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cepter les Grottes vaticanes qui ont été perpétuellement visitées par des chrétiens de tous les pays, et les catacombes de Saint-Sébastien , dont l'église souterraine a toujours attiré les fidèles. À ces exceptions près, et quelques autres aussi peut-être, il n'est plus question de ces cimetières, Ce silence ne prouverait pas qu'on les eût négligés, sil s'agissait d'une de ces époques du moyen âge, qui nous ont laissé peu de documents historiques. Mais on écrivait déjà beaucoup dans le quatorzième siècle : si les catacombes eussent été fréquentées, il en resterait quelques traces dans les nombreux récits de ce temps. L'oubli dans lequel elles tombèrent tient aux circonstances malheureuses où se trouvait Rome. Ses rues étaient trop livrées aux troubles politiques, pour s'intéresser à ces galeries funèbres, si étrangères, dans leur profonde paix, à toutes les agitations de ce monde : les factions ne s’occupent guère des cimetières qu'elles ne font pas. Durant tout ce temps, la Rome souterraine disparaît de l'histoire, comme si elle eût été couverte d’un voile, et qu'elle eût dû marquer ainsi l'absence de la papauté et le deuil des monuments chrétiens. Cet oubli continua pendant les derniers troubles du schisme d'Occident et longtemps après. Cependant quelques visiteurs pénétraient dans les catacombhes. On a trouvé, dans une chambre du cimetière de Prétextat, sur la voie Appienne, les noms d'un abbé de Saint-Hermès de Pise et de ses compagnons, écrits avec du charbon sur le mur, avec cette date : M CCC Lx. Dans une chambre voisine, de grandes lettres, tracées aussi avec du charbon, formaient les mots suivants : 1400. Jci est venu Ray-
natius Farnèse avec ses amis‘. Mais ces visites, entreprises par des motifs de piété ou de curiosité, n'avaient pas trait à une investigation scientifique. L'idée de ce nouveau genre d'études eût probablement percé sous Léon X, si les savants et les artistes n'en eussent pas été détournés par les distractions brillantes que leur procurait leur préoccupation de l'antiquité grecque et latine. C'est vers l'époque de S$ixte-Quint , que l'attention commence à se reporter sur les catacombes oubliées. L'homme de génie, qui relevait sur les places de Rome les vieux obélisques païens pour les consacrer à la gloire du Christianisme, devait embrasser, dans sa sollicitude pour les monuments, les antiquités chrétiennes cachées dans les rues de la Rome souterraine. Il dirigea sur elle ses regards perçants, mais son règne fut trop court. Toutefois, vers cette époque, Panvini faisait un relevé des catacombes : il en portait le nombre à trente-neuf, ayant des noms distincts ®, c'est-à-dire dix-huit de plus que n'en avait comptées, au treizième siècle, l’auteur du livre sur les Merveilles de Rome : des artistes dessinèrent quelques-unes de leurs anciennes peintures. Ces essais furent les faibles préludes de l'admirable travail que Bosio entreprit vers la fin du même siècle. Il ouvrit à la science, il creusa lui-même une mine féconde , qu'après lui, et en suivant le chemin qu'il avait frayé , Severani, Aringhi, Boldetti surtout, Lupi, Marangoni, Bottari, Buonarruoti et plusieurs autres, ont successivement
* Marang. Append. De cœmeter. SS. Thrason. et Saturn. 3 Onuphr. Panvin., De cœmeter. urbis. Apud Jtiner. Ltal.; F. Schott., p. 331, Antnerp., 1665.
exploitée où agrandie dans diverses directions. La théologie, la chronologie , l'histoire , l'érudition lapidaire, la numismatique , la philosophie des arts, se sont occupées de ces monuments, et à la suite de ce collége des sciences austères, la poésie est venue à son tour : les catacombes , célébrées autrefois par Prudence, le chantre des Martyrs au quatrième siècle, ont retrouvé de nos jours un autre chantre des Martyrs, qui représente lui seul tout un chœur de poëtes. | Atiu
Ces souterrains ont toujours été employés à quelque chose de grand dans les deux périodes de leur existence. Avant de protéger les tombeaux de Ja Rome chrétienne primitive, ils avaient servi à bâtir les édifices de l’ancienne Rome. La plupart des catacombes furent originairement contigués à des souterrains destinés à l'extraction de la pouzzolane", espèce de terre volcanique très-bonne pour la maconnerie. Il n'est pas vraisemblable que ces vastes carrières remontent aux premiers siècles de Rome. Elles n'ont pu être nécessaires que lorsque la cité a pris de grands développements matériels et qu'on y a coustruitune multitude d'édifices. L'espace qu'elles occupent est si étendu qu'il serait même difficile de concevoir à quel usage on a fait servir l'énorme quantité des matériaux qu'ils ont fournis, s'il n'y avait lieu de croire qu'il se faisait à cette époque, comme aujourd’hui, un commerce considérable de pouzzolane, etqu'on en expédiait déjà des chargements
1 .Ce nom est ou l’origine ou une dérivation du nom de la ville de Pouzzoles, près de Naples, renommée par de semblables carrières, puteoli, qui datent d’une époque très-ancienne.
sur des vaisseaux pour les pays étrangers. Des eselaves, des prisonniers, des malheureux de toute espèce travaillaient dans ces carrières. Le Christianisme . qui se recrutait surtout parmi les classes pauvres, dut compter, dès les premiers temps, parmi ses disciples un certain nombre de ces ouvriers. Ils ne manquaient pas de faire connaître aux autres chrétiens les ouvertures par lesquelles on pénétrait dans ces grottes, et leurs sinuosités profondes qui pouvaient fournir des retraites en cas de besoin : les travaux d'exploitation ne se continuant que sur certains points de distance en distance, une partie de ces grandes cavernes restait souvent infréquentée. Les chrétiens en profitèrent pour y creuser leurs cimetières, et, dans les endroits où la qualité du terrain permettait de faire les plus larges excavations, ils construisirent, pour les cérémonies du culte, des espèces de salles de diverses formes, notamment dans les cimetières de Saint-Calixte, de Saint-Prétextat, des Saints-Marcellin et Pierre, de Sainte-Agnès et de Sainte-Priscille. C'est dans ces deux dernières catacombes qu'ont été creusées les chapelles les plus spacieuses, que l'on peut considérer comme le berceau de l'architecture chrétienne .
‘ Les passages de ce chapitre, où il est question de catacombes comme carrières de pouzzolane, doivent être entendus en ce sens que les chrétiens se servirent de ces carrières soit pour en façonner une partie à leur usage , suivant l’opinion de Bosio, de Boldetti et de tant d’autres, soit pour creuser, dans une espèce de tuf, leurs galeries sépulcrales sous les carrières, selon le sentiment du P. Marchi, lequel a examiné avec plus de soin que ne l’avaient fait ses prédécesseurs la diversité des couches de terrain et les particularités de con-
Les ouvriers employés dans les catacombes formaient une corporation qui faisait partie du clergé. La structure des tombes , des chambres sépulcrales, prouve que plusieurs d’entre eux avaient des notions d'architecture. Une équerre, un compas, un triangle avec un plomb, une mesure linéaire , marquant des degrés, et quelques instruments analogues, étaient très-distinctivement gravés sur une des pierres trouvées dans ces souterrains. D'autres pierres tumulaires représentaient seulement des outils semblables à nos bêches et à nos pioches, dont on se servait pour les excavations. Le Christianisme avaitanobli cette hurmble profession par les idées très-hautes qu'il y avait attachées. Les fossoyeurs étaient considérés comme les successeurs de Tobie, qui, en prenant soin des choses visibles de la mort, se hâtaient vers les invisibles : ils devaient travailler en vue de la résurection future des corps, et se souvenir que chaque coup de bêche qu'ils donnaient en faveur de ces semences confiées à la terre, leur serait compté quand le jour de la grande moisson serait venu ‘. On a découvert, sur quelques tombes, des portraits de ces ouvriers : un des plus remarquables est celui qui se trouvait sur un sépulcre du cimetière de Calixte. Le fos-
struction qui établissent une différence notable entre les catacombes et les carrières.
# Primus in clericis fossariorum ordo est, qui in similitudinem Tobiæ sancti sepelire mortuos admonentur, ut exhiben tes visibilium rerum curam ad invisibilium festinent, et resurrectionem carnis credentes in Domino, totum quod faciunt Deo se præstare, non mortuis cognoscant. De sept. gradib. Eccles. inter opera S. Hieronym.— Voyez Boldeiti, Osservax. sopra à cimecer. de” SS. mart., b. 1, c. xv, — Gloss. de Ducange., — Hierolexicon des frères Macri.
CATACOMBES. 11 soyeur y est debout : il a une robe qui descend jusqu'aux genoux, et des sandales aux pieds. Sur son épaule gauche, pend ün morceau d'étoffe velue, que peut-être il arrangeait en plusieurs plis pour porter les paniers de terre: c'était peut-être aussi une prolongation de l'amphiballe ou d'un capuchon. De petits signés en forme de croix sont tracés sur ses vêtements à l'épaulé droite et près des genoux. Il tient de la main droite une pioche, ct, de la gauche, une lanterne allumée, qui est suspendue à une petite chaîne. Des outils de son métier sont gisants à côté de lui, Au-dessus de sa tête, on lit cette épitaphe : Diogène fossoyeur, en paix , déposé le huitième jour des caleñdes d'octobre '. I] n'était pas d'usage, chez les Romains, dé nommeï dans des inscriptions une profession plébéienné : le Christianisme avait d’autres règles. Il conférait les honneurs de la noblesse aux tombes de ses ouvriers : il y écrivait le titre de fossoyeur aussi naturellement qu'on gravait,sur d'autres monuments, les noms d'émpereür et de consul. D'autres tableaux sont consacrés à la mémoire de ces mineurs du Christianisme. Ils ÿ sont représentés au moment du travail, soit isolés, soit réuñis : dans l’une de ces peintures, on voit un fossoyeur armé d'une bêche, un autre, d'une pioche,et,entreeux,un troisiènie qui les éclaire avec une lampe. Dans ün autre cadte, il y a des ouvriers surchargés de gros sacs de terre au piëd d'uñe échelle, Il est probable que ces derniers sont, non pas
4 Diogenes . fossor. in pace depositus octavo . kalendas octobris ;
Voir Boldetti, lib. E, c. 45.
des travailleurs volontaires, mais quelques chrétiens condamnés, à raison de leur foi, comme cela est arrivé à plusieurs reprises, aux travaux forcés dans les carrières. Ces divers petits tableaux contribuent à donner un caractère singulier aux débuts de l'art chrétien : en mettant à part les peintures très-nombreuses qui se rapportent à des sujets bibliques, vous n’apercevez, sauf quelques exceptions, à l’origine de cette immense famille de tableaux, qu'il a produits de siècle en siècle jusqu'à nous, que deux figures qui soient plusieurs fois répétées, le Fossoyeur et l'Orante, le travail et la contemplation , l'espérance debout à côté dela tombe. C'est sans doute par un sentiment de confraternité chrétienne, que les peintres, qui ornaient les catacombes, n'ont pas oublié les ouvriers qui les creusaient. Mais il est vrai de dire aussi quil y a entre ces deux genres d'œuvres, d’ailleurs si disparates, une certaine analopie de fonction et de but par rapport à l'avenir. Dans la plupart de ses créations, le pinceau de l'artiste ne travaille, comme l'instrument du fossoyeur, qu'à cause de la mort : ils pourvoient, comme ils peuvent, à la conservation, l'un, de la poussière des hommes, l’autre de leur mémoire, qui n'est souvent qu'une poussière moins durable.
Il y a toujours eu des employés chargés de prendre soin d’un certain nombre de ces souterrains ou du moins de quelques-unes de leurs parties, pendant tous les siècles où ces lieux ont été fréquentés par les fidèles ; mais les vrais successeurs des fossoyeurs anciens, ce sont les ouvriers auxquels sont confiés les travaux nécessaires pour l'extraction des reliques. Ils travaillent, il est vrai, en sens inverse
de leurs devanciers, ils ouvrent les tombes que ceuxlà fermaient, mais c’est pour donner à l'œuvre des premiers son dernier complément, c'est pour faire passer les restes des martyrs de leurs sépulcres de pouzzolane sous le marbre des autels, transposition qui est l'emblème de leur transfiguration future. Ces employés ne sont pas des ouvriers ordinaires, mais choisis et affidés, formant une compagnie soumise à des règlements spéciaux : par une singularité ou un à-propos, qui a été déjà remarqué, les gages de ces fossoyeurs des vieilles sépultures sont pris sur le produit des dispenses de mariage, qui présagent de nouveaux baptèmes. Autant que j'ai pu en juger, cette classe d'ouvriers semble offrir un type qui lui est propre : le caractère imposant et mystérieux des lieux où ils travaillent et de leurs travaux eux-mêmes, exercent une influence assez reconnaissable sur la tournure d'esprit et l'imagination de ces braves gens, déjà disposés aux pensées graves par leur vivé foi, et possédant d’ailleurs un certain sentiment des choses antiques, qui distingue le paysan romain, familiarisé avec elles depuis l'enfance. Ils servent aussi de guides aux visiteurs, dans la plupart des catacombes , qui n'ont pas de gardiens spéciaux ; ils en connaissent les bonnes voies et les cavités dangereuses, comme le berger des Alpes sait les sentiers de la montagne et les crevasses des glaciers. Vous pouvez être sûr que les petits flambeaux qu'ils vous remettent en entrant ne seront pas consumés , avant que cette espèce de crépuscule, qui annonce la proximité de la sortie, ne vous avertisse que vous pouvez les éteindre.
On a souvent essayé de décrire les catacombes elles ont inspiré desbelles pages au génie et à la piété, laquelle a un secret qui n’est qu’à elle pour parler de ces choses 7. vaut encore mieux sentir que peindre, Ceux qui n'en auraient encore aucune idée, peuvent se représenter vaguement des labyrinthes souterrains, presque indescriptibles, dans lesquels cent chemins droits, obliques, brisés, sinueux, serpentent, se coupent ou s’entrelacent à l'infini, les uns impénétrables aujourd’hui, parce qu'à l'extrémité qui aboutit au sentier que vous parcourez, ils sont fermés par dés murs ou par des monceaux de terre ; les autres vous ouvrant, à droité ét à gauche, des profondeurs inconnues, où les pas des visiteurs n’osent point se hasarder : tout cela plein de tombeaux, de la poussière des vieux siècles, de recoins étranges, d'histoires tragiques, de sorte que ces lieux, avec les mille plis et replis de leurs sentiers et de leurs mystères, conviennent très-bien pour être des palais dé la mort, qui est si pleine elle-même de sur: prises, de secrets terribles, ét qui suit souvent, pour frapper ses coups, des routes aussi tortueuses. De chaque côté de ces corridors, où a pratiqué, dans le mur, pour y déposer les cadavres, des espèces de niches oblongues, placées horizontalement ; elles sont superposées les unes aux autres, de manière à former deux ou trois rangs de sépuléres, parfois six ou sept, et même jusqu’à douze dans les endroits où l'on travaille dans le tuf, On dirait les rayons d'une bibliothèque où la mort rangeait ses œuvres. Lorsqu'un corps avait été confié à une de ces niches, on la fermait avec des briques, des pierres ou des pla-
CATACOMBES,. 455 ques de marbre. Assez souvent les ouvriers fermaient l'entrée d'un corridor tout entier, en même temps qu'ils en creusaient d’autres : la terre provenant des nouvelles galeries, servait à clore quelques-unes de celles où les morts étaient au complet, comme on ferme la porte d’un grenier où l'on a entassé autant d'épis qu'il peut en contenir. Plusieurs ont été bouchées beaucoup plus tard, soit par des éboulements, soit à dessein, par mesure de prudence ou de nécessité. Lorsqu'on ouvre un corridor qui n'a pas encore été exploré, on reporte quelquefois les déblais à l'entrée de ceux d'où l’on a retiré les saintes reliques, de sorte que ceux-ci, après avoir été fermés autrefois, parce qu'ils étaient pleins, sont fermés de nouveau parce qu'ils sont vides. Ces galeries mortuaires sont en général étroites, l'air y est épais et lourd, et le terrain presque partout exempt d'humidité. De temps en temps l'espace s'élargit, et vous respirez plus à l'aise en arrivant à des chambres sépulerales, à des chapelles qui conservent encore des peintures antiques, et quelquefois à un baptistère. Dans plusieurs de ces cimetières, il y avait de distance en distance des soupiraux carrés qui faisaient pénétrer un peu de lumière dans quelques chambres de la Rome souterraine ’. On rencontre aussi un puits par iequel les chrétiens descendaient d’une carrière dans le cimetière creusé au-dessous. De ces demeures ‘funèbres, la plus riche en souvenirs est celle qui se trouve près de la basilique de Saint-Sébastien ; mais
3 Occurrant cæsis immissa foramina tectis, Quæ jaciunt claros antra super radios.
Prudent., bymn. xt.
elle n’a plus guère que des tombeaux vides, dans la partie que l’on fait parcourir aux visiteurs : comme elle est ouverte depuis longtemps à tout le monde, et qu'un immense public moderne a passé par là , elle sembleavoir perdu, par ce frottement continuel, quelque chose de son lustre d'antiquité. Elle n'offre pas, sous ce rapport, autant de charmes que d'autres souterrains moins fréquentés. Vous retrouvez dans ceuxci un certain nombre de tombeaux fermés et pleins : dans des niches ouvertes, de vieux ossements se laissent toucher; çà et là quelques fragments antiques de verre ou de marbre. Ges catacombes sont plus fraîches de vétusté, et font mieux sentir les temps primitifs. On ne les visite ordinairement que lorsqu'une société assez nombreuse est réunie, Ces caravanes funèbres sont souvent composées de personnes appartenant à diverses nations, qui s'entrevoient un instant dans un cimetière souterrain , à la lueur d'une torche, pour ne plus se revoir sous le soleil; malheureusement tous n'y apportent pas ces dispositions religieuses, ou du moins ce sentiment des convenances que de pareils lieux devraient inspirer. Le recucillement, avec lequel on aimerait goûter toutes leurs impressions, est maintefois troublé par les bavardages les plus déplacés, par une gaîté insolente pour les vivants et pour les morts. Malgré cela, une visite aux catacombes fait un effet solennel et profond. On ne peut rencontrer nulle part une aussi vive apparition des premiers âges du Christianisme. La source d’eau de l'antique baptistère, préservée de tout usage profane, coule toujours pure comme la grâce dont elle est l'emblème. Cette longue file de
CATACOMBES. 487 flambeaux, portés par les visiteurs qui, dans ces étroites galeries, marchent à la suite l'un de l’autre, figure assez bien les processions qu'y faisaient les premiers chrétiens, lorsqu'ils y rapportaient le corps d'un martyr, ou qu'ils y célébraient quelque autre fête; et les quinze siècles de silence, qui planent sous | ces voûtes, permettent presque d'entendre encore les pas des générations héroïques. Durant ces siècles immobiles, nul bruit du monde, excepté à l'époque des incursions de quelques hordes Lombardes, n'a eu d'écho dans ces lieux, nulle poussière nouvelle n'y a recouvert les chemins, nulle révolution politique nest venue y laisser quelque trace des agitations des hommes , qui mesurent pour nous la durée. Le temps y est comme un désert : les époques lointaines sy rapprochent de vous, comme les distances se raccourcissent, par l'absence d'objets intermédiaires, dans la solitude de l'Océan.
Les observations qui précèdent sont communes à la plupart des catacombes. Quant aux différences notables qu'on y remarque, elles sont de plusieurs sortes. Outre les souterrains qui ont été creusés pour l'extraction de la pouzzolane, il y en a, le cimetière Pontien par exemple, qui ont été des carrières de sable. Les catacombes diffèrent aussi par leurs dimensions. Les unes n'occupent qu'un petit espace, les autres embrassent plusieurs milles. Quoique leur plan ne présente, en général, qu'un croisement confus de lignes, il y en a où l'irrégularité est moins grande : on y a trouvé des voies plus larges , destinées à servir de passages, auxquelles s'ajustent des galeries transversales , très-
étroites , et garnies de tombeaux. Quelques-uns des souterrains ont deux où même quatre étages. D'autres différences résultent des époques diverses de la fondation des cimetières. Sans parler des cryptes où furent déposés les corps de saint Pierre et de saint Paul, plusieurs appartiennent au premier siècle de l'ère chrétienne , notamment ceux des saints Processus et Martinien, de sainte Pétronille, de sainte Priscille ; on peut y joindre un cimetière que Bosio a découvert sur la voie latine, et qui remonte à peu près à cette époque, si c'est effectivement, comme divers indices peuvent le faire croire , celui dans lequel ont été enterrés Simplicius et Servilianus, martyrisés sous le règne de Trajan. Plusieurs souterrains ou parties de souterrains sont , comme nous l'avons dit, d'origine chrétienne: ils ont été, non pas seulement arrangés , mais construits entièrement par les fidèles : certaines particularités de leur structure font reconnaître qu'ils ont été originairement creusés dans un autre but que celui d'une simple carrière. Enfin , le contenu des catacombes , en fait d'inscriptions, de peintures, de chapelles, établit entre elles une dernière différence : les unes n'en ont point fourni , ou très-peu: d'autres ontété des mines plus riches.
La plupart de ces cimetières furent établis hors des murs, de distance en distance. Il n'yen a, comparativement , qu'un petit nombre sur la rive droite du Tibre, dans les flancs du mont Janicule et dans les campagnes voisines. Ils sont plus multipliés de l'autre côté de Rome, sous les champs et les mamelons de cette belle plaine qui s'étend entre les rem-
parts et les montagnes. Comme ils sont assez souvent très-rapprochés les uns des autres, et presque contieus sur plusieurs points, on dirait, en les prenant dans leur ensemble, qu'ils formèrent comme une grande ligne de circonvallation souterraine, dans laquelle le Christianisme enfermait Rome pour l'assiéger. Ces cimetières, en effet, étaient aussi des retranchements, au fond desquels les soldats du Christ, qui s'y retiraient souvent avec leurs chefs, se préparaient par la prière, par les exhortations courageuses, par les sacrements, aux assauts qu'ils auraient à livrer eux-mêmes au paganisme, en mourant martyrs à leur tour. Chacun de ces premiers retranchements chrétiens se trouvait opposé, face à face, à quelques monuments païens, qui étaient situés près des remparts, et qui semblaient être les bastions avancés de l'idolâtrie. Si l'on a soin de faire ce rapprochement, en parcourant la ligne que les catacombes tracaient autour de Rome, on se forme une vive image de ce siége, unique en son genre. En suivant cette ligne, nous nous arrêterons successivement auprès des principaux cimetières, pour recueillir des souvenirs qui s'y rattachent et des pensées qu'ils inspirent.
Cette revue doit naturellement commencer par les grottes du Vatican, soit parce que le corps de . saint Pierre y a été déposé, soit parce qu'étant incontestablement un des plus anciens cimetières chrétiens de Rome , elles sont vraisemblablement le premier où l'on ait réuni un nombre considérable de sépultures. IL est très-problable que son origine est antérieure à la mort de saint Pierre, et qu'elle
remonte jusqu'à cette extermination des chrétiens, ordonnée par Néron, « le premier, dit Tertullien, « qui ait ensanglanté la foi naissante. » Ses jardins, situés dans les champs vaticans, furent le principal théâtre du massacre. Quelque connu que soit le passage de Tacite à ce sujet, il est impossible de ne pas le citer. « On se saisit d'abord de ceux qui avouaient « être chrétiens, ét ensuite, sur leur déposition, d’une multitude immense, moins convaincue du crime d'avoir incendié Rome que de la haine du genre humain. À leur supplice on ajoutait la dérision : lesuns étaient couverts de peaux de bêtes, pour être dévorés par la dent des chiens, d’autres attachés à unecroix, d'autres destinés à être brälés, lorsque la nuit serait
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venue, en guise de flambeaux nocturnes. Néron avait offert ses jardins pour ce spectacle, durant lequel il se livrait aux jeux du cirque, en habit de cocher, se mêlant à la populace, ou conduisant son « char ‘. » Lorsqu'à la suite de cette boucherie, les chrétiens vinrent, durant la nuit, recueillir les cadavres et les cendres de leurs frères, ils ne purent pas songer à les transporter bien loin, soit à cause de leur brande quantité, soit pour n'être pas surpris pendant le convoi. Il existait déjà tout auprès, et, suivant toute apparence, dans les flancs même du mont Vatican , des carrières qui avaient été creusées pour alimenter des fabriques de poterie, situées dans les environs *. Nous en voyons encore aujourd'hui dans ce
1 Tacit. Annal., üib. XV, c. xzrv.
* Juvénal, Satir. VI,1 v. 344, — Martial, Epigramm., üb. I, épigr. 19.
CATACOMBES. {GI même quartier, dont le sol continue de fournir une terre argileuse. Ces grottes durent naturellement être choisies pour ces nombreuses sépultures. Peu de temps après, le corps de saint Pierre fut inhumé au Vatican : les documents les plus anciens et les plus précis sont unanimes sur ce point ‘. Rapprochement singulier ! le disciple qui livra son maitre et qui se pendit de désespoir à un arbre, posséda pour prix de son iniquité, le champ d’un potier à Jérusalem? : l'apôtre, un moment infidèle, quimourut par amour sur la croix, comme son maître, fut enterré à Rome dans une crypte, qui était vraisemblablement la grotte d’un potier. Plusieurs raisons ont pu engager les chrétiens à y déposer la dépouille mortelle du prince des ap6tres. [l est à croire, d'après ce que nous avons dit, que ce lieu était déjà vénérable par la sépulture d'un grand nombre de martyrs qui avaient été disciples de saint Pierre et qui semblaient l'attendre. IL était bien convenable que celui qui avait régi l'église des vivants, vint présider cette première église des morts. D'ailleurs , il paraît qu'il avait aimé et fréquenté le mont Vatican, lieu écarté, habituellement solitaire, où l'on craignait de bâtir des maisons à cause de son insalubrité *, et par là même opportun pour les assemblées qui devaient éviter les regards de Rome {.
* Ces textes se trouveront dans l’Appendice.
* Possedit agrum de mercede iniquitatis. Acl., 1, 18. # Postremô ne salutis quidem curâ infamibus Vaticanis lo-
cis magna pars militum tetendit ; uñde crebræ in vulgus mortes. Tacit., Hist., l: IL,c. xovf:
* Ingredientes verd Roman invenerunt apostolum in loco qui dicitur Vaticanus, docentem wwultas populorum turbas. Act. S, Martial.
Comme les chrétiens ont eu dé bonne heure l’habitude dé se réunir dans les souterrains pour célébrer les saints mystères, il est probable que l'apôtre, pendant ses stations ou son séjour au Vatican, avait élevé un autel dans ces lieux mêmes où on lui a fait un tombeau : telle a été du moins la tradition ou l'opinion populaire *. Ces raisons de convenance s'accordaient avec la disposition des lieux. Si saint Pierre a été martyrisé sur la pente du Janicule, à l'endroit où se trouve située l'église dé Montorio, les carrières du Vatican, qui renfermaient déjà, très-vraisemblablement, le premier cimetière chrétien, n'étaient pas loin du théâtre de son supplice, etil était facile d'y transporter $on corps par des chemins peu fréquentés. Si c'est au contraire au Vatican même qu'il a été crucifié, une de ces grottes s’offrait d'elle-même pour sa sépulture. Immédiatement après sa mort, quelques constructions faites par un de ses disciples, qui devint plus tard son second suécesseur, donnèrent à cette crypté un caractère monumental , et la réndirent matériellement propre à servir d'oratôire, suivant la coutume primitive de priér sur les tombeaux des martyrs. Un chrétien ne peut lire, sans un intérêt. presque solennel, dans un des fragments les plus an-
tiques des fastes de l'Église romaine, cet humble pro-
cès-verbal du monument par lequel le Christianisme
a pris possession du sol de la Rome impériale : « Ana-
« clet, qui était prêtre, et qui avait été ordonné par le
! Sub eà angusta ædicula est ubi loci D. Petrum celebrasse sacrum missæ officium vulsÔ ferunt, Aerric. in Mercur. ltal., de Busil, Vat., cité par Torrig., Sacr. trof. Rom., c. u.
CATACOMBES, 465 « bienheureux Pierre, construisit sa mémoire, avec « d'autres places pour l'inhumation des évêques : il « y a été lui-même enseveli à côté du corps du bien- « heureux Pierre, » Comme cette grotte était à la fois un tombeau, un oratoire et une dépendance de la chaire pastorale, puisqu'elle était destinée à la sépulture des pontifes, nous y voyons réunis dès lors les trois foyers de la vie religieuse, que nous avons considérés précédemment dans l’ensemble de la'métropole catholique, telle qu'elle existe de nos jours. Toute la Rome quele Christianisme devait bâtir existait déjà on germe, avec ses linéaments principaux, dans ce petit monument, sur lequel planait aussi le souvenir des premiers temps de la Rome antique; car la tombe de saint Pierre se trouvait près d'un chêne, réputé plus ancien que la ville de Romulus. Il portait une inscription de bronze en caractères étrusques : ce qui prouvait, suivant Pline, qu'à l'époque où les Étrusques accupaient encore la rive droite du Tibre, cet arbre était déjà l'objet d’une vénération religieuse ?, Par une de ces eoïncidences que la Providence permet quelquefois en faveur de certains lieux privilégiés, le passé de la ville éternelle, représenté par ce vieux témoin de toute son histoire, projetait, pour ainsi dire, son ombre sur ce tombeau qui en contenait tout l'avenir.
E 1 Hic memoriam B, Petri construxit et composuit, dum presbyter factus fuisset à B. Petro, seu alia loca ubi -episcopi reconderentur, sepulturæ; ubi autem et ipse sepultus est juxtà corpus B. Petri. Lib. de Rom, Pont.
3 Vetustior Urbe in Vaticano ilex, in qu titulus æreis Jit-
En partant du Vatican, on rencontrait près la voie Aurélienne un autre cimetière, qui est aussi un des plus anciens : c’est là que furent inhumés Processus et Martinien, geôliers de saint Pierre dans sa prison Mamertine et convertis par lui. La fondation et la place de ce cimetière sont déterminées d’une manière assez précise dans ce vieux récit, qui. semble être une première et fraîche émanation du style évangélique. « Processus et Martinien furent conduits « hors des murs de Rome, sur la voie qui est appelée « Aurélienne, et ils y eurent la tête tranchée. Or, la « bienheureuse Lucine, voyant ce qui se préparait, « les avait suivis avec sa famille jusqu'à ce qu'ils «fussent parvenus auprès de l’aqueduc où ils furent « décollés, et les troncs de leurs corps laissés à « terre”pour être dévorés par les chiens. Alors la « très- sainte Lucine recueillit ces corps, les em- « bauma avec des aromates précieux, et les ensevelit « dans une carrière de sable appartenant à un do- « maine qu'elle possédait à côté de l'endroit où ils « furent décollés le sixième jour des nones de « juillet '. » ÿ Depuis cette époque, le souvenir de ces deux saints a constamment suivi celui de saint Pierre, leur
teris etruscis religione arborem jam tum dignam fuisse siguificat. Plin., lib. XVI, c. zxxxv (ou xuiv).
* Ducti foras muros Romæ in viâ quæ Aurelia nuncupatur, ubi gladio capita eorum sunt amputata. Beata autem Lucina cm hoc videret sequebatur eos usque dûm pervenirent ad formam aquæductus , ubi etiam et decollati sunt , etc. Sepelivit in prædio suo arenario, etc, Act. SS. Process, et Martinian.
maître, leur ami, comme l'ombre suit le corps. Mariyrisés la même année que lui, ils furent inhumés dans une région de la voie Aurélienne voisine du Vatican. L'antique statue de saint Pierre, qu’on vénère maintenant dans la basilique, était autrefois placée dans un monastère :, qui posséda aussi le cimetière où ces deux martyrs reposaient *. Elle eut ensuite pour demeure l’oratoire que Pascal I” avait crigé en leur honneur dans l’ancienne basilique vaticane, lorsqu'il y avait fait transporter leurs reliques ÿ. Dans la basilique moderne, une chapelle construite sur leur sépulture, tout près de la Confession de l'Apôtre, a consacré de nouveau l'antique et mutuelle attraction de ces monuments. Les cendres de deux gcôliers de saint Pierre ont, en quelque sorte, tou- Jours gravité autour de lui, Jusqu'à ce que, placés à ses côtés, ils fussent devenus pour toujours ses acolytes dans son caveau splendide, comme ils avaient été ses gardiens dans le noir cachot du Capitole. C'est quelque chose de touchant et de mystérieux que cette espèce de fraternité dans la mort, qui fait que certains tombeaux se recherchent, s'attirent, se fréquentent comme les cœurs l'avaient fait. Le monde, avec ses amitiés qui vivent rarement l'espace d'une
® Celui de Saint-Martin, qui était contigu à l’église de Saint-Pierre.
? Bulle de Léon IV, citée par Bosio, Rom: sotter., lib. If, c. XII. | à Paschalis primus detulit corpora sanctorum Processi et Martiniani de cœmeterio sanctæ Agathæ in ecclesiam beati Petri, in quorum honorem construxit oratorium summæ pulchritudinis. Pet. Manlius.
166 CHAPITRE NL,
vie, ferait douter si ce sentiment à ses racines dans le vrai, dans ce qui ne meurt pas : la religion nous met d’autres idées dans le cœur. Ces symboles d’un attachement immuable, qui renouvelle de distance en distance dans le cours des âges les signes de sa perpétuité, aident à croire, parmi les inconstances du temps, à l'immortalité des amitiés saintes.
A quelque distance du cimictière des saints Processus et Martinien se trouvait, sur la voie Aurélienne, celui du martyr Calepodius, dont lé corps fut retiré du Tibre pour être inhumé dans cet endroit par les soins du pape saint Callixte, son ami, sous le règne d'Alexandre-Sévère ", Là aussi fut enterré saint Pancrace, qui a souffert sous Dioclétien. Dans l'église que le pape saint Symmaque a fondée en ce lieu *, ou, suivant plusieurs auteuts, a restaurée au commencement du sixième siècle, une inscription indique l'endroit où le martyr à consommé son sacrifice. Elle est trücée sur une vieille pierre qu’on voit dans le mur lorsqu'on a descendu quelques dégrés de l'escalier qui conduit de l'intérieur de l'église dans le souterrain. La partie de ce cimetière que l'on visite actuellement a, dans quelques endroits! deux ou trois étages de palérics. Dansunechapelle ou chambre sépulcrale, vous découvrez au centre de la voûte peu élevée une image antique, qui semble être celle d'un enfant ou d’un petit ange; cette gratieuse figuré , la seule que j'aie aperçue en parcourant ces lieux, fait un heureux effet dans des catacombes qui
* Act. S. Calep.
* Anast. Bibl. in vit. Symmach.
ont été; pour la vie éternelle, le berceau d'un jeune martyr de quatorze ans.
Gette partie des retranchements chrétiens n'était pas loin du quartier de Rome où se trouvaient le port d'Horatius Coclès et le monument d'Hercule couché. Les travaux du vieux dompteur des monstres et le dévouement de l'intrépide Romain commencaient à pâlir parmi les spectacles sans cesse renouvelés d'un héroïsme qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu. Un jour, sur cette voie Aurélienne, ou conduisait au supplice le geôlier Artemius, Candide si femme et leur fille Pauline; tout à coup un grand attroupèment parut : c'était une foule de chrétiens ayant à leur tête le prêtre Marcellin. Les gardes intimidés s'enfuirent. Les plus jeunes des chrétiens coururent après eux et $e mirent à les exhorter à la foi avec de douces paroles; ils les entretinrent assez longtemps, de sorte que Marcellin put célébrer la messe dans la crypte où les trois martÿrs attendaient Ja mort. Dès que le saint sacrifice fut terminé, tout lé peuple de Dieu se retira éur l’ordre du prêtre, et, le silence s'étant rétabli, Marcellin et son compagnon Pierre l’exorciste, debout en face des bourreaux; leur dirent: « Voilà qu'il a été en notre pouvoir de vous « tuer, nous ne l'avons pas fait: Il a été en notre pou- « voir de vous enlever Artemius, et Candide et leur « vierge, nous ne l'avons pas fait; mais il ést encore « en notre pouvoir de nous retirer par la grâce de « Dieu, nous ne le faisons pas. Et vous, que voulez- « vous faire?» À ce discours, les bourreaux frémirent contre ces hommes de Dieu :ils tuèrent aussitôt Artemius avec leglaive, Gandide et la vierge Pau-
line furent précipitées par l'ouverture de la crypte et écrasées à coups de pierres ‘.
Il existait à quelque distance, sur la voie Cornélienne, une forêt qui avait déjà été teinte du sang des chrétiens, Marcellin et Pierre y furent conduits; ils s'y montrèrent si doux envers la mort, qu'ils débarrassèrent de leurs propres mains la place où leurs têtes allaient tomber, des épines qui la couvraient *. Les chrétiens abolirent l’ancien nom de cette partie dela campagne romaine: elle s'appelait la forêt Noire, ils la nommèrent la forêt Blanche. Elle fut, en effet, le cimetière de beaucoup de martyrs: ce qui la rendit si vénérable, que ce terrain, planté d'arbres et de tombeaux, devint le siége d’un des principaux évêchés suburbicaires : le cardinal-évêque de la forét Blanche avait autrefois juridiction sur la basilique de Saint-Pierre. |
A trois milles au delà, une famille de pèlerins persans reposait bien loin de son pays natal :: Marius, Marthe, sa femme, et leurs fils Audifax et Abachum étaient venus à Rome du fond de l'Asie pour y prier, ou, suivant l'expression du texte grec, pour accomplir un vœu “: c'était sous le règne de Claude-le-Go-
1 Act. SS. Marcell. et Petri.
» Locum suæ passioni largiorem faciunt, Nam et spinas atque vepres evellebant manibus, Ipsa suis ut purgando terram puram redderent. Act, Metr, Eginardo tribut.
© Martyrol. die 49 januar.
Ad orationem.
# oc av eoyrv. Act. hor. martyr. Voyez sur ces Actes la Dissertation de Simon de Magistris, de Persecutione in Christianam ecclesiam sub Claudio Gothico , cap. vrr.
thique, dans le troisième siècle. Nous trouvons vers la même époque un autre exemple de pèlerinage à Rome : Maure, qui fut martyrisé sous l'empereur Numérien, était parti de l'Afrique pour visiter les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul ‘. Cette dévotion, inventée au gré de quelques écrivains dans les sacristies du moyen âge, avait déjà commenté, comme on le voit, d'assez bonne heure, jusque sous les tentes de la Numidie ou de l'Égypte, et au delà de Babylone sous les palmiers de l'Orient.
Quelques années auparavant, d'autres martyrs, qui étaient aussi des enfants de la Perse, avaient été mis à mort devant une statue du soleil dontilsavaient renié le culte. Leurs corps, après avoir été cachés pendant assez longtemps dans la maison d'un sousdiacre qui les avait recueillis sur le lieu de leur supplice, furent transportés, au quatrième siècle, dans les grottes de Pontien , ainsi appelées probablement parce qu'un chrétien de ce nom, dont il est fait plusieurs fois mention dans les Actes des martyrs, avait possédé une maison en cet endroit *. Ce souterrain si renomméavait néanmoins disparu: les antiquaires du seizième siècle n’en connaissaient plus l'entrée. Cette perte était d'autant plus à regretter que, suivant toute apparence, il renfermait des monuments très-intéressants,etqu'ilavait dû être orné de peintures,au moins à l'époque où l'on y avait transféré solennellement les
1 Ex Africà veniens ad sepulcra apostolorum sub Numeriano imperatore et Eclerino urbis præfecto agonizavit. Martyrol. Rom., die 22 nov., et apud Usuard. et Bed.
2 Trans Tiberim in domo Pontiani juxtà urbem Ravennatum, Act. S. Callixt. Pap.
corps des detix martyrs orientaux, On savait qu'il était situé dans les environs de la voié Portueusé, près du Tibre: il ÿ existait desexcavations anciennes, mais nul indice n'annonçait qu’elles eussent fait partie du célèbre cimetière. Heureusement vivait alors un homme dont le nom restera toujours chér aux amis des antiquités chrétienties, et qui marchait, souvent au péril de sa vie, à la découverte des souterräins sacrés , comme d'autres à lä récherche des îles lointaines. Antoine Bosio, ce Christophe Colomb des catacombes, entreprit de-retrouver le cimetière Pontien. Il nous a laissé le récit de cette perquisition : je le citerai, parce qu'il donne uné idée de ces expéditions sous terre. D'après les informations que lui avaient fournies dé vieux vignerons qui pratiquäaient cés lieux depuis longtemps, Bosio avait d'abord pénétré dans des grottes sépulcrales, dont quelques particularités lui avaient paru étre dé favorable augure. « Je me sentis alors, ajoüte-t-il, ün plus vif « désir de poursuivre més recherchés avec la plus « grande diligence, dans l'espoir de trouver d'autres « indices qui me fourniraient plus de lümières. Ge- « pendant, comme l'heuré était déjà très-avancée et « que nous n'avions pas de flambeaux, nous fûmies « forcés de rétrograder, et de remettré nos investiga- « tions à un moment plus 6pportun. Jé retournai le « dimanche suivant, le 59 juillet de l'an 1618, deux « heures avant le jour, menant avec moi mon peintre « etmon $Scülpteur pour copier les images que j'avais « aperçues et celles que je pourrais découvrir encore; « je me fis accompagner aussi par deux ouvriers avec « des pioches et des pics, pour me frayer la route
CATACOMBES. 171 « dans lès endroits où ellé serait encombrée. Étant « éntré dans le souterrain, j'allai directement au « lieu où j'avais déjà rencontré de saintes images, « parceque je jugeais qu'à l'endroit où était li image de « saint Pigmenius, devait se trouver lé lieu desa sépul- « ture, comme semblait me l'indiquer la petite fe- ‘ nêtre qui était placée au-dessous de son portrait. « Je pensai qu'on devait nécessairement retrouver «aussi tout auprès quelque trace des sépultures des : saints martyrs Abdon et Sennen, puisque, d’après « les témoignages d’Adoüi, de Bède et des actes ma- « nuscrits de saint Pigmenius que j'ai cités tout-à- « l'heure, celui-ci avait été inhumé assez près des « deux martyrs persans. Explorant donc avec une di- « ligence et un intérêt extraordinaires tous lés souter- « rains qui étaient près deces peintures, j'ouvrais avec « la pioche les sentiers encombrés, et, après trois « heures d'un travail continu, il plut au Seigneur « de me consoler. J'avais serpenté pendant quelque « temps, en rampant, le ventre contre terre, dans «un chemin extrêmement étroit, lorsque tout à « coup il s’offrit à moi un espace assez grand, dans « lequel ilme fut possible de me tenir debout. J’y re- « connus une des anciennes entrées de ce saint cime- « tière, et peut-être la principale. On ÿ remarque « une grande ouverture, aujourd'hui fermée avec de « la térré ét des piérres; il n'est pas possible de voir ni « de comprendre où elle peut aboutir en dehors. De « cette ouverture on descend dans le cimetière, et, « autant qué je puis le conjecturer, il devait y avoir « là un escalier , la pente étant très-rapide; mais au- « jourd'hui tout est couvert de terre et de pierres. La
« voûte et la descente sont recrépies et blanchies ; « on voit qu'en certains endroits elles étaient peintes. Quelques-unes de ces peintures ont été tellement endommagées par l'humidité, qu'il est impossible de distinguer ce qu'elles représentent. Il y a, au milieu de la voûte de cette descente, une grande tête du Rédempteur, si bien peinte qu'elle donne moult dévotion et vénération à qui la regarde. En descendant, vous voyez sur la gauche les trois enfants hébreux dans la fournaise, et, au bout de la descente, vous vous trouvez en face d’une petite chapelle arquée de la hauteur de six palmeset d'une largeur égale, sur une profondeur de trois palmes. Dans la façade intérieure est peinte une croix ornée de pierreries, qui, de chaque côté, produit des roses; au-dessous de cette croix est l'autel où l’on a dû célébrer les saints mystères. Sur la façade extérieure, au-dessus de l'arc de la petite chapelle, un tableau représente le baptême de Notre-Seigneur par saint Jean-Baptiste dans le Jourdain. À ladroite de ce tableau, sur l’autre façade du mur que l'on trouve à gauche en descendant, nous vimes avec un transport de joie, la tombe tant désirée par nous, où furent déposés les corps des glorieux martyrs Abdon et Sennen. Elle est formée par un mo- « nument en maçonnerie qui a sept palmes et demie de longueur , quatre de hauteur et preque autant de profondeur. Sur sa face antérieure, le Sauveur est représenté au milieu d’un nuage; il couronne saint Abdon de la main droite et saint Sennen « de la gauche. Ces martyrs sont debout; ils ont sur « la tête, outre le diadème, un bonnet persan en
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« forme de capuchon. Il y a aux deux extrémités deux «autres figures, saint Milix, près de saint Abdon, et « en habit séculier, et saint Vincent, en habit ecclé- « siastique, près de saint Sennen. Le long de ce mo- « nument, on reconnaît les vestiges d'une inscription « coloriée, tracée sur le mur même; mais elle est tel- « lement gâtée que, malgré la plus grande diligence,
« je ne pus v découvrir aucun sens et pas même un. J pus y
« mot entier. »
C'est ainsi qu'a reparu cet ancien cimetière. On ne doit pas quitter Rome sans l'avoir visité. Vous y retrouverez des peintures que Bosio a décrites : la tête du Sauveur, placée à l’ancienne entrée de ces grottes, rend encore moult dévotion et vénération à qui la regarde : son souvenir ne s’efface pas, non plus que celui du baptistère, où l’on boit quelques gouttes d’eau dans le creux de la main. Cette source qui jaillit parmi des tombeaux, ce réservoir d'eau sainte, près duquel étaient rangés des vases funéraires qui étaient des réservoirs du sang des martyrs, rappellent ces vers que le poëte chrétien du quatrième siècle avait composés pour un baptistère, construit à l'endroit où deux confesseurs de la foi avaient été immolés.
« Le Christ a choisi ce lieu, pour y faire monter « au ciel par la voie du sang les cœurs éprouvés, ou « pour les purifier par l'eau.
« L'esprit, accoutumé à y descendre du sein de
« l'éternité, y accorde le pardon, comme il y donna
«la palme.
« Le ruisseau qui sort de la fontaine, et ces autres
« flots, qui sont sortis des blessures des martyrs, y « répandent sur la terre une rosée sainte.
« Cest vraiment le lieu du Seigneur, dont le « flanc, percé par une lance, laissa couler le sang et « l'eau ‘. »
Dans une des chambres sépulcrales de ces catacombes, la vue est tout à coup réjouie par un em blème gracieux que Bosio nous a déjà signalé, ct qui subsiste encore. Au-dessous d’un autel est représentée une croix : des pierres précieuses, alternativement ovales et carrées, sont figurées dans toute sa longueur et sur les deux bras de la traverse, Ceux-ci supportent chacun un candélabre qui répand la lumière. De l'arbre de la Croix, à partir de sa racine, sortent à droite et à gauche des branches de rosier, avec leurs feuilles et leurs fleurs, qu'il semble produire comme ses propres rejetons. Elles montent jusqu'à ce qu'elles rejoignent deux petites chaines, qui paraissent descendre des candélabres , et qui se terminent par l'alpha et l’'oméga, symbole chrétien de la Divinité. Il n'est pas probable que cette peinture soit antérieure au cinquième ou sixième siècle : un tableau du baptême du Sauveur, qui se trouve tout à côté, est d'un style qui ne permet guère de le classer parmi les œuvres de l'âge précédent, Cette croix parée est toutefois le monument d'un usage plus ancien : le quatrième siècle en fournit plus d’un exem-
: Elcetus Ghristo locus est, ubi corda probata Provehal ad cœlum sanguine, purget aquà..
Spiritus æterno solitus descendere lapsu, Ut dederat palmam, sic tribuit veniam, Haurit terra sacros aut fonte aut sanguine roreg... Ipse loci est Dominus , laterum cui vulnere utroque Hinc crucr effusus fluxit, et inde latex.
Aurel, Prudent,, hymn. vtr.
CATACOMBES, 175 ple ‘. Celle dont nous parlons est remarquable par la combinaison de trois emblèmes, qui doivent être effectivement réunis, pour symboliser complétement le caractère du signe de la rédemption. La croix, réservée au châtiment des esclaves, était , aux yeux des infidèles, le comble de la bassesse et de l'ignominie : les chrétiens la couvraient de pierreries, emblèmes de la puissance, de la richesse, de la gloire. Elle était un scandale pour la sagesse mondaine, un mystère d'absurdité etde folie : les chrétiens la représentaient répandant la lumière, qui figure la vérité et l’intetligence. La croix n’était, pour les hommes charnels, qu'un horrible signe de douleur et de mort : les chrétiens lui faisaient produire des roses, dont les couleurs et les parfums symbolisent les joies de l'amour divin. Ces trois attributs donnés à la croix, signifient donc la puissance, la sagesse et la grâce, source de vie et de bonheur *. Ce petit tableau est remarquable aussi sous un autre point de vue. Quoiqu'il soit quelque chose de bien simple quant à l'exécution, il n'en est pas moins l'indice d'un nouvel horizon que le Christianisme avait ouvert à la peinture et aux arts qui s y rapportent. L'art paien avait su
* La croix que Constantin avait fait représenter sux le fronton de son palais était formée de pierres précieuses , entremélées d’or. Euseb. in Vit. Const., liv. III. — Quant aux fleurs, il suffit de citer ce vers de saint Paulin :
Ardua floriferæ crux cingitur orbe coronæ.
Ep. 12.
>? Christum crucifixum..…. Dei viriutem et Dei sapientiam, Epist. Paul. I ad Corinth., e. 1, v. 23, 24, — Christo confixus sum cruci : vivo autem jam non ego, vivit verû in me Christus. Ad Galat., &. 1, v. 19, 20.
exprimer la joie et la douleur; mais le mystère de joie et de gloire, caché dans la souffrance, et que Dieu en faitéclore, est une idée exclusivement propre à l’art chrétien. Nous ne la trouvons pas exprimée , ilest vrai, dans les traits des saints personnages, que les artistes des premiers siècles ont peints sur les murs des souterrains sacrés. On ne peut toutefois affirmer qu'ils n'aient jamais songé à obtenir cet effet, car nous avons perdu un grand nombre de leurs œuvres. Mais, lors même qu'il en aurait été ainsi, il n'y aurait pas lieu de s'en étonner. L'expression des sentiments de l'âme par les nuances de la physionomie est souvent nulle ou imparfaite dans leurs tableaux, parce que l'enfance de la peinture chrétienne a concouru avec l’époque de la décadence de l'art antique. En outre , les peintres des catacombes travaillaient dans des conditions matérielles très-défavorables, à la lueur d’une lampe , loin de cette lumière du jour si nécessaire, si propice à tout ce qui exige une grande délicatesse d'exécution. Ils s'occupaient donc bien moins de caractériser des émotions que de représenter à grands traits des scènes, qui d'elles-mêmes parlaient à l'imagination des spectateurs. Lorsque les chrétiens furent libres au quatrième siècle, la décadence de l'art, étant beaucoup plus avancée, permettait encore moins de penser à un progrès aussi hardi que celui qui aurait eu pour but d'exprimer, dans une même physionomie, la souffrance et la joie tout ensemble, Cette idée ne s’est donc produite, d'abord, si l’on en juge d’après les monuments existants, que sous une forme hiéroglyphique, appliquée, comme nous venons de le voir, au signe méme
de la rédemption. Elle a trouvé plus tard son expression naturelle, sa forme humaine, dans des tableaux qui sont venus successivement se ranger sous les voûtes des églises chrétiennes : chaîne merveilleuse que l'avenir déroulera encore. Mais son premier anneau se rattache, en ce qui concerne l’idée exprimée, à ces croix diamantées et fleuries, dont un spécimen , conservé dans les grottes de Pontien, fait encore, par son heureux symbolisme et ses vives couleurs, un très-bel effet sur les sombres murs de ces catacombhes. Si, au sortir de ce cimetière, dont l'entrée actuelle est vers le haut d’une colline, on vous montre un terrain au-dessous de vous, près du Tibre, en vous disant que les jardins de C. César étaient là, cela vous touche peu : les sites pittoresques, qui s'offrent de plusieurs côtés à vos yeux, font moins d'effet que le paysage funèbre dont votre âme vient de jouir. En nous rappelant, comme la foi nous l’apprend, que les corps des justes, déposés dans la terre, sont une semence qui doit fleurir un jour, pourquoi ne dirionsnous pas, conformément aux images que la Bible a consacrées, et suivant la vision d'une sainte ", que le sol des catacombes est un jardin sublime, déjà trèsbeau à voir, quoique son hiver dure encore?
Après être descendu des grottes Pontiennes, et avoir passé le Tibre, on arrive dans les environs de la porte d'Ostie. Les premiers chrétiens s'étaient ménagé plusieurs retraites dans cette région. Les cime-
1 Sicut locus ille diligenter excolitur ubi rosæ et planicæ se-= minandæ sunt, sic iste locus ad cathacumbas diù antea præparubatur, etc. Revel. S. Brigiuæ , Gb. IV, c. cvrr.
tières des saints Félix et Adauctus, de saint Cyriaque, de saint Timothée d'Antioche, et de saint Zénon, formaient comme un cortége de catacombes, autour du lieu où le corps de saint Paul avait été déposé. Le cimetière de Lucine; qui gardait ce corps et qui était gardé par lui, fut un des principaux retranchements de la Rome souterraine, très-connu et très-fréquenté par les chrétiens dèsle tempsmême des persécutions ‘. Du fond de ces catacombes, le tombeau, ou, comme on disait alors, le trophée du grand apôtre, semblait menacer trois monuments du culte sensuel du paganisme, qui étaient situés dans les environs, le mausolée de Caïus Cestius, pontife des jeux et des festins, le temple de la Vénus des myrtes, et un répaire de la bonne déesse sur le mont Aventin. Les deux derniers ont disparu, la pyramide funèbre de Cestius s'élève encore sur la route qui conduit à la basilique de Saint-Paul, et c'est très-heureux, non-seulement parce que c'est un monumentremarquable d'architecture égyptienne, mais encore parce qu'il en résulte un effet moralement beau. La foule qui va prier, à quelques pas de là, sur les reliques du prêtre de la pénitence et de la charité, regarde, én passant, le tombeau désert du prêtre des plaisirs : ces deux sépulcres, en face l'un de l'autre, sont très-bien placés pour figurer ces deux lois opposées de l'esprit et de la chair, dont saint Paul a tant parlé.
Les souterrains dont nous venons de nous occuper forment une ligne qui s'étend du tombeau de
1 Voyez le texte de Caïus, cité dans une des premières notes du chapitre v.
CATACOMBES. 479 saint Pierre à celui de saint Paul, et qui enferme presque la moitié de Rome. Faisons ici une station, pour commencer à méditer sur les spectacles que les catacombes nous présentent. Comme tombeaux, elles nous font toucher le néant de cette vie; comme tombeaux sacrés, elles nous parlent de la vice future. Quand nous aurons fini de les parcourir, nous écouterons ce qu'elles nous disent de la partie immortelle de notre être: dans cette premièrestation, nous regarderonsenelles ce qui nous retrace, d’une manière singulièrement expressive, le sort de sa partie périssable.
Les cimetières qui recouvrent ce qui se passe dans le sépulere, les nécropoles de l'Égypte, qui dissimulent, par leurs momies, l'inévitable décomposition de la matière humaine, certaines grottes de la Sicile, qui ont la propriété de conserver les corps, les souterrains du Paris moderne, où des murailles d’ossements font voir en bloc ce que chacun a vu en détail, ne permettent point d'observer, comme on peut le faire dans les catacombes, le travail, je ne dis pas de la mort, mais de ce qui est au delà de la mort. En parcourant celles-ci, vous passez en revue les phases de la destruction, comme on observe, dans un jardin botanique, les développements de la végétation, depuis la fleur imperceptible, jusqu'aux grands arbres pleins de séve et couronnés de larges fleurs. Dans un certain nombre de niches sépulcrales qui ont été ouvertes à diverses époques, on peut suivre, en quelque sorte, pas à pas, les formes successives , de plus en plus éloignées de la vie, par lesquelles ce qui est là arrive à toucher, d'aussi près qu'il est possible, au pur néant. Regardez d'abord ce squelette ;
s'il est bien conservé, malgré tous ses siècles, c'est probablement parce que la niche, où il a été mis, est creusée dans un terrain qui n’est pas sec. L’humidité, qui dissout tant d’autres choses, durcit ces ossements en les recouvrant d'une croûte qui leur donne plus de consistance qu'ils n'en avaient lorsqu'ils étaient les membres d’un corps vivant. Mais cette consistance n'en est pas moins un progrès de la destruction : ces ossements d'homme tournent à la pierre. Un peu plus loin, voici une tombe dans laquelle il y a une lutte entre la force qui fait le squelette et la force qui fait la poussière : la première se défend, la seconde gagne, mais lentement. Le combat qui existe en vous et en moi entre la mort et la. vie sera fini, que ce combat entre une mort et une mort durera encore longtemps. Dans le sépulcre voisin, tout ce qui fut un corps humain n'est déjà plus, excepté une seule partie, qu'une espèce de nappe de poussière , un peu chiffonnée, et déployée comme un petit suaire blanchâtre, d'où sort une tête. Regardez enfin dans cette autre niche : là, il n’y a décidément plus rien que de la pure poussière, dont la couleur même est un peu douteuse, à raison d’une lésère teinte de rousseur. Voilà donc, dites-vous, la destruction consommée! pas encore. En y regardant bien, vous reconnaîtrez des contours humains : ce petit tas, qui touche à une des extrémités longitudinales de la niche, c'est la tête; ces deux autres tas, plus petits encore ct plus déprimés, placés parallèlement un peu audessous, à droite et à gauche du premier, ce sont les épaules; ces deux autres, les genoux. Les longs ossements sont représentés par ces faibles trainées,
dans lesquelles vous remarquez quelques interruptions. Ce dernier calque de l'homme, cette forme si vague, si effacée, à peine empreinte sur une poussière à peu près impalpable, volatile, presque transparente, d’un blanc mat et incertain, est ce qui donne le mieux quelque idée de ce que les anciens appelaient une ombre. Si vous introduisez votre tête dans ce sépulcre pour mieux voir, prenez garde: ne remuez plus, ne parlez pas, retenez votre respiration. Cette forme est plus fréle que l'aile d'un papillon, plus prompte à s’'évanouir que la goutte de rosée supendue à un brin d'herbe au soleil; un peu d'air agité par votre main, un souffle, un son deviennent ici des agents puissants qui peuvent anéantir en une seconde ce que dix-sept siècles , peut-être, de destruction ont épargné. Voyez, vous venez de respirer, et la forme a disparu. Voilà la fin de l histoire de l’homme en ce monde.
Ce nest point pour satisfaire une triste curiosité qu'on se plaît à un pareil spectacle. Quelque pénible que soit l'impression qu'il fait ressentir instinctivement, la réflexion la fait aboutir à un sentiment profondément doux. Plus l'âme observe, dans leurs détails les plus rebutants, les lois de la décomposition du corps, mieux elle comprend que les lois de la vérité, du devoir, de l'amour, du sacrifice, de la sainteté, qui forment le monde qui lui est propre, son vrai monde, sont d’un autre ordre, invulnérable à tout principe de destruction. En scrutant ainsi la poussière des catacombes, elle n’en sentque plus vivement quil n’y a pas de catacombes pour elle. C'est avec cette pensée que nous reprendrons notre pèlerinage.
Ea partant de nouveau du Vatican, nous retrouvons une autre ligne de cimetières antiques, qui forme, du côté opposé à celui que nous venons de parcourir, un grand demi-cercle autour de Rome. Sur la voie Flaminienne, qui s'ouvrait à une petite distance du mausolée d’Auguste, un monticule recélait la grotte sépulcrale du martyr Valentin. Les alentours de cette route n'ont fourni qu'une partie peu considérable de la Rome souterraine; mais un peu plus loin, sur la voie Salare, les cimetières abondent. Les labre catacombes de Sainte-Priscille sont un centre auquel aboutissent plusieurs autres grottes, qui ont reçu des noms divers, mais qui ne forment avec elles qu'un seul et immense groupe de galeries funèbres. L’admiration de Rome fut grande, Jorsque ce souterrain, dont l'entrée ou les avenues avaient été obstruées par des décombres, fut de nouveau découvert au seizième siècle : « Nous « avons souvent visité, dit Baronius, le cimetière de « Priscille, assez récemment retrouvé et déblayé, si- « tué sur la voie Salare, à trois jets de pierre de la ville. Il est si vaste, et ses voies sont si nombreuses, si variées, que je ne puis mieux le caractériser qu'en l'appelant une cité souterraine : à l'entrée, s'ouvre comme une grande rue, plus large que les autres, à laquelle correspondent, à droiteet à gauche, une multitude d’autres chemins, lesquels, à leur tour, se divisent en divers quartiers; de même que dans les villes, il sy trouve, en certains endroits, des espèces de forum, des cavités plus spacieuses, « qui servaient aux assemblées des fidèles, et qui sont « décorées par les images des saints. On y remarque
« aussi des ouvertures actuellement bouchées, par « lesquelles descendait la lumière. Rome s'émerveilla « lorsqu'elle apprit qu'elle avait à ses portes des villes « cachées, autrefois colonies des chrétiens dans le « temps des persécutions, aujourd'hui peuplées seu- « lement par des tombes ', et elle comprit mieux ce « qu'elle lisait dans les anciens écrits, et ce qu'elle « voyait dans d'autres cimetières, dont quelques par- « ties seulement étaient accessibles. »
Le cimetière de Sainte-Priscille est un des grands monuments originaires de l'Église romaine. L'histoire signale trois illustres chrétiennes de ce nom, dans les premiers temps de cette église ? : la première, femme d'Aquila et disciple de saint Paul, les Épitres de ce dernier et les Actes des Apôtres parlent d'elle 3; la seconde, femme de Punicus Pudens, qui donna l'hospitalité à saint Pierre 4; Ja troisième, contemporaine du pape saint Marcel, au commencement du quatrième siècle*. Si celle-ci a fait travailler à l'agrandissement de ce cimetière, comme cela est probable, elle n'en fut pourtant pas la fondatrice, car les actes de sainte Pudentienne et de sainte Praxède font mention d'inhumations chrétiennes qui avaient eu lieu dans les catacombes de Priscille,
1 Obstupuit Urbs, cùm in suis suburbiis abditas se novit habere civitates, christianorum tempore persecutionis olim colonias, modo autem sepuleris tantum refertas. Ann. Eccl. ad an. 130.
2 Bar. in not. Martyrol., die 17 januar.
5 Epist. 1 ad Corinth., c. xv1,19.— Act. Aposl., ©. XVI, 26.
4 Ac. SS. Pudentian. et Praxed.
# Lib. de Rom. Ponf. in Marcel.
18% CHAPITRE UT. Pre
au moins un siècle et demi auparavant. La fondatrice fut donc une des deux autres Priscille , et dès lors l'origine de ce cimetière remonte à l'âge apostolique. Il est vraisemblable qu'il faut l'attribuer à la seconde: la raison qui autorise à le penser, répand, comme nous allons le voir, un intérêt tout particulier sur ces catacombes. | La plus petite tribu de sauvages, cachée dans les forêts de l'Amérique, ne s’approcherait qu'avec émotion, si elle venait à le retrouver, du tertre où fut la sépulture de la première famille de leur race, qui ait eu une cabane dans l'endroit où leur village s’est formé. Cette tribu universelle, non pas d'individus, mais de peuples chrétiens, qui voient dans Rome leur maison paternelle, qui la plupart ont reçu originairement la foi par les missionnaires qu'elle leur a envoyés, y retrouve, à bien des égards, ses plus anciennes origines; mais elle doit réserver, dans ce qui forme sa piété envers ses ancêtres, un de ses sentiments les plus purs pour le lieu qui renferme le caveau de la première famille chrétienne de Rome, de celle du moins qui nous apparaît, comme telle, dans l’histoire. Nous connaissons les noms de ses membres et ses trois premières générations : elle se composait du sénateur Punicus Pudens , de Priscille sa femme, de léur fils et belle-fille Pudens jeune et Sabinella, des enfants de ceux-ci, Timothée et Novatus, Pudentienne et Praxède‘ : famille heureuse
* Nous suivons le sentiment des historiens et des critiques , qui distinguent deux Pudens. Ce sentiment est le seul qui se concilie avec les anciens documents. Voyez entre autres les
jusque dans ses noms, qui rappellent des idées de pudeur, de crainte de Dieu, d’antiquité et de renouvellement. Cette famille est la première dans laquelle se soit effectuée.la transition des idées bautaines sur lesquelles reposait le patriciat antique aux sentiments de la fraternité humaine qui constituent l'égalité chrétienne. Elle ouvrit sa demeurce sénatoriale à ces assemblées des fidèles, où l'esclave, employé dans les carrières, prenait place au banquet eucharistique, à côté des grands; car c'est là, comme nous l'avons déjà rappelé ailleurs, c'est chez Pudens que les chrétiens de Rome se sont d'abord réunis pour assister aux saints mystères, pour y recevoir la communion de la main de saint Pierre, qui résidait chez lui : ce qui suffirait pour conférer à cette famille, aux yeux de la piété, une incomparable noblesse. L'hospitalité qu’elle avait donnée à l’apôtre, elle la continua envers beaucoup de serviteurs de Dieu : Justin le philosophe, entreautres, demeura, pendant ses deux séjours à Rome, dans les Thermes de Timothée, qui ont porté aussi le nom de Novatus, autre petit-fils de Pudens : c'était là que ce philosophe chrétien « communiquait à ceux qui ve- « naient le voir la doctrine de vérité ". » Des chambres antiques, qui paraissent, d’après leur structure,
Bollandistes sur les actes relatifs aux saintes Pudentienne et Praxède, et à leurs parents.
? Ego autem prope domum Martii cujusdam ad balneum cognomento Timothinum hactenüs mansi. Veni autem in urbem Romam secund , neque alium quempiam locum , nisi quem dixi cognosco. Ac si quis ad me venire voluit, communicayi cum illo veritatis doctrinam. Act, S, Justin.
étre un reste de la partie inférieure de cet édifice, ont reparu dans les temps modernes ". Ces ruines aujourd'hui souterraines se trouvent sous le sol de l'église de Sainte-Pudentienne. Il paraît que cette famille avait établi en ces lieux un cimetière provisoire, dans lequel elle entreposait les corps des martyrs, en attendant qu'on püût les transporter secrètement dans le grand cimetière établi sur la voie Salare. Un puits, au fond duquel gisent quelques ossements, se voit encore dans l'église. Lorsque le pape Pascal [° fit ‘rapporter dans l'enceinte de Rome les corps de Pudentienne et de Praxède, on retrouva , avec leurs reliques, des vases qui avaient été renfermés dans leurs tombes : les actes relatifs à ces deux sœurs nous en expliquent l'usage, en nous parlant du soin avec lequel elles recucillaient le sang des martyrs. Ces vases sont placés aujourd’hui sous l'autel de l'église, construite dans la maison de Pudens. Si l’on voulait résumer les nobles souvenirs de cette famille dans quelque image sensible, on pourrait choisir trois coupes : la coupe d’un calice, rappelant les premières messes célébrées sous son toit; une autre coupe, em-. ‘blème de son hospitalité; une troisième coupe enfin, figurant celles où elle renfermait le sang versé pour Dieu. Nous avons déjà plus d’une fois parlé d'elle; nous la retrouverons plus d’une fois encore : elle a le
‘ In ipso titulo pastoris ubi erant thermæ Novati, quæ et Timothinæ dictæ, ipsæ balnei inferiores cellæ instar porticuum sibi concameratione conjunctæ, quæ usque in hodiernum diem cernuntur penè integræ , cœmeterii loco ad sepeliendos sublatos occuliè martyres inserviisse creduntur. Baron, not. ad Martyrol. Rom, die 15 januar.
CATACOMBES, 187 privilése d'être glorieusement inévitable parmi les origines de la prédication évangélique. 11 vous est impossible de faire quelques pas dans cette étude, sans rencontrer sur votre chemin, sans voir paraître, à plusieurs reprises, ces vénérables figures à la tête de toutes les saintes familles des premiers temps, sur lesquelles l'histoire nous a conservé quelques détails. C’est là ce qui donne à la famille de Pudens et de Priscille une place, une illustration à part : elle est vraiment la famille patricienne de la chrétienté. Parmi les choses qui nous font plus ou moins directement penser à elle, et qui sont réunies dans son église, on lit sur une pierre antique, trouvée dans le cimetière des martyrs, et aujourd’hui incrustée dans le mur, l'épitaphe de Cornélie Pudentianète : au-dessous des mots, une petite figure, qui est sans doute son portrait, est taillée au ciseau ". Cette pierre conserve, je crois, la seule inscription des premiers siècles qui ait quelque rapport à la mémoire de la famille dont nous parlons : mais, pour compenser le peu d'éclat de ce fragment lapidaire, le nom de Pudens , qu'il rappelle, se trouve très-heureusement rattaché à un des monuments les plus apparents et les plus célèbres, quoiqu'on oublie souvent de remarquer cette liaison : c'est la colonne Trajane , surmontée de la statue de saint Pierre. La place où elle est toujours restée debout n'est pas loin du mont Viminal, au pied duquel est située l'église, autrefois la maison de
j CORN. PVDENTIANETI BENE. M. Q VIXIT AN XLVII DIVAL. PETRONIUS MAT DULC, IN PACE:
Pudens, la résidence de l'apôtre. Cette proximité est une des raisons qui ont déterminé Sixte-Quint à choisir cette colonne pour la donner à saint Picrre, comme il a donné la colonne Antonine à saint Paul, pour une raison du même genre, ainsi que nous l'avons remarqué précédemment. De cette manière, le plus triomphal des monuments de l’ancienne Rome s'est trouvé chargé de rappeler le souvenir d la première famille de Rome chrétienne.
Or Pudens, sa femme, sesenfants avaient leur caveau de famille dans les catacombes de Priscille sur la voie Salare. L'usage, adopté par eux, de faire porter dans ce cimetière les corps des martyrs qu'ils avaient recueillis, serait déjà un indice presque suffisant: mais on a en outre des renseignements plus directs , suivant lesquels plusieurs membres de cette famille furent inhumés, l'un à côté de l'autre , dans ces catacombes '. Ce qui a fait dire à Boldetti : « Il « est manifeste que Priscille ou Pudens s'y était ré- « servé une place particulière pour eux, leurs enfants «et petits enfants ?. » Il est bien à regretter qu'à l'époque de la translation de leurs reliques dans l’inté-
* Cujus (Pudentianæ) corpus. posuerunt juxtà patrem suum in cœmeterio Priscillæ vià Salariâ quarto decimo kalendas januarias.. — Praxedes migravit ad Dominum virgo sacrata duodecimo kalendas augusti. Cujus corpus ego pastor presbyter sepelivi juxtà patrem suum in cœmeterio Priscillæ vià Salariâ. Act. S. Pudentian. et S. Praxed.
* E manifesto che nel cimitero o della prima fondatrice o da S. Pudente si fosse reserbata una parte o ramo di esso per sè, € per li suoi figliuoli e nipoti. Osserv. s0p. cimü. , lib. I, €. XIV.
CATACOMBES. 189 ricur de Rome, qui a eu lieu au huitiéme siècle, on n'ait pas marqué, par une inscription, ou du moins dans quelque document historique, l'endroit précis qu'occupait cette sépulture de famille dans le labyrinthe de ces catacombes. Cette indication fournirait peut-être des éclaircissements sur quelques unes des orantes, ou femmes en prières, peintes dans les diverses grottes, qui étaient des parties ou des dépendances de ce vaste souterrain. Il est vraisemblable que sainte Priscille y est représentée. D'Agincourt signale à notre attention une de ces figures, qui est en effet très-remarquable. Son riche costume contraste avec l'habillement simple de la plupart des orantes. Il y en a qui se distinguent déjà par quelques ornements : mais celle-ci est en première ligne, Son étole, garnie d'une frange en festons, est parsemée, de haut en bas, de grains qui paraissent être des pierreries ou des perles. Son collier est à triple rang : les perles sont petites dans le premier, alternativement petites et grosses dans celui du mi- - lieu, et grosses dans le dernier : ses pendants d'oreilles, formés aussi d’une matière précieuse, se composent de grains taillés en forme de grenades. Les larges boucles de sa chevelure, à la nazaréenne, soignée sans apprêt, s’encadrent dans un voile, dont les longs plis descendent jusque près des genoux. Il est fixé au sommet de la tête par une petite bande d'étoffe ou par une lame , qui se rabat par devant, et sur laquelle brillent deux ornements pareïls à ceux du collier. Ce voile est ouvert, comme celui de toutes les orantes : dans la physionomie de celle-ci, dans ses grands veux, sont exprimées, non pas, il est vrai,
490 CHAPITRE JL.
les émotions de la prière, mais du moins la dignité, la sérénité sérieuse, la préoccupation calme, qui conviennent à la femme forte de l'Évangile, Cette figure est debout près de trois tombes placées les unes audessus des autres, et creusées dans le mur, De l’autre coté de ces tombes est une seconde orante, dont l'habillement, très-ordinaire, semble annoncer qu'elle a été la suivante de la première pendant la vie, comme elle est sa compagne dans le tombeau. Parmi les or-
nements des sépulcres on voit une tête de femme
avec des oiseaux et des fleurs. Suivant d'Agincourt, il y a lieu de croire que la figure dont nous venons de donner la description, est le portrait ou de la Priscille qui a restauré ce cimetière et qui était aussi une grande dame romaine, ou de l'autre Priscille , femme du sénateur Pudens, qui l'a fondé dans le premier siècle. Il y a aussi d'autres peintures dans lesquelles on a cru la retrouver; mais ce ne sont toujours que des conjectures. Sans pouvoir attacher sa mémoire à quelques portraits certains, bornonsnous donc à l'honorer dans ses œuvres. Son image la plus sûre, celle qui est la meilleure expression de son âme, c'est le cimetière même quelle a créé. Pendant trois siècles, les corps des martyrs y sont arrivés en foule: Priscille, qui avait donné aux confesseurs de la foi un asile dans sa maison, a préparé et fourni, dans ses catacombes, la dernière demeure à leurs générations successives, comme si la charité hospitalière, qui avait fait palpiter son cœur , était venue animer sa tombe.
Les chemins qui aboutissaient dans les environs de ce souterrain, furent, durant ce laps de temps,
bien fréquemment sillonnés par ces chariots à deux roues, nommés pour cela Birotes, sur lesquels les chrétiens conduisaient ordinairement les corps des martyrs aux cimetières '. Ce moyen de transport favorisait le secret des convois, pendant les persécutions. C'était celui dont les gens de la campagne se servaient pour apporter à Rome toute espèce de denrée, et pour remporter chez eux des provisions. Il était bien aisé d'y cacher les corps et les linceuls sous des sacs, sous des couvertures, sous un peu de foin pour le cheval, sans éveiller de soupçons. La rencontre de ces charrettes dans les alentours de la ville, même à une heure avancée de la nuit, n'étonnait personne. Les passants disaient peut-être : Voilà un paysan bien attardé, et le glorieux mort s'en allait tranquille. Dans les cas d'urgence, si l'on n'avait pas pu se procurer tout de suite le petit équipage, il fallait porter les corps sur un brancard, à la faveur des ténèbres : assez souvent le trajet n'était pas long. Les catacombes de sainte Priscille, entre autres, sont à proximité de la ville. Lorsque des chrétiens allaient inhumer leurs morts dans ce cimetière, ils passaient près d'un temple païen, qui avait été consacré à l'honneur, parce qu'on avait trouvé à cette même place une lame de métal sur laquelle ces mots : la maitresse de l'honneur, avaient été gravés par une main inconnue. Plus d’une fois probablement les corps
©? Sanctus autem Nicomedes presbyter in speluncä degens, clam abstulit corpus ejus (Feliculæ) , noctu Biroto vehens illud ad casulam suam, Act, SS, Nerei et Achillei.
des martyrs furent déposés pendant quelques instants, dans l'obscurité de la nuit, sur le seuil de ce temple. Les porteurs fatigués s'y asseyaient pour s'essuyer le front, en pensant aux grands contrastes de ce monde. Ils disaient entre eux que les vrais temples de l'honneur étaient pourtant ces cadavres proscrits qu'ils allaient enterrer furtivement, et ils reprenaient avec une sainte fierté le chemin des catacombes. | L'intérêt, qu'inspiraient à nos pères les souterrains de sainte Priscille, si souvent nommés dans les récits des premiers siècles, survit pour nous dans les monuments que les siècles modernes y ont retrouvés. Ce cimetière et ses dépendances doivent être comptés, avec ceux de saint Calixte, de sainte Agnès, des saints Marcellin et Pierre, parmi les principaux musées primitifs de l'art chrétien, à raison de la quantité de peintures qu'il a fournies: il a été aussi comme un grand dépôt d'archives, par la multitude d'inscriptions funèbres qu'il a dû renfermer et dont on a recueilli un certain nombre. En attendant que nous considérions ces antiquités, et particulièrement Îles épitaphes sous un point de vue dogmatique, c'est-à-dire par rapport aux croyances religieuses qu'ils énoncent ou supposent, nous ferons ici, en passant, une observation relative aux sentiments qu'ils expriment. Les épitaphes, trouvées dans les catacombes, réfutent ce rigorisme d'origine janséniste , qui voudrait effacer dans les inscriptions tumulaires, l'éloge des morts et la tendresse des vivants. Les mots douce âme, très-chéri, äme innocente, très-fidèle serviteur
CATACOMBES. 493 de Dieu, et d'autres expressions équivalentes, sont fréquemment répétés dans ces inscriptions. Nous en choisirons seulement sept ou huit, qui ont
quelque chose de plus caractéristique, que les formules ordinaires.
. Le cinquième des calendes de novembre ici a été posé pour dormir Gorgonius ami à tous et ennemi de personne *.
A Claudius bien méritant et dévoué, qui nv’a aimé/: il a vécu xxv ans environ :
qu’il soit en paix *.
A Januarius, doux et bon fils que tous honoraient beaucoup et appréciaient qui a vécu XXIII ANS, V MOIS , XXII jOUrs ses parents *.
3 E KAAAN NOENB. EKOIMHOH TOPTONIC HACIDILOC KY ë OYAENI EXOPOC.
E. Cœmet. Callist.
à CLAVDIO BENE MERENTI STVDIOS0 QUI AMABIT MEe VIXIT. AN, Pe M XXV IN. P.
Tab. vit, sculpt, d’Agin.
g IANVARIO DVLCI ET BONO
FILIO OMNIBVS HONORIFICENTISSIMO ET IDONEO QVI VIXIT ANNIS. XXII M. V. D XXII.
PARETES.
E. Cœmet. Priscill.
Le]
194 CHAPITRE HE, Laurinie plus douce que le miel repose en paix ‘.
À Simplicius de bonné mémoire qui à vécu XXIIE an$s XLII JOUIS:
En paix ses frères lui ont fait (ce monument) ?.
Et cette autre, composée sans doute par un père ou par une mère :
Tu es tombée trop tôt Constantia admirable (modèle) de beauté et de grâce laquelle a vécu XVIII ANS VI MOÏS XVI JOUTS Constantia en paix ‘.
Près de cette épitaphe se trouvait la petite fiole de sang. Il fallait que la douleur qui a dicté cette inscription fût bien vive , pour faire graver ce mot de
EEE
: LAYRINIA MELLE DYLCIOR
QVIESG+ IN PACE.
E. Cœmet, Thrason.
SIMPLICIO BONE MEMORIA. Q. Ve | ANNOS XXII D XLII IN PACE FECERYNT FRATRES.
E, Cœmet. Priscill.
NIMIVM. CITO DECIDISTI CONSTANTIA MIRVM PVLCHRITVDINIS ATQUE IDONITATI QVÆ VIXIT ANNIS XVIIIe MEN. VI. DIE XVI CONSTANTIA IN PACE.
: E, Cœmet. Callist,
CATACOMBES. 195 trop tôt sur la tombe bienheureuse de la jeune martyre. Mais voici une autre inscription, qui lui fait une digne réponse. Celle-ci est des plus anciennes: elle appartient à la première moitié du second siècle , de l'année 117 à l’année 133 :
Au temps d’Adrien empereur Marius adolescent chef de soldats qui à vécu assez puisqu'il a consumé pour le Christ sa vie avec son sang en paix.
enfin il s’est reposé (ses parents ou amis) ont fait leur devoir en lui élevant ce monument dans les larmes et dans la crainte le sixième des ides !.
cg À
En parcourant les épitaphes extraites des catacombes de Rome, je désirais en rencontrer une qui se rapportât à un de nos ancêtres, à quelque Gaulois ou du moins à quelque Gallo-Romain. Une pierre sépulcrale, trouvée dans le cimetière de Sainte- Agnès, a fourni l'inscription suivante. Elle est écrite en caractères barbares, mais elle est belle, et elle se termine par une longue palme :
ere TEMPORE ADRIANI | IMPERATORIS MARIVS ‘ADOLESCENS DVX MILITVM®=QVI SATIS VIXIT DVM VITAM PRO CHO CVM SAN GVINE CONSVNSIT IN PACE TANDEM QVIEVIT BENEMERENTES ÊVM LACRIMIS ET METV POSVERVNT.
ID. VI, £. Cœmet, Callist.
Ici Gordianus nonce de la Gaule égorgé pour la foi avec toute sa famille repose en paix Théophila servante a fait (ce monument) *.
Ce nonce de la Gaule s'était-il rendu dans la capitale de l'empire pour y traïter des intérêts temporels de son pays, ou bien pour y obtenir un peu de répit en faveur de ses compatriotes chrétiens placés sous le coup d'une persécution ? Dieu le sait. Mais telle qu'elle est, cette inscription est une de nos précieuses antiquités nationales *. Rome nous offre beaucoup de monuments chrétiens de différents siècles qui
ont trait à notre pays : leur longue série ne pouvait ‘guère commencer plus glorieusement que par le
ï @HC ToPIHANYC TAAAHE NYNCHYC EYY XATYC IPo DHIE CYM PAMHAHA ToTA QYHECCYNT HN HAKE YOPDHAA ANCHAAA ŒECHT. (Ici une palme.)
Cette inscription, composée de mots latins, mais écrite en mauvaises lettres grecques , fournit un indice sur l’ancienne prononciation de la seconde de ces langues. L’i des Latins y est remplacé par lu.
3 D’après les antiquaires romains, une partie de cette pierre sépulcrale est restée à Rome, et l'autre partie, sur laquelle se trouve l'inscription, a été portée en France avec les reliques de Gordien. J'ignore où elle est, et si elle subsiste ëncore. Divers fragments intéressants, qui appartenaient à des églises et à des monastères actuellement démolis ou transformés en manufactures, gisent souvent dans des recoins ignorés. La commission des monuments historiques ferait bien de pourvoir, s’il yalieu, à la conservation ou à la recherche de l'inscription funèbre de ce martyr, qui est, je crois, le plus ancien ambassadeur de notre pays dont on ait conservé l’épitaphe.
guère commencer plus glorieusement que par le sépulcre et la palme de ce représentant de nos pères, qui est venu avec sa famille sceller à Rome, par l’effusion de tout son sang, l'union de notre patrie avec le centre du Christianisme. La servante Théophila, dont la reconnaissance pour ses bons maîtres s'est trouvée réduite à ne pouvoir plus leur rendre d'autre service que celui d'un tombeau, a été heureusement inspirée en leur faisant ou faisant faire cetteépitaphe, qui est remarquable aussi sous le rapport de l’expression. Il y a un sentiment profond dans ces mots : Egorgé pour la foi avec toute sa famille, écrits tout simplement, sans addition, sans étalage de regrets, au nom d'une pauvre femme, devenue tout à coup, vraisemblablement loin de son pays, la survivante solitaire de la famille à laquelle elle sétait dévouée.
En général, si l'on étudie le caractère des anciennes épitaphes, en choisissant celles de ces inscriptions qui ne se bornent pas à des noms, à des dates ou à des formules ordinaires, on y sent, parmi les symboles de l'espérance chrétienne, la présence d’une douleur tendre, mais ferme et soutenue. Ceux qui se reposaient là, en attendant leurs frères, ne leur demandaient pas plus des larmes immodérées qu'un oubli injurieux, suivant le sentiment exprimé avec tant de force dans cette épitaphe romaine, qui appartient au commencement du seizième siècle, mais qui ne serait pas désavouée par celles des cata-
combes :
« Celui qui est ici prie tous les mortels de ne pas
« troubler son repos ; car les morts peuvent être
« troublés par des injures ou par des larmes, puis- « qu'avant le dernier jour ils ne peuvent répondre « ni aux unes ni aux autres ‘. »
Quoiqu'un sentiment triste soit presque toujours inséparable du spectacle de la mort et de ses œuvres, car ce n’est pas Dieu qui a fait la mort, il y a néanmoins certains tombeaux sur lesquels la Providence a réuni des images, des idées gracieuses avec tant de profusion, qu'elles en voilent entièrement le côté sombre: pareilles à des palmes verdoyantes qui seraient accumulées sur les coins noirs d'un drap mortuaire, de manière à ne laisser paraître que la croix blanche du milieu. Nous rencontrons un de ces tombeaux , lorsqu'après avoir quitté la voie Salare, nous arrivons sur la voie Nomentane. Là, parmi ces riants coteaux célébrés par Martial et par Pline, fut inhumée, assez près d'un temple de Diane, une jeune martyre de la foi et de la pudicité, qui a purifié pour toujours, par sa présence de quelques instants, les murs du lieu infâme où elle avait été rénfermée. Ces murs, encore subsistants, forment la chapelle souterraine de l'église dédiée en son honneur à la place Navone. Immédiatement après sa mort ?, le corps de sainte Agnès fut transporté par ses parents dans un domaine qu'ils possédaient près de la voie Nomen-
1 Mortales omnes orât ne quietem ejus turbare velint. Turbantur enim manes injuriis et lacrimis, cum alterutris ante novissimum diem respondere nequeant. Voyez l'épitaphe de Paul Mellini, à Saint-Jean-de-Latran.
2 Parentes vero ejus cum omni gaudio abstulerunt corpus ejus et posuerunt illud in prædio suo, non longe ab Urbe, in vià quæ dicitur Nomentana. Act. S. Agn.
tane . Le caveau où il fut déposé ne resta pas long. temps solitaire; il fut bientôt entouré de nouvelles chambres sépulcrales ornées de peintures : les tombes les plus distinguées s'empressèrent de se réfugier autour du puissant cercueil de cet enfant. Constance, fille de Constantin, s'était fait enterrer près d'elle, et, peu de temps après, deux autres filles du même empereur, Hélène, femme de Julien, et Constantine, femme de Gallus, décédées , l'une à Vienne, dans les Gaules, l'autre au fond de la Bithynie, vinrent, de l'Occident et de l'Orient, rejoindre leur sœur endormie à l'ombre de la jeune sainte. L'église que Constantin avait fait élever quelques années auparavant sur la grotte d’Agnès, conserve encore son architecture primitive, et elle semble, avec ses formes pleines de pureté, n'être que l'épanouissement de la tombe virginale exhaussée et agrandie. Il n'y a peut-être pas de lieu dans la campagne romaine où l'âme recueille plus d'impressions d’innocence et de sérénité, surtout lorsqu'on rattache certains souvenirs et certains usages qui se sont perpétués en cet
4 La grotte sépulerale de sainte Agnès se trouve dans le voisinage de catacombes plus anciennes , auxquelles elle a donné son nom. Elles ont été visitées par Bosio, qui en a laissé une description détaillée ; mais le R. P. Marchi, les examinant avec plus d’attention, y a fait récemment des découvertes qui avaient échappé à la sagacité de son illustre devancier. Il publiera prochainement le résultat de ses recherches dans le savant travail qu’il prépare sur les anciens monuments de Rome. Nous aurons, dans un des chapitres suivants , l’occasion de citer plusieurs des observations archéologiques qui ont été faites précédemment sur cette partic de Rome souterraine,
endroit à un récit conservé par les actes du martyre de sainte Agnès. Ses parents étaient à veiller dans la grotte de son sépulere : tout à coup, dans le silence de la nuit, ils voient une armée de vierges, qui, revêtues de cyclades tissues d’or, passaient à traversune grande lumière, et, au milieu d'elles, la bienheureuse vierge Agnès, parée aussi de cette robe éblouissante, et à sa droite un agneau plus blanc que la neige *. Absorbés par ce spectacle, ils sont frappés de stupeur, ainsi que tous ceux qui étaient avec eux. Agnès prie les vierges saintes de s'arrêter un peu, et, debout devant ses parents, elle leur dit : Vous voyez que vous ne devez pas me pleurer comme une morte; mais réjouissons-nous ensemble et félicitez-moi, parce que j'ai été reçue avec ces compagnes dans les demeures lumineuses, et que je suis unie dans les cieux à celui que j'ai aimé sur la terre de toute ma puissance d'aimer, Et, ayant dit ces choses, elle passa. Gette vision, semblable à plusieurs autres récits de la même époque, a ici un charme particulier, parce qu'à la scène céleste qu'elle retrace correspond une scène terrestre, qui semble être l'image de la première. L'empressement avec lequel les vierges du ciel se réunissaient autour de l'âme de sainte Agnès se ré- -péta bientôt après, parmi les vierges de la terre, autour de son tombeau. C’est là en effet que, dès l'aurore de la paix de l'Église, Constance Auguste, la fille de
* Vident in medio noctis silentio vigilantes exercitum virginum, etc. Inter quas vident etiam beatissimam virginem
Agnetem simili veste fulgentem, et ad dexteram ejus Agnum nive candidiorem, Act, S. Agn.
Constantin dont nous avons parlé, a fondé le premier monastère de femmes quiaitguune existence assurée". Beaucoup de vierges romaines y ont suivi la fille de l'empereur, pour s'y revêtir de l'habit des religieuses, en attendant ces cyclades d'or qui avaient été vues dans la cellule mortuaire de la sainte. Quelques débris du vieux monastère se sont conservés jusqu'aux temps modernes, particulièrement l'entrée de l'escalier par lequel les religieuses descendaient dans le souterrain que leurs célestes sœurs avaient visité. Un autre trait de la vision, l'agneau plus blanc que la neige, semble s'être incorporé dans une cérémonie qui subsiste encore aujourd’hui. Tous les ans, le jour de la fête de sainte Agnès, on bénit dans son église, pendant le service divin, de petits agneaux parés de fleurs et de rubans, dont la laine sert à faire les pallium que le pape envoie aux archevèques. La vision racontée par ses parents n'ayant pas été sans influence sur la liturgie de sa fête, puisqu'elle a donné lieu, suivant Durand, à l'institution d'une seconde solennité en son honneur, ilest vraisemblable que la bénédiction d’agneaux blancs, analogue d’ailleurs au nom de la sainte, s'est rapportée originairement à la partie de la légende qui lui correspond , comme l'ancien monastère de religieuses correspond au cortége des vierges qui accompagnaient la jeune martyre. Cette apparition des choses d'en haut semble donc
! Perseveravit autem Constantia Augusti filia in virginitate, per quam multæ virgines nobiles et illustres et mediocres sacra velamina susceperunt... Multæ virgines romanæ ad Agnetem beatissimam , quasi in corpore manentem, attendunt,
Act, S, Agn.
avoir laissé dans ce bas monde, autour du tombeau qu’elle avait éclairé, une double empreinte d'ellemême sous des formes terrestres, comme on voit un vase de fleurs, placé près du tabernacle, au sommet de l'autel, dans la plus vive lumière des cierges, projeter son ombre et dessiner ses contours sur le pavé de la chapelle. Tout est si candide dans ce qui a formé comme une prolongation de la légende primitive de sainte Agnès, qu'il semble que le temps, loin d'en affaiblir l'impression, ait continuellement rajeuni cet hommage que lui adressait, dans un hymne presque contemporain, la vieille poésie chrétienne. |
« O vierge heureuse! 6 gloire nouvelle! noble ha- « bitante du céleste séjour, inclinez vers nos demeu- «res souillées cette tête ornée de deux diadèmes, & qui, par un don de Dieu, a eu le privilége de ren- « dre chaste le repaire abominable où elle est ap- « parue.
… « La lumière qui sort de votre bouche, nous fera « sentir sa bienfaisante pureté, si vous remplissez en « même temps nos cœurs : car il n'y a rien que de « pudique dans tout ce que vous daignez honorer de « vos regards, ou toucher seulement de votre pied « SACTÉ ‘. »
Plusieurs autres cimetières, qui offrent des détails intéressants , mais dont l’'énumération serait ici trop
1 O virgo Felix, ô nova gloria, Cælestis arcis nobilis incola, Interde nostris colluvionibus Vultum gemello cum diademale :
Cai posse soli cunctiparens dedit Castum vel ipsum reddere lupanar.
CATACOMBES. 203 longue, étaient dispersés le long des routes qui partaient de Rome entre la porte Nomentane et la porte Capène. Sur la voie Tiburtine, le tombeau de saint Laurent , renfermé aujourd’hui dans l’ancienne basilique bâtie en cetendroit, n’a eu originairement pour demeure qu'une crypte appartenant à sainte Cyriaque : le nom de cette illustre veuve, qui a eu aussi sa sépulture dans ce mème lieu, est celui sous lequel on désigne ordinairement les souterrains qui, Sy trouvent. Une visite que j'ai faite dans une partie de ces catacombes, située un peu au-delà de la basilique, m'a laissé un genre d'impression très-simple, mais dont on se souvient toujours. Quelques ouvriers, qui y faisaient en ce moment des travaux prélimipaires à l'extraction des reliques, me servirent de guides : j'aurais désiré qu'ils me fissent pénétrer dans des profondeurs plus reculées, où l’on avait retrouvé autrefois de beaux restes d’antiquités chrétiennes ; mais cela n’était pas possible, soit parce que les voies n'étaient pas encore déblayées, soit parce qu'ils craignaient quelque accident. Les étroits corridors que je parcourais, si peu élevés en quelques endroits, qu'il fallait se courber pour passer outre, et, du reste, semblables à beaucoup d'autres, n'avaient de remarquable qu'un certain nombre de tombeaux intacts et pleins, dans toute leur intégrité primitive ; mais je ne voyais pas d'inscriptions, excepté une ou deux qu'il était difficile de lire; je ne rencontrais ni pein-
Purgabor oris propitiabilis Fulgore, nostrum si jecur impleas.
Nil non pudicum est, quod pia visere Dignaris , albo vel pede tangere.
Aurel. Prudent., hymn. xIv.
ture, ni chapelle, rien en un mot de ce qui ajoute tant d'intérêt aux catacombes, et qu'on serait toujours heureux d'y trouver. C'est toutefois ce manque d'intérêt spécial qui me rendait une autre impression que j'étais content de recueillir pure et entière. En préoccupant l'attention , en fixant sa partie la plus vive sur des détails, les monuments que l'on rencontre de distance en distance dans les cimetières sacrés , affaiblissent, à quelque degré, un certain de l'ensemble. Lorsqu'aucune pensée particulière d'art, de science ou d'histoire ne vient vous y donner de distractions, pas même des distractions funèbres; lorsque ces lieux, dépourvus de tout accessoire et de toute variété, se montrent à vous dans leur majesté nue et muette, qui est la majesté propre de la mort, la solitude, la nuit, le silence vous semblent plus profonds : vous comprenez mieux ce caractère de la ville souterraine, qui consiste à vous isoler du monde aussi complétement que si le monde lui-même n'était plus, et à faire pénétrer, au fond de l'âme, un sentiment plus vif de la séparation finale et universelle, que ne pourraient le faire des années de retraite au fond de quelque désert inconnu.
En sortant de ces catacombes, arrêtez-vous un instant pour considérer leur emplacement et leurs alentours, en vous rappelant certaines particularités locales que l’histoire nous a transmises : vous pourrez vous représenter un rapprochement ou plutôt un contraste, qui a dû frapper bien souvent les vieux chrétiens de Rome, lorsqu'ils allaient visiter la crypte de saint Laurent. Ce martyr, qui avait été le grand serviteur des pauvres, qui, interrogé en quels lieux
ilavaitcachélestrésors de l'Église, avaitmontréles pauvres rassemblés autour de lui; qui avait été mhuméla tête enveloppée des linges dont il s'était servi pour essuyer les pieds des pauvres, avait son sépulcre dans le voisinage de deux monuments païens, l’un de la richesse, l’autre de la misère romaine. D'un côté, le tombeau fastueux de Pallas, ce vil ministre de Claude, dont l'opulence avait scandalisé la corruption mème de Rome, ce qui n'avait pas empêché le sénat de lui voter les honneurs d'un mausolée: de l'autre côté, vers la voie Labicane, l'emplacement des Puticoles ou | pourrissoirs, qui avaient servi de sépulture aux cadavres des esclaves et des pauvres , qu'on y précipitait pêlemêle '. Le cimetière de Sainte-Cyriaque et de Saint- Laurent, le mausolée de Pallas, les Puticoles offraient, dans un petit espace, la représentation matérielle dé l'esprit des deux cultes : dans les sépultures chrétiennes, le mendiant avait une place décente, et les saints avaient les plus belles tombes.
Les indications historiques concernant les Puticoles ont concouru, avec d’autres renseignements , à établir une vérité importante relativement aux cimetières chrétiens. Quelques vieux protestants français, allemands, anglais, avaient trouvé bon de soutenir que les tombeaux païens étaient mêlés dans les catacombes aux sépultures des fidèles : opinion qui reparaît de temps en temps, comme un signe d'érudition à effet, dans les élégantes brochures des touristes. Jen demande pardon à quelques dames anglicanes, et aussi à quelques-unes de mes compatriotes : mais il est de fait qu'aujourd'hui
! A l’époque dont nous parlons, ces trous étaient fermés depuis assez longtemps, mais leur place était connue. Plu-
sieurs antiquaires ont d’ailleurs pensé qu’on leur en avait substitué d’autres dans les environs.
encore, à Rome même, jusque sur le seuil des catacombes, on rencontre parfois des étrangers, très-persuadés qu'ils se donnent les airs d’un doute savant, en se faisant les échos d’une opinion plus que surannée. Je crois done, bien que la vérité dont il s’agit ait été placée au-dessus de toute contestation sérieuse, ne pas faire une chose entièrement inutile, en résumant ici quelques-unes des principales raisons qui la constatent. Nous parlerons d'abord des faits généraux : nous apprécierons ensuite la portée des exceptions ré cêles ou hypothétiques que l'on pourrait alléguer”. Les faits généraux constituent cinq ordres de preuves, dont la force va en se multipliant. Il faut d'abord tenir compte des renseignements sur les localités destinées aux sépultures paiennes. On sait que, “sauf le privilége , très-rarement accordé, d'avoir un mausolée dans l'enceinte de la ville , les familles distinguées établissaient leurs monuments funèbres , hors des murs, soit dans leurs villa, soit dans des propriétés anciennement possédées par elles où acquises à cet effet, particulièrement sur les bords des grandes routes. De là cette foule de tombeaux et de débris de tombeaux , qui ont été retrouvés notamment sur les voies Appienne, Ostiense, Aurélienne, Flaminienne, Salare, Tiburtine, Prénestine, Lavicane et Latine. En voyant encore aujourd hui ces mo-
! Nous ne raisonnerons ici que dans la supposition admise par un sigrand nombre d’antiquaïres, suivant laquelle une partie des cimetières chrétiens aurait été établie dans les galeries même des anciennes carrières. Si, au contraire, il est certain, comme le P. Marchi doit le prouver dans son ouvrage, que toutes les galeries sépulcrales ont été non pas seulement façonnées, mais entièrement construites par les chrétiens, tous les autres raisonnements deviennent superflus, et l'erreur que nous allons réfuter tombe d’elle-même.
numents, quelques-uns bien conservés, la plupart ruinés, d'autres enfin réduits à quelques pierres, se dresser de distance en distance, et mesurer à divers degrés les ravages des siècles, le long des mélancoliques avenues de la campagne romaine, on dirait des bornes milliaires tout à la fois de l’espace etdu temps. Plusieurs de ces tombeaux consistaient en des chambres souterraines , mais beaucoup d'autres s'élevaient pompeusement au-dessus du sol , quelquesuns en forme de pyramides, quelques autres en forme de tours. L’aristocratie se plaisait à déployer un grand luxe dans la décoration de ces sépultures. On plantait à côté d'elles des bosquets, à ombre desquels se célébraient les repas funèbres. C'est à tra. vers les doubles rangs de ces sépulcres que l'on arrivait aux portes de Ja villé. En préférant les bords des routes les plus fréquentées pour y faire figurer leurs mausolées , les familles patriciennes y avaient vu un moyen de donner une haute idée de leur grandeur aux passants et aux étrangers : il est à croire qu'elles avaient été plus sensibles à ce motif qu'au simple désir d'ajouter à la majesté de Rome.
A l’autre extrémité de ce qu'on pourrait appeler l'échelle sociale des sépultures, se trouvait le genre d'inhumation le plus ignoble, pour les dernières classes de la population. C'étaient les trous pratiqués dans les champs Esquilins. Ælius Gallus, Varron , Festus, ont marqué très-expressément leur nom, leur situation et leur usage. « Le nom de puticoles « (puticolæ ) peut venir, dit Varron, de celui de « puits, parce que les corps y étaient jetés, à moins « que l'on ne préfère, ajoutetil, l'étymologie don-
«née par Ælius, suivant lequel ce nom dérivait « des mots qui expriment la putréfaction : ce lieu, « situé au-delà du mont Esquilin, était en effet un « pourrissoir public". » Ge terme suppose évidemment que les corps étaient jetés dans ces puits sans avoir été brûlés auparavant. Cet usage a-t-il cessé plus tard pour cette misérable plèbe, comme l'appelle Horace ? Lorsque Auguste eut fait fermer les anciens puticoles, pour les remplacer par la villa de Mécènes, en a-t-on ouvert d’autres, à quelque distance, soit dans cette même partie de la campagne, comme l'ont pensé plusieurs antiquaires, soit sur d’autres points? Ou bien les cadavres des pauvres ont-ils reçu, à partir de cette époque, les honneurs du bûcher? Nous n'avons nul besoin d'examiner cette question. Dans le premier cas, les nouveaux puticoles, quelque part qu'ils eussent été situés, auraient toujours été essentiellement distincts des catacombes chrétiennes, qui renfermaient des galeries de tombes, et qui n'ont jamais été des pourrissoirs, où les corps étaient précipités et entassés. Dans le second cas, le nouveau mode de sépultures, adopté pour la dernière classe de la population, rentrerait dans celui dont nous allons parler.
* À puteis Puticulæ quod ibi in puteis obruebantur’ homines; nisi potiüs, ut Ælius sentit, Puticulæ quod putrescebant ibi cadavera projecta, qui locus publicus ultrà Exquilias. Varr., Lib. I, de Ling. lat. — Qualis fuerit locus quo nune cadavera projici solent extra porta Exquilinam, quæ quoed ibi putrescerent, inde potiüs appellatos existimat Puticulos Ælius Gallus, qui ait antiqui moris fuisse ut patres familias in locum publicum extrà oppidum mancipia vilia projicerent. Sex. Pomp. Fest, de verb. signif. dans Auct. Ling. lat. m. nor.
La plus grande partie du peuple avait”adopté, comme les grands, l'usage de brûler les corps. Il y avait, pour les bûchers plébéiens , des lieux appelés ustrines , où ce dernier devoir s'accomplissait sans l'appareil et sans les frais des bûchers aristocratiques. Comme cette population n'était pas assez riche pour se procurer des sépultures séparées, dans quelque villa ou quelque propriété particulière, les restes des morts étaient enfouis dans des fossés communs”. Aucun document n'indique les carrières, Arenariæ , comme ayant été, pour les sépultures, une dépendance des Ustrines.
Quant aux enfants, ceux qui étaient transportés hors des murs suivaient naturellement la condition de la sépulture de leurs parents. Mais il n'était pas défendu de leur donner une tombe, sous le toit domestique, dans l'intérieur de la ville. La loi n'avait pas vu de graves inconvénients dans cette indulgence. La petitesse de ces cadavres leur avait fait accorder le privilége que de hauts personnages, en des cas très-rares, devaient à la grandeur de leur fortune.
Voilà donc quatre espèces de localités bien dis-
1 Bustum propriè dicitur locus in quo mortuus est combustus et sepultus; diciturque Bustum quasi benè ustum. Ubi verd combustus quis tantummodo , alibi vero est sepultus , is locus ab urendo ustrina vocatur. Sed modo Bustum eô quod sepelitur, sepulchra vocamus. Sex. Pomp. Fest. de verb. signific. Le mot ustrina était aussi employé pour exprimer la cérémonie funèbre elle-même : applicare ustrinam.
? Il y avait un vicus ustrinus dans la cinquième région, hors de la porte Esquiline, et par conséquent dans la région même des Puticoles. Voir Botdet., lib. E
ES
tinctes qui forment en quelque sorte le plan des sépultures romaines. Il ne renferme pas, comme on le voit, les catacombes.
Ces observations sont fortifiées et complétées par d'autres considérations que fournit l'histoire des rits funèbres chez les Romains: nous pouvons distinguer ici deux périodes.
La première, qui remonte à l'époque des rois, comprend tout l'espace de temps pendant lequel linhumation, loin d'être un usage exceptionnel , a été une pratique commune ou suivie par une partie considérable de la population '. Il serait trop déraisonnable de supposer que les sépultures chrétiennes ont pu être mêlées dans les catacombes à des tombeaux païens de cette période. Nous n’allèguerons point ici les raisons qui ont persuadé à de savants antiquaires romains que ces grandes carrières n’existaient pas encore à cette époques Nous ne dirons point non plus que si la coutume d’enterrer dans les catacombes eût dès lors été établie, elle se fût vraisemblablement perpétuée parmi les dernières classes auxquelles ces corridors souterrains eussent offert une sépulture plus décente que celle à laquelle elles ont été réduites. Nous nous bornons à des preuves plus frappantes. Elles résultent d'abord du silenceabsolu que toute l'antiquité a gardé sur ces cimetières dans les catacombes, qui auraient été pourtant un des faits les plus remarquables dans l'histoire des sépultures romaines. Jalouse de posséder
! Ipsum cremare apud Romanos non fuit veteris insuituti ; terrâ condebantur. Plin., Hist. natur., Lib. VIE, €, 55,1.
tous les genres de grandeurs, Rome eût pu se glorifier d'avoir, comme les villes de l'Égypte, sa cité souterraine, Il serait moralement impossible que ces cimetières n'eussent pas laissé le plus vague souvenir dans les traditions populaires, qu'aucun historien, orateur ou poëte n'eût jamais fait la plus petite allusion à cette nécropole antique, qu’elle eût été complétement oubliée par ceux-mêmes qui nous ont transmis des renseignements d'un moindreintérêt, non pas seulement sur les usages qui existaient de leur temps, mais sur les vieilles coutumes romaines, relatives aux sépultures. En outre, les Ediles, les Quadrumwvirs, chargés de l'administration matérielle, eussent dû s'occuper des cimetières souterrains. Ii eût fallu veiller aux précautions à prendre contre les éboulements; des excavations, imprudemment faites, eussent pu compromettre la sûreté des voies publiques et des parties de la campagne romaine sous lesquelles ces souterrains étaient creusés. Ces gravés raisons, jointes au respect des Romains pour les tombeaux, eussent fait ranger la police de ces lieux parmi les attributions les plus importantes de ces magistrats. Nous y voyons figurer les édifices, les eaux, les routes, jamais les catacombes.
En second lieu, il faudrait admettre, ou que ces rangées d'anciens sépulcres ont été détruites par les chrétiens, ou qu'elles ont été conservées par eux. La preraière supposition n'a pas la moindre apparence de probabilité : les documents des premiers siècles du Christianisme ne laissent pas entrevoir que les chrétiens aient eu à procéder à de semblables démolitions de cimetières; mais toute invraisemblable
qu'elle est, acceptons un instant cette hypothèse : que s'ensuivrait-il? il s'ensuivrait précisément que les chrétiens n'ont pas voulu mêler leurs tombeaux aux sépultures païennes. Si, au contraire, ils les avaient laissées intactes, elles seraient demeurées à leur place. On ne dira pas qu'il n'en est point resté de traces, parce qu'elles ont dû être détruites par les dépâts des Lombards. Ceux-ci ont saccagé beaucoup de tombeaux chrétiens, ce qui n’a pas empêché qu'un grand nombre de ces tombeaux ne soit arrivé jusqu'à nous : la même chose aurait eu lieu pour les tombes païennes creusées dans les murs des catacombes. Ces cimetières offriraient, dans plusieurs de leurs parties, des indices qui feraient discerner ces tombes, comme on a discerné tant de sépultures païennes. Quelques inscriptions au moins décèleraient leur origine antérieure à celle des cimetières chrétiens. Toutes les inscriptions portant, selon l'usage de Rome, une date consulaire, qui ont été recueillies dans les catacombes, sont postérieures à l'établissement du Christianisme, bien postérieures par conséquent à l'époque où linhumation était encore une pratique assez commune.
Mais un autre usage, celui de brûler les corps, avait commencé de bonne heure; on le voit poindre dès les premiers jours de Rome *. Nous savons aussi, d'après des articles de la loi des douze Tables, qu'à époque où elle a été promulguée, il existait concur-
1 Ovide , liv. IV, des Fastes, parle du bûcher de Rémus. Pline, Hist. natur., iv. XIV, c. 14,1, rappelle la défense faite par Numa d’arroser les bûchers avec du vin.
CATACOMBES. 215 remment avec l'autre ‘. I finit par prévaloir généralement *; ce qui constitue une seconde période; toutefois quelques familles aristocratiques avaient refusé d'adopter le rit des bûchers funèbres; Cicéron n'en cite que trois. Celle des Scipions s'était particulièrement distinguée par sa fidélité à l'ancienne religion des tombeaux. Mais Sylla avait renoncé, sous ce rapport, comme sous tant d’autres, aux coutumes de ses ancêtres. Les exceptions au nouvel usage ont-elles été nombreuses? Certains monuments dans lesquels on a retrouvé les deux genres de sépultures, les sarcophages'et les urnes cinéraires, sont-ils l'indice, non d'une transition de l’ancien rit au nouveau, mais d’un retour à l’ancien? Est-il constaté que, sous les Antonins, l'aristocratie soit revenue à l'usage de l'inhumation ? Ce sont là encore des questions dans lesquelles nous pouvons parfaitement nous dispenser d'entrer; car ceux qui les décident dans le sens affirmatif conviennent eux-mêmes que l'autre rit était suivi par la grande masse de la population. Ce serait donc dans le cercle des hautes classes que la restauration de la coutume ancienne se serait opérée à quelque degré. Or, les familles aristocratiques se construisaient , comme nous l'avons déjà dit, des mausolées à part, décorés avec soin, souvent avec luxe; elles y plaçaient des ornements, des emblèmes usités chez les Romains ; elles y gravaient des inscriptions. La présence de pa-
! Fori bustive æterna auctoritas esto. — Rogum ascia ne posito. — Hominem mortuum in urbe ne sepelito, neve urito. V. Leggi delle dodici Tavole, da Lod. Valeriani, Firenze, 1839.
? Ægyptii quoque condientes sepeliunt corpora ; Romami vero incendunt. Diog. Laert. in Pyrron.
reils monuments dans les catacombes serait très-reconnaissable, et ce n’est pas dansles catacombes qu'on les a retrouvés.
Il ne reste done qu’à examiner si ces lieux ont pu être à cette époque des cimetières païens, destinés à recevoir les sépultures effectuées suivant le rit généralement suivi. Le silence de tous les documents, l'absence de tout vestige de ces sépultures, les raisons, en un mot, que nous avons fait valoir pour l'époque des inhumations, sé reproduisent pour celle des bûchers avec une plus grande force; car, d’une part, il serait encore plus inconcevable que cette ville souterraine, d'origine plus récente, eût échappé à tous les regards et à tous les souvenirs de l'histoire; et, d’autre part, ces tombeaux auraient été retrouvés avec des marques encore plus significatives. Les antiquairés y ‘auraient recueilli des vases contenant les cendres appelées pour cette raison cineraria, et d'autres vases, ossuaria, où l'on plaçait les débris d'ossements que le feu n'avait pas réduits en poudre. Lorsque ces ossements n'auraient pas été renfermés dans ces vases, les tombes nous les auraient offerts en petits tas, et non pas régulièrement disposés comme ils le sont dans toutes les tombes où la décomposition s'opère naturellement. Ils auraient présenté les traces, non de la dissolution simple, mais de la calcination. [Voilà ce qui aurait dû se vérifier, et c'est ce qui a été démenti par Les faits. On a trouvé, il est vrai, dans quelques sépulcres, les restes de cadavres brûlés; mais ces sépulcres portaient précisément les signes du christianisme, ct l’on sait que plusieurs martyrs ont péri par le supplice du feu. Quand le tombeau de saint Lau-
rent a été ouvert, des cendres, des os calcinés ont rendu un dernier témoignage à l'antique récit de sa mort. Mais, dans presque toutes Les tombes, les squelettes, les ossements, leur transformation gradueile en poussière ont fait voir les indices de la décomposition naturelle. Tel est le fait général, manifestement inconciliable avec l'erreur que nous réfutons en ce moment.
Ce n’est pas tout : l'opposition qui existait, sous un autre rapport, entre l'ordre établi pour les sépultures chrétiennes et le système des sépultures païennes, fournit une autre preuve très-remarquable. Les familles riches de Rome païenne ayant des monuments séparés, renfermés dans des propriétés particulières, repoussaient ainsi toute communauté de sépultures. Pour les pauvres, au contraire, il n'y avait pas seulement communauté, mais promiscuité dans les fosses publiques. L'Église réglait les sépultures d'après d'autres principes. Les personnages illustres étaient inhumés dans des lieux destinés aussi à d’autres cercueils. Leurs tombeaux pouvaient recevoir certaines marques de distinction, mais on ne leur ménageait point celle d’une orgueilleuse solitude : ils reposaient parmi d'autres tombes déjà réunies, ou, du moins, elles ne tardaient pas à les entourer. L'Église, dont le nom signifie assemblée, existait aussi pour les morts. Les catacombes, notamment celles de Saint-Sébastien , où l'on voit des tombeaux distingués, placés de distance en distance parmi les sépultures ordinaires, nous offrent encore aujourd'hui les preuves matérielles de ce fait, confirmées d'ailleurs par tous les renseignements histori-
ques. Mais en même temps les chrétiens tenaient à procurer à chaque dépôt mortuaire une place qui lui fût propre. On inhumait de temps en temps les enfants à côté de leur père ou de leur mère : il y avait des sépulcres bisomes, trisomes, c'est-à-dire à deux corps, à trois corps, dans lesquels on réunissait des époux, des parents. C'était toujours des places distinctes, de même, par exemple, que dans plusieurs de nos églises de France, outre les chaises, qui servent à chaque individu , il y a des bancs réservés à certaines familles et formant par là même des places distinctes, bien qu'ils soient communs à plusieurs personnes. Quelquefois, pourtant, les restes de plusieurs martyrs étaient entassés dans un même endroit; mais cela n'arrivait que lorsqu'il n'était pas possible de faire autrement, lorsqu'il fallait inhumer à la hâte quelque nouvelle et subite recrue de morts, sans qu'on eût des places préparées en nombre suffisant. Dans ces réceptacles communs, on a trouvé des corps sans leurs têtes, et des têtes sans leurs corps, signes manifestes d'inhumation contrariée et inusitée. Tel était donc le double contraste marqué sur les sépultures des deux religions. Chez les païens, séparation, isolement aristocratique pour les grands; chez les chrétiens, cimetières communs. Chez les païens, promiscuité pour les pauvres; chez les chrétiens, places distinctes pour chacun, pauvre ou riche. Si les sépulcres païens et chrétiens eussent été mêlés, les catacombes nous présenteraient au moins à quelques égards les traces matérielles de deux systèmes de sépultures; elles n'en montrent qu'un, qui n'a rien de plus visible que sa vénérable unité.
Aux observations matérielles viennent se joindre les preuves morales. Les catacombes chrétiennes n'étaient pas des lieux simplement secrets, mais triplement secrets. 11 fallait le secret pour les tombeaux, dont un bon nombre portait des marques distinctives du christianisme, ct qui n'auraient pu être découverts par les persécuteurs sans être exposés aux profanations les plus impies, comme cela est arrivé quelquefois. I] fallait le secret pour les pontifes, les prêtres, les fidèles qui cherchaient un asile dans ces souterrains pendant les persécutions. Il fallait le secret pour les assemblées religieuses, les saints mystères qui $ y célébraient sur les tombeaux des martyrs. Comment supposer que les chrétiens eussent choisi des cimetières païens pour leur confier ce triple secret qui n'aurait pu manquer d'y être souvent compromis, souvent même impossible? Cette observation serait moins concluante, s'il s'agissait d'anciens cimetières, depuis longtemps infréquentés, que les chrétiens auraient découverts et occupés; supposition insoutenable que nous avons précédemment écartée. Mais cet argument est très-fort pour établir qu'ils ont choisi d’autres lieux que ceux qui servaient de leur temps aux sépultures des Romains.
Enfin, et cette dernière raison, qui s'applique à tous les temps, suffirait à elle seule, les sentiments réciproques des chrétiens et des païens repoussaient la pensée même de sépultures communes, D'abord ces deux sociétés étaient séparées l’une de l'autre par un fleuve de sang. Les bourreaux des chrétiens n'étaient pas seulement ceux qui leur donnaient le coup de la mort, c'étaient tous ceux qui voulaient leur
mort. Quand le Colysée se remplissait de spectateurs avides de les voir déchirer par les bêtes, et applaudissant aux lions qui s'étaient le plus distingués, il y avait là, sur ces gradins, cent mille égorgeurs à la fois. Les païens et les chrétiens formaient donc deux peuples, l'un de bourreaux, l'autre de victimes. Mais , lors même que cette situation n'aurait pas mis obstacle au mélange des tombes, les croyances religieuses qui le proscrivaient n'auraient pas permis d'y songer. On connaît les idées des anciens Romains sur les sépultures profanes. Nous voyons aussi l'Église des premiers siècles défendre aux fidèles la fréquentation des cimetières établis ou envahis par les hérétiques ; à combien plus forte raison ne devait-elle pas interdire la communauté des cimetières avec les païens? Si elle n’a pas fait à cet égard des règlements particuliers, c'est qu'ils étaient inutiles. Dans l’une et l'autre société, les sépultures faisaient partie du culte. Aux yeux des païens, les tombes chrétiennes étaient maudites par les dieux et de funeste augure pour les hommes; leur contact souillait’. Les tombeaux qui portaient l'empreinte de l’idolâtrie étaient, pour les chrétiens, des monuments impies qui s'avançaient jusque sur les limites de l'éternité. Ces deux classes de sépultures étaient réciproquement aussi antipathiques que les veilles sacrées des fidèles étaient opposées aux orgies de Bacchus, les chapelles de catacombes au Pan-
1 Concil. Laod., can. 9. — Cotceler. Menol. Eccl. græc. de Nicephor.; t, HI.
? Abominandum scelus vos putantes, si ad eorum busta propiüsaccedatis. Theodor, Ciren. de græc. affecr., Ub. I.
théon. La séparation des tombeaux n'était donc que le dernier prolongement de ce mur qui s'élevait entre lés deux sociétés, sur tous les points de leur existence. C'est ce qui a fait dire à Mabillon' : « Leur horreur « mutuelle, qui n'aurait pas souffert la société des « tombes, nous garantit que les catacombes sont des « Cimétières exclusivement chrétiens. »
Nous venons de rappeler les faits généraux : disons un mot des exceptions réelles ou supposées par lesquelles on pourrait chercher à en éluder, à quelques degrés, les conséquences. Dira-t-on que, bien que les catacombes n'aient pas été des cimetières païens , il est toutefois possible que les chrétiens y aient trouvé quelques anciennes tombes qui auraient été établies dans ces lieux contrairement à l'usage commun ? Dira-t-on que quelques familles romaines, après avoir embrassé la foi, ont pu continuer de placer leurs tombeaux dans l'endroit qu'elles avaient antérieurement choisi pour leur sépulture, et que cet endroit a pu devenir successivement un cimetière chrétien , à mesure que d’autres tombes sont venues se réunir à cette première tombe ? Allèguerat-on, à l'appui des suppositions auxquelles on peut se livrer, certaines pierres ou fragments de pierres qui ont servi à clore des sépulcres chrétiens, mais sur lesquelles on remarque des signes qui indiquent ou semblent indiquer qu’elles avaient servi précé-
‘ Nullos porro alios quam christianos in his cœmeteriis humatos fuisse fidem facit mutuum fideles inter ac paganos odium , mutuus horror, quorum neutri mortuos suos alits consepeliri passuri fuissent. Epist. ad Euseb. Rom.
demment à des tombeaux du paganisme ? Sans entrer ici, quant à ce dernier point, dans des détails auxquels le plan de ce livre réserve une autre place, nous nous bornerons à deux observations : premièrement, rien ne prouve que ces pierres aient été trouvées par les chrétiens dans les catacombes. Comme ils avaient besoin d’une grande quantité de matériaux, ils ont très-bien pu les prendre à quelques tombeaux ruinés, situés dans les environs, surtout à partir de l'époque où le paganisme a commencé à s'écrouler avec ses temples et sesmonuments. En second lieu, si quelques-unes de ces pierres sépulcrales avaient été trouvées par les fossoyeurs chrétiens dans les catacombes, il en résulterait qu'ils ont détruit les sépulcres auxquels elles appartenaient pour leur substituer des tombeaux chrétiens, tant ils étaient éloignés de tolérer un pêle-mêle profane! Mais tous ces raisonnements particuliers sont superflus : quelques suppositions que l'on fasse, soit celles dont nous venons de parler, soit toute autre hypothèse analogue, l’aversion des chrétiens pour le mélange des tombes, aversion essentiellement liée, comme nous l'avons vu, à l'horreur même pour l'idolâtrie, nous garantit que dans des cas semblables ils ont dû prendre, d'une manière ou d’une autre, des mesures pour empêcher que des monuments du paganisme, conservant leur destination primitive, ne profanassent les catacombes , doublement sacrées comme cimetières et comme temples. Cette vérité, qui n'avait pas besoin de confirmation, s'est produite, pour ainsi dire, en relief dans une particularité remarquable, qui a frappé, il n'y a pas très-long-
CATACOMBES. 994 temps, l'attention d’un observateur fort exact des monuments anciens. « Dans une chambre séparée des « catacombes de Sainte-Pricille, qui était un colom- « baire (lieu destiné à recevoir des urnes cinéraires, « suivant l'usage des païens). On voyait clairement, « d'après les débris d'un mur que j'ai pu encore ob- « server, que cette chambre avait été séparée lors- ‘ que la famille païenne à laquelle elle appartenait, « ou quelques-uns de ses membres avaient été ap- « pelés à la foi du Christ : ce qui sert à fortifier les ‘ preuves, rapportées par Arringhi, et particulière- « ment par Boldetti, de la répugnance réciproque « des chrétiens et des gentils pour le mélange de « leurs sépultures ?. »
En résumé, les renseignements sur les lieux de sépulture des Rouiitité , labos de tout vestige des cimetières païens dans les catacombes, et de toute mention à ce sujet dans l'histoire, le contraste qui existait sous plusieurs rapports entre les deux systèmes de sépultures, les motifs impérieux de prudence qui obligeaient les chrétiens à ne pas compromettre le secret de leurs tombeaux et de leurs retraites, l’aversion des chrétiens et des païens pour le mélange des tombes ; toutes ces raisons réunies forment un faisceau très-serré et très-fort. Pour peu qu'on veuille y regarder de près, on verra
1 On sait que ce nom a été donné à ce genre de chambres sépulcrales, parce qu’elles ressemblent à des colombiers , les urnes y étant placées deux à deux dans de petites niches, qui garnissent l’intérieur du monument.
2 Storia dell’ arte, t. IV, p.74, par d’Agincourt ; traducion italienne.
qu'elles s'ajustent et s'entrelacent de telle sorte que sil y en a qui laissent, pour ainsi dire, un petit vide par lequel les objections pourraient pénétrer, ce vide est rempli par quelque partie des autres preuves.
On demandera peut-être pourquoi les antiquaires chrétiens ont attaché tant d'importance à établir la vérité dont nous venons de nous occuper sommairement, et d’autres personnes répondront qu'elle est le préliminaire indispensablement requis pour écarter les doutes sur l'authenticité des reliques que Rome tire de ces souterrains. Nullement,; cette vérité est utile à cet égard, mais elle n’est pas nécessaire. Je sais bien que les écrivains protestants, qui ont voulu obscurcir le caractère chrétien des catacombes, ont pour but de rendre suspect le culte des reliques, mais ils se trompent sur la portée de ce genre d'attaques. Lors même qu'il serait douteux si les tombes, qui n'offrent aucun signe particulier, sont chrétiennes ou païennes, cette incertitude ne saurait atteindre celles d’où l'on tire les corps saints; car elles portent les signes, non-seulement du christianisme, mais du martyre. Pourquoi donc tenons-nous à prouver que les catacombes sont des monuments complétement chrétiens? Cela en vaudrait bien la peine, quand ce ne serait que pour conserver, dans toute sa pureté, le charme religieux qu'elles nous font ressentir, les inspirations qu'elles nous donnent, et ce parfum de piété antique dontelles sont encore toutes pleines. Mais il est en outre trèsimportant de constater que la structure des tombes et des chambres sépulcrales, les inscriptions , les ornements, les candélabres, les calices, les lampes, les
anneaux, en un mot, les instruments et les objets divers qu'elles nous ont rendus, nous instruisent sur la foi , les sentiments, les usages des premiers chrétiens, et qu'à mesure que la bêche des fossoyeurs sonde ces souterrains, elle en fait toujours sortir des étincelles ou des jets delumière qui éclairent l’histoire du christianisme.
Les sépultures paiennes, connues sous le nom de Puticoles, qui ont occasionné la digression que nous venons de faire, se trouvaient dans les champs Esquilins, qui s'étendaient près de la voie Labicane, que nous rencontrons maintenant sur notre route. Nous avons déjà rappelé les grands souterrains des saints Marcellin et Pierre, sur cette même voie, dans un lieu nommé aux Deux Lauriers, et un autre cimetière des plus anciens, celui de Simpliciuset de Servilianus, situé près de la voie Latine, si illustre par ses tombeaux païens. Un de ces tombeaux portait cette épitaphe : {n'y a ici ni mon nom , nicelui de mon père, ni d'où je suis venu, nice que j'ai fait: je suis muet pour l'éternité, ossements, cendre, rien : je ne suis plus, je n'avais été, je n'étais que le fils du néant. Passe, et ne me fais pas de reproches: tu seras ainsi”. Cette profession de foi au néant était, il est vrai, une exception sur les tombes païennes; mais on y lisait souvent ces mots : maison éternelle, domus æterna. Les chrétiens disaient que de pareilles épitaphes calomniaient la mort; leurs
: Non nomen, non quo genitus , son undé, quid egi, Mutus in æternum sum cinis, ossa , nihil.
Non sum, non fueram, genius tamen è nihilo sum; Mitte , nec exprobres singula, talis eris.
Bosio, lib. HI, ©. XXEVe
tombeaux protestaient contre. Sur un très-grand
nombre de ceux qui ont été découverts près de’ cette
voie Latine, était représentée, comme sur beaucoup d’autres monuments des premiers siècles, la messagère de l'espérance, l'impérissable colombe du déluge, portant le rameau d'olivier. En le posant sur le cercueil du Juste, comme sur une Arche libératrice, elle annonçait qu'au moment où le temps baisse, pareil aux flots d’une mer qui se dessèche, le sommet des collines éternelles commence à paraître.
Les emblèmes, si fréquemment reproduits sur les tombes chrétiennes des premiers siècles, y formaient une espèce d'écriture hiéroglyphique, parfaitement comprise par les fidèles; elle remplaçait les inscriptions, ou elle sy adaptait pour les compléter et les embellir. Elle était d'autant plus utile, que la plupart des anciennes épitaphes étaient aussi courtes que beaucoup d'épitaphes modernes sont verbeuses et redondantes. Ce n’est pas sans doute l'extrème brièveté des premiers qui serait à imiter : nous devons regretter, au contraire, les renseignements dont elle nous a privés. La précipitation avec laquelle se faisaient parfois les sépultures, et d'autres circonstances qui tenaient aux temps de persécution, ont abrégé des inscriptions funèbres où quelques mots de plus seraient d'un grand prix pour l'histoire : on traçait à la hâte le nom, l’âge, le jour de la déposition, et c'était fini. Mais il y en a un certain nombre qui, sans tomber dans ce laconisme excessif, savent néanmoins rester brèves pour être expressives. On dirait qu’elles comptent les mots, parce qu'elles les pèsent : sauf les exceptions, la mort, qui sait tant de choses, doit être
CATACOMBES. 295 comme les vieux savants qui parlent peu. Les inscriptions suppléent merveilleusement aux paroles par des caractères symboliques. La colombe, le cerf, les poissons, l'ancre, le candélabre, l'olivier, les palmes, les raisins et divers autres emblèmes étaient les mots d'une langue qui convient éminemment à la tombe. La parole, et surtout la parole immobilisée par l’écriture, en circonscrivant nettement les idées, les limite par là même : le symbole a une signification en quelque sorte expansive qui s'étend avec l'intelligence du lecteur. La parole énonce ce qui est clair : le symbole figure ce qni est mystérieux, et ce monde ici n'est luimème tout entier qu'une figure de l'autre. Le vrai style lapidaire des tombeaux renferme donc à la fois la parole écrite et l'écriture symbolique. Pourquoi ne reprendrions-nous pas celle que les premiers chrétiens avaient adopiée? Il ne s'agit point de ces emblèmes coûteux qui font partie de certains monuments funèbres : tout homme qui fait fabriquer une pierre sépulcrale n'aurait qu'à y faire donner quelques coups de ciseau de plus. Ne serait-il pas bien d'y imnrimer le monogramme du Christ, suivant sa forme antique, composé des deux premières lettres grecques de son nom? À Rome, on a conservé cette tradition lapidaire : les tombes du cimetière moderne, situé près de la basilique de Saint-Laurent, horsles murs, offrent ce même signe qu'on retrouve, à quelques pas de là, sur les murs des catacombes de sainte Cyriaque. Ne pourrions-nous pas aussi réhabiliter un symbole que nous avons laissé détourner exclusivement à un sens grotesque? Le plus brillant oiseau de nos climats, le paon, n’est plus pour nous, grâce à nos fabu-
du 19
listes, que l'emblème d'une sotte vanité. Nos pères avaient compris du
lui a donnée doit avoir une autre signification. Ils le
magnifique parure que Dieu
représentaient sur les tombeaux comme l'emblème de la transfisuration future. Nous pourrions également Jeur emprunter l'usage d'indiquer la profession du mort, en ciselant sur sa tombe quelques-uns des objets qui la caractérisent : les instruments du travail font bien sur la pierre du repos.
Ce genre d'indication est quelquefois plus développé; on voit, sur un de ces tomheaux, au-dessous de épitaphe, un sculpteur travaillant à un sarcophage. Enfin, la contexture des inscriptions nous présente aussi quelque chose à imiter dans ces petits signes en forme de cœurs qu'on dirait être des points. Quelle qu'ait été la raison de leur emploi, ils offrent, ils sugsèrent du moins l'idée d’une ponctuation très-poétique et très-resrettable, S'il s'agissait de l'inventer entièrement, on pourrait y voir de l'affectation; mais il suffirait de modifier une pratique ancienne, en placant régulièrement ces signes dans les intervalles des mots, tandis que, sur les pierres sépulcrales des catacombes, ils sont de temps en temps éparpillés sans rapport avec la construction de la phrase. Si nous replacions habituellement, dans nos cimetières, les emblèmes relisieux qui figuraient dans les cimetières primitifs, nous redonnerions à nos jeunes tombes un nouvel air de parenté avec les plus vieux tombeaux chrétiens. La croix, l'étendard de notre divin Chef, à l'ombre duquel tous nos cercueils reposent, ne saurait avoir un entourage plus convenable. Nous reprenonsle goût de nos antiquités nationales : il faut revenir aussi à nos
CATACOMBES. 997 antiquités chrétiennes, dans ee qu'elles ont d'applicable à tous les temps. Ne songeons pas seulement à décorer les tombeaux des riches, occupons-nous des tombes populaires. Rien ne serait plus aisé aux curés de village que de faire adopter, petit à petit, par ceux de leurs paroissiens qui placent des pierres sépulerales; ces emblèmes simples, très-intelligibles pour le peuple et d'une exécution très-facile. Cette nouveauté antique ferait une restauration heureuse dans nos cimetières, derniers manoirs du chrétien, qui auraient recouvré les premières armoiries de ses ancêtres.
Les actes des martyrs sont d'un grand secours pour expliquer complétement la signification, souvent multiple, de ces anciens symboles funèbres. Nous lisons, par exemple, dans les actes de sainte Eugénie, un passage qui peut servir à déterminer un des sens que les chrétiens donnaient aux grappes de raisin et aux ceps de vigne, qu'on remarque dans plusieurs peintures des catacombes. Elle dit à ses compagnes : « Voici le temps de la vendange où les « bons raisins seront récoltés avec la serpe et séparés « du pampre frivole pour que leur jus soit exprimé « dans les breuvages célestes !. » Son martyre ne tarda pas à vérifier ce symbole, Sa dépouille mortelle, transportée au neuvième siècle dans la basilique des Saints-Apôtres, avait été primitivement déposée dans une crypte de la voie Latine, dont la place précise n'est pas, que je sache, bien connue. Mais il reste
: Ficce vindemitæ tempus , in quo uvæ fertiles succidentur, ut à pampineis levititibus separatæ, poculis cœlestibus exprimantur. Act. S. Eugen.
toujours le céleste souvenir que la légende fait planer sur ce cimetière invisible. Il y est parlé, comme dans celle d’Agnès, d’une apparition de la sainte à sa mère, qui priait avec ferveur dans cette crypte : elle lui annonça que sa fille était heureuse, qu’elle avait revu son père dans la joie des patriarches, et que tous deux la recevraient bientôt elle-mème auprès de Dieu’. Suivant le même récit, elle dit aussi à sa mère Claudia : « Recommandez à vos fils, mes frères, de « garder le sceau de la croix, par lequel ils mérite- « ront de participer à notre bonheur?. » Que l'on admette ou que l’on nie la réalité de cette vision, ces paroles, consignées dans les actes du martyre de sainte Eugénie, n'en prouvent pas moins qu'à l'époque très-ancienne où ils ont été rédigés, on croyait, comme les catholiques le croient toujours, que les bienheureux ne sont point condamnés, par leur gloire éternelle, à l'indifférence pour nos épreuves, ni à l'impuissance de nous secourir.
Au moment où j'écris à Rome cette page sur les dernières paroles de cette jeune martyre et sur la vision de sa mère auprès de son tombeau, je ne puis en séparer la pensée d'une autre tombe que je viens d'y voir s'ouvrir, sur laquelle le nom d'Eugénie sera inscrit : Je pense aussi à la douleur d'une autre mère, et aux signes que le Dieu de toute consolation lui a
‘ Gaude et lætare, mater Claudia , quia et me introduxit Christus in exultatione sanctorum , et patrem meum in patriarcharum gaudium , etc. Jbid.
# Commenda ergo fils tuis fratribus meis, ut custodiant signaculum crucis, per quod mereantur effici nostri gaudii
participes. Ibid.
CATACOMBES. 229 donnés pour lui faire croire qu'un père, récemment admis dans la joie des patriarches, avait rappelé sa fille vers lui. La plupart de mes lecteurs, indifférents à ce qui leur est inconnu, ne me blâmeront pas, je l'espère, de mêler ce sentiment personnel et ce souvenir sans nom aux grandes images funèbres deRome. Le peu que j'en dirai n'est pas de moi, et il est d’une bonne et douce lecture auprès des tombeaux. Je crois que saint Jérôme n'eût pas négligé l’occasion de faire reluire aux yeux de plusieurs quelques dons cachés de Dieu, si, en feuilletant les papiers de Blésille ou de Pauline, après leur mort, il y eût trouvé enfouies quelques paroles semblables à celles que je vais transcrire sur la patrie de l'âme chrétienne, et sur la mort telle que le christianisme nous l'a faite: « Patrie, c'est le lieu où l’on rêve, où l’on aime, où l’on voudrait étre, après lequel on soupire! La patrie ne peut être que le ciel! c’est vous, mon Dieu! Et s’il faut se choisir une patrie sur la terre, elle est dans vos églises, dans le lieu où l’on vous adore, elle est dans « la croix qui rappelle vos souffrances pour nous; elle est dans la prière, elle est dans le cœur qui désire votre amour! Oh oui, mon Dieu! toute la terre m'est indifférente : je peux à peine voir combien vous l'avez faite belle. Quand on me montre une belle vue, mes yeux malgré moi se lèvent vers le ciel toujours plus beau que tout, et j'oublie d’admirer la terre. Oh! j'aime à regarder le ciel, à le fixer, à m'en éblouir, à m'en épuiser les yeux. Je ne sais pas de chagrin dont ne me consolerait pas la vue du ciel; car, le seul chagrin inconsolable est de vous offenser, et même alorslje regarde le ciel, car là ,
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seulement, je trouverai le pardon. Mon Dieu, soyez seul mon rêve, ma pensée, mon amour, nia patrie! Mon Dieu, que vous avez bien dit que vous êtes la vie, et que vous la donnez à ceux qui la demandent! Hier j'étais morte, puisque j'étais froide en priant, et que la vie sans la prière est pire que la mort. J'ai été à vous pour que vous me ranimiez : ce matin, au moment où le prêtre me donnait l'absolution, j'ai senti comme un feu qui entrait dans mou cœur si refroidi. Votre grande grâce m'a rendu le sentiment de votre amour que j'aime tou-
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jours sentir. J'ai pleuré, j'ai été heureuse; merci, mon Dieu! Oh! que doit donc être l'amour des saints et des anges dans le ciel, puisque déjà celui que j'éprouve, qui ne doit être que l'ombre, l'ombre de l'amour divin, me remplit, me brûle le cœur! et je sens que sil durait toujours, comme dans les courts moments où vous me béuissez, je ne pourrais pas vivre, Je comprends coinme cela que l'excès d'amour doit être la fin de tout. Quand on est arrivé à ce point où rien ne distrait de la contemplation , de l'adoration , alors on est trop près de vous pour rester sur la terre. On est ange, il faut mourir. Voilà comme cela a été pour vos saints! »
Si ces paroles ne nous donnent pas la vision d'une âme reçue dans le ciel, comme celle qu'a eue la mère de sainte Eugénie, elles sont du moins l'apparition d'une âme qui se hâtait d'y arriver. Je comparais tout à l'heure des inscriptions de tombeaux païens aux symboles de l'espérance chrétienne : je voudrais bien savoir aussi quel système rationaliste de nos jours saurait inspirer les senti-
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ments que nous venons de recueillir. Ils font entendré aux plus charnels qu'il est impérissable dans l'Église de Dieu ce goût du ciel, cet enthousiasme de la patrie dontles martyrs nous ont légué l'exemple. Cette page, j'ai presque dit le testament de cette âme, nous ramène ainsi tout naturellement à eux : en nous arrêtant pour le lire, nous ne sommes guère écartés de la route qu'il nous reste à faire pour achever la visite de leurs catacombes.
Les deux grandes lignes de cimetières souterrains que nous venons de parcourir , et qui entourent chacune à peu près une moitié de Rome, à partir du Vatican, se rejoignent vers le sud-est de la ville, où elles aboutissent à cette célèbre voie Appienne, surnommée la Reine des routes. Là se trouvaient les sépultures des Collatins, des Servilius, des Metellus, des Marcellus, des Scipions, et de tant d'autres. C'est dans ces lieux aussi que le christianisme avait établi, qu'on me permette ce mot, le quartier général de ses tombeaux. Ce nom convient au cimetière dit de Saint-Callixte situé en cet endroit. Agrandi ou restauré au commencement du troisième siècle par le pape dont il porte le nom, il existait déjà vers le milieu du second , et il y a quelque raison de croire qu'il avait été commencé, dans le premier, par la même Lucine, qui avait pourvu, sur la voie d'Ostie, à la sépulture de saint Paul. On fait monter jusqu’à cent soixante-quatorze mille le nombre des martyrs dont les corps y ont été successivement déposés. Il était en effet assez vaste pour en récevoir
t V, Bosio, Rom. soiterr., Gb, HT, ce. x,
une aussi grande multitude et méme une plus grande. La partie dont on a levé le plan contient à elle seule plus de trois cents corridors ou embranchements, auxquels correspondent, sur divers points, d'autres galeries qui se prolongent et s'enfoncent dans des souterrains aujourd'hui inaccessibles.
A côté de ce cimetière, et à peu près au même niveau, se trouve un souterrainsemi-circulaire, qui était originairement le seul endroit auquel on donnât le nom de catatombes, lieu près des tombeaux, ou celui de catucombes, lieu cave et profond, que nous attribuons maintenant à tous ces cimetières.
Pour bien comprendre le caractère propre de ces catacombes, il faut se rappeler qu'elles ont été, pendant un temps assez considérable, l'église et le palais des papes à l’époque des persécutions. Si, en visitant ces lieux, vous coordonnez à cette idée leurs monuments et leurs souvenirs, tous les détails se rassemblent et s'ajustent comme le feraient les lignes d’un seul et même dessin; une création singulière se dégage peu à peu, à vos yeux, des ombres lointaines des premiers siècles, et vous y fait apparaître, avec toutes ses parties principales, la sombre et imposante image d'un vatican souterrain.
On ne peut formerquedes conjectures sur lesmotifs qui avaient déterminé les papes à préférer cet asile à plusieurs autres qu'ils auraient pu se procurer dans les divers cimetières. Quelques auteurs ont pensé que ce souterrain semi-circulaire était un monument primitivement paien, qui avait été ensuite abandonné. Les papes y trouvaient une église matériellement toute faite, et beaucoup plus spacieuse que
CATACOMBES. 235 la plupart des chapelles que l'on pouvait creuser dans les carrières de la campagne romaine. La situation près de la voie Appienne était favorable. Les chrétiens qui fréquentaient ces catacombes avaient plus de facilité qu'ils n’en auraient eu sur plusieurs autres points pour écarter les soupçons que ces excursions souvent répétées risquaient d'éveiller. Leurs allées et venues pouvaient aisément se confondre, aux yeux du public, avec celles des visiteurs que des motifs de curiosité ou d'affection amenaient auprès des tombeaux si nombreux et si renommés qui bordaient les deux côtés de la voie Appienne. Le souterrain dont il s'agit avait d'ailleurs un attrait particulier pour la piété. Nous verrons bientôt que deux corps saints, les plus vénérables de tous ceux que Rome chrétienne possède, y avaient été entreposés dans le premier siècle, suivant la tradition la plus accréditée. Cette circonstance n'a pas été sans influence, peut-être, sur le choix que les papes ont fait de cet asile. Quoi quil en soit, il a été souvent, dans Le cours du second et du troisième siècle, leur cathédrale, et le centre du gouvernement de l'Église.
Il paraît que l'on plaçait, dans le voisinage, au moins de temps en temps, des espèces de sentinelles pour prévenir les surprises. On sait, par l'histoire de cette époque, que les chrétiens avaient organisé un système de précautions secrètes, plus où moins analogues à celles qui ont été prises de nos jours par les chrétiens francais, durant le règne de la terreur. La résidence pontificale ne dut pas être négligée à cct égard; mais les gardes, qui veillaient autour de ce
vatican souterrain, ne ressemblaient guère à ceux dont Michel-Ange a dessiné le costume; ils ne portaient que l'uniforme de la pauvreté. C'étaient, à ce qu'il paraît, des mendiants qui se tenaientsur la voie Appienne pour faire le guet, et qui avaient aussi un espèce de mot d'ordre; on sadressait quelquefois à eux pour être introduit dans la demeure du Pontife. Lorsque sainte Cécile envoya son époux Valérien , converti par elle, auprès du pape Urbain, qui était alorscaché dans cemême cimetière de Callixte, elle lui dit : « Allez au troisième mille de la voie Appienne, « vous y trouverez des pauvres qui demandent lau- : mône aux passants. J'ai toujours eu soin d'eux; et
ea
& ils connaissent mon secret. Quand vous les aurez ren- « contrés, donnez-leur la bénédiction , et dites-leur : « Cécile m'a envoyé vers vous, pour que vous me + fassiez voir le saint vieillard Urbain; elle m'a chargé « d'une commission secrète que je dois lui faire’. » Ces gardes étaient donc postés entre la porte Appienne et les Catacombes. Il n’est pas probable que leur station ait été assez rapprochée des remparts, pour leur faire perdre de vue le lieu dont ils étaient chargés de surveiller les approches. L'indication milliaire, déterminée dans le passage qui vient d'être cité, écarte d'ailleurs cette supposition. D'un autre côté, ils ne
' Vade in tertium milliarium ab urbe vià, quæ Appia nuncupatur : illic invenies pauperes à transeuntibus alimoniæ petentes auxilium. De his enin mihi semper cura fuit, et optimè hujus mei secreti sunt conscii. Hos tu dùm videris, dabis eis benedictionen, dicens : Cæcilia misit me ad vos, ut ostendatis iihi sanctum senem Urbanuim, quoniam ad ipsum habeo ejus secreta mandata quæ perferam. Acta S. Gœcil.
CATACOMBES. 235 devaient pas non plus se fixer habituellement à l'entrée même des catacombes ; car, alors, dans le cas où quelque troupe de païens serait survenue pour faire des perquisitions, ces sentinelles chrétiennes n'auraient pu avoir connaissance du danger que lorsqu'il eût été trop tard pour en avertir. On doit croire aussi qu'ils ne restaient pas dans les parties creuses de la route, mais sur quelque point élevé, pour voir deloin. En réunissant ces observations, il semble que l’endroit le plus convenable devait se trouver sur le monticule qui s'élève entre la petite église Domine, quo vadis, et la basilique de Saint-Sébastien.
L'église des Papes avait auprès d'elle, comme au- Jourd’hui la basilique de Saint-Pierre, un emplacement et des constructions très-vastes qui en étaient les dépendances. Mais, au lieu d'une superbe place, c'était un cimetière; au lieu de la colonnade avec sa couronne de statues, au lieu des grands escaliers et des corridors du Vatican, l'architecture des catacombes avait enfermé cette église dans un labyrinthe de tombeaux. Plusieurs de ces galeries furent une espèce de musée sacré, ainsi que l’atteste cette multitude de tableaux qui ont été retrouvés sur leurs murs; on en a aussi retiré des sarcophages travaillés par la sculpture chrétienne, et l'ancienne poésie a fourni ellemême son tribut dans quelques inscriptions en vers de saint Damase. Les arceaux de ces catacombes ont vu, comme le portique de Saint-Pierre, défiler de longues processions chantant des hymnes : si ces chants n’ont pas laissé de traces, on ne peut toutefois visiter ces lieux sans que la pensée s y élève vers l'harmonie céleste, à l'aspect de l'endroit, très-distinctement
marqué, où fut déposé le corps de sainte Cécile immédiatement après son martyre’. Il y a quelque charme à rencontrer le premier tombeau de cette patronne de la musique, précisément dans ces mêmes galeries où les autres arts chrétiens ont rassemblé leurs produits en si grand nombre. On dirait qu'ils se sont plu, dès cette époque, à se placer sous le patronage de la résidence des papes, et c'est la gloire des uns et des autres que de ne s'être pas découragés, alors qu'ils ne pouvaient avoir pour musée qu'une sublime caverne.
C'est au niveau de ces catacombes que se trouve le souterrain semi-circulaire, qui avait été transformé en basilique pontificale. On y arrivait, comme aujourd'hui, par deux rampes : l’une était du côté de la voie Appienne, l’autre du côté de la voie Ardeatine. Il y a maintenant dans un corridor attenant à la partie supérieure du souterrain, une embrasure qui forme une espèce de loge, d'où le regard plonge dans l'intérieur. Cette loge, comme le portique de Saint-Pierre, a ses inscriptions qui sont très-belles. Celle qui est incrustée dans le mur, à gauche, est tirée des révélations de sainte Brigitte. Elle est relative à l'époque où les corps de saint Pierre et de saint
1 + Hic quondam reconditum fuit corpus beatæ Cæciliæ virginis et martyris. Cette inscription , qui n’est pas antique , a été mise en cet endroit à l’époque où un archevèque de Bourges, qui vivait au commencement du quinzième siècle, fit faire des travaux dans ces catacombes , ainsi que l’indiquent les mots qui suivent : [oc opus fecit fieri reverendissimus pater Dominus Gulielmus archiepus Bituricensis anno Domini x cccc nono. Cet archevêque a placé une autre inscription , dans le même cimetière, sur le sépulcre de sainte Lucine.
Paul furent entreposés dans un puits de ce souterrain, suivant une tradition très-ancienne. Cette inscription, dans laquelle c’est le Christ qui parle, rappelle à quelques égards le langage des anciens prophètes :
Israël est demeuré longtemps dans le désert, parce
« que la malice des nations, dont il devait posséder
les terres, n'était pas encore consommée. Il en a été ainsi de mes Apôtres. Le temps de grâce où leurs corps seraient glorifiés n’était pas encore venu : il a dû y avoir d'abord le temps de l'épreuve et ensuite celui du couronnement, et ils n'étaient pas encore nés ceux auxquels était réservé l'honneur de glorifier ces corps. Maintenant tu peux demander si ces corps bienheureux jouissaient de quelques honneurs pendant qu'ils étaient gisant dans le puits. Je te réponds que mes anges les gardaient et les honoraient. De même qu'on cultive avec soin le lieu où des roses et des plantes doivent être semées, de même ce lieu, appelé Catacombes, était honoré et préparé longtemps d'avance pour devenir la joie des anges et des hommes. Je te déclare donc qu'il y a dans le monde beaucoup de lieux où les corps des saints reposent, mais ils ne sont pas semblables à celui-ci. Si l’on pouvait compter les saints dont les corps y ont été déposés, on le croirait à peine. C'est pourquoi, de même que l’homme infirme est réconforté par les parfums et par la nourriture, ainsi, ceux qui viennent ici avec une âme sincère sont spirituellement ranimés; ils reçoivent une vraie rémission de leurs péchés, chacun selon sa vie et sa foi". »
1 Israel diu stetit in eremo quia malitia gentium, quarum
la
L'autre inscription, placée à droite, est purement historique. Les paroles dont elle secompose, quoique extraites de Baronius, ne sont pas modernes, car cet historien les a empruntées aux anciennes Annales des martyrs : « Dans le cimetière de Callixte, pendant la « persécution de Valérien, saint Étienne, pape et « martyr, offrait le sacrifice de la messe, lorsque des « soldats survinrent : il demeura intrépide et immo- « bile devant l'autel, continuant lès saints mystères « qu'il avait cominencés, et il fut décollé sur son « siége ". » Si on lisait ces mots sur la tombe de ce pape, ils seraient déjà d'un admirable effet; mais ils font une impression bien plus vive, étant tracés tout près de la place même où il tomba, entre cette chaire pastorale baignée de son sang, et cet autel où il venait d'offrir le sang du Christ.
On comprend encore mieux la beauté des deux inscriptions, placées sur ce qui est en quelque sorte le péristyle de cette basilique souterraine, lorsqu'on les rapproche des inscriptions gravées sur le vestibule du plus illustre des temples que le soleil éclaire. Quelques vers, composés par Charlemagne, ou en sou nom, par Alcuin, sur la mort du pape Adrien 1, sont incrustés parmi les marbres du portiquedeSaint-
terras possessioni erant, nondüm completa fuit... Angeli mei custodiebant corpora ïlla beata... Si sancti numerarentur quorum corpora reposita hic fuerunt, vix crederetur, etc. (Le texte entier dans les notes, à la fin du livre.) Revel. S. Brigiutæ, Lib. AV, c. cv.
! In cœmeterio Callisti, S. Stephanus papa et martyr, in persecutione Valeriani, dm missæ sacrificium perageret , supervenientibus militibus ante altare intrepidus et immobilis cœpta mysteria perficiens , in sede suâ decollatus est,
Pierre; c'est une élégie pompeuse et tendre, à laquelle des souvenirs brillants se rattachent, maiselle ne fait pas oublier le sombre éclat qui caractérise la courte oraison funèbre du pape saint Étienne, que je viens de citer. Le portique de Saint-Pierre conserve aussi , sur un vieux marbre , une ordonnance de Grégoire I, relative à ces lampes perpétuelles que les papes entretiennent, comme un emblème de la piété de tous les siècles, autour du magnifique tombeau qui recouvre les ossements de l'Apôtre : l'inscription des catacombes, extraite de sainte Brigitte, redit les hommages que ces mêmes ossements recevaient lorsqu'ils étaient gardés par les anges au fond du puits dans lequel on les avait cachés. En lisant, sous le portique de Saint- Pierre, la bulle pour l'institution du jubilé, nous nous rappelons cette longue file de pèlerins qui sont venus vénérer les reliques des deux fondateurs de Rome chrétienne : le texte de sainte Brigitte parle d'une autre convocation que la Providence à faite dans les catacombes, la convocation de cette foule innombrable de corps saints qui se sont rangés autour du lieu où les corps des Apôtres ont reposé. Qu and vous visiterez le portique de Saint-Pierre, pensez aux inscriptions des catacombes ; quand vous serez dans la loge des catacombes, pensez aux inscriptions du portique de Saint-Pierre.
Lorsqu'après avoir quitté cette loge, vous descendez vers le souterrain par la rampe qui se trouve du côté de la voie Appienne, une chambre antique vous arrête pour quelques instants : c'était, dit-on, celle des papes. Ils ont dû, en effet, avoir à côté de leur église un petit appartement pour y placer leur lit de
repos et leur table de travail. Un peu plus bas s'ouvre la porte de la basilique souterraine. Cet édifice recevait autrefois le jour par quatre soupiraux longs et étroits. Douze tombeaux arqués, creusés dans le mur, et placés sur une même ligne horizontale dans le pourtour intérieur, en forment comme la ceinture. Il y en avait jadis quatorze. Près d’un coin de cette église s'élevait la chaire pontificale, en marbre, qui, suivant la tradition, était la même sur laquelle siégeait le pape saint Étienne I‘, lorsqu'il fut martyrisé, et qui, d'après les Actes de son martyre', avait été renfermée dans sa tombe. 1] n’en reste plus en cet endroit que la place assez reconnaissable. Le grandduc de Toscane, Cosme IT, a eu la malheureuse dévotion de demander et le fatal pouvoir d'obtenir cette chaire; il l’a transportée dans l'église des Chevaliersde-Saint-Étienne à Pise, où elle est privée de son entourage naturel, au lieu de la laisser là où elle semblait fixée pour toujours sous le triple sceau de l’antiquité, du sang et d'un grand souvenir. Un banc de marbre, qui était vraisemblablement destiné aux prêtres, est inhérent aux murs et forme un demicercle parallèle à celui des monuments arqués, placés au-dessus : les prêtres, qui s'asseyaient là, appuyaient leur tête à des tombeaux. Au centre de l'édifice est un autel antique, superposé à un puits, dont on peut apercevoir l'orifice en regardant par une ouverture pratiquée à la base même de l'autel.
* Sepelierunt corpus ejus cum ipsa sede sanguine ejus aspersà in eâdem cryptà, in loco qui dicitur cœmeterium Callisti. Act, w. Steph.
La vieille tradition, relative à ce puits, forme un dernier trait qui complète le caractère de cette église. Le souterrain dont il fait partie avait recu, dès les premiers temps, une visite qu'il n'attendait pas. Quelques hommes y étaient entrés mystérieusement, portant deux cadavres auxquels ils donpaient des marques extraordinaires de respect. Ils les firent descendre avec précaution dans un puits creusé au centre. Ces corps ne présentaient pas les traces d'un supplice tout à fait récent. Cétaient des morts déjà un peu vieux qui avaient dû quitter leurs premiers tombeaux. On raconte que l'empereur Héliogabale, ayant voulu agrandir son cirque du Vatican, pour que ses éléphants pussent y courir plus à l'aise, les chrétiens avaient appréhendé que le lieu où saint Pierre reposait ne fût envahi et profané; et, comme quelque nouveau caprice du fou couronné pouvait menacer aussi le cimetière de Lucine, qui possédait les reliques de saint Paul, ils avaient transporté secrètement les corps des deux Apôtres dans les catacombes, Suivant une autre version, mieux fondée et adoptée par saint Grégoire, il advint, dans le premier siècle même, que des chrétiens orientaux les enlevèrent furtivement, comme un bien qui leur appartenait, parce que ces Apôtres étaient leurs compatriotes et qu'ils voulaient les rendre à leur pays. Craignant d'être découverts, ils les avaient cachés provisoirement dans ce souterrain. Au moment où ils se disposaient à les en retirer pour continuer leur route, un orage, qui survint comme une menace du ciel, les effraya, et des chrétiens romains, qui avaient été avertis à temps, reprirent ces
deux corps’. L'inscription que le pape saint Damase, au quatrième siècle, a fait graver sur une pierre de ces catacombes, confirme ce récit : « Vous qui cher- 4 chez les noms de Pierre et dé Paul, vous devez sa- « Voir que ces Saints ont anciennement demeuré ici. « Ils sont, nous l'avouons volontiers, les enfants de « l'Orient qui nous les a envoyés : à la suite du Christ, « et par le mérite de leur martyre, ils sont arrivés au « port célésté et dans le royaume des Justes. Mais « Rome a dû défendre ceux qui étaient devenus ses & concitoyens *. » Par la double allusion qu'elle fait à la jalousie des Orientaux et au devoir qu'avait Rome de garder ses Apôtres, cette inscription s'adapte clairement à la tradition consignée dans les œuvres de saint Grépoire. D'après cette tradition, les corps des Apôtres ont été reportés tout de suite dans leur première demeure : suivait l'autre légende, ces reliques séraient restées dans les catacombes pendant unëé trentaine d'années environ, depuis le règné d'Hélio= gabale jusqu'au temps du pape saint Corneille, qui lés aurait réintégrés dans leurs tombeaux. Deux tableaux très-anciens, placés dans le portique de la ba-
! Constat quia eo tempore quo passi sunt, ex Oriente fideles venerunt qui eorum corpora sicuti civium suorum repeterent. Quæ ducta usque ad locum, qui dicitur ad catacumbas, collocata sunt, etc. Greg. ad Constantinam August, Epistol., Hb. IV.
3 Hic habitasse priüs sanctos cognoscere debes,
Nomina quisqué Petri pariter Paulique requiris, Discipulos Oriens misit , quod spontè fatemur : Sanguinis ob meritum Christumque per astra secuti, Æthereos petiere sinus et regna piorum.
Roma suos potiüs meruit defendere cives.
Hac Damasus vestras referat nova sidera laudes,
CATACOMBES. 245 silique vaticane , construite par Constantin, représéntaient le double événement de la déposition de ces corps dans les catacombes, et de leur extraction‘. Le second de ces tableaux offre une particularité qui n'est pas exactement marquée dans le premier, et qui s'accorde du reste avec une ancienne tradition historique et artistique, dont nous parlerons ailleurs : l'un des Apôtres, qui doit être saint Pierre, a la tête garnie de cheveux et la barbe crépue; le front de saint Paul est chauve et sa barbe pendante. On peut y remarquer aussi qu'outre le flambeau portatif quetient un des assistants, trois lampes, suspendues par des chaînes ou des courroies, sont réunies et fixées audessus du puits, conformément à l'antique usage d'entretenir , autant que possible, quelques luminaires dans les lieux où reposaient des reliques vénérées.
En rassemblant Les divers traits que nous venons de signaler, on voit que le cimetière de Callixte, son temple, son puits, furent pour le christianisme persécuté, ceque la basilique vaticane, avec ses fêteset sa coupole, est pour le christianisme libre et paisible. Fout a contribué à leur donner ce caractère distinctif: la grandeur de ce souterrain, la multitude de ses tombeaux sacrés, les peintures qui en décoraient les murs et les chapelles, la résidence des papes, les solennités qu'ils ycélébraient, la sépulture qu'ils y ont reçue, l'affluence des fidèles qui s'y réunissaient, et enfin la présence momentanée de saint Pierre et de saint Paul, comme
! L'ancien calendrier romain, publié par Bucher, fait mention , au 29 de juin , de la fête des upôtres aux catacombes. dt Me