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si rien n'avait dû manquer à ce lieu de ce qui pouvait en faire la métropole de la Rome souterraine. Quelques auteurs lui ont donné aussi le nom de Capitole des Chrétiens, parce que les plus nombreux trophées des martyrs y étaient rassemblés. Dans le quartier de Rome, voisin de la route qui menait à ces catacombes, s'élevait l'autre Capitole , et il regardait à peu près de ce côté-là.
Dans cette revue des cimetières, je n'ai choisi que quelques-uns des principaux ou des plus anciens. Leur nombre est beaucoup plus considérable. I] yen a plus de soixante avec des noms distincts. Les preiiers fidèles avaient besoin d’avoir des catacombes sur beaucoup de points de la campagne romaine, non-seulement pour pouvoir effectuer les convois avec plus de facilité et de secret, mais encore pour n'être pas pris au dépourvu, lorsque quelques-unes de leurs retraites souterraines étaient découvertes et envahies ; ce qui arrivait de temps en temps. L'empereur Numérien, ayant appris qu'une grande multi-
-tude d'hommes, de femmes, de jeunes filles, d’enfants, tous chrétiens, s'étaitréuniedanslecimetière de Saint-Chrysante et de Sainte-Daria, sur la voieSalare, fit boucher l'entrée de la crypte avec du sable et des : quartiers de rocher. D'autres fois les païens faisaient une descente dans les catacombes et y commettaient d'horribles profanations. Une inscription, trouvée sur une pierre tumulaire, dans un des souterrains de la voie Appienne, a perpétué jusqu’à nous le cri lamentable que ces irruptions arrachaient aux chrétiens :
« O temps désastreux, durant lesquels nous ne
CATACOMBES, 245 « pouvons pas même nous sauver dans les cavernes, « parmi les sacrifices et les prières! Quoi de plus mi- « sérable que la vie! et aussi, quoi de plus misérable « dans la mort que de ne pouvoir être enseveli par ses « parents et par ses amis‘! »
La Providence s'est chargée d’apaiser ces plaintes. Ce pauvre chrétien , qui craignait de ne pas jouir d’un trou dans une caverne de la campagne romaine, est peut-être un de ceux dont les restes ont été enchâssés dans l'autel du Capitole.
Tels étaient donc les retranchements du fond desquels le christianisme, à force de vertus, de prières et de tombeaux , faisait le siége de la capitale du paganisme. Ces expressions militaires sont conformesau langage des premiers chrétiens : en désignant, sous le nom de stations, leurs assemblées près des tombes des martyrs, ils avaient emprunté ce mot au vocabulaire des camps”. Les divers accessoires, contenus dans les catacombes, s’accordaient aussi très-bienavec cette idée. On plaçait, dans les sépulcres des héros chrétiens, les instruments de leur victoire, les chaines, les clous, les croix, les tenailles. Ces différents
objets ont été recueillis dans les fouilles. Parmi les reliques qui sont conservées dans une sacristie deSaint- Pierre, contiguë à la chapelle de la Pitié, il y a un
! O tempora infausta quibus inter sacra et vota ne in cavernis quidem salvari possumus ! Quid miseriüs vitâ, sed quid miseriüs in morte, cum ab amicis et parentibus sepeliri nequeant !
? Si statio de militari exemplo nomen accepit, nam et militia Dei sumus, utique nulla lætitia sive tristitia obveniens castris stationes militum rescindit, Tertul., de Orat.
énorme échantillon de l'instrument de torture appelé ongles de fer. On voit dansla basilique de Sainte-Marie, au-delà du Tibre, dans l'église de Saint-Martin-des- Monts, et dans d’autres encore, quelques-unes de ces pierres qui ont été attachées aux corps de ceux qu'on noyait. L'usage de déposer, quand on le pouvait, dans les tombeaux des martyrs, quelques objets qui avaient servi à leur supplice , n'était pas propre aux chrétiens de Rome. Les actes du pape saint Clément disaient que les bourreaux avaient lié à son cou une ancre, pour le précipiter dans la mer. Cette ancre a reparu, lorsqu'on a retrouvé son tombeau sur les rivages de la Chersonèse , où il avait été exilé. Quelquefois des instruments d’un autre genre étaient cachés dans les tombes. La robe tissue d'or, avec laquelle sainte Cécile fut inhumée, recouvrait un cilice. Saint Laurent fut enseveli avec les linges dontil s’étaitservi pour essuyer les pieds des pauvres.
Outre les ficles contenant du sang, dont nous avons déjà parlé, les catacombes ont fourni un certain nombre de ces vases antiques, connus sous le nom de lacrymatoires. Parmi les sépultures païennes, ils étaient en effet destinés ordinairement à contenir des larmes , et ils donnaient un sens matériellement vrai à cette locution souvent usitée dans les épitaphes : cum lacrymis posuére. Mais leur présence près des tombeaux chrétiens a embarrassé les antiquaires. Quelques-uns ont conjecturé qu'ils avaient servi à conserver de l'eau bénite, dont l'usage remonte, comme on le sait, aux premiers temps du christianisme. On a demandé comment ils auraient pu être adoptés par les chrétiens en guise de lacrymatoires,
“2 silest vrai, suivant l'opinion de plusieurs savants, que les petits vases renfermant des larmes étaient considérés par les païens, qui ne croyaient pas à la résurrection des corps, comme des emblèmes d'une perte irréparable. Toutefois les chrétiens n’auraient-ils pas pu les placer près des tombeaux comme des symboles d’une autre douleur qui ressent la séparation tout en attendant le revoir ? Les récits primitifs nous apprennent que les fidèles pleuraient aux funérailles des martyrs, en même temps qu'ils se réjouissaient de leurs triomphes : le christianisme ne refuse de bénir que les larmes perdues qui tombent dans le vide, au lieu de se répandre dans le sein de Dieu. Mais, d'un autre côté, si l'usage des lacrymatoires avait été reçu chez les chrétiens, il en resterait quelques indices dans les écrits des premiers siècles, qui nous ont transmis beaucoup de détails sur les aromates, les linceuls neufs , les feuilles de lierre ou de laurier, les couronnes de fleurs sur la tête des vierges, en un mot sur les divers rits des funérailles chrétiennes. On aurait d’ailleurs retrouvé ces vases en grand nombre et adhérents aux tombeaux, tandis qu'ils étaient au contraire peu nombreux, et dispersés, de distance en distance, dans les voies sépulcrales. Il paraît qu'il faut chercher ailleurs le mot de cette énigme archéologique. Suivant Boldetti, qui les a examinés attentivement, ils offraient des traces que n'y auraient pas laissées les larmes, qui sèchent presque aussi vite dans les lacrymatoires que dans les yeux des hommes. La nature de ces traces , leur couleur, indiquaient qu'on y renfermait, non les pleurs des vivants, mais le sang des morts. Le sang des martyrs, qui a décidé de
tant de choses, sembleavoir aussi tranché, à cetégard, les disputes de la science.
L'aspect de tant de monuments de courage entretenait la patience et l’ardeur de la milice chrétienne, qui s'inspirait aussi à la vue des peintures, tracéessur les murs et sur les tombeaux par des artistes dont les anges savent lesnoms. L’histoirene nous a légué aucun détail biographique sur ces patriarches de l’art chrétien. Ils ne songeaient guère à leur renommée : des cavernes étaient leurs galeries d'exposition. N'ayant pour but de leurs travaux que la gloire de Dieu et l'édification de leurs frères, l'art n’était pour eux qu'une belle forme de la charité; et, dans leur vie de dévouement, il y eut moins de place pour les grands tableaux que pour les srands sacrifices. Tous les arts chrétiens, la peinture, l'architecture avec ses premières chapelles taillées dans ces grottes par des mains qui furent souvent garrottées par les bourreaux, la musique et la poésie avecleurs premiers hymnes, sont nées au sein des catacombes, dans la nuit, parmi les malédictions du monde, ét cette naissance leur a été bonne. Corrompu et corrupteur sous l'influence du paganisme, l’art avait été un orgueilleux sensualiste, qui devait être régénéré par ce baptême sévère, ét passer ensuite par une nouvelle enfance pour reprendre possession de la vie. L'obscurité complète, qui a dérobé les noms de ces premiers artistes chrétiens à tout hommage de la postérité, faisait sans doute partie de cette expiation, qui devait s’accomplir par l’humilité comme par la souffrance.
Malheureusement beaucoup de leurs tableaux ont péri, non-seulement par le travail destructeur des
siècles qui use tout, même les tombeaux, mais encore parce qu'ils ont eu à subir d’autres ravages que ceux du temps. Lorsque l'armée des Lombards, conduite par Astolphe, campa sous les murs de Rome, quelques hordes pénétrèrent dans plusieurs cimetières et y commirent de grandes dévastations, soit par la fureur de détruire, soit par l'effet de cette cupidité soupconneuse qui rêve toujours des trésors dans les tombeaux. Il paraît aussi que ces lieux ont souffert, à des époques inconnues, des profanations furtives plus où moins multipliées : la bêche de quelques extracteurs de pouzzolane, rivalisant avec le marteau des barbares, brisa des tombes, des chambres sépulcrales, pour retirer, de la maison des morts, quelques charretées de sable pour les maisons des vivants. Vanité de tout ce qui est l'ouvrage de l’homme! Ces souterrains, protégés à la fois par la majesté de leurs tombes et par l'obscurité de leurs labyrinthes, ont été dévastés par des soldats maraudeurs et par des manœuvres qui y cherchaient les uns un peu d'or, les autres un peu de terre.
Malgré ces ravages, un nombre assez considérable de ces premières créations de l'art chrétien s'est perpétué jusqu'à nous, les unes encore visibles sur les murs même des catacombes, les autres reproduites par la gravure. Nous en parlerons dans d’autres parties de ce livre, lorsqu'il sera question du caractère dogmatique des anciens monuments, et aussi lorsque nous aurons à traiter du symbolisme chrétien. Nous ne les rappellerons ici que comme un accessoire des catacombes. Ces tableaux, qui exprimaient sous des formes variées deux idées principales, celle de la lutte
et celle de la délivrance, étaient, pour les soldats du Christ, ce que sont les chants de guerre ayec lesquels on conduit une armée au combat. Les peintres étaient à leur manière des Tyrthées chrétiens : ce chœur d'artistes formait une troupe d'utiles auxiliaires dans le siége que le christianisme livrait à la métropole païenne, du fond de ces retranchements souterrains.
Récapitulons maintenant les principales circonstances qui peuvent nous fournir un aperçu, en quelque sorte pittoresque, de cesiége unique en son genre. Les catacombes traçaient autour de Rome deux lignes qui allaient du nord au sud, l'une par l'Occident, l'autre par l'Orient. Dans la première, le tombeau de saint Pierre faisait face au cirque de Néron; le cimetière des martyrs Pancrace et Calepodius, au Champ-de- Mars d’un côté, etau pont d'Horatius Coclès de l’autre; les grottes Pontiennes à des jardins voluptueux qui bordaient le Tibre; la crypte de Saint-Paul à la pyramide de Cestius. Dans l’autre ligne, au mausolée d'Auguste, était opposé le petit cimetière de Saint- Valentin; au temple de l'Honneur le camp souterrain qui portait le nom de Sainte-Priscille; au temple de Diane, le caveau deSainte-Agnès; à la chaussée de Tullius, à l'amphithéâtre Castrense, à la région du Golysée, les cimetières des voies Tiburtine, Prénestine, Labicane et Latine; enfin à la porte Capène, au palais des Césars, au Capitole, les grandes Gatacombes. Les retranchements des assiégeants et ceux des assiégés offraient aussi, sous d'autres rapports, les plus vifs
contrastes. Les assiégés traçaient sur les murs de leurs
casernes et sur leurs étendards, les portraits de leurs généraux ; les assiégeants dessinaient, dans leurs
CATACOMBES. 251 saleries souterraines, quelques placides figures de justes souffrants et de femmes en prière. D'un côté, l'aigle des légions, de l’autre, la colombe du Jourdain ; d’un côté, la louve romaine, de l’autre, l'agneau. Sur les monuments, sur les tombeaux païens, étaient placés des trophées, les images, les dépouilles des nations vaincues : les chrétiens renfermaient dans les tombeaux de leurs soldats des tenailles et des clous teints de leur sang, et quelquefois d’autres objets, humbles instruments de leur charité envers les pauvres. Dans leurs évolutions, les troupes païennes passaient sous des arcs de triomphe, la milice chrétienne entrait ou sortait par les trous des carrières. Quelquefois les païens faisaient irruption dans les retranchements des catacombes, etils ravageaient : d’autres fois les chrétiens s'avancaient, tête haute, sur les places publiques, et ils mouraient. Mais, plus ils avaient de morts, plus nombreuses étaient les recrues qui arrivaient pour miner la citadelle de l'idolâtrie : leurs rangs étaient d'autant plus pressés que les cimetières s'élargissaient. Ces assauts présentent le spectacle inverse de celui que Le Tasse décrit, lorsqu'il nous montre au-dessus des bataillons des croisés les lésions des anges combattant dans les plaines du ciel pour prendre Jérusalem : dans lesiége de Rome, l'armée de Dieu était sous terre. Les travaux de ce siége avaient duré trois siècles, et la sape avancait toujours: sous Constantin , un grand ébranlement se fit entendre, une partie de la Rome païenne s'abattit, l’autre chancela. Il y eut encore, quelque temps après, une lutte, jusqu’à ce que le vieil autel de la victoire eût été renversé pour toujours. Alors les restes de la Rome
païenne tombèrent, et lorsque la poussière de leur chute fut dissipée, voici ce qu'on vit : la Rome souterraine était devenue la Rome publique, elle avait passé des catacombes sur les sept collines.
Tel est un des points de vue sous lesquels on peut envisager ces monuments. Plusieurs circonstances qui se sont présentées à nous comme accessoires et en quelque sorte sur le second plan, apparaissent, comme faits principaux, lorsqu'on se place dans d’autres points de vue. En général, les catacombes peuvent être considérées sous quatre aspects. Comme cimetière, c'est le plus illustre de la chrétienté; comme retraite pour les chrétiens, elles furent les retranchements du siége dont nous venons de parler; comme dépôts d'objets intéressants pour les arts et pour l’archéologie, elles sont ou elles ont été un musée sacré; comme lieu de prière, elles possèdent un recueillement infini. L'enfant le plus dissipé se recueille lorsqu'on le mène prier sur les tombeaux de sa famille; les catacombes sont, pour la famille des chrétiens, le caveau des ancêtres, visiblement situé, non pas simplement sur les limites des deux mondes, mais aux portes même du ciel. Toute pensée y devient presque forcément ou un grand souvenir ou une grande espérance.
Pour mieux goûter les émotions que cette Rome souterraine inspire, on na quà les rapprocher de celles que font éprouver les ruines de Pompeï. Rien de plus désespéré que l'aspect de cette ville morte, sortant à demi de son tombeau, non pour ressusciter en se repeuplant, mais pour sé donner à quelque égard un faux air de vie, pour que les brises de la
CATACOMBES. 255 mer, les parfums du printemps, les émanations de la belle nature environnante s'éyarent sans but dans ces rues qu'éclaire un soleil inutile. Les ténèbres des catacombes produisent dans l'âme l'effet contraire à celui du soleil de Pompeï; car le grand charme de ces lieux tient, en partie, au contraste qui existe entre la nuit physique qui y règne, et Le jour spirituel qui éclairait leurs habitants. Pompeï, à peu d'exceptions près, ne nous rappelle guère que la vie matérielle de ses habitants, leurs agitations, leurs plaisirs, tout ce qui passe; aucun lieu ne semble plus convenable pour les cérémonies de l'Église, qui retracent particulièrement le néant de la terre. Lorsqu'au commencement du carême, un prêtre y donne les cendres aux ouvriers de ces ruines, entre les murs délabrés d’une maison antique transformée en chapelle, cette parole : O homme, souviens-toi que lu es poussière et que lu retourneras en poussière, ne saurait rencontrer un écho mieux fait pour elle. Dans les cimetières souterrains de Rome, tout cimetières qu'ils sont, la pensée de la mort n'est pourtant qu'accessoire; le sentiment domipant est celui de l’immortalité. Si la foi à la vie future pouvait se perdre sur la terre, on la retrouverait dans les catacombes des martyrs. L'immense amour de Ja vérité et de la justice, qui a consacré ces lieux, a dû aboutir ailleurs qu'à un trou éternel dans une carrière de pouzzolane; le monument de cet amour ne saurait être le vestibule du néant. Le matérialiste le plus endurci serait ébranlé, Je crois, après une demi-heure de méditation dans les catacombes.
Les âmes pieuses y éprouvent, non pas de simples
sentiments, mais, pour ainsi dire, des sensations de foi, comme si elles entendaient, derrière ces murs de tombes, des voix qui leur parlent, et qui les appellent. Elles sentent qu'avec plus de foi encore, plus de prières, plus d'amour surtout, elles pourraient y espérer uné de ces illuminations que saint Philippe de Néri y à reçues. Pendant dix ans, étant encore dans la vigueur de l'âge, il vit habituellement passer les nuits en oraison dans les catacombes de Saint-Sébastien : oû y montre encore le caveau où il aimait à se retirer. C'est dans la Rome souterraine qu'il alimentait la source de cette charité inépuisable qu'il a répandue sur la Rome des vivants. Dans le fond de cet abîme, il se sentait plus près du ciel '; et, à cette hauteur, la face prosternée contre terre, il demanda plusieurs fois à Dieu de modérer les consolations et Les grâces dont il était inondé. « Son cœur, dit une femme « poëte, était une urne trop petite sans doute pour « contenir cet océan, et c'est pourtant de cette urne « que mille fleuves sont sortis ?. »
La source des sentiments pieux que les catacombes ont inspirés à leurs pélerins des temps passés coule toujours avec la même abondance, semblable au baptistère des grottes Pontiennes qui n’a jamais tari. Les cœurs chrétiens la retrouvent bien vite à leurentrée dans ces lieux, et, lorsqu'après les avoir visités,
‘ Mundo ignotus , cœlo propior innotesceret. Arringk. ë Non capit oceanum hune pectoris urna mei,
Parva satis, nimièmque licet sit pectoris urna, Häc tamen ex urnà flumina mille fluent.
Martha Marchina,
CATACOMBES. 459 ils confient au papier les émotions qu'ils y ont puisées, il arrive souvent que ces bonnes pensées deviennent tout naturellement de belles choses. Ce caractère me sémble admirablement empreint dans les lignes que je vais citer, écrites, au sortir des catacombes de Saint- Sébastien, par une jeune chrétienne de vingt ans. Je les ai insérées dans un recueil périodique, il y a quelquesannées, mais il me semble que c'est ici leur place: je me plais à terminer le chapitre sur les vieux cimetières ces martyrs par une page qui rattache si bien la piété du temps présent à celle des anciens jours : «J'ai vu les catacombes , et l'impression que j'y ai reçue et que j'en conserve est, grâce au ciel, plus vive et plus profonde qu'aucune de celles que m'ont laissées les monuments et les ruines que j'ai contemplés à Rome avec le plus d'admiration. Je sens maintenant avec reconnaissance que mes émotions les plus fortes sont causées par ce qu'il y a de meilleur en moi, et je remercie Dieu d’avoir créé mon cœur capable de sentir ce que jamais mon imagination ne m'a fait éprouver. Je n'avais q w’unc idée vague de l'effet que ce lieu produirait sur moi. Je n'y avais pas beaucoup pensé d'avance, et j'y suis arrivée sans avoir prévu de quelle nature seraient les sensations qui devaient y remplir mon âme. Peut-être cette circonstance les a:t-elle rendues plus vives. Je puis croire du moins qu'aucune préparation n'aurait pu Îles augmenter, comme nulle expression ne peut les rendre. En entrant dans cette sombre caverne, Je me suis d'abord sentie saisie d'an respect et d'un recueillement si profond, que je n'aurais pu proférer une parole, même pour prier, et cependant je ne
sentais pas bien distinctement encore quels souvenirs ce lieu réveillait en moi. J'étais touchée avant de me rappeler pourquoi, et ce n'est que lorsque mon cœur était déjà attendri et bien disposé à la recevoir, que la pensée des chrétiens, des martyrs est venue le remplir d'une émotion si violente, que je ne me rappelle pas d'avoir rien éprouvé de semblable dans toute ma vie. J'étais près de l'autel où la messe s'était célébrée pendant le temps des persécutions. Je regardais cette pierre sur laquelle s'étaient attachés les yeux de ceux qui, à cettemême place où j'étais, ont articulé ces prières sublimes et touchantes plus qu'aucune de celles qui ont jamais été adressées à Dieu. J'aurais bien voulu me mettre à genoux et prier aussi, aucun lieu de ce monde n'en peut inspirer un plus juste désir, mais je n'ai pas osé, Je n'étais pas seule, et j'ai suivi ceux qui marchaient devant moi, sans rien dire, essayant de ne pas me laisser distraire des sentiments que je ne pouvais exprimer. En avançant cependant dans ces étroits détours, une émotion plus forte encore s'est emparée de moi. Devant l'autel, je ne pensais qu'à leurs prières et joubliais leurs souffrances; mais ces tombeaux , entre lesquels il reste à peinc assez de place pour les morts, plus grande que celle qui restait aux vivants, mont rappelé ce qui avait été souffert par ceux qui, debout sur cette terre où j'avais mes pieds, attendaient l'instant où ils seraient aussi couchés à côté de leurs frères. Pendant un instant jé me figurais la douleur, les angoisses de ceux qui attendaient longtemps la mort, j'oubliais qu'ils étaient chrétiens! j'oubliais qu'une espérance plus forte que
. toutes les douleurs en avait banni la plainte et l'horreur, et qu'au milieu de cette affreuse caverne on n'avait entendu retentir que des chants d'espoir et d’allégresse; j'oubliais que le seul sentiment qui ait jamais fait battre de regret leurs cœurs héroïques était celui de n'avoir pas encore versé leur sang comme ceux qui, plus heureux, les avaient devancés dans le ciel, et leur seule crainte, celle de mourir sans avoir confessé leur foi, Tous ces souvenirs me sont revenus, et jai eu honte d'avoir éprouvé autre chose que de l'envie pour ceux qui ont habité ce sombre séjour. J'ai pensé alors à moi-même avec confusion ; Jai rougi en songeant que j'étais chrétienne, comme celles qui, jeunes et faibles comme moi, oubliant qu'il y avait du bonheur sur la terre, n'ont dans ce lieu demandé à Dieu que la gloire d'y mourir pour lui. J'ai comparé mes prières avec les leurs et je les ai trouvées bien indignes. Dans ce moment Jai désiré partager leur sort, j'ai dit du moins sincèrement dans moh cœur que j'achèterais volontiers une partie de leurs vertus au prix de tout mon bonheur dans ce monde, et j'ai demandé à Dieu que cette prière ne fût point l'effet d'un enthousiasme passager, mais qu'il la rendit sincère et durable. Nous sommes sortis des catacombes par l’escalier qui y conduisait les chrétiens, et c'est en y arrivant que j'ai senti à la fois dans mon âme toutes les impressions différentes que je venais d'éprouver successivement. Les marches sont les mêmes que leurs pas ont touchées en allant au supplice. J'aurais voulu me prosterner et en baiser l'empreinte ! J'aurais voulu ne pas quitter cette place et y
pleurer sans contrainte; je sens que là j'aurais pu exprimer lessentiments qui rem plissaient mon cœur. Je pensais alors que les jeunes filles qui ont monté ces degrés pour aller mourir héroïquement, me voyaient du haut du ciel et priaient pour moi qui leur ressemble si peu. J'aimais à songer qu'elles voyaient dans mon cœur ce que je ne pouvais articuler et qu'elles protégeaient ma prière. Je me sentais indigne de mettre les pieds où s'étaient posés les leurs, et cependant c'est avec un sentiment d'une douceur inexprimable que j'ai monté ces marches qu'elles ont gravies avec autant de calme et plus de bonheur que moi, quand la mort les attendait en haut.
« Trop de pensées inondaient mon âme, je n'ai pu résister au besoin d'embrasser avec ardeur cette pierre sacrée avant de rentrer dans l'église. En y revenant, je m'y suis mise à genoux; j'aurais voulu y rester bien longtemps. Je venais de ressentir des transports qu'aucun moment de ma vie ne m'avait fait comprendre. Je les devais à la religion dans laquelle j'ai eu le bonheur de naître, et j'avais besoin d'en remercier Dieu et de lui demander que toute ma vie fût l'expression de ma reconnaissance et de mon amour pour lui! »
ŒÉbapitre quatrième.
Ceux qui doivent construire tes murs son$ venus : tes persécuteurs vont se retirer.s.
Isaïe, €. XLIX, Ve 17.
BASILIQUES CONSTANTINTENNES.
Le sang chrétien ne fut versé nulle part avec autant de profusion qu'à Rome. Durant toute l'époque dont je viens de parler, elle reproduisit l'image des souffrances du Sauveur plus vivement et à plus grands traits que cela ne s'est vu en aucun autre lieu *. Ces trois siècles furent comme les trois jours de la passion : chacune des sept collines offrit une imitation du prétoire ou du calvaire, et les catacombes des martyrs furent le tombeau, placé aussi comme celui de Jésus-Christ hors des murs de la
t Una Roma mactandis Christ ovibus generale quasi macellum erat.. Nec usquain orbis terrarum christianus sanguis uberiùs effusus est quàm in un urbe Româ, Stapletonius, de
Magnitud, Rom, Eccl.
ville. Mais le jour arriva où les cavernes sépulcrales souvrirent, et les basiliques constantiniennes, sortant de tcrre, firent rayonner dans les airs le signe du Christ vainqueur de l'idolâtrie et de la mort.
Avant de nous occuper de ces basiliques, transportons-nous d’abord à l'endroit où fut proclamée la révolution spirituelle qui allait donner une physionomie toute nouvelle à la Rome monumentale.
En visitant aujourd'hui la place Trajane et ses antiquités, la plupart des voyageurs n’y cherchent que les souvenirs de ses grandeurs païennes. Dans l'espace occupé actuellement par un des quartiers voisins, leur imagination fait reparaître le forum de Trajan , ses trophées, son arc de triomphe. Avec les débris quon voit au milieu de la place, ils reconstruisent la célèbre basilique Ulpienne, ils relèvent, à côté de la colonne, les deux bibliothèques, asiles des travaux de la paix, situés à l'ombre du monument de la guerre. Mais on oublie trop qu'un grand souvenir de l’histoire du christianisme est attaché à cette place. C'est en effet dans cette même basilique Ulpienne que Constantin convoqua une assemblée du peuple romain. L'empereur se plaça dans l'abside, ou plutôt, puisqu'il y en avait deux, dans celle où se trouvait le siéoce du magistrat. Il serait bien à désirer que l'on püût déterminer, au moins approximativement et avec quelque vraisemblance, la situation de cette abside, car c'est de là que s'est fait entendre une des proclamations les plus solennelles dont l’histoire ait conservé le texte, celle qui annonça officiellement les funérailles du monde païen , et le couronnement
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 261 chrétien du monde nouveau. Du haut de cette tribune, Constantin adressa ces paroles à l'assemblée
« Les funestes divisions des esprits ne un « avoir une heureuse fin , tant que nul rayon de la « pure lumière de la oe na éclairé ceux qu’'en- « veloppe les ténèbres d’une ignorance profonde. Il « faut donc ouvrir les yeux des âmes... C'est de cette manière que doit mourir l'erreur de l'ido- « lâtrie”. Renonçons à cette superstition, que l'igno- « rance a enfantée et que la déraison a nourrie. Que
= ES
« le Seigneur, unique et vrai quirègne dans les cieux, « soit seul adoré...
Quant à nous, quil soit connu de tous que « nous avons déjà abjuré cette erreur moyennant « le secours du Christ notre Dieu. Du reste, « pour ne pas vous retenir par un trop long dis- « cours, nous allons déclarer brièvement ce que nous « croyons devoir ordonner. Nous voulons que les « églises soient ouvertes aux Chrétiens, de telle sorte « que les pontifes de la loi chrétienne jouissent « des priviléges qui ont été conférés aux prêtres « des temples *.
Nous prenons cette scène dans les Actes latins de saint Sylvestre, lesquels , d’après un témoignage du cinquième siècle , le témoignage du pape saint Gélase 1‘', étaient déjà répandus parmi les catholiques de Rome et dans quelques autres églises (De lib. auth. et apocryph.). Les raisons sur lesquelles on s’appuie pour établir qu’ils ont été altérés en quelques endroits, ne paraissent pas s'appliquer à l’événement dont nous parlons.
* Aperiendi sunt oculi animarum; et diligenti est examine tenendum istos Deos nec dici debere nec credi. Act. Sylvest.
5 Patere volumus christianis ecclesias, ita ut privilegia,
x Pour faire connaître à tout l'univers romain « que nous baissons la tête devant le vrai Dieu, « devant le Christ, nous avons entrepris de bâtir « en son honneur uné église dans l'enceinte de « notre palais. Il sera prouvé ainsi a monde entier “ qu'aucun vestige de doute ou de notre erreur & passée ne reste au fond de notre cœur.
Le spectacle que présenta la basilique Ulpienne pendant ce discours se devine aisément. Dans l'abside où dans les environs, étaient placés les sénateurs, qui presque tous étaient encore attachés à la vieille religion de l'empire. Constantin n'apercevait à ses côtés que des attitudes mornes, des fronts couverts d’un nuage, comme si la colonne Trajane fût tombée pendant qu'il parlait. 11 y avait aussi un certain nombre de païens dans la foule qui remplissait l'intériéur et les avenues de la basilique. Mais l'immense majorité était chrétienne, et elle soutenait de ses regards chacune des paroles de son auguste stbat, A peine eut-il prononcé le dettier not de sa harangue, que la voix du peuple éclata, et fit entendre, durant l’espace de presque deux heures, ces acclamations ?
« Malheur à ceux qui nient le Christ! le Dieu des
quæ sacérdotes templorum habuisse noscuntur A christianæ lesis assumant. Ibid.
* Intra Palatium nostrum Ecclesiam Christo arripui construendaim ut universitas hominum comprobét nullum dubietatis in corde nostro vel præteriti erroris rétnansisse vestigium.
$ Cumique in isto verbo finisset eloquium, vox populorum per duarum fermè horarum spatium hæc fuit,
« Chrétiens est le seul Dieu! Que les temples soient « fermés et que les églises s'ouvrent. »
Pendant que le peuple proférait ces cris, son émotion croissait comme une maréé montante, et les acclamations prenaient un caractère de plus en plus menaçant pour les païens.
« Ceux qui n’honorent pas le Christ sont en- «nemis des Augustes! Ceux qui n'honorent pas ‘le Christ sont ennemis des Romains! Celui qui « a sauvé l’empereur est le vrai Dieu!
« Celui qui honore le Christ triomphera tou- « jours de ses ennemis. »
Ces exclamations retombaient particulièrement sur la tête des sénateurs, que le peuple voyait face à face de lui, revêtus des insignes d’une autorité qui s'obstinait à être paienne, et qui pouvait redevenir persécutrice. Leur tristesse hostile, qui se plaçait entre la piété de l'empereur et la joie des chrétiens, n'était pas propre à calmer les esprits. Le flot de l'effervescence populaire monta encore. Aux imputations générales succéda la demande formelle de proscriptions. |
« Que les prêtres des temples soient chassés de « Rome! Que ceux qui font encore des sacrifices « soient chassés de Rome! Ordonnez qu'ils soient « chassés de Rome aujourd'hui même!»
De pareilles menaces servaient et dépassaient les
1 Sacerdotes templorum urbe pellantur ; dictum est tricies. Ttem : qui adhuc sacrificant urbe pellantur; dictum est terdécies. Item : jubeté ut hodiè urbe pellantur ; dictum est quadragies.
intentions de Constantin. Il était bien aise que l'opposition antichrétienne, représentée par le sénat, fût intimidée par quelque démonstration formidable, mais il ne voulait nullement $e prêter aux mesures rigoureuses réclamées par les derniers cris qui venaient de faire trembler les voûtes de la basilique Ulpienne. Dès qu'il les eut entendus, il demanda le silence et reprit la parole en ces termes : |
« Il y a cette différence entre le service de Dieu et « le service des hommes, que le second est forcé, et « le premier est volontaire. Dieu étant honoré par « l'intelligence et par une sincère affection, son culte « doit être spontané ‘.
« Ce n'est point par la crainte du pouvoir humain « qu'il faut être poussé au culte de Dieu; mais il « faut, après de sages réflexions, demander de son « propre mouvement à être admis dans les rangs « des Chrétiens par ceux qui sont les ministres de « leur très-sainte loi. Ne pas accorder cette adnus- « Sion à ceux qui la demandent, ce serait cou- « pable; l'imposer à ceux qui ne la demandent pas, «ce serait inique; telle est pour nous la règle de « vérité et de justice. Que ceux qui refuseraient de « devenir Chrétiens ne craignent pas de perdre pour « cela nos bonnes prâces *. Si nous désirons qu'ils « nous imitent dans notre pieuse démarche, c'est
* Inter divina et humana servitia hoc interest, quod humana servitia coacta sint, divina autem voluntaria comprobentur.
? Sed nec hos aliqui metuant quod à gratià nostrà divellantur si christiani esse noluerint,
« un désir plein de douceur. Mais nous déclarons
« aussi que nous serons unis par une étroite amitié «à tous ceux qui embrasseront spontanément le « christianisme. »
En prononcant ce discours, Constantin fut assurément une des figures les plus imposantes que l'histoire puisse peindre. L'expression de calme et de sérénité que sa physionomie dut prendre coutras-
tait à la fois avec le silence morne des sénateurs, et l'allépresse ardente du peuple. Mais ses paroles encourageaient les espérances des vainqueurs, tout en rassurant les vaincus. Leur effet fut subit et universel. Chrétiens et païens se mirent à louer les sages résolutions de l'empereur , lui souhaitèrent une longue vie, et l'assemblée se sépara pacifiquement. Il retourna à son palais de Latran , suivi d'un nombreux cortége, comme c'était l'usage dans les circonstances solennelles, où l'enthousiasme populaire était excité : le chemin qui conduisait de la basilique Ulpienne à la résidence impériale, passait entre le Colysée et les thermes de Titus, et il était à peu près le même que celui que nous suivons aujourd'hui. Les rues furent illuminées; toute la ville, disent les anciens récits, eut une couronne de cierges et de lampes”.
Telle est la scène dont la basilique Ulpienne fut témoin, et qui redonne à la place Trajane un autre
! Tunc omnibus christianis et infidelibus hanc legem laudantibus et vitam Augusto optantibus, finis ejus rei factus est. Et revertente Augusto ad palatium, tota civitas cereis lampadibusque repleta coronata est,
intérêt que celui qu'on ÿ cherche ordinairement. Depuis que j'ai rattaché les détails de cette scène à l'ensemble de cette place, ce lieu a pris pour moi un nouvel aspect. La statue de saint Pierre, placée par Sixte-Quint sur la colonne, n'est pas solitaire; les débris de la basilique, gisant ou relevés autour d'elle, sont aussi, par le souvenir qu'ils retracent, un monument chrétien.
Après nous être arrêtés quelques instants sur le lieu où Constantin donna le signal de l'érection des grandes basiliques chrétiennes, passons maintenant à ces basiliques elles-mêmes. Les trois principales sont celles de Fatran, de Saint-Pierre et de Saint- Paul: Si j'écrivais pour une classe de lecteurs qui s'intéressât spécialement à l'histoire de l'architecture, je devrais reproduire ici, d'une manière détaillée, la configuration intérieure et extérieure de chacune de ces églises avant leur destruction et leur renouvellement. Mais, comme leur architecture fut semblable sous beaucoup de rapports, je craindrais que cette triple description n'eût l'inconvénient d'entraîner des répétitions peu attrayantes pour la plupart des personnes auxquelles cet ouvrage est adressé. Condamné par l'étendue du sujet et les proportions du livre, à élaguer et à choisir, j'ai cru qu'il valait mieux considérer chacun de ces monuments sous un point de vue particulier. Dans la basilique de Latran, nous noterons surtout ce qui constitue, pour ainsi dire, son être moral, c’est-à-dire ce qui se rapporte à sa prééminence hiérarchique et à ses anciens usages. Nous remarquerons dans celle de Saint-Pierre sa forme matérielle, parce que larchi-
tecture y avait reçu de plus grands développements que dans les deux autres basiliques. Nous interroperons aussi la réunion des monuments qui s'étaient, dé siècle en siècle, rassemblés sous ses voûtes. Dans la vicille église de Saint-Paul, une œuvre équivalente à une multitude d'œuvres et unique en son genre, qui était à la fois immobile comme la pierre et progressive comme l'histoire , fixera particulièrement notre attention.
Nous venons de voir que Constantin avait annoncé, dans son discours à l'assemblée de la basilique Ulpienne, qu'il construisait une église dans sa propre résidence. Son palais faisait partie d'une propriété située sur le mont Cœlius, qui avait été réunie-at domaine impérial sous le règne de Néron, parce que le personnage auquel elle appartenait avait été inis à mort pour avoir trempé dans la conspiration de Pison contre la vie de cet empereur. Ge Plautius Latéranus, qui fut obscurément égorgé par un tribun dans un réduit réservé pour le châtiment des esclaves, et qui mourut, dit Tacite, plein d'un invincible silence ‘, ne se doutait guère que son nom, répété de siècle en siècle et en toute langue avec celui de la basilique de Fatran , deviendrait un des noms les plus connus de toute la terre.
L'emplacement de cette basilique se trouva être très-bien choisi. De l'éminence où elle s'élevait, d'un côté elle dominait une grande partie de la
‘ Raptus in locum servilibus pœnis sepositum, mapu Statii tribuni trucidatur, plenus constantis silentii, nec tibuno objiciens eamdem conscientiam. Ann., xv, ©. 60.
campagne romaine; de l’autre, elle voyait, à une distance peu considérable, les trois monuments païens au-dessus desquels le christianisme désirait le plus arborer la croix : sur le Capitole, le temple de Jupiter, métropole de l’idolâtrie; sur le mont Palatin, le palais des vieux Césars, du fond duquel étaient sortis tant de décrets sanguinaires contre les chrétiens; et plus prés encore, le Colysée où ils avaient tant souffert. À la beauté de la situation s’unirent, dès l'origine, dans l'église de Latran, les richesses et les décorations de l'art. Elle fut saluée du nom de Basilique d'or, par une sorte d’acclamation populaire, à la vue de ses ornements splendides, qui contrastaient si fort avec les sombres arceaux et les autels nus des catacombes.
Les textes les plus anciens qui fassent mention de ce qui se passait dans cette église, sont quelques vers de Prudence, et une phrase de saint Jérôme. « Com- « bien sont-ils, dit le premier dans son poëme contre « Symmaque, ceux qui ne méprisent pas l'autel de: « Jupiter, souillé de sang ? la foule se dirige vers le « mont Vatican pour y honorer le tombeau qui « renferme les cendres de son père, auxquelles « Rome est. si heureuse de donner l'hospitalité, « ou bien le peuple accourt en troupes nombreuses « vers la demeure de Iatran, pour remporter avec « lui le caractère sacré que lui’ imprime l'onction « royale ï. »
, Post hinc ad populum converte oculos : quota pars est Quæ Jovis infectam sanie non despuit aram ?... Aut Vaticano tumulum sub monte frequentat, Quo cinis ille latet genitoris amabilis hospes,
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 269 Voilà ce que dit le poëte de cette époque ; écoutons maintenant l'anachorète. « Après la mort de « son second mari, dit saint Jérôme dans l'éloge fu- « nèbre de Fabiola, elle revint à elle-même. Loin « d'imiter les veuves négligentes, qui, ayant secoué « Je joug , ont coutume de se comporter plus libre- « ment, de fréquenter les bains, de voltiger sur les « places publiques et d'étaler partout une figure où « Ja pudeur est effacée, elle se revêtit d’un sac pour « confesser publiquement ses erreurs. Aux approches « du jour de Pâques, dans la basilique qui porte « le nom de ce Latran, égorgé jadis par le glaive « des Césars, elle se tint debout, dans les rangs des « pénitents, en présence de l'évêque, des prêtres « et de tout le peuple qui pleuraient ensemble, hum- « ble, suppliante, les cheveux épars, la face blême, « le cou et les mains noirs de poussière, sous les re- « pgards de toute la ville de Rome.»
La basilique de Latran a eu, dès sa naissance, une prééminence quelle n'a jamais perdue. Pen-
Cœtibus aut magnis Laterani accurrit ad ædes, Undè sacrum referat regali chrismate signum.
Contr. Symmach., lib, 1, 579.
1 Quis hoc crederet, ut post mortem secundi viri in semetipsam reversa , quo tempore solent viduæ negligentes, jugo servitutis excusso, agere se liberits, adire balneas, volitare per plateas, vultus circumferre meretricios, saccum indueret, ut errorem publicè fateretur, et, toià urbe spectante Romanä, ante diem Paschæ in basilicä quondam Laterani , qui Cæsariano truncatus est gladio, staret in ordine pæœnitentium , et episcopo, presbyteris, et omni populo collacrymantibus, sparsum crinem , ora lurida, squalidas manus, sordida colla submitteret. Æpist. 30.
dant les trois siècles précédents, les persécutions n'avaient pas permis aux papes de posséder un édifice religieux qui püût être, d'une manière fixe, leur église épiscopale. Saint Sylvestre investit de ce titre la basilique de Latran, parce qu'elle était contiguë au palais que Constantin lui avait donné, et que d’ailleurs elle était le monument le plus significatif du triomphe du christianisme; ce choix fut confirmé par ses successeurs. Nous lisons, dans un très-ancien registre de l'Église romaine, écrit dans le quatrième siècle, que le prêtre Damase ayant été élu pape dans une église dite in Lucinis, fut néanmoins consacré dans la basilique de Latran ’. Cest là en effet que les papes ont continué, jusqu'à nos jours, de prendre possession de leur siége. Comme l'autorité de chef suprème de l'Éplise universelle est attachée à la qualité de successeur de saint Pierre, vicaire de Jésus-Christ, et premier évèque de Rome, l'église épiscopale de Rome est par là même la première de toutes les églises. Cette prééminence invariablement maintenue se fait remarquer dans les grandes réunions du clergé romain. Ce n'est pas toutefois à la procession générale de la Saint- Mare qu'elle est le plus visible. Il est vrai que les chanoines de Saint-Pierre, qui restent assis près de la porte de leur église pendant que cette procession défile dans la nef, se lèvent et se tiennent debout lorsque le chapitre de Latran
‘ Liberio Papa mortuo, cleri et populi pars Ursicinum diaconum in basilicà Julii elegit et consecrari fecit ; pars verd in Lucinis Damasum presbyterum renuntiaverunt, qui die ab electione septimo in basilicâ Lateranensi episcopus est consecratus. Regist. S. R. E.
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 971
| passe devant eux : quando procedebam ad portas civitatis..… senes assurgentes slabant'. Ils se retirent ensuite, le laissant présider à la cérémonie qui va s'achever autour du grand autel. Toutefois, comme l'instant où ils commencent à se lever de leurs siéges est celui où le chapitre de Sainte-Marie-Majeure fait son entrée dans l'église, ce témoignage de respect n'est point par lui-même la marque de leur infériorité hiérarchique. Cest dans la procession générale de la Fête-Dieu que les rangs sont très-visiblement marqués. Le clergé de Saint-Pierre n'y occupe que la seconde place, quoique cette procession ait lieu sous le portique et dans la nef de sa propre basilique. Il avait cependant vivement contesté cette prééminence, après l'incendie de Latran, pendant le séjour des papes à Avignon, et depuis leur retour à Rome, lorsqu'ils eurent fixé leur résidence habituelle au Vatican. Mais, malgré ces réclamations plusieurs fois renouvelées, les souverains pontifes ; respectant les droits de leur vieille église épiscopale, ont déclaré sa primauté immuable. Les bulles de Grégoire XI° et de Pie V, qui la constatent, sont gravées sur des tables de marbre dans le portique septentrio-
iJobc: xa1x.
2 Decernimus ac etiam definimus sacrosanctam Lateranensem ecclesiam præcipuam sedem nostram inter omnes alias urbis et orbis ecclesias ac basilicas, etiam super ecclesiam seu basilicam principis apostolorum de urbe supremum locum tenere, Datum Avenione, decimo quinto kal. decembris, ponüficatus nostri anno IL. (25 jun. 1372.)
: Cette bulle, qui est de l’année 1569, confirme celle de Grégoire XI, et une décision du pape Pie IV relative au même objet.
nal de Saint-Jean-de-Tatran. Qu'est devenu , dans la hiérarchie politique, le rang du château de Versailles ou de l'Escurial, depuis qu'ils ne sont plus habités par les souverains? La dignité des églises ne varie pas comime celle des palais. Cest au Vatican, demeure actuelle des papes, qu'est le foyer de l'administration ecclésiastique et de la cour romaine; c'est là qu'ont lieu habituellement les grandes pompes religieuses, dans le plus beau des temples, au milieu des magnificences des arts; c’est là que va la foule ; mais la basilique de Latran, dans sa majesté solitaire, n’en fait pas moins lire sur ses murs les inscriptions qui attestent qu'elle est toujours, de droit et de fait, le chef et la mère de toutes les églises de la ville et du monde’.
La primauté de la basilique de Latran s’est réfléchie très-anciennement dans certains usages particuliers, relatifs, les uns aux prières qu'elle offre à Dieu, les autres à ses fonctions de miséricorde envers les hommes. |
Comme église mère et maîtresse de toutes les
: Dogmatc papali dalur ac simul imperiali Quod sim cunctarum mater caput Ecclesiarum.…,
Cette inscription, en vers léonins, qui est incrustéé dans la façade de l'église, faisait partie de l’ancien portique restauré par Nicolas IV et par Eugène IV. Quelques personnes trouvent singulier qu’elle invoque l’assentiment impérial pour constater la prééiminence de la basilique de Latran. Mais elles oublient que, dans l’organisation du saint empire romain,de grands priviléges étaientattachés à cette prééminence : c'est en faveur de ces prérogatives, et non pour sa primauté spirituelle, qu'il était important de rappeler le droit public de l'empire, dogma imperiale.
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autres, elle crut devoir conserver, avec une fidélité scrupuleuse, diverses particularités de l'ancienne liturgie, qui avaient été modifiées dans les autres églises. Abailard en fait la remarque dans une lettre à saint Bernard : « Une seule église, dit-il au sujet « de certaines pratiques, l'église de Eatran, mère « de toutes les autres, retient l’ancien office, et elle « n'est suivie en cela par aucune de ses filles, pas « même par l'église du palais romain ‘. » Mabillon fait observer à ce sujet que tous ceux qui s'occupent de recherches sur les anciens rits de l'Église romaine, doivent étudier, avec une grande attention, tout ce qui concerne la basilique de Eatran”. existe un livre, composé sur cette basilique par le diacre Jean, dans le treizième siècle, d’après les archives et les anciens actes des pontifes romains, ainsi que l'indique le titre mème de cet ouvrage *. On y voit que l'église de Eatran ne se servait, dans ses offices, que de Poraison dominicale, à l'exception de quelques oraisons des anciens sacramentaires qui étaient récitées aux matines ou aux yêpres par le pape seul ou par un des sept évêques collatéraux. Il
i Antiquam certe romanæ sedis consuetudinem nec ipsa civitas tenet, sed sola Lateranensis ecclesia, quæ mater est omnium , antiquum tenet officium , nullà filiarum suarum in hoc éam sequente, nec ipsâ etiam romani palatii ecclesi. Epist. V. ad Bernard.
? Quisquis veteres romanæ Ecclesiæ ritus accuratè indagare cupit, studiosius ea legere debet quæ pertinent ad ecclesiam Lateranensem. In ord. rom. comment.
5 Incipit scriptum de supremæ sanctuario sanctæ Dei romanæ , id est, Lateranensis ccclesiæ compositum de archivis et antiquis pontificum romanorum gestis.
convenait, suivant la remarque de cet auteur, que l'Église suprême n'employât habituellement que la suprême prière 1. Il rapporte aussi que dans la liturgie qui lui état propre, on n'ajoutait pas ces mots : donnez-nous la paix, au troisième verset de l'Agnus Dei à la messe. Cette omission symbolique, suivant lui, donnait à entendre que ce temple était, plus particulièrement que tous les autres, la figure du temple invisible et éternel, où l’on n’a plus besoin de demander la paix ?.
L'église de Latran présenta, dès son origine, une autre marque distinctive, qui n'était pas seulement l'emblème, mais aussi le moyen d'une fonction miséricordieuse dont elle était investie. Elle n'avait pas de portes fermantes ; à leur place étaient suspendues de simples toiles, afin qu'on pût se -réfugier dans cette église à toutes les heures du jour et de la nuit. Le christianisme ne dut pas répudier cette partie de la législation romaine, qui attachait
* Apostolicam institutionéem non nisi Dominicâ in ofliciis utitur oratione, quoniam aliæ orationes posteà sunt super additæ, et congruum atque conveniens est ut prima et summa omnium aliarum ecclesiarum primam et summam aliarum orationem frequentet, et quæ Salvatoris vocabulo consecrata est Salvatoris orationem quam discipulos suos orare docuit præ cæteris præcipuam semper habeat, Sunt prætereà aliquæ collectæ ad matutinas vel vesperas constitutæ , et ab ejus septem collateralibus episcopis tantum et non ab aliis penitüs in ipsâ ecclesiä dici possunt. [bid.
# Inde est quod ea non cantatur ad missas : Agnus Dei qui tollis peccata mundi, dona nobis pacem ; quoniam ibi summa pax justorum Christi erit ubi perfecta, et consummata in electis nec portatione opus erit nec augmento, [bid.
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le droit d'asile à certains temples, et qui sauvait plus d'esclaves maltraités et dignes d'indulgence qu'elle ne protégeait de grands coupables. Mais en accueillant ce droit, le christianisme le transforma. Il s’en servit, non seulement comme d’un correctif à la peine de mort, mais aussi comme d'un moyen de réforme morale : ceux qui trouvaient la vie ou la liberté au pied des autels étaient soumis, d'une manière particulière, à l'influence de l'Église leur libératrice; ils étaient les prisonniers de la pénitence et de la charité, et ce droit d'asile qui a été plus abusif que bienfaisant dans d'autres organisations sociales, faisait partie du système pénitentiaire de l'époque. Cette institution, chez les peuples chrétiens, date de la fondation de la basilique de Latran. L'Éclise qui avait reçu originairement le nom de Palais de Dieu, fut aussi appelée l'asile de la miséricorde ‘.
En consacrant cette cathédrale des papes, saint Sylvestre la dédia au Sauveur. Ce n'est que longtemps après, sous Lucius II, qu'elle a été placée additionnellement sous l’invocation de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l'Évangéliste. Il semble, au premier abord, que ce mot : Salvatori, ferait un effet plus beau, s'il était inscrit seul sur le portique du temple le plus éminent de la chrétienté; mais la réflexion ramène vite à une autre idée. Le Dieu fait homme, le Dieu avec nous, ne se montre pas à nos regards
: Aulæ etiam Dei nomen obtinuit quod typum et similitudinem præ se ferat cælestis aulæ, Rasponi, de Basilie. Lateran., lib. 1, p. 11.
dans l'isolement, il nous apparaît entouré de son immortelle famille, composée de tous les justes, avant et après son avénement terrestre. Saint Jean- Baptiste, qui, comme son précurseur immédiat, résume en lui tous les anciens prophètes depuis Adam, est par là même le représentant des siècles qui ont précédé; saint Jean l'Évangéliste, l'apôtre de la charité, représente les siècles qui suivront jusqu'à la consommation des temps, parce que le christianisme est la loi de grâce et d'amour, et que la charité est la consommation de la loi et de toutes choses. En plaçant sous le nom du Sauveur les noms.de ces deux Saints, la piété de Lucius IE a donc développé, par une inspiration très-heureuse, la dédicace primitive faite par saint Sylvestre. Il serait difficile de trouver, pour le chef-lieu des temples chrétiens, une inscription qui résumât avec autant de grandeur ct de simplicité l'ensemble du christianisme.
Nous ne quittons en ce moment cette vénérable mère de toutes les églises que pour la retrouver plus tard sous d'autres points de vue’. Nous devons maintenant nous occuper ici d'une autre basilique fondée aussi par Constantin à la même époque. Les champs Vaticans furent alors témoins d'un beau spectacle. Une grande foule venait de traverser la porte triomphale qui se trouvait à l'entrée de ces lieux, près du mausolée d’Adrien, En s'avançant parmi les tombeaux assez nombreux situés dans les
1 Voyez dans le chap. v quelques détails sur son architecture.
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 9177 environs, elle avait passé à côté du cirque de Néron et de son obélisque; elle ne $sétait arrêtée ni devant le temple de Mars, dont le vestibulie portait le nom de Vatican, ni devant le temple d’Apollon, qui ressemblait au Panthéon par sa forme sphérique, par les colonnes de son portique et par l'ouverture ronde pratiquée au milieu de la voûte pour introduire la lumière et symboliser le soleil. Tout ce peuple avait fini par se ranger avec respect devant l'entrée d’une crypte, au pied d’une colline solitaire. Derrière ces rangs de têtes qu'animait l'expression d’une joie grave et solennelle, on voyait vraisemblablement, de distance en distance, quelques figures pensives et tristes, qui semblaient attendre, avec une curiosité inquiète, ce qui allait advenir dans ces lieux auxquels les païens attachaient depuis longtemps des idées mystérieuses ". La foule ne tarda pas à souvrir pour faire passage à une procession d'hommes vénérables, revêtus d’habits et d'orne-
‘ Suivant plusieurs auteurs anciens, le nom de Vatican vient des oracles, Vaticinia, qui étaient rendus dans ce lieu, ou qui avaient poussé les Romains à s’en rendre maitres. « Agrum Vaticanum et ejusdem agri Deum præsidem appel- « latum acceperamus à vaticiniis, quæ vi atque instinctu «ejusdem Dei in eo agro fieri solita essent. » Aulugel., Noct. auic. , lib. XVI, cap. xvir. « Vaticanus collis appellatus « est, quod eo potitus sit populus romanus vatum responso « expulsis Etruscis. » Sextus Pompeius Festus, et Marc. Valer. Flac., de Verborum signific. Varron donne une autre étymologie : « Vaticanus Deus nominatus, penès quem essent «“ vocis humanæ initia, quoniam pueri simul atque parti « sunt, eam primam vocem edunt quæ prima in Vaticano « Syllaba est ; idcircô vagire dicitur, exprimente verbo sonum « vocis recentis. » M. Terent. Varron. fragment.
ments qui n'avaient pas encore paru sous le soleil de Rome, et chantant des cantiques que les échos de sept collines ne connaissaient pas. C'était le pape Sylvestre, accompagné d'un grand nombre d'évéques et de tout le clergé, et tout le peuple fidèle chantait avec eux '. Tout à coup l'empereur Constantin parut, le front dépouillé du diadème. Il se prosterna la face contre terre , confessant qu'il avait erré et péché, qu'il était coupable d'avoir persécuté les saints, qu'il n'était pas digne de toucher le seuil de leurs tombeaux, et il disait ces choses à haute voix, avec de grands gémissements et une telle abondance de larmes amères, que tous les insignes de ses habits de pourpre en étaient inondés. Alors se dépouillant de sa chlamyde, et prenant une pioche, il ouvrit le sol, puis il porta sur ses épaules douze paniers pleins de terre en l'honneur des douze apôtres, ct les jeta dans l'endroit où l’on devait placer la première pierre de la basilique du Vatican’. Cet acte d'expiation adoucit ses remords, et les cris de son repentir furent aussitôt couverts par les louanges de Dieu que tout le peuple fit éclater, et qui ont continué, de siècle en siècle, jusqu’à nos jours, à cette même place.
Aucun document historique ne nous a transmis quelques détails sur l'état de la grotte sépulcrale de saint Pierre à l'époque où Constantin posa les fonde-
! Comitantibus multis qui ibidem convenerant episcopis, quoque ac laudes Deo cantante omni clero, omnique populo fideli. Maff. Veggius, de reb. antiq. Basilic, S. Petri, manuscript. Vatic., p. 8.
* Act. S. Sylvest.
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 279
ments de cette église. Il y avait sur le portique de la basilique constantinienne une très-ancienne peinture qui représentait cette grotte : on en à conservé la gravure. Les particularités les plus saillantes sont une entrée en forme d'arcade; à droite et à gauche, une niche avec des colonnettes, et entre chaque niche et l'entrée, deux ouvertures en guise de petites fenêtres, Mais cette peinture remontait-elle au siècle de Constantin , comme l'ont pensé quelques antiquaires? Si elle était postérieure à cette époque, nétait-ce, quant aux détails, qu'un tableau d'imagination, ou bien avait-elle été faite d’après quelques indications que l'on possédait alors? A-t-on voulu y reproduire la grotte où était déposé le tombeau de saint Pierre telle qu'elle était avant le quatrième siècle? On ne peut, je crois, rien affirmer de positif à ces divers égards. Mais, malgré toutes ces incertitudes, on recueille avec un vif intérêt les plus vagues lueurs sur l'architecture primitive de ce petit souterrain ; lorsqu'on songe qu'il a été le berceau de cette basilique constantinienne, qui, en tombant après douze siècles d'existence, a fait sortir de ses décombres le plus grand temple de l'univers.
Lors de la fondation de cette basilique, le monument, ou, suivant le mot consacré , la Confession" de Saint-Pierre fut divisée en deux parties , en deux chambres, l’une supérieure, l'autre inférieure. La partie supérieure était toutefois au-dessous du pavé
1 On sait que le mot confession , témoignage , mar Lyrium , est employé pour désigner le lieu dans lequel est déposé le corps d’un martyr, d’un homme qui a confessé la foi avec son
p'op re sanf.
de l'église. On y descendait par quelques degrés; elle était fermée par une barrière avec des portes. L'intérieur formait une espèce de chambre arquée, soutenue par quatre colonnes. Au milieu était un autel, non pas massif, mais creux, sous lequel il y avait une petite fenêtre ou plutôt une ouverture dont le couvercle s'ouvrait et se fermait à volonté, et par lequel on pouvait regarder la partie inférieure de la confession". «Ceux qui viennent prier sur le tom- « beau de saint Pierre, dit Grégoire de Tours, intro- « duisent leur tête dans cette fenêtre, et demandent « alors l’objet de leurs vœux *. » En se penchant sur cette ouverture, on découvrait dans un second souterrain, plus profond, un énorme monument d'airain surmonté d'une croix d'or. Nous lisons dans Anastase, que Constantin fit placer autour de la tombe « une
« enveloppe d'airain de Chypre, laquelle est inébran- « Table : cinq pieds à la tête, cinq pieds aux pieds, « cinq pieds au côté droit, cinq pieds au côté gau- «che, cinq pieds do cinq pieds dessus; c'est «ainsi quil enferma le corps du bienheureux « Pierre *. » Dans l’ancienne peinture, dont nous avons parlé tout à l'heure, la grotte vaticane est représentée au moment où le pape saint Sylvestre
® Greg. Turonens., de Glor. Martyr., e. xxvr.
* Hoc enim sepulchrum sub altari collocatum valdè rarum habetur, Sed qui orare desiderat, reseratis cancellis, quibus locus ille ambitur, accedit super sepulchrum, et sic fenestrellà par vulà patefactà ; iminisso introrsüm capite, quæ necessitas promit efflagitat. Gregor. Turonens., De glor. Martyr., ë. XXVUL.
* Ipsum loculum undique ex ære Cyprio conclusit quod est
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 281 dépose dans la tombe les reliques de l'apôtre. On y voit une châsse ou sarcophage ayant la forme d'un carré long, dont les parois extérieures offrent des ciselures très-simples , pareilles à celles qui se trouvent sur beaucoup de sépulcres antiques.
Vers la fin du seizième siècle, pendant que l'on travaillait au pavé de la nouvelle basilique, l'architecte rapporta au pape Clément VIE, qu'on venait de découvrir louverture par laquelle on voyait le monument de saint Pierre. À cette nouvelle, le pontife, accompagné de Bellarmin et de deux autres cardinaux, descendit dans la confession, et à la lueur d’une torche, il contempla la croix d'or placée sur le tombeau, puis il ordonna de fermer cette ouverture en sa, présence avec de la maconnerie. L'antique autel demeura intact à la même place; mais le pape lui fit superposer un autel d’une plus grande dimension, qui est celui que nous voyons aujourd hui".
immobile : ad caput pedes v, ad pedes pedes v, ad latus dextrum pedes v, ad latus sinistrum pedes v, subtüs pedes v, suprà pedes v, sic inclusit corpus Beati Petri. Anasl. , in vit. Sylvestr.
Cum novi templi Vaticani pavimentum altiüs deduci et æquari opus esset anno mpxciv, Jacobus à Porta celebris architectus retulit Clementi VIIL detectum foramen per quod sancti Petri monumentum apparebat. Quo audito, Pontifex ipse, ductis secum Eminentissimis Cardinalibus Bellarmino, Antoniano et Sanctæ-Cæciliæ, atque admotà ab architecto ardenti face, oculis perlustravit crucem auream sepulcro impositam , deindè jussit vetustissimam aram eodem in loco intactam relinqui, foramen se coram cœmentis oppleri, novumque posteà desuper altare atque magnificentiùs erigt amplioris formæ, Bonan. à manuscript. Torriq.
On reconnait, par ces détails, que la confession de Saint-Pierre, dans son état présent, a conservé les traits fondamentaux de son ancienne configuration. Elle se divise toujours en deux étages, l’un inférieur, l'autre supérieur. Dans la partie de celui-ci, qu'on aperçoit de l'intérieur de l’église, est le coffre où sont déposés les palliums que le pape envoie aux archevêques. Sous le pavé gisent les ossements des premiers successeurs de saint Pierre. Lorsqu'on a remué une partie de ces dalles pour construire le monument de Pie VI, ces ossements ont reparu ; les têtes étaient du côté du tombeau de l'apôtre. Des inscriptions, placées sur le mur sous des tableaux qu'elles expliquent, rappellent les trois principales époques des constructions qui ont été faites en ce lieu. Celle de ces inscriptions qui se rapporte à l'époque la plus récente, rappelle le pontificat de Paul V. Ge pape a voulu qu'elle gardât un humble silence sur le riche revêtement en marbre dont il avait orné l'intérieur de la confession, et qu’elle exprimât seulement les sentiments de dévotion qui l'avaient inspiré dans ses travaux. « Ainsi que nous « l'avons éprouvé et que nos ancêtres en ont fait « l'expérience, nous croyons et nous avons la con- « fiance que les prières de nos patrons spéciaux nous « seront toujours en aide pour obtenir la miséricorde de Dieu , à travers tous les travaux de cette vie, afin que nous soyons autant élevés par les mérites des apôtres, que nous sommes abaissés sous le poids de nos propres péchés '. » Une
* Sicut et nos experti sumus, et nostri probayere majores,
autre inscription se rapporte à l'époque de la fondation de la basilique constantinienne. Elle est ainsi conçue : « Saint Sylvestre consacra un autel de « pierre sur le corps du bienheureux Pierre apôwtre'.n Avec la troisième inscription nous remontons jusqu'aux travaux faits en cet endroit dans le premier siècle. « Saint Anaclet, pape et martyr, « construisit la mémoire du bienheureux Pierre appelée « Confession ?. » Les vieux souvenirs que ces inscriptions réveillent et qui sont encore rendus plus vifs par la présence de deux portraits de saint Pierre et saint Paul, extrêmement anciens, à demi effacés, semblent répandre, sur le jeune éclat des marbres modernes, une teinte de piété antique, qui estcomme l'ombre des siècles écoulés.
Au-dessus de la Confession, s'élevait, dans l'ancienne basilique, comme dans celle d'aujourd'hui, le maître-autel, couronné par un baldaquin qui reposait sur quatre colonnes de porphyre. En avant de cet autel, Constantin fit placer des colonnes vitinéennes *. Suivant Manlius, elles étaient au nombre de douze, mais d’autres croient que Constantin n’en avait donné que six, et que les six autres ont été
credimus atque confidimus, inter omnes labores istius vitæ ad obtinendam misericordiam Dei, semper nos specialium patronorum orationibus adjuvandos , ut quantum propriis peccatis deprimimur, tantüm apostolicis meritis erigamur.
! Sanctus Sylvester altare lapideum supra corpus beati Petri apostoli consecravit.
3 S. Anacletns papa et martyr memoriam beati Petri construxit confessionem appellatam.
5 On fait dériver cette dénomination du mot latin vitis,
ajoutées par Grégoire IE. Un passage d'Anastase semble appuyer cette opinion". Dans ce cas, ces douze colonnes, sardiennes du tombeau de saint Pierre, auraient appartenu à deux grands siècles qui se ressemblent à plusieurs ésards, le siècle de Constantin et celui de Charlemagne.
La Confession de saint Pierre fut pour la basilique constantinienne le point générateur de tout l'édifice. Derrière le maître-autel, était une abside haute de cent palmes, longue de quarante-quatre et large de quatre-vingts. Au fond de cet hémicycle était placée la chaire du pontife, et dans le contour, les bancs où siégeaient les cardinaux. Le même autel occupait le milieu de la nef transversale, à partir de laquelle le temple se déployait en cinq nefs, qui couvraient en longueur un espace d'environ quatre cents palmes, et, en largeur, d'environ cent quatrevingts?. La nef principale avait cent soixante-dix palmes de hauteur; l'élévation des quatre autres allait en décroissant. En avant de la Confession, dansla nef du milieu, était l'arc de triomphe, s'étendant comme un pont d’un côté de la nef à l'autre. C'est là qu'on exposait, dans certains temps de l’année, ce vénérable linceul qui se conserve encore aujourd’hui et qui avait servi, dans les premiers siècles, à couvrir les corps de beaucoup de martyrs. On le déployait
vigne, où du mot italien vite, spirale. La première de ces étymologies s'accorde avec les ornements de ces colonnes, la seconde avec leur forme.
* Anast. Bibl., in vit. Greg. III.
* La palme romaine est égale à quatre décimètres quatre centimètres.
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 285 comme un étendard sur lare de triomphe, qui, aux fêtes solennelles, était illuminé ‘.
Cette basilique comptait une centaine de colonnes?. Deux d’entre elles, de marbre africain, passaient pour être, dans leur genre, les plus belles qui fussent au monde. Leur majesté les faisait considérer comme étant les emblèmes de saint Pierre et de saint Paul, colonnes de l'Église romaine *,
Sur les deux côtés de la basilique, divers siècles avaient bâti des églises et des chapelles; quelquesunes étaient très-anciennes, particulièrement celles de saint Ambroise et de saint Thomas. Du côté droit se trouvait aussi un monastère habité par les prêtres qui chantaient chaque jour l'office divin. Sur le côté gauche, outre les chapelles, il y avait la sacristie et la bibliothèque. Les murs, de ce côté, s’'étendaient dans toute leur largeur sur le terrain qu'avait occupé le côté droit du cirque de Néron. On voit aujourd'hui, versle milieu du passage pratiqué dans cette partie des cours latérales, une inscription marquant la place où était situé l'obélisque qui était un des ornements de ce cirque. Tout près de là, l'ancienne église de Sainte-Marie-des-Fièvres s'élevait sur l'emplacement
‘ Alfar., c. m1 et 1v.
2 Quatuor ordines columnarum valdè admirabilium nunero nonaginta sex habens; habet etiam quatuor in altare quæ sunt simul centum. Gregor. Turon., De glor. Martyr.
5 Le due prime vicine alle porte , le quali erano di marmo africano grosse palmi setto, le più belle in questo genere, che siano mai state viste nel mondo.... Non senza misterio poste in quel luogo, reppresentandosi in esse le due colonne di Santa Chiesa, cioè S. Pietro, e S. Paolo. Severani, delle selle chiese, p. 39.
de la sacristie actuelle. Elle communiquait avec celle de Sainte-Pétronille, attenant à l'extrémité gauche de la nef transversale de la basilique. Cette église reposait sur l'épine même du cirque.
Les petites églises ou chapelles latérales furent, dans les basiliques chrétiennes, une addition au plan que les anciens Romains avaient suivi dans la construction de leurs basiliques civiles. Ce développement architectural, qui offre dans l'ensemble de ces chapelles une série de compartiments dont chacun rappelle quelque mystère de la foi ou la mémoire de quelque saint, agrandit, d'une manière très-heureuse, le caractère symbolique de l'édifice sacré. Dans le temple comme dans la vie, nous rencontrons de distance en distance diverses stations de douleur, de consolation, d'espérance, en avançant vers le sanctuaire , image du ciel.
La basilique vaticane avait une façade qui se terminait par un fronton triangulaire, percé de six fenêtres carrées placées sur une même ligne, au-dessous desquelles il ÿ en avait une de forme circulaire. Bonanni attribue à ce fronton une signification mystique : ces fenêtres introduisaient dans la profonde enceinte de l'édifice sept gerbes de lumière, image des sept rayons par lesquels l'Esprit-Saint éclaire les âmes *.
Dans sa partie inférieure, la façade de la basilique
1 Septem luminibus sol exoriens septemplicem Divini Spiritûs radium, quo fidelium mentesillustrarentur, elarè significans ; ex orientali parte mediam basilicæ porticum perlustrans, ingenti Luce totam domum replebat. Bonan., Hist, templi Vatic., p. 20.
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 287
avait cinq portes : celle du milieu était appelée la porte argentée. Elle avait à droite la porte Romaine, par laquelle entraient les habitants de Ja ville; à gauche, celle qui était particulièrement fréquentée par les Transteverins, et qui avait recu le nom de Ravennate, quon donnait anciennement à la région qu'ils habitaient; la porte qui se trouvait à l'extrémité droite de la façade, était appelée Guidonéenne; des clercs, nommés guides, guidones, introduisaient par là les troupes de pèlerins ‘. Celle qui était située à l'extrémité gauche avait un nom solennel et funèbre, la porte du Jugement. C'est par elle qu'entraient et sortaient ces autres pèlerins qui avaient achevé le voyage de ce monde.
L'usage de donner cinq portes à la façade des temples se remarque, si l'on excepte l'église de Saint- Paul, dans les grandes basiliques romaines du quatrième siècle; celles de Latran, de Saint-Pierre, de Sainte-Marie-Majeure, auxquelles on peut joindre Sainte-Marie, au delà du Tibre. Cet usage n’a pas été déterminé, comme on pourrait lecroire, par le nombre des nefs de l’église; car Sainte-Marie-Majeure , avec ses cinq portes, n'a que trois nefs, et Saint-Paul, qui a cinq nefs, na que trois portes. Des motifs d’utilité ont sans doute concouru à suggérer la distribution dont il s'agit. Trois portes pouvaient être trop peu commodes pour l’affluence du peuple aux fêtes
* Porta Guidonea, quoniam Guidones, « qui ducebant oratores venientes per porticale, quod est juxtà notarium majus fréquentes per eam intrabant. Unde usque ad nostra tempora faculæ et cerei ibi vendebantur. » Mallius, Descript. Basil., n° 44.
solennelles: quatre n'auraient pas permis d'avoir une porte principale et centrale; mais il est très-possible aussi que des raisons théoriques se soient combinées avec ces convenances matérielles. Lorsqu'on songe, d'une part, avec quel soin les anciens chrétiens ont attaché des idées mystiques à l'ensemble et aux parties principales des édifices sacrés, et qu'on se rappelle, d'autre part, la place que les nombres occupent dans le symbolisme chrétien, il est difficile de ne pas conjecturer que quelque idée de ce genre n'a point été étrangère à cette disposition architecturale. Il est vrai que le nombre cinq ne se prête pas à des corrélations symboliques aussi bien que plusieurs autres nombres. Un et trois rappellent naturellement l'unité et la trinité divines, et sont très-souvent marqués dans les œuvres de la nature comme dans celles de la grâce : la dualité, sur laquelle portent tant de choses, correspond à l'union de l'infini ct du fini , de la nature divine et de la nature humaine dans lIncarvation. Le quaternaire coïncide, d'un côté, avec les points cardinaux , et d’un autre côté avec le nombre des Évangiles, qui sont comme les colonnes du temple présent, et c'est à ce rapport que fait allusion saint Paulin, lorsqu'en parlant de la fontaine située en avant du vestibule de l'ancienne basilique vaticane, il dit que le toit dont elle était couronnée reposait sur quatre colonnes qui avaient des significations mystérieuses ‘. Les jours de la création ont consacré solennellement le nombre six, et, par l'addition du sabbat ou jour de repos, ils forment le septenaire, qui
‘ Voyez un peu plus loin le passage de saint Paulin.
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paraît aussi dans les sept colonnes du temple de la Sasesse, le chandelier à sept branches, les sept sacrements et plusieurs autres mystères de la religion, ainsi que dans les lois matérielles qui produisent les sept notes de la musique et les sept couleurs primitives. Mais le nombre cinq est moins fréquent ou plus voilé : il n'est empreint, d'une manière saillante, ni dans l’ordre surnaturel , ni dans la nature, si ce n'est dans les cinq plaies rédemptrices de l'Homme-Dieu et dans les sens dont le Créateur a doué l'homme, Les cinq sens constituent les facultés par lesquelles l'âme est directement en rapport avec ce qui est matériel et inférieur, comme ses facultés propres sont, pour parler ici la langue des mystiques, les sens spirituels qui la mettent en rapport avec ce qui est supéricur ou céleste. Dans l'organisation du temple, les fenêtres placées dans la partie supérieure de l'édifice, et particulièrement celles de la façade tournée vers l'Orient, par lesquelles la basilique recevait les rayons du soleil et le reflet des cieux, pouvaient être considérées, suivant la remarque de Bonanni , cité tout à l'heure, comme un emblème spécialement relatif aux commu nications de l'âme avec Dieu : elles s'adaptaient par là même à la distribution septenaire, qui est celle des dons du Saint-Esprit. Le nombre cinq convenait mieux aux portes, qui établissent les communications du temple avec les choses d'en bas, comme les cinq sens, d'après une figure souvent employée, sont les portes de l'âme, ouvertes sur lenonde matériel. Je ne trouve, je l'avoue, aucun texte qui justifie cet
: Portas fuere sensuum, Hym. de prime, brév. de Paris.
aperçu; mais il rentre assez, ce me semble, dans les analogies du symbolisme chrétien, pour qu’on puisse mettre en avant cette conjecture î quelque citation que j'ignore viendra peut-être jeter du jour sur cette partie du caractère emblématique de l’ancienne architecture.
La basilique constantinienne avait, à sa base et à son sommet, des débris singulièrement expressifs. De gros murs, qui ont dû appartenir au cirque de Néron, étaient enterrés parmi les fondations de l'édifice chrétien : on a revu quelques-unes de ces pierres dans des fouilles modernes ;une médaille d’airain, qui portait le nom d'Agrippine, y fut trouvée". D'un autre côté, le socle de la croix grecque, placé sur le point le plus élevé de sa façade, était formé, suivant Torrégius et plusieurs autres, par le fragment d’un tombeau : on pouvait y déchiffrer ces mots: Sépulcre de Flavie Agrippine*. Du reste, comme on sait que
* Anno 1616 dùm Scalæ Sancti Petri amoverentur, apparuerunt imuri antiqui crassi, qui videbantur fuisse è ruinis circi ; ibi repertus fuit æneus nummus Agrippinæ Augustæ. Nardin, cit. par Bonanni, His. templ. Vatic.
? Die 8 februarii, cùm cœpisset tectum discoperiri, reverendissimus vicarius mandavit ut demitterent crucem marmoream octangularem antiquissimam , quæ extabat in fastigio frontis basilicæ, ubi musivum Gregorii IX cernitur, quam die 16 februarii deposuerunt, et ex præcepto sub novi pavimenti reposuerunt. Socculum tenens crucem sculptum erat litteris Græcis gentilium : Sepulchrum Flavic Agrippinæ, partim mutilatiss Manusc. de Grimaldi. — Un écrivain, qui a contesté que cette croix remonte au temps de Constantin, dit qu'il se rangerait volontiers à cet avis, si elle était ornée de pierres précieuses , conformément à l’usage de cette époque. Mais cet argument négatif est-il bien concluant ? Peut-on afir-
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 291
Constantin fit servir à la construction des églises divers matériaux d'anciens édifices, il est de toute vraisemblance qu'une partie des murs de la basilique vaticane se composa des décombres du cirque voisin, où tant de chrétiens avaient été mis à mort. Leur premier persécuteur, en pourvoyant à l'entretien de ces pierres pour ses jeux, avait été, sans le savoir, le forcat de la Providence. D'après le plan tracé d'avance par cet architecte invisible, le monument triomphal, consacré à celui dont Néron avait été le meurtrier, devait être bâti avec les ruines de ses cruautés et de ses plaisirs.
La facade de la basilique était précédée d'un atrium ou place carrée, entourée d’un portique à colonnes. Là se trouvait cette fameuse pomme de pin, à laquelle Dante a comparé la tête d’un géant, et qu'on voit aujourd'hui dans le jardin du pape. Là aussi saint Symmaque avait construit une fontaine vers le commencement du sixième siècle : une autre y avait été placée plus anciennement, puisque saint Paulin en parle. On avait coutume d'entretenir, à l'entrée des basiliques, une ou plusieurs sources d'eau jaillissante. Elles étaient un symbole de la grâcequi purifie l'âme : les fidèles s’y lavaient les mains et la bouche avant d'assister aux saints mystères. Quoique les deux fontaines qui ornentaujourd’hui la grande placede Saint- Pierre, ne soient pas précisément au même endroit
mer que cet usage ne souffrait jamais d'exception, particulièrement lorsqu'il s'agissait d’une croix qui devait être vue de loin, à la hauteur où elle était placée ? Ce monument se trouve aujourd’hui dans l’église souterraine.
que les anciennes, elles les remplacent et les rappellent : les souvenirs de l'antiquité ecclésiastique se réfléchissent jusque dans ces brillants jets d'eau, qui semblent n'être qu'un embellissement moderne.
En avant du portique carré il y avait une place où les papes recevaient les empereurs, et sur la droite de laquelle était construite la loge d'où ils donnaient la bénédiction au peuple. On arrivait à cette place par un escalier qui lui correspondait dans toute sa lonpueur. C'est au-dessous de cet escalier que se trouvait une troisième place, où Sixte-Quint a fait transporter l'obélisque du cirque de Néron.
Nous pouvons appliquer à l'ensemble de ces édifices la remarque que nous avons faite tout à l'heure au sujet de la Confession de saint Pierre. Le plan de la basilique actuelle ressemble, sous beaucoup plus de rapports qu'on ne le pense ordinairement, à celui de la basilique constantinienne.
La plus ancienne description où se dessine, en traits bien marqués, l'image de cette église, nous est fournie par un écrivain du quatrième siècle, saint Paulin, dans une lettre à son ami Pammachius. Celui-ci ayant perdu sa femme, Pauline, fille de sainte Paule, lui avait fait des funérailles chrétiennement pompeuses : il avait donné, dans la basilique vaticane, un repas à tous les pauvres de Rome. Saint Paulin, lui écrivant pour le consoler, rappelle cette grande agape, et c'est à cette occasion qu'il parle de la basilique. En combinant ses paroles dans un certain ordre, on peut reconstruire le plan de ce vaste édifice. Nous voyons d’abord « ces nourrissons de la divine
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 293 «charité, » comme il les appelle, se répandre, à rangs pressés * « sur l'escalier de la place ct dans l'a- « trium éclatant, là où la fontaine, à l'ombre d'un toit : d'airain, fait jaillir ses eaux sous quatre colonnes «qui ont une signification mystérieuse ”; puis, ils sc « rangent sous le vestibule, sous la porte Royale, qui « brille au-dessous d’un fronton azuré ’; de là dans les « flancs de la basilique, qui se développent sous un « double rang de colonnes #, et enfin dans la nef du « milieu, si large et silongue, au fond de laquelle ceux « qui entrent dans l'église voient reluire au loin le « trôneapostolique, dont la splendeur éblouitles yeux «et réjouit les cœurs”. » Il est glorieux pour cette basilique qu'au moment où elle se montre pour la première fois à nos regards dans une description un peu animée, elle nous apparaisse, suivant le langage de saint Paulin, comme une grande ruche de pauvres : l'histoire de son architecture commence avec celle de sa charité.
1 Videre mihi videor... religiosa miserandæ plebis examina , illos pietatis alumnos , tantis influere agminibus in amplissimam gloriosi Petri basilicam..….
2 Quave pretento nitens atrio fusa vestibulo est, ubi cantharum ministra manibus et oribus fluenta ductantem , fastigiatus solido ære totus ornat et inumbrat, non sine mysticà specie quatuor columnis aquas ambiens..….
5 Per illam venerabilem regiam (portam) cæruleâ eminenti fronte renidentem..…..
4 Vel qua sub eâdem mole tectorum geminibus utrinque porticibus latera diffundit.
5 Vel qua sub alto sui culminis, mediis ampla laquearibus, longum patet, et apostolico eminus solio coruscans, ingredientium lumina stringit et corda lætificat. Epist. XIIT ad Pam-
mach., n° xux.
Parmi les monuments qui ont décoré l'intérieur de l'ancienne basilique de saint Picrre, j'en choisis trois qui demandent en effet à être distingués. Non-seulement chacun d'eux est d’un grand intérêt, mais en outre, leur réunion dans un même temple est singulièrement éloquente.
Le premier de ces monuments est la Chaire de saint Pierre. On sait que dès l'origine les évêques eurent des siéges auxquels on donnait ce nom. C'était une marque d'honneur et un signe d'autorité que de parler assis, A leur mort on plaçait, au moins de temps en temps, leurs chaires dans leurs tombeaux : les premiers fidèles portaient un grand respect aux siéges dont les apôtres s'étaient servis pour leur enseigner la foi ou pour remplir d’autres fonctions de leur ministère. Ils durent être conservés avec soin : ce qui semble indiqué par quelques mots de Tertullien, qui représente, à cet égard, les traditions du second siècle, « Parcourez, » dit-il, dans son livre des Prescriptions contre les hérétiques, « parcourez les églises apostoli- « ques, dans lesquelles les chaires mêmes des apôtres « président à leur place, et où leurs épitres authen- « tiques sont lues à haute voix. » Rigault est d'avis, dans une des notes de son édition de Tertullien, que ce mot de chaires doit être entendu ici dans un sens figuré; mais d'abord rien n’oblige à répudier le sens littéral, le savant annotateur n'en donne aucune raison. En second lieu, il n’est pas vraisemblable que Tertullien se soit borné à citer des monuments métaphoriques, tandis qu'il pouvait signaler des chaires réelles, comme le prouve le passage d'Eusèbe, que nous rapporterons tout à l'heure. Cela est d'autant
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 295 moins probable que cet écrivain était porté, par ses habitudes d'esprit et de style, à rattacher autant que possible ses assertions à quelques faits matériels : ses ouvrages en offrent une foule d'exemples. Le sens le plus naturel de ce passage est donc celui-ci : dans le second membre de cette phrase, Tertullien rappelle que les églises, fondées par les apôtres, pouvaient montrer les exemplaires authentiques des lettres qu'ils leur avaient adressées ; il dit, dans le premier membre, que ces églises conservaient encore les chaires sur lesquelles ils s'étaient assis : ces deux faits servent de pendant l'un à l'autre. Eusébe nous apprend que l'on voyait de son temps, à Jérusalem , la chaire de son premier évêque, saint Jacques-le-Mineur, que les chrétiens avaient sauvée à travers tous les désastres qui avaient accablé cette ville. On sait aussi que l'église d'Alexandrie possédait celle de saint Marc, son fondateur, et qu'un jour un de ses évêques, nommé Pierre, ayant pris place aux pieds de cette même chaire dans une cérémonie publique, et tout le peuple lui ayant crié de s'y asseoir, l'évêque avait répondu qu’il n’en était pas digne‘. L'église de Rome dut mettre au moins autant d'empressement et de soin à garder celle du prince des apôtres, d'autant plus qu'outre les motifs de piété communs à tous les chrétiens, le caractère romain était, comme on le sait, éminemment conservateur des monuments, et que les catacombes fournissaient aux premiers fidèles de Rome une grande facilité pour y cacher, en lieu sûr, un dépôt aussi précieux.
‘ Ac. S. Petr. Alexand. mar.
Suivant unctradition d'origine immémoriale, saint Pierre s'est servi de cette chaire, qui se trouve maintenant au fond de l'église, et qui a été revêtue d’une ‘enveloppe de bronze. Avant cette époque, elle avait été ‘successivement placée dans d’autres parties de la basilique. Les textes que Phebei a recueillis ", particulièrement dans les manuscrits de la Bibliothèque vaticane, nous font suivre son histoire dans ces diverses translations. Le pape Alexandre VIF, qui l’a fixée à l'endroit où nous la vénérons actuellement, l'avait prise près de la chapelle qui sert aujourd'hui de baptistère, où Urbain VIIT l'avait fait transporter peu de temps auparavant *. Elle avait été précédemment déposée dans la chapelle des Reliques de l’ancienne ‘sacristie *. On sait aussi qu'elle était restée, durant quelque temps, dans un autre oratoire de cette sacristie, celui de Sainte-Anne, après avoir eu pour résidence la chapelle de Saint-Adrien *, près de l'endroit où nous voyons aujourd'hui la chaire du grand Pénitencier. Adrien 1° l'y avait fixée dans le huitième siècle ©, Pendant toute cette période, divers passages
‘ De Ident. Cath. B. Petr. Rome , 1666.
2 Carol. Fontana, de Basil. Vatic., e. xx1x.
5 Grimald. manus., Catal. sac. reliqg. Basil. Vatican.
4 In hoc sacello ubi sedes seu cathedra S. Petri pulcherrima , super quam sedebat cùm munia pontificalia exercebat, honorificè conservatur, 71h. Alfarani, manusc. Vatic.
5 Porro in ipso S. Adriani factus est nunc egregiè ornatus, ubi collocata est cathedra super quam sedebat B. Petrus dûm solemnia ageret, Maph. Veggius , de Rebus antiq. memorab. Büsilic. S. Petri, Lib. 1v, manusc. Vatic.
6 Grimald., Catol. sac. reliquiar. asservat. in Arch. Vatic. Il s'appuie sur un passage de Maph. Vegpius.
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 297 des anciens auteurs font mention d'elle. Nous en citerons ici plusieurs, pour marquer la suite de la tradition relative à un monument si vénérable. Il en est ‘question dans une bulle de Nicolas HF, en 1279". Pierre Benoît, chanoine de la basilique vaticane, dans le douzième siècle, a laissé un manuscrit qui contient des renseignements sur la liturgie de cette église : voici ce qu’il marque pour la fête de la chaire de saint Pierre : « L'office est celui de la fête même de l'apôetre; seulement, à vêpres, à matines et à laudes, « on chante l'antienne Æcce sacerdos. Station dans sa
« basilique. A la messe, le seigneur pape doit s'as- « scoir sur la chaire, in cathedrä?. » Depuis les premiers siècles, les papes étaient dans l'usage de pren-
‘dre place sur un siége éminent, non pas seulement pendant la messe, mais aussi pendant les vêpres, les matines et les laudes, lorsqu'ils assistaient aux offices, ce qui arrivait plusieurs fois dans l’année, aux principales fêtes. Il est visible, d'après cela, qu'en notant, comme une rubrique particulière de la fête de la chaire de l'apôtre, que le pape devait être assis sur la chaire à la messe, l’auteur que nous venons de
‘citer a désigné la chaire même, que la tradition considérait comme celle de saint Pierre. D'ailleurs, dans tout son livre, lorsqu'il parle seulement du siége ordinaire du pontife, il le désigne toujours sous le nom
1 Denarii qui dantur portantibus ad altare et reportantibus cathedram sancti Petri.
? In cathedrâ S. Petri legitur sicut in die natali ejus. Tantn ad Vesperas, ad Matutinum et Laudes canitur : Ecce Sucerdos. Statio ejus in Basilicâ. Dominus Papa sedere debet in Cathedrà ad Missam.
de siége élevé, et jamais sous celui de chaire. Pierre Manlius, qui appartient à la même époque, dit avoir lu dans Jean Caballinus que, durant le siècle précédent, sous Alexandre IT, la chaire de saint Pierre avait été respectée par un incendie qui avait consumé les objets environnants '. Nous trouvons aussi, dans un écrivain du onzième siècle, Othon de Freissingue, des passages qui font mention d'elle ?. On voit, par des récits d'Anastase le Bibliothécaire, relatifs aux neuvième et huitième siècles *, que le pape élu était d'abord conduit au patriarcat de Latran, où il s'asseyait sur le trône pontifical ; que, le dimanche suivant, il se rendait revêtu du manteau papal et au milieu des chants sacrés, à la basilique vaticane, et que là il prenait place sur l'apostolique et très-sainte chaire de saint Pierre; ce sont les termes employés par Anastase#, Nous voilà arrivés au huitième siècle, c'est-àdire à l’époque où le pape Adrien la fit établir, ainsi que nous l'avons déjà dit, dans l'oratoire consacré au saint dont il portait le nom. Les textes d’Anastase nous font remonter encore plus haut, puisqu'en parlant de l'usage dont il vient d’être question , il l'appelle la coutume ancienne, la coutume blanchie par le temps *. Le catalogue des saintes huiles envoyées par Grégoire-le-Grand à Théodolinde, reine des Lom-
1 Petrus Manlius, de consuetudin. et reb. Basil. Vatc.
? Ou. Frisigens. in Freder.
5 Anast., in vit. Paul. I, Serg. Il.
4 Apostolicà sacratissimâ Petri Cathedräâ, — Lorsque l’élection avait eu lieu dans la Basilique Vaticane, on procédait immédiatement à l'installation du pontife sur cette chaire.
# Cana consuetudo,
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 299
bards, fait mention de l'huile des lampes qui brülaient devant la chaire sur laquelle saint Pierre s'était assis ‘. Il paraît qu'à cette époque les fidèles la rencontraient avant d'entrer dans la basilique : elle se trouvait près de la place qu'occupe aujourd'hui la Porte-Sainte *. Les néophytes, revêtus de la robe blanche du baptème, étaient conduits aux pieds de cette chaire pour la vénérer. En rappelant cet usage, dans son apologie pour le pape Symmaque, Ennodius désigne ce monument d'une manière fort claire. « On les mène, dit-il, près du siége gestaloire de la « confession apostolique, et, pendant qu'ils versent avec « abondance des larmes que la joie fait couler, la « bonté de Dieu double les grâces qu'ils ont reçues « de lui. » Cette expression, siége gestaloire, caractérise exactement, comme on le verra bientôt, la forme spéciale et la destination primitive de cette chaire. Ennodius écrivait au commencement du sixième siècle. Le quatrième nous fournit un témoignage très» positif d'Optat de Milève. S'adressant à des schismatiques, qui se vantaient d'avoir des partisans à Rome, il leur fait cette interpellation : « Qu'on demande à « votre Macrobe où il siége dans cette ville; pourra- « t-il répondre : Je siége sur la chaire de Pierre? » Si cet auteur n'avait rien dit de plus, on pourrait dou-
1 De oleo de sede ubi priüs sedit S. Petrus.
3 Bonan., Hisi. templ. Vatic., c. xxim.
5 Ecce nunc ad gestatoriam sellam apostolicæ confessionis uda mittunt limina condidatos, et uberibus gaudio exactore fletibus collata Dei beneficia cumulantur. ÆEnnod. Apolog., p. 552. Tornaci.
500 CHAPITRE iv.
ter qu'il ait parlé, dans ce passage, de la chaire matérielle : comme il ne faisait pas de l'histoire, mais de la polémique, il aurait très-bien pu se servir de cette expression pour signifier seulement la chaire moralement prise, ou l'autorité de saint Pierre, survivant dans ses successeurs, et méconnue par les schismatiques, contre lesquels il argumentait. Mais ce qu'il ajoute ne permet pas cette supposition. « Je ne « sais pas même, ditil, si Macrobe a seulement vu « celte chaire de ses propres yeux. » Evidemment il a voulu désigner la chaire matérielle, ce qui est d’ailleurs confirmé par tout le reste du même passage, dans lequel il continue d’opposer aux schismatiques les monuments de saint Pierre et de saint Paul *.
Il est donc certain que cette chaire a été exposée publiquement à la vénération des chrétiens, dans le siècle même où le christianisme a eu la liberté du culte public. Il n’est pas étonnant qu'il n'en soit point fait mention dans les documents de l'époque antérieure :
! Denique si Macrobio dicatur ubi illic sedeat, numquid potest dicere in cathedrâ Petri? Quam nescio si vel oculis novit, et ad cujus memoriam non accedit, quasi schismaticus contrà Apostolorum faciens , qui ait : memoriis sanctorum communicantes. Ecce præsentes sunt ibi duorum memoric Apostolorum : dicite si ad has ingredi potest ità ut obtulerit illic ubi sanctorum memoria esse constat. Optat. Milevit. . Contr. Parm. , lib. 11.— Dans le style des premiers chrétiens, le mot memoria était employé pour désigner les monuments funèbres des apôtres ou des martyrs, comme nous l'avons déjà vu dans un passage cité précédemment, relatif à la construction du monument de saint Pierre ( construxit memoriam ). Ce terme a pu être ensuite appliqué aussi aux basiliques érigées sur ces tombeaux.
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 301 il serait, au contraire, étonnant qu'ils en cussent parlé. Il ne nous reste qu'un petit nombre d'écrits r'édigés à Rome pendant les trois premiers siècles : les actes des martyrs ne mêlent guère à leurs récits les particularités monumentales, si ce n'est qu'ils indiquent, et souvent par un seul mot, le lieu du supplice et celui de l’inhumation. Les ouvrages apologétiques et polémiques avaient à faire quelque chose de plus pressé que le soin de tenir note des meubles sacrés, ce qui eût été d’ailleurs une indiscrétion dangereuse, qui eût pu provoquer les perquisitions des païens. Quant aux livres composés à cette époque par les écrivains qui résidaient dans d'autres parties du monde romain, les mêmes observations s'y appliquent, et il est, du reste, extrêmement vraisemblable que leurs auteurs, au moins la plupart, ont ignoré l'existence de ce monument, qui devait être renfermé à Rome dans quelque lieu secret, suivant la coutume des temps de persécution. Ce n'est qu'au quatrième siècle que d'autres chaires, contemporaines de la chaire de saint Picrre, celle de saint Jacques à Jérusalem, celle de saint Marc dans l'église d'Alexandrie, reparaissent sous le soleil et dans l’histoire: les chrétiens s'empressèrent alors de vénérer, dans la lumière de leurs basiliques, les dépôts que leur avaient conservé les cryptes souterraines. Tout nous persuade que la chaire de saint Pierre avait été cachée dans le sanctuaire même de son tombeau. Un manuscrit de la bibliothèque Barberine ', qui l'affirme positivement, a été, on peut le croire, l'écho d'un souvenir
1 Mich. Leonic., not. manus.
traditionnel ou de renseignements consignés dans quelques feuilles des archives romaines, qui se sont ensuite perdues. C'est donc, suivant toute apparence, à l'époque des constructions faites par saint Sylvestre dans la confession de saint Pierre, que cette chaire a été offerte à la dévotion publique et libre du peuple qui affluait dans le temple que Constantin venait d’étiger. Sortant du tombeau, elle a pris possession de la grande basilique , elle en a visité successivement, dans le cours des âges, le vestibule, les chapelles, le chœur, pour se fixer enfin à la place radieuse qu'elle occupe aujourd'hui, éclairée d'en haut par l'auréole de la colombe qui plane sur elle, couronnée par les anges, légèrement soutenue par quatre grands docteurs du rit latin et du rit grec, saint Ambroise, saint Aupustin, saint Athanuse, saint Chrysostome, et suspendue au-dessus d'un autel dédié à la sainte Vierge et à tous les saints papes. Sur leurs trônes célestes, ils gardent sans doute un souvenir de cette chaire, au pied de laquelle ils se sont sanctifiés, si quelques images des monuments terrestres vont se réfléchir, comme l'ombre du temps, jusque dans les splendeurs de l'éternité.
Depuis plusieurs siècles, les papes ont cessé de s'en servir aux fêtes solennelles. Sa vétusté pouvait faire craindre que cette relique précieuse ne souffrît quelque dommage si l'on eût continué de la déplacer et de l'employer pour des fonctions du culte : le soin de sa conservation l’a rendue désormais immobile. C'est aussi pour cela qu'elle a été revêtue, sous Alexandre VIT, d'une enveloppe de bronze. Du reste, tout le monde peut en voir une copie dans une des
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 30
salles de la sacristie vaticane, et l'on en conserve un fac simile dans les combles de l'église, près de l’endroit où sont déposés les plans en relief des divers projets qui ont été proposés dans le temps pour l'architecture de la basilique moderne.
Torrigi, qui a examiné cette chaire en 1637, ct quiena pris la mesure dans tous les sens, nous en à laissé la description suivante : « Le devant (du siége) est large de quatre palmes et haut de trois et demie; ses côtés en ont un peu plus de deux et demie en largeur; sa hauteur, en y comprenant le dos, est de six palmes. Elle est de bois avec des colonnettes et de petites arches : les colonnettes sont hautes d'une palme et deux onces , les petites arches de deux palmes et demie; sur le devant du siége sont ciselés dixhuit sujets en ivoire, exécutés avec une rare perfection, et entremêlés de petits ornements en laiton, d'un travail très-délicat. Il y a autour plusieurs figurines d'ivoire en bas-relief. Le dos de la chaise a quatre doigts d'épaisseur ?. 41 faut ajouter à cette description que le dos carré est terminé à son sommet par un compartiment triangulaire. Torrigi a omis aussi de noter une autre circonstance plus importanté que nous rappellerons tout à l'heure, et il s'est trompé en un point : les ornements qu'il a cru être en laiton sont en or très-pur. Cette particularité, qui a été vérifiée par une commission qu'Alexandre VIT a nommée à cet effet, n'est point, comme
* L’once, ou la douzième partie de la palme romaine, équivaut à { centimètre 8 millimètres.
3 La sacr. trofei Roman. , c. xx1, p. 122,
nous le verrons, indifférente pour l'explication de ce monument.
Les petites sculptures d'ivoire, qui représentent les travaux d'Hercule, prouvent qu'il est d'origine païenne. Abstraction faite de la tradition que nous avons constatée, il n'est pas possible de supposer, avec quelque apparence de raison, que cette chaire romaine ait été fabriquée dans l'intervalle de temps qui s'est écoulé depuis la chute du paganisme au cinquième siècle, jusqu’à la révolution opérée dans la sculpture vers la fin du moyen âge. On ne se fût pas permis de représenter une légende essentiellement mythologique sur un meuble aussi sacré, destiné à figurer près de l'autel pendant les saints mystères. Les monuments religieux de cette période, qui existent à Rome en grand nombre, font voir clairement, par leur sévérité chrétienne, que cette fantaisie profane y a été aussi étrangère au caractère de l’art qu'elle eût été opposée aux préoccu pations dominan : tes : les sibylles n'ont pu être admises à figurer sur ces monuments que parce qu'elles étaient considérées, suivant l'opinion de plusieurs anciens Pères de l'Église, comme ayant prophétisé le Christ. Nous verrons d’ailleurs que le style des sculptures dont il s’aoit dénote une origine bien antérieure à cette période. En remontant plus haut, nous rencontrons époque qui est comprise entre le triomphe du christianisme, sous Constantin , et la chute complète du paganisme, Elle est encore moins favorable à l'hypothèse de l'origine chrétienne de ce monument. Loin d'être disposés à jouer avec de pareils emblèmes, les chrétiens, qui avaient été forcés jusqu'alors
de tenir secrets les signes extérieurs de leur foi, s'empressèrent de les multiplier sous diverses formes, sur les monuments publics et privés. Restent donc les trois siècles de persécution. Dans cette période nous trouvons, il est vrai, parmi les peintures des catacombes, une figure allésorique tirée de la mythologie : le Christ, le céleste enchanteur, comme l'appelle Clément d'Alexandrie, y est représenté sous les traits d'Orphée. Toutefois les motifs qui ont fait tolérer cette exception aux règles suivies, ne s’appliquent pas aux sculptures de cette chaire. L'image symbolique d'Orphée était d'une dimension assez grande pour frapper les regards des fidèles qui se réunissaient dans les souterrains sacrés; on leur en expliquait le sens, et ce tableau devenait ainsi, comme toutes les autres peintures qui décoraient ces galeries, une prédication qui parlait aux yeux. Mais de petites figures mythologiques, sculptées dans les parois d’un meuble et qu'on pouvait à peine distinguer à deux pas, ne pouvaient remplir le même but. Ces incrustations n’eussent été qu un caprice sans utilité comme sans convenance, et les premiers chrétiens ne faisaient fléchir leur aversion pour lesallégories de la poésie païenne, que lorsque de graves raisons les y déterminaient. Dans ces mêmes catacombes qui ont fourni le tableau dont il vient d’être question, on n'a retrouvé ancun emprunt mythologique parmi les petits symboles tracés par les fidèles sur les pierres sépulcrales ; ils sont tous exclusivement chrétiens. Nous sommes donc conduits à penser que ce monument a dû ap-
partenir primitivement à un païen, et qu'on ne doit
pas lui assigner une origine postérieure aux premiers siècles de l'ère chrétienne.
Le caractère de ses ornements, envisagés sous un point de vue purement artistique, sert à déterminer, d’une manière plus circonscrite, la période de temps à laquelle ils remontent. Ils sont fort remarquables par la beauté, la délicatesse et le fini du travail qui décèlent une époque où la sculpture était très-florissante. Or, les historiens de l’art ont constaté, d'après l'étude comparée des monuments, que la sculpture a subi une dégénération très-prononcée à partir du commencement du troisième siècle, et comme cette décadence se fait déjà remarquer dans le second , ils attribuent en général au siècle d'Auguste les œuvres qui se distinguent par un grand mérite d'exécution.
Une autre particularité permet de resserrer encore en des limites plus étroites l'époque de ce monument. On sait que la mode des siéges gestatoires ou chaises à porteur a commencé parmi les principaux personnages de Rome, après l’avénement de Claude à l'empire. C'est ce qui a fait dire à Juste Lipse, après avoir examiné à ce sujet les passages des auteurs latins de cette époque : « Au temps « d'Auguste, je ne trouve pas la chaise, mais tou- «jours la litière; au contraire, depuis Claude, «très-rarement la litière et presque toujours la « chaise". » Il serait bien difficile de ne pas re-
! Non reperio tempore Augusti sellam , semper lecticam ; ast post Claudium plerumque sellam , rarû memoriâ lecticæ. Just. Lips., oper. omn. Lugdun., moexnx , tom, 1 ; Elect., lib. I, cap. xiv, p. 312.
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connaître une de ces chaises à porteur, sella gestatoria, dans le meuble dont nous nous occupons en ce moment, puisqu'on y voit de chaque côté des anneaux doubles en fer, par lesquels on devait faire passer des brancards ‘. Les grands seigneurs romains de cette époque, très-amis du luxe et de leurs aises, ne manquaient pas de garnir leurs chaises à porteur de riches et moelleux coussins ; elles devaient avoir une dimension qui put se prèter à cet arrangement. La structure du meuble en question, qui est celle d'un grand et large fauteuil, s'accorde ainsi très-bien avec la destination clairement indiquée par les anneaux de fer latéraux. Il résulte de ces observations que, selon toute probabilité, son origine n'est pas antérieure au règne de Claude, et qu'elle est postérieure aux commencements de la prédication évangélique qui ont eu lieu sous le règne de Tibère.
En suivant ces divers indices, on parvient à découvrir quelle a dû être la position sociale de son premier possesseur. Les particularités qui caractérisent en elle une chaise à porteur, et par là même un genre de meuble dont les grands seuls se servaient, son ampleur, sa structure soignée, ses élégants ornements d'ivoire entrelacés de filets d'or, la perfection des sculptures, tout annonce qu'elle n'était pas un meuble ordinaire, mais un siége de distinction, une espèce de chaise curule, apparte-
! Ad usum gestatoriæ sellæ procul dubio affabrè facta cerpitur, habens in utroque latere manubria ferrea, hastis portatilibus immittendis apposita. Pheb., de Ident. Cath., p. 46. ,
nant à quelque personnage opulent de la classe aristocratique ou sénatoriale.
Nous venons de recueillir quatre indications distinctes : 1° cette chaire a été originairement une chaise à porteur ; 2° le personnage dont elle était la propriété était païen ; 3° il faisait partie de la haute société dans la Rome impériale; 4° le siècle d'Auguste, si l’on en retranche le premier tiers qui précède le règne de Claude, se présente comme étant l'époque à laquelle il est le plus raisonnable de faire remonter ce monument.
Confrontons maintenant ces indices avec des observations qui dérivent d’une autre source. Saint Pierre, arrivé à Rome dans le siècle d'Auguste et sous le règne de Claude, y a reçu l'hospitalité chez le sénateur Pudens, converti par lui au christianisme. C'est là que se sont tenues les premières assemblées des fidèles, c'est là que sa chaire pastorale lui a été fournie. Comme la chaire était une marque d'autorité, il est très-naturel que Pudens ait tenu à lui procurer à cet effet un meuble distingué. Le gestaloire, dont se servait l'empereur et les srands, était éminemment un siége d'honneur, et il n’est guère douteux que le sénateur Pudens n'ait possédé un meuble de ce genre, puisqu'il faisait partie de la classe qui avait adopté cette mode à l'exemple du souverain.
Nous avons donc deux séries d'indications : les unes se déduisent des particularités matérielles du monument; les autres résultent des données historiques sur l'époque et la maison où saint Pierre a pris possession d'une chaire dans Rome. Ces deux
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. * 309 séries, quoique d'origine diverse et réciproquement indépendantes, s’ajustent l’une à l'autre sur tous les points pour concorder, d'une manière frappante, avec la tradition qui a répété de siècle en siècle que cette chaire antique est celle de saint Pierre,
On demandera sans doute si la légende mythologique, représentée par les sculptures d'ivoire, ne peut pas former une objection légitime contre l'authenticité de ce monument. Assurément il ne serait pas raisonnable de supposer qu'en faisant fabriquer une chaire apostolique, on ait exigé que ses ornements figurassent des sujets profanes; mais tel n'est point le cas présent, puisqu'il s'agit d'un siépe que Pudens aurait pris parmi les meubles qu'il possédait avant sa conversion au christianisme. Il est aisé de concevoir qu'on y ait laissé subsister ces petits emblèmes en faveur du sens allégorique auxquels ils se prétaient aussi naturellement que cette figure d'Orphée que nous avons rappelée tout à l'heure, et qui avait été tracée sur les murs des catacombes par les premiers chrétiens. Orphée, domptant les animaux par les accords de sa Îyre, était une belle allégorie du Christ subjuguant les âmes rebelles par sa doctrine céleste; de même saint Pierre était le véritable Hercule qui était venu à Rome pour y terrasser l'hydre infernale de l'idolâtrie. C'eût été, je l'avoue, un symbolisme presque imperceptible à raison de l'exiguité des figures , et il n'aurait pas eu, comme je l'ai déjà dit, le genre d'utilité qu'avaient les peintures des catacombes. Mais si ce rapprochement allésorique n'explique pas pourquoi l'on aurait choisi tout exprès de pareils emblèmes pour
les incruster dans le meuble destiné à être la chaire de l'apôtre, il explique suffisamment pourquoi on a pu les laisser dans un meuble préexistant, pourquoi on n'a pas tenu à briser sur cette chaire curule du conquérant chrétien de Rome les figures en quelque sorte prophétiques dont elle se trouvait ornée, Cette explication se présente très-naturellement, supposé que ces premiers chrétiens aient attaché quelque importance à ces ornements : mais, du reste, il est très-possible et même probable qaw'ils n'y ont guère pris garde. Il ne faut pas juger de ce qui a dû arriver alors d'après ce qui ce passe aujourd'hui, lorsqu'on fournit une chaire à un évéque : la chose ne s'est pas faite avec tant d’apprêt. Saint Pierre étant établi chez Pudens, des néophytes s'y sont réunis dans une salle pour l'entendre précher et pour recevoir de lui le sceau du baptème. On a choisi sans délai, parmi les meubles de cette maison, qui la veille était encore païenne, un siége d'honneur dont il pût se servir en présidant cette assemblée religieuse, et il a continué d’en user, sans que ni lui ni ses disciples se soient mis à éplucher les petites figures découpées entre les pieds de cette chaise, tandis qu'il s'agissait de commencer la lutte contre le grand colosse de Rome. Après la mort de l'apôtre, la vénération due à sa mémoire n'aurait pas permis, si la pensée en était venue, de mutiler la chaire sur laquelle il s'était assis, et de proscrire ce quil avait toléré.
Quelque supposition que l'on fasse, ces emblèmes ne sauraient donc former une objection solide; Car, en matière de critique, et spécialement de critique
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monumentale, il est de principe que lorsqu'une difficulté se résout par une explication plausible, elle ne peut ni infirmer les indices qui éclairent les origines d’une chose, ni à plus forte raison prévaloir contre une tradition constante. Combien n'y at-il pas de monuments dont on ne conteste point l'authenticité, quoiqu'ils présentent des singularités moins facilement explicables que celles dont nous venons de parler ?
Loin de porter atteinte à la tradition, cette particularité sert au contraire à lappuyer. Si après quelques siècles on avait commencé à présenter aux respects publics une fausse chaire de saint Pierre, on n'aurait pas manqué de choisir un meuble exempt de ces images païennes qui pouvaient la rendre suspecte. La présence de pareilles sculptures sur un pareil monument semble donc prouver qu'il n'a pu être vénéré de siècle en siècle , que parce que chaque siècle a trouvé une tradition préexistante qui en garantissait l'authenticité. Ces ornements profanes, incrustés dans la première chaire de la chrétienté, ont sans doute embarrassé plus d'un savant du moyen âge qui ne pouvait pas connaître, Comme nous, d'après des monuments retrouvés ou étudiés plus tard, l'indulgence des premiers fidèles envers certains emblèmes mythologiques. Mais ce qui a pu être une tentation de doute pour la simplicité de nos aïeux, n'est plus, pour les lumières archéolopiques des temps modernes, que la confirmation d'une vénérable croyance. |
Sous un point de vue simplement archéologique, ce serait déjà chose fort intéressante qu'une chaire,
non de marbre ou d’airain , mais de bois, appartenant au premier siècle, qui a subsisté jusqu'à nos jours pour se perpétuer bien au-delà, dans un assez bon état de conservation et presque dans son intégrité native. La vénération des reliques a contribué, par l'efficacité propre aux soins qu’elle prescrit, à conférer au siége du premier des apôtres ce privilége de durée. Mais il faut convenir qu'elle a été singulièrement favorisée à cet égard , puisque les autres chaires apostoliques n'ont point participé à cette prérogative. Elles ont péri par la main ou par la négligence des hommes ; celle de saint Pierre seule a été sauvée par quelque chose qui se nomme, Je crois, la Providence. Des événements féconds en destructions de tout genre, l'ont souvent menacée, comme un incendie qui éclatait autour d'elle : ce ne sont pas les dévastations qui ont manqué à Rome. D'Alaric à Totila, dans l'espace d'environ cent quarante ans, cette ville a été saccagée quatre fois. Un indigne héritier du trône de Constantin finit par se mettre à la tête des rois barbares pour la dépouiller. La dernière fois que cette souveraineté dégénérée y fit une apparition, au septième siècle , l'aigle impérial, devenu un oiseau pillard, dit adieu à Rome en emportant dans ses serres avilies une foule d'objets précieux, et jusqu'aux tuiles dorées du Panthéon. Au onzième siècle, l'empereur Henri IV venait de ravager une partie de la ville connuesous le nom de cité Léonine, qui renfermait la basilique de Saint-Pierre, lorsque l’armée de Robert Guiscard, qui arrivait pour le chasser, dévasta plus complétement encore l'autre partie. Le sac de Rome
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par les bandes luthériennes du connétable de Bourbon détruisit, dans les églises et dans les sacristies, une foule d’antiquités qui avaient échappé à toutes les déprédations précédentes. A ces époques désastreuses, Rome a vu piller ses trésors sacrés, jeter aux vents des reliques saintes, abattre des colonnes de granit; la fragile planche, sur laquelle saint Pierre $est assis, a traversé tant de siècles et tant de destructions comme un emblème perpétuel de l’indéfectibilité de la foi‘. On pourrait lui appliquer ces mots : tu marcheras sur l'aspic et le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon, auxquels faisaient allusion les animaux symboliques sculptés sur les sradins de l'antique chaire en marbre, dont se servaient les papes dans la basilique de Latran. La vieille basilique vaticane possédait aussi depuis son origine un autre monument plein d'intérèt. Il se composait de ces colonnes que Constantin avait fait poser devant la Confession de Saint-Pierre. Quelques auteurs ont cru qu’elles venaient d'un monument païen de la Grèce, d'autres du fameux temple de Diane à Éphèse. Mais, suivant l'opinion la plus accréditée , leur véritable origine est celle qui leur est assignée par une ancienne tradition qu'Alpharani a recueillie en ces termes : « Le très-pieux em- « pereur Constantin, ayant fait venir du temple de « Salomon douze très-belles colonnes vitinéennes en « marbre de Paros, les plaça devant l'autel majeur,
! Non de marmoreo , ast æterno 6 fragmine texla , Durat in æternum firma cathedra diem.
Annr MARrANUS, lib, IT, epigr 5.
« et autour pour qu'elles formassent le sanctuaire. » Des translations de ce genre n'étaient pas chose nouvelle. Les empereurs se plaisaient à décorer la ville impériale avec des monuments de divers pays. Les obélisques de l'Égypte sont encore très-nombreux à Rome. Sylla employa, dans la réédification du temple de Jupiter Capitolin, des colonnes enlevées au temple de Jupiter olympien à Athènes. Il était au moins aussi naturel que Constantin fit prendre parmi les débris du. temple qui avait préfiguré l'Église chrétienne quelques colonnes pour les ériger dans la plus grande basilique de la chrétienté, et pour marquer ainsi que l'Évangile avait recueilli la succession de l’ancienne loi. La qualité du marbre dont elles sont composées, leur forme, leur élégance, ne sauraient donner lieu à une objection contre l'origine qui leur estattribuée,aux yeux même de ceux qui croiraient y reconnaître avec certitude le style grec. On sait que ce genre d'architecture s'est produit parmi les constructions faites par Hérode-Antipas, dans le temple de Jérusalem, quelques années avant la prédication du Sauveur. Flavien Josèphe, parlant des colonnes qui soutenaient les portiques, dit expressément qu'elles avaient des chapiteaux scupltés d'ordre corinthien * et qu'elles étaient d'une merveil-
! Ante altare majus Constantinus imperator piissimus duodecim coltmnas Vitineas è Pario marmore elegantissimas à Salomonis templo vectas, quæ altari circumirent, ac sanc- {uarium constituerent, posuit. De altar. veter. Basilic., Cap. ur.
? Keovozpévey adtols aura Toy KopivO1oy rpm Ov EREÉSLpYATUEVO hu
gas, etc. Antiq. jud., lb. XV, c. ur.
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leuse beauté. Il ajoute qu'au-dessus de celles qu'Hérode avait fait placer à l'entrée du temple étaient représentés des ceps de vigne, genre d'ornement qui cadre précisément avec celui des colonnes dont nous nous occupons. Si la tradition qui leur est relative n'avait pas eu originairement un fondement réel, il serait assez difficile de concevoir comment elle aurait pu s'établir : cette transformation imaginaire de colonnes d'un temple grec et païen en colonnes hébraïques consacrées au culte du vrai Dieu, n'offrirait pas ces points de transition par lesquels l'imapination du peuple passe sraduellement de la réalité qu'elle altère à la fiction qui lui plaît. Cette tradition renferme une particularité qui la confirme. Depuis un temps inmémorial, une de ces colonnes est signalée comme étant celle près de laquelle se tenait habituellement le Sauveur lorsqu'il priait dans le temple de Jérusalem, ou lorsqu'il y annonçait le royaume de Dieu; l'inscription qu'elle porte exprime cette ancienne opinion". D'où a pu venir cette idée, et pourquoi s'est-elle attachée exclusivement à l'une de ces colonnes plutôt qu'à une autre, si elle ne remonte pas à quelque souvenir conservé traditionnellement par les chrétiens de Jérusalem
: Hæc est illa columna in quâ Dominus noster Jesus-Christus appodiatus , dum populo prædicabat et Deo Patri preces effundebat, adhærendo stabat, quæ una cum aliis undecim his cireumstantibus de Salomonis templo in triumphum hujus basilicæ hic locata fuit, dæmones expellit, ab immundis spiritibus vexatos liberos reddit, et multa miracula quotidiè facit: per RR. Patrem et DD. Cardinalem de Ursinis ornata anno Domini mecccxxx vin.
des trois premiers siècles, qui est venu, à l'époque de la transplantation de ce monument, se greffer sur la souche des traditions romaines ? Si cette tradition n’est pas certaine, n'est-ce rien du moins, pour la piété, de pouvoir penser, en sappuyant sur une autorité respectable, que ce marbre a été consacré par le contact du Verbe incarné? Un simple peut-être aurait lui-même son prix. Dans les choses de Dieu et du cœur, il y a quelquefois des probabilités adorables. Les prédicateurs de la parole évangélique doivent s'approcher avec une dévotion particulière du monument qui, suivant une pieuse croyance, a répercuté les sons de la voix du Fils de l'homme lorsqu'il préchait dans le temple. Cette colonne conservée sous un grillage de fer se trouve aujourd'hui près de la chapelle de la madone de la Pitié. La plupart des autres sont restées dans les environs du maître-autel, mais elles ne sont plus situées comme autrefois et elles ne reposent plus sur le pavé de la basilique. On les a placées à une certaine hauteur parmi les monuments qui garnissent les quatre angles formés par le croisement de la grande nef et de la nef transversale : ces débris du premier temple où l’apôtre ait annoncéla résurrection du Christ, sont fixés à perpétuité près de son tombeau.
Le troisième monument de l'ancienne basilique vaticane que je veux signaler en ce moment à l'attention du lecteur, est cette statue de saint Pierre en bronze, dont tous les fidèles, en visitant l'église, vont baiser le pied, visiblement usé par les embrassements de tant de siècles. 11 existe une autre statue du même apôtre, en marbre, qui est conservée dans l'église
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souterraine"; elle porte cette inscription: T' rès-antique statue de saint Pierre, prince des apôtres , laquelle était placée entre les colonnes du portique de l'ancienne basilique au-dessus des portes d'airain *. Elle est d’une plus haute antiquité que celle de bronze. Celle-ci était pourtant déjà fort vieille. Quelques auteurs ont pensé qu'elle avait été donnée par Constantin ou par quelqu'un de ses successeurs. Mais presque tous les antiquaires romains croient qu’elle a été érigée au cinquième siècle, par ordre de saint Léon, en actions de grâces de la délivrance de Rome menacée par Attila, et quon a fait fondre la statue de Jupiter Capitolin pour latransformer enstatuedesaint Pierre. Ce dernier point est admis par les deux ou trois écrivains qui lui assignent une origine beaucoup moins ancienne. Le monument qui a été fixé à l'endroit où nous le voyons aujourd'hui, et qui avait occupé
* Duæ sunt in Vaticano templo sedentis Petri Apostoli imagines , altera ænea, quæ ad revelationem omnium mortalium haud procul arâ maximä posita est ; altera vetustior marmorea in templi cryptis.. Veter. Pat., Nova collect. ab Ang. Maï, Biblioth. Vatic. præfect., t. V.
? Sancti Petri Apostolorum Principis statua marmorea antiquissima, quæ erat inter columnas veteris Basilicæ suprà valvas æneas.
5 Ces auteurs ( Ugellius, de Episc. Portuens., t. T; Fratres Sammarthani, in Galliâ Christ., t. IL) ont cru que cette transformation avait été faite par un cardinal qui vivait sous le pape Calixte ILE, Ils ont été induits en erreur par les armoiries de ce cardinal, qui se trouvaient sur le piédestal de cette statue. Mais cela prouvait seulement qu'il lui avait donné un nouveau piédestal ; car un écrivain antérieur, Maphæus Veggius, dont nous citons plus bas le texte, en parle comme d’une statue déjà ancienne à l’époque où il écrivait.
précédemment d’autres places, était un des principaux monuments de l’ancienne basilique, où il était déjà entouré de la vénération universelle. Maphæus Vespius, qui à vécu sous le pontificat de Martin V, fournit à cet égard un passage remarquable. « Ce lieu, dit-il, en parlant de l’ancien oratoire «de Saint-Martin, était l'objet d'une très-grande « dévotion, surtout parce qu'il renfermait l'image « de saint Pierre en airain, qui a été transportée pos-
« térieurement dansun autre oratoire, celui des saints « Processus et Martinien. A l'exception du maître- «autel, il n'y avait pas, dans toute la basilique,
« un endroit qui attirât un plus grand concours de « peuple". » Un autre écrivain l'appelle « la très- «antique statue de saint Pierre en airain, qui a été « autrefois celle de Jupiter Capitolin ?. » Un vieux
manuscrit qui renferme une instruction pour les pèlerins, rend aussi témoignage de son antiquité, en désignant divers oratoires où elle avait été située anciennement‘. L'empereur Iconoclaste, Léon l'fsaurien écrit au pape Grégoire EH, dans le huitième siècle : « J'enverrai à Rome et je briserai l’image
Neque in tot Basilicâ, post altare majus, ullus locus erat, ad quem major fieret concursus populorum. De reb. untig. memorab. Basil. S. Petri, lib. 1v.
? Æueum pervetus simulacrum D. Petri colitur, cm Capitolini olim Jovis fuisset. Mere. Italic., cit. par Torrigi; Dell antiche statue di bronzo, etc.; in Append. Dei sacr. troph. Rom. , p. 1952.
5 Statua ænea S. Petri, quæ extat sub organo, fuit olim in monasterio $. Martini ad F'erratam retrô Basilicam, in quo fuit educatus S. Leo IV, et indè translata fuit in sacellum SS. Processi et Martianini. Jnst, pro peregrin. Torrig., ibid.
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« de saint Pierre. » Le pape lui répondit : « Si vous
« faites partir des émissaires pour abattre l'image de « saint Pierre, écoutez bien : nous vous protestons “ que nous somines innocents du sang qu'ils verse- « ront; il retombera de tout son poids sur votre « tête’. » Le pape et l'empereur parlent d'un monument qui devait être universellement connu, puisqu'ils le désignent sous lenom d'?mage de saint Pierre par excellence, sans spécification, sans addition, de même qu'aujourd'hui, en disant simplement l'Église de Saint-Pierre, nous sommes sûrs d'être compris, sans avoir besoin d'indiquer quel est l'endroit de la ville où elle est située. Ge monument ne pouvait donc être que cette même statuequi, d'après les passages cités tout à l'heure, était non- -seulement très-ancienne, mais encore va spécial de la dévotion des peuples, et dont les pèlerins av aient porté le renom danstous les pays de la chrétienté. D'un autre côté, la célébrité dont nous voyons, par les paroles de l'empereur et du pape, qu'elle jouissait dans les commencements du huitième siècle, les menaces de l'empereur qui s'attaquait particulièrement à elle, parce qu'en la brisant il eût frappé le culte des images des saints dans son objet le plus révéré; l'attachement du peuple romain, disposé à répandre son sang pour la défendre, tout cela indique évidemment qu'elle était déjà en possession d'une vénération traditionnelle que le temps avait enracinée.
1 Quod si quospiam miseris ad evertendam imaginem sancti Petri, vide, protestamur übi, innocentes sumus à sanguine quem fusuri sunt : verüm in cervices tuas et in caput tuum ista recident, Epist. Greg. II.
Dans l'âge précédent, Ennodius rappelant la refonte des statues en bronze de l'ancienne Rome qui avaient servi au culte des idolâtres, parle de la transformation de celle de l'ancien maître du tonnerre, comme d'un fait contemporain ‘. Il écrivait environ quarante ans après le règne de saint Léon, qui est l'époque à Jaquelle remonte, suivant l'opinion commune, la statue de saint Pierre, formée avec la matière du monument de Jupiter. Des raisons spéciales provoquaient à cette époque l'érection d’un monument en l'honneur du prince des apôtres, fondateur de l'Église romaine. Saint Léon attribuait particulièrement à son intercession l'appui que Rome avait reçu du ciel contre la fureur des rois barbares. Nous voyons par un sermon de ce pape, qu’une fête avait été établie à cette occasion , et qu'elle se célébrait à un jour très-rapproché de la fête même de saint Pierre. Les chroniques nous apprennent qu'on croyait généralement qu'Attila avait vu, pendant que saint Léon lui parlait, une apparition de l’apôtre sous la forme d'un vieillard dont la physionomie auguste et le geste menaçant l'avaient intimidé. La statue érigée à saint Pierre n'était donc pas un monument ordinaire, mais un mémorial de la délivrance et de la reconnaissance de Rome. Ceci nous explique pourquoi elle
* Ecce jam Christo propitio ad novas fornaces simulacra redierunt. Ecce jam de obsoletä superstitione usus vester accipit quod lætetur,düm de Veteri Tonante nova meritô vascula præparantur, Ennod.Ticinens. episc. oper., p. 543, in Apolog. Ennodius parle ici, non des monuments païens en général, mais spécialement de ceux qui étaient à Rome, puisque, dans ce passage , il s'adresse uniquement aux habitants de cette ville.
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n'a pas tardé à effacer en quelque sorte l'autre statue, quoique celle-ci eût l'avantage d’être plus ancienne: ce genre de mérite, qui ajoute, comme cela est naturel , à la vénération populaire, a pâli devant l'origine éclatante du plus jeune de ces monuments.
Il est aisé de reconnaître, d'après ce qui précède, la source d’une erreur quisembleraitavoir été adoptée par quelques auteurs, s'il fallait prendre à la lettre une locution très-susceptible d’un autre sens ". Quoi qu'il en soit, les souvenirs du Jupiter Capitolin, se trouvant liés dans la tradition avec les souvenirs origimaires du monument chrétien, ces écrivains ont pu croire que celui-ci était identiquement la statue paienne,non-seulement quant à sa matière, mais aussi quant à sa forme. Ils n'avaient pas remarquéle passage d'Ennodius, cité plus haut, et ils ne possédaient pas, d’ailleurs, en fait de critique monumentale, les données qui ont été recueillies postérieurement. Le caractère, la pose, l'attitude de la statue de saint Pierre, sont positivement en contradiction avec ce qu'on sait de celle de Jupiter Capitolin. D'un autre côté, la tête de l’apôtre ressemble à la description que Nicéphore en a donnée, d'après des portraits traditionnels qui existaient de son temps. Torrigi, qui fait cette re-
! Contarini, dans ses Antiquités romaines, se sert de cette expression : Che prima era la statoa di Giove Capitolino. Lucius Faunus , de Antiquitatibus Urbis, dit aussi : Quam nonnulli volunt Jovis Capitolini fuisse. Mais cette expression peut très-bien signifier que le bronze de l’ancienne statue avait été converti en statue de saint Pierre; car Torrigi emploie les mêmes termes, quoiqu'il établisse positivement la refonte, Trof. Rom., p. 155.
marque, aurait pu y joindre un rapprochement encore plus décisif: c'est que la tête de saint Pierre, dans sa statue d’airain dela basilique vaticane, reproduit le même type qu'on observe dans son portrait faisant partie de la mosaique de Sainte-Marie-Majeure, qui a été exécutée par ordre deSixte ILE, prédécesseur immédiat de saint Léon. Du reste, si une statue du paganisme était devenue tout simplement une statue chrétienne, cela serait peu convenable sans doutesous le point de vue de l'art, mais non sous le point de vue moral. Quel mal y aurait-il eu, théologiquement parlant, à christianiser des sculptures paiennes, en leur donnant des attributs évangéliques, comme on a christianisé des monuments d'architecture païenne, en y arborant les signes de la vraie religion? En quoi la statue du maître de l'Olympe élevée à l'honneur d'être celle du prince des apôtres, serait-elle plus blâmable que le panthéon de tous les dieux, devenu, par une idée sublime, l'église de tous les saints? Mais le fait est qu'il ne reste de Japiter que son antique bronze, qui a passé par la flamme pour être jeté dans un moule chrétien : image assez juste des opérations de la grâce, qui s'empare des matériaux que lui fournit le vieil homme, y détruit, par le feu de l'amour divin, l'empreinte du péché, et les fait renaître sous une forme presque divine.
Ce monument est une œuvre tout à fait à part, singulièrement significative par les idées et les souvenirs dont ce bronze est, pour ainsi dire, tout pénétré. La statue de Jupiter, qui tonnait au Capitole, était éminemment l'emblème de la puissance de Rome guerrière, qui n'avait soumis le monde qu’en le fou-
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 323 droyant : la statue du pêcheur, qui a été élevé à la suprématie religieuse après une parole de foi et d'amour, représente bien le pouvoir de cette Rome spirituelle, dont l'empire repose sur les croyances et l'adhésion du cœur. A la toge triomphale de l’ancienne statue a été substituée la robe apostolique: les clefs ont remplacé le javelot, et au lieu de la main qui lancait la foudre, il y a une main qui s'étend pour bénir. D'un autre côté, la civilisation des peuples qui ontdétruit la puissance de Rome guerrière, se rattache aussi, d’une manière très-directe, aux circonstances qui ont fait ériger ce monument : la majesté du pape saint Léon, triomphant d’Attila, a été le présage et le commencement de l'ascendant que la papauté devait exercer sur ces populations farouches pour les faire tomber aux pieds de la croix. Ainsi donc l'idée du monde romain, dans lequel la société antique s'était résumée, l'idée du monde barbare, qui est devenu la société moderne, l'idée enfin de la régénération chrétienne de l’un et de l'autre sont incorporées dans cette statue. Elle tient à l’un de ces souvenirs par sa matière, à l'autre par son origine, au troisième par sa forme. On serappelle aussi, en la regardant, qu'elle a été respectée par Totila, vénérée par Bélisaire, que le front de Charlemagne s'est incliné sous cette main qui vous bénit, que ce pied a été baisé par des pèlerins, rois ou pauvres, venus de toutes les régions, dans tous les costumes de la terre. Fa piété elle-même se laisserait aisément distraire devant ce monument par mille et mille pensées, si elle ne sentait qu'un petit mouvement du cœur, en union à cette parole de saint Pierre: Seigneur, vous savez que je vous aime est plus
grand que tous ces souvenirs, et plus immortel que l'histoire. Rappelons-nous cette belle inscription grecque, qui se trouvait sur l’ancien piédestal doré de cette statue, dans l'oratoire où elle avait été placée primitivement : Regardez en moi le Verbe Dieu, la pierre divinement sculptée en or, sur laquelle je me tiens maintenant sans vaciller ?.
Réunissons maintenant par la pensée, comme ils sont réunis dans un même lieu, les trois objets que nous venons de considérer séparément, la chaire de saint Pierre, les colonnes de la confession, l'antique statue d'airain. Nous avons vu la signification particulière de chacun d’eux pris à part : remarquons maintenant celle qui résulte de leur ensemble. S'il était vrai que les colonnes eussent appartenu originairement à un temple païen de l'Hellénie ou de l'Asie Mineure, et qu'elles fussent, sous ce rapport, un monument du même genre que la statue de Jupiter qui a fourni les matériaux de celle de saint Pierre, la chaire de l'apôtre, au milieu de ces deux débris du paganisme oriental et occidental, sanctifiés par le christianisme, fournirait déjà un emblème superbe. Mais sa signification offre encore plus de srandeur et de beauté, si l'on s'attache à l'antique tradition suivant Jaquelle ces mêmes colonnes ont été léguées à
‘ TON @EON AOTON @EACOEE XPYCQ THN @GEOTAYITON HETPAN EN H BEBHKQZ OY KAONOYMAI, — Cette inscription, qui s'était perdue avec le piédestal , a été retrouvée par Mabillon dans un manuscrit de la bibliothèque d’Ensilden , et consignée dans ses Analectes, t. IV, inscription 80.— Les derniers mots font allusion à la marche vacillante de saint Pierre sur les flots,
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 525 l'église chrétienne par le temple de Jérusalem , tradition très-respectable et très-accréditée, ce qui suffit au moins pour donner aux choses leur caractèresymbolique. Qu'y avait-il dans l’ancien monde? le peuple des adorateurs du vrai Dieu, et le peuple de la gentilité. Le christianisme a recueilli l'héritage du judaïsme, et plusieurs des parties de la loi mosaïque sont entrées dans la constitution de l'Église, Il a purifié la gentilité, et l'a transformée en nation sainte: par ce moyen, il a fait de ces deux peuples un seul peuple: fecit utraque unum. Ce grand fait divin n'estil pas bien admirablementreprésenté par cette chaire, base de l'unité chrétienne , ayant près d'elle des colonnes du temple qui fut autrefois le centre du vrai culte, et une statue du Jupiter Capitolin, qui fut le point culminant du paganisme, dissoute et purifiée par le feu, et transformée en statue évangélique? Ces symboles sont d'autant plus beaux, qu'ils ne sont pas le résultat artificiel d'une conception préexistante, qu'ils n'ont eu pour auteur que cette force d'attraction religieuse, qui a constamment tendu à incorporer aux monuments de Rome chrétienne des monuments de divers pays et de divers ordres,et qui produit, par leur rapprochement, des combinaisons si surprenantes et si pleines de grandes pensées: artiste divin, qui ne reçoit ses inspirations que de la Providence.
L'ensemble des différents ordres d'objets que contenait l’ancienne basilique, et dont une grande partie se trouve aujourd'hui placée dans la basilique souter. raine, donne à l’église de saint Pierre un caractère qui lui est exclusivement propre. C'est la seule église qui offre une série de monuments correspondant à
toute la durée de l'ère chrétienne. Depuis la prédication de l'Évangile, cent ans, cinquante ans même ne se sont jamais écoulés, sans avoir laissé en cet endroit quelques œuvres intéressantes de métal ou de pierre, comme des alluvions précieuses apportées par le flot de chaque siècle. Je ne puis ici qu'indiquer, d’une manière abrégée, ces diverses couches de monuments encoresubsistantes,en nommant seulement quelquesuns d'entre eux pour chaque époque. Si cetteénumération paraît trop aride, on voudra bien me pardonner de m être exposé à cet inconvénient, pour signaler, non par une allégation vague, mais par quelques détails positifs, un des faits les plus remarquables que présente l’histoire monumentale,
Pour les trois premiers siècles, il suffit de rappeler d'abord la chaire et le tombeau de saint Pierre, et les sépulcres de ses onze premiers successeurs, qui ont été enterrés dans la même crypte, excepté saint Clément, qui avait été exilé dans la Chersonèse, où il est mort, et saint Alexandre, dont le corps, recueilli immédiatement après son martyre, par une dame romaine , a été inhumé par elle dans une propriété qu'elle possédait sur la voie Nomentane. Quelques autres papes du second et du troisième siècle ont eu leur sépulture au Vatican. Dans une fouille faite de nos jours, on a revu une partiede ces vieux ossements, comme nous l'avons déjà dit. On a retrouvé aussi, sous le pavé de l’ancienne basilique constantinienne, des monuments sépulcraux qui renfermaient les signes du martyre. L'un de ces tombeaux avait une forme singulière : il était recouvert d’un toït à deux plans inclinés, formé de tuiles en terre cuite, ce qui
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le faisait ressembler à une petite maison. Nous voyons encore, dans les souterrains du Vatican, une pierre que les païens avaient appelée la pierre scélérate, etque leschrétiensnommèrent la pierre sainte. L'inscription suivante avertit de l’usage qui en avait été fait: Sur celte pierre les corps de beaucoup de saints martyrs ont été mis en pièces |.
Le quatrième siècle, qui a vu naître la basilique constantinienne, a laissé à Saint-Pierre des monuments nombreux. L'église souterraine conserve une partie des constructions et du pavé de l'ancien édifice, ainsi que différents objets contemporains de sa fondation ; d’autres ont été placés, comme nous l'avons déjà remarqué, dans l'église moderne. Outre les monuments de pierre ou de marbre, il y a,dans le trésor de cetteéglise, la petite croix que l'impératrice Hélène avait donnée à Constantin, pour qu'il la portât sur sa poitrine dans les batailles. La fin du même siècle avait légué à cette basilique une pierre sur laquelle était écrite une lettre des empereurs Gratien, Valentinien et Théodose au consul Eucher. Dans le corridor semi-cireulaire des grottes vaticanes, on voit encore un fragment de la lettre impériale, qui est relative à la conservation des biens de cette église, dont la majesté est perpétuelle ?.
La statue en bronze de saint Pierre, et le lieu où fut enseveli le grand pape qui arrêta la marche d'At-
‘ Super isto lapide multa corpora sanctorum martyrio Cæsa sunt.
2 Majestate perpetuà cerlum est esse venerabilem. Cette lettre est de l’an 381.
chrétienne d’un monument fameux du paganisme, que nous admirons encore aujourd'hui, le panthéon. « Du temps de Phocas, y est-il dit, le pontife, jetant « les yeux sur un temple de Rome, qui avait été dé- « dié à tous les démons, le purifia, et le consacra à « tous les saints !. » En transformant ce monument de l'enfer en une espèce de portique du paradis, la piété de ce pape réalisa , dans le monde des esprits, ce que le génie de Michel-Ange a exécuté dans le monde des corps, lorsqu'il a tracé le plan de la coupole de Saint-Pierre: architecte d'une œuvre intelligible, lé pontife avait dejà porté le panthéon dans les cieux.
Après avoir salué, dans le même siècle , la tombe de Léon IT, nous arrivons à celui de Charlemagne. La sacristie vaticane garde une tunique de Léon IT ?, qui a probablement figuré le jour où le roi franc a été couronné empereur dans cette basilique. Elle est de soie bleue, avec des broderies d'or, des inscriptions precques et des figures représentant, entre autres, la cène eucharistique, où le Sauveur cache son humanité même sous le voile d’un mystère, ét dévoile sa divinité par un miracle d'amour.
Deux monuments lapidaires du même temps sont aujourd'hui placés sous le portique de Saint-Pierre.
1 Tempore qui Phocæ cernens templum foré Romæ, Delubra cunctorum fuerant quo d&moniorum, Hoc expurgavit, sanclis cunctisque dicavit.
Rapp. par Pierre Manlius.
? Donavit aliam vestem habentem tabulas chrysoclavas tres, et historiam dominicæ passionis legentem : hoc est corpus meum, etc. Sic hodie legitur litteris græcis cüm imagine Christi communicantis apostolos, cum aliis historiis acupictis. Grimald, apud Torrig., grout. Vatic., p. 485.
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Lorsqu'en le visitant pour la première fois, on à entrevu qu'il renferme de longues inscriptions du huitième siècle, et qu'on s'est empressé de lire ces feuilles testamentaires d’une grande époque, on éprouve une agréable surprise, en voyant qu’un siècle si guerrier, si retentissant, à légué à ce portique deux pages pleines de suavité, une donation d'un bois d'oliviers, faite par le pape Grégoire IF, pour l'entretien des lampes autour du tombeau de l'apôtre, et une élégie de Charlemagne sur la mort du pape Adrien [°°, son ami ‘. Cette pieuse et tendre poésie du redoutable chef des Francs, incrustée parmi les marbres d'un vestibule par lequel passent tous les peuples, y à pris possession d'une publicité immortelle, dont n'ont pas joui les monuments de ses victoires. Les douces paroles suivantes méritaient bien cette consécration.
« Jai écrit ces vers, moi Charles, en pleuvrant « après mOn père : oui,mon père, mon doux amour, « ces vers sont mes gémissements sur ta perte.
« Toi, souviens-toi toujours de moi, comme mon « âme te suit toujours : réside avec le Christ dans le « bienheureux royaume des cieux.
« Le clergé et le peuple tont chéri d'une grande « affection : bon pasteur ; tu n'étais pour tous qu'un « seul amour.
« Illustre ami, je mêle ensemble nos noms et nos « titres, Hadrien, Charles , moi roi, et toi père *. »”
: Si Alcuin est l’auteur de ces vers, ils ont été faits du moins au nom de Charlemagne , et acceptés par lui comme expression de ses propres sentiments.
É Post patrém lacrymans Carolus hæc carmina scripsi : Tu mihi dulcis amor, te modè plango, Pater;
En me laissant entrainer à citer d'abord les vers dé Charlemagne, je n'ai point oublié la prose de Grégoire II que l’ordre chronologique m'offrait en premier lieu. Comme il s'agit, dans cette pièce, d’une cession de propriété, elle rentre, Sous ce rapport , dans la classe des actes du notariat. Les mots de débiteur, de payement, de biens recus et rendus , de recouvrement de domaines, figurent dans cet acte; il se termine par une liste des fonds de terre , dont il fixe la destination. Mais remarquez , ce qui du reste se retrouve dans beaucoup d'autres pièces analogues rédigées par le moyen âge, comment la foi et l'instinct poétique de cette époque ont transformé presque en hymne tout ce protocole de notaire. Quoiqu'il s'agisse d’une donation faite à des tombeaux, le pape en fait une vraie donation entre vifs, car il s'adresse à saint Pierre et à saint Paul, comme s'ils eussent assisté à la rédaction du contrat, et qu'ils eussent dû y apposer leur sisnature. Il y entremêle un tendre souvenir de sa mère, pour lé reporter aussitôt sur une autre mère, l'Éplise romaine, dont il a, dans son enfance, sucé le lait et mangé le pain". 1] parle avec humilité du chétif présent qu'il fait, mais il en parle aussi avec majesté ?, parce qu'il l'offre à un cercueil
Tu memor esto mei : sequitur te mens mea semper, Cum Christo teneas regna beata poli :
Te clerus, populus magno dilexit amore, Omnibus unus amor, oplime præsul, eras.
Nomina jungo simul titulis, clarissime, nostra : Hadrianus Carolus, rex ego tuque pater.
* Ab uberibus matris meæ divinæ potentiæ gratià protegente intrà gremium Ecclesiæ vestræ aluistis, ? Quotiens laudi vestræ usibus servitura quædaim licet parva
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immortel , et qu'il sent que quelques lampes sont, après tout, une assez grande chose, lorsqu'on les destine à rester allumées jusqu'à ce que le soleil s'obscurcisse, la veille de la résurrection des morts. C'est avec ces idées qu'il faut lire cette pièce si remarquable dans sa simplicité,
Par cette bulle, Grégoire IT n'a fait qu'assurer des fonds spéciaux pour la conservation d’un usage qui était déjà très-ancien. La coutume d'allumer des lampes près des tombeaux est un deces usages, non point païens par eux-mêmes, maisexistant chez les païens, que le christianisme adopta, en les dégageant de toute superstition. Cet éclairage, qui était à la fois un emblème de la lumière divine et une marque derespect, devait être particulièrement utile auprès des sépulcres des martyrs, où les premiers fidèles se réuaissaient souvent pour prier ‘. On doit croire que, dès cette époque, on a entretenu habituellement des lampes dans la grotte sépulcrale de saint Pierre, nonseulement à raison de la vénération spéciale dont elle était l'objet, mais encore parce qu'elle était trèsfréquemment visitée. Dans un des vieux tableaux du vestibule de la basilique constantinienne, qui représente le moment où le corps de saint Pierre fut retiré des catacombes , on voit, indépendamment d'une torche portée par un des assistants, trois lampes suspendues et fixées sous un petit baldaquin. Les mo-
<onquirimus, vestra vobis reddimus, non nostra largimur.… servandum sine aliquà refragratione constituo... immutilata permanere. È
1 V. Act. Martyr., passim.
numents du quatrième siècle montrent la généralité de cet usage par rapport aux tomibeaux des martyrs. La liste des dons que Constantin fit à la basilique vaticane énumère les fonds de terre qu'il assigna, dans diverses provinces de l'empire , pour Vera du luminaire de cette église ‘ : il y en avait quelques-uns, notamment en Asie et en Égypte, qui étaient spécialement destinés à fournir l'huile et les parfums. Saint Grégoire L* parle, dans une de ses lettres, de vases ornés de couronnes , de dauphins et de lis, dont on continuait de se servir à cet effet. À l'époque de Grégoire Il, des provinces, où se trouvaient situés des biens de l’église desaint Pierre, avaient été enlevées par les barbares à l'empire romain : le mauvais vouloir de l'empereur iconoclaste Léon l'Isaurien, et l'irritation de la cour de Bysance contre Grégoire IL, qui devenait souverain de Rome par la force des chosesavec le consentement du sénat et du peuple, rendaient au moins très-précaires les revenus des dotations enclavées dans les provinces qui restaient soumises au sceptre impérial. Il paraît même, par quelques mots de l'acte précédemment cité, que divers particuliers avaient profité du bouleversement de l'Italie pour usurper les fonds de terre dont il exigea la restitution. Ce fut donc pour suppléer , en partie, aux anciennes ressources, que Grégoire Il rendit tranquillement , au milieu des ruines de l'Italie et de Rome, sa gracieuse bulle des oliviers. Les arbres qu'il a bénis, en les destinant à cet usage, n'ont pas trahi leurs fonctions. Les lampes brülent toujours autour du
! Anast., Bibl. in S. Sylv.
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tombeau de saint Pierre, elles y continuent cette pieuse tradition de flambeaux symboliques, qui remonte jusqu'a ceux que les premiers chrétiens de Romeont allumés à cette même place. Il est beau que la perpétuité , qui éclate de tant de manières dans cette basilique, ait été marquée aussi à travers tant de vicissitudes et de tempêtes, jusque dans ces frèles lumières qu'un souffle pourrait éteindre : familiarisés avec ce spectacle , nous ne remarquons pas assez que c'est une chose rare en ce monde qu'une illumination de dix-huit siècles.
Une superbe conque de porphyre, servant aujourd’hui de fonts baptismaux, fut le cercueil d'Othon If, au dixième siècle. Dans la mosaïque qui faisait partic de ce monument, saint Pierre est représenté avec les trois clefs. Non loin du mausolée impérial on avait placé, à la même époque, le corpsdesaint Alexis, qui mourut pauvre etinconnu dans la maison de son père. Une autre tombe semblait être le lien des cercueils du monarque et du mendiant. C'était celle du pape Grégoire V, qui était de la famille des Othons, et dont l'épitaphe dit que chaque samedi il donnait des vêtements à douze pauvres, en mémoire des douze apôtres ‘.
Dans le onzième siècle, le pape Léon EX fut in humé sous l'autel de saint Grégoire : un vieux tableau , que l'on voit dans les grottes vaticanes, représente l'autel dont il s'était servi lui-même. Nous rencontrons , auprès de son cercueil, un de ces souvenirs
; Pauperibus dives per singula sabbata vestes Divisit, numero caulus apostolico.
numents du quatrième siècle montrent la généralité de cet usage par rapport aux tombeaux des martyrs. La liste des dons que Constantin fit à la basilique vaticane énumère les fonds de terre qu'il assigna, dans diverses provinces de l'empire , pour l'entretien du luminaire de cette église ‘ : il y en avait quelques-uns, notamment en Asie et en Egypte, qui étaient spécialement destinés à fournir l'huile et les parfums. Saint Grégoire [°° parle, dans une de ses lettres, de vases ornés de couronnes , de dauphins et de lis, dont on continuait de se servir à cet effet. À l'époque de Grégoire IT, des provinces, où se trouvaient situés des biens de l’église desaint Pierre, avaient été enlevées par les barbares à l'empire romain : le mauvais vouloir de l'empereur iconoclaste Léon l'Isaurien, et l'irritation de la cour de Bysance contre Grégoire IF, qui devenait souverain de Rome par la force des choses avec le consentement du sénat et du peuple, rendaient au moins très-précaires les revenus des dotations enclavées dans les provinces qui restaient soumises au sceptre impérial. Il paraît même, par quelques mots de l'acte précédemment cité, que divers particuliers avaient profité du bouleversement de l'Italie pour usurper les fonds de terre dont il exigea la restitution. Ce fut donc pour suppléer , en partie, aux anciennes ressources, que Grégoire IT rendit tranquillement , au milieu des ruines de l'Italie et de Rome, sa gracieuse bulle des oliviers. Les arbres qu'il a bénis, en les destinant à cet usage, n'ont pas trahi leurs fonctions. Les lampes brûlent toujours autour du
‘ Anast., Bibl. in S. Sylv.
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tombeau de saint Pierre, elles y continuent cette pieuse tradition de flambeaux symboliques, qui remonte jusqu'à ceux que les premiers chrétiens de Romeont allumés à cette même place. Il est beau que la perpétuité , qui éclate de tant de manières dans cette basilique, ait été marquée aussi à travers tant de vicissitudes et de tempêtes, jusque dans ces frèles lumières qu'un souffle pourrait éteindre : familiarisés avec ce spectacle , nous ne remarquons pas assez que c'est une chose rare en ce monde qu'une illumination de dix-huit siècles.
Une superbe conque de porphyre, servant aujourd’hui de fonts baptismaux, fut le cercueil d'Othon I, au dixième siècle. Dans la mosaïque qui faisait partie de ce monument, saint Pierre est représenté avec les trois clefs. Non loin du mausolée impérial on avait placé, à la même époque, le corpsdesaint Alexis, qui mourut pauvre et inconnu dans la maison de son père. Une autre tombe semblait être le lien des cercueils du monarque et du mendiant. C'était celle du pape Grégoire V, qui était de la famille des Othons, et dont l'épitaphe dit que chaque samedi il donnait des vêtements à douze pauvres, en mémoire des douze apôtres ".
Dans le onzième siècle, le pape Léon EX fut inhumé sous l'autel de saint Grégoire : un vieux tableau, que l'on voit dans les grottes vaticanes, représente l'autel dont il s'était servi lui-même. Nous rencontrons , auprès de son cercueil, un de ces souvenirs
Ë Pauperibus dives per singula sabbata vestes Divisit, numero caulus apostolico,
556 à CHAPITRE IV.
intéressants et trop peu connus qui dorment dans beaucoup de monuments de l’ancienne basilique, à côté desquels la plupart des visiteurs passent avec indifférence : Léon IX, se sentant près de mourir , se fit transporter dans l'église de Saint-Pierre, et là, sur le bord de la tombe qui l'attendait, il tint un discours sur la résurrection des morts. Il dit à cette tombe : « Tu vas te refermer sur moi; mais Dieu te « rouvrira ; » etil s'y coucha, comme un voyageur va passer une nuit dans la chambre d'une hôtellerie, après avoir annoncé, en fermant la porte, qu'il en sortira vers l'aube du jour.
Un monument qui se rapporte à la fois au onzième siècle etau commencement du douzième, est la table de marbre qui contient un fragment ds la donation que la comtesse Mathilde fit de ses biens au Saint- Siége, sous Grégoire VIT, et qu'elle renouvela sous Pascal IL. Pour faire, en quelque sorte, le pendant de cet accroissement temporel du Saint-Siége, le même douzième siècle nous montre l’urne de granit rouge, où sont renfermées les cendres d'Adrien IV, Breakspeare, le seul pape qu’ait produit l'Angleterre, qui mendia son pain dans sa première jeunesse , augmenta, pendant son pontificat, le patrimoine de saint Pierre, et se retrouva, en mourant, dans la pauvreté de son enfance, puisqu'il dut léguer sa mère, qui vivait encore, à la charité de l'église de Cantorbéry.
Il reste un fragment de la mosaique exécutée par ordre d'Innocent IE, dans l'abside de la basilique; elle est reproduite, à fresque, sur la voûte, dans l'hémicycle de l'église souterraine. Ce tableau
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représente le Christ dans son état de victime et son état degloire. Dans la partie supérieure est le Christ glorieux, assis sur un trône, d'où sortent les quatre fleuves du paradis terrestre, emblèmes des quatre évangélistes. Dans la partie inférieure, le Sauveur est figuré par un agneau, ayant sur la tête une croix, et devant lui un calice, dans lequel tombe le sang qui jaillit du sein de la céleste victime. Il pourrait sembler, d'après cela, que, pour bien saisir cette composition, il faudrait que les regards allassent de la partie inférieure à la partie supérieure , les souffrances du Seigneur ayant précédé sa glorification. Mais on peut aussi la prendre dans l’autre sens, si l’on considère le haut du tableau comme représentant la gloire dont le Verbe divin jouit de toute éternité, et qui à précédé son abaissement miséricordieux dans le temps. Le Christ glorieux est placé entre saint Pierre et saint Paul, tournés vers lui; le premier tient un papier sur lequel est écrite sa profession de foi : Vous êtes le Christ , fils de Dieu. Un attribut semblable, sauf l'inscription , est donné au second : on y lit ces mots de saint Paul: Le Christ est ma vie; paroles qui expriment bien aussi, pour le remarquer en passant, l'âme du grand pontife qui a fait exécuter ce monument. Quelques palmes sont ici l'emblème spécial, non du martyre, mais de la sainteté, conformément à cette inscription biblique : le juste fleurira comme une palme. Ces deux saints, qui règnent dans le ciel, correspondent particulièrementau Christ glorieux. Le Christ, dans l'état de victime, a, près de lui, à droite et à gauche, deux figures qui lui correspondent
aussi, comme faisant partie de l'Église qui milite et re ee
qui souffre sur la terre: l’une est Innocent IIE, l’autre est l'Église romaine, représentée par une femme qui porte un étendard. Des cerfs buvant l'eau qui sort du trône du Christ, des agneaux qui sont censés partis de deux villes, de Jérusalem et de Bethléem, complétent le symbolisme de ce tableau. Ces derniers traits appartiennentaux emblèmes adoptés par la peinture religieuse, à une époque fort ancienne, puisqu'on les retrouve déjà la plupart dans une mosaïque de Sainte-Marie-Majeure , faite au cinquième siècle. Le tableau, dont nous venons de parler , rentre dans ce genre de peinturequi combine les faits visibleset historiques avec les symboles du monde invisible : génre profondément chrétien , dérivant de ce mot de saint Paul : » Nous connaissons en partie, et en partie « nous prophétisons ‘. » Les divers éléments que ce système de composition associe et harmonise n'y sont pas assujettis aux exigences de la chronologie, ni à celles de la topographie : la règle de l'unité de temps et de lieu, qui convient à certains genres de tableaux, comme à certains genres de poésie, fléchit ici devant une plus haute unité, laquelle consiste à reproduire, comme la peinture peut le faire, la liaison des choses, des lieux et des temps dans le plan divin du christianisme.
Le commencement du quatorzième siècle nous offre deux monuments, qui se trouvent placés presque en regard l'un de l’autre, sous le portique de l'Eglise: la superbe bulle de Boniface VIH, pour l'institution du Jubilé, et la mosaique de la Navicella
{ Epts. Taux Corinth., c, x, v. 9,
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 359 par Giotto, lacçuelle, suivant d’Agincourt, fixe l'époque où s'est opérée la restauration de ce genre de peinture. Ce tableau, qui représente la barque où sont les apôtres, menacée par les vagues ‘furieuses , et saint Pierre prêt à s'enfoncer dans la mer si la parole et la main du Christ ne le soutenaient, a concouru avec l'ouverture du premier jubilé, et il a dû produire un grand effet sur les pèlerins des diverses nations chrétiennes, qui vinrent alors à Rome. Quelles idées ont déterminé cet artiste célèbre , ou le cardinal Gaëtano Stefaneschi qui lui avait demandé ce tableau , à choisir ce sujet pour le placer à l'entrée du quadriportique de l’ancien temple? A défaut de renseignements particuliers , on conçoit que les basiliques chrétiennes, ayant la forme d'une nef, d’un vaisseau , la barque et la basilique de saint Pierre sont éminemment l'emblème l’une de l’autre, comme elles sont toutes deux la figure de l'Église. Mais , outre cette corrélation , le souvenir de cette barque de Pierre, tourmentée par les vents et les flots sans être sabmergée , eut bientôt un à-propos plus direct et plus spécial que l'auteur du tableau ne l'avait prévu: l'apparition de ce symbole, sur le portique de la plus grande basilique de la chrétienté, au commencement du quatorzième siècle, fut comme un présage des troubles qu'allait amener le schisme d'Occident. Comme dans le tableau, le Sauveur continua d'être présent à son Église, au milieu de la tempête : le fondement de l'unité, la soumission à celui qui serait reconnu pour légitime successeur de saint Pierre, demeura intact, rien ne prévalut contre ce principe qui prévalait contre tout, et en y
adhérant, les âmes droites conservèrent, dans le tumulte des questions de fait, la paix de la foi et de la charité, pareilles à ce jeune homme qui est assis dans un coin de cette mosaïque, et qui pêche tranquillement à la ligne dans les flots troublés.
En rentrant dans la basilique souterraine, pour continuer d’en parcourir les nefs et avec elles tous les âges chrétiens, on s'arrête avec intérêt, au quinzième siècle, devant la pierre qui couvre les restes de Charlotte, reine de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie. Cette fille infortunée de Jean I de Lusignan, chassée de ses États et réduite à la misère, fut accueillie à Rome par le pape Sixte IV avec tant de magnificence et de bonté, qu'elle déclara que les forces lui manquaient pour exprimer sa reconnaissance. Ce pape a fait placer son portrait dans une des salles de l’hospice du Saint-Esprit, où il existe encore. En 1610, le sépulcre de la reine de Jérusalem fut ouvert, par suite des derniers travaux pour l'achèvement de la nouvelle basilique. Des morceaux de sa robe de soie noire, et quelques petits ornements dorés, étaient mêlés à la poussière: c'est tout ce qui restait de sa royauté et de ses malheurs". Son monument funèbre repose actuellement à l'ombre d'un autel près duquel se trouve le fragment de la donation de la comtesse Mathilde dont nous avons parlé plus haut. Le testament de la princesse qui donna ses biens au Saint-Siége, et la tombe de celle qui, après avoir
* Repertæ fuerunt quædam frusta vestium ex serico nigro, et fibule quædam inauratæ, et quoddam ornamentum inauratum , etc. Grimaldi manuscript,
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 341 perdu les siens , reçut du Saint-Siége toutes les consolations de l'hospitalité, sont à côté l'un de l'autre, comme pour nous rappeler un fait dont l'histoire fournit plusieurs exemples. La papauté a souvent payé à de royales infortunes les intérêts des dons qu'une munificence royale lui avait faits.
Les sculptures qui restent du mausolée de Paul IE, monuments de la même époque, semblent se rapporter à une conception artistique très-belle. Le commencement et la fin des temps sont figurés par Adam et Êve, et par le jugement dernier : mais qu’y a-t:il entre le commencement et la fin? Trois choses, représentées par trois statues : la Foi, assise, tenant la croix et le calice ; l'Espérance, sous les traits d’une jeune fille, les mains jointes, les yeux au ciel, avec des joyaux et des perles qui pendent à son cou; la Charité , assise, avec un enfant dans ses bras , et une flamme ardente sur sa poitrine : en présence de Dieu et de la mort, voilà tout ce qui est digne d’être vu entre le commencement et la fin des temps.
A partir du seizième siècle où fut construite la nouvelle basilique , il serait inutile de poursuivre cette énumération. Des monuments de cette dernière période, statues, mosaïques, sépulcres, sont en vue de tous côtés, le long des murs et dans les chapelles. Arrivés aux sépultures des papes modernes, et reportant de là nos regards sur celles de leurs prédécesseurs, nous pouvons remarquer en passant les diverses évolutions, si lon me permet ce mot, qu'a faites cette longue procession de tombeaux, en venant se ranger, de siècle en siècle, autour de celui de l'Apôtre. A l'origine, les papes furent
inhumés , autour de lui, dans la même crypte ; puis un certain nombre eurent leur sépulture dans d'autres souterrains, et surtout dans les grandes catacombes de la voie Appienne, particulièrement à l'époque où elles leur servaient de retraite pendant leur vie. Après la fondation des basiliques constantiniennes, on continua pendant quelque temps de déposer leurs restes dans diverses catacombes : saint Léon est le premier qui ait eu son tombeau sous le portique dela basilique Vaticane. Beaucoup de ses successeurs vinrent l'y rejoindre, si bien que cette partie de l'édifice fut appelée le portique des pontifes. Mais, au bout de quelques siècles, les rangs étaient pressés, et l'usage s'était introduit de placer des monuments funèbres dans l’intérieur des basiliques. Les tombeaux de la plupart des papes se sont depuis lors rapprochés successivement de la confession de saint Pierre, qui avait été leur premier gîte. Nous voyons enfin, tout à côté d'elle, au bas de l'escalier par lequel on y descend, le monument funèbre dePie VI, le premier pape qui soit mort dans le martyre de l'exil et de la captivité, depuis la construction de la nouvelle basilique. Cette primauté justifie la place privilégiée que sa tombe a obtenue, sur les dalles même qui recouvrent les ossements des papes martyrs du second et du premier siècle.
Cette revue partielle, où j'ai laissé de côté la plus srande partie des objets qui auraient pu y figurer , suifit néanmoins pour me faire absoudre de toute exagération , lorsque je dis qu'il n'existe aucun édifice renfermant une série continue de monuments qui puisse être comparée à celle que présente la grande
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basilique de Rome. On peut amonceler dans un musée des œuvres de diverses époques, comme on entasse dans un bazar des produits de divers pays; mais ce rassemblement factice est bien loin d'offrir le caractère qui se trouve dans une réunion de monuments qui sont venus d'eux-mêmes se poser successivement dans un même lieu, où une force morale les a constamment attirés. Presque tous ceux que nous voyons à Saint-Pierre y ontété placés originairement pour y rester à perpétuité; ils y ont été mis à cause du tombeau de l'Apôtre. En venant s'y ranger, chacun à son tour, ils se sont trouvés associés, par une même intention fondamentale, à ceux qui les y avaient précédés et à ceux qui devaient les suivre. De même que des pèlerins qui visitent une vieille église, y laissent, avant de lui dire adieu , leur bâton, leur chapelet, ou quelque autre pieux présent, chacun de ces dix-huit siècles, en saluant la tombe de celui sur lequel Jésus-Christ a fondé son Église, y a deposé, pèlerin centenaire, son offrande monumentale, d’antiques instruments du martyre, ou des colonnes de temples païens, ou des tombeaux de papes, de rois et de pauvres, des lettres, des élégies d'empereurs, des mosaïques, des statues. Produits par une même pensée de vénération qui se perpétue en tous, qui les a moralement unis dans le temps, comme elle les a physiquement réunis dans le même lieu, ces monuments divers forment, pour ainsi dire, un seul monument, un second tombeau toujours grandissant, qui enveloppe le tombeau primitif. La masse de bronze, dont Constantin fit entourer le cercueil de saint Pierre, est une barrière moins
majestueuse que cette enceinte où tous les siècles chrétiens, rangés autour de lui, semblent y faire la garde pour commander le respect à ceux même auxquels la piété ne l'inspirerait pas.
Avant de quitter l’ancienne basilique Vaticane, nous remarquerons, dans le développement architectural du monument de Saint-Pierre, quatre époques correspondant aux quatre principales époques de l’histoire même du christianisme. A l'origine, il n'est qu'un oraetoire souterrain ; sous Constantin, l'oratoire s’exhausse en une basilique à cent colonnes, qui fait briller le signe de la rédemption sur son fronton triangulaire et azuré; dans le siècle de Charlemagne, il monte encore, il s'adjoint un clocher qui surpasse tous les autres par sa beauté ou par sa hauteur’ ; enfin, au seizième siècle , au moment où tant de vieilles églises catholiques, arrachées du sein de l'unité religieuse, sont matériellement mutilées et moralement détruites, le temple central, magnifique emblème de cette unité, s'affermit dans ce bouleversement même, se creuse des fondements plus profonds, et, se couronnant d'une immense coupole, y fait monter sa croix à une hauteur où elle n'était point encore parvenue, comme, en une saison de tempêtes, un grand vaisseau, ferme sur ses ancres, place le plus haut quil peut le fanal qui doit rallier les navires que les vents ont dispersés.
* Fecit etiam (Leo LV ) in ecclesià Sancti Petri ipsum campanile. Anast., in Leon. IV.—Talem turrim campanariam omnium primam in orbe terrarum fuisse, Biond., cit, par Bonan., Hist, templ. Vatic.
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La basilique constantinienne ne tarda pas à avoir unesœur digne d'elle, et située, comme elle, tout près du Tibre. Le temple du Vatican venait de s'élever, lorsque ce fleuve, déjà heureux, disent les poésies de cette époque, de réfléchir à son entrée dans Rome cette belle et sainte image dans ses eaux, vit paraître sur ses bords, à sa sortie de la ville, une autre basilique sur le tombeau de saint Paul. La situation de ces deux temples a donné lieu à ces deux anciens distiques, rapportés par Gruter et par Baronius :
« Pierre, le portier céleste, a fixé sa demeure sa- « crée aux portes de Rome : disons donc que ce lieu « est l'image du ciel. De l’autre côté, les remparts « de la ville sont protégés par le portique de Paul : « Rome est entre deux, donc Dieu est là". »
La basilique primitive de Saint-Paul, sous Constantin, avait été construite avec une grande précipitation. Vers la fin du même siècle, les empereurs Valentinien II, Théodose et Arcadius, écrivirent une lettre à Salluste, préfet de Rome, pour lui donner l'ordre de réédifier cette église sur un plan à la fois plus beau et plus vaste. L'architecture de la nouvelle basilique, avec ses cinq nefs soutenues par une forêt de colonnes, fut en grande partie semblable à celle de Saint-Pierre. Il y avait toutefois deux différences trèsnotables. La basilique du Vatican n'avait qu'une nef transversale, celle de Saint-Paul en avait deux; dans la seconde de ces églises les colonnes soutenaient des
Ù Janitor aute fores fixit sacraria Petrus ; Quis neget has arces inslar et esse poli ?
Parte alià Pauli circuméant alria muris :
Hos inter Roma est, hic sedot ergo Deus.
arcades; dans la première il n'y avait d'une colonne à l'autre que des architraves. La réédification de la basilique de Saint-Paul, commencée par Théodose, fut achevée par Honorius, ainsi que l'indiquait cette inscription, placée dans le contour de Farc triomphal de la principale nef :
Theodosius cœpit, perfecit Honorius aulam
Doctoris mundi sacratam corpore Pauli.
Les siècles accumulèrent aussi sous les voûtes de Saint-Paul une foule de dépôts précieux. Cette église possédait un monument incomparable en son genre : je veux parler de sa galerie de portraits des papes. Il y avait sur ses murs trois séries distinctes de ces portraits. La série inférieure avait été exécutée sous le pape Nicolas IIT, au treizième siècle. Celle qui se trouvait sur le mur septentrional était l'ouvrage d'artistes peu instruits, à en juger par les inexactitudes historiques qui s'y faisaient remarquer. Mais sur le mur méridional, et au-dessus de la corniche, se déroulait une autre série digne du plus haut intérêt, soit pour le soin avec lequel elle avait été travaillée, soit à raison de sa haute antiquité. On lit dans le bibliothécaire Anastase que le pape saint Symmaque, qui vivait à la fin du cinquième siècle et au commencement du sixième, orna de peintures la basilique de Saint-Paul ', D'après la fameuse lettre du pape Adrien [°° à Charlemagne, saint Léon-le- Grand y avait déjà fait exécuter des travaux du
! Confessionem (Basil. S. Pauli) picturâ ornavit, Anast., Biblioth. in Symmach.
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même genre, qu'on avait conservés avec soin ‘. Les conjectures que ces renseignements autorisent, et qui permettent de reporter jusqu'au cinquième siècle l'origine de cette galerie, sont appuyées par un rapprochement qui leur donne le plus haut degré de vraisemblance. Près du mur où se trouvait cette série de tableaux, une grande arcade offrait une mosaïque, dont l’époque n'est pas douteuse, car on y lisait les noms de saint Léon et de Placidie Auguste?. Or, d’après les opinions réunies de savants et d'artistes , la galerie des papes est du même style, et doit appartenir au même temps
Cette collection des portraits des papes, composée detrois séries, et continuée par Benoît XIV et Pie VIT,
* Magis autem in Basilicâ sancti Pauli Apostoli arcum ibidem majorem faciens, et musivo depingens (Leo Papa), Salvatorem Dominum nostrum J.-C., sed viginti quatuor Senioresnomine suo versibus decoravit, et à tunc usque hactenus fideliter à nobis veneratur. — Il n’est pas étonnant qu'Adrien 1°, en parlant des peintures dont saint Léon avait orné l'église Saint-Paul , ne fasse aucune allusion aux portraits des papes. Sa lettre à Charlemagne roule sur le culte des images, et elle n’a dû alléguer que des faits relatifs à ce culte. Adrien n'aurait pu mettre en avant, sans restriction ; une galerie de portraits des papes antérieurs à saint Léon, puisan il aurait dû faire une exception pour le pape Libère qui n’a pas été déclaré saint, et dont, par conséquent, le portrait ne pouvait être classé parmi les objets d’un culte religieux.
8 Placidiæ pia mens operis decus omne paterni Gaudet pontificis studio splendere Leonis.
5 Stylus est idem ac stylus musivi arcus triumphalis eidem parieti proximi in navi medianä in quo adhuc leguntur nomina Leonis Magni et Placidiæ Augustæ opus id per fici jubentium. Bianch. , in Prolegom., Anast. Biblioth., tom. Il.
ne renfermait pas, en grande partie du moins, des tableaux de fantaisie. Une foule de médailles, de monnaies, de peintures, de sculptures sépulcrales, ont perpétué les effigies des pontifes, à partir du treizième siècle, c'est-à-dire de l’époque à laquelle appartient la série faite pour Nicolas II. Plusieurs des mêmes moyens, quoique moins multipliés, ont servi pour l'époque antérieure, en remontant jusqu'à la série exécutée sous saint Léon ou saint Symmaque.On sait, entre autres choses, que les traits d’un certain nombre de papes avaient été reproduits par des mosaïiques contemporaines. Plusieurs d'entre elles ont dû périr, mais il y en a qui ont survécu jusqu’à nos jours. Le portrait d'Innocent IL se trouve à Sainte- Marie-du-Tibre, ceux de Grégoire IV à Saint-Marc, de Pascal [°" à Sainte-Praxède et à Sainte-Cécile, de Léon IL dans ce qui reste de son Triclinium, près de Saint-Jean-de-Latran. Anastase parle du portrait de Jean VIT, qui existait de son temps dans plusieurs églises de Rome. Ceux de Jean IV et d'Honorius [°° ont été conservés par les mosaïques de Saint-Venant en Latran, et de Sainte-Agnès sur la voie Nomentane. Jean-le-Diacre rapporte dans la vie de saint Grégoire-le-Grand que ce pape avait fait placer son portrait dans son couvent, et qu'il y avait joint un distique qui suggérait aux religieux des pensées salutaires, lorsqu'ils portaient leurs regards sur ce tableau ‘. La mosaique de l'Église des saints Cosme et Damien, qui appartient aussi au sixième siècle, nous
‘ Gregorius dûm adhuc viveret, suam similitudinem depingi salubriter voluit, in quä possit, a suis monachis, non
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offre l'effigie de Félix IV, fondateur de cette église. Mais ne conservait-on pas aussi des portraits des anciens papes , lorsque saint Symmaque ou saint Léon commencèrent leur galerie? Une circonstance singulière fournit à cet égard un indice qui n'est pas à dédaigner. Dans une galerie du même genre, placée par Nicolas ILT dans la basilique Vaticane, l'artiste, après avoir représenté avec la tonsure ecclésiastique les papes antérieurs à saint Sylvestre, avait donné à celui-ci et à ses successeurs ces grandes tiares dont l'usage n'a pourtant été adopté que plusieurs siècles après". Le pape Libère seul avait la tête découverte, mais entourée de ce signe carré qui était ordinairement employé, à quelques exceptions près, pour marquer que la personne dont on faisait le portrait était vivante ?. Il est donc à présumer que cet artiste n'avait fait cette exception à l'anachronisme dans lequel il était tombé, que parce qu'il avait eu sous les yeux quelque portrait original du pape Libère, ou du moins une vieille copie de ce portrait. Ce pape est-il le seul de cette ancienne époque dont on ait tenu à
pro elationis gloriä sed cognitæ distinctionis cautelä frequentius intueri , ubi hujus modi disticon ipse dictavit : Chrisie potens Domine nostri largitor bonoris, Indultum officium solità pietate guberna, Joan. Diac., in Vilà sancti Gregor., lib. IV.
{ Bianch. Prolegom. Anastasii Biblioth., Ibid.
* Quanquam enim vità functis id genus ornamenti adhibitum nonnunquäm fuisse pauld post demonstrabo, id tamen contigit usurpatumque rarû est ; contrà verû 1is qui in vità essent totam ejus ritûs rationem accommodatam fuisse Joannis Diaconi et sexcentis imaginum testimoniis confirmari potest, Ciamp. veter, monim.
conserver la physionomie? cela n'est guère croyable, car rien ne le recommandait d'une manière spéciale à cette distinction. Est-il vraisemblable que la Rome chrétienne du quatrième siècle ne s'était donné aucun portrait du pape saint Sylvestre, par exemple, qui avait présidé à la construction de ses basiliques ? Est-ce que les chrétiens des siècles de persécution n'avaient pas tenu à conserver les traits au moins de plusieurs de ces grands papes qui conduisaient l Éplise au martyre? L'art de la peinture et de la sculpture, le goût des portraits étaient fort répandus. Les chrétiens comptaient parmi eux un certain nombre d’artistes, comme le prouvent les monuments des catacombes. Ils avaient donc toute facilité à cet égard , et les motifs de respectet d'affection ne leur manquaient pas non plus. Dans tous les cas, il existait d'anciens portraits de saint Pierre et de saint Paul que l'Eglise de Rome considérait comme authentiques. Saint Sylvestre les fit voir à Constantin, et il paraît que ce sont les mêmes qui ont été reproduits, à peine cent ans après, dans la mosaïque de l'arc triomphal de Sainte- Marie-Majeure, sous Sixte IT, et qui subsistent encore aujourd'hui. La lnvosins que Nicéphore nous a transmise de la physionomie des deux apôtres de Rome s'adapte très-bien à ces portraits : « Saint « Pierre n’était pas gros, mais plutôt d'une taille un « peu élancée; son visage était pâle et blane, ses che- « veux et sa barhe, épais et crépus; ses yeux noirs « étaient comme parsemés de sang ; les sourcils pres- « que arrachés, le nez long, non aquilin, mais un « peu écrasé. Shin Paul était d'une stature petite, « contractée et un peu courbée; il avait la face blan-
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« che, portant les traces d'un âge avancé, la tête mé- « diocre , le regard beau , avec les sourcils tournés en « dehors, le nez grand, recourbé gracieusement, la « barbe épaisse et assez longue ‘. » Depuis le quatorzième siècle, plusieurs peintres et sculpteurs se sont malheureusement écartés du type ancien, en représentant saint Pierre chauve, et saint Paul avec une chevelure épaisse. Ne doit-on pas aussi regretter qu'on ait souvent négligé cette particularité marquée par Nicéphore, que les yeux de saint Pierre étaient comme parsemés de sang, car il avait beaucoup pleuré. Quoique cet auteur ait écrit à une époque bien postérieure à celle de saint Sylvestre, la concordance de ces détails avec les antiques images conservées dans l'Occident, prouve que les églises d'Orient vénéraient les mêmes portraits traditionnels, qui existaient à Rome dès les premiers âges du christianisme. Au second siècle, Lucien, dans un de ses dialogues, parle ironiquement de ce Galiléen qui avait le nez aquilin, le front chauve, et qui était monté au troisième ciel, où il avait appris des choses merveilleuses?. Eûtil pu s'exprimer ainsi, sil n'eût pas existé dès cette époque un portrait authentique de saint Paul *? Eusèbe dit l'avoir vu , ainsi que celui de saint Pierre; et il ajoute qu'il est en effet vraisembla-
* Miceph.,, lib. II, c. xxvir.
+ Tœaiog évéruye, dyapakavrinc, omtppuvos ç Toirov obpavy Gepo- Gariouç, nai ta xäXota éxpepalnxws. Lucian. , in Philopatr.
5 Les auteurs qui ont prétendu que ce dialogue est d’un écrivain antérieur à Lucien , ont allégué, pour motiver leur opinion , que celui-ci, ayant vécu dans le second siècle, n’a pas pu décrire la physionomie de saint Paul, dont il n'avait
ble que les premiers chrétiens, imitant sous ce rapport, autant que possible, les usages des gentils, avaienteu soin de conserver les traits de ceux qui leur avaient fait tant de bien. À commencer par celui du premier pape, la basilique de Saint-Paul contenait donc, suivant les conjectures les mieux fondées, au moins quelques vrais portraits de papes antérieurs au cinquième siècle, et depuis cette époque, une collection de portraits dont la ressemblance n'était pas seulement probable, pour beaucoup d'entre eux. Un pareil monument était respectable à bien des titres : l'érudition, la chronologie ont été éclairées par les indications et les dates inscrites à côté de chaque figure; il a fourni des types précieux aux peintres et aux sculpteurs; l’histoire de l'art y a trouvé un sujet d'études. La foi et la piété catholiques contemplaient avec un sentiment filial cette longue galerie deleurs plus vénérables portraits de famille, et la philosophie sociale aimait à méditer sous les voûtes imposantes de Saint-Paul, sur le grand fait dont elles offraient une représentation si vive. On avait là sous les yeux cette dynastie unique en son senre, dont tous les membres, depuis tant de siècles, sont intervenus si puissamment dans les destinées de l'ordre moral de l'humanité, et qui, à travers des vicissitudes de tout genre, ont si bien conservé les mêmes traditions fondamentales de gouvernement, qu'on les dirait issus d’un même esprit, qui s'est transmis
pas été le contemporain. Cette raison, comme on voit, n'est pas concluante.
1 Euseb. hist. , Gb. VIE, c. x1v,
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chez eux par une sorte de génération spirituelle , comme le sang se transmet ii la naissance dans les dynasties ne Que de réflexions suggère le tableau de cette souveraineté plus féconde, toute proportion gardée, en hommes supérieurs, qu'aucun pouvoir électif, et plus stable qu'aucun pouvoir héréditaire! Dans un siècle où tant de gouvernements chancellent et tombent, l'image de la fixité et de la perpétuité religieuse semble grandir en majesté.
Ce monument à jamais regrettable a péri, en majeure partie, dans l'incendie qui a consumé de nos jours cette basilique de quatorze siècles : la plupart des autres monuments qu'elle renfermait sont tombés avec elle. Leur collection formait plusieurs classes analogues en général à celles que présentait la collection de la basilique vaticane : toutefois l’église de Saint-Paul possédait un plus grand nombre d'inscriptions antiques. Beaucoup de ces inscriptions sont incrustées dans les murs du cloître, ouvrage du treizième siècle. Le long de ses RARE gothiques, dont l'architecture est à la foissi sévère et sigracieuse, gisent aujourd'hui, tristement amoncelés, des monuments ou des débris de monuments, qu'on a sauvés de l'incendie, et qui attendent une autre place.
Les trois basiliques constantiniennes, dont nous venons de parler, ont péri successivement. Quelques années avant que celle de Latran eût été la proie des flammes, dans les commencements du quatorzième siècle, le grand poëte catholique, Dante, avait rappelé sa gloire en quelques vers, qui sont comme la dernière couronne que le pieux respect des
siècles ait posée sur le front de Péglise épiscopale I. 23
consacrée par saint Sylvestre : dans un des chants de son Paradis, pour donner une idée de l’étonnement qu'il éprouve en passant des ombres de la.terre aux célestes réalités, il prend ce terme de comparaison : « Si les Barbares venus de cette plage que chaque jour « la grande ourse couvre en tournant avec son fils « qu'elle suit avecamour, restaient stupéfaits à l'aspect « de Rome et de ses hauts monuments, alors que La- « tran s'élevait au-dessus de toutes les choses mor- « telles, de quelle stupeur ne devais-je pas être saisi, « moi qui étais venu de l'humain au divin , du temps « à l'éternité ‘. »
Immédiatement après la destruction de cette basilique , Pétrarque en fit l'oraison funèbre dans une lettre à Clément V. L'ancienne basilique vaticane a eu aussi son panégyrique au moment où commençait la démolition. Maffæus Veggius a écrit son livre sur cette église, soit comme un plaidoyer pour faire renoncer à l'idée de la détruire , soit comme un tableau destiné à en léguer la description à la postérité, à peu près. comme on fait le portrait d'un personnage qui va mourir. « Elle m'a paru, dit-il, avoir un caractère si « majestueux et une telle richesse de grandes choses « qui frappent de tous côtés les regards, qu'on peut
Se i Barbari venendo da tal plaga Che ciascun giorno d° Elice si cuopra Rotante col suo figlio , ond” ell ë vaga, Veggendo Roma e l’ardua su? opra Stupefacensi , quando Laterano Alle cose mortali andà di sopra , Do, che al divino d’° all’ umano, All eterno dal tempo era venuto, E di fiorenza in popol giusto e sano, Di che stupor deveya esser compiuto !
Paradiso , cant, xxxI.
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 355 « dire qu'il ne s'est rien passé de beau et de célèbre « à Rome, dont cette basilique ne puisse revendiquer «la gloire, soit par son autorité, soit par son lieu « même, En écrivant son histoire, on croit qu'on « écrit celle de Rome‘. » L'éloge funèbre de la basilique de Saint-Paul est la magnifique bulle de Léon X{X pour sa reconstruction , qui est déjà effectuée en partie. Le spectacle qu'elle offre actuellement est des plus pittoresques. L'extrémité inférieure de l'église, du côté de la grande porte, laisse voir les traces toutes vives de l'incendie : dans le corps de l'édifice, les jeunes colonnes sont placées, mais sans toit, sans voûte, comme des ossements qui attendraient ce qui doit former leur jointure. Le sanctuaire, la nef transversale, l’abside, qui forment la tête de l’église, sont déjà ressuscités sous les formes les plus splendides. Avec elles sa vie spirituelle est revenue; le service divin, les chants sacrés, les pèlerinages ont recommencé. Cette partie du nouveau temple serait à elle seule un temple superbe. Grégoire XVI, dont elle est l'ouvrage, l'a consacrée solennellement : consolation bien due à sa piété et à son zèle vraiment papal pour les monuments des arts. Le reste de l’édifice attendra plus patiemment l'achèvement des travaux. L'Egypte a fourni une contribution de co-
‘ Tanta mihi ea percurrenti visa est ipsorum facies, tantaque majestas, ac magnarum undique occurrentium rerum ubertas, ut nihil eximium et celebre Romæ actum esset, quod Basilicæ ipsius vel locus vel auctoritas totum sibi penè vindicaret. At veriüs jam Romanæ historiæ, et si præsens propositum, materia hic suscepta credi possit. Waf. Veg., de Reb. antig. memorabil, Basil. S. Perri, Ub, I, in Proæm.
lonnes. Le seul homme de génie qui représente aujourd'hui l'Islamisme, a fait à la basilique future du docteur des nations cette offrande respectueuse, dans laquelle, on peut le croire, la Providence a caché un présage. Il envoie aussi un obélisque. L'église de Saint-Paul était la seule des grandes basiliques du quatrième siècle qui n'en eût pas eu à sa porte. Ce sera une chose assez singulière qu'un obélisque du pays des Pharaons, donné par le chef mahométan de la race arabe, des descendants d'Ismaël, pour orner le tombeau d'un enfant de Jacob, supplicié comme un malfaiteur à Rome, et honoré dans le monde entier. Espérons qu'il ne se passera pas un temps bien longavant que lareconstruction com plète de cette église n'ait rendu toute sa splendeur à ce triangle sacré, dans lequel les basiliques de Latran, de Saint-Pierre et de Saint-Paul enferment Rome chrétienne. Chacune: d'elles tomberait cent fois, qu'on la relèverait toujours. Les origines, l'histoire , l'organisation de la cité sainte, ont de tant de manières leurs plis et replis dans ces trois églises, qu'elles font partie, pour ainsi parler, de son essence monumentale, et que leur durée sans doute égalera sa durée.
On a pu remarquer qu'elles réfléchissent chacune, sous divers rapports, l'unité et la perpétuité de l'Église. Toutefois nous pouvons dire que ce qu’il y a de plus spécial dans Saint-Jean-de-Latran, c'est qu'il représente l'unité, puisqu'il est par sa dignité hiérarchique, la tête et le centre de toutes les églises. Ce que Saint-Paul nous a offert de plus spécial, cest l'expression de la perpétuité dans cette antique ga-
BASILIQUES CONSTANTINIENNES. 357 lerie des portraits de toue les papes. Saint-Pierre reproduit, d'une manière éminente, ces deux caractères à la fois : l'unité, parce qu’il possède, non-seulement la chaire, mais surtout le tombeau de celui que le souverain pasteur a chargé de paître ses agneaux et ses brebis ; la perpétuité, parce qu'il renferme une série continue de monuments, qui s'étend depuis le premier siècle jusqu'à nosjours, sans qu'aucun d'eux forme, par sa signification religieuse, une dissonance avec les idées exprimées par ceux qui l'ont précédé et par ceux qui l'ont suivi.
Outre les trois basiliques dont nous venons de parler, Constantin a fait construire celles de Saint- Laurent, de Sainte-Croix-en-Jérusalem, de Sainte- Aguès-hors-des-Murs, et des Saints-Marcellin-et-Pierre sur la voie Labicane '. Ces églises sont les seules qui soient incontestablement d'origine constantinienne , suivant Ciampini ”. À ce titre elles peuvent être considérées en quelque sorte comme les pierres angulaires sur lesquelles a porté la construction publique et libre de Rome chrétienne. Ces fondements de la nouvelle cité sont au nombre de sept, comme les monts de l'ancienne Rome : les autels, dit un auteur, sont les montagnes de l'Église *.
Toutes ces basiliques furent érigées sur des tom-
‘Il en sera parlé dans la troisième partie de cette Esquisse.
3 De sacr. ædif. à Constant. construct.
5 Altaria sunt montes Ecclesiæ, et quia montes ideô in sacris ædificiis instar montium sunt elevata , dictaque idèo altaria quod reipsà sint altæ aræ. Roma nomine proprio triumphans, à Petr. Brentio. Paris, 1674.
beaux d’apôtres et de martyrs, excepté celles de Latran et de Sainte-Croix. Mais celles-ci n'en sont pas moins remplies de cette pensée de la mort, inhérente à la basilique chrétienne. Elles sont des emblèmes spéciaux du grand sépulcre, de celui qui s'est fermé et qui s'est rouvert sur le Christ. L'église de Sainte- Croix , dans laquelle la mère de Constantin déposa les reliques de la passion , est dédiée au Sauveur mort et enseveli, l'église de Latran au Sauveur sortant du tombeau. C'est une heureuse idée que d’avoir placé ces deux basiliques en face l’une de l’autre. La prairie qui les sépare est un des lieux de Rome les plus favorables à la méditation, à raison des monuments significatifs qui l’encadrent , et du recueillement dont on y jouit : de rares promeneurs, un troupeau qui se repose et l'ombre de quelques arbres. Cet enclos paisible est bordé, dans toute sa longueur, d'un côté, par les grands arceaux de l'aqueduc de Néron,; de l'autre côté, par les anciens remparts et les restes d'un ampbhithéâtre : à l’une de ses extrémités, l'église du Calvaire; à l'autre, le temple de la Résurrection, avec sa couronne de statues, qui se découpent si bien dans la lumière du soleil couchant. Allez méditer dans ces lieux sur ces lieux mêmes, vous y trouverez un assez juste emblème de la vie. Les bonheurs de la terre ressemblent bien vite à ces vieux murs usés par le temps et à ces aqueducs taris. C’est au milieu de débris de tout genre que le chrétien, se frayant un sentier où il trouve un peu d'ombre, s’avance en paix du séjour des douleurs vers cet autre séjour, visible à tout moment pour l'œil de la foi, mais qu'elle distingue encore mieux quand le soir de la vie approche.
Œhapitre Cinquieme.
Monte sur une haute montagne, toi qui évan= gélises Sion : élève avec force ta voix, toi qui évavgélises Jérusalem. Fais retentir cette voix, ne crains rien : dis aux cités de Juda : Voici votre
Dieu.
IsAÏE , © XL, Ve 9
DIVERS MONUMENTS RELATIFS À LA DÉFENSE ET À LA PROPAGATION DU CHRISTIANISME.
La Rome primitive a deux faces. L'une est souterraine; elle se découvre dans les catacombes. L'autre, qui est publique, se produit dans cette multitude d'églises que la piété du clergé et des fidèles fit sortir de cette terre fécondée par tant de sang chrétien ‘: les basiliques constantiniennes n'en furent que les sommités les plus brillantes. Ce tombeau de martyrs, le plus vaste qui existât, devenu, sitôt après la paix de l'Église, le plus grand temple, fait entendre que Rome fut, dès lors, dans les douleurs des persécutions, comme dans les joies du triomphe, le cœur de
! Voir chap. IT,
la chrétienté. De quelque manière que l'on veuille expliquer ce fait, il faurnit, indépendamment de tout argument théologique , une présomption au moins assez concluante contre le système protestant, qui prétend qu'à cette époque même Rome à commencé à corrompre la foi, et à faire pénétrer ses erreurs dans les autres régions du monde chrétien. Suivant toutes les lois connues de l'expérience, cette gangrène morale, qui consiste dans la perversion des doctrines, se développe d'abord dans les pays où le principe de la vie spirituelle est déjà affaibli, puis elle serpente pour attaquer les parties plus vivaces; mais elle n’a pas son foyer primitif d'activité là où la vitalité chrétienne agit avec le plus de force.
Ce caractère de Rome, comme centre de la vie religieuse, se produit, sous différents rapports, dans une foule d'autres monuments qui appartiennent à tous les âges. Mais ils sont trop nombreux et trop divers, pour que nous n'éprouvions pas le besoin de les diviser en plusieurs classes. Le meilleur moyen de faire ressortir nettement leur signification est de réunir, sous une même idée dominante, ceux qui, dissemblables à beaucoup d'égards, s'accordent à représenter, sous tel ou tel aspect spécial , le caractère général de la cité catholique. Pour interpréter les mots de ce grand livre, écrit par les siècles avec des pierres , employons le procédé que l'on suit quelquefois dans l'étude d'une langue. On range, sous une même colonne, les termes qui sont à la fois différents par leur structure, et analogues par leur signification radicale.
Parmi les monuments que nous allons passer en
DIVERS MONUMENTS , rc. 561
revue, les uns montrent dans Rome le foyer le plus universel de la foi qui a constitué la chrétienté. Cette classe renferme ceux qui rappellent la condamnation des grandes hérésies.
D'autres monuments montrent dans Rome le foyer le plus universel de propagation religieuse, hors des limites de la chrétienté. Ils attestent ou rappellent ce qu'elle à fait, à toutes les époques, pour répandre la lumière de l'Évangile dans les pays qu'elle n'avait point encore éclairés.
Des églises, des peintures, et d'autres créations de l'art chrétien, forment en général la première classe de ces monuments, laquelle se rapporte à la condamnation des hérésies. Presque tous ceux auxquels on pourrait rattacher, d'une manière spéciale, les mesures prises contre les hérétiques des trois premiers siècles, n’ont laissé aucun vestige. Nous savons historiquement que plusieurs des hérésiarques de cette époque, particulièrement de ceux qui ont dogmatisé dans l'Égypte et dans la Syrie, ces deux foyers principaux du gnosticisme, sont venus à Rome. Ils avaient senti que leur doctrine aurait été accréditée auprès des chrétiens de tous les pays , s'ils avaient pu surprendre une approbation ou du moins une tolérance de la part de cette Église, « avec laquelle il « fallait que toutes les autres s'accordassent à cause « de sa puissante primauté, » ainsi que le disait déjà saint Irénée au second siècle. Cerdon , Marcion, Valentin ont fait à Rome ce faux pèlerinage. Mais leurs espérances furent vaines : les papes Hygin, Anicet et lleuthère prononcèrent contre eux des condamnations formelles. Si l'histoire nous apprenait le nom
des édifices sacrés où ces sentences doctrinales furent rendues, si du moins nous connaissions la résidence habituelle de chacun de ces papes, nous pourrions, à défaut de débris matériels de ces monuments, rapporter ces souvenirs historiques à quelques lieux déterminés dans l'enceinte de Rome. Mais les papes de cette époque de persécutions n'avaient guère de maison fixe que dans la tombe, et les documents primitifs ne donnent que très-peu de détails topographiques, si ce n’est lorsqu'il s'agit de marquer les endroits où les martyrs ont souffert, et ceux où ils ont été inhumés. Nous pouvons cependant conjecturer que plus d’une fois ces anciens papes ont prèché contre ces hérétiques, soit dans l'oratoire souterrain du Vatican, soit dans les catacombes de Saint- Sébastien : le premier de ces lieux, consacré par le tombeau de saint Pierre, et destiné à la sépulture des souverains pontifes, était fréquenté par eux, comme étant éminemment leur église : le second leur a servi souvent de retraite, ainsi que nous l'avons déjà dit. Mais, en l'absence de monuments qui rappellent spécialement la condamnation de telles ou telles erreurs particulières , il en existe deux qui ont certainement figuré, d'une manière générale, dans leur commune réfutation. En opposant aux novateurs la tradition apostolique, l'Église romaine leur montrait les tombeaux de ses fondateurs Pierre et Paul dont elle conservait la doctrine avec une fidélité encore plus vigilante que celle qu'elle mettait à garder leurs reliques. Dans la célèbre controverse qui eut lieu, à Rome, sous le pape Zéphirin, au commencement du troisième siècle, entre le théologien
DIVERS MONUMENTS , Erc. 363
Caïus, et Proclus, sectateur de Montan, le docteur catholique dit à son adversaire : « Je puis vous faire « voir clairement les trophées des apôtres: si vous « voulez venir au Vatican, ou vous transporter sur « la route d'Ostie, vous y trouverez les trophées de « ceux qui ont établi cette Église sur la base ferme « de leur enseignement et de leur vertu . »
La profession de foi émanée du concile de Nicée, ou la condamnation de l’arianisme, a eu pour monument l'antique église du pape saint Sylvestre , dans le quartier des monts. De l'église actuelle, dédiée à saint Sylvestre et à saint Martin, dont les murs sont de construction moderne, mais qui fut fondée au sixième siècle par saint Symmaque, on descend dans un oratoire, au-dessous de l'autel, où se conserve un précieux dépôt d'anciennes reliques ; dans cet oratoire s'ouvre un corridor en forme d'escalier, par lequel on descend encore pour arriver dans un souterrain qui faisait partie des Thermes de Domitien, lesquels ont aussi porté les noms de Titus et de Trajan. Les anciens documents attestaient que saint Sylvestre y avait construit une église, dans une maison appartenant à un prêtre qui était son ami,
: Ego vero Apostolorum trophæa perspicuë possum ostendere: pam si lubet ad Vaticanum proficisci, aut in viam quæ Ostiensis dicitur,.te conferre, trophæa eorum, qui istam Ecclesiam suo sermone et virtute stabiliverunt, invenies. Euseb., lib. IT, ce. xxv. — Caius sub Zephirino romanæ urhis episcopo, id est, sub Antonino Severi filio, disputationem adversus Proclum Montani sectatorem , valdè insignem habuit, arguens eum temeritatis super novâ prophetiä defendendä. Hieronym., de Script. Ecclesiast.
nommé Équitius *. Cette église était encore connue et fréquentée, non-seulement à l’époque de Charlemagne, mais beaucoup plus tard, puisqu'on y a retrouvé l'effigie de saint Thomas, archevêque de Cantorbéry *. Il paraît qu'à une époque qu'on ne saurait déterminer, la rampe qui conduisait à ce souterrain sacré fut ensevelie sous des décombres, et qu'après un certain laps de temps, l’Église ellemême fut eusevelie dans l'oubli. Au commencement du dix-septième siècle, une vague idée d’un oratoire fondé par saint Sylvestre se conservait parmi les religieux du monastère des Carmes, qni desservaient l'église supérieure *: mais, pour le public, sa mémoire était entièrement perdue, lorsqu'en 1637, par un effet de ce qu'on nomme un hasard heureux, ce vénérable monument fut découvert. Une inscription, en caractères gothiques, relative à des réparations qui avaient été faites en cet endroit, attestait que ce souterrain avait été l'oratoire de saint Sylvestre , Il se trouvait effectivement situé, conformément aux indications fournies par l’histoire, dans
* Hic (Sylvester ) fecit in urbe Romä ecclesiam in prædio cujusdam presbyteri sui, qui cognominabatur Equitius, juxta thermas Domitianas , quem titulum Romanum constituit, et usque in hodiernum diem appellatur titulus Equitii. Anast. Bibl. , in vit. Sylv.
* Filipinni, Ristreuto della chiesa de’ SS. Sylvestro et Martino de’ Monti. Roma , 1639.
5 Filipinni, ibid.
4 Fracta velusta nimis, solisque relicta ruinis
Ne Sylvestri obeat noctis amica domus,
Presbyter hanc reparat, sacrumque altare vetustum Reparat : hincque Dei, præsulis hincque decus,
DIVERS MONUMENTS , re. : 365 les anciens thermes : leurs voûtes, leurs arceaux, leurs pilastres reparurent. Sur les murs étaient peints saint Sylvestre et saint Martin, auxquels saint Symmaque, vers l'an 500, avait dédié la basilique qu'il avait surajoutée à l'église primitive. D'autres peintures représentaient l'enfant Jésus, la sainte Vierge, saint Pierre, saint Paul, et quelques autres saints. Les unes étaient postérieures au douzième siècle, à l'époque de saint Thomas de Cantorbéry, comme nous l'avons déjà remarqué : d’autres pouvaientappartenir soit au huitième et au neuvième siècle, où plusieurs papes restaurèrent l'ouvrage de saint Symmaque, soit au temps de saint Symmaque lui-même. La lettre du pape Adrien à Charlemagne nous apprend qu'il existait dans cet édifice de très-anciennes peintures en mosaïque. Il ne serait pas étonnant que quelques-unes eussent remonté jusqu'au quatrième siècle : une tradition très-respectable assigne cette époque à l’une d'elles. Cette église, qui a pu n'être qu'un simple oratoire avant la retraite de saint Sylvestre sur le mont Soracte, fut transformée par lui, après la fin des persécutions, en un temple proprement dit, et ce pontife en soigna sans doute la décoration, puisqu'il en avait fait son église épiscopale avant Saint-Jean-de-Latran. Ce fut alors que cette église devint un monument, dont l'histoire se rattache, de la manière la plus directe, à la condamnation de l’arianisme. Les pères du concile de Nicée avaient demandé au pape saint Sylvestre la confirmation de leurs décrets. Pour procéder solennellement à cet acte, il assembla, en 325, ou 326, un concile dans cette église. Ce fut nn spectacle à la
fois pittoresque et significatif que cette réunion de confesseurs de la foi, tenant sa séance dans les thermes de Domitien. La chaire pontificale devait, suivant la coutume, se trouver en face de l'autel, dont nous indiquerons tout à l'heure la situation. Représentez-vous d’abord le pape Sylvestre assis sur cette chaire, la tête couverte de cette mitre de soie bleue brochée d’or, que l’on conserve dans la sacristie de cette église comme lui ayant appartenu ‘. Les bancs, où siégeaient les évêques, étaient placés aux côtés de la chaire, sous les arceaux des Thermes. Derrière les évêques étaient rangés les prêtres, les diacres, et le reste du clergé *. Ils se tenaient tous debout, quoique l'usage voulût, à ce qu'il paraît, que les prêtres fussent assis *. Mais la petite dimension de cette église avait pu exiger cette dérogation.
‘Ilya, dans l’église supérieure, un tableau moderne qui représente ce concile. Il est à regretter que, par un anachronisme moins pardonnable ici que dans plusieurs autres cas, le peintre ait donné à saint Sylvestre la grande tiare, qui n’a été en usage que longtemps après, au lieu de copier cette même mitre qu’il trouvait parmi les reliques de l’église pour laquelle il travaillait. Il est tombé dans un autre anachronisme, en faisant figurer dans cette assemblée l’empereur Constantin qui n’était pas alors à Rome. Mais cette faute est excusable : le peintre a été trompé par une erreur commise dans le titre des fragments qui nous restent de ce concile.
2 Tel est l’ordre marqué dans le préambule des actes d’un premier concile, assemblé par saint Sylvestre dans cette même église un an auparavant. On peut en tirer quelques particularités, bien que ces actes soient loin d’être authentiques.
5 Hlieronym., epist. 85 ad Evagr.
L'image de la Vierge, en mosaique, dont nous voyons encore les restes, semblait présider au concile, rassemblé pour rendre gloire à la divinité de son Fils. Saint Sylvestre avait dédié cette peinture à Marie sous le titre de Joie des Chrétiens * ; pour célébrer la fin des persécutions. Ce titre se vérifiait aussi, sous un autre rapport, dans cette circonstance : la condamnation de l’arianisme, plus dangereux, plus fatal que le paganisme persécuteur, était, pour FÉ> glise, un triomphe encore plus heureux. Une joie sainte et grave était peinte sur tous les visages: le souvenir odieux des orgies, dont ces mêmes voûtes avaient été témoins, était banni de ce lieu déjà purifié par le sacrifice de l'agneau sans tache. Les prières par lesquelles s'ouvraient les séances de conciles avaient été faites, l'esprit divin descendait, Pierre allait parler par la bouche de son successeur. « Alors, « disent les actes du concile, Sylvestre, évêque du « saint et apostolique siége de la ville de Rome, s'ex- « prima en ces termes: Nous confirmons par notre « déclaration tout ce qui a été établi à Nicée de Bi- « thynie, par trois cent dix-huit prêtres, pour l'in- « tégrité et le bien de la sainte mère, l'Église catho- « Jique et apostolique. Tous ceux qui oseraient atten- « ter à la définition du saint et grand concile, qui à « été assemblé à Nicée, en présence du très-pieux et « vénérable prince Constantin Auguste, nous les « anathématisons : et tous dirent : Cela est bon. » Le lieu où ces paroles ont été prononcées est bien vénérable, quoiqu'il ne renferme aujourd huique peu d'ob-
1 Gaudium Christianorum.
jets qui puissent attirer l'attention des visiteurs. Dans quelques coins des vieux arceaux des Thermes, un reste de peintures presque effacées, sauf une grande croix assez visible: une partie du pavé ancien, et des fragments d'une chaire en marbre, qu'on croit avoir été celle de saint Sylvestre: dans une espèce de chapelle, les contours, encore très-reconnaissables , de l'antique image de la Vierge, qu'on a reproduite tout à côté dans une mosaïque moderne, parce que le tableau original avait trop souffert. Il a le cachet des anciens temps. La Vierge y porte l'étole, comme les orantes des catacombes. La position de cette image, à quelques pieds au-dessus du sol, au fond de la nef principale, semble indiquer que l'autel antique était placé en cet endroit: ce qui confirme la tradition suivant laquelle saint Sylvestre avait dédié son oratoire à la Mère du Sauveur. La revue de ces objets est bientôt faite : mais, après les courts instants qui suffisent à la curiosité, la piété demande les siens, pour recueillir les bons sentiments que ce lien fait éprouver. Parmi les anciennes peintures qu'on y a retrouvées, dans le dix-septième siècle, il y en avaitune déjà très-endommagée, qui était bien adaptée aux souvenirs que cette église rappelle: au milieu d'un cercle à fond bleu, un agneau avec un livre sous ses pieds; d'un côté saint Jean-Baptiste, et cette inscription : Ecce agnus Dei, ecce qui tollit peccala mundi; de l’autre saint Jean l'Évangéliste, avec ces mots, écrits suivant une orthographe ancienne : In principio erat Berbum , et Berbum erat apud Deum, et Deus erat Berbum. Ce tableau, usé par le temps sur ces vieux murs, y a disparu pour les yeux, mais il y reste toujours
DIVERS MONUMENTS, ec. 369 pour l'âme; car le symbole de Nicce, qui a reçu à cette même place sa sanction définitive, fut le commentaire authentique de ces paroles de l'Évangile. Cette profession de foi, si belle à entendre, lorsqu’elle est chantée par mille voix dans nos grandes solennités, fera sur vous une impression particulière, si, avant de quitter l’église de saintSylvestre, vous la récitez à voix basse, agenouillé dans quelque coin de ce souterrain. Cette pratique de piété convient éminemment à ce lieu qui l'inspire tout naturellement. C’est un des mérites et des charmes de Rome , que d'avoir une foule de monuments, dont chacun suggère des pensées et des souvenirs qui donnent aux pratiques ordinaires de la dévotion un attrait particulier et comme une saveur nouvelle. La piété y peut bien aisément, si elle le veut, échapper aux inconvénients de l'uniformité. La ville, où le sentiment de l'unité est le plus complétement satisfait, est aussi celle qui répond le mieux à un autre besoin de l'âme, celui de la variété dans cette unité même.
L'église des saints Cosme et Damien, au Forum, a fourni aussi un monument qui rappelle que l'arianisme fut condamné par Rome dans la personne de Constantius , le protecteur impérial de cette hérésie. C'est le tombeau de Félix IE, qu’on a retrouvé dans le seizième siècle. Le récit que lecardinal Baronius a fait de cette découverte, et des circonstances où elle a eu lieu, mérite d'être rapporté. « La manière dont Félix « était entré dans sa charge avait été jugée vicieuse « parles anciens, etdes récits contradictoires ne per-
« mettaient pas de connaître, avec certitude, com- « ment ilétait mort. En conséquence, lorsque, sous 1. 24
« le pontificat de Grégoire XIII, on soccupa de la
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correction du Martyrologe, les hommes érudits, qui avaient été choisis pour cet examen et qui se réunissaient très-souvent à cet effet, élevèrent une grave controverse au sujet de Félix. Il s'agissait de savoir si son nom serait effacé , ou si on le laisserait sans letitre de martyr. Après de longues altercations, je m'étais rangé à l'avis qui voulait que lon rayât son nom du Martyrologe, et javais même écrit, pour appuyer mon sentiment, un volume qui avait obtenu l'approbation d'un grand nombre de personnages très-savants, qui se trouvaient alors à Rome. Mais je fus détrompé par un événement presque miraculeux survenu dans l'église des saints martyrs Cosme et Damien, près de l’ancien temple de la Paix au Forum. Quelques individus, fort mal conseillés, et pourtant conduits à leur insu par la Providence, s'étaient mis à creuser en cachette sous un autel placé du côté droit de cette église, parce qu’ils sétaient imaginés , d’après je ne sais quels renseignements, qu'un trésor était enfoui dans cet endroit. Ils trouvèrent une arche en marbre : dans l’un des côtés, séparé de l'autre par un intervalle, reposaient sous des tables de pierre les reliques des martyrs saints Marc, Marcellin et Tranquillin ; de l'autre côté le corps de saint Félix, avec une plaque en pierre, placé dans l’intérieur de l'arche, et sur lequel on lisait cette inscription :
DIVERS MONUMENTS , ETc. 971
Corps de S. Félix, pape et martyr, qui a condamné Constantius !.
« Cette découverte eut lieu le jour où l'on avait coutume de faire la fête de saint Félix, le quatrième des calendes d'août, de l'an 1582, dans le temps même où, à la suite de grandes controverses, sa mémoire semblait près de succomber :
il ressuscita en quelque sorte pour plaider luimême sa cause. Je jetai alors la plume que le zèle
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de la vérité m'avait fait aiguiser, je m'estimai trèsheureux d’être vaincu par Félix, de céder la palme au cardinal Julius Sanctorius, qui s'était fait son défenseur , et il me sembla que je triomphais avec
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mon adversaire, puisque la vérité était victorieuse en nous deux*. »
Revenons à l'époque de l’arianisme. Pendant qu'il tourmentait l'Éplise avec éclat, le manichéisme avait serpenté dans l'ombre. Il avait fini par réunir plusieurs de ses émissaires et de ses sectateurs à Rome, où ils cherchaient à répandre leur venin sous l'apparence de l'orthodoxie. Le pape saint Léon ne négligea rien pour les démasquer, et il condamna cette hérésie dans un concile tenu en 444. Un souvenir de la réprobation du manichéisme se rattache à l'ancien escalier par lequel on arrivait à la basilique de Saint-Pierre. Quelques chrétiens avaient
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1 Corpus S. Felicis, papae et martyris, qui daimnavit Constantium.
* Annal, Eccl, , an, 357, art, Lxu.
coutume, après avoir monté cet escalier, de se retourner vers l'Orient, en inclinant la tête. Cette pratique venait en partie de l'ignorance, en partie d'un reste de l'esprit païen : quelques-uns pouvaient aussi avoir l'intention de vénérer., à travers la lumière créée, le Créateur de la lumière. Maïs saint Léon s'éleva contre cet usage, particulièrement à raison de son analogie avec la doctrine et le rituel des manipie , qui adoraient le soleil, et qui se plaçaient FE pour cette cérémonie, Sur un liéu élevé. Ce fut en effet en parlant contre ces hérétiques dans un sermon pour la fête de Noël, que le pape recommanda aux catholiques de sabstenir de la pratique dont il s'agit. Sa voix fut entendue, et le grand escalier de Saint-Pierre, purgé de toute démonstration superstitieuse ou équivoque, put servir au contraire à dénoncer désormais les manichéens : en y faisant un acte de leur culte, ils se seraient signalés eux-mêmes à la multitude des fidèles qui affluaient journellement aux portes de la basilique Vaticane”.
* De talibus institutis illa generatur impietas ut sol inchoatione divinæ lucis à quibusdam insipientibus de locis eminentioribus adoretur. Quod nonnulli etiam christiani adèo se religiosè facere putant, ut pr iusquäm ad Beati Petri Basili-
cam, quæ uni Deo et vivo dedicata est, perveniant, superatis gradibus quibus ad suggestum areæ super ioris ascenditur, converso COrpOore ; ad nascentem se solem reflectant , et curvatis cervicibus in honorem se splendidissimi orbis inclinent : quod fieri partim ignorantæ vitio, partim paganitatis spiritu , multm tabescimuset dolemus. Quia etsi quidam fortè creatorem pulchri luminis, per ipsam lucem, quæ est creatura, venerantur, abstinendum tamen ab hujusmodi specie oficii; quam
DIVERS MONUMENTS , £rc. 313
: L'antique église de Saint-Clément, dont nous parlerons ailleurs sous d'autres rapports, a été témoin d'un des actes des pontifes romains contre l'hérésie pélagienne, laquelle niait la grâce comme l'hérésie manichéenne niait la liberté. C’est dans cette église que le pape Zozime tint, en 417, un consistoire où il fit comparaître Cœlestius, un des principaux promoteurs du pélagianisme ‘, qui n'évita pour le moment une condamnation, que parce qu'il désavoua ses erreurs par une profession de foi orthodoxe. Cette séance dut se passer dans l’abside, derrière l'autel, au fond de laquelle on voit encore aujourd'hui une chaire en marbre, dont une partie est très-ancienne. Le pontife dut siéger à cette place, qui était celle de la présidence; les ecclésiastiques qui l’accompagnaient se rangèrent sur les bancs de marbre ou de pierre, placés à droite ou à gauche dans l'abside. Le pape Zozime dit, dans sa lettre aux évêques d'Afrique, qu'il avait choisi cette basilique de Saint-Clément, parce que ce disciple de saint Pierre ayant renoncé, lors de sa conversion , à toutes ses erreurs paiennes, et ayant ensuite souffert le martyre pour la foi, son autorité , son exemple, particulièrement présents dans l'église qui lui était dédiée, étaient propres à faire sur l'esprit de Cœlestius
cum in nostris invenit qui Deorum cultum reliquit, nonne hanc secum partem opinionis vetustæ tanquam probabilem retinebit, quam Christianis et impiis viderit esse communem ? Serm. 7 de Nativit. Dom.
‘ Die cognitionis resedimus in Sancti Clementis Basilicä.… Intromisso Cœlestio, libellum ejus, quem dederat, fecimus recitari. Lütter. Zozim. ad Episcop. African.
une impression salutaire '. Ce rapport était d'autant plus juste que les erreurs dont le pape exigeait l'abjuration ou le désaveu, tendaient directement, par la négation du péché originel et de la Rédemption, à ramener les principes de la philosophie païenne.
Le pélagianisme et le manichéisme avaient suivi chacun une route d'erreurs, séparée de celle que l’arianisme avait ouverte à l’hétérodoxie. D'autres hérésies ne tardèrent pas à marcher sur ses traces. Sans détruire, comme l'avait fait Arius, le dogme de la Trinité, Nestorius attaqua celui de l’Incarnation, en supposant dans le Christ, outre la personne du Verbe divin, une personne humaine, de sorte que la Divinité et l'humanité n'auraient été unies en lui que moralement, suivant le genre d'union qui existe entre elles dans tout homme juste. Peu de temps après que cette hérésie eut été condamnée dans le concile général d'Éphèse, le pape Sixte IL fit exécuter une mosaïque dans l’église de Sainte-Marie-Majeure, comme monument du dogme qui venait d'être proclamé solennellement. Parmi les anciennes mosaïques qui subsistent encore, celle-ci est la plus considérable, Elle embrasse tout le tour de la nef principale. Quatre ou cinq des tableaux qui forment une galerie le long de la frise ont été sup-
! Qui imbutus Beati Petri disciplinis, tali magistro veteres emendasset errores, ratosque profectus habuisset, ut fidem quam didicerat et docuerat, etiam martyrio consecraret , scilicetut ad salutiferam castigationem tanti sacerdotis auctoritas præsenti cognitioni esset exemplo. Ibid.
DIVERS MONUMENTS , ETc. 37S
primés lorsqu'on a construit les deux arcades latérales qui conduisent aux chapelles Sixtine et Pauline, Peut-être étaient-ils déjà à peu près entièrement usés par le temps, comme l'étaient quelques autres tableaux de la même galerie, qu'on a remplacés par des fresques. Cette longue série de peintures n'offre que des sujets de l'Ancien Testament; ils sont pris dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de Joseph, de Moïse et de Josué, figures du Sauveur. Ces tableaux n’ont pas de rapport direct aux événements religieux de l'époque où ils ont été faits; mais toutefois ils se coordonnent, d'une manière remarquable, à la pensée dogmatique qui a présidé à ce monument. Disposés des deux côtés de la grande nef, ils forment comme une avenue qui conduit aux tableaux évangéliques réunis à l'extrémité de cette nef, sur l’arcade, en avant du chœur, de même que les faits des patriarches ont été une préparation, une avenue mystérieuse qui devait aboutir à la vie de l'Homme-Dieu. Par cet arrangement des tableaux, la mosaïque de Sixte LIT reproduit, dans l'espace, l'ordre suivant lequel les conseils de Dieu se sont accomplis dans le temps. Cet exemple nous indique une règle d'art chrétien , qu'on devrait bien ne pas négliger, toutes les fois que quelque raison particulière ne s'oppose pas à son observation. La place la plus uaturelle des peintures et des sculptures qui se rapportent à l'Ancien Testament, est à l'entrée du temple et le long de la nef : les sujets représentés dans la partie la plus sacrée du temple doivent être choisis de préférence dans les livres évangéliques. Il y a ainsi harmonie entre l'ordonnance des tableaux, des
statues ; et le caractère symbolique de l'architecture chrétienne, qui figure, par l'avenue de la nef et par le sanctuaire, où les mystères se consomment, les deux parties du plan divin, la préparation des choses et leur accomplissement. Cette règle, exprimée dans la mosaïque de Sainte-Marie-Majenre, se fait aussi, remarquer dans d’autres églises, notamment dans léglise-mère, celle de Saint-Jean-de-Latran. #
Les tableaux, qui ont un rapport particulier avec le dogme promulgué dans le concile d'Ephèse contre Nestorius, se trouvent à l'endroit que nous avons indiqué tout à l'heure, au sommet de l'arcade ou arc de triomphe, placé sur les limites de la nef et du sanctuaire. Les chrétiens avaient transporté, dans l'intérieur de leurs temples, cette forme empruntce à l'architecture militaire. On y représentait le Sauveur, l'étendard de la croix, les saints qui avaient combattu sous ce drapeau divin, et les divers symboles de la grande et pacifique victoire sur le mal. Les arcs de triomphe de Rome païenne avaient été érigés par ceux qui obéissaient en l'honneur de ceux qui commandaient, et les titres les plus fastueux y étaient prodigués aux maîtres du monde. Le pontife chrétien, qui savait qu'il était le premier, non pour étre servi, mais pour servir, dédia le sien à la communauté dont il était le père : il y fit mettre cette inscription que nous lisons encore aujourd'hui, et qui est si expressive dans sa simplicité : SIXTE ÉVÊQUE AU PEUPLE DE DIEU ‘.
Au milieu de cet arc de triomphe, dans un cadre
! Sixtus episcopus plebi Dei.
DIVERS MONUMENTS, rc. 317
circulaire, il y a un autel, adossé à un trône. Sur la table de l'autel est placé le livre divin, fermé par sept sceaux, suivant la figure de l'Apocalypse, afin d'indiquer que le sujet du tableau est un mystère de la foi. Au-dessus de l'autel paraît une petite croix, qui n'a rien d'éclatant; elle est peinte en noir. Plus haut, une grande croix, ornée de pierreries, s'élève sur le trône, qui offre le même genre d'ornement. La croix petite et obscure, attachée à l'autel du sacrifice, est l'emblème de l'humanité dont le Verbe divin s'est revêtu pour souffrir en elle. La croix haute, brillante, glorifiée sur un trône signe de la souveraine puissance, est l'emblème de la Divinité. Jusqu'ici le symbolisme de ce tableau ne nous offre que le dogme des deux natures : mais l'erreur de Nestorius consistait spécialement à nier leur union personnelle dans le Christ. Est-il à croire qu'on ait omis d'introduire, dans ce tableau symbolique, quelques particularités qui se rapportassent spécialement à l'expression du dogme qui venait d'être proclamé contre Nestorius? Regardons bien, nous pourrons les y découvrir. La petite croix obscure est surmontée d’une couronne de pierreries, qui touche au pied de la grande croix. D'un autre côté la grande croix, toute resplendissante qu'elle est, offre un symbole de douleur et de mort : on voit derrièreelle, à moitié de sa hauteur, une espèce de drap, qui doit être le linceul du Christ enseveli, de même que la petite croix est peinte sur un voile, qui figure vraisemblablement le saint suaire. Ainsi la croix qui représentelanature divine, supporte des attributs d'infirmitéet de mortalité; la croix qui représente la nature
humaine, participe aux attributs de gloire et de puissance. Cette communication des attributs n'estelle pas une manière très-ingénieuse de signifier que les deux natures sont tellemegt unies dans le Christ, qu'on doit affirmer de luiles propriétés de chacune d'elles, qu'on doit dire à la fois qu’il est infini et fini, qu'il est éternel et qu'il est mort, en un mot qu'il est Dieu ethomme: ce qui exprime précisément le dogme de l'union personnelle que Nestorius avait nié, et que le concile général d'Ephèse venait de définir. Aucun renseignement historique ne nous certifie que cette explication donne la clef du symbolisme de ce tableau central de la mosaïque. Mais il est difficile d'en imaginer un autre, si l'on fait attention au but spécial de ce monument. Nous regrettons que Ciampini, qui s’en est occupé, se soit à peu près borné, sauf ses remarques sur la signification du drap et du voile, à énumérer les parties du tableau, sans chercher la pensée qui coordonne les divers traits de ce symbolisme au dogme que Sixte HIT voulait exprimer. Ne pouvant invoquer le suffrage d'un savant aussi distingué en faveur de cette interprétation, nous ne faisons que la soumettre au jugement des hommes compétents.
A côté de ce tableau central se trouvent deux séries de tableaux, l'une à droite, l’autre à gauche. Elles sont divisées en cinq zônes. Les trois premières, à partir de haut en bas, renferment des sujets historiques, pris dans le nouveau testament. La quatrième est à la fois topographique et symbolique : elle représente Bethléem et Jérusalem. Ces lieux, consacrés par l'œuvre de la rédemption, sont aussi l'em-
DIVERS MONUMENTS , erc. 319
blème de l'église, comme les agneaux , figurés dans la cinquième zône qui est purement sy mbolique sont l'emblème des fidèles.
La distribution des tableaux historiques offre une combinaison qui mérite d'être remarquée : elle résout une difficulté artistique qui se rencontre quelquefois dans les œuvres comprenant plusieurs sujets distincts et analogues. Un ensemble de tableaux tirés de l’histoire demande que l’ordre chronologique y soit marqué par leur position respective. Mais des tableaux dont les sujets appartiennent à l'Évangile, ne représentent pas simplement des faits, ils expriment en même temps des vérités dogmatiques ou morales : il est à désirer qu'un autre ordre y soit marqué aussi, lorsque cela est possible, un ordre en quelque sorte doctrinal, qui reproduise, dans l'arrangement des tableaux , quelques-uns des rapports existants entre les vérités elles-mêmes. La distribution la meilleure est donc celle qui faitressortir à la fois la suite des faits comme une narration , et l'analogie des idées comme un discours. On conçoit qu'il peut être souvent trèsdifficile de faire cadrer ensemble l’ordre chronolopique et l'ordre doctrinal. Voici comment cette difficulté a été résolue dans la mosaïque de l'arc triomphal de Sainte-Marie-Majeure. L'ordre chronologique s'observe dans la direction perpendiculaire des tableaux, en suivant de haut en bas la série à gauche d'abord , puis la série à droite : vous avez ainsi successivement l’'Annonciation , l’'Adoration des mages, le Massacre des innocents, la Présentation au D Jésus au milieu des docteurs, et la mort desaint Jean- Baptiste. L'ordre doctrinal est exprimé par la cor-
respondance horizontale des tableaux : ceux de gauche et de droite, qui appartiennent à la même zône, se rapportent à une même idée. Dans la première zône, l'Annonciation et la Présentation au temple énoncent le dogme du Verbe incarné et rédempteur : dans la seconde, l’Adoration des mages et la gloire de l'Enfant Jésus au milieu des docteurs sont spécialement relatives à la manifestation de ce dogme : enfin, dans la troisième zône, le Massacre des innocents et la mort de saint Jean-Baptiste expriment la confession de ce dogme par le martyre. La réunion de ces peintures forme donc , à cet égard , une espèce de discours divisé en trois parties, qui expose le mystère objet de la foi, les signes qui prouvent cette foi, et , comme conelusion pratique, l'obligation de rendre témoignage à cette foi, même au prix du sang. C'est ainsi que l'ordre didactique ou doctrinal s'adapte à l'ordre chronologique , par la combinaison de la direction horizontale des tableaux avec leur direction perpendiculaire. L'artiste s'était préoccupé en cela d'une pensée qui n'inquiète guère beaucoup de peintres modernes, chargés d'exécuter des œuvres plus ou moins analogues. Ce nest pourtant pas une chose indifférente dans une grande composition religieuse , que de chercher à y exprimer, par la distribution même des tableaux, ce double rapport des faits et des idées, et, au lieu de se mettre fort à l'aise, en laissant à l'écart cette difficulté, ils feraient mieux, Je crois, de consulter, sur la manière de la résoudre, cette vieille mosaïque du cinquième siècle.
Nous devons maintenant y remarquer certains détails, particulièrement dirigés contre l'hérésie que
DIVERS MONUMENTS , eTc. 381
le concile d'Ephèse venait d’anathématiser. Dans le tableau de l’Annonciation , il y a d'abord un groupe qui se rapporte à la nativité de saint Jean-Baptiste. Près de l'autel de l'encensement , figuré par le tabernacle , Zacharie est debout en face de deux anges, dont l’un lui prédit la naissance de son fils. Cette partie du tableau n’est pas seulement le préambule de celle qui représente l’Annonciation, elle sert aussi à faire ressortir ce que cette seconde partie a de distinctif. Dans celle-ci, l'archange Gabriel est peint deux fois : d’abord, descendant du ciel, et ensuite, parlant à Marie. Accompagnée de deux autres anges, qui se tiennent derrière elle, la Vierge est assise : elle ne se lève pas même devant l'archange. La colombe de l’'Esprit-Saint plane sur sa tête. Ces particularités, comparées à celles du groupe de Zacharie, indiquent qu'il s'agit ici d’une naissance supérieure à celle de saint Jean ; et comme celui-ci a été sanctifié dans le sein de sa mère, et qu'aucun homme n'est plus grand, ce tableau signifie par là même que dans l'enfant de la Vierge la divinité et l'humanité sont unies d'une manière plus excellente et plus intime, qu'elles ne le sont dans l’homme le plus juste par l'effet de la grâce. Ciampini fait remarquer un trait qui montre l'attention de l'artiste à introduire des détails symboliques. La porte de la chambre de la sainte Vierge est fermée par une grille: ce qui dénote à la fois la nature immatérielle de l'archange qui est entré dans cette chambre, et l'inviolable virginité de Marie, par allusion à ce titre de porte fermée que l'Église lui donne d'après la prophétie d'Ezéchiel.
Le tableau de l'Adoration des mages est également conçu de manière à protester contre l'hérésie nestorienne. Pour atteindre ce but, l'artiste s'est moins attaché à la réalité historique qu’au fond du mystère. L'enfant Jésus n’est pas couché dans une crèche; le siége sur lequel il est placé a un marchepied; il ressemble moins à un lit qu'à un trône, et le divin nouveau-né sy tient par sa propre force, sans être soutenu par sa mère, pour marquer son origine surhumaine. C'est aussi pour la même raison que dans le tableau qui le représente au milieu des docteurs, il est couronné d’un diadème où l’on voit le symbole des deux croix, grande et petite, dont nous avons indiqué précédemment la signification.
Cette mosaïque offre donc un triple intérêt, comme expression du dogme par la peinture, comme sujet d'études par rapport au symbolisme chrétien, et comme œuvre très-ancienne. A la hauteur où elle est située, on en distingue mal quelques parties. Les couleurs ont ‘perdu de leur éclat, l'arc de triomphe est un peu dans l'ombre; mais si l'on connaît d'avance l'explication, les lignes s'arrangent, l'intelligence éclaire les regards. Le moment le plus opportun pour bien voir cette vénérable peinture est celui-là même que la piété choisirait de préférence pour en faire un sujet de méditation. Dans la nuit de Noël , Sainte-Marie-Majeure , qui est l'église de la crèche, se pare de mille lambeaux : des torrents de lumière se répandent sur cette mosaïque obscurcie par les siècles. En redevenant plus visible , elle semble se rapprocher et descendre, pour mieux prendre part à la fête, en même temps que des chants , ad-
DIVERS MONUMENTS, Erc. 383
inirablement appropriés au caractère de la solennité, prêtent, pour ainsi dire, une voix à cet arc de triomphe, qui est la glorification d'une étable. Sa place a été bien choisie. Le concile d'Ephèse, en définissant le mystère de l'Incarnation , avait prononcé, contre les erreurs de Nestorius, que le titre de mère de Dieu doit être donné à Marie. Sixte III a rendu hommage à ce dogme, par le lieu même où il a fait exécuter l'œuvre d'architecture et de peinture qu'il a offerte au peuple chrétien; il a voulu que le monument, annonçant la victoire de la foi au Verbe incarné, fût érigé dans la plus belle des basiliques que la piété des premiers siècles ait dédiées à la Vierge.
L'hérésie , condamnée à Éphèse, ne tarda pas à produire, par contre-coup, une erreur diamétralement contraire. Nestorius n'avait admis les deux natures, qu'en niant l'unité de personne. Eutychès n'admit l'unité de personne qu'en niant la dualité des natures , en supposant que l'humanité dans le Christ s'était absorbée dans la divinité, et qu'elle n’avait eu qu’une existence apparente. L'un de ces hérésiarques avait détruit les mérites infinis du Rédempteur, dont les souffrances étaient réduites à n'être que celles d’un pur homme; l’autre faisait un Christ qui était purement infini en tout, et qui, par conséquent, avait été incapable de souffrir. L'Église romaine ne fut pas moins vigilante et active contre la dernière de ces erreurs, qu'elle ne l'avait été contre la première. La mémoire des travaux apostoliques de saint Léon, pour l'extirpation de l'eutychianisme, est attachée à l'autel de la confession de saint Pierre, autour duquel on sait qu'il a tenu des conciles pour
cetobjet. Ce même lieu fut témoin, à cette occasion, d’une scène touchante: le grand homme qui devait, deux ou trois ans plus tard , intimider Attila , vint trouver, les larmes aux yeux et la voix pleine de sanglots, l'empereur Valentinien et Placidie, sa mère, au moment où ils visitaient la tombe de l'apôtre, pour leur recommander la cause de la foi. Il nous a tellement émus, dit Placidie dans sa lettre à Théodose, « qu’il nous a forcés de mettre nos gémisse- « ments en communion avec ses pleurs". » La vieille épitaphe qui a été gravée sur le sépulcre de saint Léon , lors de la translation de ses reliques, sous Sersius [°, au septième siècle, rappelle aussi ses luttes contre les erreurs de son temps :
« Du fond de son tombeau , il nous remet devant « les yeux ce qu'il a fait durant sa vie, pour préser- « ver le troupeau de Dieu des ravages du loup qui « rôde pour tendre des embûches.
« Les témoins de son zèle sont les livres consacrés « par lui à la cause de la saine doctrine: les cœurs pieux « les révèrent, la tourbe des méchants les redoute*. » L'église de Sainte-Sabine , sur le mont Aventin, conserve aussi le souvenir des combats d’un autre pape contre l'hérésie d'Eutychès. Silvère s'était réfu-
! Episcoporum multitudine circumseptus quos ex innumerabilibus civitatibus Italiæ pro principatu proprii loci seu dignitate collegit.. Verbis lacrymas ad communionem sui fletüs permiscens nostros quoque gemitus provocavit, Æpist. ad imper. Theodos.
a Commonet à tumulo quod gesserat ipse supersies
Jusidians ne lupus vastet ovile Dei. Testantur missi pro recto dogmate libri, Quos pia corda colunt, quos prava turba limet,
DIVERS MONUMENTS, erc. 385 gié dans cette église ‘, lorsqu'il avait soupçonné que lesofficiers impériaux avaient contre lui de mauvais desseins, parce qu'il refusait d'infirmer l'autorité du concile de Chalcédoine, qui avait condamné les novateurs. Cédant, malgré le conseil de ses amis, à des prières perfides, il quitta son asile de Sainte-Sabine, en recommandant son âme à Dieu, et se rendit au palais de Bélisaire sur le mont Pincius *, où il fut arrêté , et envoyé en exil par les ordres de l'impératrice Théodora. Ce fut pour expier ce crime, comme nous l'avons déjà remarqué, que le général romain bâtit la petite et intéressante église, située près de la Fontaine de Trévi. On y lit l'inscription suivante sur une vieille pierre : « Bélisaire, patricien, ami de « la ville, a construit cette église pour expier sa « faute. Qui que vous soyez, qui mettez le pied dans « cette demeure sainte, priez souvent Dieu pour qu'il
« Jui fasse miséricorde 5, »
Plusieurs des détails que nous recueillons en ce moment n'ont point, si on les prend chacun à part, le mérite d’un vifintérêt: mais ils doivent être jugés d'après le résultat général auquel ils concourent. Ilne faut pas oublier que Rome est, par ses édifices même, une cité éminemment dogmatique , et qu'on ne la comprend que d’une manière très-incomplète ,
* Et veniens contulit se in basilicam beatæ martyris Sabinæ, ibique manebat. Liberat. Diacon. in Brev., e. xxir, * Tunc fecit Belisarius Patricius beatum Silverium Papam venire ad se in palatium Pincis. Anast., tn vit, Silver. LU Hanc vir patricius Vilisarius urbis amicus , Ob culpæ veniam condidit ecclesiam.
Hanc ideirco pedem sacram qui ponis in æderm Ci miserelur eum sœpe precare Deum,
Je DE
SV
si on ne l'étudie pas sérieusement sous cette face. Poursuivons.
Les opinions hétérodoxes que protégeait la cour de Bysance, se reproduisirent bientôt après dans une hérésie nouvelle, qui en futà la fois lamoindrissement et la prolongation. En soutenant qu'il ny a pas, dans le Christ, deux volontés, l'une divine, l'autre humaine, le monothélisme ramenait l'erreur d'Eutychès sur l'unité de nature. Au sujet des troubles suscités alors dans l'Église, la calomnie a voulu troubler les cendres du pape Honorius, qui reposaient, paisibles et vénérées, au milieu des sépulcres des autres papes, près du tombeau de saint Pierre. Les inscriptions funéraires, consacrées à sa mémoire, fournissent un nouvel argument, d’ailleurs superflu, pour prouver la fraude commise au sujet de la seconde lettre, que Sergius, patriarche de Constantinople, avait prétendu avoir reçue d'Honorius et qui aurait contenu l'erreur monothélite. Ces épitaphes parlent d'Honorius en des termes qui ne peuvent convenir qu'à un digne successeur de saint Pierre.
« Nous décernons de pieux éloges au grand pasteur, qui « a rempli les fonctions de Pierre, et qui est monté au com-
« ble des honneurs : sous ce tombeau brille le pontife Hono- « rius, dont l’auguste nom et la gloire sont stables !, »
On célèbre son zèle pour ramener dans l'unité de
Pastorem magnum laudis pia præmia lustrant, Qui functus Petri hace vice surma tenet;
Effulget tumutis nam præsul Honorius istis, Cujus magnanimum nomen honorque manet.
Prim,epilaph., lib. V, epigram., è veleri membranaeso, descript. è templis Romæ, maximè in basilée. S. Petri et Pauli, apud Gruler., t. III, p.4178,veter. inscript. in append.
DIVERS MONUMENTS, Erc.: 587.
l'Église ceux qui s’en étaient séparés : ceci se rapporte particulièrement à l'extinction du schisme de l'Istrie :
« Ayant gouverné dignement, en vertu du pouvoir qui
« appartient au siége apostolique , il a rappelé ceux qui s’é- « taient dispersés ‘. »
Il est spécialement loué sous le rapport de sa doctrine.
« Il a pris une place glorieuse parmi les pontifes, par sa’
« doctrine puissante, aussi bien que par la sainte régularité « de sa vie?. »
Il est présenté comme un disciple, un émule, un interprète du pape saint Grégoire :
« Les doctrines de son maître, dont les paroles étaient si saintes et si fécondes, ont toujours brillé « en toi : en suivant avec ardeur les traces du grand et pieux Grégoire, tu as hérité de ses mérites Ÿ. »
= ES
ES
« La virginité a vécu avec toi depuis ton berceau :
la vérité est demeurée avec toi j usqu'à la borne de ta « vie 4° »
Ces inscriptions ont été composées très-peu de temps après la mort d'Honorius. La première se termine en effet par ces mots : « J'ai voulu faire en ton
À Sedis apostolicæ meritis nam jura gubernans Dispersos revocat,....
Quem doclrina polens quem sacræ regula vitæ Pontificum pariter sanxit habere deeus.
Sanctiloqui semper in {e commenta magistri Emicuère tui tanquam fecunda nimis; 2 Namque Gregorii lanti yestigia justi Dum sequeris cupiens et meritumque geris.
4 Tecum virginitas ab incunabulis vixis Tecumque verilas ad vilæ melam permamet.
Secund, epilanh, V. Baron., Ann, Eécles, ad an. 658.
« honneur cette épitaphe que jete devais, parceque “ je conserve avec amour la mémoire de celui qui fut « pour moi un excellent père ". » On lit aussi dans la seconde : « Bien que chacune de mes paroles passe à « travers mes sanglots et mes larmes, je parle de toi « avec certitude, moi qui suis ton disciple *. » Elles ont donc été écrites vers l'époque où les papes Séverin et Jean IV, premier et second successeurs d'Honorius, frappaient d'une nouvelle condamnation, malgré les menaces et les violences .de l'empereur Héraclius, l’hérésie monothélite dont il était le fauteur. Comment pourrait-on croire que ces papes eussent voulu favoriser sous leurs propres yeux, à Rome même, une sorte de panéoyrique public de cette hérésie, au moment où ils bravaient tout pourla réprimer ? C'est cependant ce qu'ils eussent fait en autorisant de pareilles épitaphes, s'ils avaient eu connaissance que ce même Honorius, loué dans ces inscriptions pour son attachement persévérant à la saine doctrine, avait adressé à Sergius, patriarche de Constantinople, une lettre où il enseignait le monothélisme. On ignorait donc l'existence de cette prétendue lettre. Comment supposer, d'un autre côté, qu'il eût pu écrire au patriarche de Constantinople une lettre dogmatique sur les questions agitées, sans que l'Église romaine en eût eu connaissance, sans que Sergius luimême eût fait parade de cette pièce, pour s'appuyer
è His ego epitaphiis merito tibi carmina solvi, Quèd patris eximii sim bonus ipse memor.
Prism. epilapk.
Licet in lacrymis singultus verba erumpant Du te certissimè tuus discipulus loquor.
Secund. epslaph,
DIVERS MONUMENTS, Erc. 389 dusuffrage d'Honorius ? La lettre n'avait donc pas été écrite, ou, ce qui revient au même, elle a été falsifiée. Les épitaphes d'Honorius, rapprochées de ces diverses circonstances, sont, comme on le voit, des témoins importants. Le faussaire avait attendu, pour se hasarder à produire son œuvre calomnieuse , qu Honorius fût enseveli dans le silence de la tombe : mais sa tombe même a parlé.
Plusieurs papes de l'époque suivante eurent à défendre la vénération des images contre le parti des iconoclastes , dont les doctrines furentoriginairement une importation d'idées persanes et mahométanes dans le sein de la chrétienté. Des églises de Rome nous offrent un emblème qui a été une protestation contre les premiers et timides essais de ces doctrines aussi funestes au culte qu'à l'art chrétien, La représentation du Sauveur sous le symbole de l'agneau semble, au premier abord, être un emblème fort ordinaire, qui ne se rattache à aucune circonstance spéciale de l’histoire de l’Église : des livres saints, où il est indiqué plusieurs fois, il a passé tout naturelle. ment sur les monuments chrétiens, et il a été en effet usité dans tous les temps. Toutefois, à une certaine époque, sa reproduction a été déterminée par une intention particulière. Quelques idées sophistiques, qui préparaient les voies aux iconoclastes en faisant une brèche aux anciens usages de la piété chrétienne, avaient exercé de l'influence dans une assemblée d’évêques, que l’empereur Justinien-le-Jeune avait réunis à Constantinople, vers la fin du septième siècle, out en affichant la prétention de continuer le cinquième et le sixième concile œcuménique, cette às-
semblée avait fait quelques règlements extravagants, notamment dans un canon relatif aux images. Elle avait approuvé, ilest vrai, que le Sauveur fût peint sous la forme humaine qu'il a prise pour consommer les mystères pratiqués par l'ancienne loi; mais en même temps elle avait défendu de le représenter sous les traits d'un agneau , attendu que cette forme, sous laquelle il s'était montré aux prophètes, devait être reléguée parmi les figures du vieux Testament, auxquelles le Christianisme a substitué la réalité. Cette chicane théologique était aussi peu en harmonie avec les expressions consacrées par les livres du nouveau Testament, qu'avec la tradition des premiers siècles : on a retrouvé ce symbole parmi les peintures des catombes. L'Église de Rome rejeta cette innovation, ainsi que quelques autres articles de la même assemblée , et elle ne tarda pas à manifester, par des signes matériels, son attachement à cet antique et pieux emblème en le reproduisant dans les édifices sacrés. Quelques antiquaires ont pensé que l'Agneau sculpté sur la porte de l'église de Sainte-Pudentienne, au centre des portraits de la famille de Pudens, remonte à une époque voisine du temps dont nous parlons ‘. Là mosaïque de Sainte-Praxède, exécutée sous Pas-
‘ Cette opinion est sujette à une difficulté. Des vers léonins, ou rimant par les hémistiches, sont inscrits sur ce monument, et l’on sait que l’usage de ce genre de vers n’a commencé que plus tard. Mais ils pourraient avoir été ajoutés postérieurement. L'inscription qu’on lit sur une vieille pierre incrustée dans le mur de l’église de Sainte-Marie de Trévi, est une addition postérieure au temps de Bélisaire, fondateur de cette église; car elle est aussi en vers léonins, et ne peut, par conséquent, appartenir au sixième siècle.
DIVERS MONUMENTS, rc. 391
cal [°”, ne nous offre pas seulement l'agneau mystique, mais elle nous le montre entouré des hommages des vingt-quatre vieillards. Le sujet de cette composition, émprunté à l'Apocalypse du disciple bienaimé, fut une réfutation spéciale de l'opinion erronée qui avait prétendu que ce symbole ne devait pas être reproduit sous l'empire de la loi évangélique.
Le plus ancien monument qui ait rapport aux iconoclastes proprement dits, se conserve dans la basilique souterraine du Vatican. C'est une portion de la table de pierre sur laquelle Grégoire HIT avait fait graver une bulle relative à un concile qu'il avait assemblé en 732 contre cette hérésie. Quelques phrases de cette bulle se lisent encore sur ce fragmént. Près de l'endroit où il est placé, on a reproduit à fresque une image du Sauveur, qui faisait partie d'une mosaïque du huitième siècle. Celle-ci se trouvait dans la chapelle que Paul [°° avait érigée en l'honneur de la mère de Dieu, et dans laquelle il avait fait méttre une statue de la Vierge en argent doré '. Cés œuvres matérielles, par lesquelles il contribuait à la splendeur du culte des saints , étaient le commentaire des lettres courageuses qu'il adressait à l'empereur Constantin Copronyme, le grand persécuteur de ce culte.
Dans la lutte orageuse que les papes ont eue à soutenir, au huitième siècle, contre les iconoclastes, Adrien [°° occupe une place distinguée. Sa fameuse lettre à Charlemagne contient un passage dans lequel il cite les anciennes peintures des églises de
1 Anast., Bibl. in Paul L.
Romé, comme les pages d'un vieux livre constatant d'autant mieux la tradition, que les plus ignorants peuvent lire une semblable écriture. Ce passage est aussi très-intéressant par rapport à l’histoire de l'art : il a servi à déterminer la date d’un certain nombre de ces tableaux. Nous rapporterons en entier ce fragment d’une chronique monumentale de Rome, rédigé par un pape à l'usage d'un empereur :
« On a souvent montré que, du temps du premier concile ‘, le pape saint Sylvestre et le trèschrétien empereur Constantin ont vénéré les images sacrées, qu ils les ont exposées, au nom de la religion et avec la piété la plus édifiante, aux regards de tous les fidèles. Depuis cette époque jusqu'à nous, les belles et grandes églises des saints pontifes Sylvestre, Marc et Jules, construites à Rome, sont décorées de peintures, soit en mosaique, soit d'une autre manière : les images saintes en sont l'ornement.
« À l'époque du second concile, saint Damase , ce pape si brillant par ses talents , bâtit sa propre église, dont saint Grégoire parle dans ses Dialogues, et qui porte encore aujourd'hui le nom de Damase, son fondateur; elle a conservé jusqu'à nos jours ses peintures et ses images.
« Le pape saint Célestin, qui vivait du temps du troisième concile , donna le même genre de décoration à son propre cimetière; mais il fut surpassé sous ce rapport par son successeur, le bienheu-
‘ Les conciles dont parle Adrien sont les six premiers œeu-
méniques,
DIVERS MONUMENTS, £rc. 393 reux Sixte. En reconstruisant la basilique de la sainte mère de Dieu, qui a le surnom de Majeure, et qu'on nomme l'église de la Crèche, il en releva la beauté par des images d'or et des peintures variées. À sa prière, Valentinien Auguste fit aussi une image d'or, ornée de pierreries , et représentant le Sauveur et les douze apôtres; il la plaça sur la confession de saint Pierre, pour accomplir un vœu : elle est encore vénérée par tous les fidèles. « Quant au quatrième concile, le grand et admirable pape saint Léon construisit des églises avec
des mosaïques et d’autres saintes images. Dans la
basilique du bienheureux apôtre Paul, en particulier , il érigea une grande arcade où il fit peindre notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ , et les vingt-quatre vieillards, avec une inscription en vers : ces images, qui subsistent aussi de nos jours, nont jamais cessé d'être l'objet de notre vénération.
« Le temps du cinquième concile a vu le trèssaint pape Vigile orner de belles images de divers genres la basilique qu'il construisait dans le patriarchat de Latran. Ses successeurs, le seigneur Pélage et le seigneur Jean se signalèrent par des œuvres encore plus remarquables, dans la vaste basilique des Apôtres qu'ils ont édifiée de fond en comble : les images, qu'ils ont fait placer dans des compositions sacrées, exécutées en mosaïque ou seulement au pinceau , ont continué d'être entourées d'un respect religieux. Le pape saint Grépoire érigea, dans son monastère, un oratoire très-beau qu'il décora de la même manière, ainsi
« que l'église de sainte Agathe des Goths.... Si nous « voulions faire passer sous vos yeux toute la suite « des églises que nos prédécesseurs ont bâties, en y « consacrant la vénération des saintes images, nous « le disons en toute vérité, le temps nous manque- « rait pour faire cette énumération. »
Cette lecon de théologie sur la question agitée alors dut faire une grande impression sur l'esprit de Charlemag agne. Le pontife conduisait son royal élève à l’école, d’une manière digne de tous les deux : cette école, c'était Rome.
Dans ce passage, le docté pontife ne fait mention des catacombes qu'en rappelant les peintures exécutées, par ordre du pape Célestin , dans son cimetière, c'est-à-dire dans le cimetière de sainte Priscille, sur la voie Salare. I] ne parle point de celles quon a retrouvées dans plusieurs de ces souterrains sacrés, et dont une partie remonte à des époques antérieures au temps de Constantin. Ce silence ne doit pas étonner. Depuis plus de trois siècles, la campagne romaine, où les catacombes sont situées , avait été presque continuellement exposée à des incursions hostiles , et très-souvent ravagée par les barbares. Dans le siècle même d’Adrien I*, les Lombards, comme nous l'avons déjà dit, avaient dévasté plusieurs de ces cimetières. Sur divers points, les trous par lesquels on y entrait avaient dû se trouver bouchés par suite des bouleversements du sol que les travaux d'attaque et de défense avaient sillonné. Bien des galeries souterraines devaient être obstruées par des éboulements et par des décombres. Leurs antiques peintures se trouvaient en grande partie,
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dans des chapelles sépulcrales situées loin de l'entrée des grottes, et auxquelles on ne pouvait arriver que par de longs et dangereux circuits, dont l'itinéraire s'était perdu. D'un autre côté, l'état de la science, au huitième siècle, ne fournissait pas les données archéologiques nécessaires pour déterminer, d’après le style de ces tableaux, l'époque à laquelle ils appartenaient. Le pape, qui voulait n'alléouer que des faits incontestables, ne remonta pas plus haut que l'époque de Constantin, parce qu'il n'avait, à défaut de documents écrits, aucun moyen de constater qu'il existait encore, dans les catacombes , des monuments antérieurs, ornements primitifs du berceau souterrain où la Rome chrétienne avait pris naissance. Il ne se proposait pas d'ailleurs de faire une histoire abrégée de la peinture religieuse. Le passage que nous venons de citer se rapportait à une question particulière des livres carolins, qui avaient demandé si les six premiers conciles généraux avaient autorisé le culte des images : la réponse du pape devait donc prendre son point de départ au quatrième siècle.
Tandis qu'il opposait aux iconoclastes les vieilles peintures qui faisaient toucher au doigt la tradition de l'Église, il en continuait la série dans les travaux qu'il ordonnait dans les édifices sacrés. Plusieurs papes de cètte époque s'empressèrent d'employer les artistes bysantins, que la persécution avait forcés de s'éloigner de leur pays, et qui trouvèrent à Rome une hospitalité libérale. Malheureusement il ne reste aucune œuvre de peinture exécutée sous Adrien. Mais l'impulsion qu'il a donnée a pour monuments
les mosaïques encore subsistantes, qui ont été faites peu de temps après lui, sous Léon III et Pascal [°'. Pour bien comprendre la signification en quelque sorte polémique de ces tableaux, il faut remarquer d'abord certaines particularités du système des iconoclastes.
Suivant leur faux spiritualisme, les images, matérialisant la religion, ne pouvaient être qu'une expression corrompue des vérités qu'elle enseigne et des sentiments qu’elle inspire. Ce principe était l'antipode du principe chrétien, suivant lequel, en se servant des choses sensibles pour aider l'âme à s'élever vers l'invisible, on spiritualise les sens eux-mémes. Appliquant d’abord leur système aux images qui représentaient le Sauveur, les iconoclastes épuisaient toutes les subtilités d’une étrange métaphysique pour prouver que ce genre de peintures avait une connexion nécessaire avec les grandes hérésies sur la Trinité et sur l’Incarnation , qui avaient été condamnées dans les premiers conciles généraux. » Que « faites-vous, disaient-ils aux catholiques? En figu- « rant le Christ, prétendez-vous représenter l'es- « sence du Verbe divin? la circonscrire dans les « images, c'est la supposer limitée : vous êtes ariens. « Ou bien croyez-vous que la représentation de sa « nature humaine est nécessairement la manifesta- « tion de sa nature divine? cela ne pourrait être « vrai qu'en supposant la confusion des deux na- « tures: vous êtes eutychiens', Pour échapper à ces
* Fecit enimistelalis imaginem, nominans eam Christum, et est noinen quod et Christus, Ergo est imago Dei et hominis,
DIVERS MONUMENTS, erc. 597 « deux hérésies, vous êtes obligés de vous retran- « cher à dire que vous voulez figurer seulement son « humanité , abstraction faite de sa divinité: mais « cette abstraction ne peut se concevoir qu'autant « que l'on considère la nature humaine , dans le « Christ, comme ayant une personnalité à part, « distincte de la personne du Verbe: vous êtes donc & nestoriens . »
L'Église répondait que ces ergoteries , dignes des anciens sophistes de la Grèce, portaient absolument à faux. Les théologiens iconoclastes raisonnaient comme si la doctrine catholique eût prétendu que les images pouvaient être l'expression directe de ce qui est invisible : elles n’en sont que l'expression indirecte, en vertu de la liaison, perçue par l'esprit, entre les objets figurés pour les sens et les objets que les sens ne peuvent atteindre. La peinture est un supplément à la vue immédiate des choses : elle ne doit donc, pas plus que cette vue elle-même, être
Itaqueaut circumscripsit secundum quod visum estvanitatisuæ, äncircumscriplionem Deitatis circumscriptione creaiæ çarnis ; aut confudit inconfusibilem unitionem illam, confusionis iniquitatem incurrens ; duas blasphemias ex hoc Deitati applians per circumscriptionem et confusionem. Eisdem ergo et is qui adoravit blasphemiis submittitur ; et væ utrisque consimile quia cum Ario, et Dioscoro et Eutyche, atque cum acephalorum hæresi erraverunt. Apolog. Iconoclast. inter act. Concil. Niceni IL.
* Profectà ad aliam confugient malæ machinationis defensionem : quia solius carnis illius quam vidimus et palpavimus et cum quâ conversati sumus, iconem depingimus. Quod est impium, et Nestoriani pessimi sensûs inventum... Separantes carnem à Divinitate ; et privatæ subsistentiæ illam assevefantes, et aliam personam carni tribuentes. fbid,
séparée de la foi qui nous apprend l'union de l'invisible avec le visible. Le dogme du Verbe incarné ne peut pas plus être altéré par l'impuissance de la peinture à représenter ce qui, dans ce dogme, est au-dessus de sa portée, qu'il n'était altéré’, dans l'esprit de ceux qui ont vu, de leurs propres yeux , le Sauveur, par l'impuissance de leurs regards à saisir par euxmêmes autre chose que les formes sensibles de son: humanité. Mais ces notions étaient trop hautes pour les argumentations iconoclastes , précisément parce qu'elles étaient des notions du plus simple bon sens. Un des éléments héréditaires de l’esprit grec, la subtilité sophistique , s'était tourné contre un autre de ses éléments , le goût des arts. On brisait les images à coups de marteau et de dialectique : l'argutie eut ses vandales.
Aux raisons alléguées sous diverses formes, dans les écrits des docteurs catholiques, se joignait une autre manière de repousser l'objection des iconoclastes. Dans les mosaïques de l’église des Saints-Néréeet-Achillée, sous Léon IF, de Sainte-Marie in Domnica, sous Pascal I”, et de Sainte-Marie-Nouvelle, qui appartient aussi au même siècle, l'enfant Jésus, quoique sur le sein de sa mère, semble se soutenir par ses propres forces. C'était très-bien répondre au reproche de nestorianisme, adressé aux images du Sauveur, que d’imiter, dans les tableaux de l'Enfant Jésus, le type qui se trouvait dans le cadre de la nativité, faisant partie de la mosaïque de Sainte-Marie-Majeure, sous Sixte IT, laquelle avait été un monument de la condamnation récente du nestorianisme. ù
Les mêmes sophistes accusaient les catholiques de
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rabaisser la gloire immortelle des saints, en les retraçant sous des formes grossières et corruptibles ‘. Les tableaux de cette époque protestent aussi contre cette folle querelle. Les images des saints y sont fréquemment reproduites , et elles yapparaissent de temps en temps avec des attributs spéciaux , des couronnes, des ornements brillants , symboles de la splendeur céleste dont ils sont environnés. Dans la mosaique desSaints- Nérée-et-Achillée, qui représente la transfiguration, les trois apôtres sont tellement frappés de l'éclat du Christ, qu'ils relèvent les pans de leurs manteaux pour se voiler les yeux. Les images des Anges , également réprouvées par les iconoclastes, sontaussi trèsmultipliées, La chapelle de Zénon, dans l'église de Sainte-Praxède, ornée par Pascal I", fait voir le Christ entouré d’un cercle qui est soutenu par quatre anges : dans la mosaïque de Sainte-Marie in Domnica, il y en a une profusion.
Tous ces travaux continuaient, relativement à l’uti-. lité de la peinture sacrée, la tradition dont Adrien [°° avait rappelé les vieux monuments dans sa lettre à Charlemagne, et l'impulsion qu'il avait donnée pour la restauration et la décoration des églises. L'action exercée par ce pape est bien remarquable. Dans lOrient, les iconoclastes , quoique comprimés , étaient encore très-puissants , et ils pouvaient d'un moment à l'autre regagner la faveur de la cour impériale.
‘ Nefas Christianis, qui spem resurrectionis habent, dæmonum cultricum gentium moribus uti, et sanctos qui tali et tantà glorià resplenduerunt, in ingloriâ et mortuâ materiâ injuriiscumulare. Apol.Iconoclust. inter act. Concil. Nicen. IT.
Dans l'Occident, le concile de Francfort, sans approuver tous leurs principes, avait favorisé leur parti, en mettant en suspens l'autorité du second concile de Nicée, où leurs erreurs avaient été condamnées : les livres dits carolins avaient propagé des idées qui leur offraient des points d'appui. De tous côtés les regards se tournaient vers Adrien : s'il eût failli, les iconoclastes triomphaient, et leur triomphe eût eu, sous d'autres rapports encore que ceux du culte, les résultats les plus funestes. Ces sectaires n'attaquaient pas seulement les honneurs rendus aux images, mais aussi la peinture religieuse elle-même : suivant eux, comme nous l'avons vu , tout tableau sacré était une sorte de proposition hétérodoxe. La proscription de la peinture religieuse eût été vraisemblablement étendue à la peinture en général. Elle était à leurs yeux un art éminemment vain et dangereux , un art mort, un funeste don du paganisme '. Son existencetoutentière était en question. Comment aurait-elle pu vivre, bannie du domaine de la foi, où elle a toujours puisé ses inspirations les plus fécondes ? La peinture sacrée était d'ailleurs la seule qui pût se produire à cette époque. Que serait devenu l'art, si ses monuments 4 ses traditions, sa vie eussent été tout à coup supprimés, si la chrétienté n'eût plus été, sous ce rapport, qu'un désert inculte et stérile? Le pape Adrien I°* appelé à triompher des iconoclastes, à donc eu entre ses mains les destinées de l'art : il l'a sauvé aussi réellement que Léon-le-Grand a sauvé l'Italie
* In mortuä arte atque odibili, nunqüam vivente, sed ab adversariis paganis vane repertà, Ibid,
DIVERS MONUMENTS, ETC, A0! des fureurs d’Attila. L'Éplise la placé sur ses autels : les académies de peinture lui devraient une statue, ayant pour inscription cette pensée tirée de ses écrits, qui caractérise à fond la dignité de l'art : «Sil’'homme « fait des images de ce qui est divin, c'est qu'il est « fait lui-même à l’image de Dieu :. »
Le siècle de Charlemagne nous a lésué un monument digne d'attention, qui est situé près de Saint- Jean-de-Latran, à côté de l'Échelle Sainte. Quoique ‘éclat et les vives couleurs de ses peintures attirent les regards de tous ceux qui passent par là, il n'en reste pas moins, à plusieurs égards, une énigme pour eux , lorsqu'ils n'en ont pas fait une étude spéciale. Nous en parlons ici, bien qu'il ne soit pas directement relatif à la condamnation de quelque opinion hétérodoxe de cette époque. Mais il exprime d’une manière remarquable la doctrine de l'union de la société spirituelle et de la société temporelle : seulement cette doctrine, quant à son application, sy trouve restreinte à un événement contemporain.
Ce monument faisait partie du Triclinium de Léon II. On désignait sous ce nom des salles à manger, ou cénacles, dans lesquels les personnages constitués en dignité donnaient des festins dans certains jours solennels. Les souverains pontifes avaient adopté cet usage : les annales du huitième siècle font mention du Triclinium du pape Zacharie, qui avait fait peindre sur les murs une carte géographique du
: Deus. fecit hominem ad imaginem Dei, Numquid quia imago Dei est homo, ideo idolorum cultus est et impietas? S. Stephan. Bostrorum de imagin. sanct., cité par Adrien 1°, Epist. ad Constantin. et ren, August.
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monde connu, afin que lui et ses successeurs eussent sous Îles yeux, pendant leur repas même, le vaste domaine de leur sollicitude pastorale. Celui que Léon II fit construire dans le patriarcat de Latran surpassa tous les autres par sa grandeur et par ses ornements. Le pavé et le revêtement en marbre, les belles colonnes, les unes de porphyre , les autres de marbre blanc, les sculptures, les vases, les lis, tout annonçait un monument consacré à un grand souvenir. La salle formait un carré long, avec deux absides, l’une à droite, l'autre à gauche, et une troisième au fond. Il ne reste que cette dernière; mais heureusement elle a gardé une précieuse mosaïque, qui a été restaurée par les soins d'Urbain VII, de Clément XII et de Benoît XIV. Nous suivrons, dans l'interprétation dece monument, l’explication d’Alemanni ‘, qui a prouvé qu’il faut y voir le mémorial de la fondation du Saint-Empire romain. Pagi a combattu cette opinion : selon lui cette mosaïque est relative à la dignité de Patrice, conférée à Charlemagne. S'il en était ainsi, ce montment exprimerait toujours le même ordre d'idées: il serapporterait à l'institution du Saint-Empire, non pas, ilest vrai, comme à un fait consommé, mais comme à un événement préparé. La dignité de Patrice de Rome a été pour Charlemagne ce que le consulat à vie a été pour Napoléon: c'était l'initiation à l'empire. Du reste, l'opinion de Papi, qui ne parle de cette mosaïque qu'accidentellément sans traiter ce sujet à fond comme l’a fait Alemanni, ne repose sur aucune preuve solide. S'appuyant, suivant son
! De Parietinis Lateranènsibus.
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usage, sur des rapprochements de dates, il allègue que le passage d'Anastase le bibliothécaire, où il est question du Triclinium de Léon HE, est mêlé au récit de circonstances antérieures à l’année de la fondation du Saint-Empire, Mais cet édifice a pu être commencé ayant le couronnement de Charlemagne, et n être achevé que quelque temps après, surtout pour les décorations intérieures, et l'on conçoit qu'Anastase, en ayant fait mention dans l'endroit où il relatait les événements au milieu desquels sa construction avait été entreprise, ait réuni, d'une manière succincte, dans la même phrase, tout ce qu'il voulait dire de ce Triclinium : les abréviateurs d'histoire suivent ordinairement cette marche. L'objection chronologique de Pagi n'est donc pas concluante, tandis que l’opinion contraire s'accorde seule avec les particularités du monument lui-même. Le sentiment d'Alemanni est à la fois le mieux fondé, le plus ancien et le plus généralement adopté.
La mosaïque dont il s'agit se compose de trois tableaux. Au plus grand, qui est placé au milieu et qui représente un trait de l'Évangile, se coordonnent deux autres tableaux, relatifs, l’un au siècle de Constantin, l'autre à celui de Charlemagne. Muis, quelle que soit la diversité des époques auxquelles ils ‘ se rapportent, ces trois tableaux sont liés entre eux par une pensée fondamentale, qui imprime à toute cette mosaïque un grand caractère d'unité.
Le sujet, tiré de l'Évangile, retracé dans le grand tableau , est le moment où Jésus-Christ, entouré de ses apôtres, leur donne la mission d'aller prêcher sa doctrine à toutes les nations. Les apôtres relèvent
leurs manteaux, dans l'attitude d'hommes qui se disposent à partir. Le Christ tient un livre ouvert où sont écrits ces mots : La paix avec vous. Le même souhait est répété dans l'inscription qui couronne la mosaique : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Ces inscriptions, qu'on retrouve dans plusieurs autres peintures, ont ici un sens particulier, par leur rapport à la pensée générale du monument, comme nous le verrons bientôt. Je me borne à remarquer en ce moment que leur choix fait beaucoup d'honneur au caractère personnel de Léon IF, lorsqu'on songe aux circonstances qui avaient précédé la construction où du moins l'achèvement de ce Triclinium. Non-seulement son autorité avait été méconnue dans les troubles survenus à Rome, mais sa personne même avait subi d'indignes traitements. Lorsqu'après le rétablissement de l'ordre par Charlemagne, il érigea ce monument, que fit-il? Au lieu d'y placer des emblèmes qui offrissent quelque allusion à la défaite de sesennemis, il multiplia au contraire les symboles de pardon, il répéta, avec une sorte d'affectation, le mot de paix , il l'inscrivit précisément sur les murs d'un cénacle, comme pour inviter tous les hommes de bonne volonié au banquet de la réconciliation et de l'amitié. Ce trait donne un caractère touchant à la majesté dogmatique de ce monument,
Le tableau, où se trouvent ces inscriptions, constitue l'unité de toute cette mosaique. S'il est d'une plus grande dimension que les deux autres, s'il occupe la place centrale, c'est pour indiquer que les sujets retracés dans les proupes latéraux sont
DIVERS MONUMENTS , crc. 405 un accomplissement de la mission que Jésus-Christ a donnée à ses apôtres pour tous les temps et pour toutes les nations. Dans l'un de ces tableaux , Jésus-Christ, assis sur une chaire, donne les clefs au pape saint Sylvestre , et l'étendard à l'empereur Constantin , tous deux à genoux. Ce sujet est destiné surtout à faire ressortir, par les analogies à la fois et par les différences, l'idée qu'exprime le second groupe, dans lequel on voit saint Pierre, également assis, lequel remet le pallium au pape Léon I et l'étendard à Charlemagne : ces deux personnages sont aussi à genoux, l'un à droite, l'autre à gauche. Le but caractéristique du monument se révèle dans ce tableau. L'habillement de saint Pierre doit être d’abord remarqué. Revétu de la tunique et de la pénule, que les anciens portraits donnent aux apôtres, comme appartenant au costume de leur temps, il porte en outre par-dessus le pallium, dont l'usage a eu cours à une époque postérieure. Le soin intelligent qui a présidé à la distribution de toutes les parties de cette mosaïque permet d'autant moins de supposer un anachronisme involontaire, que cette particularité s'écarte du type suivi dans les portraits antérieurs du même apôtre. Il y a donc ici une intention. Lorsque des attributs disparates ou discordants se trouvent réunis à dessein, c’est un indice, comme le remarque très-bien Alemanni, que la figure a un caractère symbolique. Celle dont nous parlons représente par conséquent, non la personne physique de saint Pierre, mais sa personne morale, ou l'Église romaine, dans laquelle son autorité se perpétue. Saint Pierre a sur ses genoux les clefs; qui sont ‘placées entre
Léon III et Charlemagne pour marquer que la remise du pallium au saint Pape et de l'étendard à l'Empereur a lieu en vertu du même pouvoir des clefs. Mais pourquoi saint Pierre, ou l'Église romaine, ne transmet-il pas les clefs à Léon LIT comme elles sont données à saint Sylvestre dans l'autre tableau ? C'est que dans celui dont nous parlons, il ne s'agit pas d'exprimer la juridiction pontificale dans sa généralité, mais un acte particulier ét nouveau de cette juridiction : ce qui est spécifié pour la remise du pallium ,ornement symbolique, moins ancien que les clefs de saint Pierre. La même idée était figuréé dans la mosaique par une autre particularité. D'après ce que rapporte Alemanni, saint Pierre avait sur ses genoux trois clefs, au lieu de deux qu'on remarque aujourd'hui : la troisième avait probablement été déjà effacée par le temps, lors dés premiers travaux de restauration qui ont été faits, dans cette partie de la mosaïque, durant l’époque modérne. Dansle grand tableau qui occupe le centre de l'abside, comme dans celui où est représenté saint Sylvestre, il n'y en avait que deux. D'où vient ce symbole des trois clefs? Un manuscrit du Vatican, qui appartient à l'époque de l'empereur Justin-le-Vieux, renferme une image 6ù ces trois clefs sont attribuées à saint Pierre. Mais ce monument privé, ce travail en quelque sorte domestique d'un artiste, ne peut pas pous éclairer sur la signification de ce symbole aussi bien que les monuments publics sur lesquels il a été figuré. Il a paru, au commencement du neuvième siècle, dans le Triclinium dont nous parlons, et précisément dans le tableau relatif à Charlemagne.
Il s'est reproduit ensuite, dans le dixième siècle, sur le sépulcre de l'empereur Othon IT, qui était placé à l’entrée de l’ancienne basilique vaticane. Qu'y a-t-il de commun à ces deux époques? La première est celle de la fondation du Saint-Empire et du couronnement de Charlemagne : la seconde est celle de la translation du Saint-Empire des Francs aux Allemands, qui a eu lieu lorsque le pape Jean XIT a couronné Othon IT. Cette coïncidence est remarquable. L'apparition de ce symbole, à ces deux époques, indiqué assez clairement qu’il était considéré comme un emblème du pouvoir de coordonner, à certains évards, les choses temporelles aux spirituelles. Il était bien à sa place dans la mosaïque de Léon HF, dont il éclaircissait et complétait la signification.
Le costume de Charlemagne présente, comme celui de saint Pierre, une bizarrerie apparente. Le monarque franc porte le manteau impérial. Mais sous ce costume romain on aperçoit la tunique bordée de soie, la chaussure, l'épée, le tout conforme aux détails que ses historiographes nous ont transmis sur sa manière habituelle de se vêtir. Nous savons par Eginard que Charlemagne ne se décida qu'une ou deux fois, par condescendance pour les désirs de Léon, à s'habiller suivant la mode des Romains pendant son séjour dans leur ville, et comme il fut proclamé empéreur, sans que cette cérémonie eût été annoncée, ét comme à l'improviste, il est vraisemblable qu'il était vêtu à la manière des Francs, lorsque Léon IE jeta sur ses épaules le manteau des empereurs. Le singulier mélange qu'offre son costume nous montre avec quel soin la vérité des détails y a été observée.
Les traits historiques et les traits symboliques y sont si bien combinés pour s'éclairer par leurs rapports mutuels, qu'il est aisé de voir que cette œuvre a été mûrement réfléchie. Il existait des édiles lévites, chargés de présider à l'érection des monuments, comme le prouvent quelques inscriptions. Du reste, sils ont dirigé avec habileté l'exécution de cette mosajque, on peut présumer que la conception en estdue à l'esprit élevé de Léon IF et peut-être aussi au génie de Charlemagne. Quoi qu’il en soit, ce monument ne rappelle pas seulement l'origine d unc des plus grandes institutions sociales de la chrétienté, la fondation du Saint-Empire romain, il expose aussi un ensemble d'idées, qui ont exercé une haute influence sur la marche de la société. Les deux développements sociaux, qui se sont opérés, le premier sous Constantin, le so sous Charlemagne, y sont trèsbien caractérisés. Constantin avait'été constitué le défenseur de l'Éplise : Es fut aussi investi de cette rares Voilà la re des deux époques : elle est marquée, dans la mosaïque de Léon II, par la remise de l'étendard faite à l'un et à l'autre souverain. Il était naturellement l’'emblème de cette charge, et c'est en effet un étendard que Léon HE avait envoyé à Charlemagne, lorsqu'il l'avait créé patrice de Rome et défenseur de l'Église. Mais, quoique semblables sous ces rapports, ces deux époques présentent une notable différence. Que s'était-il passé sous Constantin? L'empire n'avait pas été créé par le christianisme : Constantin avait consacré au christianisme une institution préexistante. Sous Charlemagne, ce n'était pas l'empereur qui se
DIVERS MONUMENTS , wrc. 109 faisait chrétien, c'était le christianisme qui faisait l'empereur. L'Empire n'était pas seulement sanctifié par l'Église, il était engendré par elle. Cette couronne fermée, semblable à celle que portaient à cette époque les empereurs grecs, et qui était venue d'en haut se poser sur la tête de Charlemagne à la place de celle des rois barbares, ce manteau des Césars, sous lequel reluisait l'épée du chefdes Francs, étaient les signes de cette nouvelle naissance, et le symbole des trois clefs, joint au sens particulier du pallium dans cette mosaïque, signifiait que cette grande institution sociale était fondée au nom de la Divinité. Cette union intime de la société spirituelle et de la société temporelle avait pour but l’affermissement du règne de Dieu et de la concorde dans la chrétienté. En ce sens, l'inscription : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, n'était plus seulement l'expression des sentiments personnels de Léon IT, elle était le mot fondamental du monument.
Depuis cette époque jusqu'au seizième siècle, la plupart des souvenirs relatifs à la promulgation de différents points de la doctrine chrétienne, se concentrent dans un monument unique, divisé en deux parties, la basilique de Saint-Jean-de-Latran, et le palais appelé patriarcat, qui était joint à l'église. Tant de choses se sont accomplies dans le vaste sein de ces édifices, particulièrement pendant le moyen âge, qu'il est intéressant de se former au moins quelque idée de leur état matériel vers le milieu de cette époque.
La basilique constantinienne avait recu plusieurs
accroissements: elle avait aussi traversé diverses réparations nécessitées soit par les ravages du temps, soit par un tremblement de terre survenu dans le commencement du dixième siècle. À l'extérieur, elle conservait son portique, mais elle s'était donné une tour pour les cloches, qui tombait de vétusté au douzième siècle, où elle fut restaurée à l’intérieur. Les murs très-élevés de la nef du milieu s'appuyaient sur trente colonnes. La partie de ces murs qui formait la façade, et celle qui aboutissait à l’abside, étaient soutenues chacune par quatre parastates. Les seize fenêtres de cette nef étaient d'architecture gothique avec des vitraux. Dans les quatre nefs latérales, on admirait quarante petites colonnes de magnifique marbre vert, surmontées de chapiteaux élégants. Derrière l'abside régnait ce portique semicirculaire que l'on y voit encore. Sa première construction date du cinquième siècle : c'était l'ouvrage de saint Léon. Plusieurs chapelles latérales avaient été successivement bâties. En avant de l’autel principal, à l'endroit où se trouve actuellement le tombeau en bronze de Martin V, s'élevait des ambons en marbre. Derrière l'autel, la tribune offrait une grande mosaïque, qui a été refaite par Nicolas IV, au treizième siècle, et mise dans l'état où nous la voyons encore aujourd’hui; mais on a conservé en entier cette grande figure du Christ, contemporaine de l'origine même de la basilique, au quatrième siècle. La croix diamantée est une imitation d'une croix trèsancienne qui faisait antérieurement partie de cette mosaïque. Avant la restauration de Nicolas IV, une ville, symbole de l'Église, était placée au-dessus de la
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croix, et reposait sur elle comme sur sa base, avec une palme et un phénix, qui signifiaient que de la croix étaient sorties la victoire et la résurrection : un ange, saint Michel sans doute, gardait la porte de la ville. Cette partie se trouve maintenant sous la croix, à l'ombre de laquelle repose la ville sainte. C'est aussi une belle idée que ces eaux, versées d’en haut par la colombe du Saint-Esprit, qui jaillissent en fontaine au pied de la croix, d'où elles se répandent pour former les quatre fleuves du paradis terrestre, et vers lesquelles accourent des brebis, emblème des fidèles, et des cerfs, emblème de la troupe errante des païens. D'autres mosaïques, d’autres peintures, exécutées notamment dans le neuvième et le dixième siècle, décoraient les murs. Près de l'autel principal, construit au quatrième siècle, par saint Sylvestre, et situé entre l’abside et l'ambon, apparaissaient ces quatre fameuses colonnes d’airain, dont l'origine a donné lieu à tant de suppositions. Suivant les uns, Titus les avait prises du temple de Jérusalem; mais cette conjecture n'a point la consistance de la tradition qui attribue une origine semblable aux colonnes placées devant la confession de Saint-Pierre dans l’ancienne basilique vaticane. Selon d’autres, Sylla les avait apportées d'Athènes, où elles faisaient partie du temple de Jupiter. On a pensé aussi qu'elles avaient appartenu au temple de Némésis, ou qu'elles avaient été placées par Domitien dans celui de Jupiter Capitolin,après avoir été fabriquées sous Auguste, qui avait fait fondre, à cet effet, les rostres des vaisseaux de Cléopâtre. Quoi qu'il en soit de ces vieux souvenirs de Rome, de la Grèce et de l'Orient, qui
flottent, comme des nuages, sur la cime de ces colonnes, placées aujourd'hui dans la chapelle du Saint-Sacrement, on s'accorde généralement à croire qu'elles appartiennent à la fondation primitive de la basilique sous Constantin. Des lampes y étaient suspendues, dans lesquelles on brülait, aux grands jours de fête, des parfums, fournis comme un tribut par les peuples de l'Orient. Lorsque ce tribut a cessé, cette église n'en a pas moins continué de déployer beaucoup de magnificence dans les cérémonies religieuses. Son trésor était extrêmement riche. Parmi les dons faits par la France, je remarque seulement les lis garnis de pierreries et de diamants, que Charles V avait envoyés pour orner les reliquaires des têtes de saint Pierre et de saint Paul. Les vases sacrés, les ornements de toute espèce, les objets précieux, sous le rapport de la matière et du travail, que possédait Saint-Jean-de-Latran , avaient été offerts par la piété fervente de douze siècles au premier temple de la chrétienté : leur liste, conservée dans ses vieilles archives, est éblouissante. C'était au milieu de ces pompes que les papes allaient s'asseoir sur la chaire adossée au fond de l'abside. Elle avait six gradins en marbre : sur celui qui se trouvait immédiatement au-dessous de la chaire, étaient représentés un aspic, un lion, un dragon et un basilic, symboles des puissances malfaisantes, que le pontife devait fouler aux pieds. Mais, avant d'arriver à cette chaire, il passait, en traversant la nef, près d’une colonne de porphyre, surmontée du coq de ia Passion. C'était afin qu'apercevant en même temps, à ses côtés, le monument de la chute de saint Pierre, et
DIVERS, MONUMENTS , ere. M5 devant lui, dans la mosaïque de la tribune, la srande figure du Sauveur, type du pardon, il füt à la fois averti de sa propre fragilité au milieu des respects de tous, et disposé à l'indulogence pour les péchés des autres, et qu'il ne montât sur le trône du monde chrétien qu'appuyé en quelque sorte sur l'humilité et sur la miséricorde.
Le palais ou patriarcat de Fatran comprenait une masse d’édifices, dont l'ensemble, d’une forme irrégulière, était beaucoup plus vaste que le palais actuel. Son plus ancien portique était tourné vers l'Occident. C'est là que, suivant ce qui avait été établi par le pape Adrien 1”, on distribuait chaque jour des aumônes à plus de cent pauvres . cet acte de charité était représenté dans des peintures sur les murs de ce portique *. Sur la droite était un édifice, qu'on croit avoir été la basilique du pape Zacharie, où les papes célébraient la Cène le jeudi saint avec les cardinaux; puis l'oratoire de SaintSylvestre, construit au septième siècle par le pape Théodore. Au-dessus de la porte de cet oratoire, deux colonnes de porphyre soutenaient une espèce de baldaquin où l'on conservait une très-ancienne image du Sauveur. À droite du portique, une chapelle construite très-vraisemblablement par saint Grégoire au sixième siècle, et renfermant deux autels consacrés par lui, servait de vestibule à la chapelle appelée aujourd'hui Sancta Sanc-
: Ut omni die centum fratres nostri pauperes etiamsi plures aggregentur in Lateranense patriarchium.
% t copstituantur in scalâ quæ ascendit ad Patriarchium , ubi el ipsi pauperes depineti sunt, ete. Anast. Bibliot., in vit.
Hadrian
torum, et autrefois de Saint-Laurent. Là se trouvait et se trouve encore ce portrait du Christ représenté à l'âge de trente-trois ans, objet d'une vénération traditionnelle, qui remonte à une très-haute antiquité.
Tous ces édifices formaient une seule et même ligne, derrière laquelle s'étendait parallèlement un long corridor, ambulatio. C'est entre ce corridor et la basilique de Latran qu'étaient distribués plusieurs autres édifices qui faisaient partie du patriarcat. Du côté gauche de cette masse de bâtiments était situé le Triclinium de Léon II : du côté droit, la basilique appelée cour du concile, parce que les conciles tenus dans le patriareat se célébraient ordinairement dans cette grande salle. Vers le milieu, les fidèles vénéraient trois portes de marbre, placées aujourd'hui près de l'escalier saint. Suivant une ancienne tradition, elles avaient été enlevées du palais de Pilate à Jérusalem, et l'on pouvait présumer que le Christ, au temps de sa Passion, avait passé plusieurs fois par ces portes.
En avant de la cour du concile, Boniface VIHIT construisit un podium remarquable par la beauté de ses marbres, de ses colonnes, de son pavé en mosaïque et par des peintures parmi lesquelles il y en avait de Giotto. Le beau portrait de Boniface VIIL par cet artiste célèbre est aujourd’hui placé dans une des nefs latérales de la basilique. Ce podium n'était pas loin du lieu où se trouve actuellement l'obélisque érigé par Sixte-Quint, et près duquel était située la bibliothèque publique établie au cinquième siècle par le pape Hilaire. Elle était renfer-
DIVERS MONUMENTS , pre. : 15 mée dans un édifice séparé du palais, vers le milieu de la place. Sur cette place on voyait la statue équestre de l'empereur Marc-Aurèle qui se trouve maintenant devant le Capitole. Le pape Clément HI l'avait fait mettre devant le patriarcat de Latran, qu'il avait agrandi et orné vers l'an 1187. L'opinion populaire de cette époque la prenait pour une ancienne statue de Constantin, et l’on avait voulu que cet empereur, reparaissant sur le sol de son palais, se tint, comme une sentinelle auguste, aux portes de la basilique qui portait son nom.
Six conciles se sont assemblés dans le palais de Latran ; le premier sous le pape Melchiade, au quatrième siècle : « 11 a eu lieu, dit Optat de Milève, « dans la résidence de Fauste, femme de Constantin, « in ædibus Faustæ Constantini principis uxoris. » Le dernier est du‘onzième siècle, sous le pontificat d'Alexandre IL. Plus de vingt autres, dont cinq généraux, se sont tenus dans la basilique : le premier sous le pape Jules L°”, au quatrième siècle, le dernier sous Jules IL et Léon X. C’est dans les conciles de Latran qu'ont été condamnés, entre autres, les erreurs dogmatiques et les maximes immorales des manichéens du moyen âge, et de plusieurs sectes qui avaient des points de contact avec eux, le système panthéiste d'Amaury de Chartres, l'hérésie de Bérangersur le dogme eucharistique et certaines doctrines panthéistes et matérialistes du quinzième siècle, qui attaquaient la création, la personnalité de chaque homme et l'immortalité de l'âme.
Sous le pontificat d'Eugène IV, les églises, que le schisme de Photius et de Michel Cérulaire avait
entrainées , et quelques autres églises séparées à une époque antérieure, reconnurent l'unité sur laquelle le Christ a fondé l'Église universelle. Get événement, rappelé dans l'épitaphe inscrite sur le tombeau de ce pape, est particulièrement retracé sur cette grande porte en bronze qui ferme la principale entrée de la basilique de Saint-Pierre. Elle s'ouvre dans les solennités à des représentants de presque tous les pays du monde. Elle mériterait, quand ce ne serait qu'à ce titre, que nous fissions, pendant quelques instants, une station devant elle. Beaucoup de visiteurs ne lui accordent pourtant que quelques rapides regards. La basilique, le vestibule lui-même offrent d’autres magnificences qui attirent davantage la curiosité. Ce monument n'a d'ailleurs une signification attachante que lorsque l’on connaît les détails historiques qui en expliquent toute la pensée.
L'ancienne porte avait été revêtue d’ornements qui, à deux reprises, furent enlevés, la première fois par la rapacité de soldats mahométans; la seconde, par la dévotion fort peu chrétienne des pè- Jerins. Le pape Honorius, au septième siècle, l'avait fait couvrir en argent '. Les neuf cent soixante-quinze livres pesant de ce métal qu'il y avait employées, ne manquèrent pas de tenter la cupidité des Sarrasins, qui firent une excursion, vers le miliéu du neuvième siècle, jusque sous les murs de Rome. La porte,
* Investivit regias januas in ingressu ecclesiæ majoris, quæ appellantur Medianæ , ex argento pensante libras nongentas septuaginta quinque. Anast. Bibl. , in Honor.
DIVERS MONUMENTS, ETC. 447 abattue et dépouillée par eux, fut restaurée promptement par Léon IV. Sur la couverture en lames d'argent, qu'il lui redonna, des sculptures retraçant des sujets pieux, formaient, dit la chronique , une parure lumineuse ‘; mais elle se trouva exposée à un autre genre de déprédation. Un certain nombre de pèlerins ne se faisaient pas scrupule de détacher furtivement quelques morceaux de sa couverture, si bien qu'après le douzième siècle elle perdit son ancien nom de porte d'argent *. Eugène [V, voulant rendre à la basilique vaticane une porte digne d'elle”, en confia l'exécution au célèbre Antoine Philarète. Les extrémités supérieure et inférieure ne sont pas l'ouvrage de cet artiste ni de cette époque: elles ont été faites plus tard sous Paul V. Ce sont des allonges qu'il a fallu adapter à la porte de l'ancienne basilique, pour la faire cadrer avec la dimension que devait avoir la porte de l’église moderne. L'œuvre de Philarète nous offre d’abord six tableaux de bronze en relief, qui représentent le Christ dans sa majesté, la Vierge, les mains croisées sur sa poitrine, dans une attitude humble, sous l’auréole qui la couronne,
? In basilic cœlestis clavigeri portas, quas destruxerat progenies Sarracena, argentoque nudaverat, erexit, easque arsenteis tabulis, lucifluis salutiferisque historiis sculptas decoravit. Id., in Leon. IV.
? Cujus ornamentum duravit usque ad tempora Alexandri Tertii, postmodüm corrupta deformataque gravem in modum semper fuit; adeo ut nomen quo argentea vocabatur, amiserit. Maph. Veggius, de Reb. antig. memor. Basil. S. Petri, ib. If, c. 1.
5 Eugenius quartus,.… hanc portam pristino decori restitit, ductam ex ære, magno sumpto, miro artificio, etc. Ibid.
saint Pierre avec les clefs, saint Paul ayant près de lui un vase d'où sort un lis surmonté d'une col0mbe, enfin la mort de ces deux apôtres. On peut remarquer que le tableau du crucifiement de saint Pierre s'accorde, par les particularités locales, avec l'opinion qui pate le lieu de son martyre, non sur le Janicule, mais au Vatican. Divers événements du pontificat d'Eugène IV sont les sujets de tableaux plus petits et divisés en plusieurs compartiments. Les ornements qui encadrent la porte se trouvent mêlés de sujets mythologiques. Le contraste qu ils forment avec le caractère si pieux empreint dans l'ensemble de ce travail, a fait penser que ces accessoires ont appartenu originairement à un ancien monument du paganisme quon à consacré, comme il y en a tant d'exemples, au culte chrétien. Si ces accessoires profanes sont l'ouvrage de Philarète, il semble que la pensée qui l'a dirigé, sous ce rapport, offre quelque analogie avec celle de ces architectes gothiques qui fparaierit des démons et des animaux, emblèmes des vices, sur les murs extérieurs dé leurs cathédrales. Quoi qu'il en soit, ce monument a de la srandeur par l'étendue du cercle des vérités qu'il embrasse: l’Homme-Dieu, bénissant le monde, la gloire éternelle de l'Église triomphante représentée par la sainte Vierge, par des Saints et par des têtes d’anges ; les souffrances de l'Église sur la terre marquées par le martyre des deux apôtres; son unité, sa catholicité, sa perpétuité, ses rapports avec la société civile, par les tableaux relatifs à Eugène IV; la société temporelle figurée par les bustes des Césars, la nature physique
DIVERS MONUMENTS , erc. 419
par des végétaux et des animaux, le monde des ténèbres et du mal, par les emblèmes mytholopiques, tel est l'ensemble d'idées qui donne à ce monument un caractère d'universalité, et qui le rend digne, malgré les imperfections qu'on lui a reprochées, d'être la grande et majestueuse porte de la basilique de Saint-Pierre.
Mais la principale chose que nous devons considérer ici dans ce monument, sous le point de vue particulier qui nous occupe, ce sont les petits tableaux qui se rapportent au pontificat d'Eugène IV. L'artiste a pris soin de marquer leur liaison avec ceux qui retracent des sujets évangéliques. Dans celui qui représente saint Pierre, Eugène IV, à genoux devant le prince des apôtres, reçoit de lui les clefs en implorant son assistance. Cette particularité a le double effet de constituer, sous le rapport de l'art, l'unité de ce travail, et d'exprimer, sous le rapport théologique, l'unité et la perpétuité de l'Église. Les compartiments de ces tableaux sont autant de fragments en#bronze de l’histoire ecclésiastique du quinzième siècle. L'un d'eux représente la galère sur laquelle l'empereur de Constantinople, Jean Paléologue , accompagné du patriarche et d'autres évêques grecs, se rendit à Ferrare, que le pape avait d'abord désigné pour la célébration du concile. La cabine occupée par l'empereur est surmontée d'une eroix, et marquée de l'aigle impérial à deux têtes. L'image de ce vaisseau n'était pas une chose insignifiante par rapport à la pensée principale de ces tableaux. On sait en effet que Jean Paléologue avait refusé de sembarquer sur les galères que les évêques rebelles siégeant à Bâle
494 CHAPBFFRE V.
lui avaient offertes, il avait choisi celles du pape afin de montrer par là ses bonnes dispositions pour la paix de l'Église. Son introduction auprès du pape, leur entrevue et son départ d'Italie sont figurés dans d'autres compartiments, L'empereur d'Occident Sigismond avait dû aussi venir au concile; mais quoiqu'il eût été empêché de s'y rendre, son adhésion à l'unité catholique est exprimée dans le tableau qui retrace son couronnement par Eugène IV. Ces événements ont fourni quatre vers assez élégants à l'épitaphe qui fut gravée sur le tombeau de ce pontife : « Les deux empereurs vinrent de l'Orient et de l'Oc- « cident se prosterner devant lui, l'un pour recevoir « la foi, l’autre pour ceindre le diadéme'. » Cette épitaphe rappelle en même temps l'extinction des schismes ?, célébrée aussi par l'inscription qui se lit sur la porte en bronze de la basilique. « Voyez, « dit-elle, comme les Grecs, les Arméniens, les « Éthiopiens et la nation Jacobite ont embrassé la « foi desRome ”. » Cette inscription explique plusieurs tableaux. Celui qui retrace le concile de Florence rappelle particulièrement la session où fut proclamée l'union religieuse, L'em pereur deConstantinople, les principaux seigneurs de son empire, les envoyés de l'empereur de Trébisonde, ceux du roi
° Totius ante sacros se præbuit alter ab orin - Alter ab occasu Cæsar uterque peñes, Aiter ut accipiat fidei documenta latinæ, Alter ut aurato cingat honore capul.
? Quo duce et Armeni Græcorum exempla secuti Romanam agnérunt Æthiopesque fidem, Inde Syri ac Arabes mundique à finibus Indi.
$ Ut Græci, Armeni, Æthiopes hic adspice ut ipsam Romanam amplexa est gens Jacobina fidem,
DIVERS MONUMENTS, crc. 491 des Hibériens, les archevêques et évèques russes, et tous les autres au nombre de cinq cents, fléchirent le genou devant le pontife et lui baisèrent la main. Après la messe, des prières et des hymnes d'actions de grâces furent chantées dans les deux langues ; puis la bulle du décret d'union fut lue en latin par le cardinal de Saint-Ange, et en grec par un archevêque de ce rit : elle était écrite en ces deux langues sur une même feuille. Le moment où lc concile est représenté dans le tableau dont nous parlons est celui de cette lecture. A droite est le pape sur son trône, il est revêtu d’une chape et il porte la tiare. De l'autre côté, sur un siége semblable à celui qui avait été préparé pour l'empereur d'Occident, est assis l’empereur d'Orient : les particularités de son costume sont un manteau, une longue robe à manches très-étroites, une espèce de camail à manches courtes, un bonnet de forme ronde, dont le sommet est orné d'une pierre précieuse et qui a sur le devant une visière très-allongée, terminée en pointe; sa main gauche est posée sur son cœur. Au fond de l'église est une estrade très-haute, où sont debout les deux lecteurs du décret d'uvion. A droite et à gauche sont placés des ‘ardinaux. À côté de lun d'eux , on voit un des principaux dignitaires de l'Église grecque, très-reconnaissable à la forme de sa mitre. Le personnage qui se tient entre lui et l'empereur doit être un évêque grec, bien qu'il ressemble à un moine par son capuchon"; mais on sait, par les chroniques du temps, que les prélats
! Jegmen capit unpositum monachorwn more, 4rdrea de
orientaux parurent au concile avec ce genre de coif-
.fure. Les six personnages qui se trouvent sur un banc en face de l’estrade sont vraisemblablement trois évêques latins et trois évêques grecs, ce qui semble indiqué par la diversité de leurs vêtements". La petite dimension de ce tableau n'a pas permis d’y figurer quelques-uns des principaux seigneurs grecs, qui avaient assisté au concile avec leur long manteau , leur robe serrée , le bonnet de fourrure ou de soie, rond, évasé, haut d’une coudée. Mais ces détails historiques sont fidèlement reproduits dans les compartiments qui retracent le voyage, l'arrivée et le départ de l'empereur avec sa suite ?. La variété de tous ces costumes latins et grecs sert à mettre en saillie le grand fait de la réunion religieuse.
Ce tableau de la session la plus solennelle du concile de Florence peut être considéré comme étant aussi le mémorial de la rentrée des Arméniens dans l'unité catholique. Elle ne fut accomplie, il est vrai, qu'après le départ des Grecs; mais ils étaient arrivés auparavant, l'empereur les avait confirmés par ses conseils dans leurs bonnes dispositions. Ils suivirent l'exemple que les églises grecques leur avaient donné.
S. Cruce apostolic. consisior. advocat. collatia prima in act. Conc. Florent. ab Horat. Justiniano disposilis.
" Ce banc pourrait être celui des protonotaires et du correcteur, qui étaient assis in scabello per transversum de dextrà ad sinistram ecclesiæ partem disposito. (Ibid.)
? Diplois quædam ad pedes longa,.… supra vestis talaris strictissima, in capite rotundus pileus cubitalis altitudinis, in summitate rotundior, in latitudinem effundens, ab extra griseis pellibus, seu sérico rubeo contextus, Ibid.
DIVERS MONUMENTS , ETC. 123 Florence vit, en outre, la réconciliation des églises jacobites, dont le patriarche siégeait à Alexandrie, et qui comptaient des sectateurs, dans l'Égypte, la Libye, l'Éthiopie, la Pentapole occidentale. Des ambassadeurs du roi d'Éthiopie se rendirent aussi à Rome, où Eugène IV retournait. Leur arrivée est figurée dans un des compartiments des tableaux : on les reconnaît à leurs turbans, Celui qui est au-dessous représente le moment où le pape leur donne le décret de foi dans la basilique de Latran.
Tel est l'intérêt que nous offre la grande porte de Saint-Pierre, comme monument de l'histoire ecclésiastique du quinzième siècle. Quel beau spectacle que ce mouvement vers l'unité qui entraîne toutes ces nations, suivant l'expression de l'Écriture, du levant au couchant, et de l'aquilon à la mer *! Qu'il est encore retentissant dans tous les cœurs vraiment chrétiens, ce cri d'union, qui part à la fois des dômes de Constantinople, des catacombes de Kiew, des monastères de l'Arménie, des rives du J ourdain, de l'Euphrate, du Nil et du fond de l'Éthiopie! « Allez, « disait à ses mandataires le patriarche arménien de « Caffa: c'est par la grâce du Saint-Esprit que cette « œuvre a été commencée : il est bon aux chrétiens « d'avoir l'unité et la concorde *. — C'est à vous que « je viens, disait le patriarche des jacobites dans sa
: De regionibus congregavit eos à solis ortu et occasu, ab aquilone et mari, Ps. 106.
3 Ex gratià Spiritüs Sancti est, quod istud opus est inchoatum : convenit christianis habere unitatem et concordiam. Potest. Armenor. Orat., ab eorum Patriarch. deputatorum , script. 25 jul, 1438.
« lettre au pape, à vous le pasteur apostolique de « toutes les éplises chrétiennes, le prince des pères « et des prêtrés, le médecin des âmes languissantes, « et le très-pieux guide de ceux qui font le pèleri- « nage de cette vie ‘. — Dieu vous a préparé à tous « les patriarches, lui écrivait le chef des Éthiopiens « de Jérusalem, vous êtes assis sur l'aupuste siége de « lapôtre Pierre, qui est le chef de tous les siéges, « pour que vous puissiez paitre toutes les brebis du « Christ... La splendeur de cette chaire illumine le « monde *. » Les évêques Russes retrouvèrent, dans leur propre liturgie, les témoignages les plus formels sur la suprématie du pape, si bien résumés dans cette parole que saint Théodore Studite adressait au pape Léon IL: « Vous êtes le pasteur suprème « de l'Église qui est sous le ciel #. » Dans la profession de foi que le patriarche de Constantinople, Joseph, signa sur son lit de mort à Florence, et qui est rapportée par un auteur grec, il déclara qu'il « reconnaissait le pape de l'antique Rome pour le
* Püssime ductor eorum qui in viä hujus peregrinationis incedunt,.… omnium EÉcclesiarum christianorum Apostolice Pastor,.… Patrum ac Sacerdotum princeps , et medice languentium animarum, Litter, Joan. Patriarch. Jacobinorum «d Eug. IV.
* Qui sedes in sede apostolorun Petri et Pauli, cujus splendor illuminat mundum... Deus Pater te omnibus præposuit patriarchis, et in magnä sede es Petri apostoli constitutus, quæ caput est omnium sedium , ut omnes posses pascere oves Christi. Litt. Abb. Jerosolymit. super Jerosolymit. super Æthiop. Jerosolymis commorantibus.
* Voyez ces témoiguages dans le livre Du Pape, par M. de Maistre, tom, 1, iv. r, c. 10.
DIVERS MONUMENTS, rc. 125 « Pere des pères, le souverain pontife, le vicaire de « Jésus-Christ, et qu'il souscrivait cette déclaration « par la grâce de Dieu *. La réunion de Florence ne fut donc que la reconnaissance de l'antique unité. Plusieurs de ces églises sont restées dans le port; l'histoire sait quel coup de vent des passions humaines a emporté les autres, elle sait aussi les résultats de cette séparation. Sans cette nouvelle rupture de l'unité religieuse, l'explosion du protestantisme aurait-elle eu lieu ? peut-être. L'unanimité chrétienne, solidement établie au quinzième siècle, n'aurait-cile pas du moins grandement affaibli d'avance les divisions du seizième? Quoi qu'il en soit, quel bien ces églises ontelles recueilli de leur séparation? Qu'ont gagné les patriarches de Constantinople à n'être pas confirmés par le pape, si ce n'est d'avoir été habituellement les créatures, les muphtis chrétiens du sultan ? Parmi les évêques russes, sincèrement attachés au christianisme , quel est celui qui pourrait dire, la main sur le cœur, qu'il ne vaudrait pas mieux pour la dignité de leur caractère, leur liberté sacerdotale, leur conscience, être les vénérables frères du serviteur des serviteurs de Dieu que les serfs spirituels d'un pouvoir laïque ? Toutes ces églises, frappées de stérilité, puisqu’elles n'ont rien fait pour la propagation du christianisme, n'auraient-elles pas une tout autre vitalité
1 Quoniam ad finem vitæ meæ perveni,… Dei gratià scribo et subscribo sententiam meam apertè.... Profiteor quoque Beatissimum Patrem Patrum et Maximum Pontificem, et Vicarium Domini Nostri Jesu Christi antiquæ Romæ Papa, etc. V. Horat. Justinian. in notis «d colle. XXIE Andr. de 5. Cruce, note 9,
chrétienne, si elles sentaient circuler dans leurs veines ce généreux sang de l'Église catholique, que nos légions de missionnaires ont continué et continuent encore de verser sur tous les points du monde païen où ils plantent la croix? Nulle subtilité ne saurait obscurcir, pour une conscience éclairée et droite, la réponse à ces questions. La paix religieuse de Florence est vénérable et sainte de toute l'étendue des maux que sa rupture a entraînés. Si les observations qu’on vient de lire passent sous les yeux de quelques membres de ces églises séparées, qui visitent, avec des sentiments chrétiens, les monuments de Rome, je les prie de méditer un peu sur ce sujet, devant la grande porte de la basilique vaticane, et surtout devant Dieu : la tristesse pieuse qu'ils auront ressentie sous le vestibule de Saint-Pierre leur inspirera sans doute, quelques instants après, une bonne prière près de son tombeau.
Arrêtons-nous ici : il est inutile de citer les monuments très-connus qui rappellent la condamnation des erreurs propagées durant les derniers siècles. Nous avons, du reste, négligé, dans l'aperçu que nous venons de présenter, un assez grand nombre de faits et de monuments liés à l'histoire des dogmes. Nous n'avons offert ici que quelques grands traits suffisant pour caractériser l'idée que nous voulions faire ressortir. Cette idée, c'est que Rome chrétienne fait, par ses monuments et par les souvenirs qui sy Joignent, une profession de foi immanente. En effet, nous voyons, en résumant ce qui précède, que le dogme de la Trinité divine dans l'unité de nature se rattache d’une manière spéciale à l'église souterraine
DIVERS MONUMENTS, ETc. 427 de Saint Martin-des-Monts, dans laquelle fut confirmé le concile de Nicée;
Que le dogme de la création se rattache à l'église de Saint-Pierre, qui rappelle la condamnation des anciens manichéens, et à celle de Latran, où furent condamnées, dans le quatrième concile général de ce nom, les doctrines panthéistes et manichéennes du moyen âge;
Que le dogme du péché originel et celui de la grâce se rattachent à l’église de Saint- Clément, témoin de la condamnation du pélagianisme ;
Que le dogme de l'incarnation du Verbe et de la rédemption, auquel se rapportent les souvenirs de église où fut confirmé le symbole de Nicée, a aussi, quant à ses diverses parties, ces monuments spéciaux dans d’autres églises ;
Que la partie de ce dogme, qui est opposée à l'erreur de Nestorius et qui enseigne l'unité de personne dans le Christ, se rattache à la mosaïque de l'arc triomphal de Sainte-Marie-Majeure;
Que le dogme de la distinction des deux natures divine et humaine dans le Christ se rattache à la confession de Saint-Pierre, devant laquelle saint Léon condamne l’eutychianisme, et aux églises de Sainte-Sabine et de Sainte-Marie de Trévi, qui rappellent aussi la fermeté des papes contre la même hérésie ; |
Que le dogme des deux volontés dans le Christ, essentiellement lié à celui de deux natures, se rattache aux inscriptions funèbres qui honorent la mémoire du pape Honorius;
Que le dogme eucharistique se rattache à Saint-
428 CHADIERE V.
Jean-de-Latran, qui vit la condamnation de Bérenger';
Que les dogmes constituant la doctrine des sacrements se rattachent à la grande porte de l'église vaticane, qui rappelle la rentrée des Arméniens dans l'Église et la correction de leurs erreurs par le pape Eugène IV ;
Que le culte des saints, la vénération des images se rattache aux vieilles peintures citées dans la lettre d'Adrien I” et dont plusieurs sont encore subsistantes, ainsi quaux mosaïques de cette époque, spécialement opposées à l'erreur des iconoclastes ;
Que l'union de la société spirituelle et de la société temporelle est figurée, sous des formes appropriées au moyen âge, dans le Triclinium de Léon IT; à
Que le dogme de l'unité de l'Église, sous son chef visible, se rattache à la grande porte de Saint-Pierre, qui retrace le concile de Florence.
Mettons un instant de côté les dogmes niés par le protestantisme : toujours est-il que ces divers monuments attestent ou rappellent la constance avec laquelle les papes ont défendu les vérités que la plupart des sectes chrétiennes s'accordent à reconnaître comme constituant la doctrine évangélique. Ils attestent ou rappellent que les papes ont été à la tête de l'Église dans les luttes qu'elle a soutenues pour la défense de ces vérités, particulièrement à partir du quatrième siècle, c'est-à-dire de l'époque où les préjugés ennemis les accusent d’avoir perverti la pure doctrine; de sorte qu'il faudrait dire que les principaux corrupteurs du christianisme ont été précisé -
DIVERS MONUMENTS, re. 429 ment les principaux instruments de la Providence pour maintenir la foi aux grandes vérités sur lesquelles le christianisme repose.
Dans le point de vue qui vient de fixer notre attention , du sein de la cité monumentale s'élève comme une cité intelligible et dogmatique, qui exprime des actes de foi inhérents aux édifices sacrés. Quoique Rome, considérée de cette manière, parle moins à l'imagination qu'elle ne le fait sous d'autres rapports, on peut toutefois lui trouver un terme de comparaison dans l'impression sensible que produit de temps en temps la cité matérielle elle-même. Lorsque, le matin d’un jour de fête, monté sur une de ses collines, vous écoutez ses mille cloches s'éveillant à la fois, et chassaut le silence de la nuit au moment où les premiers rayons du jour en chassent les ténèbres, votre oreille distingue certains clochers qui rendent des sons plus graves, plus solennels, qu'on dirait être les notes fondamentales de ce concert aérien. Il en est à peu près ainsi de la cité monumentale, lorsque vous la prenez avec les souvenirs chrétiens dont elle est entourée. Mille pensées religieuses, à la fois distinctes et unies, sen échappent de toutes parts; toutefois vous pouvez remarquer ce qui forme en quelque sorte la base de cette harmonie chrétienne, vous distinguez les mots que rendent certains monuments, certains domes, qui semblent proclamer chacun quelque dogme spécial, quelque article du symbole, premier fondement de la piété : leurs voix réunies composent une grande profession de foi, comme les voix des cloches semblent être une grande
prière.
Etends l’enceinte de ton pavillon, et développe les voiles de tes tentes : n’épargne rien, allonge . tes cordages, affermis tes pieux : (u pénétreras à droite et à gauche, ta postérité hérilera des nations, et remplira les villes désertes.
Isaïe, ©. LIV, Ÿ. 5 et 4.