‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 13 sur 79 · de · texte numérisé non relu

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Quam ob causam eum existimo etiam Romæ biennium in conducto inansisse, Ibid. :

ROME CENTRE DU CHRISTIANISME. 117 jour de la fête patronale, et qui depuis a été consigné dans les archives de cette ancienne diaconie ".

Ce lieu , où saint Paul a été détenu pendant deux ans, est un des sanctuaires primitifs de Rome, puisqu'il est certain que l'Apôtre a dû y célébrer le service divin, durant cet espace de temps, avec les chrétiens qui y demeuraient près de lui, ou qui avaient la liberté de le visiter. Cest là « qu'il a recu tous ceux « qui venaient à lui, leur préchant le règne de Dieu «et leur enseignant ce qui est du Seigneur Jésus- « Christ, avec toute confiance, sans prohibition ?:» C'est là que « Dieu s'est tenu près de lui et l'a con- « forté 5, » C'est là qu'il a écrit les Épitres aux Éphésiens, aux Philippiens , la seconde à Timothée, celle à Philémon et celle aux Hébreux. C'est là aussi que saint Luc, son fidèle compagnon pendant cette cap-

ï Paulus doctor veritatis, Una cum discipulis, Habitavit, et ditavit Locum magnis gratiis , Quem ipsum post honoravit Aquis affluentibus.

Linus, Clemens atque Cletus Timotheus et Novatus, Recipit hos locus lætus :

Pauli fit discipulatus, Concurrebat omnis cœtus, Pauli fit adornatus.

Hymn. in Laudibus.

3 Mansit autem biennio toto in suo conducto, et suscipiebat omnes qui ingrediebantur ad eum, prædicans regnum Dei, et docens quæ sunt de Domino Jesu Christo, cum omni fiducià, sine prohihitione. Act. Apost., c. xxvur, v. 30 et 51.

5 Dominus autem mihi astitit et confortavit me. Æpist. Se> cund. ad Timoth., c. 1v, v. 17.

118 "\ CHAPITRE Il.

tivité, a composé, ou tout au moins achevé les Actes des Apôtres : la rédaction définitive de ce livre n’a eu lieu ni avant ni après cette époque, puisque le récit se termine avec la seconde année de la détention de saint Paul.

Il est bien intéressant de relire entre les quatre murs, encore subsistants, du lieu où elles ont été écrites, diverses parties de ces livres sacrés, notam- “ment les passages des Épiîtres de saint Paul qui font allusion à sa captivité. En demandant, dans son épitre à Philémon, que les chaînes de l'esclavage fussent changées, pour son cher disciple Onésime, en des liens de fraternité chrétienne, il rappelle ces autres chaînes qu'il portait lui-même pour l'amour de Dieu et de ses frères. « C'est moi, le vieux Paul, maïinte- < nant le captif de Jésus-Christ, qui vous conjure en

« faveur de mon fils, que j'ai engendré dans les fers, « d'Onésime, qui vous a été autrefois inutile, et qui

cest utile maintenant à moi et à vous : je vous l'ai « renvoyé, recevez-le comme mes entrailles”. » A ja fin de la seconde épitre à Timothée, on voit qu'il se consolait de la prison où son corps était retenu, en pensant que ce corps était lui-même une prison qui s'ouvrirait bientôt, et qu'il y avait un autre Juge que César. « Pour moi, je m'en vais, et le temps de ma dé- « composition approche. J'ai combattu un bon com- « bat, j'ai consommé ma course, j'ai gardé la foi : il

! Paulus senex, nunc autem et vinctus Jesu Christi, obsecro te pro meo filio, quem genui in vinculis, Onesimo, qui tibi aliquando inutilis fuit, nunc autem et muihi et tibi utilis quem remisi tibi, Tu autem illum, ut mea viscera , suscipe. V. 9 et segq.

« me reste à recevoir la couronne de justice que me « rendra en ce jour le Seigneur, le juste juge « seulement à : ‘ db rose nt à moi, mais aussi à tous ceux qui chéris- « sent son avénement”.» | Le prisonnier de Néron ne regardait que la coujai ie qui lui était promise, mais le juste Juge voulait aussi qu'il recû | | # ju il reçût un jour, à quelques pas de la maison où il a écrit ces paroles, une couronne ter û ‘ICUX in ee pâle et glorieux symbole de l'autre.

a LL PE . À & A :

: % ata aboutissait, du côté du Champ-de- : ars, à un lieu de réunion où sc rendaient les trius du peuple romain pour voter dans l'élection des I 2 8. à U \ ’ se magistrats. C'est là que le sénat a fait ériser, en l'honneur de l'empereur Marc-Aurèle, cette

superbe colonne appelée Antonine, qui mt

debout à In mA "7"? aus 1e VOisinage de 1a demeure de saint Paul. Cette proximité a été une des Quint à choisir ce mo-

raisons qui Ont engagé Sixte- :l a donné une consécra-

nument pour le lui dédier :

le à l'ancienne tradition , en voulant que vât dans les airs, au sommet

tion nouvel la statue de l'Apôtre s'éle d'une colonne trioiphale, tout près du lieu qui avait été son auberge ct sa prison.

L'église de Shinte-Praxède, selon plusieurs antiquaires, fut probablement consacrée peu de temps . après celle de sa sœur Pudentienne, vers le milieu

‘ Ego enim jam delibor et tempus resolutionis meæ inslat. Bonum certamen certavi, CUrsum consummavi, fidem seryavi. In reliquo reposita est mihi corona justitiæ quam reddet mihi Dominus in illà die justus judex, non solüm auteni

mihi, sed et is qui dihgunt adventum ejus. G: IV, V: Get

seq:

. du second siècle". Au conmencenendn me appartient Sainte-Marie, au ae du Tibre. Dé . suivant son titre primitif, à l'Enfantement de la Vierge , elle eut, par la place même qu'elle oi une touchante analogie d'humilité avec la crèche du Sauveur. Il y avait eu en cet endroit un hospice, de soldats invalides, qu'on avait abandonné et laissé tomber en ruines. Des cabaretiers d'une part, des chrétiens de l'autre, se disputaient ces masures : leur emploi restait indécis entre la Rte des ue et le banquet de l’hostie sans tache. L'empereur L. SHARE dre Sévère les adjugea aux chrétiens, Do qu DRE lait mieux y laisser honorer Dieu d'une ic quelconque, que d’en faire un cabaret?. La première

'arcænée à figurer spécialement le berceau du Sauveur fut constrüite uaus « neo de

taverne, comme ce berceau lui-même avait été déposé dans une pauvre étable. Elle vit naître plusieurs

* Si elle ne remonte pas jusqu’à cette époque, elle est du moins très-ancienne, On la trouve déjà existante, et pourvue d’un titre, dans les premières années du quatrième siècle, Antonius Sylvanus était cardinal du titre de Sainte-Praxède 3 en 318. (Voyez, sur Les anciens cardinaux ütulaires de cette église, la chronique manuscrite de Corelli, ainsi que celle d'Ambrogio Candido, conservée à la bibliothèque Vaticane ; et l’histoire de cette église par Davanzati.) Il est extrémement vraisemblable, d’après les usages des premiers chrétiens, que

la maison de sainte Praxède, située dans l'endroit qu’occupe actuellement son église, a dû être convertie en oratoire peu de temps après son martyr j

"Cum christiani quemdam locum, qui publicus fuerat, Occupassent, contrà popinarii dicerent sibi eum deberi, rescripsit meliès esse ut uomodocumque illic Deus colatur, quäm popinariis dedatur. Lamprid. in Alex. imper.

autres églises du même siècle, celle de Saint-Urbain, aujourd'hui souterraine, celles qui ont reçu plus tard lesnoms deSaintSylvestre in Capite et de Sainte-Marie in Cosmedin, et en dernier lieu Sainte-Suzanne : les pape Calixte I*, Urbain I‘ et Denis L* furent les fondateurs de presque toutes ces églises.

Le nombre des lieux consacrés au culte pendant le cours de cette première époque ne se bornait pas à ceux que j'ai nommés.Suivant Optat de Milève, Rome comptait plus de quarante basiliques chrétiennes, avant l’édit de Dioclétien qui défendit d'en bâtir de nouvelles ‘. On concoit d’ailleurs qu'outre les églises établies avec un titre fixe, les chrétiens aient improvisé des retraites pour leurs assemblées religieuses, tantôt dans un quartier de la ville, tantôt dans un autre, selon les nécessités de ces temps critiques. Celles de ces églises provisoires auxquelles se rattachait quelque grand souvenir ont sans doute été érigées plus tard en églises définitives : l'usage des autres cessa d'être nécessaire lorsque les chrétiens, libres de multiplier leurs temples, ne furent plus condamnés à la prudence dans le choix de leur emplacement.

A la suite de ces premiers temples, Rome compte environ vingt-cinq églises qu'on sait avoir été fondées dans le quatrième siècle, quatorze dans le cinquième et neuf dans le sixième. Je m'arrête, dans ce dénombrement, à l'époque où commencent, pour tant d’autres pays, la plupart des vieilles fondations

‘ Inter quadraginta et quod excurritin urbe fuisse ad christianorum usus Basilicas excitatas.… Lib. 1, comtr. Parmen.

qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Les églises nées dans le septième et le huitième siècle, qui paraissent ailleurs être si reculées dans l'histoire, semblent à Rome incliner un peu vers le moderne : ayant derrière elles plusieurs étages d'antiquités plus hautes, leur ancienneté s'abaisse, à peu près comme les montagnes du Jura ressemblent à des collines, lorsqu'on découvre au delà Iles sommets des Alpes.

On ne saurait faire un tableau chronologique à peu près complet des églises de Rome, parce qu'il y en a plus de quatre-vingts sur l'origine desquelles on n'a pas des renseignements assez précis. Plusieurs de celles-ci, nommées dans l'Ordo romanus de Cencius Camerarius, sont incontestablement antérieures au treizième siècle; des indications, fournies en srande partie par Anastase le bibliothécaire, prouvent que beaucoup d’autres appartiennent à l'intervalle de temps qui commence au quatrième siècle et finit au neuvième. Les dates de leur reconstruction, soit ancienne, soit moderne, sont connues, mais celles de leur fondation se perdent dans un nuage. Cette incertitude dérobe à l’histoire de la religion, de la civilisation et de l’architectureune donnée assez importante, en ne me permettant pas de déterminer exactement, qu'on me passe cette expression, le mouvement de la population des églises de Rome siècle par siècle. Toutefois, sauf les rectifications qu'exigeraient les renseignements qui nous manquent, l'érection successive des églises qui figurent aujourd'hui dans la statistique relisieuse de cette ville, et dont on sait l'origine, au moins d’une manière probable, présente

deux périodes dont chacune a ses phases de croissance et de décroissance.

L'une de ces périodes s'étend du premier siècle à la fin du dixième. Pendant la durée des persécutions,

lés édifices consacrés au culte vont se multipliant

petit à petit, jusqu'au quatrième siècle, où la paix et la liberté en font éclore subitement un nombre

considérable. Mais, à partir de cette époque, com=

mence un mouvement de décroissance numérique. Les églises déjà existantes correspondaient aux besoins religieux de la population à un degré suffisant pour que des constructions nouvelles ne fussent pas d'une nécessité urgente : toutefois cette diminution progressive tient aussi à des circonstances particulières. Si, pendant les deux cents ans qui suivent, le chiffre des fondations va en s'abaissant de moitié par siècle, il faut se souvenir que Rome, saccagée plusicurs fois durant ce laps de temps, avait tant de ruines à réparer! Dans le septième et le huitième elle continue de produire des églises nouvelles ; mais leur nombre s’abaisse encore, quoiqu'il se relève un peu vers la fin de cette époque. La ville avait été pendant longtemps frappée d'énormes contributions par les officiers impériaux , troublée par les factions, menacée d’un siége par les peuples barbares : les papes pourvurent aux nécessités les plus indispensables ; en faisant réparer les murailles, les aquedues, et une foule d'églises qui tombaient en ruines. On a conservé la liste de plus de cinquante édifices consacrés au culte, qui ont été rebâtis en tout ou en partie par Adrien I” '. Son successeur’,

1 Anast. Bibl, in vit. Hadrian.

Léon IIT, exécuta aussi de très-utiles travaux du même genre; mais un autre besoin appela particulièrement son zèle, ainsi que celui de Pascal I”, qui le suivit de très-près sur la chaire pontificale. Dépouillées où appauvries pendant les calamités des siècles précédents, la plupart des églises avaient à regretter l'ancienne magnificence du service divin. Adrien [”, qui avait déjà fait de grands efforts pour la reproduire surtout dans les principales basiliques, avait dû néanmoins aller d'abord au plus pressé, la reconstruction des murs et des toits : les deux autres papes complétèrent son œuvre, en s'occu pant spécialement de la décoration des temples et de la splendeur du culte. Un inventaire, extrait des repistres de l'Eglise romaine, par un auteur contemporain, fait voir que le nombre des calices, lampes, couronnes, canistres, canthares, mosaïques, ornements de toute espèce d'or, d'argent, de soie, de marbre, souvent garnis de pierres précieuses, dont Léon II a fait présent aux diverses basiliques, églises et diaconies de Rome, s'élève à plus de quinze cents : le catalogue des dons qu’elles ont reçus de Pascal [”, quoique moins long, est pourtant aussi très-magnifique ". Ces dépenses, jointes à celles qu'avaient entraînées les grosses réparations, ayant absorbé une forte partie du trésor pontifical , le neuvième siècle, d’ailleurs si fécond, n'a créé qu'un petit nombre d'églises : le chiffre des édifices tout à fait neufs sy abaisse encore, et il arrive enfin à l'extrême limite de sa décroissance dans les malheurs et la confusion du

! Anast. Bibl., in vit. Leon, LIL et Pascal. I.

ROME CENTRE DU CHRISTIANISME. 425 dixième siècle, qui ne produit que deux ou trois églises. Bientôt recommence le mouvement ascendant. Après s'être un peu ralenti durant le séjour des papes à Avignon, il produit environ seize éplises dans le quinzième siècle, et une quarantaine dans chacun des deux siècles suivants, où il atteint son apogée, sans compter les reconstructions qui furent très-nombreuses.. Pendant ces trois cents ans, la multitude de confréries de charité et de piété qui s'établirent à Rome, le mouvement imprimé à la culture des arts, l'activité nouvelle qui se développait, la réaction contre le protestantisme, concoururent à multiplier les édifices sacrés. A la fin du dix-septième siècle Rome s'en trouvait très-abondamment pourvue : il n’y a pas lieu de s'étonner que les années qui se sont écoulées depuis n'aient vu naître qu'un petit nombre d'églises, dont quelques circonstances particulières, jointes à la fécondité permanente des sentiments religieux , ont provoqué la construction. Le sol de Rome, si saintement fertile, s’est r'eposé et se reposcra quelque temps encore comme le fait un champ qui vient de donner une riche moisson , et dans ce repos même, il reproduit déjà la basilique de Saint-Paul. Mais aprèsun temps d'arrêt plus ou moins prolongé, on verra sans doute l'architecture sacrée reprendre l'activité la plus heureuse, si ceux qui croient qu'il se prépare pour l'art chrétien une srande époque ne sont pas séduits par des signes trompeurs. Quoi qu'il en soit, il est bien remarquable qu'au temps même des catastrophes qui ont entassé tant de ruines dans son enceinte, Rome ait toujours fait sortir de ces décombres, non pas seulement

de vieux monuments reconstruits, mais des monuments tout nouveaux. La bénédiction divine qui mul-tiplie les générations des temples comme celles des hommes, a constamment plané sur cette ville patriarcale du monde chrétien. Semblable à ces arbres de l'Orient qui fleurissent, dit-on, tous les cent ans, quelle que soit l'intempérie des saisons, elle n'a jamais manqué, dans les siècles les plus ingrats, de produire, comme desfleurs de la prière, quelques églises toutes fraîches de jeunesse et de beauté. Elle enscignait ainsi aux cités chrétiennes qu'elles doivent à Dieu leur offrande de chaque siècle, comme les hommes lui doivent leur hommage de chaque jour.

Les principales époques de l'érection des églises sont, pour la construction, le siècle de saint Sylvestre et de Constantin; pour la reconstruction, celui d’Adrien L* et de Charlemagne; pour la construction et pour la reconstruction, ceux de Léon X et de Paul V. Chose singulière en apparence! parmi les églises de la première de ces époques, on en compte, toutes proportions gardées, un plus grand nombre qui ont conservé leurs formes primitives, qu'il ay en a parmi celles qui ne datent que du moyen âge. L'état de conservation de ces monuments a été, sous ce rapport, en raison inverse de leur âge. Ce fait s'explique aisément. D'une part, le respect particulier que l'on avait pour ces églises antiques qui étaient comme les sœurs aînées de toutes les autres, commandait de n'y toucher que lorsque les motifs les plus impérieux l'exigeaient. D'un autre côté, les systèmes sur l'art qui prévalurent vers le seizième siècle, sympathisant beaucoup plus avec l’ar-

ROME CENTRE DU CHRISTIANISME. 197 chitecture gréco-romaine des anciennes églises qu’avec celles du moyen âge, on n’attachait pas à la conservation de celles-ci l'intérêt que nous y mettrions aujourd'hui. Dans d’autres pays où les mêmes systè- - mes ont régné vers la même époque, ou quelque temps après, bien des églises des onzième, douzième et treizième siècles sont restées intacies, non parce qu'on savait les apprécier comme monuments, mais parce qu'il ne se trouvait pas un grand nombre de personnages qui fussent disposés à dépenser des trésors pour les démolir et pour en construire de nouvelles à leur place dans le goût moderne. Ce glorieux et redoutable phénomène se rencontra durant cette époque, à Rome : de riches cardinaux, éblouis comme leur siècle par les prestiges de l’art grec et romain ressuscité, permirent à la baguette de ce nouvel enchanteur Sabatire dédaigneusement des antiquités du moyen âge, qui n off aient point d'ailleurs la beauté de nos monuments gothiques, et dont plusieurs, il faut le dire, tombaient déjà sous les coups du temps. Mais ils se sont montrés nobles amis des arts jusque dans les ruines même qu'ils ont laissées, ne détruisant que pour créer, ils n'ont commis du moins que des démolitions généreuses. Malheureusement, quelque riches qu'iis fussent, il n'était pas en leur pouvoir de se faire reconstructeurs à la manière de Jules IT, Léon X et Paul IE, qui avaient compris qu'il fallait étonner le monde par un monument prodigieux, pour faire pardonner à la nouvelle basilique de Saint-Pierre la destruction de la basilique constantinienne, et qui avaient voulu étouffer les regrets dans l tirent Du reste, on a souvent ne à la

reconstruction d'une église ce que l'on pouvait conserver du vieil édifice. Les absides, les mosaïques, les anciennes colonnes ont été l’objet de soins particuliers. Souvent aussi des monuments détachés, des images, des statues, des inscriptions, des tombeaux, légués par le temple démoli à celui quiest sorti de ses ruines, forment le lien qui les unit. Quelquefois la partie inférieure du premier, religieusement conservée, est devenue, comme à Saint-Pierre, l'église souterraine, le plan de la nouvelle basilique n’ayant pas permis de laisser subsister une plus grande partie des constructions antérieures. D'autres fois, comme cela est arrivé pour Saint-Jean-de-Latran, les colonnes, ruinées par les siècles ou par des incendies, ont été enfermées dans les jeunes pilastres du nouveau temple, Si cet arrangement produit des parties trop massives, il est vrai de dire aussi que cette espèce d'ensevelissement d’un édifice dans un autre plaît au sentiment et à l'imagination. Il était beau de rendre en quelque sorte les derniers devoirs aux choses antiques et sacrées qui avaient fait leur temps, comme si on avait voulu que ces vieilles églises, qui avaient donné l'hospitalité à tant de tombes, eussent ellesinêmes un tombeau. Beaucoup de monuments ou de parties de monuments ont été soignés, dans leur décrépitude, avec une vénération pieuse, si bien caractérisée par cette inscription que le cardinal Baronius a fait graver dans la tribune de l'église des saints Nérée et Achillée, dont il était titulaire: Qui que vous soyez, cardinal mon successeur, Je vous en suppiie par la gloire de Dieu et par les mérites de ces saints martyrs, ne retranchez rien, n'ôtez rien, ne changez rien: con-

ROME CENTRE DU CHRISTIANISME. 129 servez l'antiquité pieusement restituée, et qu'ainsi, par les prières des saints, Dieu vous soit en aide". Bénis soient les pays où l’on demande la conservation des anciens monuments, non-seulement au nom de la gloire nationale et de l'intérêt des arts, mais aussi au nom de la gloire de Dieu et des mérites des saints! Cette sauvegarde protége souvent ce qui est menacé par les vicissitudes du goût et des mœurs: si elle ne conserve pas tous les vieux débris, elle en sauve beaucoup, et elle ne laisse pas du moins pénétrer dans l'esprit public ce mépris impie du passé, qui ne fait tant de destructions parmi les monuments que parce qu'il fait dans les cœurs des ruines encore plus tristes.

Il résulte de ces diverses circonstances, que la plupart de ces temples reconstruits restent, de plusieurs manières, anciens en renaissant. Ils ressemblent à un chêne dont le tronc a été abattu, mais dont la souche est toute vive : le rejeton nouveau est antique par ses racines, et il a aussi de la vieille séve dans ses

branches. Lorsqu'une église a gardé immuablement la place dont elle avait pris possession à son origine, lorsque son titre, ses souvenirs, ses traditions, se sont perpétués, lorsqu'elle montre, avec le nom de son patron primitif inscrit sur son frontispice, la grotte ou l4 tombe de son martyr, ou quelque partie des muis, des colonnes, du pavé des anciens jours, elle

É QUISQUIS ES FUTURUS CARDINALIS SUCCESSOR ; OBSECRO TE PER GLORIAM DEI ET MERITA SANCTORUM MARTYRUM, NIL MINUITO, NIL DEMITO, NIL MUTATO, ANTIQUITATEM PIÈ RESTITUTAM SERVATO , ET SIC TE DEUS ADJUVET PER ORATIONES SANCTORUM.

a gardé, à travers le renouvellement de ses formes et de ses pierres, une identité réelle. Comme objet d'études pour l'histoire de l'art, c'est une autre église; comme monument du culte, ce n’est que la même église transformée, ayant toujours droit de compter ses années du jour de sa consécration originaire, et de rappeler la longue suite de générations qui sont venues prier à son autel immobile. Plusieurs églises anciennes n’ont d'ailleurs jamais été reconstruites, ou n'ont eu à supporter que des réparations qui ont laissé subsister leur architecture primitive, telles que Saint-Étienne-le-Rond , Sainte-Constance, Sainte- Agnès, Saint-Clément, Sainte-Marie-des-Martyrs : d'autres, rebâties dans le moyen âge, ont conservé les formes qu'il leur a données et leurs clochers bysantins, Mais quelques changements que les édifices sacrés de Rome aient soufferts par les vicissitudes des temps, l'époque de leur fondation étant certaine pour la plupart, leur calendrier séculaire échelonne, pour ainsi dire, ses dates sur toute la route que l'ère chrétienne a parcourue. N'est-ce pas une chose admirable que, de même qu'on remonte, par une succession non interrompue, de Grégoire XVI jusqu’à saint Pierre, on puisse, en partant de la petite église gothique que l’on construit dans le quartier de la Lungara, en 1842, remonter, d'église en église, jusqu'à l'oratoire, fondé par l’apôtre vers l'an 45, au pied du Viminal, de sorte que les deux extrémités des siècles chrétiens communiquent l’une avec l’autre par une double généalogie de pontifes et de temples?

Si l'ensemble des églises de Rome représente les différentes périodes du christianisme, il correspond

en même temps aux diversités nationales du monde chrétien. Non-seulement chaque pays y trouve une église où l'on vénère quelque saint dont il a été la patrie de naissance ou d'adoption, mais encore chaque peuple y a construit ou acquis un édifice sacré particulièrement destiné à son service et lié à ses souvenirs. Les Grecs y ont eu, à diverses époques, leurs monuments spéciaux : je nomme ici seulement l’église de Sainte-Marie, près la fontaine de Trévi, église très-ancienne qui fut fondée ou reconstruite au sixième siècle, par Bélisaire; l'église de Saint-Sylvestre in Capite, à laquelle Paul F”, qui la reconstruisit vers le milieu du huitième siècle, adjoignit un monastère de moines grecs en leur ordonnant de conserver avec soin le chant consacré par leur liturgie"; l'église de Saint-Athanase des Grecs, fondée dans le seizième siècle sous Grégoire XII, en même temps que le collége des Grecs-unis. Rome a vu successivement bâtir des hôpitaux et des églises nationales pour les Napolitains, les Florentins, les Lombards, les Vénitiens, les Bersamasques, les Lucquois, les Espagnols, notamment les Aragonais, Catalans, Valenciens, Majorquins et Sardes, les Français, les Bourguignons, les Bretons, les Anglais, les Écossais, les Flamands, les Germains, les Hongrois, les Bohémiens, les Goths, Suédois et Vandales, les Slaves et Illyriens, les Polonais, les Arméniens, les Abyssiniens et les Indiens. La métropole catholique touche, par la diversité de ses églises, à tous les points

‘ Monachorum conjugationem constituens græcæ modulationis psalmodiam esse decrevit, Anast. Bibl, vit. Paul. L

de la géographie du monde chrétien, comme elle touche, par leur suite, à tous les points de sa chronolopie.

Telles sont les observations que suggère un premier coup d'œil sur l'ensemble de ces édifices sacrés. La majesté de Rome, sous ce rapport, reposant sur la triple base de la supériorité numérique, de l’antiquité et de l’universalité, n’a rien qui puisse lui être comparé dans aucune autre ville du monde chrétien. À ceux qui nous demandent, qu'est-ce que la ville du pape? les catholiques ont une belle réponse à faire : C'est le plus grand temple de Dieu.

Un autre fait très-digne de remarque, qui constitue aussi un des traits caractéristiques de cette ville, montre qu'elle renferme la chaire pastorale la plus éminente, la seule chaire vers laquelle des regards de vénération filiale se tournent de tous les lieux où l'Évangile a des disciples. On y voit réunis, autour du Saint-Siége, divers ministres des vieux rites chrétiens. Quelques réflexions me paraissent ici nécessaires, pour faire ressortir sous ce ra pport, aux yeux d'un certain nombre de lecteurs, la signification de Rome.

Les rites principaux sont, comme on le sait, le Syriaque et le grec avec le latin, qu'on peut placer en première ligne, quand ce ne serait que parce qu'il est suivi par un plus grand nombre de fidèles : ils correspondent aux trois langues qui furent consacrées sur le Calvaire par l'inscription attachée à la croix. Rome tient tellement à honorer le rit grec, que dans les messes pontificales, un diacre de ce rit officie à côté du diacre latin, et chante l'Évangile dans

la langue de saint Luc. Un archevêque grec y assiste, ainsi qu'un archevêque de l’église arménienne, dont la liturgie se compose de prières qui lui sont propres, et d'autres prières traduites littéralement ou substantiellement de la liturgie dite de saint Chrysostome. Celle de l’église syriaque a aussi ses ministres auprès du Saint-Siége. La présence de ces évêques et de ces prêtres de différents rites n'est pas un spectacle d'apparat qui ne serait soutenu par aucune réalité : ils sont les représentants de populations fidèles, disséminées dans l'Orient.

Sous cette réunion variée de cérémonies, de costumes sacerdotaux et de chants sacrés, une vérité

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importante est facile à découvrir. Le patriarche Photien de Constantinople ne songe pas à faire représenter, auprès de lui, dans ses messes solennelles, le rit latin, quand ce ne serait que par un diacre postiche. Les dissidences dogmatiques ne lui permettent pas d'ouvrir ses temples aux Nestoriens de l'Asie Ottomane et de l'Inde, aux Eutychiens, soit coptes, soit jacobites, aux Arméniens schismatiques. Ces différentes fractions du Christianisme, opposées entre elles, comme elles le sont à l'Église catholique, ne peuvent non plus s'unir aux pieds du même autel. Chacune des églises non catholiques, antérieures au schisme de Photius ou se rattachant à ce schisme, est emprisonnée en quelque sorte dans les limites de son rituel particulier. D'un autre côté, un phénomène diamétralement contraire a lieu parmi les églises protestantes : elles fraternisent sans qu'aucune d'elles renonce à ses cérémonies. Elles conservent leur rituel, en transigeant sur les doctrines. Si

l'on rapproche ces deux faits de ce qui se passe dans l'Église catholique, on obtient ce résultat remarquable: toute église séparée de Rome, qui tient à des dogmes fixes, ne renferme que des chrétiens d'un seul rit; toute église séparée de Rome, qui admet des chrétiens de plusieurs rites, ne le fait qu’en variant dans ses dogmes. L'Église catholique, seule, concilie l’immutabilité des dogmes avec la multiplicité des rites. Ce caractère, se résumant à Rome dans une espèce de concile permanent des liturgies et de leurs ministres, y est écrit en lettres vivantes qui se font entendre aux yeux.

Si ces anciens rites sont des monuments contre les divisions passées, ils sont aussi, on peut le croire, des pierres d'attente pour les réunions futures. 1l semble que leur conservation a un but providentiel, que Dieu avait placé dans un avenir lointain, à peu près comme il avait ajourné aussi, pour bien des siècles, la mission qu'il prépare aux évêchés in partibus. Une grande partie des villes, dont ils conservent les noms, ne sont plus que des ruines habitées par des chacals et des serpents : Rome ne s’en est pas moins divinement obstinée à éterniser les titres de ces diocèses sans fidèles, non-seulement par respect pour la mémoire de ces églises mortes, mais encore par cette admirable foi, que le jour viendrait, où de jeunes colonies chrétiennes planteraient leurs tentes . sur ces vieux tombeaux de martyrs et d'évêques, et ÿ recommenceraient les antiques métropoles. Il y avait bien longtemps que l'on donnait à un évêque le droit de gouverner des chrétiens qui n'existaient pas encore à Hippone qui n'existait plus : cette fic-

ROME CENTRE DU CHRISTIANISME, 159 tion était une prophétie qui s'accomplit de nos jours. Pourquoi ne penserions-nous pas aussi que Dieu a tenu en réserve pour des desseins longtemps cachés et aujourd'hui assez visibles, ces rites dont il a voulu que l'Église conservât le dépôt? Les montagnes de l'Arménie, le Kurdistan, les rivages du Nil, les vallées de l'Abyssinie avec leurs églises creusées dans des rochers par des hommes blancs, suivant la tradition du pays, renferment de vieilles tribus chrétiennes, plutôt séparées de Rome qu'insurgées contre son autorité, parce qu'à raison de l'éloignement et de l'ignorance, elles sont plus encore des enfants que des vieillards. La civilisation chrétienne qui pénètre si rapidement à travers les barrières qui la séparaient de ces populations, qui a déjà ses vedettes aux portes de leurs demeures, établira des communications actives avec elles. Alors commencera, ce semble, la mission nouvelle des anciens rites, qui attendent, au pied de la chaire de saint Pierre, le signal de la Providence. Ils sont vraisemblablement destinés à être, dans beaucoup de circonsfances, les commissionnaires de la foi auprès de ces tribus chrétiennes, afin que la conversion de ces grands enfants soit plus facile, sils voient qu'en rentrant dans l'unité Catholique, ils n'y retrouveront pas seulement des frères, mais des frères parlant la même langue, et habillés comme eux à l'autel. Aux jubilés futurs arriveront de temps en temps des caravanes de ces pèlerins inconnus : en leur montrant les basiliques destinées aux patriarcats d’Antioche et d'Alexandrie, on leur dira qu'elles les attendaient depuis longtemps.

Ces pensées, ces espérances se réveillent à la vue de tous ces rites, surtout pendant la solennité de l'Épiphanie. Ils se rassemblent le jour de la fête dans la chapelle du séminaire de la Propagande. Cest un beau et pieux sujet de méditation que toutes ces messes célébrées à la même heure, dans une même église, où se pressent de jeunes lévites venus de tous les pays et qui doivent y retourner tous comme apôtres et plusieurs comme martyrs. Pendant l'octave, chaque rit va faire à son tour une station et offrir le saint sai crifice dans une église, qui devient par là un symbole particulier de la Crèche du Sauveur visitée par les mages : on y assiste aussi de temps en temps aux messes de prêtres africains de la race nègre. Ces cérémonies perdent beaucoup de leur intérêt, si l'on n’a pas soin de se procurer d'avance une traduction de chaque liturgie; mais, en prenant cette précaution, vous pouvez aisément en quelques jours étudier, comme dans un livre qui déploie lui-même successivement ses feuillets sous vos yeux, le sens intime de chaque liturgie ainsi que les accessoires qui s'y rattachent. Le chant de la messe syriaque est comme un gémissement continuel qui rappelle certaines parties de nos. offices de la semaine sainte. Quelle que soit la raison de cette tristesse, qui tient peut-être au caractère généralement mélancolique des chants orientaux, cette psalmodie plaintive sied bien à cette église qui est prosternée depuis dix-huit cents ans sur le Calvaire, et qui, de toutes les églises opprimées par les Musulmans, est celle qui a le plus longtemps

et le plus durement souffert. L'Église grecque a conservé, à quelques égards, la tradition du rhythme joyeux et triomphant de ses anciens jours. Diverses parties de sa musique sacrée actuelle n’ont pas toutefois le caractère antique; mais on fait aujourd'hui des recherches dans les archives du Vatican, pour y retrouver des morceaux de vieux chants grecs, qui seront réintroduits dans le culte. La liturgie arménienne chante pendant l'offertoire aux principales fêtes de l'année, des versets appelés mélodies, dont plusieurs sont d'une poésie très-belle. La mélodie du jour de Pâques annonce en ces termes la résurrection de Jésus-Christ. « Je fais re- « tentir dans mes chants le rugissement du lion « qui a crié du haut de l'arbre aux quatre ailes (la « croix); sa voix a pénétré en menaçant jusque « dans les lieux souterrains. » A la fête de la Transfiguration du Sauveur, type et présage de la transfiguration de tous les justes, la mélodie salue d'abord une fleur unique, puis d’autres fleurs semblables où la beauté de la première se reproduit : « la rose gracieuse flamboie à travers ses feuilles « de diverses couleurs : sous leur mille et mille « feuilles ondoient les roses tremblantes. » Dans tous les temps et dans tous les rites, la poésie s'est unie à la prière; alliance bien naturelle, puisque la poésie, qui, par son essence même, sefforce de figurer quelque chose de plus parfait que ce qu'elle trouve dans les réalités terrestres, n'est, au fond, qu’un élan instinctif de l'âme vers un monde supérieur.

L'intérêt que présente, à ces divers égards, la

célébration simultanée de ces liturgies , n'est pourtant que secondaire auprès de celui qu'elles ont comme monument de la perpétuité et de l'unité de la foi. Le spectacle religieux qui se renouvelle chaque année pour la fête de l'Épiphanie, est une chose très-heureuse, surtout depuis qu’une si grande foule d'étrangers, appartenant à différentes communions chrétiennes non catholiques, vient passer l'hiver à Rome. Si, au lieu d'en faire un simple objet de curiosité, ils cherchaient à pénétrer la signification de ce qu'ils ont sous les yeux, cela leur donnerait à penser. Pourquoi les liturgies qui remontent aux premiers siècles s'accordent-elles toutes, malgré leurs diversités d'origine et de forme, à exprimer de la manière la plus positive la foi à la présence réelle et à la transsubstantiation, si cette foi n'est pas un dogme originaire du christianisme? voilà ce que ces vieux témoins diraient aux protestants. Ils diraient aux Grecs séparés : Lorsque l'Église de Bysance a rompu avec Rome, d'où vient qu'elle n’a été suivie par aucune Église d’un autre rit que le sien, tandis que vous retrouvez tous les rites rassemblés dans l'Église catholique? D'où vient qu'ils se sont rangés, non pas du côté vers lequel le voisinage, les relietsé habituelles des populations, la ressemblance des cérémonies devaient les porter, mais du côté où rien ne pouvait les fixer, si ce n’est la force de l'unité première? Lorsqu'on voit réunis dans une même Église et dans elle seule ces antiques rejetons de la prédication évangélique, il y a grande apparence que le tronc du christianisme est là.

Cette réunion des rites complète le caractère que

donnent à la capitale du catholicisme la multitude de ses églises de toute époque et l’universalité de ses tombeaux sacrés. La centralisation de ces trois grands faits religieux dans une même villeest un phénomène bien remarquable. Il serait inutile de chercher un terme de comparaison dans aucune ville protestante, puisque le protestantisme n’aspire à aucun caractère central. Il ne saurait d’ailleurs présenter, dans le morcellement infini de ses opinions, le spectacle instructif de liturgies dissemblables par la forme et identiques par la foi, ni se constituer le gardien pieux des saintes nécropoles, puisqu'il a oublié les saints, ni multiplier généreusement, parmi les habitations des hommes, les maisons de Dieu, parce que la plupart de ces temples ne seraient , pour son culte peu occupé, que des solitudes coûteuses. Quant à l'Église russe, elle donne lieu, sous le point de vue dont il s'agit ici, à une remarque assez curieuse. Kiew fut le premier centre religieux et politique de la Russie : ses catacombes renferment des tombeaux vénérés. Quand le pouvoir politique se déplaca, et que les princes de Moscovie eurent trouvé une occasion favorable pour l'établissement d’un nouveau centre spirituel, la primauté religieuse fut instituée, sous le titre de patriarche, à Moscou , que le grand nombre de ses églises a fait nommer par les Russes la ville sainte. Lorsqu'à son tour la ville de Pierre I‘ eut détrôné le vieux Kremlin, les églises de Moscou restèrent à Moscou , mais le pouvoir spirituel voyagea encore sur les traces du souverain, et vint se poser sur les rives de la Newa, où le synode administratif, qui a remplacé le patriarchat, est installé sous le trône. Il est résulté

de ces changements que Kiew est la ville des reliques, Moscou la ville des églises, Pétersbourg la ville de l'autorité pastorale. Les trois principaux foyers du culte ne sont pas réunis, mais disloqués : à chaque bond du char de ses maîtres, l'Éplise russe a ressenti les effets d’un tremblement de terre.

Ces comparaisons ou plutôt cette difficulté de trouver des termes de comparaison font mieux ressortir la signification de Rome dans le point de vue où nous venons de nous placer. Si l'aspect monumental d'une cité chrétienne peut aider à reconnaître le lieu où les forces vitales du christianisme sont concentrées au plus haut degré, il ne serait guère possible de trouver à cet égard un caractère plus frappant que celui d’une ville qui est visiblement, par ses diverses

liturgies la plus grande chaire pastorale, par ses reliques le plus grand tombeau chrétien, par ses églises le plus grand temple.

Les observations générales qui composent ce chapitre renferment implicitement une foule de particularités qui se produiront plus tard dans tout lecours de cet ouvrage; car dans tous les ordres de choses, ce qui est centre se manifeste comme tel, de mille manières : tout révèle l'unité, parce que tout tient à elle. Nous devons maintenant arrêter nos resardssur les monuments de Rome où se reflètent particulièrement la perpétuité et l'universalité religieuse. Les faits qui servent à mettre en évidence l'un de ces caractères faisant souvent partie de ceux qui expriment l'autre, je m'abstiendrai, pour éviter d’inutiles répétitions, de ranger ces monuments en deux catésories successives; Je les présenterai, lorsqu'il ÿ aura lieu,

ROME CENTRE DU CHRISTIANISME. ta

sous ces deux aspects simultanément, laissant à l'attention du lecteur le facile travail de réunir, s'il le veut, sous chacun de ces points de vue, les remarques qui lui correspondent spécialement. Je demande pardon d'entremêler à une esquisse de Rome chrétienne cet énoncé d'une méthode presque scolastique ; mais des observations de ce genre sont de temps en temps nécessaires pour s'orienter plus sûrement dans ce labyrinthe de grandeurs. 11 me semble aussi convenable d'ajouter un autre avertisssement qui tend au même but. Comme chacun des monuments que nous allons passer en revue ne fournit, pris à part, qu'un trait du caractère de perpétuité ou d’universalité qui nese manifeste que dans leur réunion, il est à propos, pour bien saisir à cet égard la perspective morale de Rome, d'imiter ce qu'on fait pour certaines perspectives physiques. Le voyageur, qui vient de mesurer de près les pierres et les gradins des Pyramides, se retire ensuite à quelque distance, s’il veut contempler avec leurs grandes lignes la majesté avec laquelle elles s'élèvent entre le désert et le ciel. Les idées générales, que des monuments concourent à mettre en relief, sont, aux yeux de l'intelligence, les grandes lignes qu'il importe d'y observer : après les avoir considérés l’un après l’autre, il faut que la pensée, s'éloignant un peu de tous leurs détails, ne regarde ces œuvres des siècles que dans leur rapport avec la vérité dont chacun d'eux est l'expression partielle : on découvre alors, dans le point de vue de l'ensemble, la signification qui leur assure, en dépit de tous les accidents matériels, une inaltérable beauté.

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