basil. Vatican.

4 la hoc sacello ubi sedes seu cathedra S. Pétri pulcherrima, super quam sedebat cum munia pontificalia exercebat, honorifice conservatur. (Tib. Alfarani, manusc. Yalic.)

la chapelle de Saint-Adrien1, près de l'endroit où nous voyons aujourd'hui la chaire du grand Pénitencier. Adrien Ier l'y avait fixée dans le vme siècle ». Pendant toute cette période, divers passages des anciens auteurs font mention d'elle. Nous en citerons ici plusieurs pour marquer la suite de la tradition relative à un monument si vénérable. Il en est question dans une bulle de Nicolas III, en 1279 3. Pierre Benoît, chanoine de la basilique vaticane, dans le xne siècle, a laissé un manuscrit qui contient des renseignements sur la liturgie de cette église ; voici ce qu'il marque pour la fête de la chaire de saint Pierre : « L'office est celui de la fête même de « l'apôtre ; seulement, à vêpres, à matines et à « laudes, on chante l'antienne Ecce sacerdos. Station « dans sa basilique. A la messe, le seigneur pape « doit s'asseoir sur la chaire, m cathedra 4. » Depuis les premiers siècles, les papes étaient dans l'usage de prendre place sur un siège éminent, non pas seulement pendant la messe, mais aussi pendant les vêpres, les matines et les laudes, lorsqu'ils

* Porro in ipso S. Adriani factus est nunc egregie ornatus, ubi collocata est cathedra super quam sedebat B. Petrus dum solemnia ageret. (Maph. Veggius, de Rtbus antiq. memorab. Basilic. S. Pétri, lib. IV, manusc. Vatic.)

2Grimald., Catal. sac. reliquiar. asservat. inArch. Vatic. Il s'appuie sur un passage de Maph. Veggius.

3 Denarii qui dantur portantibus ad altare et reportantibua cathedram sancti Pétri.

4 In cathedra S. Pétri legitur sicut in die natali ejus. Tantum ad Vesperas, ad Matutinum et Laudes canitur : Ecce Sacerdos. Statio ejus in Basilica. Dominus Papa sedere débet in Cathedra ad Missam.

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 303

assistaient aux offices, ce qui arrivait plusieurs fois dans l'année, aux principalees fêtes. Il est visible d'après cela, qu'en notant, comme une rubrique particulière de la fête de la chaire de l'apôtre , que le pape devait être assis sur la chaire à la messe, l'auteur que nous venons de citer a désigné la chaire même que la tradition considérait comme celle de saint Pierre. D'ailleurs, dans tout son livre, lorsqu'il parle du siège ordinaire du pontife, il le désigne toujours sous le nom de siège élevé, et jamais sous celui de chaire. Pierre Manlius, qui appartient à la même époque, dit avoir lu, dans Jean Caballinus, que, durant le siècle précédent, sous Alexandre II, la chaire de saint Pierre avait été respectée par un incendie qui avait consumé les objets environnants1. Nous trouvons aussi, dans un écrivain du xie siècle, Othon de Freissingue, des passages qui font mention d'elle2. On voit, par des récits d'Anastase le Bibliothécaire, relatifs aux ixe et vme siècles3, que le pape élu était d'abord conduit au patriarcat de Latran, où il s'asseyait sur le trône pontifical; que, le dimanche suivant, il se rendait, revêtu du manteau papal et au milieu des chants sacrés, à la basilique vaticane, et que là il prenait place sur Y apostolique et très-sainte chaire de saint Pierre; ce sont les termes employés par Anastase 4. Nous voilà arrivés au vme siècle, c'est-à-dire

i Petrus Manlius, de Consuetudin. et reb. Basil. Vatic.

2 Ott. Frisigens, in Fredericum.

3 Anast., in Vit. Paul. I, Serg. If.

* Apostolica sacratissima Pétri Cathedra. — Lorsque l'é-

a 1 époque où le pape Adrien la fit établir, ainsi que nous l'avons déjà dit, dans l'oratoire consacré au saint dont il portait le nom. Les textes d'Anastase nous font remonter encore plus haut, puisque en parlant de l'usage dont il vient d'être question, iU appelle la coutume ancienne, la coutume blanchie par le temps*. Le catalogue des saintes huiles envoyées par Grégoire le Grand à Théodolinde, reine des Lombards, fait mention de l'huile des lampes qui brûlaient devant la chaire sur la', quelle saint Pierre s'était assis*. Il paraît qu'à celt, époque les fidèles la rencontraient avant d'entrer dans la basilique : elle se trouvait près de la place qu occupe aujourd'hui la Porte Sainte ". Les néophytes revêtus de la robe blanche du baptême, étaient conduits auprès de cette chaire pour la vénérer En rappelant cet usage, dans son apologie pour le pape Symmaque, Ennodius désigne ce monument d une manière fort claire. « On les mène, dit- « iJ, Vres du siège gestatoire de la confession aposlo- « lique et, pendant qu'ils versent avec abondance « des larmes que la joie fait couler, la bonté de « Dieu double les grâces qu'ils ont reçues de lui * » Cette expression, siège gestatoire, caractérise exaction avait eu lieu dans la basilique vaticane. on procédait .m»éd,.tement à l'installation du pontife sur cette cha Te

1 Cana consuetudo.

2 De oleo de sede ubi prius sedit S. Petrus

3 Bonan., Hist. lemp'. Vatic, c. xxm

nLEG2tZVd- geSta,°,ri,ara SeIlara ^toli^ confessionis » thffllll uh(lat0S| efc uber.bug e

flehbus collata Dei bénéficia cumulantur. (Ennod., Apolog., p. 004. iornaci.) l tf '

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 305

tement, comme on le verra bientôt, la forme spéciale et la destination primitive de cette chaire. Ennodius écrivait au commencement du vie siècle. Leive nous fournit un témoignage très-positif d'Optat de Milève. S'adressant à des schismatiques qui se vantaient d'avoir des partisans à Rome, il leur fait cette interpellation : « Qu'on demande à votre Macrobe où il « siège dans cette ville, pourra-t-il répondre : Je « siège sur la chaire de Pierre? » Si cet auteur n'avait rien dit de plus, on pourrait douter qu'il ait parlé, dans ce passage, de la chaire matérielle : comme il ne faisait pas de l'histoire, mais de la polémique, il aurait très-bien pu se servir de cette expression pour signifier seulement la chaire moralement prise, ou l'autorité de saint Pierre, survivant dans ses successeurs, et méconnue par les schismatiques, contre lesquels il argumentait. Mais ce qu'il ajoute ne permet pas cette supposition. « Je ne sais « pas même, dit-il, si Macrobe a seulement vu cette « chaire de ses propres yeux. » Evidemment il a voulu désigner la chaire matérielle, ce qui est d'ailleurs confirmé par tout le reste du même passage, dans lequel il continue d'opposer aux schismatiques les monuments de saint Pierre et de saint Paul *.

* Denique si Macrobio dicatur ubi illic sedeat, numquid potest dicere in cathedra Pétri ? Quam nescio si vel cculis novit, et ad cujus memoriam non accedit, quasi schismaticus contra Apostolum faciens, qui ait: memoriis Sanctorum communicantes. Ecce présentes sunt ibi duorum memoriœ Apostolorum Dicite si ad lias ingredi potuit, aut obtulit illic ubi sanctorum memorias esse constat. (Optât. Milevit., Contr. Parm., lib. II, c. iv.) — Dans le style des premiers chrétiens,

Il est donc certain que cette chaire a été exposée publiquement à la vénération des chrétiens, dans le siècle même où le christianisme a eu la liberté du culte public. Il n'est pas étonnant qu'il n'en soit point fait mention dans les documents de l'époque antérieure : il serait, au contraire, étonnant qu'ils en eussent parlé. Il ne nous reste qu'un petit nombre d'écrits rédigés à Rome pendant les trois premiers siècles : les actes des martyrs ne mêlent guère à leurs récits les particularités monumentales, si ce n'est qu'ils indiquent, et souvent par un seul mot, le lieu du supplice et celui de l'inhumation. Les ouvrages apologétiques et polémiques avaient à faire quelque chose de plus pressé que le soin de tenir note des meubles sacrés, ce qui eût été d'ailleurs une indiscrétion dangereuse, qui eût pu provoquer les perquisitions des païens. Quant aux livres composés à cette époque par les écrivains qui résidaient dans d'autres parties du monde romain, les mêmes observations s'y appliquent, et il est, du reste, extrêmement vraisemblable que leurs auteurs, au moins la plupart, ont ignoré l'existence de ce monument, qui devait être renfermé à Rome dans quelque lieu secret, suivant la coutume des temps de persécution. Ce n'est qu'au ive siècle que d'autres chaires, contemporaines de la chaire de saint Pierre, celle de saint

le mot memoria était employé pour désigner les monuments funèbres des Apôtres ou des martyrs, comme nous l'avons déjà vu dans un passage cité précédemment, relatif à la construction du monument de saint Pierre (construxit mémoriani). Ce terme a pu être ensuite appliqué aussi aux basiliques érigées sur ces tombeaux.

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 307

Jacques à Jérusalem, celle de saint Marc, dans l'église d'Alexandrie, reparaissent sous le soleil et dans l'histoire : les chrétiens s'empressèrent alors de vénérer, dans la lumière de leurs basiliques, les dépôts que leur avaient conservés les cryptes souterraines. Tout nous persuade que la chaire de saint Pierre avait été cachée dans le sanctuaire même de son tombeau. Un manuscrit de la bibliothèque Barberine l, qui l'affirme positivement, a été, on peut le croire, l'écho d'un souvenir traditionnel ou de renseignements consignés dans quelques feuilles des archives romaines, qui se sont ensuite perdues. C'est donc, suivant toute apparence, à l'époque des constructions faites par saint Sylvestre dans la Confession de saint Pierre, que cette Chaire a été offerte à la dévotion publique et libre du peuple qui affluait dans le temple que Constantin venait d'ériger. Sortant du tombeau, elle a pris possession de la grande basilique, elle en a visité successivement, dans le cours des âges, le vestibule, les chapelles, le chœur, pour se fixer enfin à la place radieuse qu'elle occupe aujourd'hui, éclairée d'en haut par l'auréole de la colombe qui plane sur elle, couronnée par les anges, légèrement soutenue par quatre grands docteurs du rit latin et du rit grec, saint Ambroise, saint Augustin, saint Athanase, saint Chrysostome, et suspendue au-dessus d'un autel dédié à la sainte Vierge et à tous les saints papes. Sur leurs trônes célestes, ils gardent sans doute un souvenir de cette chaire, au pied de laquelle ils se sont sanctifiés, si

* Mich. Leonic, not. marins.

quelques images des monuments terrestres vont se réfléchir, comme l'ombre du temps, jusque dans les splendeurs de l'éternité.

^ Depuis plusieurs siècles, les papes ont cessé de s'en servir aux fêtes solennelles. Sa vétusté pouvait faire craindre que cette relique précieuse ne souffrit quelque dommage si l'on eût continué de la déplacer et de l'employer pour des fonctions du culte : le soin de sa conservation l'a rendue désormais immobile. C'est aussi pour cela qu'elle a été revêtue, sous Alexandre VII, d'une enveloppe de bronze. Du reste, tout le monde peut en voir une copie dans une des salles de la sacristie vaticane, et l'on en conserve un fac-similé dans les combles de l'église, près de l'endroit où sont déposés les plans en relief des divers projets qui ont été proposés dans le temple pour l'architecture de la basilique moderne. Torrigi, qui a examiné cette chaire en 1637, et qui en a pris la mesure dans tous les sens, nous en a laissé la description suivante : a Le devant (du siège) est large de quatre palmes et haut de trois et demie; ses côtés en ont un peu plus de deux et demie en largeur; sa hauteur, en y comprenant le dos, est de six palmes. Elle est de bois avec des colonnettes et de petites arches : les colonnettes sont hautes d'une palme et deux onces1, les petites arches de deux palmes et demie ; sur le devant du siège sont ciselés dix-huit sujets en ivoire, exécutés avec une rare perfection, et entremêlés de petits

* L'once, ou la douzième partie de la palme romaine, équivaut à 1 centimètre 8 millimètres.

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 309

ornements en laiton, d'un travail très-délicat. Il y a autour plusieurs figurines d'ivoire en bas-relief. Le dos de la chaise a quatre doigts d'épaisseur*. » Il faut ajouter à cette description que le dos carré est terminé à son sommet par un compartiment triangulaire. Torrigi a omis aussi de noter une autre circonstance plus importante que nous rappellerons tout à l'heure, et il s'est trompé en un point : les ornements qu'il a crus être en laiton sont en or trèspur. Cette particularité, qui a été vérifiée par une commission qu'Alexandre VII a nommée à cet effet, n'est point, comme nous le verrons, indifférente pour l'explication de ce monument.

Les petites sculptures d'ivoire, qui représentent les travaux d'Hercule, prouvent qu'il est d'origine païenne. Abstraction faite de la tradition que nous avons constatée, il n'est pas possible de supposer, avec quelque apparence de raison, que cette chaire romaine ait été fabriquée dans l'intervalle de temps qui s'est écoulé depuis la chute du paganisme au ve siècle, jusqu'à la révolution opérée dans la sculpture vers la fin du moyen âg-e. On ne se fût pas permis de représenter une légende essentiellement mythologique sur un meuble aussi sacré, destiné à figurer près de l'autel pendant les saints mystères. Les monuments religieux de cette période, qui existent à Home en grand nombre, font voir clairement, par leur sévérité chrétienne, que cette fantaisie profane y a été aussi étrangère au caractère de l'art qu'elle eût été opposée aux préoccupations

1 Li sacr. trofei Roman., c. xxi, p. 122.

dominantes : les Sibylles n'ont pu être admises à figurer sur ces monuments que parce qu'elles étaient considérées, suivant l'opinion de plusieurs anciens Pères de l'Église, comme ayant prophétisé le Christ. Nous verrons d'ailleurs que le style des sculptures dont il s'agit dénote une origine bien antérieure à cette période. En remontant plus haut, nous rencontrons l'époque qui est comprise entre le triomphe du Christianisme, sous Constantin, et la chute complète du paganisme. Elle est encore mois favorable à l'hypothèse de l'origine chrétienne de ce monument. Loin d'être disposés à jouer avec de pareils emblèmes, les chrétiens, qui avaient été forcés jusqu'alors de tenir secrets les signes extérieurs de leur foi, s'empressèrent de les multiplier sous diverses formes, sur les monuments publics et privés. Restent donc les trois siècles de persécution. Dans cette période nous trouvons, il est vrai, parmi ]e« peintures des catacombes, une figure allégorique tirée de la mythologie : le Christ, le céleste enchanteur, comme l'appelle Clément d'Alexandrie, y est représenté sous les traits d'Orphée. Toutefois les motifs qui ont fait tolérer cette exception aux règles suivies, ne s'appliquent pas aux sculptures de cette chaire. L'image symbolique d'Orphée était d'une dimension assez grande pour frapper les regards des fidèles qui se réunissaient dans les souterrains sacrés; on leur en expliquait le sens, et ce tableau devenait ainsi, comme toutes les autres peintures qui décoraient ces galeries, une prédication qui parlait aux yeux. Mais de petites figures mythologiques, sculptées dans les parois d'un meuble et qu'on

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 311

pouvait à peine distinguer à deux pas, ne pouvaient remplir le même but. Ces incrustations n'eussent été qu'un caprice sans utilité comme sans convenance, et les premiers chrétiens ne faisaient fléchir leur aversion pour les allégories de la poésie païenne que lorsque de graves raisons les y déterminaient. Dans ces mêmes catacombes qui ont fourni le tableau dont il vient d'être question, on n'a retrouvé aucun emprunt mythologique parmi les petits symboles tracés par les fidèles sur les pierres sépulcrales ; ils sont tous exclusivement chrétiens. Nous sommes donc conduit à penser que ce monument a dû appartenir primitivement à un païen, et qu'on ne doit pas lui assigner une origine postérieure aux premiers siècles de l'ère chrétienne.

Le caractère de ses ornements, envisagés sous un point de vue purement artistique, sert à déterminer, d'une manière plus circonscrite, la période de temps à laquelle ils remontent. Ils sont fort remarquables par la beauté, la délicatesse et le fini du travail qui décèlent une époque où la sculpture était très-florissante. Or, les historiens de fart ont constaté, d'après l'étude comparée des monuments, que la sculpture a subi une dégénération très-prononcée à partir du commencement du me siècle, et comme cette décadence se fait déjà remarquer dans le 11e, ils attribuent en général au siècle d'Auguste les œuvres qui se distinguent par un grand mérite d'exécution.

Une autre particularité permet de resserrer encore en des limites plus étroites l'époque de ce monument. On sait que la mode des sièges gestatoires ou

chaises à porteur a commencé parmi les principaux personnages de Rome, après l'avènement de Claude à l'empire. C'est ce qui a fait dire à Juste Lipse, après avoir examiné à ce sujet les passages des auteurs latins de cette époque : « Au temps d'Auguste « je ne trouve pas la chaise, mais toujours la litière; « au contraire, depuis Claude, très-rarement la lice tièreet presque toujours la chaise1. » Il serait bien difficile de ne pas reconnaître une de ces chaises à porteur, sella gestatoria, dans le meuble dont nous nous occupons en ce moment, puisqu'on y voit de chaque côté des anneaux doubles en fer, par lesquels on devait faire passer les brancards2. Les grands seigneurs romains de cette époque, trèsamis du luxe et de leurs aises, ne manquaient pas de garnir leurs chaises à porteur de riches et moelleux coussins ; elles devaient avoir une dimension qui pût se prêter à cet arrangement. La structure du meuble en question, qui est celle d'un grand et large fauteuil, s'accorde ainsi très-bien avec la dimension clairement indiquée par les anneaux de fer latéraux. Il résulte de ces observations que, selon toute probabilité, son origine n'est pas antérieure au règne de Claude, et qu'elle est postérieure aux

* Non reperio Augusti sevo sellam, semper lecticam; at post Claudium plerumque sellam, rara memoria lectiese. (Just. Lips., Oper. omn. Lugdun., mdcxiii, t. I; Elect., lib. I, cap. xix, p. 612.)

2 Ad usum gestatorise sellse procul dubio affabrô facta cernitur, babens in utroque latere manubria ferrea, hastis portatilibus immittendis apposita. (Pleb., de Ident. Catli., p. 4G.)

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 313

commencements de la prédication évangélique qui ont eu lieu sous le règne de Tibère.

En suivant ces divers indices, on parvient à découvrir quelle a dû être la position sociale de son premier possesseur. Les particularités qui caractérisent en elle une chaise à porteur, et par là même un genre de meuble dont les grands seuls se servaient, son ampleur, sa structure soignée, ses élégants ornements d'ivoire entrelacés de filets d'or, la perfection des sculptures, tout annonce qu'elle n'était pas un meuble ordinaire, mais un siège de distinction, une espèce de chaise curule, appartenant à quelque personnage opulent de la classe aristocratique ou sénatoriale.

Nous venons de recueillir quatre indications distinctes : 1° cette chaire a été originairement une chaise à porteur; 2° le personnage dont elle était la propriété était païen; 3° il faisait partie de la haute société dans la Rome impériale ; 4° le siècle d'Auguste, si l'on en retranche le premier tiers qui précède le règne de Claude, se présente comme étant l'époque à laquelle il est le plus raisonnable de faire remonter ce monument.

Confrontons maintenant ces indices avec des observations qui dérivent d'une autre source. Saint Pierre, arrivé à Rome dans le siècle d'Auguste et sous le règne de Claude, y a reçu l'hospitalité chez le sénateur Pudens , converti par lui au christianisme. C'est là que se sont tenues les premières assemblées des fidèles, c'est là que sa chaire pastorale lui a été fournie. Comme la chaire était une marque d'autorité, il est très-naturel que Pudens ait

tenu à lui procurer à cet effet un meuble distingué. Le gestatoire , dont se servaient l'empereur et les grands, était éminemment un siège d'honneur, et il n'est guère douteux que le sénateur Pudens n'ait possédé un meuble de ce genre , puisqu'il faisait partie de la classe qui avait adopté cette mode à l'exemple du souverain.

Nous avons donc deux séries d'indications : les unes se déduisent des particularités matérielles du monument; les autres résultent des données historiques sur l'époque et la maison où saint Pierre a pris possession d'une chaire dans Rome. Ces deux séries, quoique d'origine diverse et réciproquement indépendantes, s'ajustent l'une à l'autre sur tous les points pour concorder, d'une manière frappante, avec la tradition qui a répété de siècle en siècle que cette chaire antique est celle de saint Pierre.

On demandera sans doute si la légende mythologique, représentée par les sculptures d'ivoire, ne peut pas former une objection légitime contre l'authenticité de ce monument. Assurément il ne serait pas raisonnable de supposer qu'en faisant fabriquer une chaire apostolique, on ait exigé que ses ornements figurassent des sujets profanes ; mais tel n'est point le cas présent, puisqu'il s'agit d'un siège que Pudens aurait pris parmi les meubles qu'il possédait avant sa conversion au christianisme. Il est aisé de concevoir qu'on y ait laissé subsister ces petits enblèmes en faveur du sens allégorique auxquels ils se prêtaient aussi naturellement que cette figure d'Orphée que nous avons rappelée tout à l'heure, et qui avait été tracée sur les murs des catacombes

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 3 I f>

par les premiers chrétiens. Orphée, domptant l«'S animaux par les accords de sa lyre, était une belle allégorie du Christ subjuguant les âmes rebelles par sa doctrine céleste ; de même saint Pierre était le véritable Hercule qui était venu à Rome pour y terrasser l'hydre infernale de l'idolâtrie. C'eût été, je l'avoue, un symbolisme presque imperceptible, à raison de l'exiguïté des figures, et il n'aurait pas eu, comme je l'ai déjà dit, le genre d'utilité qu'avaient les peintures des catacombes. Mais si ce rapprochement allégorique n'explique pas pourquoi l'on aurait choisi tout exprès de pareils emblèmes pour les incruster dans le meuble destiné à être la chaire de l'apôtre, il explique suffisamment pourquoi on a pu les laisser dans un meuble préexistant, pourquoi on n'a pas tenu à briser, sur cette chaire curule du conquérant chrétien de Rome, les figures en quelque sorte prophétiques dont elle se trouvait ornée. Cette explication se présente très-naturellement, supposé que ces premiers chrétiens aient attaché quelque importance à ces ornements : mais, du reste, il est très-possible et même probable qu'ils n'y ont guère pris garde. Il ne faut pas juger de ce qui a du arriver alors d'après ce qui se passe aujourd'hui,lorsqu'on fournit une chaire à un évêque: la chose ne s'est pas faite avec tant d'apprêt. Saint Pierre étant établi chez Pudens, des néophytes s'y sont réunis dans une salle pour l'entendre prêcher et pour recevoir de lui le sceau du baptême. On a choisi sans délai, parmi les meubles de cette maison, qui la veille était encore païenne, un siège d'honneur dont il pût se servir en présidant cette

assemblée religieuse, et il a continué d'en user, sans que ni lui ni ses disciples se soient mis à éplucher les petites figures découpées entre les pieds de cette chaise, tandis qu'il s'agissait de commencer la lutte contre le grand colosse de Rome. Après la mort de l'apôtre, la vénération due à sa mémoire n'aurait pas permis, si la pensée en était venue, de mutiler la chaire sur laquelle il s'était assis, et de proscrire ce qu'il avait toléré.

Quelque supposition que l'on fasse, ces emblèmes ne sauraient donc former une objection solide; car, en matière de critique, et spécialement de critique monumentale, il est de principe que, lorsqu'une difficulté se résout par une explication plausible, elle ne peut ni infirmer les indices qui éclairent les origines d'une chose, ni à plus forte raison prévaloir contre une tradition constante. Combien n'y a-t-il pas de monuments dont on ne conteste point l'authenticité, quoiqu'ils présentent des singularités moins facilement explicables que celles dont nous venons de parler !

Loin de porter atteinte à la tradition, cette particularité sert au contraire à l'appuyer. Si, après quelques siècles, on avait commencé à présenter aux respects publics une fausse chaire de saint Pierre, on n'aurait pas manqué de choisir un meuble exempt de ces images païennes qui pouvaient la rendre suspecte. La présence de pareilles sculptures sur un pareil monument semble donc prouver qu'il n'a pu être vénéré de siècle en siècle, que parce que chaque siècle a trouvé une tradition préexistante qui en garantissait l'authenticité. Ces orne-

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 3ÏT

ments profanes, incrustés dans la première chaire de la chrétienté, ont sans doute embarrassé plus d'un savant du moyen âge qui ne pouvait pas connaître, comme nous, d'après des monuments retrouvés ou étudiés plus tard, l'indulgence des premiers fidèles envers certains emblèmes mythologiques. Mais ce qui a pu être une tentation de doute pour la simplicité de nos aïeux n'est plus, pour les lumières archéologiques des temps modernes, que la confirmation d'une vénérable croyance.

Sous un point de vue simplement archéologique, ce serait déjà chose fort intéressante qu'une chaire, non de marbre ou d'airain, mais de bois, appartenant au ier siècle, qui a subsisté jusqu'à nos jours pour se perpétuer bien au delà, dans un assez bon état de conservation et presque dans son intégrité native. La vénération des reliques a contribué, par l'efficacité propre aux soins qu'elle prescrit, à conférer au siège du premier des Apôtres ce privilège de durée. Mais il faut convenir qu'elle a été singulièrement favorisée à cet égard, puisque les autres chaires apostoliques n'ont point participé à cette prérogative. Elles ont péri par la main ou par la négligence des hommes; celle de saint Pierre seule a été sauvée par quelque chose qui se nomme, je crois, la Providence. Des événements féconds en destructions de tout genre l'ont souvent menacée, comme un incendie qui éclatait autour d'elle : ce ne sont pas les dévastations qui ont manqué à Rome. D'Alaric à Totila, dans l'espace d'environ cent quarante ans, cette ville a été saccagée quatre fois. Un indigne héritier du trône de Constantin finit par se

mettre à la tête des rois barbares pour la dépouiller. La dernière fois que cette souveraineté dégénérée y fit une apparition , au vne siècle , l'aigle impérial , devenu un oiseau pillard, dit adieu à Rome en emportant dans ses serres avilies une foule d'objets précieux, et jusqu'aux tuiles dorées du Panthéon. Au xie siècle, l'empereur Henri IV venait de ravager une partie de la ville connue sous le nom de cité Léonine, qui renfermait la basilique de Saint-Pierre, lorsque l'armée de Robert Guiscard, qui arrivait pour le chasser, dévasta plus complètement encore l'autre partie. Le sac de Rome par les bandes luthériennes du connétable de Bourbon détruisit, dans les églises et dans les sacristies, une foule d'antiquités qui avaient échappé à toutes les déprédations précédentes. A ces époques désastreuses, Rome a vu piller ses trésors sacrés, jeter aux vents des reliques saintes, abattre des colonnes de granit; la fragile planche sur laquelle saint Pierre s'est assis a traversé tant de siècles et tant de destructions comme un emblème perpétuel de l'indéfectibilité de la foi l ! On pourrait lui appliquer ces mots : Tu marcheras sur Vaspic et le basilic, et lu fouleras aux pieds le lion et le dragon, auxquels faisaient allusion les animaux symboliques sculptés sur les gradins de l'antique chaire en marbre dont se servaient les papes dans la basilique de Latran.

La vieille basilique vaticane possédait aussi depuis son origine un autre monument plein d'in-

1 Non de marmoreo, ast seterno e fragmine texta, Durât in œternum firma cathedra diem.

(Andr. Morianus, lib. II, épigr. m.)

BASILIQUES CONSTAN I 1N1KNNES. 319

térêt. Il se composait de ces colonnes que Constantin avait fait poser devant la Confession de Saint- Pierre. Quelques auteurs ont cru qu'elles venaient d'un monument païen de la Grèce, d'autres du fameux temple de Diane à Éphèse. Mais, suivant l'opinion la plus accréditée, leur véritable origine est celle qui leur est assignée par une ancienne tradition qu'Alpharani a recueillie en ces termes : « Le « très-pieux empereur Constantin, ayant fait venir « du temple de Salomon douze très-belles colonnes « vitinéennes en marbre de Paros, les plaça devant « l'autel majeur et autour, pour qu'elles formassent « le sanctuaire d. » Des translations de ce genre n'étaient pas chose nouvelle. Les empereurs se plaisaient à décorer la ville impériale avec des monuments de divers pays. Les obélisques de l'Egypte sont encore très-nombreux à Rome. Sylla employa, dans la réédification du temple de Jupiter Capitolin, des colonnes enlevées au temple de Jupiter Olympien à Athènes. Il était au moins aussi naturel que Constantin fît prendre parmi les débris du temple qui avait préfiguré l'Eglise chrétienne quelques colonnes pour les ériger dans la plus grande basilique de la chrétienté, et pour marquer ainsi que l'Evangile avait recueilli la succession de l'ancienne loi. La qualité du marbre dont elles sont composées, leur forme, leur élégance, ne sauraient, donner lieu à une objection contre l'origine qui leur est attri-

* Ante altare majus Gonstantinus imperator piissimus duodecim columnas Vitineas è Paiïo marmore elegantissimas à Salomonis templo vectas, quse altari circumirent, ac sanctuariam constituèrent, posuit. (De altar. veter. Basilic, cap. m.)

buée, aux yeux même de ceux qui croiraient y reconnaître avec certitude le style grec. On sait que ce genre d'architecture s'est produit parmi les constructions faites par Hérode Antipas, dans le temple de Jérusalem, quelques années avant la prédication du Sauveur. Flavien Josèphe, parlant des colonnes qui soutenaient les portiques, dit expressément qu'elles avaient des chapiteaux sculptés d'ordre corinthien * et qu'elles étaient d'une merveilleuse beauté. Il ajoute qu'au-dessus de celles qu'Hérode avait fait placer à l'entrée du temple étaient représentés des ceps de vigne, genre d'ornement qui cadre précisément avec celui des colonnes dont nous nous occupons. Si la tradition qui leur est relative n'avait pas eu originairement un fondement réel, il serait assez difficile de concevoir comment elle aurait pu s'établir : cette transformation imaginaire de colonnes d'un temple grec et païen en colonnes hébraïques consacrées au culte du vrai Dieu n'offrirait pas ces points de transition par lesquels l'imagination du peuple passe graduellement de la réalité qu'elle altère à la fiction qui lui plaît. Cette tradition renferme une particularité qui la confirme. Depuis un temps immémorial, une de ces colonnes est signalée comme étant celle près de laquelle se tenait habituellement le Sauveur lorsqu'il priait dans le temple de Jérusalem, ou lorsqu'il y annonçait le royaume de Dieu; l'inscription qu'elle porte exprime cette ancienne opinion 2. D'où a pu

* Kiovoxpavuv aÙTOt; xarà tov Ko;£v6iov Tftwvov È7;cÇ£t5^aau.Evuv fX'j- <pxïç, etc. (Antiq. jui., lib. XV, c. xi, n. 5.) 2 Hœc est iha columna in quâ Dominus noster Jésus Chris-

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 321

venir cette idée, et pourquoi s'est-elle attachée exclusivement à l'une de ces colonnes plutôt qu'à une autre, si elle ne remonte pas à quelque souvenir conservé traditionnellement parmi les chrétiens de Jérusalem des trois premiers siècles, qui est venu, à l'époque de la transplantation de ce monument, se greffer sur la souche des traditions romaines? Si cette tradition n'est pas certaine, n'est-ce rien du moins, pour la piété, de pouvoir penser, en s'appuyant sur une autorité respectable, que ce marbre a été consacré par le contact du Verbe incarné ? Un simple peut-être aurait lui-même son prix. Dans les choses de Dieu et du cœur, il y a quelquefois des probabilités adorables. Les prédicateurs de la parole évangélique doivent s'approcher avec une dévotion particulière du monument qui, suivant une pieuse croyance, a répercuté les sons de la voix du Fils de l'homme lorsqu'il prêchait dans le temple. Cette colonne, conservée sous un grillage de fer, se trouve aujourd'hui près de la chapelle de la Madone de Pitié. La plupart des autres sont restées dans les environs du maître-autel, mais elles ne sont plus situées comme autrefois et elles ne reposent plus sur le pavé de la Basilique. On les a placées à une certaine hauteur parmi les monuments qui garnis-

tus appodiatus, dum populo prsedicabat et Deo Patri preces effïmdebat, adhrerendo stabat, quse una cum aliis undecim bis circumstantibus de Salomonis templo in triumphum hujus Basilicse hic locata fuit, dremones expellit, ab immundisspiritibus vexatos liberos reddit, et multa miracula quotidiè facit: per RR. Patrem et DD. Cardinalem de Ursinis ornata anno mccccxxxviii.

sent les quatre angles formés par le croisement de la grande nef et de la nef transversale : ces débris du premier temple où l'apôtre ait annoncé la résurrection du Christ, sont fixés à perpétuité près de son tombeau.

Le troisième monument de l'ancienne basilique Yaticane que je veux signaler en ce moment à l'attention du lecteur est cette statue de saint Pierre en bronze dont tous les fidèles, en visitant l'église, vont baiser le pied, visiblement usé par les embrassements de tant de siècles. Il existe une autre statue du même apôtre, en marbre, qui est conservée dans l'église souterraine1, elle porte cette inscription : Très-antique statue de saint Pierre, prince des apôtres, laquelle était placée entre les colonnes du portique de l'ancienne basilique au-dessus des portes d'airain-. Elle est d'une plus haute antiquité que celle de bronze. Celle-ci était pourtant déjà fort vieille. Quelques auteurs ont pensé qu'elle avait été donnée par Constantin ou par quelqu'un de ses successeurs. Mais presque tous les antiquaires romains croient qu'elle a été érigée au ve siècle, par ordre de saint Léon, en actions de grâces de la délivrance de Rome, menacée par Attila, et qu'on a fait fondre la statue

1 Duse suntin Vaticano templo sedentis Pétri Apostoli imagines, altéra senea, quae ad revelationem omnium mortalium haud procul arâ maximâ posita est; altéra vetustior marmorea in templi crvptis... (Veter. Pat., Nova collect. ab Ang. Maï, Biblioth. Vat. preefect., t. V.)

2 Sancti Pétri Apostolorum Principis statua marmorea antiquissima, quse erat inter columnas veteris Basilicse supra valvas aeneas.

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 323

de Jupiter Capitolin pour la transformer en statue de saint Pierre. Ce dernier point est admis par les deux ou trois écrivains qui lui assignent une origine beaucoup moins ancienne1. Le mot Liment qui a été fixé à l'endroit où nous le v^yon aujourd'hui, et qui avait occupé précédemment d'auue places, était un des principaux monuments de l'ancienne basilique, où il était déjà entouré de la vénération universelle. Maphaeus Veggius, qui a vécu sous le pontificat de Martin V, fournit à cet égard un passage remarquable : « Ce lieu, dit-il en parlant de « l'ancien oratoire de Saint-Martin, était l'objet « d'une très-grande dévotion, surtout parce qu'il « renfermait l'image de saint Pierre en airain, qui « a été transportée postérieurement dans un autre « oratoire, celui des saints Processus et Martinien. .< A l'exception lu maître-autel, il n'y avait pas, « dans toute la basilique, un endroit qui attirât un « plus grand concours de peuple2. » Un autre écrivain l'appelle « la très-antique statue de saint Pierre « en airain, qui a été autrefois celle de Jupiter Ca-

1 Ces auteurs (Ugellius, de Epist. Portuens., t. I; Fratres Sammarthani, in Galliâ Christ., t. II) ont cru que cette transformation avait été faite par un cardinal qui vivait sous le pape Calixte III. Ils ont été induits en erreur par les armoiries de ce cardinal, qui se trouvaient sur le piédestal de cette statue. Mais cela prouvait seulement qu'il lui avait donné un nouveau piédestal; car un écrivain antérieur, Maphaeus Veggius, dont nous citons plus bas le texte, en parle comme d'une statue déjà ancienne à l'époque où il écrivait.

2 Neque in totâ Basilicâ, post altare majus, ullus locus erat, ad quem major fieret concursus populorum. (De reb. antiq. memorab. Basil. S. Pétri, lib. IV.)

pitolin1. » Un vieux manuscrit qui renferme une instruction pour les pèlerins, rend aussi témoignage de son antiquité, en désignant divers oratoires où elle avait été située anciennement2. L'empereur iconoclaste Léon l'Isaurien écrit au pape Grégoire II, dans le vme siècle : « J'enverrai à Rome et je brisece rai l'image de saint Pierre. » Le pape lui répondit : « Si vous faites partir des émissaires pour k abattre l'image de saint Pierre, écoutez bien : « nous vous protestons que nous sommes innocents « du sang qu'ils verseront ; il retombera de tout son « poids sur votre tête 3. » Le pape et l'empereur parlent d'un monument qui devait être universellement connu, puisqu'ils le désignent sous le nom d'Image de saint Pierre par excellence, sans spécification, sans addition, de même qu'aujourd'hui, en disant simplement Y Église de Saint-Pierre, nous sommes sûrs d'être compris, sans avoir besoin d'indiquer quel est l'endroit de la ville où elle est située. Ce monument ne pouvait donc être que cette même statue qui, d'après les passages cités tout à l'heure,

1 ^Eneum pervetus simulacrum D. Petricolitur, cùm Capitolini olira Jovis fuisset. (Merc. Italie, cit. par Torrigi : DelC antiche statue di bronzo, etc.; in Append. Dei sacr. Iroph. Rom., p. 152.)

2 Statua senea S. Pétri, quee extat sub organo, fuit olim in monasterio S. Martini ad Ferratam retrù Basilicam, in quo fuit educatus S. Léo IV, et indè translata fuit in sacellum SS. Processi et Martianini. (Inst.pro peregrin. Torrig., ibid.)

3 Quod si quospiam miseris ad evertendam imaginera sancti Pétri, vide, protestamur tibi, innocentes suraus à sanguine quem fusuri sunt : verùm in cervices tuas et in caput tuum ista recident. (Epist. Greg. II.)

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 325

était non-seulement très-ancienne, mais encore l'objet spécial de la dévotion des peuples, et dont les pèlerins avaient porté le renom dans tous les pays de la chrétienté. D'un autre côté, la célébrité dont nous voyons, par les paroles de l'empereur et du pape, qu'elle jouissait dans les commencements du vme siècle, les menaces de l'empereur qui s'attaquait particulièrement à elle, parce qu'en la brisant il eût frappé le culte des images des saints dans son objet le plus révéré ; l'attachement du peuple romain, disposé à répandre son sang pour la défendre, tout cela indique évidemment qu'elle était déjà en possession d'une vénération traditionnelle que Je temps avait enracinée. Dans l'âge précédent, Ennodius, rappelant la refonte des statues en bronze de l'ancienne Rome qui avaient servi au culte des idolâtres, parle de la transformation de celle de l'ancien Maître du tonnerre, comme d'un fait contemporain1. Il écrivait environ quarante ans après le règne de saint Léon, qui est l'époque à laquelle remonte, suivant l'opinion commune, la statue de saint Pierre, formée avec la matière du monument de Jupiter. Des raisons spéciales provoquaient à cette époque l'érection d'un monument en l'honneur du prince des apôtres, fondateur de l'église romaine.

1 Ecce jam, Ghristo propitio, ad novas fornaces siraulacra redierunt. Ecce jam de obsoletâ superstitione usus vester accipit quod lsetetur, dùm de Veteri Tonante nova meritô vascula prseparantur. (Ennod. Ticinens. Episc. Oper. , p. 543 , in Apolog.) Ennodius parle ici, non des monuments païens en général, mais spécialement de ceux qui étaient à Rome, puisque, dans ce passage, il s'adresse uniquement aux habitants de cette ville.

i. iO

Saint Léon attribuait particulièrement à son intercession l'appui que Rome avait reçu du ciel contre la fureur des rois barbares. Nous voyons par un sermon de ce pape qu'une fête avait été établie b cette occasion, et qu'elle se célébrait à un jour très rapproché de la fête même de saint Pierre. Les chroniques nous apprennent qu'on croyait généralement qu'Attila avait vu, pendant que saint Léon lui parlait, une apparition de l'apôtre sous la forme d'un vieillard dont la physionomie auguste et le geste menaçant l'avaient intimidé. La statue érigée à saint Pierre n'était donc pas un monument ordinaire, mais un mémorial de la délivrance et de la reconnaissance de Rome. Ceci nous explique pourquoi elle n'a pas tardé à effacer en quelque sorte l'autre statue, quoique celle-ci eût l'avantage d'être plus ancienne : ce genre de mérite, qui ajoute, nomme cela est naturel, à la vénération populaire, a pâli devant l'origine éclatante du plus jeune de ces monuments.

Il est aisé de reconnaître, d'après ce qui précède, la source d'une erreur qui semblerait avoir été adoptée par quelques auteurs, s'il fallait prendre à la lettre une locution très-susceptible d'un autre sens1. Quoi qu'il en soit, les souvenirs du Jupiter

1 Contarini, dans ses Antiquités romaines, se sert de cette expression : Che prima era la statua di Giove Capitolino. Lucius Faunus (de Antiquitatibus Urbis) dit aussi : Quam nonnulli voiunt Jovis Capitolini fuisse. Mais cette expression peut trèsbien signifier que le bronze de l'ancienne statue avait été converti en statue de saint Pierre ; car Torrigi emploiô les mêmes termes, quoiqu'il établisse positivement la refonte. (Trof. Rom., p. 155.)

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 327

Capitolin, se trouvant liés dans la tradition avec les souvenirs originaires du monument chrétien, ces écrivains ont pu croire que celui-ci était identiquement la statue païenne, non-seulement quant à sa matière, mais aussi quant à sa forme. Ils n'avaient pas remarqué le passage d'Ennodius, cité plus haut, et ils ne possédaient pas, d'ailleurs, en fait de critique monumentale, les données qui ont été recueillies postérieurement. Le caractère, la pose, l'attitude de la statue de saint Pierre, sont positivement en contradiction avec ce qu'on sait de celle de Jupiter Capitolin. D'un autre côté, la tête de l'apôtre ressemble à la description que Nicéphore- en a donnée, d'après des portraits traditionnels qui existaient de son temps. Torrigi, qui fait cette remarque, aurait pu y joindre un rapprochement encore plus décisif : c'est que la tête de saint Pierre, dans sa statue d'airain de la basilique Yaticane, reproduit le même type qu'on observe dans son portrait faisant partie de la mosaïque de Sainte-Marie-Majeure, qui a été exécutée par ordre de Sixte III, prédécesseur immédiat de saint Léon. Du reste, si une statue du paganisme était devenue tout simplement une statue chrétienne, cela serait peu convenable sans doute sous le point de vue de l'art, mais non sous le point de vue moral. Quel mal y aurait-il eu, théologiquement parlant, à christianiser des sculptures païennes, en leur donnant des attributs évangéliques, comme on a christianisé des monuments d'architecture païenne, en y arborant les signes de la vraie religion? En quoi la statue du maître de l'Olympe, élevée à l'honneur d'être celle du prince des apôtres,

serait-elle plus blâmable que le panthéon de tous les dieux, devenu, par une idée sublime, l'église de tous les saints? Mais le fait est qu'il ne reste de Jupiter que son antique bronze, qui a passé par la flamme pour être jeté dans un moule chrétien : image assez juste des opérations de la grâce, qui s'empare des matériaux que lui fournit le vieil homme, y détruit, par le feu de l'amour divin, l'empreinte du péché, et les fait renaître sous une forme presque divine.

Ce monument est une œuvre tout à fait à part, singulièrement significative par les idées et les souvenirs dont ce bronze est, pour ainsi dire , tout pénétré . La statue de Jupiter, qui tonnait au Capitole, était éminemment l'emblème de la puissance de Rome guerrière, qui n'avait soumis le monde qu'en le fondroyant : la statue du Pêcheur, qui a été élevé à la suprématie religieuse après une parole de foi et d'amour, représente bien le pouvoir de cette Rome spirituelle, dont l'empire repose sur les croyances et l'adhésion du cœur. A la toge triomphale de l'ancienne statue a été substituée la robe apostolique : les clefs ont remplacé le javelot, et au lieu de la main qui lançait la foudre, il y a une main qui s'étend pour bénir. D'un autre côté, la civilisation des peuples qui ont détruit la puissance de Rome guerrière se rattache aussi, d'une manière très-directe, aux circonstances qui ont fait ériger ce monument : la majesté du pape saint Léon, triomphant d'Attila, a été le présage et le commencement de l'ascendant que la papauté devait exercer sur ces populations farouches pour les faire tomber au pied

BASILIQUES C0NSTANT1NIENNES. 1321)

de la croix. Ainsi donc l'idée du monde romain, dans lequel la société antique s'était résumée, l'idée du monde barbare, qui est devenu la société moderne, l'idée enfin de la régénération chrétienne de l'un et de l'autre sont incorporées dans cette statue. Elle tient à l'un de ces souvenirs par sa matière, à l'autre par son origine, au troisième par sa forme. On se rappelle aussi, en la regardant, qu'elle a étt'; respectée par Totila, vénérée par Bélisaire, que le front de Charlemagne s'est incliné sous cette main qui vous bénit, que ce pied a été baisé par des pèlerins, rois ou pauvres, venus de toutes les régions, dans tous les costumes de la terre. La piété elle-* même se laisserait aisément distraire devant ce monument par mille et mille pensées, si elle ne sentait qu'un petit mouvement du cœur, en union à cette parole de saint Pierre : Seigneur, vous savez que je vous aime ! est plus grand que tous ces souvenirs, et plus immortel que l'histoire. Rappelons-nous cette belle inscription grecque, qui se trouvait sur l'ancien piédestal doré de cette statue, dans l'oratoire où elle avait été placée primitivement : Regardez en moi le Verbe Dieu, la pierre divinement sculptée en or, sur laquelle je me tiens maintenant sans vaciller l.

Réunissons maintenant par la pensée, comme ils sont réunis dans un même lieu, les trois objets que

1 TON 0EON AOrON 0EAC0E XPÏCÎÎ THN ©EOrAÏIlTON DETPAN EN H BEBHKfiS OT KAONOYMAI.— Cette inscription, qui s'était perdue avec le piédestal, a été retrouvée par Mabillon dans un manuscrit de la bibliothèque d'Ensiiden, et consignée dans ses Analectes, t. IV, inscription 80. — Les dernier" mo*c fout allusion à la marche vacillante de saint Pierre sur les fluts.

nous venons de considérer séparément, la chaire de saint Pierre, les colonnes de la confession, l'antique statue d'airain. Nous avons vu la signification particulière de chacun d'eux pris à part : remarquons maintenant celle qui résulte de leur ensemble. S'il était vrai que les colonnes eussent appartenu originairement à un temple païen de l'Hellénie ou de l'Asie Mineure, et qu'elles fussent, sous ce rapport, un monument du même genre que la statue de Jupiter qui a fourni les matériaux de celle de saint Pierre, la chaire de l'apôtre, au milieu de ces deux débris du Paganisme oriental et occidental, sanctifiés par le Christianisme, fournirait déjà un emblème superbe. Mais sa signification offre encore plus de grandeur et de beauté, si l'on s'attache à l'antique tradition suivant laquelle ces mêmes colonnes ont été léguées à l'église chrétienne par le temple de Jérusalem, tradition très-respectable et très-accréditée, ce qui suffit au moins pour donner aux choses leur caractère symbolique. Qu'y avait-il dans l'ancien monde? le peuple des adorateurs du vrai Dieu, et le peuple de la gentilité. Le Christianisme a recueilli l'héritage du Judaïsme, et plusieurs des parties de la loi mosaïque sont entrées dans la constitution de l'Eglise. Il a purifié la gentilité, et l'a transformée en nation sainte : par ce moyen, il a fait de ces deux peuples un seul peuple : fecit utraque unam. Ce grand fait divin n'est-il pas bien admirablement représenté par cette chaire, base de l'unité chrétienne, ayant près d'elle des colonnes du temple qui fut autrefois le centre du vrai culte, et une statue de Jupiter Capitolin, qui fut le point culmi-

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 331

nant du paganisme, dissoute et purifiée par le feu, et transformée en statue évangélique? Ces symboles sont d'autant plus beaux, qu'ils ne sont pas le résultat artificiel d'une conception préexistante, qu'ils n'ont eu pour auteur que cette force d'attraction religieuse, qui a constamment tendu à incorporer aux monuments de Rome chrétienne des monuments de divers pays et de divers ordres, et qui produit, par leur rapprochement, des combinaisons si surprenantes et si pleines de grandes pensées : artiste divin qui ne reçoit ses inspirations que de la Providence. L'ensemble des différents ordres d'objets que contenait l'ancienne basilique , et dont une grande partie se trouve aujourd'hui placée dans la basilique souterraine, donne à l'église de Saint-Pierre un caractère qui lui est exclusivement propre. C'est la seule église qui offre une série de monuments correspondant à toute la durée de l'ère chrétienne. Depuis la prédication de l'Evangile, cent ans, cinquante ans même ne se sont jamais écoulés sans avoir laissé en cet endroit quelques œuvres intéressantes de métal ou de pierre, comme des alluvions précieuses apportées par le flot de chaque siècle. Je ne puis ici qu'indiquer d'une manière abrégée ces diverses couches de monuments encore subsistantes, en nommant seulement quelques-uns d'entre eux pour chaque époque. Si cette énumération paraît trop aride, on voudra bien me pardonner de m'être exposé à cet inconvénient, pour signaler, non par une allégation vague, mais par quelques détails positifs, un des faits les plus remarquables que présente l'histoire monumentale.

Pour les trois premiers siècles, il suffit de rappeler d'abord la chaire et le tombeau de saint Pierre, et les sépulcres de ses onze premiers successeurs, qui ont été enterrés dans la même crypte, excepté saint Clément, qui avait été exilé dans la Chersonèse, où il est mort, et saint Alexandre, dont le corps, recueilli immédiatement après son martyre par une dame romaine, a été inhumé par elle dans une propriété qu'elle possédait sur la voie Nomentane. Quelques autres papes du 11e et du me siècle ont eu leur sépulture au Vatican. Dans une fouille faite de nos jours, on a revu une partie de ces vieux ossements, comme nous l'avons déjà dit. On a retrouvé aussi, sous le pavé de l'ancienne Basilique constantinienne, des monuments sépulcraux qui renfermaient les signes du martyre. L'un de ces tombeaux avait une forme singulière : il était recouvert d'un toit à deux plans inclinés, formé de tuiles en terre cuite, ce qui le faisait ressembler à une petite maison. Nous voyons encore, dans les souterrains du Vatican, une pierre que les païens avaient appelée la pierre scélérate, et que les chrétiens nommèrent la pierre sainte. L'inscription suivante avertit de l'usage qui en avait été fait : Sur cette pierre les corps de beaucoup de saitits martyrs ont été mis en pièces l .

Le iv° siècle, qui a vu naître la Basilique constantinienne, a laissé à Saint-Pierre des monuments nombreux. L'église souterraine conserve une partie

1 Super isto lapide multa corpora sanctoi'um martyrio csesa sunt.

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 333

des constructions et du pavé de l'ancien édifice, ainsi que différents objets contemporains de sa fondation; d'autres ont été placés, comme nous l'avons déjà remarqué, dans l'église moderne. Outre les monuments de pierre ou de marbre, il y a, dans le trésor de cette église, la petite croix que l'impératrice Hélène avait donnée à Constantin, pour qu'il la portât sur sa poitrine dans les batailles. La fin du même siècle avait légué à cette basilique une pierre sur laquelle était écrite une lettre des empereurs Gratien, Yalentinien et Théodose au consul Eucher. Dans le corridor semi-circulaire de 3 grottes vaticanes, on voit encore un fragment de la lettre impériale qui est relative à la conservation des biens de cette église, dont la majesté est perpétuelle l .

La statue en bronze de saint Pierre, et le lieu où fut enseveli le grand pape qui arrêta la marche d'Attila, marquent le passage de saint Léon et du ve siècle.

On trouve, au vie, deux inscriptions tumulaires, relatant des permissions d'être inhumé dans cette basilique, accordées, l'une par le pape Hormisdas2, l'autre par Jean III3. Sous le rapport religieux, elles servent à constater qu'il fallait une autorisation

1 Majestate pei-petuâ certum est esse venerabilem. Cette lettre est de l'an 381.

2 Flaviano Maximo V. C. coss. concessum locum Petro Romae ex tribuno voluptatis et conjugi ejus Joanne Papa Hormisda et Transaniundo praep. Basil. Beati Pétri.

3 Locus Marcelli sub reg. sextse concessum sibi et posteris ejus a Beatissimo Papa Joanne qui vixit ann. pi. min. lxviii Dep. p. Basilii, V. G., ann. xxn, ind. xi, undecimo kal. januarii.

spéciale du souverain pontife pour y avoir une tombe ; sous le rapport civil , une d'elles nous montre que l'ancienne organisation de l'administration romaine s'était perpétuée jusque dans ses parties les moins appropriées à ce siècle de désastres, puisqu'on retrouve le titre de tribun des plaisirs, des jeux publics, dans le cours espace de temps qui sépare la seconde occupation de Rome par Totila, des premières incursions des Lombards sous ses murs. En lisant les sermons du pape saint Grégoire, on s'étonne quelquefois de certaines expressions qu'il emploie pour engager ses auditeurs à ne pas fixer leurs espérances sur la terre, comme s'il eût parlé à un peuple heureux. Mais le monde a toujours de quoi éblouir , par quelque endroit, les yeux qui pleurent, et la vieille passion des Romains pour les spectacles, purgés, il est vrai, des scandales païens, s'agitait toute vive parmi les ruines de Rome.

Le commencement du vne siècle a pour monument la tombe de ce même pape, qui, s'il n'était pas un des grands saints de l'Eglise, resterait toujours un des plus grands hommes que la Providence ait fait surgir à l'entrée du moyen âge. Le sépulcre de saint Grégoire avait été d'abord placé sous le portique de l'ancien temple, puis transféré dans l'intérieur par Grégoire IV au ixe siècle , puis enfin déposé, après la construction de la nouvelle basilique, sous l'autel de la chapelle grégorienne. A cette dernière époque, la conque de granit oriental noir et blanc, qui avait été faite vraisemblablement sous Grégoire IV, a reparu, et, parmi les reliques

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 335

du saint, moitié ossements, moitié poussière, on a retrouvé quelques débris de la châsse en bois dans laquelle elles avaient été primitivement renfermées. Une épitaphe en vers, qui n'est pas tout à fait aussi vieille que cette châsse, mais qui est pourtant trèsancienne, puisqu'elle est citée par Jean le Diacre, avait emprunté aux souvenirs du Capitole une figure hardie, pour caractériser les conquêtes évangéliques de saint Grégoire et la gloire céleste qu'elles lui ont méritée.

« Tu t'es dévoué pour accroître, en les offrant au « Seigneur, les prospérités de ton troupeau : Consul « de Dieu, à toi maintenant le triomphe *. »

L'inscription du vieux tombeau du pape Boniface IV n'a pas manqué de célébrer la régénération chrétienne d'un monument fameux du Paganisme, que nous admirons encore aujourd'hui, le Panthéon. « Du temps de Phocas, y est-il dit, le pontife, « jetant les yeux sur un temple de Rome qui avait « été dédié à tous les démons, le purifia, et le con- « sacra à tous les saints2. » En transformant ce monument de l'enfer en une espèce de portique du paradis, la piété de ce pape réalisa dans le monde des esprits ce que le génie de Michel-Ang-e a exécuté

' Hiclabor, hoc studium, hfec tibi cura, hoc pastor agehas, Ut Domino offerres plurima lucra gregis, Hisque Dei consul factus lsetare triumphis.

(Rapp. par Jean le Diacre, Vie de S. Grég.^ liv. IV.) 2 Tempore qui Phocse cernens templum fore Romae Delubra cunctorum fuerant quo dsemoniorum, Hoc expurgavit, sanctis cunctisque dicavit.

(Rapp. oar Pierre Manlius.)

dans le monde des corps, lorsqu'il a tracé le plan de la coupole de Saint-Pierre : architecte d'une œuvre inteil'gible, le pontife avait déjà porté le Panthéon dans les cicux.

Après avoir salué, dans le même siècle, la tombe de Léon II, nous arrivons à celui de Charlemagne. La sacristie vaticane garde une tunique de Léon III1, qui a probablement figuré le jour où le roi franc a été couronné empereur dans cette basilique. Elle est de soie bleue, avec des broderies d'or, des inscriptions grecques et des figures représentant, entre autres, la cène eucharistique, où le Sauveur cache son humanité même sous le voile d'un mystère, et dévoile sa divinité par un miracle d'amour.

Deux monuments lapidaires du même temps sont aujourd'hui placés sous le portique de Saint-Pierre. Lorsqu'en le visitant pour la première fois on a entrevu qu'il renferme de longues inscriptions du vme siècle , et qu'on s'est empressé de lire ces feuilles testamentaires d'une grande époque, on éprouve une agréable surprise en voyant qu'un siècle si guerrier, si retentissant, a légué à ce portique deux pages pleines de suavité, une donation d'un bois d'oliviers, faite par le pape Grégoire II, pour l'entretien des lampes autour du tombeau de l'apôtre, et une élégie de Charlemagne sur la mort du pape Adrien Ier, son ami1. Cette pieuse et tendre

1 Donavit aliam restera habentem tabulas chrysoclavas très, et historiam dominiez passions legentem : hoc est corpus meum, etc. Sic hodie logitur litteris gracis cum imagine Christi communicantis apostolos, cum aliis historiis acupictis. (Grimald. apud Torrig., Grott. Vatic, p. 485.)

1 Si Alcuin est l'auteur de ces vers, ils ont été faits du

BASILIQUES C0NSTANT1NIENNES. 337

poésie du redoutable chef des Francs , incrustée parmi les marbres d'un vestibule par lequel passent tous les peuples, y a pris possession d'une publicité immortelle, dont n'ont pas joui les monuments de ses victoires. Les douces paroles suivantes méritaient bien cette consécration.

« J'ai écrit ces vers, moi Charles, en pleurant « après mon père : oui , mon père , mon doux « amour, ces vers sont mes gémissements sur ta « perte.

« Toi, souviens-toi toujours de moi, comme mon « âme te suit toujours : réside avec le Christ dans « le bienheureux royaume des cieux.

« Le clergé et le peuple t'ont chéri d'une grande « affection ; bon pasteur, tu n'étais pour tous qu'un « seul amour.

« Illustre ami, je mêle ensemble nos noms et nos « titres, Hadrien, Charles, moi roi, et- toi père1. »

En me laissant entraîner à citer d'abord les vers de Charlemagne, je n'ai point oublié la prose de Grégoire II, que l'ordre chronologique m'offrait en premier lieu. Comme il s'agit, dans cette pièce, d'une cession de propriété, elle rentre, sous ce rap-

moins au nom de Charlemagne, et acceptés par lui comme expression de ses propres sentiments.

1 Posf patrem lacrymans Carolus hsec carmina scripsi : Tu mihi dulcis amor, te mode plango, Pater. Tu memor esto mei : sequitur te mens mea semper,

Gum Chiïsto teneas régna beata poli.

Te clerus, populus magno dilexit amore,

Omnibus unus amor, optime preesul, eras. Nomina jungo simul titulis, clarissime, nostra : Hadrianus Carolus, rex ego tuque pater.

port, dans la classe des actes du notoriat. Les mots de débiteur, de payement, de biens reçus et rendus, de recouvrements.de domaines, figurent dans cet acte; il se termine par une liste des fonds de terre, dont il fixe la destination. Mais remarquez, ce qui du reste se retrouve dans beaucoup d'autres pièces analogues rédigées par )e moyen âge, comment la foi et l'instinct poétique de cette époque ont transformé presque en hymne tout ce protocole de notaire. Quoiqu'il s'agisse d'une donation faite à des tombeaux, le pape en fait une vraie donation entre-vifs, car il s'adresse à saint Pierre et à saint Paul, comme s'ils eussent assisté à la rédaction du contrat, et qu'ils eussent dû y apposer leur signature. Il y entremêle un tendre souvenir de sa mère, pour le reporter aussitôt sur une autre mère, l'Eglise romaine, dont il a, dans son enfance, sucé le lait et mangé le pain1. Il parle avec humilité du chétif présent qu'il fait, mais il en parle aussi avec majesté2, parce qu'il l'offre à un cercueil immortel, et qu'il sent que quelques lampes sont, après tout, une assez grande chose, lorsqu'on les destine à rester allumées jusqu'à ce que le soleil s'obscurcisse, la veille de la résurrection des morts. C'est avec ces idées qu'il faut lire cette pièce si remarquable dans sa simplicité.

1 Ab uberibus matris meœ divinœ potentise gratiâ prote gente intrà gremium Eccleske vestrœ aluistis.

2 Quotiens laudi vestrae usibus servitui-aquœdam licet parva conquirimus, vestra vobis reddimus, non nostra largimur. bervandum sine aliquâ refragatione constitue).. . immutilata permanere.

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 339

Par cette bulle, Grégoire II n'a fait qu'assurer des fonds spéciaux pour la conservation d'un usage qui était déjà très-ancien. La coutume d'allumer des lampes près des tombeaux est un de ces usages, non point païens par eux-mêmes , non existant chez les païens, que le Christianisme adopta, en les dégag-eant de toute superstition. Cet éclairage, qui était à la fois un emblème de la lumière divine et une marque de respect , devait être particulièrement utile auprès des sépulcres des martyrs, où les premiers fidèles se réunissaient souvent pour prier1. On doit croire que, dès cette époque, on a entretenu habituellement des lampes dans la grotte sépulcrale de saint Pierre, non-seulement à raison de la vénération spéciale dont elle était l'objet, mais encore parce qu'elle était très-fréquemment visitée. Dans un des vieux tableaux du vestibule de la Basilique constantinienne, qui représente le moment où le corps de saint Pierre fut retiré des catacombes, on voit, indépendamment d'une torche portée par un des assistants, trois lampes suspendues et fixées sous un petit baldaquin. Les monuments du ive siècle montrent la généralité de cet usage par rapport aux tombeaux des martyrs. La liste des dons que Constantin fit à la Basilique vaticane énumère les fonds de terre qu'il assigna, dans diverses provinces de l'empire, pour l'entretien du luminaire de cette église2 : il y en avait quelques-uns, notamment en Asie et en Egypte, qui étaient spécialement

* V. Act. Martyr., passim.

2 Anast. Bibl. in S. Sylv.

destinés à. fournir l'huile et les parfums. Saint Grégoire Ier parle!, dans une de ses lettres, de vases ornés de couronnes, de dauphins et de lis, dont on continuait de se servir à cet effet. A l'époque de Grégoire II, des provinces, où se trouvaient situés des biens de l'église de saint Pierre, avaient été enlevées par les barbares à l'empire romain : le mauvais vouloir de l'empereur iconoclaste Léon l'Isaurien , et l'irritation de la cour de Byzance contre Grégoire II , qui devenait souverain de Rome par la force des choses avec le consentement du sénat et du peuple, rendaient au moins trèsprécaires les revenus des dotations enclavées dans les provinces qui restaient soumises au sceptre impérial. Il paraît même, par quelques mots de l'acte précédemment cité, que divers particuliers avaient profité du bouleversement de l'Italie pour usurper les fonds de terre dont il exigea la restitution. Ce fut donc pour suppléer en partie aux anciennes ressources que Grégoire II rendit tranquillement, au milieu des ruines de l'Italie et de Rome, sa gracieuse bulle des oliviers. Les arbres qu'il a bénits, en les destinant à cet usag-e, n'ont pas trahi leurs fonctions. Les lampes brûlent toujours autour du tombeau de saint Pierre; elles y continuent cette pieuse tradition de flambeaux symboliques, qui remonte jusqu'à ceux que les premiers chrétiens de Rome ont allumés à cette même place. Il est beau que la perpétuité, qui éclate de tant de manières dans cette basilique, ait été marquée aussi, à travers tant de vicissitudes et de tempêtes, jusque dans ces frêles lumières qu'un souffle

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 341

pourait éteindre : familiarisés avec ce spectacle, nous ne remarquons pas assez que c'est une chose rare en ce monde qu'une illumination de dix-huit siècles.

Une superbe conque de porphyre, servant aujourd'hui de fonts baptismaux, fut le cercueil d'Othon II, au xe siècle. Dans la mosaïque qui faisait partie de ce monument, saint Pierre est représenté avec les trois clefs. Non loin du mausolée impérial, on avait placé, à la même époque, le corps de saint Alexis, qui mourut pauvre et inconnu dans la maison de son père. Une autre tombe semblait être le lien des cercueils du monarque et du mendiant. C'était celle du pape Grégoire V, qui était de la famille des Othons, et dont l'épitaphe dit que chaque samedi il donnait des vêtements à douze pauvres, en mémoire des douze apôtres *.

Dans le xie siècle, le pape Léon IX fut inhumé sous l'autel de saint Grégoire : un vieux tableau, que l'on voit dans les grottes vaticanes, représente l'autel dont il s'était servi lui-même. Nous rencontrons, auprès de son cercueil, un de ces souvenirs intéressants et trop peu connus qui dorment dans beaucoup de monuments de l'ancienne basilique, à côté desquels la plupart des visiteurs passent avec indifférence : Léon IX, se sentant près de mourir, se fit transporter dans l'église de Saint-Pierre, et là, sur le bord de la tombe qui l'attendait, il tint un discours sur la résurrection des morts. Il dit à cette

Pauperibus dives per singula sabbata vestes Divisit, numéro cautus apostolico.

tombe : « Tu vas te refermer sur moi, mais Dieu te « rouvrira; » et il s'y coucha, comme un voyageur va passer une nuit dans la chambre d'une hôtellerie, après avoir annoncé, en fermant la porte, qu'il en sortira vers l'aube du jour.

Un monument qui se rapporte à la fois au xie siècle et au commencement du xir3 est la table de marbre qui contient un fragment de la donation que la comtesse Mathilde fit de ses biens au Saint- Siège, sous Grégoire VII, et qu'elle renouvela sous Pascal II. Pour faire', en quelque sorte, le pendant de cet accroissement temporel du Saint-Siège, le même xne siècle nous montre l'urne de granit rouge où sont renfermées les cendres d'Adrien IV, Breakspeare, le seul pape qu'ait produit l'Angleterre, qui mendia son pain dans sa première jeunesse, augmenta, pendant son pontificat, le patrimoine de saint Pierre, et se retrouva, en mourant, dans la pauvreté de son enfance, puisqu'il dut léguer sa mère, qui vivait encore, à la charité de l'église de Cantorbéry.

Il reste un fragment de la mosaïque exécutée par ordre d'Innocent III, dans l'abside de la basilique ; elle est reproduite, à fresque, sur la voûte, dans l'hémicycle de l'église souterraine. Ce tableau représente le Christ dans son état de victime et son état de gloire. Dans la partie supérieure est le Christ glorieux, assis sur un trône d'où sortent les quatre fleuves du paradis terrestre, emblèmes des quatre évangélistes. Dans la partie inférieure, le Sauveur est figuré parmi agneau ayant sur la tête une croix, et devant lui un calice dans lequel tombe le .sang

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 343

qui jaillit du sein de la céleste victime. Il pourrait sembler, d'après cela, que, pour bien saisir cette composition, il faudrait que les regards allassent de la partie inférieure à la partie supérieure, les souffrances du Seigneur ayant précédé sa glorification. Mais on peut aussi la prendre dans l'autre sens, si l'on considère le haut du tableau comme représentant la gloire dont le Verbe divin jouit de toute éternité, et qui a précédé son abaissement miséricordieux dans le temps. Le Christ glorieux est placé entre saint Pierre et saint Paul, tournés vers lui : le premier tient un papier sur lequel est écrite sa profession de foi : Vous êtes le Christ, fils de Dieu. Un attribut semblable, sauf l'inscription, est donné au second : on y lit ces mots de saint Paul : Le Christ est ma vie; paroles qui expriment bien aussi, pour le remarquer en passant, l'âme du grand pontife qui a fait exécuter ce monument. Quelques palmes sont ici l'emblème spécial, non du martyre, mais de la sainteté, conformément à cette inscription biblique : le juste fleurira comme une palme. Ces deux saints, qui régnent dans le ciel, correspondent particulièrement au Christ glorieux. Le Christ, dans l'état de victime, a près de lui, à droite et à gauche, deux figures qui lui correspondent aussi, comme faisant partie de l'Église qui milite et qui souffre sur la terre; l'une est Innocent 111, l'autre est l'Église romaine, représentée par une femme qui porte un étendard. Des cerfs buvant l'eau qui sort du trône du Christ, des agneaux qui sont censés partis de deux villes, de Jérusalem et de Bethléem, complètent le symbolisme de ce ta-

bleau. Ces derniers traits appartiennent aux emblèmes adoptés par la peinture religieuse, à une époque fort ancienne, puisqu'on les retrouve déjà la plupart dans une mosaïque de Sainte-Marie- Majeure, faite au ve siècle. Le tableau dont nous venons de parler rentre dans ce genre de peinture qui combine les faits visibles et historiques avec les symboles du monde invisible : genre profondément chrétien, dérivant de ce mot de saint Paul : « Nous « connaissons en partie, et en partie nous prophé- « tisons1. » Les divers éléments que ce système de composition associe et harmonise n'y sont pas assujettis aux exigences de la chronologie, ni à celles de la topographie : la règle de l'unité de temps et de lieu qui convient à certains genres de tableaux, comme à certains genres de poésie, fléchit ici devant une plus haute unité, laquelle consiste à reproduire, comme la peinture peut le faire, la liaison des choses, des lieux et des temps dans le plan divin du Christianisme.

Le commencement du xive siècle nous offre deux monuments, qui se trouvent placés presque en regard l'un de l'autre, sous le portique de l'église : la superbe bulle de Boniface VIII, pour l'institution du Jubilé, et la mosaïque de la Navicella par Giotto, laquelle, suivant d'Agincourt, fixe l'époque où s'est opérée la restauration de ce genre de peinture. Ce tableau, qui représente la barque où sont les apôtres, menacée par les vagues furieuses, et saint Pierre prêt à s'enfoncer dans la mer si la parole et

1 Ejiit. i aux Corinth., c. xm, v. 9.

BASILIQUES C0NSTANTIN1ENNES. 345

la main du Christ ne le soutenaient, a concouru avec l'ouverture du premier jubilé, et il a dû produire un grand effet sur les pèlerins des diverses nations chrétiennes qui vinrent alors à Rome. Quelles idées ont déterminé cet artiste célèbre, ou le cardinal Gaetano Stefaneschi qui lui avait demandé ce tableau, à choisir ce sujet pour le placer à l'entrée du quadriportique de l'ancien temple? A défaut de renseignements particuliers, on conçoit que les basiliques chrétiennes, ayant la forme d'une nef, d'un vaisseau, la barque et la basilique de saint Pierre sont éminemment l'emblème l'une de l'autre, comme elles sont toutes deux la figure de l'Église. Mais, outre cette corrélation, le souvenir de cette barque de Pierre, tourmentée par les vents et les flots sans être submergée, eut bientôt un à-propos plus direct et plus spécial que l'auteur du tableau ne l'avait prévu : l'apparition de ce symbole sur le portique de la plus grande basilique de la chrétienté, au commencement du xive siècle, fut comme un présage des troubles qu'allait amener le schisme d'Occident. Comme dans le tableau, le Sauveur continua d'être présent à son Eglise, au milieu de la tempête : le fondement de l'unité, la soumission à celui qui serait reconnu pour légitime successeur de saint Pierre, demeura intact, rien ne prévalut contre ce principe qui prévalait contre tout, et en y adhérant, les âmes droites conservèrent, dans le tumulte des questions de fait, la paix de la foi et de la charité, pareilles à ce jeune homme qui est assis dans un coin de cette mosaïque, et qui pêche tranquillement à la ligne dans les flots troublés.

En rentrant dans la basilique souterraine, pour continuer d'en parcourir les nefs et avec elles tous les âges chrétiens, on s'arrête avec intérêt, au xve siècle, devant là pierre qui couvre les restes de Charlotte, reine de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie. Cette fille infortunée de Jean III de Lusignan, chassée de ses Etats et réduite à la misère, fut accueillie à Rome par le pape Sixte IV avec tant de magnificence et de bonté, qu'elle déclara que les forces lui manquaient pour exprimer sa reconnaissance. Ce pape a fait placer son portrait dans une des salles de l'hospice du Saint-Esprit où il existe encore. En 1610, le sépulcre de la reine de Jérusalem fut ouvert, par suite des derniers travaux pour l'achèvement de la nouvelle basilique. Des morceaux de sa robe de soie noire, et quelques ornements dorés mêlés à la poussière : c'est tout ce qui restait de sa royauté et de ses malheurs *. Son monument funèbre repose actuellement à l'ombre d'un autel près duquel se trouve le fragment de la donation de la comtesse Mathilde dont nous avons parlé plus haut. Le testament de la princesse qui donna ses biens au Saint-Siège, et la tombe de celle qui, après avoir perdu les siens, reçut du Saint-Siège toutes les consolations de l'hospitalité, sont à côté l'un de l'autre, comme pour nous rappeler un fait dont l'histoire fournit plusieurs exemples. La papauté a souvent payé à de royales infortunes les

< Repertse fuerunt qusedam frusta vestium ex serico nigro, et fibuke qusedam inauratae, et quoddam ornamentum inauratum, etc. (Grimaldi, mannscript.)

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 347

intérêts des dons qu'une munificence royale lui avait faits.

Les sculptures qui restent du mausolée de Paul II, monuments de la même époque, semblent se rapporter à une conception artistique très-belle. Le commencement et la fin des temps sont figurés par Adam et Eve, et par le jugement dernier : mais qu'y a-t-il entre le commencement et la fin? Trois choses, représentées par trois statues : la Foi, assise, tenant la croix et le calice; l'Espérance, sous les traits d'une jeune fille, les mains jointes, les yeux au ciel, avec des joyaux et des perles qui pendent à son cou; la Charité, assise, avec un enfant dans ses bras, et une flamme ardente sur sa poitrine : en présence de Dieu et de la mort, voilà tout ce qui est digne d'être vu entre le commencement et la fin des temps.

A partir du xvie siècle, où fut construite la nouvelle basilique, il serait inutile de poursuivre cette énumération. Des monuments de cette dernière période, statues, mosaïques, sépulcres, sont en vue de tous côtés, le long- des murs et dans les chapelles. Arrivés aux sépultures des papes modernes, et reportant de là nos regards sur celles de leurs prédécesseurs, nous pouvons remarquer en passant les diverses évolutions, si l'on me permet ce mot, qu'a faites cette longue procession de tombeaux, en venant se ranger, de siècle en siècle, autour de celui de l'Apôtre. A l'origine, les papes furent inhumés, autour de lui, dans la même crypte ; puis un certain nombre eurent leur sépulture dans d'autres souterrains, et surtout dans les grandes catacombes de

la voie Appienne, particulièrement à l'époque où elles leur servaient de retraite pendant leur vie. Après la fondation des basiliques constantiniennes, on continua pendant quelque temps de déposer leurs restes dans diverses catacombes : saint Léon est le premier qui ait eu son tombeau sous le portique de la Basilique vaticane. Beaucoup de ses successeurs vinrent l'y rejoindre, si bien que cette partie de l'édifice fut appelée le portique des pontifes. Mais, au bout de quelques siècles, les rangs étaient pressés, et l'usage s'était introduit de placer des monuments funèbres dans l'intérieur des basiliques. Les tombeaux de la plupart des papes se sont depuis lors rapprochés successivement de la confession de saint Pierre, qui avait été leur premier gîte. Nous voyons enfin, tout, à côté d'elle, au bas de l'escalier par lequel on y descend, le monument funèbre de Pie VI, le premier pape qui soit mort dans le martyre de l'exil et de la captivité, depuis la construction de la nouvelle basilique. Cette primauté justifie la place privilégiée que sa tombe a obtenue, sur les dalles mêmes qui recouvrent les ossements des papes martyrs du 11e et du ier siècle.

Cette revue partielle, où j'ai laissé de côté la plus grande partie des objets qui auraient pu y figurer, suffit néanmoins pour me faire absoudre de toute exagération, lorsque je dis qu'il n'existe aucun édifice renfermant une série continue de monuments qui puisse être comparée à celle que renferme la grande basilique de Rome. On peut amonceler dans un musée des œuvres de diverses époques, comme

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 349

on entasse dans un bazar des produits de divers pays; mais ce rassemblement factice est bien loin d'offrir le caractère qui se trouve dans une réunion de monuments qui sont venus d'eux-mêmes se poser successivement dans un même lieu, où une force morale les a constamment attirés. Presque tous ceux que nous voyons à Saint-Pierre y ont été placés originairement pour y rester à perpétuité ; ils y ont été mis à cause du tombeau de l'Apôtre. En venant s'y ranger, chacun à son tour, ils se sont trouvés associés, par une même intention fondamentale, à ceux qui les y avaient précédés et à ceux qui devaient les suivre. De même que des pèlerins qui visitent une vieille église y laissent, avant de lui dire adieu, leur bâton, leur chapelet, ou quelque autre pieux présent, chacun de ces dixhuit siècles, en saluant la tombe de celui sur lequel Jésus-Christ a fondé son Eglise, y a déposé, pèlerin centenaire, son offrande monumentale, d'antiques instruments du martyre, ou des colonnes de temples païens, ou des tombeaux de papes, de rois et de pauvres, des lettres, des élégies d'empereurs, des mosaïques, des statues. Produits par une même pensée de vénération qui se perpétue en tous, qui les a moralement unis dans le temps, comme elle les a physiquement réunis dans le même lieu, ces monuments divers forment, pour ainsi dire, un seul monument, un second tombeau toujours grandissant, qui enveloppe le tombeau primitif. La masse de bronze dont Constantin fit entourer le cercueil de saint Pierre est une barrière moins majestueuse que cette enceinte où tous les siècles chrétiens,

rangés autour de lui, semblent y faire la garde poui commander le respect à ceux même auxquels la piété ne l'inspirerait pas.

Avant de quitter l'ancienne Basilique vaticane, nous remarquerons, dans le développement archi tectural du monument de Saint-Pierre, quatre épo ques correspondant aux quatre principales époques de l'histoire même du Christianisme. A l'origine, il n'est qu'un oratoire souterrain; sous Constantin, l'oratoire s'exhausse en une basilique à cent colonnes, qui fait briller le signe de la rédemption sur son fronton triangulaire et azuré ; dans le siècle de Charlemagne, il monte encore, il s'adjoint un clocher qui surpasse tous les autres par sa beauté ou par sa hauteur1 ; enfin, au xvi8 siècle, au moment où tant de vieilles églises catholiques, arrachées du sein de l'unité religieuse, sont matériellement mutilées et moralement détruites, le temple central, magnifique emblème de cette unité, s'affermit dans ce bouleversement même, se creuse des fondements plus profonds, et, se couronnant d'une immense coupole, y fait monter sa Croix à une hauteur où elle n'était point encore parvenue, comme, en une saison de tempêtes, un grand vaisseau, ferme sur ses ancres, place le plus haut qu'il peut le fanal qui doit rallier les navires que les vents ont dispersés.

La Basilique constantinienne ne tarda pas à avoir

* Fecit etiam (Léo IV) in ecclesiâ Sancti Pétri ipsum campanile. (Anast., in Léon. IV.) — Talem turrim campanariam oui ni uni primam in orbe terrarum fuisse. (Biond., cit. par Bonan., Hisi. templ. Valic.)

BASILIQUES C0NSTANTINIEN1SIES. 351

une sœur digne d'elle, et située, comme elle, tout près du Tibre. Le temple du Vatican venait de s'élever, lorsque ce fleuve, déjà heureux, disent les poésies de cette époque, de réfléchir à son entrée dans Rome cette belle et sainte image dans ses eaux, vit paraître sur ses bords, à sa sortie de la ville, une autre basilique sur le tombeau de saint Paul. La situation de ces deux temples a donné lieu a ces deux anciens distiques, rapportés par Gruter et par Baronius :

« Pierre, le portier céleste, a fixé sa demeure sa- « crée aux portes de Rome : disons donc que ce lieu « est l'image du ciel. De l'autre côté, les remparts « de la ville sont protégés par le portique de Paul : « Rome est entre deux, donc Dieu est là *. »

La basilique primitive de Saint-Paul, sous Constantin, avait été construite avec une grande précipitation. Vers la fin du même siècle, les empereurs Valentinien II, Théodose et Arcadius écrivirent une lettre à Salluste, préfet de Rome, pour lui donner Tordre de réédifier cette église sur un plan à la fois plus beau et plus vaste. L'architecture de la nouvelle basilique, avec ses cinq nefs soutenues par une forêt de colonnes, fut en grande partie semblable à celle de Saint-Pierre. Il y avait toutefois deux différences très-notables. La basilique du Vatican n'avait qu'une nef transversale, celle de Saint-Pierre en avait deux; dans la seconde de ces églises, les co-

1 Janitor ante fores fixit sacraria Petrus;

Quis neget lias arces instar et esse poli l Parte aliâ Pauli circumdant atria mûris : Hos inter Roma est, hic sedet ergo Deus.

lonnes soutenaient des arcades ; dans la première, il n'y avait d'une colonne à l'auti-e que des architraves. La réédification de la basilique de Saint- Paul, commencée par Théodose, fut achevée par Honorius, ainsi que l'indiquait cette inscription, placée dans le contour de l'arc triomphal de la principale nef :

Theodosius cœpit, perfecit Honorius aulam Doctoris mundi sacratam corpore Pauli.

Les siècles accumulèrent aussi sous les voûtes de Saint -Paul une foule de dépôts précieux. Cette église possédait un monument incomparable en son genre : je veux parler de sa galerie de portraits des papes. Il y avait sur ses murs trois séries distinctes de ces portraits. La série inférieure avait été exécutée sous le pape Nicolas III, au xme siècle. Celle qui se trouvait sur le mur septentrional était l'ouvrage d'artistes peu instruits, à en juger par les inexactitudes historiques qui s'y faisaient remarquer. Mais sur le mur méridional, et au-dessus de la corniche, se déroulait une autre série digne du plus haut intérêt soit pour le soin avec lequel elle avait été travaillée, soit à raison de sa haute antiquité. On lit dans le bibliothécaire Anastase que le pape saint Symmaque, qui vivait à la fin du ve siècle et au commencement du vie, orna de peintures la basilique de Saint-Paul1. D'après la fameuse lettre du pape Adrien Ier à Charlemagne, eaint Léon le

* Confessionem (Basil. S. Pauli) picturà ornavit. (Anast. Biblioth. in Symmach.)

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 353

Grand y avait déjà fait exécuter des travaux du même genre, qu'on avait conservés avec soin *. Les conjectures que ces renseignements autorisent, et qui permettent de reporter jusqu'au ve siècle l'origine de cette galerie, sont appuyées par un rapprochement qui leur donne le plus haut degré de vraisemblance. Près du mur où se trouvait cette série de tableaux, une grande arcade offrait une mosaïque, dont l'époque n'est pas douteuse, car on y lisait les noms de saint Léon et de Placidie Auguste2. Or, d'après les opinions réunies de savants et d'artistes, la galerie des papes est du même style, et doit appartenir au même temps 3.

Cette collection de portraits des papes, composée

1 Magis autem in Basilicâ sancti Pauli Apostoli arcum ibidem majorem faciens, et musivo depingens (Léo Papa), Salvatorem Dominum nostrum J. C, sed viginti quatuor Seniores nomine suo versibus decoravit, et à tune usque hactenus fideliter à nobis veneratur. — 11 n'est pas étonnant qu'Adrien Ier, en parlant des peintures dont saint Léon avait orné l'église Saint-Paul, ne fasse aucune allusion aux portraits des papes. Sa lettre à Gharlemagne roule sur le culte des images, et elle n'a dû alléguer que des faits relatifs à ce culte. Adrien n'aurait pu mettre en avant, sans restriction, une galerie de portraits des papes antérieurs à saint Léon, puisqu'il aurait dû faire une exception pour le pape Libère, qui n'a pas été déclaré saint, et dont, par conséquent, le portrait ne pouvait être classé parmi les objets d'un culte religieux.

2 Placidise pia mens operis decus omne paterni

Gaudet pontificis studio splendere Leonis.

3 Stylus est idem ac stylus musivi arcus triumphalis eidem parieti proximi in navi medianâ in quo adhuc leguntur no' mina Leonis Magni et Placidise Augustse opus id perfici jubentium. (Biancb., in Prolcgom., Anastas. Bibliotb., t. II.)

de trois séries , et continuée par Benoît XIV et Pie VII, ne renfermait pas, en grande partie du moins, des tableaux de fantaisie. Une foule de médailles, de monnaies, de peintures, de sculptures sépulcrales, ont perpétué les effigies des pontifes, à partir du xme siècle, c'est-à-dire de l'époque à laquelle appartient la série faite pour Nicolas III. Plusieurs des mêmes moyens, quoique moins multipliés, ont servi pour l'époque antérieure, en remontant jusqu'à la série exécutée sous saint Léon ou saint Symmaque. On sait, entre autres choses, que les traits d'un certain nombre de papes avaient été reproduits par des mosaïques contemporaines. Plusieurs d'entre elles ont dû périr, mais il y en a qui ont survécu jusqu'à nos jours. Le portrait d'Innocent II se trouve à Sainte-Marie du Tibre, ceux de Grégoire IV à Saint-Marc, de Pascal Ier à Sainte- Praxède et à Sainte-Cécile, de Léon III dans ce qui reste de son Triclinium, près de Saint-Jean de Latran. Anastase parle du portrait de Jean VII, qui existait de son temps dans plusieurs ég-lises de Rome. Ceux de Jean IV et d'Honorius Ier ont été conservés par les mosaïques de Saint-Venant en Latran, et de Sainte-Agnès sur la voie Nomentane. Jean le Diacre rapporte dans la vie de saint Grég-oire le Grand que ce pape avait fait placer son portrait dans son couvent, et qu'il y avait joint un distique qui suggérait aux religieux des pensées salutaires, lorsqu'ils portaient leurs regards sur ce tableau1. La

* Gregorius dùm adhuc viveret, suam similitudinem depingi salubriter voluit, in quâ possit, a suis monachis, non

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 355

mosaïque de l'église des Saints-Cosme et Damien, qui appartient aussi au vie siècle, nous offre l'effigie de Félix IV, fondateur de cette église. Mais ne conservait-on pas aussi des portraits des anciens papes, lorsque saint Symmaque ou saint Léon commencèrent leur galerie ? Une circonstance singulière fournit à cet égard un indice qui n'est pas à dédaigner. Dans une galerie du même genre, placée par Nicolas III dans la basilique Vaticane, l'artiste, après avoir représenté avec la tonsure ecclésiastique les pc~3s antérieurs à saint Sylvestre, avait donné à celui-ci et à ses successeurs ces grandes tiares dont l'usage n'a pourtant été adopté que plusieurs siècles après1. Le pape Libère seul avait la tête découverte, mais entourée de ce signe carré qui était ordinairement employé, à quelques exceptions près, pour marquer que la personne dont on faisait le portrait était vivante 2.

Il est donc à présumer que cet artiste n'avait fait cette exception à l'anachronisme dans lequel il était tombé, que parce qu'il avait eu sous les yeux

pro elationis 'gloriâ sed cognitœ distinctionis cautelâ frequentius intueri, ubi hujusmodi disticon ipse dictavit:

Christe potens Domine nostri largitor honoris,

Indultum officium solitâ pietate guberna.

(Joau. Diac, in Vitâ sancti Gregor., lib. IV.)

1 Biancb. Prolegom., Anastasii Biblioth., Ibid.

2 Quanquam enim vitâ functis id genus ornamenti adbibitum nonnunquàm fuisse paulô post demonstrabo, id tamen contigit usurpatumque rare est; contra verù iis qui in vitâ essent totam ejus ritûs rationem accommodatam fuisse Joannis Diaconi et sexcentis imaginum testimoniis confirmari potest. (Giamp., Veter. monim.)

quelque portrait original du pape Libère, ou du moins une vieille copie de ce portrait. Ce pape est-il le seul de cette ancienne époque dont on ait tenu à conserver la physionomie? cela n'est guère croyable, car rien ne le recommandait d'une manière spéciale à cette distinction. Est-il vraisemblable que la Rome chrétienne du iv9 siècle ne s'était donné aucun portrait du pape saint Sylvestre, par exemple, qui avait présidé à la construction de ses basiliques? Est-ce que les chrétiens des siècles de persécution n'avaient pas tenu à conserver les traits aumo'us de plusieurs de ces grands papes qui conduisaient l'Eglise au martyre? L'art de la peinture et de la sculpture, le goût des portraits étaient fort répandus. Les chrétiens comptaient parmi eux un certain nombre d'artistes, comme le prouvent les monuments des catacombes. Ils avaient donc toute facilité à cet égard, et les motifs de respect et d'affection ne leur manquaient pas non plus. Dans tous les cas, il existait d'anciens portraits de saint Pierre et de saint Paul que l'Eglise de Rome considérait comme authentiques. Saint Sylvestre les fit voir à Constantin, et il parait que ce sont les mêmes qui ont été reproduits, à peine cent ans après, dans la mosaïque de l'arc triomphal de Sainte-Marie-Majeure, sous Sixte III, et qui subsistent encore aujourd'hui. La description que Nicéphore nous a transmise de la physionomie des deux apôtres de Rome s'adapte très-bien à ces portraits : « Saint Pierre n'était pas « gros, mais plutôt d'une taille un peu élancée; « son visage était pâle et blanc, ses cheveux et sa « barbe, épais et crépus ; ses yeux noirs étaient

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 357

« comme parsemés de sang- ; les sourcils presque « arrachés, le nez long-, non aquilin, mais un peu « écrasé. Saint Paul était d'une stature petite, con- « tractée et un peu courbée ; il avait la face blanche, « portant les traces d'un âge avancé, la tête médio- « cre, le regard beau, avec les sourcils tournés en « dehors, le nez grand, recourbé gracieusement, la « barbe épaisse et assez longue *.. » Depuis le ,xive siècle, plusieurs peintres et sculpteurs se sont malheureusement écartés du type ancien, en représentant saint Pierre chauve, et saint Pierre avec une chevelure épaisse. Ne doit-on pas aussi regretter qu'on ait souvent nég'lig'é cette particularité marquée par Nicéphore, que les yeux de saint Pierre étaient comme parsemés de sang-, car il avait beaucoup pleuré. Quoique cet auteur ait écrit à une époque bien postérieure à celle de saint Sylvestre, la concordance de ces détails avec les antiques images conservées dans l'Occident prouve que les églises d'Orient vénéraient les mêmes portraits traditionnels, qui existaient à Rome dès les premiers âges du christianisme. Au 11e siècle, Lucien, dans un de ses dialogues, parle ironiquement de ce m Galiléen « qui avait le nez aquilin, le front chauve, et qui « était monté au troisième ciel, où il avait appris « des choses merveilleuses2. » Eut-il pu s'exprimer ainsi, s'il n'eût pas existé dès cette époque un

* Niceph., H'ist. Eccl., lib. II, c. xxxvn.

» raXiXa'.o; évÉtw*/[sv, àva^aXavria.:, swîpbivo;, i; toitcv oùpavôv àepoëarr'ffa; , y.v.i rà KâXXtffra sxusjjLxfajicù;. (Lucian.. in Philopatr., n. 12. Bipont., t. IX, p. 249.)

portrait authentique de saint Paul1? Eusèbe dit l'avoir vu, ainsi que celui de saint Pierre; et il ajoute qu'il est en effet vraisemblable que les premiers chrétiens, imitant sous ce rapport, autant que possible, les usages des gentils, avaient eu soin de conserver les traits de ceux qui leur avaient fait tant de bien 2. A commencer par celui du premier pape,labasilique de Saint-Paul contenait donc, suivant les conjectures les mieux fondées, au moins quelques vrais portraits de papes antérieurs au ve siècle, et depuis cette époque, une collection de portraits dont la ressemblance n'était pas seulement probable, pour beaucoup d'entre eux. Un pareil monument était respectable à bien des titres : l'érudition, la chronologie ont été éclairées par les indications et les dates inscrites à côté de chaque figure ; il a fourni des types précieux aux peintres et aux sculpteurs; l'histoire de l'art y a trouvé un sujet d'études. La foi et la piété catholique contemplaient avec un sentiment filial cette longue galerie de leurs plus vénérables portraits de famille, et la philosophie sociale aimait à méditer, sous les voûtes imposantes de Saint-Paul, sur le grand fait dont elles offraient une représentation si vive. On avait là sous les yeux cette dynastie unique en son genre, dont

1 Les auteurs qui ont prétendu que ce dialogue est d'un écrivain antérieur à Lucien ont allégué, pour motiver leur opinion, que celui-ci, ayant vécu dans le 11e siècle, n'a pas pu décrire la physionomie de saint Paul, dont il n'avait pas été le contemporain. Cette raison, comme on voit, n'est pas concluante.

2 Euseb., Ilist. EccU, lib. VII, c. xvm.

BASTLIQUES C0NSTANTIN1ENNES. 350

tous les membres, depuis tant de siècles, sont intervenus si puissamment dans les destinées de l'ordre moral de l'humanité, et qui, à travers des vicissitudes de tout genre, ont si bien conservé les mêmes traditions fondamentales de gouvernement, qu'on les dirait issus d'un même esprit, qui s'est transmis chez eux par une sorte de génération spirituelle, comme le sang se transmet par la naissance dans les dynasties politiques. Que de réflexions suggère le tableau de cette souveraineté plus féconde, toute proportion gardée, en hommes supérieurs, qu'aucun pouvoir électif, et plus stable qu'aucun pouvoir héréditaire ! Dans un siècle où tant de gouvernements chancellent et tombent, l'image de la fixité et de la perpétuité religieuse semble grandir en majesté.

Ce monument à jamais regrettable a péri, en majeure partie, dans l'incendie qui a consumé de nos jour cette basilique de quatorze siècles : la plupart des autres monuments qu'elle renfermait sont tombés avec elle. Leur collection formait plusieurs classes analogues en général à celles que présentait la collection de la basilique Vaticane : toutefois l'église de Saint-Paul possédait un plus grand nombre d'inscriptions antiques. Beaucoup de ces inscriptions sont incrustées dans les murs du cloître, ouvrage du xnr9 siècle. Le long de ces corridors gothiques, dont l'architecture est à la fois si sévère et si gracieuse, giseni aujourd'hui, tristement amoncelés, des monuments ou des débris de monuments, qu'on a sauvés de l'incendie, et qui attendent une autre place.

Les trois basiliques Constantiniennes, dont nou.' venons de parler, ont péri successivement. Quelques

années avant que celle de Latran eût été la proie des flammes, dans les commencements du xive siècle, le grand poëte catholique, Dante, avait rappelé sa gloire en quelques vers, qui sont comme la dernière couronne que le pieux respect des siècles ait posée sur le front de l'église épiscopale consacrée par saint Sylvestre : dans un des chants de son Paradis, pour donner une idée de l'étonnement qu'il éprouve en passant des ombres de la terre aux célestes réalités, il prend ce terme de comparaison : « Si les barbares venus de cette plage que chaque « jour la grande ourse couvre en tournant avec son « fils qu'elle suit avec amour, restaient stupéfaits « à l'aspect de Rome et de ses hauts monuments, « alors que Latran s'élevait au-dessus de toutes les « choses mortelles, de quelle stupeur ne devais-je « pas être saisi, moi qui étais venu de l'humain au « divin, du temps à l'éternité l. »

Immédiatement après la destruction de cette basi lique, Pétrarque en fit l'oraison funèbre dans une lettre à Clément V. L'ancienne basilique Vaticane a eu aussi son panégyrique au moment où commen-

i Se i barbari venendo da tal plaga

Cbe ciascun giorno d' Elice si cuopra, Rotante col suo figlio, ond' ell1 è vaga,

Veggendo Roma e l'ardua su1 opra Stupefacensi, quando Laterano Aile cose mortali andù di sopra ;

Io, che aldivino dall' umano,

Ail' eterno dal tempo era venuto,

E di Fiorenza in popol giusto e sano,

Di che stupor doveva esser compiuto!

(Puradiso, caut. xxxr, v. 31 )

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. §01

çait la démolition. Maffaeus Veggius a écrit son livre sur cette église, soit comme un plaidoyer pour faire renoncer a l'idée de la détruire, soit comme un tableau destiné à en léguer la description à la postérité, à peu près comme on fait le portrait d'un personnage qui va mourir. « Elle m'a paru, dit-il, « avoir un caractère si majestueux et une telle « richesse de grandes choses qui frappent de tous « côtés les regards, qu'on peut dire qu'il ne s'est « rien passé de beau et de célèbre à Rome, dont « cette basilique ne puisse revendiquer la gloire, « soit par son autorité, soit par son lieu même. En « écrivant son histoire, on croit qu'on écrit celle de « Rome !. » L'éloge funèbre de la basilique de Saint-Paul est la magnifique bulle de Léon XII pour sa reconstruction, qui est déjà effectuée en partie. Le spectacle qu'elle offre actuellement est des plus pittoresques. L'extrémité inférieure de l'église, du côté de la grande porte, laisse voir les traces toutes vives de l'incendie : dans le corps de l'édifice, les jeunes colonnes sont placées, mais sans toit, sans voûte, comme des ossements qui attendraient ce qui doit former leur jointure. Le sanctuaire, la nef transversale, l'abside, qui forment la tête de l'église, sont déjà ressuscites sous les formes les plus splendides. Avec elles sa vie spirituelle est

1 Tanta mihi ea percurrenti visa est ipsorum faciès, tantaque majestas, ac magnarum undique occurreutium rerum ubertas, ut nihil eximium et célèbre Romae actum esset, quod Basilicse ipsius vel locus vel auctoritas totum sibi paenè vindicaret. At veriùs jam Romanae historiée, et si prsesens propositum, xuateria bic suscepta credi possit. (Maf. Veg.,iie Reb. antiq. memorabil. Basil. S. Pétri, lib. I, iu Proœm.) i. H

3G2 chapitre iv.

revenue; le service divin, les chants sacrés, les pèlerinages ont recommencé. Cette partie du nouveau temple serait à elle seule un temple superbe. Grégoire XVI, dont elle est l'ouvrage, l'a consacrée solennellement : consolation bien due à sa piété et à son zèle vraiment papal pour les monuments des arts. Le reste de l'édifice attendra plus patiemment l'achèvement des travaux. L'Egypte a fourni une contribution de colonnes. Le seul homme de génie qui représente aujourd'hui l'Islamisme a fait à la basilique future du docteur des nations cette offrande respectueuse, dans laquelle, on peut le croire, la Providence a caché un présage. Il envoie aussi un obélisque. L'église de Saint-Paul était la seule des grandes basiliques du ive siècle qui n'en eût pas eu à sa porte. Ce sera une chose assez singulière qu'Un obélisque du pays des Pharaons, donné par le chef mahométan de la race arabe, des descendants d'Ismaël, pour orner le tombeau d'un enfant de Jacob, supplicié comme un malfaiteur à Rome, et honoré dans le monde entier. Espérons qu'il ne se passera pas un temps bien long avant que la reconstruction complète de cette église ait rendu toute sa splendeur à ce triangle sacré, dans lequel les basiliques de Latran, de Saint-Pierre et de Saint-Paul enferment Rome chrétienne. Chacune d'elles tomberait cent fois, qu'on la relèverait toujours. Les origines, l'histoire, l'organisation de la cité sainte, ont de tant de manières leurs plis et replis dans ces trois églises, qu'elles font partie, pour ainsi parler, de son essence monumentale, et que leur durée sans doute égalera sa durée.

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 363

On a pu remarquer qu'elles réfléchissent chacune, sous divers rapports , l'unité et la perpétuité de l'Église. Toutefois nous pouvons dire que ce qu'il y a de plus spécial dans Saint-Jean de Latran, c'est qu'il représente l'unité, puisqu'il est, par sa dignité hiérarchique , la tête et le centre de toutes les églises. Ce que Saint-Paul nous a offert de plus spécial, c'est l'expression de la perpétuité dans cette antique galerie des portraits de tous les papes. Saint-Pierre reproduit , d'une manière éminente, ces deux caractères à la fois : l'unité, parce qu'il possède non-seulement la chaire, mais surtout le tombeau de celui que le souverain Pasteur a chargé de paître ses agneaux et ses brebis; la perpétuité, parce qu'il renferme une série continue de monuments, qui s'étend depuis le ier siècle jusqu'à nos jours, sans qu'aucun d'eux forme, par sa signification religieuse, une dissonance avec les idées exprimées par ceux qui l'ont précédé et par ceux qui l'ont suivi.

Outre les trois basiliques dont nous venons de parler, Constantin a fait construire celles de Saint- Laurent, de Sainte-Croix en Jérusalem, de Sainte- Agnès hors des murs, et des Saints -Marcellin et Pierre sur la voie Labicane1. Ces églises sont les seules qui soient incontestablement d'origine constantinienne, suivant Ciampini2. Ace titre elles peuvent être considérées en quelque sorte comme les pierres angulaires sur lesquelles a porté la construc-

* Il en sera parlé dans la troisième partie de cette Esquisse. 2 De Sacr. JEdif. à Constant, construct.

tion publique et libre de Rome chrétienne. Ces fondements de la nouvelle cité sont au nombre de sept, comme les monts de l'ancienne Rome : les autels, dit un auteur, sont les montagnes de l'Eglise1.

Toutes ces basiliques furent érig'ées sur des tombeaux d'apôtres et de martyrs, excepté celles de Latran et de Sainte-Croix. Mais celles-ci n'en sont pas moins remplies de cette pensée de la mort, inhérente à la basilique chrétienne. Elles sont des emblèmes spéciaux du grand sépulcre, de celui qui s'est fermé et qui s'est rouvert sur le Christ. L'église de Sainte- Croix, dans laquelle la mère de Constantin déposa les reliques de la passion, est dédiée au Sauveur mort et enseveli, l'église de Latran au Sauveur sortant du tombeau. C'est une heureuse idée que d'avoir placé ces deux basiliques en face lune de l'autre. La prairie qui les sépare est un des lieux de Rome les plus favorables à la méditation, à raison des monuments significatifs qui l'encadrent, et du recueillement dont on y jouit : de rares promeneurs, un troupeau qui se repose et l'ombre de quelques arbres. Cet enclos paisible est bordé, dans toute sa longueur, d'un côté, par les grands arceaux de l'aqueduc de Néron; de l'autre côté, par les anciens remparts et les restes d'un amphithéâtre : à l'une de ses extrémités, l'église du Calvaire ; à l'autre, le temple de la Résurrection, avec sa couronne de statues, qui se découpent si bien dans la lumière du

Altaria sunt montes Ecclesiœ, et quia montes ideô in sacris sedificiis instar montium sunt elevata, dictaque ideo altaria quod reipsâ sint altse arae. (Roma nomine proprio triumphans, à Petr. Brentio. Paris, 1G74.)

BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 365

soleil couchant. Allez méditer dans ces lieux sur ces lieux mêmes, vous y trouverez un assez juste emblème de la vie. Les bonheurs de la terre ressemblent bien vite à ces vieux murs usés par le temps et à ces aqueducs taris. C'est au milieu de débris de tout genre que le chrétien, se frayant un sentier où il trouve un peu d'ombre, s'avance en paix du séjour des douleurs vers cet autre séjour, visible à tout moment pour l'œil de la foi, mais qu'elle distingue encore mieux quand le soir de la vie approche.

Monte sur une haute montagne, toi qui évangélises Siou : élève avec force ta voix, toi qui évangélises Jérusalem. Fais retentir cette voix, ne crain.» rien : dis aux cites de Juda : Voici votre Dieu. (ïSAie, c. XL, v. 9.)

DIVERS MONUMENTS RELATIFS A LA DEFENSE ET A LA PROPAGATION DU CHRISTIANISME

La Rome primitive a deux faces. L'une est souterraine ; elle se découvre dans les catacombes. L'autre, qui est publique, se produit dans cette multitude d'églises que la piété du clergé et des fidèles fit sortir de cette terre fécondée par tant de sang chrétien * : les basiliques Constantiniennes n'en furent que les sommités les plus brillantes. Le tombeau de martyrs, le plus vaste qui existât, devenu, sitôt après la paix de l'Eglise, le plus grand temple, fait entendre que Rome fut, dès lors, dans les douleurs des persécutions, comme dans les joies du triomphe, le cœur de la chrétienté. De quelque manière que l'on veuille expliquer ce fait, il fournit, indépendamment de tout argument théologique,

* Voir chap. n.

une présomption au moins assez concluante contre le système protestant, qui prétend qu'à cette époque même Rome a commencé à corrompre la foi et à faire pénétrer ses erreurs dans les autres régions du monde chrétien. Suivant toutes les lois connues de l'expérience, cette gangrène morale, qui consiste dans la perversion des doctrines, se développe d'abord dans les pays où le principe de la vie spirituelle est déjà affaibli, puis elle serpente pour attaquer les parties plus vivaces ; mais elle n'a pas son foyer primitif d'activité là où la vitalité chrétienne agit avec le plus de force.

Ce caractère de Rome, comme centre de la vie religieuse, se produit, sous différents rapports, dans une foule d'autres monuments qui appartiennent à tous les âges. Mais ils sont trop nombreux et trop divers pour que nous n'éprouvions pas le besoin de les diviser en plusieurs classes. Le meilleur moyen de faire ressortir nettement leur signification est de réunir, sous une même idée dominante, ceux qui, dissemblables à beaucoup d'égards, s'accordent à représenter, sous tel ou tel aspect spécial, le caractère général de la cité catholique. Pour interpréter les mots de ce grand livre, écrit par les siècles avec des pierres, employons le procédé que l'on suit quelquefois dans l'étude d'une langue. On range, sous une même colonne, les termes qui sont à la fois différents par leur structure, et analogues par leur signification radicale.

Parmi les monuments que nous allons passer en revue, les uns montrent dans Rome le foyer le plus universel de la foi qui a constitué la chrétienté. Cette

classe renferme ceux qui rappellent la condamnation des grandes hérésies.

D'autres monuments montrent dans Rome le foyer le plus universel de propagation religieuse, hors des limites de la chrétienté. Ils attestent ou rappellent ce qu'elle a fait, à toutes les époques, pour répandre la lumière de l'Evangile dans les pays qu'elle n'avait point encore éclairés.

Des églises, des peintures, et d'autres créations de l'art chrétien, forment en général la première classe de ces monuments, laquelle se rapporte à la condamnation des hérésies. Presque tous ceux auxquels on pourrait rattacher, d'une manière spéciale, les mesures prises contre les hérétiques des trois premiers siècles, n'ont laissé aucun vestige. Nous savons historiquement que plusieurs des hérésiarques de cette époque, particulièrement de ceux qui ont dogmatisé dans l'Egypte et dans la Syrie, ces deux foyers principaux du Gnosticisme, sont venus à Rome. Ils avaient senti que leur doctrine aurait été accréditée auprès des chrétiens de tous les pays, s'ils avaient pu surprendre une approbation ou du moins une tolérance de la part de cette Eglise, « avec laquelle il fallait que toutes les autres s'ac- « cordassent à cause de sa puissante primauté, » ainsi que le disait déjà saint Irénée au 11e siècle. Cerdon, Marcion, Valentin ont fait à Rome ce faux pèlerinage. Mais leurs espérances furent vaines : les papes llygin, Anicet et Eleuthère prononcèrent contre eux des condamnations formelles. Si l'histoire nous apprenait le nom des édifices sacrés où ces sentences doctrinales furent rendues, si du moins

nous connaissions la résidence habituelle de chacun de ces papes, nous pourrions, à défaut de débris matériels de ces monuments, rapporter ces souvenirs historiques à quelques lieux déterminés dans l'enceinte de Rome. Mais les papes de cette époque de persécutions n'avaient guère de maison fixe que dans la tombe, et les documents primitifs ne donnent que très-peu de détails topographiques, si ce n'est lorsqu'il s'agit de marquer les endroits où les martyrs ont souffert, et ceux où ils ont été inhumés. Nous pouvons cependant conjecturer que plus d'une fois ces anciens papes ont prêché contre ces hérétiques, soit dans l'oratoire souterrain du Vatican, soit dans les catacombes de Saint-Sébastien : le premier de ces lieux, consacré par le tombeau de saint Pierre, et destiné à la sépulture des souverains pontifes, était fréquenté par eux, comme étant éminemment leur église : le second leur a servi souvent de retraite, ainsi que nous l'avons déjà dit. Mais, en l'absence de monuments qui rappellent spécialement la condamnation de telles ou telles erreurs particulières, il en existe deux qui ont certainement figuré, d'une manière générale, dans leur commune réfutation. En opposa'nt aux novateurs la tradition apostolique, l'Église romaine leur montrait les tombeaux de ses fondateurs Pierre et Paul, dont elle conservait la doctrine avec une fidélité encore plus vigilante que celle qu'elle mettait à garder leurs reliques. Dans la célèbre controverse qui eut lieu à Rome, sous le pape Zéphirin, au commencement du iue siècle, entre le théologien Gaius, et Proclus, sectateur de Montan, le docteur catholique dit à son

adversaire : « Je puis vous faire voir clairement les « trophées des apôtres: si vous voulez venir au Va- « tican, ou vous transporter sur la route d'Ostie, « vous y trouverez les trophées de ceux qui ont « établi cette Église sur la base ferme de leur ensei- « gnement et de leur vertu 4 . »

La profession de foi émanée du concile de Nicée, ou la condamnation de l'Arianisme, a eu pour monument l'antique église du pape saint Sylvestre, dans le quartier des Monts. De l'église actuelle, dédiée à saint Sylvestre et à saint Martin, dont les murs sont de construction moderne, mais qui fut fondée au vie siècle par saint Symmaque, on descend dans un oratoire, au-dessous de l'autel, où se conserve un précieux dépôt d'anciennes reliques ; dans cet oratoire s'ouvre un corridor en forme d'escalier, par lequel on descend encore pour arriver dans un souterrain qui faisait partie des thermes de Donatien, lesquels ont aussi porté les noms de Titus et de Trajan. Les anciens documents attestaient que saint Sylvestre y avait construit une église, dans une maison appartenant à un prêtre qui était son ami, nommé Equitius2. Cette église était encore

1 Ego vei'ô Apostolorura trophsea perspicuè possum ostendere : nam si lubet ad Vaticanum proficisci, aut in viam quœ Ostiensis dicitur, te conferre, trophœa eorum, qui istam Ecclesiam suo sermone et virtute stabiliverunt, invenies. (Euseb., lib. II. c. xxv.) — Caius sub Zepbirino Romanse urbis episcopo, id est, sub Antonino Severi filio, disputationem adversus Proclum Montant sectatorem, valdè insignem habuit, arguens eum temeritatis super nova propbetiâ defcndendâ. (Hieronym., de Script. Ecdesiast.)

2 Hic (Sylvesterl fecit in urbe Româ ecclesiam in prsedio

connue et fréquentée, non-seulement à l'époque de Charlemagne, mais beaucoup plus tard, puisqu'on y a retrouvé l'effigie de saint Thomas, archevêque de Cantorbéry *. Il paraît qu'aune époque qu'on ne saurait déterminer, la rampe qui conduisait à ce souterrain sacré fut ensevelie sous des décombres, et qu'après un certain laps de temps, l'église ellemême fut ensevelie dans l'oubli. Au commencement du xvne siècle, une vague idée d'un oratoire fondé par saint Sylvestre se conservait parmi les religieux du monastère des Carmes, qui desservaient l'église supérieure 2 : mais, pour le public, sa mémoire était entièrement perdue, lorsqu'en 1637, par un effet de ce que l'on nomme un hasard heureux, ce vénérable monument fut découvert. Une inscription, en caractères gothiques, relative à des réparations qui avaient été faites en cet endroit, attestait que ce souterrain avait été l'oratoire de saint Sylvestre3. Il se trouvait effectivement situé, conformément aux indications fournies par l'histoire, dans les anciens thermes : leurs voûtes, leurs arceaux, leurs pilastres reparurent. Sur les murs étaient peints saint

cnjusdam presbyteri sui, qui cognominabatur Equitius, juxta thermas Domitianas, quem titulum Romanum constituât, et usque in hodiernum diem appellatur titulus Equitii. (Anast. Bibl., in Vit. Sylo.)

1 Filippini, Ristretto délia Chiesa de' SS. Silvestro e Martino de' Monti. Roma, 1639.

2 Filippini, ibid.

3 Fracta vetusta nimis, solisque relicta ruinia

Ne Sylvestri obeat noctis arnica domus, Presbyter banc réparât, sacrumque altare vetustum Réparât : bincque Dei, prsesulis hincque decus.

Sylyestre et saint Martin, auxquels saint Symmaque, vers l'an 500, avait dédié la basilique qu'il avait surajoutée à l'église primitive. D'autres peintures représentaient l'enfant Jésus, la sainte Vierge, saint Pierre, saint Paul, et quelques autres saints. Les unes étaient postérieures au xue siècle, à l'époque de saint Thomas de Gantorbéry, comme nous l'avons déjà remarqué : d'autres pouvaient appartenir soit au vme et au ixe siècle, où plusieurs papes restaurèrent l'ouvrage de saint Symmaque, soit au temps de saint Symmaque lui-même. La lettre du pape Adrien à Charlemagne nous apprend qu'il existait dans cet édifice de très-anciennes peintures en mosaïque. Il ne serait pas étonnant que quelques-unes eussent remonté jusqu'au ive siècle : une tradition très-respectable assigne cette époque à l'une d'elles. Cette église, qui a pu n'être qu'un simple oratoire avant la retraite de saint Sylvestre sur le mont Soracte, fut transformée par lui, après la fin des persécutions, en un temple proprement dit, et ce pontife en soigna sans doute la décoration, puisqu'il en avait fait son église épiscopale avant Saint Jean de Latran. Ce fut alors que cette église devint un monument, dont l'histoire se rattache, de la manière la plus directe, à la condamnation de l'Arianisme. Les pères du concile de Nicée avaient demandé au pape saint Sylvestre la confirmation de leurs décrets. Pour procéder solennellement à cet acte, il assembla, en 325 ou 326, un concile dans cette église. Ce fut un spectacle à la fois pittoresque et significatif que cette réunion de confesseurs de la foi, tenant sa séance dans les thermes de Domitien. La chaire pontiû-

cale devait, suivant la coutume, se trouver en face de l'autel, dont nous indiquerons tout à l'heure la situation. Représentez-vous d'abord le pape Sylvestre assis sur cette chaire, la tête couverte de cette mitre de soie bleue brochée d'or, que l'on conserve dans la sacristie de cette église comme lui ayant appartenu1. Les bancs, où siégeaient les évoques, étaient placés aux côtés de la chaire, sous les arceaux des thermes. Derrière les évêques étaient rangés les prêtres, les diacres, et le reste du clergé2. Ils se tenaient tous debout, quoique l'usage voulût, à ce qu'il paraît, que les prêtres fussent assis 3. Mais la petite dimension de cette église avait pu exiger cette dérogation. L'image de la Vierge, en mosaïque, dont nous voyons encore les restes, semblait présider au concile, rassemblé pour rendre gloire à la divinité de son Fils. Saint Sylvestre avait dédié cette

* Il y a, dans l'église supérieure, un tableau moderne qui représente ce concile. Il est à regretter que, par un p.uachronisme moins pardonnable ici que dans plusieurs autres cas, le peintre ait donné à saint Sylvestre la grande tiare, qui n'a été en usage que longtemps après, au lieu de copier cette même mitre qu'il trouvait parmi les reliques de l'église pour laquelle il travaillait. Il est tombé dans un autre anacbronisme, en faisant figurer dans cette assemblée l'empereur Constantin, qui n'était pas alors à Rome. Mais ^ette faute est excusable : le peintre a été trompé par une erreur commise dans le titre des fragments qui nous restent de ce concile.

2 Tel est l'ordre marqué dans le préambule des actes d'un premier concile, assemblé par saint Sylvestre dans cette même église un an auparavant. On peut en tirer quelques particularités, bien que ces actes soient loin d'être authentiques.

3 Hieronym., Epist. lxxxv (alias cxlvV) ad Evungelium.

peinture à Marie sous le titre de Joie des Chrétiens1, pour célébrer la fin des persécutions. Ce titre se vérifiait aussi, sous un autre rapport, dans cette circonstance : la condamnation de l'Arianisme, plus dangereux, plus fatal que le Paganisme persécuteur, était, pour l'Eglise, un triomphe encore plus heureux. Une joie sainte et grave était peinte sur tous les visages : le souvenir odieux des orgies dont ces mêmes voûtes avaient été témoins était banni de ce lieu déjà purifié par le sacrifice de l'agneau sans tache.

Les prières par lesquelles s'ouvraient les séances de conciles avaient été faites, l'Esprit divin descendait, Pierre allait parler par la bouche de son successeur. « Alors, disent les actes du concile, Sylves- « tre, évêque du saint et apostolique siège de la ville « de Rome, s'exprima en ces termes : Nous confir- « mons par notre déclaration tout ce qui a été établi « à Nicée de Bithynie, par trois cent dix-huit prê- « très, pour l'intégrité et le bien de la sainte mère, « l'Eglise catholique et apostolique. Tous ceux qui « oseraient attenter à la définition du saint et grand « concile, qui a été assemblé à Nicée, en présence du « très-pieux et vénérable prince Constantin Auguste, « nous les anathématisons : et tous dirent : cela est « bon. » Le lieu où ces paroles ont été prononcées est bien vénérable, quoiqu'il ne renferme aujourd'hui que peu d'objets qui puissent attirer l'attention des visiteurs. Dans quelques coins des vieux arceaux des thermes, un reste de peintures presque effacées

* Gaudium Christianorum.

sauf une grande croix assez visible : une partie du pavé ancien, et des fragments d'une chaire en marbre, qu'on croit avoir été celle de saint Sylvestre : dans une espèce de chapelle, les contours, encore très-reconnaissables, de l'antique image de la Vierge, qu'on a reproduite tout à côté dans une mosaïque moderne, parce que le tableau original avait trop souffert. Il a le cachet des anciens temps. La Vierge y porte l'étole, comme les orantes des catacombes. La position de cette image, à quelques pieds au-dessus du sol, au fond de la nef principale, semble indiquer que l'autel antique était placé en cet endroit : ce qui confirme la tradition suivant laquelle saint Sylvestre avait dédié son oratoire à la Mère du Sauveur. La revue de ces objets est bientôt faite : mais, après les courts instants qui suffisent à la curiosité, la piété demande les siens pour recueillir les bons sentiments que ce lieu fait éprouver. Parmi les anciennes peintures qu'on y a retrouvées, dans le xvne siècle, il y en avait une déjà très-endommagée, qui était bien adaptée aux souvenirs que cette église rappelle : au milieu d'un cercle à fond bleu, un agneau avec un livre sous ses pieds; d'un côté saint Jean-Baptiste, et cette inscription : Ecce agnns Dei, ecce qui tollit peccata mundi ; de l'autre saint Jean l'Évangéliste, avec ces mots, écrits suivant une orthographe ancienne : In principio erat Berbum, et Berbum erat apud Deum, et Deus erat Berbum. Ce tableau, usé par le temps sur ces vieux murs, y a disparu pour les yeux, mais il y reste toujours pour l'âme ; car le symbole de Nicée, qui a reçu à cette même place sa sanction définitive,

fut le commentaire authentique de ces paroles de l'Evangile. Cette profession de foi, si belle à entendre lorsqu'elle est chantée par mille voix dans nos grandes solennités, fera sur vous une impression particulière, si, avant de quittei l'église de Saint-Sylvestre, vous la récitez à voix basse, agenouillé dans quelque coin de ce souterrain. Cette pratique de piété convient éminemment à ce lieu qui l'inspire tout naturellement. C'est un des mérites et des charmes de Rome, que d'avoir une foule de monuments, dont chacun suggère des pensées et des souvenirs qui donnent aux pratiques ordinaires de la dévotion un attrait particulier et comme une saveur nouvelle. La piété y peut bien aisément, si elle veut, échapper aux inconvénienLs de l'uniformité. La ville où le sentiment de l'unité est le plus complètement satisfait est aussi celle qui répond le mieux à un autre besoin de l'âme, celui de la variété dans cette unité même.

L'église des Saints-Cosme et Damien, au Forum, a fourni aussi un monument qui rappelle que l'Arianisme fut condamné par Rome dans la personne de Constantius, le protecteur impérial de cette hérésie. C'est le tombeau de Félix II, qu'on a retrouvé dans le xvr9 siècle. Le récit que le cardinal Baronius a fait de cette découverte, et des circonstances où elle a eu lieu, mérite d'être rapporté. « La manière « dont Félix était entré dans sa charge avait été « jugée vicieuse par les anciens, et des récits con- « tradictoires ne permettaient pas de connaître avec « certitude comment il était mort. En conséquence, « lorsque, sous le pontiiicat de Grégoire XIII, on

« s'occupa de la correction du Martyrologe, les « hommes érudits, qui avaient été choisis pour cet « examen et qui se réunissaient très-souvent à cet « effet, élevèrent une grave controverse au sujet de « Félix. Il s'agissait de savoir si son nom serait ef- « face, ou si on le laisserait sans le titre de martyr. « Après de longues altercations, je m'étais rangé à « l'avis qui voulait que l'on rayât son nom du Mar- « tyrologe, et j'avais même écrit, pour appuyer « mon sentiment, un volume qui avait obtenu « l'approbation d'un grand nombre de personnages « très-savants, qui se trouvaient alors à Rome, a Mais je fus détrompé par un événement presque « miraculeux survenu dans l'église des saints mar- « tyrs Cosme et Damien, près de l'ancien temple « de la Paix au Forum. Quelques individus, fort « mal conseillés, et pourtant conduits à leur insu « par la Providence, s'étaient mis à creuser en « cachette sous un autel placé du côté droit de « cette église, parce qu'ils s'étaient imaginé, « d'après je ne sais quels renseignements, qu'un « trésor était enfoui dans cet endroit. Ils trouvèrent « une arche en marbre : dans l'un des côtés, sé- « paré de l'autre par un intervalle, reposaient sous « des tables de pierre les reliques des martyrs « saints Marc, Marcellin et Tranquillin ; de l'autre « côté le corps de saint Félix, avec une plaque en « pierre placée dans l'intérieur de l'arche, et sur « laquelle on lisait cette inscription :

Corps de S Félix, pape

et martyr, qui a condamné

Constantius t.

« Cette découverte eut lieu le jour où l'on avait « coutume de faire la fête de saint Félix, le quaa trième des calendes d'août, de l'an 1582, dans le « temps même où, à la suite de grandes controver- « ses, sa mémoire semblait près de succomber : il « ressuscita en quelque sorte pour plaider lui- « même sa cause. Je jetai alors la plume que le « zèle de la vérité m'avait fait aiguiser, je m'esti- « mai très-heureux d'être vaincu par Félix, de cé- « der la palme au cardinal Julius Sanctorius, qui « s'était fait son défenseur, et il me sembla que je « triomphais avec mon adversaire, puisque la vé- « rite était victorieuse en nous deux2. »

Revenons à l'époque de l'Arianisme. Pendant qu'il tourmentait l'Eglise avec éclat, le Manichéisme avait serpenté dans l'ombre. Il avait fini par réunir plusieurs de ses émissaires et de ses sectateurs à Rome, où ils cherchaient à répandre leur venin sous l'apparence de l'orthodoxie. Le pape saint Léon ne négligea rien pour les démasquer, et il condamna cette hérésie dans un concile tenu en 444. Un souvenir de la réprobation du Manichéisme se rattache à l'ancien escalier par lequel on arrivait à la basilique de Saint-Pierre. Quelques chrétiens avaient coutume, après avoir monté cet escalier,

Corpus S. Felicis, papae et martyris, qui damnavit Constantium.

2 Annal. EccL, an. 357, ait. lxii.

de se retourner vers l'orient, en inclinant la tête. Cette pratique venait en partie de l'ignorance, en partie d'un reste de l'esprit païen : quelques-uns pouvaient aussi avoir l'intention de vénérer, à travers la lumière créée, le Créateur de la lumière. Mais saint Léon s'éleva contre cet usage, particulièrement à raison de son analogie avec la doctrine et le rituel des Manichéens, qui adoraient le soleil, et qui se plaçaient quelquefois, pour cette cérémonie, sur un lieu élevé. Ce fut en effet en parlant contre ces hérétiques dans un sermon pour la fête de Noël, que le pape recommanda aux catholiques de s'abstenir de la pratique dont il s'agit. Sa voix fut entendue, etlegra~d escalier de Saint-Pierre, purgé de toute démonstration superstitieuse ou équivoque, put servir au contraire à dénoncer désormais les Manichéens : en y faisant un acte de leur culte, ils se seraient signalés eux-mêmes à la multitude des fidèles qui affluaient journellement aux portes de la basilique Vaticane l.

1 De talibus institutis illa geueratur impietas ut sol in incboatione diurnse lucis exsurgens à quibusdara insipientibus de locis eminentioribus adoretur. Quod nonnulli etiam cbristiani adeô se religiosè facere putant, ut priùsquam ad Beati Pétri Basilicam, quse uni Deo vivo et vero dedicata est, perveniant, superatis gradibus quibus ad suggestum areœ superioris ascenditur , converso corpore , ad nascentem se solern reflectant, et curvatis cervicibus in honorem se splendidi orbis inclinent : quod fieri partim ignorantiee vitio, partim paganitatis spiritu, multùm tabescimus et dolemus. Quia etsi quidam forte Greatorem potiùs pulcbri lurainis quàm ipsum lumen, quod est creatura, venerantur, abstinendum tamen ab hujusmodi specie officii, quam cum in nostris inve-

L'antique église de Saint-Clément, dont nous parlerons ailleurs sous d'autres rapports, a été témoin d'un des actes des pontifes romains contre l'hérésie Pélagienne, laquelle niait la grâce comme l'hérésie Manichéenne niait la liberté. C'est dans cette église que le pape Zozime tint, en 417, un consistoire où il fit comparaître Cœlestius, un des principaux promoteurs du Pélagianisme ' , qui n'évita pour le moment une condamnation, que parce qu'il désavoua ses erreurs par une profession de foi orthodoxe. Cette séance dut se passer dans l'abside, derrière l'autel, au fond de laquelle on voit encore aujourd'hui une chaire en marbre, dont une partie est très-ancienne. Le pontife dut siéger à cette place, qui était celle de la présidence ; les ecclésiastiques qui raccompagnaient se rangèrent sur les bancs de marbre ou de pierre placés à droite ou à gauche dans l'abside. Le pape Zozime dit, dans sa lettre aux évêques d'Afrique, qu'il avait choisi cette basilique de Saint-Clément, parce que ce disciple de saint Pierre ayant renoncé, lors de sa conversion, à toutes ses erreurs païennes, et ayant ensuite souffert le martyre pour la foi, son autorité, son exemple, particulièrement présents dans l'église qui lui était dédiée, étaient propres à faire sur l'esprit de Cœles-

nit qui Deorum cultum reliquit, nonne banc secum partem opinionis vetustœ tanquam probabilem retinebit quam Cbristianis etimpiis viderit esse communem? (S. Léo, Serm. xxvn, c. iv,de Nativit. Dom.)

1 Die cognitionis recedimus in Sancti démentis Basilicâ. Intromisso Cœlestio, libellum ejus, quem dederat, fecimus recitari. (Litler. Zoziœ., ad Episcop. African.)

tius une impression salutaire !. Ce rapport était d'autant plus juste que les erreurs dont le pape exigeait l'abjuration ou le désaveu tendaient directement, par la négation du péché originel et de la Rédemption, à ramener les principes de la philosophie païenne.

Le Pélagianisme et le Manichéisme avaient suivi chacun une route d'erreurs, séparée de celle que l'Arianisme avait ouverte à l'hétérodoxie. D'autres hérésies ne tardèrent pas à marcher sur ses traces. Sans détruire, comme l'avait fait Arius, le dogme de la Trinité, Nestorius attaqua celui de l'Incarnation, en supposant dans le Christ, outre la personne du Verbe divin, une personne humaine, de sorte que la Divinité et l'humanité n'auraient été unies en lui que moralement, suivant le genre d'union qui existe entre elles dans tout homme juste. Peu de temps après que cette hérésie eut été condamnée dans le concile général d'Ephèse, le pape Sixte III fit exécuter une mosaïque dans l'église de Sainte-Marie Majeure, comme monument du dogme qui venait d'être proclamé solennellement. Parmi les anciennes mosaïques qui subsistent encore, celle-ci est la plus considérable. Elle embrasse tout le tour de la nef principale. Quatre ou cinq des tableaux qui forment une galerie le long de la frise ont été supprimés lorsqu'on a construit les deux arcades latérales

1 Qui imbutus Beati Pétri disciplims, tali magistro veteres emendasset errores, tantosque profectus babuisset, ut fidem quam didicerat et docuerat, etiam martyrio consecraret, scilicet ut ad salutiferam castigationera tanti sacerdotis auctoritas prsesenti cognitioni esset exemplo. (Ibid. Pat. lat., t. XX.

qui conduisent aux chapelles Sixtine et Pauline. Peut-être étaient-ils déjà à peu près entièrement usés par le temps, comme l'étaient quelques autres tableaux de la même galerie, qu'on a remplacés par des fresques. Cette longue série de peintures n'offre que des sujets de l'Ancien Testament; ils sont pris dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de Joseph, de Moïse et de Josué, figures du Sauveur. Ces tableaux n'ont pas de rapport direct aux événements religieux de l'époque où ils ont été faits; mais toutefois ils se coordonnent, d'une manière remarquable, à la pensée dogmatique qui a présidé à ce monument. Disposés des deux côtés de la grande nef, ils forment comme une avenue qui conduit aux tableaux évangéliques réunis à l'extrémité de cette nef, sur l'arcade, en avant du chœur, de même que les faits des patriarches ont été une préparation, une avenue mystérieuse qui devait aboutir à la vie de l'Homme- Dieu.Par cet arrangement des tableaux, la mosaïque de Sixte TU reproduit, dans l'espace, l'ordre suivant lequel les conseils de Dieu se sont accomplis dans le temps. Cet exemple nous indique une règle d'art chrétien, qu'on devrait bien ne pas négliger, toutes les fois que quelque raison particulière ne s'oppose pas à son observation. La place la plus naturelle des peintures et des sculptures qui se rapportent à l'Ancien Testament est à l'entrée du temple et le long de la nef : les sujets représentés dans la partie la plus sacrée du temple doivent être choisis de préférence dans les livres évangéliques. Il y a ainsi harmonie entre l'ordonnance des tableaux, des statues, et le caractère symbolique de l'architecture

chrétienne, qui figure, par l'avenue de la nef et par le sanctuaire, où les mystères se consomment, les deux parties du plan divin, la préparation des choses et leur accomplissement. Cette règle, exprimée dans la mosaïque de Sainte-Marie Majeure, se fait aussi remarquer dans d'autres églises, notamment dans l'église mère, celle de Saint-Jean de Latran.

Les tableaux, qui ont un rapport particulier avec le dogme promulgué dans le concile d'Ephèse contre Nestorius, se trouvent à l'endroit que nous avons indiqué tout à l'heure, au sommet de l'arcade ou arc de triomphe, placé sur les limites de la nef et du sanctuaire. Les chrétiens avaient transporté dans L'intérieur de leurs temples cette forme empruntée à l'architecture militaire. On y représentait le Sauveur, l'étendard de la croix, les saints qui avaient combattu sous ce drapeau divin, et les divers symboles de la grande et pacifique victoire sur le mal. Les arcs de triomphe de Rome païenne avaient été érigés par ceux qui obéissaient en l'honneur de ceux qui commandaient, et les titres les plus fastueux y étaient prodigués aux maîtres du monde. Le pontife chrétien, qui savait qu'il était le premier, non pour être servi mais pour servir, dédia le sien à la communauté dont il était le père : il y fit mettre cette inscription que nous lisons encore aujourd'hui, et qui est si expressive dans sa simplicité : Sixte

ÉVÊQUE AU PEUPLE DE DlEU l .

Au milieu de cet arc de triomphe, dans un cadre circulaire, il y a un autel, adossé à un trône. Sur la

* Sixtus cptscupus ijlebi Uci.

38i CHAPITRE V.

table de l'autel est placé le livre divin, fermé par sept sceaux suivant la figure de l'Apocalypse, afin d'indiquer que le sujet du tableau est un mystère de la foi. Au-dessus de l'autel paraît une petite croix, qui n'a rien d'éclatant ; elle est peinte en noir. Plus haut, une grande croix, ornée de pierreries, s'élève sur le trône, qui offre le même genre d'ornement. La croix petite et obscure, attachée à l'autel du sacrifice, est l'emblème de l'humanité dont le Verbe divin s'est revêtu pour souffrir en elle. La croix haute, brillante, glorifiée sur un trône signe de la souveraine puissance, est l'emblème de la Divinité. Jusqu'ici le symbolisme de ce tableau ne nous offre que le dogme des deux natures : mais l'erreur de Nestorius consistait spécialement à nier leur union personnelle dans le Christ. Est-il à croire qu'on ait omis d'introduire , dans ce tableau symbolique, quelques particularités qui se rapportassent spécialement à l'expression du dogme qui venait d'être proclamé contre Nestorius? Regardons bien, nous pourrons les y découvrir. La petite croix obscure est surmontée d'une couronne de pierreries, qui touche au pied de la grande croix. D'un autre côté la grande croix, toute resplendissante qu'elle est, offre un symbole de douleur et de mort : on voit derrière elle, à moitié de sa hauteur, une espèce de drap, qui doit être le linceul du Christ enseveli, de même que la petite croix est peinte sur un voile, qui figure vraisemblablement le saint suaire. Ainsi la croix qui représente la nature divine, supporte des attributs d'infirmité et de mortalité ; la croix qui représente la nature humaine, participe aux attri-

buts de gloire et de puissance. Cette communication des attributs n'est-elle pas une manière très-ingénieuse de signifier que les deux natures sont tellement unies dans le Christ, qu'on doit affirmer de lui les propriétés de chacune d'elles, qu'on doit dire à la fois qu'il est infini et fini, qu'il est éternel et qu'il est mort, en un mot qu'il est Dieu et homme : ce qui exprime précisément le dogme de l'union personnelle que Nestorius avait nié, et que le concile général d'Ephèse venait de définir. Aucun renseignement historique ne nous certifie que cette explication donne la clef du symbolisme de ce tableau central de la mosaïque. Mais il est difficile d'en imaginer un autre, si l'on fait attention au but spécial de ce monument. Nous regrettons que Ciampini, qui s'en est occupé, se soit à peu près borné, sauf ses remarques sur la signification du drap et du voile, à énumérer les parties du tableau, sans chercher la pensée qui coordonne les divers traits de ce symbolisme au dogme que Sixte III voulait exprimer. Ne pouvant invoquer le suffrage d'un savant aussi distingué en faveur de cette interprétation, nous ne faisons que la soumettre au jugement des hommes compétents.

A côté de ce tableau central se trouvent deux séries de tableaux, l'une à droite, l'autre à gauche. Elles sont divisées en cinq zones. Les trois premières, à partir de haut en bas, renferment des sujets historiques, pris dans le Nouveau Testament. La quatrième est à la fois topographique et symbolique : elle représente Bethléem et Jérusalem. Ces lieux, consacrés par l'œuvre de la rédemption, sont

aussi l'emblème de l'Eglise, comme les agneaux, figurés dans la cinquième zone qui est purement symbolique, sont l'emblème des fidèles.

La distribution des tableaux historiques offre une combinaison qui mérite d'être remarquée : elle résout une difficulté artistique qui se rencontre quelquefois dans les œuvres comprenant plusieurs sujets distincts et analogues. Un ensemble de tableaux tirés de l'histoire demande que l'ordre chronologique}7 soit marqué parleur position respective. Mais des tableaux dont les sujets appartiennent à l'Evangile ne représentent pas simplement des faits, ils expriment en même temps des vérités dogmatiques ou morales : il est à désirer qu'un autre ordre y soit marqué aussi, lorsque cela est possible, un ordre en quelque sorte doctrinal, qui reproduise, dans l'arrangement des tableaux, quelques-uns des rapports existants entre les vérités elle-mêmes. La distribution la meilleure est donc celle qui fait ressortir à la fois la suite des faits comme une narration, et l'analogie des idées comme un discours. On conçoit qu'il peut être souvent très-difficile de faire cadrer ensemble l'ordre chronologique et l'ordre doctrinal. Voici comment cette difficulté a été résolue dans la mosaïque de l'arc triomphal de Sainte-Marie-Majeure. L'ordre chronologique s'observe dans la direction perpendiculaire des tableaux, en suivant de haut en bas la série à gauche d'abord, puis la série à droite : vous avez ainsi successivement l'Annonciation, l'Adoration des mages, le Massacre des innocents, la Présentation au temple, Jésus au milieu des docteurs, et la Mort de saint

Jean-Baptiste. L'ordre doctrinal est exprimé par la correspondance horizontale des tableaux : ceux de gauche et de droite, qui appartiennent à la même zone, se rapportent à une même idée. Dans la première zone, l'Annonciation et la Présentation au iemple énoncent le dogme du Verbe incarné et rédempteur : dans la seconde, l'Adoration des mages et la gloire de l'Enfant Jésus au milieu des docteurs sont spécialement relatives à la manifestation de ce dogme : enfin, dans la troisième zone, le Massacre des innocents et la Mort de saint Jean -Baptiste expriment la confession de ce dogme par le martyre. La réunion de ces peintures forme donc, à cet égard, une espèce de discours divisé en trois parties, qui expose le mystère objet de la foi, les signes qui prouvent cette foi, et, comme conclusion pratique, l'obligation de rendre témoignage à cette foi, même au prix du sang. C'est ainsi que l'ordre didactique ou doctrinal s'adapte à l'ordre chronologique, par la combinaison de la direction horizontale des tableaux avec leur direction perpendiculaire. L'artiste s'était préoccupé en cela d'une pensée qui n'inquiète guère beaucoup de peintres modernes , chargés d'exécuter des œuvres plus ou moins analogues. Ce n'est pourtant pas une chose indifférente dans une grande composition religieuse, que de chercher à y exprimer, par la distribution même des tableaux, ce double rapport des faits et des idées, et, au lieu de se mettre fort à l'aise, en laissant à l'écart cette difficulté, ils feraient mieux, je crois, de consulter, sur la manière de la résoudre, cette vieille mosaïque du v° siècle.

Nous devons maintenant y remarquer certains détails, particulièrement dirigés contre l'hérésie que le concile d'Ephèse venait d'anathématiser. Dans le tableau de l'Annonciation, il y a d'abord un groupe qui se rapporte à la nativité de saint Jean-Baptiste. Près de l'autel de l'encensement, figuré par le tabernacle, Zacharie est debout en face de deux anges, dont l'un lui prédit la naissance de son fils. Cette partie du tableau n'est pas seulement le préambule de celle qui représente l'Annonciation, elle sert aussi à faire ressortir ce que cette seconde partie a de distinctif. Dans celle-ci, l'archange Gabriel est peint deux fois : d'abord descendant du ciel, et ensuite parlant à Marie. Accompagnée de deux autres anges, qui se tiennent derrière elle, la Vierge est assise : elle ne se lève même pas devant l'archange. La colombe de l' Esprit-Saint plane sur sa tête. Ces particularités, comparées à celles du groupe de Zacharie, indiquent qu'il s'agit ici d'une naissance supérieure à celle de saint Jean ; et comme celui-ci a été sanctifié dans le sein de sa mère, et qu'aucun homme n'est plus grand, ce tableau signifie par là même que dans l'enfant de la Vierge la divinité et l'humanité sont unies d'une manière plus excellente et plus intime, qu'elles ne le sont dans l'homme le plus juste par l'elfe t de la grâce. Ciampini fait remarquer un trait qui montre l'attention de l'artiste à introduire des détails symboliques. La porte de la chambre de la sainte Vierge est fermée par une grille : ce qui dénote à la fois la nature immatérielle de l'archange qui est entré dans cette chambre, et l'inviolable virginité de Marie, par allusion à ce titre

de porte fermée que l'Église lui donne d'après la prophétie d'Ezéchiel.

Le tableau de l'Adoration des mages est également conçu de manière à protester contre L'hérésie nestorienne. Pour atteindre ce but, l'artiste s'est moins attaché à la réalité historique qu'au fond du mystère. L'enfant Jésus n'est pas couché dans une crèche ; le siège sur lequel il est placé a un marchepied ; il ressemble moins à un lit qu'à un trône, et le divin nouveau-né s'y tient par sa propre force, sans être soutenu par sa mère, pour marquer son origine surhumaine. C'est aussi pour la même raison que dans le tableau qui le représente au milieu des docteurs, il est couronné d'un diadème où Ton voit le symbole de deux croix, grande et petite, dont nous avons indiqué précédemment la signification.

Cette mosaïque offre donc un triple intérêt, comme expression du dogme par lapeinture, comme sujet d'études par rapport au symbolisme chrétien, et comme œuvre très-ancienne. A la hauteur où elle est située, on distingue mal quelques parties. Les couleurs ont perdu de leur éclat, l'arc de triomphe est un peu dans l'ombre ; mais si l'on connaît d'avance l'explication, les lignes s'arrangent, l'intelligence éclaire les regards. Le moment le plus opportun pour bien voir cette vénérable peinture est celui-là même que la piété choisirait de préférence pour en faire un sujet de méditation. Dans la nuit de Noël, Sainte-Marie-Majeure, qui est l'église de la crèche, se pare de mille flambeaux : des torrents de lumière se répandent sur cette mosaïque

obscurcie par les siècles. En redevenant plus visible, elle semble se rapprocher et descendre pour mieux prendre part à la fête, en même temps que des chants, admirablement appropriés au caractère de la solennité, prêtent, pour ainsi dire, une voix à cet arc de triomphe, qui est la glorification d'une étable. Sa place a été bien choisie. Le concile d'Éphèse, en définissant le mystère de l'Incarnation, avait prononcé, contre les erreurs de Nestorius, que le titre de Mère de Dieu doit être donné à Marie. Sixte III a rendu hommage à ce dogme, par le lieu même où il a fait exécuter l'œuvre d'architecture et de peinture qu'il a offerte au peuple chrétien ; il a voulu que le monument , annonçant la victoire de la foi au Verbe incarné, fût érigé dans la plus belle des basiliques que la piété des premiers siècles ait dédiées à la Vierge.

L'hérésie, condamnée à Ephèse, ne tarda pas à produire, par contre-coup, une erreur diamétralement contraire. Nestorius n'avait admis les deux natures qu'en niant l'unité de personne. Eutychès n'admit l'unité de personne qu'en niant la dualité des natures, en supposant que l'humanité dans le Christ s'était absorbée dans la divinité, et qu'elle n'avait eu qu'une existence apparente. L'un de ces hérésiarques avait détruit les mérites infinis du Rédempteur, dont les souffrances étaient réduites à n'être que celles d'un pur homme; l'autre faisait un Christ qui était purement infini en tout, et qui, par conséquent, avait été incapable de souffrir. L'Église romaine ne fut pas moins vigilante et active contre la dernière de ces erreurs, qu'elle ne l'avait été

contre la première. La mémoire des travaux apostoliques de saint Léon, pour l'extirpation de l'Eutyc1 nanisme, est attachée à l'autel de la Confession de saint Pierre, autour duquel on sait qu'il a tenu des conciles pour cet objet. Ce même lieu fut témoin, à cette occasion, d'une scène touchante ; le grand homme qui devait, deux ou trois ans plus tard, intimider Attila, vint trouver, les larmes aux yeux et la voix pleine de sanglots, l'empereur Valentinien et Placidie, sa mère, au moment où ils visitaient la tombe de l'apôtre, pour leur recommander la cause de la foi. Il nous a tellement émus, dit Placidie dans sa lettre à Théodose, « qu'il nous a forcés de met- « tre nos gémissements en communion avec ses « pleurs1. »La vieille épitaphe qui a été gravée sur le sépulcre de saint Léon, lors de la translation de ses reliques, sous Sergius Ier, au vue siècle, rappelle aussi ses luttes contre les erreurs de son temps :

« Du fond de son tombeau il nous remet devant « les yeux ce qu'il a fait durant sa vie, pour préser- « ver le troupeau de Dieu des ravages du loup qui « rôde pour tendre des embûches. »

« Les témoins de son zèle sont les livres consa- « crés par lui à la cause de la saine doctrine : les « cœurs pieux les révèrent, la tourbe des méchants « les redoute2. »

1 Episcoporum multitudine circumseptus quos ex innumerabilibus civitatibus Italise pro principatu proprii loci seu dignitate collegit... Verbis lacrymas ad communionem sui fletûs permiscens nostros quoque gemitus provocavit. (Epist. ad imper. Theodos.)

2 Commonet è tumulo quod gesserat ipse superstes

Insidians ne lupus vastet ovile Dei.

L'église de Sainte-Sabine, sur le mont Aventin, conserve aussi les souvenirs des combats d'un autre pape contre l'hérésie d'Eutychès. Silvère s'était réfugié dans cette église1, lorsqu'il avait soupçonné que les officiers impériaux avaient contre lui de mauvais desseins, parce qu'il refusait d'infirmer l'autorité du concile de Chalcédoine, qui avait condamné les novateurs. Cédant, malgré le conseil de ses amis, à des prières perfides, il quitta son asile de Sainte-Sabine, en recommandant son âme à Dieu, et se rendit au palais de Bélisaire sur le mont Pincius 2, où il fut arrêté et envoyé en exil par les ordres de l'impératrice Théodora. Ce fut pour expier ce crime, comme nous l'avons déjà remarqué, que le général romain bâtit la petite et intéressante église située près de la fontaine de Trévi. On y lit l'inscription suivante sur une vieille pierre : « Bélisaire, praticien, ami de la ville, a construit « cette église pour expier sa faute. Qui que vous « soyez, qui mettez le pied dans cette demeure « sainte, priez souvent Dieu pour qu'il lui fasse « miséricorde3. »

Testantur missi pro recto dogmate libri,

Quos pia corda colunt, quos prava turba timet. * Et veniens contulit se in basilicam beata? martyris Sabinro, ibique manebat. (Libérât Diacon., in Brev., c. xxn.)

- Tune fecit Belisarius Patricius beatum Silverium Papam venire ad se in palatium Pincii. (Anast., in Vit. Silver.) 3 Hanc vir patricius Vilisarius urbis amicus, Ob culpse veniam condidit ecclesiam.

Hanc ideirco pedem sacrara qui ponis in œdem Ut miseretur eum scepe precare Deura.

Plusieurs des détails que nous recueillons en ce moment n'ont point, si on les prend chacun à part, le mérite d'un vil intérêt : mais ils doivent être jugés d'après le résultat général auquel ils concourent. Il ne faut pas oublier que Rome est, par ses édifices mêmes, une cité éminemment dogmatique, et qu'on ne la comprend que d'une manière très-incomplète, si on ne l'étudié pas sérieusement sous cette face. Poursuivons.

Les opinions hétérodoxes que protégeait la cour de Byzance se reproduisirent bientôt après dans une hérésie nouvelle, qui en fut à la fois l'amoindrissement et la prolongation. En soutenant qu'il n'y a pas, dans le Christ, deux volontés, l'une divine, l'autre humaine, le Monothélisme ramenait l'erreur d'Eutychès sur l'unité de nature. Au sujet des troubles suscités alors dans l'Eglise, la calomnie a voulu troubler les cendres du pape Honorius, qui reposaient, paisibles et vénérées, au milieu des sépultures des autres papes, près du tombeau de saint Pierre. Les inscriptions funéraires consacrées à sa mémoire fournissent un nouvel argument, d'ailleurs superflu, pour prouver la fraude commise au sujet de la seconde lettre que Sergïus, patriarche de Constantinople, avait prétendu avoir reçue d'Honorius et qui aurait contenu l'erreur monothélite. Ces épitaphes parlent d'Honorius en des termes qui ne peuvent convenir qu'à un digne successeur de saint Pierre.

<f. Nous décernons de pieux éloges au grand Pasteur, qui a « rempli les fonctions de Pierre, et qui est monté au comble

x des honneurs : sous ce tombeau brille le pontife Honorius, i dont l'auguste nom et la gloire sont stables *. »

On célèbre son zèle pour ramener dans l'unité de l'Eglise ceux qui s'en étaient séparés : ceci se rapporte particulièrement à l'extinction du schisme de l'Istrie.

a Avant gouverné dignement, en vertu du pouvoir qui ap- « partient au Siège Apostolique, il a rappelé ceux qui s'étaient « dispersés 2. r>

Il est spécialement loué sous le rapport de sa doctrine.

« Il a pris une place glorieuse parmi les pontifes, par sa « doctrine puissante, aussi bien que par la sainte régularité de « sa vie 3. »

Il est présenté comme un disciple, un émule, un interprète du pape saint Grégoire :

« Les doctrines de son maître, dont les paroles « étaient si saintes et si fécondes, ont toujours

* Pastorem magnum laudis pia prsemia lustrant,

Qui functus Pétri hac vice summa tenet ; Effulget tumulis nam prœsul Honorius istis, Cujus magnanimum nomen honorque manet.

(Prim. tpitaph., lib. V, epigram., è veteri membranaceo, descript. ètemplis Romse, maxime in basilic. S. Pétri et Pauli, apud Gruter, t. III, p. 1175, Veter inscript., in Append.) - Sedis Apostolicae meiïtis nam jura gubernans

Dispersos revocat...

3 Quem doctrind potens quem sacra? régula vita»

Pontificum pariter sanxit habere decus.

« brillé en toi : en suivant avec ardeur les traces du « grand et pieux Grégoire, tu as hérité de ses mé- « rites *. »

« La virginité a vécu avec toi depuis ton Ler- « ceau : la vérité est demeurée avec toi jusqu'à la borne « de ta vie ~ . »

Ces inscriptions ont été composées très-peu de temps après la mort d'Honorius. La première se termine en effet par ces mots : « J'ai voulu faire en « ton honneur cette épitaphe que je te devais, « parce que je te conserve avec amour la mémoire « de celui qui fut pour moi un excellent père3. » On lit aussi dans la seconde : « Bien que chacune « de mes paroles passe à travers mes sanglots et « mes larmes, je parle de toi avec certitude, moi « qui suis ton disciple4. » Elles ont donc été écrites vers l'époque où les papes Séverin et Jean IV, premier et second successeur d'Honorius, frappaient d'une nouvelle condamnation, malgré les menaces et les violences de l'empereur Héraclius, l'hérésie

4 Sanctiloqui semper in te commenta magistri

Emicuêre tui, tanquàm fecunda nimis.

Namque Gregorii tanti vestigiajusti Dum sequeris cupieus et meritumque geris. 8 Tecum virginitas ab i'ncunabulis vix.it

Tecumque veritas ad vitœ metam permanet. (Secund. epitaph. V. Baron., An. Ecoles, ad an. 638.) :, His ego epitaphiis merito tibi carmina solvi.

Quôd patris eximii sim bonus ipse memor. (Prim. epitaph.) u Licet in lacrymis singultus verba erumpant

De te certissimè tuus discipulus loquor. {Secund. epitaph.)

monothélite dont il était le fauteur. Comment pour rait-on croire que ces papes eussent voulu favoriseï sous leurs propres yeux, à Rome môme, une sorte de panégyrique public de cette hérésie, au moment où ils bravaient tout pour la réprimer? C'est cependant ce qu'ils eussent fait en autorisant de pareilles épitaphes, s'ils avaient eu connaissance que ce même Honorius, loué dans ces inscriptions pour son attachement persévérant à la saine doctrine, avait adressé à Sergius, patriarche de Constantinopie, une lettre où il enseignait le Monothélisme. On ignorait donc l'existence de cette prétendue lettre. Comment supposer, d'un autre côté, qu'il eût pu écrire au patriarche de Constantinople une lettre dogmatique sur les questions agitées, sans que l'Église romaine en eût eu connaissance, sans que Sergius lui-même eût t'ait parade de cette pièce, pour s'appuyer du suffrage d'Honorius? La lettre n'avait donc pas été écrite, ou, ce qui revient au même, elle a étélalsifiée. Les épitaphes d'Honorius, rapprochées de ces diverses circonstances, sont, comme on le voit, des témoins importants. Le faussaire avait attendu, pour se hasarder à produire son œuvre calomnieuse, qu'Ilonorius fût enseveli dans le silence de la tombe : mais sa tombe même a parlé.

Plusieurs papes de l'époque suivante eurent à défendre la vénération des images contre le parti des Iconoclastes, dom les doctrines furent originairement une importation d'idées persanes et mahométanes dans le sein de la chrétienté. Des églises de Rome nous offrent un emblème qui a été une

protestation contre les premiers et timides essais de ces doctrines, aussi funestes au culte qu'à l'art chrétien. La représentation du Sauveur sous le symbole de l'Agneau semble, au premier abord, être un emblème fort ordinaire, qui ne se rattache à aucune circonstance spéciale de l'histoire de l'Eglise : des livres saints, où il est indiqué plusieurs fois, il a passé tout naturellement sur les monuments chrétiens, et il a été en effet usité dans tous les temps. Toutefois, à une certaine époque, sa reproduction a été déterminée par une intention particulière. Quelques idées sophistiques, qui préparaient les voies aux Iconoclastes en faisant une brèche aux anciens usages de la piété chrétienne, avaient exercé de l'influence dans une assemblée d'évêques, que l'empereur Justinien le Jeune avait réunis à Constantinople, vers la fin du vue siècle. Tout en affichant la prétention de continuer le cinquième et le sixième concile œcuménique, cette assemblée avait fait quelques règlements extravagants, notamment dans un canon relatif aux images. Elle avait approuvé, il est vrai, que le Sauveur fût peint sous la forme humaine qu'il a prise pour consommer les mystères pratiqués par l'ancienne loi ; mais en même temps elle avait défendu de le représenter sous les traits d'un Agneau, attendu que cette forme, sous laquelle il s'était montré aux prophètes, devait être reléguée parmi les figures du Vieux Testament, auxquelles le Christianisme a substitué la réalité.

Cette chicane théologique était aussi peu en harmonie avec les expressions consacrées par les livres

du Nouveau Testament, qu'avec la tradition des premiers siècles ; on a retrouvé ce symbole parmi les peintures des catacombes. L'Eglise de Rome rejeta cette innovation, ainsi que quelques autres articles de la même assemblée, et elle ne tarda pas à manifester, par des signes matériels, son attachement à cet antique et pieux emblème en le reproduisant dans les édifices sacrés. Quelques antiquaires ont pensé que l'Agneau sculpté sur la porte de l'église de Sainte-Pudentienne, au centre des portraits de la famille de Pudens, remonte à une époque voisine du temps dont nous parlons1. La mosaïque de Sainte-Praxède, exécutée sous Pascal Ier, ne nous offre pas seulement l'Agneau mystique, mais elle nous le montre entouré des hommages des vingt-quatre vieillards. Le sujet de cette composition, emprunté à l'Apocalypse du disciple bien-aimé, fut une réfutation spéciale de l'opinion erronée qui avait prétendu que ce symbole ne devait pas être reproduit sous l'empire de la loi évangélique.

Le plus ancien monument qui ait rapport aux Iconoclastes proprement dits se conserve dans la basilique souterraine du Vatican. C'est une portion

1 Cette opinion est sujette à une difficulté. Des vers léonins, ou rimant par les hémistiches, sont inscrits sur ce monument, et Ton sait que l'usage de ce genre de vers n'a commencé que plus tard. Mais ils pourraient avoir été ajoutés postérieurement. L'inscription qu'on lit sur une vieille pierre incrustée dans le mur de l'église de Sainte-Marie de Trévi est une addition postérieure au temps de Bélisaire, fondateur de cette église ; car elle est aussi en vers léonins et ne peut, par coaséquent, appartenir au vie siècle.

de la table de pierre sur laquelle Grégoire III avait fait graver une Bulle relative à un concile qu'il avait assemblé en 732 contre cette hérésie. Quelques phrases de cette Bulle se lisent encore sur ce frag-ment. Près de l'endroit où il est placé, on a reproduit à fresque une image du Sauveur, qui faisait partie d'une mosaïque du vnr3 siècle. Celle-ci se trouvait dans la chapelle que Paul Ier avait érigée en l'honneur de la mère de Dieu, et dans laquelle il avait fait mettre une statue de la Vierge en argent doré * . Ces œuvres matérielles , par lesquelles il contribuait à la splendeur du culte des saints, étaient le commentaire des lettres courageuses qu'il adressait à l'empereur Constantin Copronyme, le grand persécuteur de ce culte.

Dans la lutte orageuse que les papes ont eue à soutenir, au vme siècle, contre les Iconoclastes, Adrien Ier occupe une place distinguée. Sa fameuse lettre à Charlemagne contient un passage dans lequel il cite les anciennes peintures des églises de Rome, comme les pages d'un vieux livre constatant d autant mieux la tradition, que les plus ignorants peuvent lire une semblable écriture. Ce passage est aussi très-intéressant par rapport à l'histoire de l'art : il a servi à déterminer la date d'un certain nombre de ces tableaux. Nous rapporterons en entier ce fragment d'une chronique monumentale de Rome, rédigé par un pape à l'usage d'un empereur :

« On a souvent montré que, du temps du premier * Auast. Bibl., in Paul. I.

« concile1, le pape saint Sylvestre et le très-chré- « tien empereur Constantin ont vénéré les images « sacrées, qu'ils les ont exposées, au nom de la « religion et avec la piété la plus édifiante, aux « regards de tous les fidèles. Depuis cette époque « jusqu'à nous, les belles et grandes églises des « saints pontifes Sylvestre, Marc et Jules, construites « à Rome, sont décorées de peintures soit en mo- « saïque, soit d'une autre manière, les images saih- « tes en sont l'ornement.

« A l'époque du second concile, saint Damase, « ce pape si brillant par ses talents, bâtit sa propre « église, dont saint Grégoire parle dans ses Dia- « logues, et qui porte encore aujourd'hui le nom « de Damase, son fondateur; elle a conservé jusqu'à « nos jours ses peintures et ses images.

« Le pape saint Célestin, qui vivait du temps du « troisième concile, donna le même genre de décoce ration à son propre cimetière ; mais il fut surpassé « sous ce rapport par son successeur, le bienheu- « reux Sixte. En reconstruisant la basilique de la <( sainte mère de Dieu, qui a le surnom de majeure « et qu'on nomme l'église de la Crèche, il en releva « la beauté par des images d'or et des peintures « variées. A sa prière, Valentinien Auguste fit aussi « une image d'or, ornée de pierreries et représente tant le Sauveur et les douze apôtres : il la plaça « sur la Confession de saint Pierre, pour accomplii « un vœu : elle est encore vénérée par tous les « fidèles.

i Les conciles dont parle Adrien sont les six premiers œcuméniques.

« Quant au quatrième concile, le grand et admit rable pape saint Léon construisit des églises ave « des mosaïques et autres saintes images. Dans la « basilique du bienheureux apôtre Paul, en parti « culier, il érigea une grande arcade où il fit pein « dre notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, et le « vingt-quatre vieillards, avec une inscription en « vers : ces images, qui subsistent aussi de nos « jours, n'ont jamais cessé d'être l'objet de notre « vénération.

« Le temps du cinquième concile a vu le très- « saint pape Vigile orner de belles images de divers « genres la basilique qu'il construisit dans le pa- « triarcat de Latran. Ses successeurs, le seigneur « Pelage et le seigneur Jean, se signalèrent par des « œuvres encore plus remarquables dans la vaste « basilique des Apôtres qu'ils ont édifiée de fond « en comble : les images qu'ils ont fait placer dans « les compositions sacrées, exécutées en mosaïque « ou seulement au pinceau, ont continué d'être « entourées d'un respect religieux. Le pape saint « Grégoire érigea, dans son monastère, un oratoire « très-beau, qu'il décora de la même manière, « ainsi que l'église de Sainte- Agathe des Goths... « Si nous voulions faire passer sous vos yeux toute « la suite des églises que nos prédécesseurs ont « bâties, en y consacrant la vénération des saintes « images, nous le disons en toute vérité, le temps « nous manquerait pour faire cette énumération. »

Cette leçon de théologie sur la question agitée alors dut faire une grande impression sur l'esprit de Charlemagne. Le pontife conduisait son royal

élève à l'école d'une manière digne de tous les deux : cette école, c'était Rome.

Dans ce passage, le docte pontife ne fait mention des catacombes qu'en rappelant les peintures exécutées, par ordre du pape Célestin, dans son cimetière, c'est-à-dire dans le cimetière de Sainte-Priscille, sur la voie Salare. Il ne parle point de celles qu'on a retrouvées dans plusieurs de ces souterrains sacrés, et dont une partie remonte à des époques antérieures au temps de Constantin. Ce silence ne doit pas étonner. Depuis plus de trois siècles, 'la campagne romaine, où les catacombes sont situées, avait été presque continuellement exposée à des incursions hostiles, et très-souvent ravagée par les barbares. Dans le siècle même d'Adrien Ier, les Lombards, comme nous l'avons déjà dit, avaient dévasté plusieurs de ces cimetières. Sur divers points, les trous par lesquels on y entrait avaient dû se trouver bouchés par suite des bouleversements du sol que les travaux d'attaque et de défense avaient sillonné. Bien des galeries souterraines devaient être obstruées par des éboulements et par des décombres. Leurs antiques peintures se trouvaient en grande partie dans des chapelles sépulcrales situées loin de l'entrée des grottes, et auxquelles on ne pouvait arriver que par de longs et dangereux circuits, dont l'itinéraire s'était perdu. D'un autre côté, l'état de la science, au vme siècle, ne fournissait pas les données archéologiques nécessaires pour déterminer, d'après le style de ces tableaux, l'époque à laquelle ils appartenaient. Le pape, qui voulait n'alléguer que des faits incontes-

tables, ne remonta pas plus haut que l'époque de Constantin, parce qu'il n'avait, à défaut de documents écrits, aucun moyen de constater qu'il existait encore, dans les catacombes, des monuments antérieurs, ornements primitifs du berceau souterrain où la Rome chrétienne avait pris naissance. Il ne se proposait pas, d'ailleurs, de faire une histoire abrégée de la peinture religieuse. Le passage que nous venons de citer se rapportait à une question particulière des livres Carolins, qui avaient demandé si les six premiers conciles généraux avaient autorisé le culte des images : la réponse du pape devait donc prendre son point de départ au ive siècle.

Tandis qu'il opposait aux Iconoclastes les vieilles peintures qui faisaient toucher au doigt la tradition de l'Eglise, il en continuait la série dans les travaux qu'il ordonnait dans les édifices sacrés. Plusieurs papes de cette époque s'empressèrent d'employer les artistes byzantins, que la persécution avait forcés de s'éloigner de leur pays, et qui trouvèrent à Rome une hospitalité libérale. Malheureusement il ne reste aucune œuvre de peinture exécutée sous Adrien. Mais l'impulsion qu'il a donnée a pour monuments les mosaïques encore subsistantes, qui ont été faites peu de temps après lui, sous Léon III et Pascal Ier. Pour bien comprendre la signification en quelque sorte polémique de ces tableaux, il faut remarquer d'abord certaines particularités du système des Iconoclastes.

Suivant leur faux spiritualisme, les images, matérialisant la religion, ne pouvaient être qu'une expression corrompue des vérités qu'elle enseigne et

des sentiments qu'elle inspire. Ce principe était l'antipode du principe chrétien, suivant lequel, en se servant des choses sensibles pour aider l'âme à s'élever vers l'invisible, on spiritualise les sens euxmêmes. Appliquant d'abord leur système aux images qui représentaient le Sauveur, les Iconoclastes épuisaient toutes les subtilités d'une étrange métaphysique pour prouver que ce genre de peintures avait une connexion nécessaire avec les grandes hérésies sur la Trinité et sur l'Incarnation, qui avaient été condamnées dans les premiers conciles généraux. « Que faites-vous? disaient-ils aux catho- '< liques. En figurant le Christ, prétendez- vous x représenter l'essence du Verbe divin? la circons- « crire dans les images, c'est la supposer limitée : « vous êtes Ariens. Ou bien croyez-vous que la « représentation de sa nature humaine est néces- « sairement la manifestation de sa nature divine? « Cela ne pourrait être vrai qu'en supposant la con- « fusion des deux natures : vous êtes Euty chiens *. « Pour échapper à ces deux hérésies, vous êtes obli- « gés de vous retrancher à dire que vous voulez

1 Fecit enim iste talis imaginera, nominans eam Christum, et est nomen quod et Christus. Ergo est imago Dei et hominis. Itaque aut ctrcumscripsit secundum quod visum est vanitati suse, incircumscriptionem Deitatis circumscriptione creatse carnis; aut confudit inconfusibilem unitionem illam, confusionis iniquitatem incurrens; duas blasphemias ex hoc Deitati applicans per circumscriptionem et confusionem. Eisdem ergo et is qui adoravit blasphemiis submittitur; et vae utrisque consimile quia cum Ario, et Dioscoro et Eutyche, atque cum acephalorum hîeresi erraverunt. (Apolog. Iconoclast. in ter Act. Concil. Nice ni IL)

« figurer seulement son humanité, abstraction faite « de sa divinité : mais cette abstraction ne peut se « concevoir qu'autant que l'on considère la nature « humaine, dans le Christ, comme ayant une perce sonnalité à part, distincte de la personne du « Verbe : vous êtes donc Nestoriens ! . »

L'Eglise répondait que ces ergoteries, dignes des anciens sophistes de la Grèce, portaient absolument à faux. Les théologiens iconoclastes raisonnaient comme si la doctrine catholique eût prétendu que les images pouvaient être l'expression directe de ce qui est invisible : elles n'en sont que l'expression indirecte, en vertu de la liaison, perçue par l'esprit, entre les objets figurés pour les sens et les objets que les sens ne peuvent atteindre. La peinture est un supplément à la vue immédiate des choses : elle ne doit donc, pas plus que cette vue ellemême, être séparée de la foi qui nous apprend l'union de l'invisible avec le visible. Le dogme du Verbe incarné ne peut pas plus être altéré par l'impuissance de la peinture à représenter ce qui, dans ce dogme, est au-dessus de sa portée, qu'il n'était altéré dans l'esprit de ceux qui ont vu, de leurs propres yeux, le Sauveur, par l'impuissance de leurs regards à saisir par eux-mêmes autre chose que les formes sensibles de son humanité. Mais ces

* Profectô ad aliam confugient malee machinationis defensionem : quia solius carnis illius quam vidimus et palpavimus et cum quâ conversati sumus, iconem depingimus. Quod est impium, et Nestoriani pessimi sensûs inventant... Séparantes carnem à Divinitate; et privatee subsistentise illam asseverantes, et aliam personam carni tribuentes. (Ibid.)

notions étaient trop hautes pour les argumentations iconoclastes, précisément parce qu'elles étaient des notions du plus simple bon sens. Un des éléments héréditaires de l'esprit grec, la subtilité sophistique, s'était tourné contre un autre de ses éléments, le goût des arts. On brisait les images à coup de marteau et de dialectique : l'argutie eut ses vandales.

Aux raisons alléguées sous diverses formes, dans les écrits des docteurs catholiques, se joignait une autre manière de repousser l'objection des Iconoclastes. Dans les mosaïques de l'église des Sainls- Nérée et Achillée, sous Léon III, de Sainte-Marie in Dominka, sous Pascal Ier, et de Sainte-Marie- Nouvelle , qui appartient aussi au même siècle, l'enfant Jésus, quoique sur le sein de sa mère, semble se soutenir par ses propres forces. Celait très-bien répondre au reproche de Nestorianisme, adressé aux images du Sauveur, que d'imiter, dans les tableaux de l'Enfant Jésus, le type qui se trouvait dans le cadre de la nativité, faisant partie de la mosaïque de Sainte-Marie-Majeure, sous Sixte III, laquelle avait été un monument de la condamnation récente du Nestorianisme.

Les mêmes sophistes accusaient les catholiques de rabaisser la gloire immortelle des saints, en les retraçant sous des formes grossières et corruptibles1. Les tableaux de cette époque protestent aussi contre

* Nefas Christianis, qui spem resurrectionis habent, dsemonum cultricum gentium muribus uti, et sanctos qui tali et tantâ gloriâ resplenduerunt, in ingloriâ et mortuâ materiâ injuriis cumulare. (Apol. Iconoclast. inter Act. Concil. Nice u IL)

cette folle querelle. Les images des saints y sont fréquemment reproduites, et elles y apparaissent de temps en temps avec des attributs spéciaux, des couronnes, des ornements brillants, symbole de la splendeur céleste dont ils sont environnés. Dans la mosaïque des Saints-Nérée et Achillée, qui représente la transfiguration, les trois apôtres sont tellement frappés de l'éclat du Christ, qu'ils relèvent les pans de leurs manteaux pour se voiler les yeux. Les images des Anges, également réprouvées par les Iconoclastes, sont aussi très-multipliées. La chapelle de Zenon, dans l'église de Sainte-Praxède, ornée par Pascal Ier, fait voir le Christ entouré d'un cercle qui est soutenu par quatre anges : dans la mosaïque de Sainte-Marie in Dominica, il y en a une profusion. Tous ces travaux continuaient, relativement à l'utilité de la peinture sacrée, la tradition dont Adrien Ier avait rappelé les vieux monuments dans sa lettre à Charlemagne, et l'impulsion qu'il avait donnée pour la restauration et la décoration des églises. L'action exercée par ce pape est bien remarquable. Dans l'Orient , les Iconoclastes , quoique comprimés, étaient encore très-puissants, et ils pouvaient d'un moment à l'autre regagner la faveur de la cour impériale. Dans l'Occident, le concile de Francfort, sans approuver tous leurs principes, avait favorisé leur parti , en mettant en suspens l'autorité du second concile de Nicée, où leurs erreurs avaient été condamnées : les livres dits Carolins avaient propagé des idées qui leur offraient des points d'appui. De tous côtés les regards se tournaient vers Adrien : s'il eût failli, les Iconoclastes triomphaient,

et leur triomphe eût eu, sous d'autres rapports encore que ceux du culte, les résultats les plus funestes. Ces sectaires n'attaquaient pas seulement les honneurs rendus aux images , mais aussi la peinture religieuse elle-même : suivant eux, comme nous l'avons vu, tout tableau sacré était une sorte de proposition hétérodoxe. La proscription de la peinture religieuse eût été vraisemblablement étendue à la peinture en général. Elle était à leurs yeux un art éminemment vain et dangereux, un art mort, un funeste don du paganisme1. Son existence tout entière était en question. Comment aurait-elle pu vivre, bannie du domaine de la foi, où elle a toujours puisé ses inspirations les plus fécondes? La peinture sacrée était d'ailleurs la seule qui pût se produire à cette époque. Que serait devenu l'art, si ses monuments, ses traditions, sa vie eussent été tout à coup supprimés, si la chrétienté n'eût plus été , sous ce rapport , qu'un désert inculte et stérile? Le pape Adrien Ier, appelé à triompher des Iconoclastes, a donc eu entre ses mains les destinées de l'art : il l'a sauvé aussi réellement que Léon le Grand a sauvé l'Italie des fureurs d'Attila. L'Eglise l'a placé sur ses autels ; les académies de peinture lui devraient une statue , ayant pour inscription cette pensée tirée de ses écrits, qui caractérise à fond la dignité de l'art : « Si l'homme fait des images de « ce qui est divin, c'est qu'il est fait lui-même à « l'image de Dieu2. »

1 In mortuâ arte atque odibili, nunquam vivente, sed ab adversariis paganis vane repertâ. (Ibid.)

2Deus... fecit liomiuem ad imaginera Dei. Numquid quia

Le siècle de Charlemagne nous a légué un monument digne d'attention , qui est^ situé près de Saint- Jean de Latran , à côté d'Échelle Sainte. Quoique l'éclat et les vives couleurs de ses peintures attirent les regards de tous ceux qui passent par là, il n'en reste pas moins, à plusieurs égards, une énigme pour eux, lorsqu'ils n'en ont pas fait une étude spéciale. Nous en parlons ici, bien qu'il ne soit pas directement relatif à la condamnation de quelque opinion hérérodoxe de cette époque. Mais il exprime d'une manière remarquable la doctrine de l'union de la société spirituelle et de la société temporelle : seulement cette doctrine, quant à son application, s'y trouve restreinte à un événement contemporain.

Ce monument faisait partie du Triclinium de Léon III. On désignait sous ce nom des salles à manger, ou cénacles, dans lesquels les personnages constitués en dignité donnaient des festins dans certains jours solennels. Les souverains pontifes avaient adopté cet usage : les annales du vme siècle font mention du Triclinium du pape Zacharie, qui avait fait peindre sur les murs une carte géographique du monde connu, afin que lui et ses successeurs eussent sous les yeux, pendant leur repas même, le vaste domaine de leur sollicitude pastorale. Celui que Léon III fit construire dans le patriarcat de Latran

imago Dei est homo... ideo idolorum cultus est etimpietas? (S. Stephan. Bostrorum, de Imagin. sanct., cité par Adrien Ier, Epist. ad Constantin, et Iren. August.)

surpassa tous les autres par sa grandeur et par ses ornements. Le pavé et le revêtement en marbre, les belles colonnes, les unes de porphyre, les autres de marbre blanc, les sculptures, les vases, les lis, tout annonçait un monument consacré à un grand souvenir. La salle formait un carré long, avec deux absides, l'une adroite, l'autre à gauche, et une troisième au fond. Il ne reste que cette dernière ; mais heureusement elle a g-ardé une précieuse mosaïque, qui a été restaurée par les soins d'Urbain VIII, de Clément XII et de Benoît XIV. Nous suivrons, dans l'interprétation de ce monument, l'explication d'Alemanni l, qui a prouvé qu'il faut y voir le mémorial de la fondation du Saint-Empire romain. Pagi a combattu cette opinion : selon lui, cette mosaïque est relative à la dignité de patrice, conférée à Charlemagne. S'il en était ainsi, ce monument exprimerait toujours le même ordre d'idées : il se rapporterait à l'institution du Saint-Empire, non pas, il est vrai, comme à un fait consommé, mais comme à un événement préparé. La dignité de patrice de Rome a été pour Charlemagne ce que le consulat à vie a été pour Napoléon : c'était l'initiation à l'empire. Du reste, l'opinion de Pagi, qui ne parle de cette mosaïque qu'accidentellement sans traiter ce sujet à fond, comme l'a fait Alemanni, ne repose sur aucune preuve solide. S'appuyant, suivant son usage, sur des rapprochements de dates, il allègue que le passage d'Anastase le bibliothécaire, où il est question du Triclinium de Léon III, est mêlé au récit de

1 l)e Parietinis Lateranenstbus.

circonstances antérieures à l'année delà fondation du Saint-Empire. Mais cet édifice a pu être commencé avant le couronnement de Charlemagne, et n'être achevé que quelque temps après, surtout pour les décorations intérieures, et l'on conçoit qu'Anastase, en ayant fait mention dans l'endroit où il relatait les événements au milieu desquels sa construction avait été entreprise, ait réuni, dune manière succincte, dans la même phrase, tout ce qu'il voulait dire de ce Tridinium : les abi éviateurs d'histoire suivent ordinairement cette marche. L'objection chronologique de Pagi n'est donc pas concluante, tandis que l'opinion contraire s'accorde seule avec les particularités du monument lui-même. Le sentiment d'Alemanni est à la fois le mieux fondé, le plus ancien et le plus généralement adopté.

La mosaïque dont il s'agit se compose de trois tableaux. Au plus grand, qui est placé au milieu et qui représente un trait de l'Évangile, se coordonnent deux autres tableaux,, relatifs, l'un au siècle de Constantin, l'autre à celui de Charlemagne. Mais, quelle que soit la diversité des époques auxquelles ils se rapportent, ces trois tableaux sont liés entre eux par une pensée fondamentale, qui imprime à toute cette mosaïque un grand caractère d'unité.

Le sujet, tiré de l'Evangile, retracé dans le grand tableau, est le moment où Jésus-Christ, entouré de ses apôtres, leur donne la mission d'aller prêcher sa doctrine à toutes les nations. Les apôtres relèvent leurs manteaux, dans l'attitude d'hommes qui sa disposent à partir. Le Christ tient un livre ouvert où sont écrits ces mots : La paix avec vous. Le même

souhait est répété dans l'inscription qui couronne la mosaïque : Gloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Ces inscriptions, qu'on retrouve dans plusieurs autres peintures, ont ici un sens particulier, par leur rapport à la pensée générale du monument, comme nous le verrons bientôt. Je me borne à remarquer en ce moment que leur choix fait beaucoup d'honneur au caractère personnel de Léon III, lorsqu'on songe aux circonstances qui avaient précédé la construction ou du moins l'achèvement de ce Triclinium. Non-seulement son autorité avait été méconnue dans les troubles survenus à Rome, mais sa personne même avait subi d'indignes traitements. Lorsque après le rétablissement de l'ordre par Charlemagne, il érigea ce monument, que fit-il? Au lieu d'y placer des emblèmes qui offrissent quelque allusion à la défaite de ses ennemis, il multiplia au contraire les symboles de pardon, il répéta, avec une sorte d'affectation, le mot de paix, il l'inscrivit précisément sur les murs d'un cénacle, comme pour inviter tous les hommes de bonne volonté au banquet de la réconciliation et de l'amitié. Ce trait donne un caractère touchant à la majesté dogmatique de ce monument.

Le tableau où se trouvent ces inscriptions constitue l'unité de toute cette mosaïque. S'il est d'une plus grande dimension que les deux autres, s'il occupe la place centrale, c'est pour indiquer que les sujets retracés dans les groupes latéraux sont un accomplissement de la mission que Jésus-Christ a donnée à ses apôtres pour tous les temps et pour

toutes les nations. Dans l'un de ces tableaux, Jésus- Christ, assis sur une chaire, donne les clefs au pape saint Sylvestre, et l'étendard à l'empereur Constantin, tous deux à genoux. Ce sujet est destiné surtout à faire ressortir, par les analogies à la fois et par les différences, l'idée qu'exprime le second groupe, dans lequel on voit saint Pierre, également assis, lequel remet le pallium au pape Léon III et l'étendard à Charlemagne : ces deux personnages sont aussi à genoux, l'un à droite, l'autre à gauche. Le but caractéristique du monument se révèle dans ce tableau. L'habillement de saint Pierre doit être d'abord remarqué. Revêtu de la tunique et de la pénule, que les anciens portraits.donnent aux apôtres, comme appartenant au costume de leur temps, il porte en outre par-dessus le pallium, dont l'usage a eu cours à une époque postérieure. Le soin intelligent qui a présidé à la distribution de toutes les parties de cette mosaïque permet d'autant moins de supposer un anachronisme involontaire, que cette particularité s'écarte du type suivi dans les portraits antérieurs du même apôtre. (1 y a donc ici une intention. Lorsque des attributs disparates ou discordants se trouvent réunis à dessein, c'est un indice, comme le remarque très-bien Alemanni, que lafigure a un caractère symbolique. Celle dont nous parlons représente, par conséquent, non la personne physique de saint Pierre, mais sa personne morale, ou l'Eglise romaine, dans laquelle son autorité se perpétue. Saint Pierre a sur ses genoux les clefs, qui sont placées entre Léon III et Charlemagne pour marquer que la remise du pallium au saint Pape et

de l'étendard à l'Empereur a lieu en vertu du même pouvoir des clefs. Mais pourquoi saint Pierre, ou l'Église romaine, ne transmet-il pas les clefs à LéonlII comme elles sont données à saint Sylvestre dans l'autre tableau? C'est que dans celui dont nous parlons, il ne s'agit pas d'exprimer la juridiction pontificale dans sa généralité, mais un acte particulier et nouveau de cette juridiction : ce qui est spécifié pour la remise du pallium, ornement symbolique, moins ancien que les clefs de saint Pierre. La même idée était figurée dans la mosaïque par une autre particularité. D'après ce que rapporte Alemanni, saint Pierre avait sur ses genoux trois clefs, au lieu de deux qu'on remarque aujourd'hui : la troisième avait probablement déjà été effacée par le temps, lors des premiers travaux de restauration qui ont été faits, dans cette partie de la mosaïque, durant l'époque moderne. Dans le grand tableau qui occupe le centre de l'abside, comme dans celui où est représenté saint Sylvestre, il n'y en avait que deux. D'où vient ce symbole des trois clefs ? Un manuscrit du Vatican, qui appartient à l'époque de l'empereur Justin le Vieux, renferme une image où ces trois clefs sont attribuées à saint Pierre. Mais ce monument privé, ce travail en quelque sorte domestique d'un artiste, ne peut pas nous éclairer sur la signification de ce symbole aussi bien que les monuments publics sur lesquels il a été figuré. Il a paru, au commencement du ixe siècle, dans le Triclinium dont nous parlons, et précisément dans le tableau relatif à Charlemagne. Il s'est reproduit ensuite, dans le xe siècle, sur le sépulcre de J 'empereur

Othon II, qui était placé à l'entrée de l'ancienne basiliqu vaticane. Qu'y a-t-il de commun à ces deux époques? La première est celle de la fondation du Saint-Empire et du couronnement de Charlemagne ; la seconde est celle de la translation du Saint-Empire des Francs aux Allemands, qui a eu lieu lorsque le pape Jean XII a couronné Othon IL Cette coïncidence estremarquable. L'apparition de ce symbole, à ces deux époques, indique assez clairement qu'il était considéré comme un emblème du pouvoir de coordonner, à certains égards, les choses temporelles aux spirituelles. Il était bien à sa place dans la mosaïque de Léon III, dont il éclaircissait et complétait la signification.

Le costume de Charlemagne présente, comme celui de saint Pierre, une bizarrerie apparente. Le monarque franc porte le manteau impérial. Mais sous ce costume romain on aperçoit la tunique bordée de soie, la chaussure, l'épée, le tout conforme aux détails que ses historiographes nous ont transmis sur sa manière habituelle de se vêtir. Nous savons par Eginhard que Charlemagne ne se décida qu'une ou deux fois, par condescendance pour les désirs de Léon, à s'habiller suivant la mode des Romains pendant son séjour dans leur ville ; et comme il fut proclamé empereur sans que cette cérémonie eût été annoncée, et comme à l'improviste, il est vraisemblable qu'il était vêtu à la manière des Francs, lorsque Léon III jeta sur ses épaules le manteau des empereurs. Le singulier méiange qu'offre son costume nous montre avec quel son?, la vérité des détails y a été observée.

Les traits historiques et les traits symboliques y sont si bien combinés pour s'éclairer par leurs rapports mutuels, qu'il est aisé de voir que cette œuvre a été mûrement réfléchie. Il existait des édiles lévites, chargés de présider à l'érection des monuments, comme le prouvent quelques inscriptions. Du reste, s'ils ont dirigé avec habilité l'exécution de cette mosaïque, on peut présumer que la conception en est due à l'esprit élevé de Léon III et peut-être aussi au génie de Charlemagne. Quoi qu'il en soit, ce monument ne rappelle pas seulement l'origine d'une des plus grandes institutions sociales de la chrétienté, la fondation du Saint-Empire romain, il expose aussi un ensemble d'idées, qui ont exercé une haute influence sur la marche de la société. Les deux développements sociaux, qui se sont opérés, le premier sous Constantin, le second sous Charlemagne, y sont très-bien caractérisés. Constantin avait été constitué le défenseur de l'Eglise : Charlemagne fut aussi investi de cette fonction. Voilà la ressemblance des deux époques : elle est marquée, dans la mosaïque de Léon III, par la remise de l'étendard faite à l'un et à l'autre souverain. Il était naturellement l'emblème de cette charge, et c'est en effet un étendard que Léon III avait envoyé à Charlemagne, lorsqu'il l'avait créé patrice de Rome et défenseur de l'Eglise. Mais, quoique semblables sous ces rapports, ces deux époques présentent une notable différence. Que s'étaitil passé sous Constantin? L'empire n'avait pas été créé par le Christianisme : Constantin avait consacré au Christianisme une institution préexistante.

Sous Charlemagne, ce n'était pas l'empereur qui se faisait chrétien, c'était le Christianisme qui faisait l'empereur. L'Empire n'était pas seulement sanctifié par l'Eglise, il était engendré par elle. Cette couronne fermée, semblable à celle que portaient à cette époque les empereurs grecs, et qui était venue d'en haut se poser sur la tête de Charlemagne à la place de celle des rois barbares, ce manteau des Césars, sous lequel reluisait l'épée du chef des Francs, étaient les signes de cette nouvelle naissance, et le symbole des trois clefs, joint au sens particulier du pallium dans cette mosaïque, signifiait que cette grande institution sociale était fondée au nom de la Divinité. Cette union intime de la société spirituelle et de la société temporelle avait pour but l'affermissement du règne de Dieu et de la concorde dans la chrétienté. En ce sens, l'inscription : Gloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, n'était plus seulement l'expression des sentiments personnels de Léon III, elle était le mot fondamental du monument. Depuis cette époque jusqu'au xvie siècle, la plupart des souvenirs relatifs à la promulgation de différents points de la doctrine chrétienne, se concentrent dans un monument unique, divisé en deux parties, la basilique de Saint-Jean de Latran, et le palais appelé Patriarcat, qui était joint à l'église. Tant de choses se sont accomplies dans le vaste sein de ces édifices, particulièrement pendant le moyen âge, qu'il est intéressant de se former au moins quelque idée de leur état matériel vers le milieu de cette époque.

La basilique Constantinienne avait reçu plusieurs accroissements ; elle avait aussi traversé diverses réparations nécessitées soit par les ravages du temps, soit par un tremblement de terre survenu dans le xe siècle. A l'extérieur, elle conservait son portique, mais elle s'était donné une tour pour les cloches, qui tombait de vétusté au xne siècle, où elle fut restaurée à l'intérieur. Les murs très-élevés de la nef du milieu s'appuyaient sur trente colonnes. La partie de ces murs qui formait la façade, et celle qui aboutissait à l'abside, étaient soutenues chacune par quatre parastates. Les seize fenêtres de cette nef étaient d'architecture gothique avec des vitraux. Dans les quatre nefs latérales, on admirait quarante petites colonnes de magnifique marbre vert, surmontées de chapiteaux élégants. Derrière l'abside régnait ce portique semi-circulaire que l'on y voit encore. Sa première construction date du ve siècle : c'était l'ouvrage de saint Léon. Plusieurs chapelles latérales avaient été successivement bâties. En avant de l'autel principal, à l'endroit où se trouve actuellement le tombeau en bronze de Martin V, s'élevaient des ambons en marbre. Derrière l'autel, la tribune offrait une grande mosaïque, qui a été refaite par Nicolas IV, au xin" siècle, et mise dans l'état où nous la voyons encore aujourd'hui ; mais on a conservé en entier cette grande figure du Christ, contemporaine de l'origine même de la basilique, au ve siècle. La croix diamantée est une imitation d'une croix très-ancienne qui faisait antérieurement partie de cette mosaïque. Avant la restauration de Nicolas IV, une ville, symbole de

l'Église, était placée au-dessus de la croix, et reposait sur elle comme sur sa base, avec une palme et un phénix, qui signifiaient que de la croix étaient sorties 1p victoire et la résurrection : un ange, saint Michel sans doute, gardait la porte de la ville. Cette partie se trouve maintenant sous la croix, à l'ombre de laquelle repose la ville sainte. C'est aussi une belle idée que ces eaux, versées d'en haut par la colombe du Saint-Esprit, qui jaillissent en fontaine au pied de la croix, d'où elles se répandent pour former les quatre fleuves du paradis terrestre, et vers lesquelles accourent des brebis, emblème des fidèles, et des cerfs, emblème de la troupe errante des païens. D'autres mosaïques, d'autres peintures, exécutées notamment dans le ixe et le xc siècle, décoraient les murs. Près de l'autel principal, construit au ive siècle, par saint Sylvestre, et situé entre l'abside et l'ambon, apparaissaient ces quatre fameuses colonnes d'airain, dont l'origine a donné lieu à tant de suppositions. Suivant les uns, Titus les avait prises du temple de Jérusalem ; mais cette conjecture n'a point la consistance de la tradition qui attribue une origine semblable aux colonnes placées devant la Confession de Saint- Pierre dans l'ancienne basilique vaticane. Selon d'autres, Sylla les avaient apportées d'Athènes, où elles faisaient partie du temple de Jupiter. On a pensé aussi qu'elles avaient appartenu au temple de Némésis, ou qu'elles avaient été placées par Domitiendans celui de Jupiter Capitolin, après avoir été fabriquées sous Auguste, qui avait fait fondre, à cet effet, les rostres des vaisseaux de Gléopâtre.

Quoi qu'il en soit de ces vieux souvenirs de Rome, de la Grèce et de l'Orient, qui flottent, comme des nuages, sur la cime de ces colonnes, placées aujourd'hui dans la chapelle du Saint-Sacrement, on s'accorde généralement à croire qu'elles appartiennent à la fondation primitive de la basilique sous Constantin. Des lampes y étaient suspendues, dans lesquelles on brûlait, aux grands jours de fête, des parfums, fournis comme un tribut par les peuples de l'Orient. Lorsque ce tribut a cessé, cette église n'en a pas moins continué de déployer beaucoup de magnificence dans les cérémonies religieuses. Son trésor était extrêmement riche. Parmi les dons faits par la France, je remarque seulement les lis garnis de pierreries et de diamants, que Charles V avait envoyés pour orner les reliquaires des têtes de saint Pierre et de saint Paul. Les vases sacrés, les ornements de toute espèce, les objets précieux, sous le rapport de la matière et du travail, que possédait Saint-Jean de Latran, avaient été offerts par la piété fervente de douze siècles au premier temple de la chrétienté : leur liste, conservée dans ses vieilles archives, est éblouissante. C'était au milieu de ces pompes que les papes allaient s'asseoir sur la chaire adossée au fond de l'abside. Elle avait six gradins en marbre : sur celui qui se trouvait immédiatement au-dessous de la chaire, étaient représentés un aspic, un lion, un dragon et un basilic, symboles des puissances malfaisantes que le pontife devait fouler aux pieds. Mais, avant d'arriver à cette chaire, il passait, en traversant la nef, près d'une colonne de porphyre., surmontée du coq de la

Passion. C'était afin qu'apercevant en même temps, à ses côtés, le monument de la chute de saint Pierre, et devant lui, dans la mosaïque de la tribune, la grande figure du Sauveur, type du pardon, il fût à la fois averti de sa propre fragilité au milieu des respects de tous, et disposé à l'indulgence pour les péchés des autres, et qu'il ne montât sur le trône du monde chrétien qu'appuyé en quelque sorte sur l'humilité et sur la miséricorde.

Le palais ou patriarcat de Latran comprenait une masse d'édifices, dont l'ensemble, d'une forme irrégulière, était beaucoup plus vaste que le palais actuel. Son plus ancien portique était tourné vers l'occident. C'est là que, suivant ce qui avait été établi par le pape Adrien Ier, on distribuait chaque jour des aumônes a plus de cent pauvres * : cet acte de charité était représenté dans des peintures sur les murs de ce portique 2. Sur la droite était un édifice, qu'on croit avoir été la basilique du pape Zacharie, où les papes célébraient la Cène le jeudi saint avec les cardinaux; puis l'oratoire de Saint- Sylvestre, construit au vne siècle, par le pape Théodore. Au-dessus de la porte de cet oratoire, deux colonnes de porphyre soutenaient une espèce de baldaquin où l'on conservait une très-ancienne image du Sauveur. A droite du portique, une chapelle, construite très-vraisemblablement par saint

1 Ut ornai die centum fratres nostri pauperes etiamsi plures aggregentur in Lateraneuse patriarchium.

2 Et constituantur in scalâ quae ascendit ad Patriarchium, uhi et ipsi pauperes depiuctisunt, etc. (Anast. Bibliot. in Vit. HauTiim.)

Grégoire au vi9 siècle, et renfermant deux autels consacrés par lui, servait de vestibule à la chapelle appelée aujourd'hui Sancla Sanctorum, et autrefois de Saint-Laurent. Là se trouvait et se trouve encore ce portrait du Christ, représenté à l'âge de trente-trois ans, objet d'une vénération traditionnelle, qui remonte à une très-haute antiquité.

Tous ces édifices formaient une seule et même ligne, derrière laquelle s'étendait parallèlement un long corridor, ambulatio. C'est entre ce corridor et la basilique de Latran qu'étaient distribués plusieurs autres édifices qui faisaient partie du patriarcat. Du côté gauche de cette masse de bâtiments était situé le Triclinium de Léon III; du côté droit, la basilique appelée Cour du concile, parce que les conciles tenus dans le patriarcat se célébraient ordinairement dans cette grande salle. Vers le milieu, les fidèles vénéraient trois portes de marbre, placées aujourd'hui près de l'escalier saint. Suivant une ancienne tradition elles avaient été enlevées du palais de Pilate à Jérusalem, et l'on pouvait présumer que le Christ, au temps de sa Passion, avait passé plusieurs fois par ces portes.

En avant de la cour du concile, Boniface VIII construisit un podium, remarquable par la beauté de ses marbres, de ses colonnes, de son pavé en mosaïque et par des peintures parmi lesquelles il y en avait de Giolto. Le beau portrait de Boniface VIII par cet artiste célèbre est aujourd'hui placé dans une des nefs latérales de la basilique. Ce podium n'était pas loin du lieu où se trouve actuellement l'obélisque érigé par Sixte-Quint, et près duquel

était située la bibliothèque publique établie au ve siècle par le pape Hilaire. Elle était renfermée clans un édifice séparé du palais, vers le milieu de la place. Sur cette place on voyait la statue équestre de Marc Aurèle, qui se trouve maintenant devant le Capitole. Le pape Clément III l'avait fait mettre devant le patriarcat de Latran, qu'il avait agrandi et orné vers l'an 1187. L'opinion populaire de cette époque la prenait pour une ancienne statue de Constantin, et l'on avait voulu que cet empereur, reparaissant sur le sol de son palais, se tînt, comme une sentinelle auguste, aux portes de la basilique qui portait son nom.

Six conciles se sont assemblés dans le palais de Latran; le premier sous le pape Melchiade, au ive siècle : « Il a eu lieu, dit Optât de Milève, dans « la résidence de Fauste, femme de Constantin, in « œdibus Faustœ Constantini principis uxoris. » Le dernier est du xie siècle, sous le pontificat d'Alexandre IL Plus de vingt autres, dont cinq généraux, se sont tenus dans la basilique : le premier sous le pape Jules Ier, au ive siècle, le dernier sous Jules II et Léon X. C'est dans les conciles de Latran qu'ont été condamnées, entre autres, les erreurs dogmatiques et les maximes immorales des Manichéens du moyen âge et de plusieurs sectes qui avaient des points de contact avec eux, le système panthéiste d'Amaury de Chartres, l'hérésie de Béranger sur le dogme eucharistique et certaines doctrines panthéistes et matérialistes du xve siècle, qui attaquaient la création, la personnalité de chaque homme et l'immortalité de l'âme.

Sous le pontificat d'Eugène IV, les églises, que le schisme de Photius et de Michel Gérulaire avait entraînées, et quelques autres églises séparées à une époque antérieure, reconnurent l'utilité sur laquelle le Christ a fondé l'Eglise universelle. Cet événement, rappelé dans l'épitaphe inscrite sur le tombeau de ce pape, est particulièrement retracé sur sur cette grande porte en bronze, qui ferme la principale entrée de la basilique de Saint-Pierre. Elle s'ouvre dans les solennités à des représentants de presque tous les pays du monde. Elle mériterait, quand ce ne serait qu'à ce titre, que nous fissions, pendant quelques instants, une station devant elle. Beaucoup de visiteurs ne lui accordent pourtant que quelques rapides regards. La basilique, le vestibule lui-même offrent d'autres magnificences qui attirent davantage la curiosité. Ce monument n'a, d'ailleurs, une signification attachante que lorsque l'on connaît les détails historiques qui en expliquent toute la pensée.

L'ancienne porte avait été revêtue d'ornements qui, à deux reprises, furent enlevés, la première fois, par la rapacité de soldats mahométans; la seconde, par la dévotion fort peu chrétienne des pèlerins. Le pape Honorius, au vu0 siècle, l'avait fait couvrir en argent1. Les neuf cent soixante-quinze livres pesant de ce métal qu'il y avait employées, ne manquèrent pas de tenter la cupidité des Sarrasins, qui firent une excursion, vers le milieu du ixe siècle,

1 Investivit regias januas in ingressu ecclesia? majoris, qnae appellantur Medianse, ex argento pensante libras nongentas septuaghita quinque. (Anast. Bibl., in Honor.)

jusque sous les murs de Rome. La porte, abattue et dépouillée par eux, fut restaurée promptement par Léon IV. Sur la couverture en lames d'argent qu'il lui redonna, des sculpture? retraçant des sujets pieux formaient, dit la chronique, une parure lumineuse l ; mais elle se trouva exposée à un autre genre de déprédation. Un certain nombre de pèlerins ne se faisaient pas scrupule de détacher furtivement quelques morceaux de sa couverture, si bien qu'après le xn° siècle elle perdit son ancien nom de porte d'argent2.

Eugène IV, voulant rendre à la basilique Vaticane une porte digne d'elle 3, en confia l'exécution au célèbre Antoine Philarète. Les extrémités supérieure et inférieure ne sopt pas l'ouvrage de cet artiste ni de cette époque : elles ont été faites plus tard, sous Paul V. Ce sont des allonges qu'il a fallu adapter à la porte de l'ancienne basilique, pour le faire cadrer avec la dimension que devait avoir la porte de l'église moderne. L'œuvre de Philarète nous offre d'abord six tableaux de bronze en relief, qui représentent le Christ dans sa majesté, la Vierge, les

1 In basilicâ cœlestis clavigeri portas, quas destruxerat progenies Sarracena, argentoque nud avérât, erexit, easqio argenteis tabulis, lucifluis salutiferisque historiis sculpUa decoravit. (Id. in Léon IV.)

2 Cujus ornamentum duravit usque ad tempora Alexand/ tertii, postmodùm corrupta, deformataque gravem in modum semper fuit; adeo ut nomen quo argentea vocabatur, amiserii. (Maph. Veggius, de Reb. antiq. memor. Basil. S. Pétri, lib. 11 c. m. )

2 Eugenius quartus... hanc portam pristino decori restituit, ductam ex sere, magno sumpto, miro artificio, etc. ilbid.)

mains croisées sur sa poitrine, dans une attitude humble, sous l'auréole qui la couronne, saintPierre avec les clefs, saint Paul, ayant près de lui un vase d'où sort un lis surmonté d'une colombe, enfin la mort de ces deux apôtres. On peut remarquer que le tableau du Crucifiement de saint Pierre s'accorde, par les particularités locales, avec l'opinion qui place le lieu de son martyre, non sur le Janicule, mais au Vatican. Divers événements du pontificat d'Eugène IV sont les sujets de tableaux plus petits et divisés en plusieurs compartiments. Les ornements qui encadrent la porte se trouvent mêlés de sujets mythologiques. Le contraste qu'ils forment avec le caractère si pieux empreint dans l'ensemble de ce travail, a fait penser que ces accessoires ont appartenu originairement à un ancien monument du paganisme qu'on a consacré, comme il y en a tant d'exemples, au culte chrétien. Si ces accessoires profanes sont l'ouvrage de Philarète, il semble que la pensée qui l'a dirigé, sous ce rapport, oiFre quelque analogie avec celle de ces architectes gothiques qui figuraient des démons et des animaux, emblèmes des vices, sur les murs extérieurs de leurs cathédrales. Quoi qu'il en soit, ce monument a de la grandeur par l'étendue du cercle des vérités qu'il embrasse : l'IIomme-Dieu, bénissant le monde, la gloire éternelle de l'Eglise triomphante représentée par la sainte Vierge, par des saints et par des têtes d'anges ; les souffrances de l'Eglise sur la terre marquées par le martyre des deux apôtres; son unité, sa catholicité, sa perpétuité, ses rapports avec la société civile, par les tableaux relatifs à

Eugène IV; la société temporelle figurée par les bustes des Césars, la nature physique par des végétaux et des animaux, le monde des ténèbres et du mal, par les emblèmes mythologiques, tel est l'ensemble d'idées qui donne à ce monument un caractère d'universalité, et qui le rend digne, malgré les imperfections qu'on lui a reprochées, d'être la grande et majestueuse porte de la basilique de Saint-Pierre. Mais la principale chose que nous devons considérer ici dans ce monument, sous le point de vue particulier qui nous occupe, ce sont les plus petits tableaux qui se rapportent au pontificat d'Eugène IV. L'artiste a pris soin de marquer leur liaison avec ceux qui retracent des sujets évangéliques. Dans celui qui représente saint Pierre, Eugène IV, à genoux devant le prince des Apôtres, reçoit de lui les clefs en implorant son assistance. Cette particularité a le double effet de constituer, sous le rapport de l'art, l'unité de ce travail, et d'exprimer, sous le rapport théologique, l'unité et la perpétuité de l'Eglise. Les compartiments de ces tableaux sont autant de fragments en bronze de l'histoire ecclésiastique du xve siècle. L'un d'eux représente la galère sur laquelle l'empereur de Constantinople, Jean Paléologue, accompagné du patriarche et d'autres évêques grecs, se rendit à Ferrare, que le pape avait d'abord désigné pour la célébration du concile. La cabine occupée par l'empereur est surmontée d'une croix, et marquée de l'aigle impériale à deux têtes. L'image de ce vaisseau n'était pas une chose insignifiante par rapport à la pensée principale de ces tableaux. On sait, en effet, que Jean Paléologue

avait refusé de s'embarquer sur les galères que les évêques rebelles siégeant à J3âle lui avaient offertes, il avait choisi celles du pape, atin de montrer par là ses bonnes dispositions pour la paix de l'Eglise. Son introduction auprès du pape, leur entrevue et son départ d'Italie sont ligures dans d'autres compartiments. L'empereur d'Occident, Sigismond, avait dû aussi venir au concile; mais, quoiqu'il eût été empêché de s'y rendre, son adhésion à l'unité catholique est exprimée dans le tableau qui retrace son couronnement par Eugène IV. Ces événements ont fourni quatre vers assez élégants à l'épitaphe qui fut gravée sur le tombeau de ce pontife : « Les deux empereurs « vinrent de l'Orient et de l'Occident se prosterner « devant lui, l'un pour recevoir la foi, l'autre pour « ceindre le diadème*. » Cette épitaphe rappelle, en même temps, l'extinction des schismes 2, célébrée aussi par l'inscription qui se lit sur la porte en bronze de la basilique. « Voyez, dit-elle, comme les Grecs, les Arméniens, les Ethiopiens et la nation « Jacobite ont embrassé la foi de Rome3. » Cette inscription explique plusieurs tableaux. Celui qui retrace le concile de Florence rappelle particulièrement la session où fut proclamée l'union religieuse.

1 Istius ante sacros se prsebuit alter ab ortu,

Alter ab occasu Csesar uterque pedes, Alter ut accipiat fidei documenta latinse, Alter ut aurato cingat honore caput.

'- Quo duce et Armeni Grsecorum exempla secuti Romanam agnôrunt ^Ethiopesque fidem, Inde Syri ac Arabes mundique e finibus Indi. 3 i t Grseci, Armeni, ^Ethiopes bic adspice ut ipsam,

Romanam amplexa est gens Jacobina fidem.

L'empereur de Constantinople, les principaux seigneurs de son empire, les envoyés de l'empereur de Trébizonde, ceux du roi des Hibériens, les archevêques et évêques russes et tous les autres, au nombre de cinq cents, fléchirent le genou devant le Pontife et lui baisèrent la main. Après la messe, des prières et des hymnes d'actions de grâces furent chantées dans les deux langues; puis la Bulle du décret d'union fut lue en latin par le cardinal de Saint-Ange, et en grec par un évêque de ce rit : elle était écrite en ces deux langues sur une même feuille. Le moment où le concile est représenté dans le tableau dont nous parlons est celui de cette lecture. A droite est le Pape sur son trône, il est revêtu d'une chape -et il porte la tiare. De l'autre côté, sur un siège semblable à celui qui avait été préparé pour l'empereur d'Occident, est assis l'empereur d'Orient : les particularités de son costume sont un manteau, une longue robe à manches trèsétroites, une espèce de camaii à manches courtes, un bonnet de forme ronde, dont le sommet est orné d'une pierre précieuse et qui a sur le devant une visière très-allongée, terminée en pointe; sa main gauche est posée sur son cœur. Au fond de l'église est une estrade très-haute, où sont debout les deux lecteurs du décret d'union. A droite et à gauche sont placés les cardinaux. A côté de l'un deux, on voit un des principaux dignitaires de l'Église grecque, très-reconnaissable à la forme de sa mitre. Le personnage qui se tient entre lui et l'empereur doit être un évêque grec, bien qu'il ressemble à un

moine par son capuchon1; mais on sait, par les chroniques du temps, que les prélats orientaux parurent au concile avec ce genre de coiffure. Les six personnages qui se trouvent sur un banc, en face de l'estrade, sont vraisemblablement trois évêques latins et trois évêques grecs, ce qui semble indiqué par la diversité de leurs vêtements 2. La petite dimension de ce tableau n'a pas permis d'y figurer quelques-uns des principaux seigneurs grecs, qui avaient assisté au concile avec» leur long manteau, leur robe serrée, le bonnet de fourrure ou de soie, rond, évasé, haut d'une coudée. Mais ces détails historiques sont fidèlement reproduits dans les compartiments qui retracent le voyage, l'arrivée et le départ de l'empereur avec sa suite 3. La variété de tous ces costumes latins et grecs sert à mettre en saillie le grand fait de la réunion religieuse.

Ce tableau de la session la plus solennelle du concile de Florence peut être considéré comme étant aussi le mémorial de la rentrée des Arméniens dans l'unité catholique. Elle ne fut accomplie, il est vrai, qu'après le départ des Grecs; mais ils étaient arrivés auparavant, l'empereur les avait confirmés

1 Tegmen capiti impositum monacborum more. (Andréa de S. Cruce, apostolic. consister, advocat., collatio prima in Act. Conc. Florent, (ab Horat. Justiniano dispositis.)

2 Ce banc pourrait être celui des protonotaires et du correcteur, qui étaient assis in sr.abello per transveisum de dextraad vnistram ecclesiœ partem disposito. (Ibid.)

3 Diplois quaedam ad pedes longa..., supra vestis talari3 strictissima, in capite rotundus pileus cubitalis altitudinis, in summitate, rotundior, in lntitudinem effundens, ab extra griseis pellibus, seu serico ru .eo contextus. (Ibid.)

par ses conseils dans leurs bonnes dispositions. Ils suivirent l'exemple que les Eglises grecques leur avaient donné. Florence vit, en outre, la réconciliation des Eglises jacobites, dont le patriarche siégeait à Alexandrie, et qui comptaient des sectateurs dans l'Egypte, la Libye, l'Ethiopie, la Pentapole occidentale. Des ambassadeurs du roi d'Ethiopie se rendirent aussi à Rome, où Eugène IV retournait. Leur arrivée est figurée dans un des compartiments des tableaux : on les reconnaît à leurs turbans. Celui qui est au-dessous représente le moment où le Pape leur donne le décret de foi dans la basilique de Latran.

Tel est l'intérêt que nous offre la grande porte de Saint-Pierre, comme monument de l'histoire ecclésiastique du xve siècle. Quel beau spectacle que ce mouvement vers l'unité qui entraîne toutes ces nations, suivant l'expression de l'Ecriture, du levant au couchant, et de l 'aquilon à la mer l ! Qu'il est encore retentissant dans tous les cœurs vraiment chrétiens, ce cri d'union, qui part à la fois des dômes de Constantinople, des catacombes de Kiew, des monastères de l'Arménie, des rives du Jourdain, de l'Euphrate, du Nil et du fond de l'Ethiopie ! « Allez, « disait à ses mandataires le patriarche arménien « de Caffa : c'est par la grâce du Saint-Esprit que « cette œuvre a été commencée : il est bon aux « chrétiens d'avoir l'unité et la concorde2. — C'est

1 De regionibus congregavit eos a solis ortu et occasu, ab aquilone et mari. (Ps. cvi, 2.)

2 Ex gratia Spiritus Sancti est, quod istud opus est inchoatum : convenit christianis babere unitatem et concordiaru.

< ;ï vous que je viens, disait le patriarche des Jaco-

< bites dans sa lettre au Pape, à vous le pasteur

< apostolique de toutes les Eglises chrétiennes, le

< prince des pères et des prêtres, le médecin des

< âmes languissantes, et le très-pieux guide de ceux

< qui font le pèlerinage de cette vie l. — Dieu vous

< a préposé à tous les patriarches, lui écrivait le

< chef des Ethiopiens de Jérusalem; vous êtes assis

< sur l'auguste siège de l'apôtre Pierre, qui est le

< chef de tous les sièges, pour que vous puissiez

< paître toutes les brebis du Christ... La splendeur

< de cette chaire illumine le monde2. » Les évêques russes retrouvèrent dans leur propre liturgie les témoignages les plus formels sur la suprématie du pape, si bien résumés dans cette parole que saint Théodore Studite adressait au pape Léon III : h Vous êtes le pasteur suprême de l'Eglise qui est « sous le ciel3. » Dans la profession de foi que le

(Potest. Armenor. Orat., Ab eorum Patriarch. deputatorum, script. 25 jul. 1438.)

4 Piissime ductor eorum qui in via hiijus peregrinationis incedunt... omnium Ecclesiarum christianorum Apostolice Pastor... Patrum ac Sacerdotum princeps, et medice languentium animarum. (Litter. Joan. Patriarch. Jacobinorum ad Eug. IV.)

2 Qui sedes in sede Apostolorum Pétri et Pauli, cujus splendor illuminât mundum... Deus Pater te omnibus prceposuit patriarchis, et in magna sede es Pétri apostoli constitutus, quœ caput est omnium sedium, ut omnes posses pascere oves Christi. (Litt. Abb. Jerosolymit. super Jerosolymft. super ^Etbiop. Jerosolymis commorantibus.)

3 Voyez ces témoignages dans le livre du Pape, par M. de Maistre, t. I, liv. I, c. x.

patriarche de Constantinople, Joseph, signa sur son lit de mort à Florence, et qui est rapportée par un auteur grec, il déclara qu'il « reconnaissait ïe pape « de l'antique Rome pour le Père des pères, le sou- « verain pontife, le vicaire de Jésus-Christ, et qu'il « souscrivait cette déclaration par la grâce de « Dieu1. » La réunion de Florence ne fut donc que la reconnaissance de l'antique unité. Plusieurs de ces Eglises sont restées dans le port ; l'histoire sait quel coup de vent des passions humaines a emporté les autres, elle sait aussi les résultats de cette séparation. Sans cette nouvelle rupture de l'unité religieuse, l'explosion du Protestantisme aurait-elle eu lieu? peut-être. L'unanimité chrétienne, solidement établie au xve- siècle, n'aurait-elle pas du moins grandement affaibli d'avance les divisions du xvie? Quoi qu'il en soit, quel bien ces Eglises ont-elles recueilli de leur séparation? Qu'ont gagné les patriarches de Constantinople à n'être pas confirmés par le Pape, si ce n'est d'avoir été habituellement les créatures , les muphtis chrétiens du Sultan ? Parmi les évêques russes, sincèrement attachés au Christianisme, quel est celui qui pourrait dire, la main sur le cœur, qu'il ne vaudrait pas mieux pour la dignité de leur caractère, leur liberté sacerdotale, leur conscience, être les vénérables frères du servi-

1 Quoniam ad finem vitœ mese perveni... Dei gratia scribo et subscribo sententiam meam aperte : .. Profiteur quoque Beatissimum Patrem Patrum et Maximum Pontificem, et Vicarium Domini Nostri Jesu Christi antiquse Romae Papam, etc. (V. Horat. Justinian. In nolis ad collât. XXII. Andr. de S. Crace, note 9.)

teur des serviteurs de Dieu que les serfs spirituels d'un pouvoir laïque? Toutes ces Eglises, frappées de stérilité, puisqu'elles n'ont rien fait pour la propagation du Christianisme, n'auraient-elles pas une tout autre vitalité chrétienne, si elles sentaient circuler dans leurs veines ce généreux sang de l'Église catholique, que nos légions de missionnaires ont continué et continuent encore de verser sur tous les points du monde païen où ils plantent la croix ? Nulle subtilité ne saurait obscurcir, pour une conscience éclairée et droite, la réponse à ces questions. La paix religieuse de Florence est vénérable et sainte de toute l'étendue des maux que sa rupture a entraînés. Si les observations qu'on vient de lire passent sous les yeux de quelques membres de ces églises séparées, qui visitent, avec des sentiments chrétiens, les monuments de Rome, je les prie de méditer un peu sur ce sujet, devant la grande porte de la basilique vaticane, et surtout devant Dieu : la tristesse pieuse qu'ils auront ressentie sous le vestibule de Saint-Pierre leur inspirera sans doute, quelques instants après, une bonne prière près de son tombeau.

Arrêtons-nous ici : il est inutile de citer les monuments très-connus qui rappellent la condamnation des erreurs propagées durant les derniers siècles. Nous avons du reste négligé , dans l'aperçu que nous venons de présenter, un assez grand nombre de faits et de monuments liés à l'histoire des dogmes. Nous n'avons offert ici que quelques grands traits suffisants pour caractériser l'idée que nous voulions faire ressortir. Cette idée, c'est que

Rome chrétienne fait, par ses monuments et par les souvenirs qui s'y joignent, une profession de foi immanente. En effet, nous voyons, en résumant ce qui précède, que le dogme de la Trinité divine dans l'unité de nature se rattache d'une manière spéciale à l'église souterraine de Saint-Martin-des-Monts, dans laquelle fut confirmé le concile de Nicée;

Que le dogme de la création se rattache à l'église de Saint-Pierre, qui rappelle la condamnation des anciens Manichéens, et à celle de Latran, où furent condamnées, dans le quatrième concile général de ce nom, les doctrines panthéistes et manichéennes du moyen âge;

Que le dogme du péché originel et celui de la grâce se rattachent à l'église de Saint-Clément, témoin de la condamnation du Pélagïanisme ;

Que le dogme de l'incarnation du Verbe et celui de la rédemption, auxquels se rapportent les souvenirs de l'église où fut confirmé le symbole de Nicée, ont aussi, quant à leurs diverses parties, leurs monuments spéciaux dans d'autres églises ;

Que la partie de ce dogme, qui est opposée à l'erreur de Nestorius et qui enseigne l'unité de personne dans le Christ, se rattache à la mosaïque de l'arc triomphal de Sainte-Marie Majeure ;

Que le dogme de la distinction des deux natures divine et humaine dans le Christ se rattache à la confession de Saint-Pierre, devant laquelle saint Léon condamna l'Eutychianisme, et aux églises de Sainte-Sabine et de Sainte-Marie de Trévi, qui rappellent aussi la fermeté des papes contre la même hérésie ;

Que le dogme des deux volontés dans le Christ, essentiellement lié à celui de deux natures, se rattache aux inscriptions funèbres qui honorent la mémoire du pape Honorius ;

Que le dogme eucharistique se rattache à Saint- Jean de Latran, qui vit la condamnation de Bérenger ;

Que les dogmes constituant la doctrine des sacrements se rattachent à la grande porte de l'église vaticane, qui rappelle la rentrée des Arméniens dans l'Eglise et la correction de leurs erreurs par le pape Eugène IV;

Que le culte des Saints, la vénération des images se rattachent aux vieilles peintures citées dans la lettre d'Adrien Ier, et dont plusieurs sont encore subsistantes, ainsi qu'aux mosaïques de cette époque, spécialement opposées à l'erreur des Iconoclastes;

Que l'union de la société spirituelle et de la société temporelle est figurée, sous des formes appropriées au moyen âge, dans le triclinium de Léon III;

Que le dogme de l'unité de l'Eglise, sous son chef visible, se rattache à la grande porte de Saint- Pierre, qui retrace le concile de Florence.

Mettons un instant de côté les dogmes niés par le Protestantisme : toujours est-il que ces divers monuments attestent ou rappellent la constance avec laquelle les papes ont défendu les vérités que la plupart des sectes chrétiennes s'accordent à reconnaître comme constituant la doctrine évangélique. Ils attestent ou rappellent que les papes ont été à la

tête de l'Eglise dans les luttes qu'elle a soutenues pour la défense de ces vérités, particulièrement à partir du ive siècle, c'est-à-dire de l'époque où les préjugés ennemis les accusent d'avoir perverti la pure doctrine ; de sorte qu'il faudrait dire que les principaux corrupteurs du Christianisme ont été précisément les principaux instruments de la Providence pour maintenir la foi aux grandes vérités sur lesquelles le Christianisme repose.

Dans le point de vue qui vient de fixer notre attention, du sein de la cité monumentale s'élève comme une cité intelligible et dogmatique, qui exprime des actes de foi inhérents aux édifices sacrés. Quoique Rome, considérée de cette manière, parle moins à l'imagination qu'elle ne le fait sous d'autres rapports, on peut toutefois lui trouver un terme de comparaison dans l'impression sensible que produit de temps en temps la cité matérielle elle-même. Lorsque, le matin d'un jour de fête, monté sur une de ses collines, vous écoutez ses mille cloches s'éveillant à la fois, et chassant le silence de la nuit au moment où les premiers rayons du jour en chassent les ténèbres, votre oreille distingue certains clochers qui rendent des sons plus graves, plus solennels, qu'on dirait être les notes fondamentales de ce concert aérien. Il en est à peu près ainsi de la cité monumentale, lorsque vous la prenez avec les souvenirs chrétiens dont elle est entourée. Mille pensées religieuses, à la fois distinctes et unies, s'en échappent de toutes parts; toutefois vous pouvez remarquer ce qui forme en quelque sorte la base de cette harmonie chrétienne, vous distinguez les mots

f ,o CHAPITRE V.

que rendent certains monuments, certains dômes, qui semblent proclamer chacun quelque dogme spécial, quelque article du symbole, premier fondement de la piété : leurs voix réunies composent une grande profession de foi, comme les voix des cloches semblent être une grande prière.

Étends l'enceinte de ton pavillon, et développe •les voiles de tes tentes : n'épargne rien, allonge tes cordages, affermis tes pieux : tu pénétreras à droite et à gauche, ta postérité héritera des nations et remplira les villes désertes.

(Isaie, c. lit, v. 3 et

Page 1