‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 17 sur 79 · CONTINUATION · texte numérisé non relu

CONTINUATION

La métropole du christianisme va maintenant se présenter à nous sous une autre face, qui complète l'aspect qui vient d'être indiqué. Après avoir passé en revue un certain nombre de ses monuments, témoins de ce que Rome a fait à toutes les époques, pour maintenir la foi dans j'intérieur de la chrétienté, voyons aussi ceux qui rappellent ce qu'elle a fait pour étendre, au-delà des limites de la chrétienté à chaque époque, la propagation de la foi parmi les infidèles.

Quoique tous les apôtres aient concouru à répandre dans le monde la semence évangélique, Pierre et Paul, fondateurs de l'Église romaine, par leur prédi-

DIVERS MONUMENTS, pTc. À3i cation, par leur martyre et par leur tombéau, ont été les plus grands propagateurs du christianisme dans l'Occident comme dans l'Orient. À partir de l'arrivée de saint Pierre, Rome, sous le rapport dont il sagit en ce moment, se distingue, par un double caractère, de toutes les autres églises fondées par les apôtres. Celles-ci, sauf quelques cas exceptionnels , n'ont étendu le règne de l'Évangile que dans les contrées avec lesquelles elles avaient des relations de voisinage : elles ont été les foyers d'un prosélytisme plus ou moins local : Rome a été le foyer d’un prosélytisme universel. Les autres églises apostoliques n'ont pas exercé d’une manière continue leur zèle pour la propagation dé la foi, et depuis bien des siècles elles n'ont rien fait : Rome a toujours travaillé à la grande œuvre. Cherchez une ville où cette parole : Allez, enseignez loules les nations, ait constamment eu de l'écho, une ville que ce mot divin ait pour ainsi dire frappée d’un prosélytisme infatigable dans le temps et illimité quant aux lieux : vous n’en trouvez qu'une seule. Cela pourrait suffire pour caractériser le véritable centre du christianisme. Nous allons recueillir les traces de ce fait, en tant qu'il se réfléchit dans l'enceinte de Rome.

Nous n'entrerons dans aucun détail sur les origines du christianisme en italie. Les travaux des papes des premiers siècles, pour la conversion de cette partie du monde, sont assez connus. Nous passons tout de suite à la France. Le martyrologe nous dit :

« À Reims, dans la Gaule, saint Xiste, disciple « du bienheureux apôtre Pierre, et consacré par [ui

452 CHAPITRE VE « premier évêque de cette ville; il recut sous Néron « Ja couronne du martyre '. »

« A Arles, saint Trophime, dont saint Paul a fait « mention en écrivant à Timothée, lequel ordonné « évêque par le même apôtre, fut en voyé le premier « dans cette ville pour y précher l'Évangile du « Christ : prédication qui a été, comme l'a écrit le «pape saint Zozime, une source d'où sont sortis des « ruisseaux de foi pour la Gaule entière *. »

Les contrées indiquées dans ces deux textes touchaient à peu près aux extrémités septentrionale et méridionale de la Gaule. Tandis que Trophime annonçait l'Évangile aux populations gauloises, qui étaient faconnées aux mœurs romaines, Xiste savancait jusque chez les tribus voisines de la Germanie, et fondait chez elles cette église de Reims, qui devait attendre le passage de Clovis et de ses Francs. Le centre de la Gaule était en même temps évangélisé, suivant la même tradition, par un autre envoyé de saint Pierre, Martial, qui l'avait accompagné de Jérusalem à Rome, et qui était, dit-on, ce même enfant que l’apôtre saint André avait désigné au Sau-

* Rhemis in Galliâ Sancti Xisu, discipuli beati Petri apostoli, qui ab eo primus ejusdem civitatis episcopus consecratus, sub Nerone martyrii coronam accepit. Martyrolog. Roman. au diem À septemb.

* Arelate sanctus Trophimus, cujus meminit S. Paulus ad Timotheum scribens, qui ab eodem Apostolo Episcopus ordinatus, præfatæ urbi primus ad Christi Evangelium prædicandum directus est : ex cujus prædicationis fonte (ut sanctus ZLozimus Papa seribit) tota Gallia fidei rivulos accepit, Ibid., ad diem 29 decembr.

DIVERS MONUMENTS , FrcC. 45% veur ‘en lui disant: « {l y a ici un enfant qui a « cinq pains d'orge et deux poissons *. »

Y a-til encore aujourd’hui, dans l'enceinte de Rome, quelques monuments auxquels on puisse rattacher ces premières missions évangéliques dans la Gaule? A défaut de renseignements certains, nous avons de fortes vraisemblances. Comme saint Pierre a résidé, pendant une très-grande partie de son séjour à Rome, dans la maison du sénateur Pudens, remplacée actuellement par l'église de Sainte-Puden tienne, il est à présumer que c'est dans ce premier sanctuaire de Rome chrétienne qu'il a béni Martial et Xiste avant leur départ pour l'apostolat. Quant à saint Trophime, nous voyons, par le passage de la seconde épitre à Timothée, où il est question de lui, qu'il avait dû accompagner saint Paul à Rome, et qu'une maladie l'avait retenu à Milet *. L'apôtre a écrit cette épître pendant son séjour à Rome. C'est donc dans cet intervalle de temps que Trophime,

1 Evang. S. Joan., c. vi, v. 9.

2 Nous suivons ici, par rapport à l’époque de l'arrivée de ces premiers missionnaires, une ancienne tradition de Rome et des Gaules , nonobstant le passage de Grégoire de Tours qui se trouve en opposition avec elle. Ce vénérable historien , si bon chroniqueur des choses de son temps ; a toujours la même sincérité, mais non plus la même autorité quand il parle d'événements qui se sont passés quelques siècles auparavant. La même observation s'applique à la question relative à saint Denis, premier évêque de Paris. Nous indiquerons, du reste, le monument de Rome auquel on peut rapporter le départ de ces hommes apostoliques , si l’on adopte l'opinion qui en fixe l’époque au troisième siècle.

5 Trophimum autem reliqui infirmum Mileu, e. 1v, v. 20.

-guéri de son infirmité, est devenu libre de rejoindre son maître. Or une tradition dont nous avons constaté ailleurs l'autorité, nous apprend que saint Paul a occupé, dans une hôtellerie, un logement qui forme aujourd'hui le souterrain de l’église de Sainte- Marie in Via lata. I y a eu sa résidence dès le commencement de son séjour à Rome, et il l'a gardée au moins pendant deux ans. On ne peut pas affirmer, il est vrai, que la mission de Trophime ait eu lieu pendant que l'apôtre habitait ce quartier ; mais nous ‘ne pouvons guère supposer que saint Paul, après son arrivée dans la capitale du monde où il se trouvait en rapport direct avec les nations occidentales, et particulièrement avec le midi de la Gaule, ait tardé à les embrasser dans son ardente sollicitude, et qu'il n'ait pas exécuté ou du moins formé, durant les deux ans qu'il a passés dans cette auberge de la Via lata, le projet de faire porter la foi dans une contrée peu éloignée, qui entretenait avec Rome les relations les plus actives.

Les deux églises que nous venons de rappeler, si vénérables et si chères à tous les chrétiens, nous intéressent donc aussi comme français. Des traditions respectables nous induisent à les placer à la tête des antiquités de notre histoire. C'est le christianisme qui a fait la France, particulièrement parce qu'il a -présidé » avec une puissance que rien n'aurait pu remplacer, à l'union de la race gauloise et de la race ‘franque, qui a engendré notre nation. En ce sens moral, nos origines nationales ne sont ni dans les kromlecs des druides, ni sous les tentes des Germains: Nous pouvons les chercher au pied du Vimi-

DIVERS MONUMENTS, ETC. 435 nal, sous l'antique pavé de l'oratoire de Saint-Pierre, et au pied du mont Capitolin, dans l'auberge de Saint-Paul. La France chrétienne devrait vouer use offrande à ces deux églises.

Le pape saint Clément, disciple et troisième successeur de saint Pierre, qui, selon la tradition consignée dans le martyrologe, a envoyé dans la Gaule, Denys, le premier évêque de Paris *, habitait le mont Cœlius, cette mème région de Rome d'où devaient partir, quelques siècles plus tard, des apôtres pour l'Angleterre. Que si l'on préfère l'opinion suivant laquelle saint Denys, ainsi que saint Martial, saint Trophime et quelques autres ont reçu leur mission du pape Fabien au troisième siècle, les origines des églises de Paris et de plusieurs églises des Gaules se cachent alors, suivant toute apparence, dans les catacombes. Ce pape avait fait construire beaucoup de chapelles dans ces souterrains ?, et l'on sait qu'il s'est retiré dans le cimetière de Calixte, que nous nommons aujourd'hui catacombes de Saint- Sébastien.

En commençant par la Gaule, nous avons laissé de côté une autre église, que sa dignité, dans l’ordre hiérarchique, aurait dû nous faire placer en première ligne, l'église patriarcale d'Alexandrie, métropole de l'Afrique. « Marc évangéliste, disciple et interprète de « l’apôtre Pierre, écrivit l'Évangile suivant la prière

1 Deinde Romam veniens à B. Glemente Romano Pontifice in Gallias prædicandi gratià directus est, etc. Marc. Rom. ad diem 9 oclob.

2 Hic multas fabricas per cœmeteria fieri præcepit. Anast.

Biblioth.

«qui lui en fut faite par les Frères à Rome , et l'ayant pris avec lui, il se rendit en Égypte, annonça le premier le Christ à Alexandrie, et y fonda une

« église ‘. » Les anciens témoignages s'accordent

à établir que c'est de Rome que saint Marc a été en-

voyé par saint Pierre en Égypte. Il paraît donc, d'a-

près la raison indiquée tout à l’heure, que cette

mission se rattache également à la demeure de saint

Pierre au pied du mont Viminal. Nous pouvons aussi

rapporter de la même manière à ce monument la

première prédication du christianisme en Espagne.

« Les saints Torquatus, Ctésiphon, Secundus, Jan-

« daletius, Cécilius, Hésychius et Euphrasius, furent

« ordonnés évêques à Rome par les saints apôtres,

« et envoyés dans les Espagnes pour y prêcher la

« parole de Dieu. Après avoir évangélisé diverses

« villes, et soumis d'innombrables multitudes à la foi

« du Christ, ils se sont reposés dans différents lieux

« de cette contrée *, » On sait par ailleurs ce que

saint Pierre et ses premiers successeurs ont fait pour

établir le christianisme au-delà des Pyrénées et dans plusieurs autres pays. « Il est manifeste, dit Inno-

* Alexandriæ natalis B. Marci Evangelistæ, Hic discipulus et interpres Apostoli Petri, rogatus Romæ à fratribus, scripsit Evangelinm : quo assumpto peregit in Ægsyptum , primusque Alexandriæ Christum annuntians, constituit ecclesiam. Martyrol. Rom. ad diem 25 aprilis.

? In Hispaniä Sanctorum Torquati, Ctesiphontis, Secundi, Jandaletii, Cæcilii, Hesichii, et Euphrasü, qui Romæ à Sanctis Apostolis Épiscopi ordinati, et ad prædicandum verbum Dei in Hispanias directi sunt : cûmque variis urbibus evangelizassent, et innumeras multidines Christi fideisubjugassent, in eà provinciâ diversis locis quieverunt. Martyral. Rom, ad diem 13 maïi.

DIVERS MONUMENTS , Erc. 4357 « cent I dans une de ses lettres, que dans toute « l'Italie, les Gaules, les Espagnes, l'Afrique, la Sicile « et les îles intermédiaires, personne n'a fondé des « églises, si ce n'est ceux que le vénérable apôtre « Pierre ou ses successeurs ont élevés au sacer- « doce. » Les papes de cette époque ordonnaient évêques des gentils de nombreux missionnaires chargés de créer eux-mêmes leurs diocèses par Ja conversion des infidèles, comme des rois qui seraient couronnés d'avance pour les royaumes qu'ils sauraient conquérir par leur sagesse et par leurs armes *. Les noms de beaucoup de ces évêques sont inconnus, ainsi que les particularités de leur mission. Toutefois il est à peu près sûr que plusieurs d'entre eux ont dû étre consacrés dans le souterrain semi-circulaire des catacombes de Saint-Sébastien, qui a été, ainsi que nous l'avons remarqué dans un autre chapitre, la résidence et la cathédrale de plusieurs papes des premiers siècles, et dans lequel ils faisaient des ordi-

! Cüm sit manifestum in omnem Italian, Gallias, Hispanias, Africam, Siciliam, insulasque interjacentes, nullum hominum instituisse ecclesias, nisi eos, quos venerabilis Petrus apostolus aut ejus successores instituerunt sacerdotes. Jnnocent. I, Epist. ad Decent.

2? Refert in Bibliothecä Photius ({ Cod. xzvis) Caium doctissimum clarissimumque Romanæ Ecclesiæ presbyterum, ponüificibus Victore et Zephyrino, Gentium Episcopum ordinatum esse, yeporoynônvar EGvév Ériszonov, et veluti regem inunctum et coronatum ei regno quod vi et consilio esset adepturus, Eo ferè modo Pontifices Romani consecravere episcoporum partem longè maximam, quos deinde immitterent ad debellandas fideique jugo subjiciendas provincias illas quas in epistolà suà enumerat Innocentius Primus. Thomassin. de Veter. et nov. Eccles. discipl. ; p. 1, Gb. I, €. 11.

nations. Les récits de cette époque, si sobres en fait de détails purement descriptifs, n'ont pas pris soin dé nous retracer quelques-unes des admirables scènes qui ont eu lieu, à cette occasion, dans ce souterrain. Ils nous en laissent seulement entrevoir une; elle s'est passée lors du séjour à Rome de Faustin et de Jovite, prêtre et diacre de Brescia. « Les deux con- « fesseurs de la foi parvinrent, dirent leurs actes, « jusqu'au lieu qui est appelé aux Catacombes *. « Là ils trouvèrent le pontife qui se cachait, par « crainte des païens, parmi les sépulcres des saints « martyrs ?. Ils lui dirent : Bienheureux pontife, « que la bénédiction du Seigneur soit avec votre « esprit... Puis ils lui firent cette déclaration : No- « tre Seigneur et Rédempteur nous à dirigés vers « vous pour qué vous ordonniez évêque notre frère « Callimère, et que vous l’envoyiez à la ville de « Milan. Ayant entendu ces choses, le pontife, rem- « pli d'une grande joie, se conforma à leur saint « avertissement *. Il consacra Callimère, et suivant « leur recommandation, il le fit partir pour la ville « de Milan, afin qu'il y fût le pasteur du peuple « chrétien. » C'était un beau spectacle que celui d’une consécration épiscopale dans cette métropole

‘ Ad locum qui ad catacumbas dicitur, usque pervenerunt. Act. SS. Faustin. et Jovi.

s Inter sepulcra sanctorum martyrum propter metum paganorum latitantem qui dixerunt ad euim : Benedictio Domini cum spiritu tuo, beatissime pontufex.

5 Magno repletus gaudio, beatorum martyrum santta adimplevit monita, consecravit eum , et ad urbem Mediolanensem , etc, ”

DIVERS MONUMENTS, eTc. 439

des catacombes. Nous pouvons nous le représenter d'uné manière assez vraisemblable, et il est à regretter qu'un peintre n'en ait pas fait le sujet d'un tableau , dont les détails pourraient approcher beaucoup de la vérité historique. Figurez-vous, dans les rampes souterraines, par lesquelles on descend en ce lieu, quelques lampes d’airain ou de terre cuite, posées dans de petites niches le long du ur, et offrant, comme celles qu'on a retrouvées dans plusiéurs cimetières, l'image du bon Pasteur, ou une colombe ou des palmes. L'église est éclairée par des torches que portent les lévites, et par une grande lampe suspendue, que trois chaînes attachent à la voûte, conformément à l’ancien tableau, dont nous avons parlé ailleurs, qui retraçait la déposition des corps de saint Pierre et de saint Paul en cet endroit. Près de l'entrée, quelques spectateurs sont rangés du côté opposé à celui où le siége pontifical est adossé au mur. Leur tunique grossière, noircie par la pouzzolane, fait ressortir la blancheur symbolique des vêtements sacerdotaux : ce sont des fossoyeurs, employés à ouvrir ou à fermer des tombes dans les corridors adjacents; ils ont quitté pour quelques moments leurs bêches, afin d’avoir la consolation d'assister à la sainte cérémonie. Le puits sépulcral, qui est au centre de l'église, s'ouvre comme une image de cette fosse, présente partout, que la main des persécuteurs creuse incessamment sous les pas des hommes de Dieu. Tout à côté, le nouvel élu est à genoux devant le pontife consécrateur, assis sur cette chaire intrépide, qui a été la chaise curule de tant de papes martyrs.

Il suffit de savoir que cette résidence a dû servir à l'ordination de quelques-uns de ces évêques missionpaires, pour que nous devions la placer, sous le rapport qui nous occupe en ce moment, après la maison de Pudens et les chambres de la Via lata. Ces églises nous apparaissent comme trois sources, d'où le fleuve de la prédication évangélique a fait couler ses premiers flots dans plusieurs pays, notamment dans les Espagnes et dans les Gaules.

Le christianisme fut aussi porté de très-bonne heure parmi les populations celtiques de la Grande- Bretagne. L'ancien historien de l’église d'Angleterre, Bède, rapporte que, dans le second siècle, un roi de ces pays écrivit au pape Eleuthère pour lui demander des missionnaires chrétiens, et que ce pontife sempressa de satisfaire à ce pieux désir ’. Mais c'est l'origine du christianisme chéz les Anglo-Saxons qui nous fournit des particularités très-distinctement relatives aux monuments de Rome. Les Anglais qui séjournent dans cette ville ne manquent pas de visiter, comme le font tous les étrangers, cette belle villa du mont Palatin, qui appartient aujourd'hui à un de leurs respectables compatriotes. Lorsque, de la partie de la terrasse tournée vers le midi, ils contemplent, à travers les grands débris du palais

* Cum Eleutharius, vir sanctus, pontificatui Romanæ Ecclesie præsset, misit ad eum Lucius Britannorum rex epistolam, obsecrans ut per ejus mandatum Christianus efficeretur. Et mox effectum piæ postulationis consecutus est, susceptamque fidem Britanni usque in tempora Diocletiani principis inviolatam integramque quietä pace servabant. Eccles. histor. Gen-

tis Anglorum, Lib. T, c. iv. :

DIVERS MONUMENTS, Eic. 441 des Césars, le panorama si pittoresque qui se déploie au-delà, beaucoup d’entre eux ne songent guère à fixer leurs regards sur une maison blanchâtre, située à une très-petite distance, sur la pente du mont Cœlius, attenant à une église que précède un portique carré, et ayant près d'elle trois petits édifices qui se détachent sur un fond de verdure. C'est pourtant de là que sont sortis, il y a plus de douze siècles, les apôtres de leur nation. Cette maison est le monastère fondé par saint Grégoire, et elle conserve encore des monuments de ce grand pape.

Saint Grésoire n'avait pas encore été élevé au pontificat, lorsqu'un jour, passant par le Forum, il vit trois enfants que l'on avait amenés à Rome pour les vendre’. S'étant informé d'où ils étaient venus, on lui répondit que c'était des Angles; non, répondit-il, dites plutôt que ce sont des anges ?. Ces pauvres enfants avaient en eftet des figures angéliques, et leur teint blanc ressemblait à celui que les peintres donnaient aux esprits célestes , représentés sous des formes humaines *. Il paraît que la situation même du monastère de Saint-Grépoire n'a pas été étrangère à cette rencontre providentielle qui a eu de si grandes suites pour l'Angleterre. En rentrant dans sa maison ou en sortant, Grégoire était obligé de passer et repasser souvent par le Forum. Comme son couvent se trouvait dans les environs, il est bien vraisemblable qu'en recueillant ces trois

! In foro. tres pueros venales. Bed., hb. il, c. r. * Non Angli, sed Angeli, etc. Vis. S. Greg. à Joan. Duc. 5 Angelicam faciem habebant. Bed. , ibid,

enfants, que Dieu avait mis sur son chemin, leur charitable protecteur s'est empressé de les conduire d'abord dans son monastère, dont il avait fait aussi une maison de charité. Il entrait d’ailleurs dans ses vues qu'ils fussent élevés dans un cloître". Ge n’est pas sans raison que je note les circonstances qui peuvent nous persuader qu'ils ont eu un asile, provisoire au moins, dans cette maison. Il est intéressant de peñser que ces trois petits êtres, orphelins de famille et de patrie, et prémices du christianisme futur d'un grand peuple, se sont agenouillés dans cette même église, où nous retrouvons des monuments de cette époque; qu'ils se sont assis à cette table, que nous touchons encore aujourd’hui de nos mains, autour de laquelle saint Grégoire nourrissait chaque jour douze pauvres et lés servait lui-même : touchante figure de ce banquet évangélique, que, peu d'années après, ses envoyés devaient offrir à la patrie dé ces enfants pour la nourrir de la parole de vérité et du pain de vie. Au surplus, ce repas quotidien des pauvres à été un des signes de cette même charité qui lui fit recueillir ces orphelins. Les inspirations de son zèle pour la conversion de l'Angleterre se trouvent liées, du moins sous ce rapport, à cette vieille table mille fois bénie.

Ces enfants furent en effet des anges dans un autre sens que celui qui avait frappé d’abord le bon cœur de Grégoire. Un marchand barbare les avait traînés à Rome, mais la douce Providence les y avait

* Pueros Anglos... ut in imonasteriis dati Deo proficiant.

Epist Greg. ad Candid. presbyt. ubi de redim. Angl. in Gallia.

DIVERS MONUMENTS , Erc. 443 envoyés. Leur apparition fut comme un éclair qui dirigea sa pensée vers le pays d'où ils étaient venus. Il demanda la permission de partir, pour y prècher l'Évangile. Il ne put l'obtenir, parce que les Romains s'opposaient à un projet qui leur aurait fait perdre le secours de ses conseils et de son génie, que les circonstances leur rendaient nécessaires : sa charité se trouva , pour le moment, enchainée par l'estime de ses concitoyens. Mais la pensée de la conversion de l'Angleterre avait pénétré dans son âme trop profondément, pour pouvoir en sortir : son élévation à la papauté lui permit enfin de la réaliser. Il jeta les yeux $ur un saint homme, hurmblement caché dans le monastère qué Grégoire avait fondé sur le mont Cœlius. Lorsque nous traversons aujourd'hui le portique de ce couvent, nous y lisons , sur un marbre, les noms de beaucoup d'hommes illustres que cette maison a donnés à l'Église. Parmi les premiers noms de cette liste, se trouve celui de cet Augustin, qui est devenu l'apôtre de l'Angleterre *. Ge religieux était très-fervent dans l’oraison : nul ne devient apôtre s'il n’a commencé par être un homme de prière, et saint Grégoire connaissait its bien cette vérité, pour confier cette mission à celui qui n'y aurait pas été préparé, comnie l'avaient été les apôtres, par les exerêices du Cénacle, Or il y avait dans ce monastère un oratoiré, un autel où les religieux savaient que leur père Grégoire avait obtenu du ciel une faveur insione, Leur piété avait une vénération et un attrait

! Augustinum cum aliis domus suæ monasterii in Britanniam evangelizandi gratià destinavit, Joun. Diacon.

particulier pour cet oratoire privilégié, et Dieu sait les prières qu'Augustin y a faites avec les autres religieux de cette maison qui devaient partir avec lui, les larmes d’apôtre qu'ils y ont versées, les dons de lumière et de zèle qu'ils y ont reçus. Nous voyons encore aujourd hui près du sanctuaire de l'église, cet autel, cet oratoire où l’on a beaucoup prié alors pour la conversion de la jeune Angleterre.

On conserve aussi dans ce monastère un autre objet que je ne dois point passer ici sous silence. C’est une chaire pastorale en marbre, vénérable par son antiquité. Est-ce la chaire même de saint Grégoire ? Peut-être. Mais si elle a servi seulement à quelquesuns de ses successeurs, à Grégoire II, par exemple, qui a fondé l’église actuelle, elle est toujours un antique monument de cette même autorité pontificale, en vertu de laquelle Grégoire 1” a donné au moine Augustin sa mission apostolique.

Près du monastère se trouve un groupe de trois petits édifices. Sur la porte de l'un, on lit : Trichinium {ou salle à manger) des pauvres; c’est là que se conserve la table dont nous avons parlé. L'autre est consacré à la mère de saint Grégoire, ainsi que l'annonce l'inscription de la porte : Mémoire restituée de sainte Sylvie. Entre ces deux édifices est placé la basilique peu spacieuse que Grégoire a dédiée à saint André. ILy annonçait la parole de Dieu, et il y a prêché, entre autres, pour la fête de ce saint, une homélie qui est la cinquième du premier livre de ses homélies sur les Évanpiles. Plusieurs autres églises, notamment celles de Sainte-Sabine, de Saint-Etiennele-Rond, de Saint-Glément et des saints Nérée et

DIVERS MONUMENTS, rc. 445 Achillée, nous offrent aussi la chaire ou le lieu dans lesquels on sait que ce grand orateur chrétien du sixième siècle a prononcé tel ou tel discours, que nous retrouvons dans ses œuvres. On voit aussi dans l’église de son monastère, une image de la sainte Vierge qui remonte à cette époque, et la cellule où le saint religieux dormait, avec cette inscription : Grégoire soulageait ici, par un court repos, ses membres fatigués par les veilles et le long travail du jour et de la nuit '. Son autre lit de repos, son lit funèbre est à Saint-Pierre, dans la chapelle où ses restes ont été déposés lors de la construction de la nouvelle basilique vaticane. L'ancien tombeau portait cette épitaphe : Jci repose saint Grégoire pape, qui a siégé treize ans, six mois, dix jours; il a été déposé le quatrième jour des ides de mars *.

* Les monuments, les lieux, les souvenirs dont nous venons de parler se trouvent liés, de diverses manières, à la prédication du christianisme aux Anglais, soit en rappelant le grand pape qui l'a ordonnée, soit en nous faisant voir le monastère d’où cette prédication est sortie, soit enfin en nous montrant, dans cette maison, quelques objets qui ont dû figurer dans la préparation de cette œuvre. Le même monastère renferme aussi des monuments de l'époque où un schisme déplorable a mutilé, sous les voûtes des vieilles cathédrales de l'Angleterre, le dépôt de la foi

! Nocte dieque vigil longo hic defessa labore Gregorius modicà membra quiete levat.

* Hic requiescitsanctus Gregorius papa, qui sedit annosxuf, menses vi, dies x, depositus 1v, Idus mart.; citée par Jean le Diacre, in Vit S. Gregor.

que son apôtre leur avait confiée. Ce sont des tombeaux et des inscriptions sépulcrales, incrustées dans les murs du portique. L'une d'elles est ainsi conçue : « À Robert Pecham, Anglais, chevalier, autrefois «“ conseiller de Philippe et de Marie, rois d'Angle- « terre et d'Espagne, illustre par sa naissance, sa foi, « sa vertu, lequel n'ayant pu voir sans une extrême « douleur, sa patrie se détacher de la foi catholique, « quitta toutes les choses qui d'ordinaire sont ai- « mées en cette vie, et-partit pour cet exil volon- « taire'. Après six années, ayant institué pour « héritier de ses biens, par testament, les pauvres du « Christ, il passa, de sa très-sainte vie dans un autre « monde, le septembre de l'an quinze « cent soixante-neuf, à l’âge de cinquante-quatre « ans. Thomas Golwell, évêque d’Asaph, et Thomas « Kirton, anglais, ses exécuteurs testamentaires, lui « ont élevé ce monument. » Ce vieux catholique a recu l'hospitalité dernière, celle de la tombe, sous le toit de ce même monastère qui avait accueilli ou protégé, dix siècles auparavant, ces trois petits enfants par lesquels a commencé le christianisme des Anglais. Son cercueil a été déposé dans le berceau même de l'église d'Angleterre. La pierre, où nous lisons, sous le portique de saint Grégoire, le nom du moine Augustin, et cette autre pierre, placée tout à côté, où nous lisons l’épitaphe du chevalier

1 ,,.. Qui cm patriam suam à fide catholicâ deficiscentem sine summo dolore non posset aspicere , relictis omnibus quæ in hâc vitä carissima esse solent , hoc voluntario profectus exilio, post sex annos pauperibus Christi testamento institutis, etc.

DIVERS MONUMENTS , eTc. 447

Robert Pecham, sont comme deux bornes qui marquent, non pour l'avenir, je l'espère, mais seulement pour le passé, l'ouverture et la clôture de la grande période catholique de l'Angleterre. On peut joindre à cette épitaphe un portrait du seizième siècle, qui a été fait pour la maison attenante à l'église de saint Vital martyr, au pied du mont Quirinal. En voici l'inscription : « Jean Fischer, Anglais, évêque de « Rochester, créé par Paul IL cardinal du titre de « Saint-Vital, qui toutefois a reçu la pourpre du mar- « tyre avant celledu cardinalat, ayant été mis à mort, « l'an du Christ mille cinq cent trente-cinq, à l'âge « de soixante-seize ans, par Henri VITE, pour avoir « défendu la foi catholique et la primauté du siége « apostolique. Il est presque le premier qui ait « réfuté Luther et les luthériens par de savants « écrits’. » Depuis lors l'église de Saint-Vital n’a plus eu de titulaire : restée veuve, comme ancienne église cardinaliste, elle attend peut-être, pour reprendre son titre, un successeur de l'évêque Fischer, L'attendra-t-elle encore longtemps? Est-il probable que des siècles doivent s'écouler, avant que les siéges d'Augustin, de Laarent, archevêques de Gantorbéry, de Mélitus, évêque de Londres, puis archevêque de Cantorbéry, de Juste, évêque de Rochester, d'Hono-

t Joannes Fischerus, Anglus, episcopus Rofliensis, cardinalis à Paulo III creatus, tit. S. Vitalis, qui prius tamen martyrii quam cardinalatüs purpuram accepit, ab Henrico VIIL, ob fidei catholicæ et sedis apostolicæ primatüs defensionem, occisus anno Christi m. D. xxxv, ætatis ver 76. Primus ferè omnium Lutherum et lutheranos scriptis suis doctissinè confutavit.

rius, archevéque de Cantorbéry, tous venus du monastère de Saint-Grégoire, voient se renouer, par leur union au centre de l'unité, la chaine, brisée pour eux, de la succession apostolique? Il serait difficile de ‘croire que cette époque soit bien éloignée, si les signes, qui se produisent de nos jours, continuent de se développer. Qu'il soit donné du moins au Pontife, aujourd'hui héritier de la chaire et de la piété de saint Grégoire comme de son nom, qui à vécu dans son monastère, qui en a été l'abbé comme lui, qui a souvent prié dans son oratoire, qui est sorti, Comme lui, de cette humble maison pour être élevé sur le siége de saint Pierre, qu’il lui soit donné d'entrevoir le jour où l'Église d'Angleterre retrouvera sa vénération nationale pour le monument de son berceau ! Les quartiers de Rome, qui figurent parmi les origines chrétiennes de quelques autres nations dont nous allons parler, ne sont pas, à cet égard, des monuments aussi spéciaux que l'est, relativement à l'Angleterre, le couvent de Saint-Grégoire. Mais l’histoire de la conversion de ces peuples entremèle ces monuments à ses premiers récits. On se ménage un genre d'intérêt généralement trop négligé, lorsqu'on peut, en parcourant l'enceinte de Rome, l'histoire à la main, y remarquer, de distance en distance, les nids d’où se sont envolés les aigles de la prédication évangélique, ou dans lesquels ils sont venus mourir. Avant qu'Augustin eût porté la lumière chez les

Angles, la partie septentrionale des îles Britanniques avait déjà vu arriver les messagers de la foi. Dans le cinquième siècle, Pallade avait été envoyé, en qualité d’évêque, dans la Scotie ou l'Hibernie, par le

pape Célestin 1°”. Mais quel qu'ait pu être le zèle de ce missionnaire, la conversion de l’frlande au christianisme est due à saint Patrice. Suivant certains chroniqueurs, ce jeune Hibernien avait été vendu comme esclave, dans son enfance, et il avait séjourné pendant plusieurs années dans des contrées soumises à la domination romaine. D'autres ajoutent qu'il fut élevé dans la Gaule, et qu'il y reçut une éducation très-pieuse. Lorsque la vocation d'apôtre descendit sur lui, il tourna ses repards vers sa patrie et vers Rome. Écoutons le compilateur de ses Actes, Jocelin : « Patrice voulut se rendre auprès du siége fondé sur « la pierre. Il désirait se pénétrer plus profondé- « ment des règles canoniques de la sainte Église ro- « maine, et obtenir, pour sa mission et ses actes, la « force que donne l'autorité apostolique ‘.… Le bon « Dieu favorisa son voyage. Arrivé dans la ville, qui « est la tête de l'univers, il visita, comme il le devait, « avec une grande dévotion, les tombeaux des apô- « tres et des martyrs *. Il se concilia aussi l'amitié et « les bonnes grâces du pontife (Célestin 1°")... Celui- « ci le consacra évêque, et le destina à la conversion « de lHibernie ÿ. » Suivant un de ses historiens,

Sanctæ Romanæ Ecclesiæ canonicis institutis imbui, cupiens auctoritate apostolicä iter et actus suos roborari. Vis, S. Patric., auct. Jocelino.

# Ad urbem orbis caput devenit, apostolorum et martyrum memorias , debitâ devotione venerationis visitans.

Ibid.

5 Hic autem S. Patricium... in pontificem tandem consecra-

vit, ipsumque ad convertendam gentem Hibernicam destinare decrevit. Ibid.

TRS 24

saint Patrice aurait été sacré dans un autre pays; mais la chronique de Sigebert confirme”, sur ce point en particulier, le récit de Jocelin , et celle qui en diffère quant à cette circonstance, rapporte également le voyage de saint Patrice à Rome.

Lorsqu'on songe quel martyre l'Irlande a souffert, pendant les trois derniers siècles, pour son attachement à la foi catholique, on suit, avec plus d'intérêt encore, les pas de son apôtre, commencant sa carrière par visiter, dans le centre de l'unité catholique, les tombeaux des martyrs. Les basiliques de saint Pierre, de saint Paul, de saint Sébastien , de saint Laurent, de sainte Agnès, forment les principaux points de ce pèlerinage.

Les iles Britanniques ne tardèrent pas à devenir elles-mêmes une pépinière d'hommes apostoliques. Ceux d'entre eux qui appartenaient à la race anglosaxonne, durent naturellement se diriger vers les provinces occupées par les tribus de leurs compatriotes, qui n'étaient pas encore chrétiennes. Ils ne durent pas oublier non plus les forêts de la Germanie, parmi lesquelles se trouvait le berceau de leur nation : la communauté de langage leur donnait une grande facilité pour y prêcher l'Évangile. Un de ces missionnaires, saint Wilfrid était venu à Rome dans sa jeunesse. Eddius, qui a écrit sa vie, rapporte que pendant plusieurs mois, il y visita chaque Jour les lieux saints Ÿ. Mais il remarque particulièrement , en

t Prob. , in vit. S. Patr.

2 Sigebert., in Chron.

5 Per multos menses loca sanctorum omni die circumiens.

Vis. S. Wilf., auct. Eddio, c. v.

DIVERS MONUMENTS , Erc. 451

racontant son arrivée dans cette ville, que le jeune pèlerin se mit en prières dans l'oratoire de Saint-André, et qu'il y demanda à Dicu, par l'intercession de cet apôtre, l'intelligence pour lire l'Écriture, et l'éloquence pour convertir les païens '. Les pèlerins anglais avaient une dévotion particulière pour l’oratoire de Saint-André, parce que c'était à cet apôtre que saint Grégoire avait dédié une église, dans son monastère du mont Cœlius, d’où étaient sortis les apôtres de l'Angleterre. De retour dans son pays, Wilfrid y fut faitévèque; puis chassé de son siége par la violence d’un roi dont il combattait les passions, il revint alors à Rome pour y demander justice et appui, et il y trouva l'un et l'autre. Il fut admis à siéger dans un concile contre les monothélites, qui se tint dans la basilique de Latran *. C'est à l'occasion de ce second voyage à Rome qu'il a semé la parole de Dieu dans la Frise. Il a travaillé aussi à la conversion des Anglo-Saxons méridionaux.

Le souvenir du principal apôtre de la Frise et dela Hollande, néaussi en Angleterre, est particulièrement lié à une des anciennes basiliques de la ville sainte. Wilbrod, qui avait fait le voyage de Rome, au commencement de son apostolat, sy rendit de nouveau

‘ Romam venit, et in oratorio sancto Andreæ dedicato, supra cujus summitatem quatuor Evangelia posita erant, humiliter genuflectens oravit.. ut pro suâ intercessione Dominus ei legendi ingenium et docendi in gentibus eloquentiam concedisset. Ibid.

? Tunc congregantibus sanctissimis episcopis et presbyteris plus quam quinquaginta in Basilicam Salvatoris Domini nostri 3.-C, quæ appellatur Constantiniana, etc. Ex eod. Eddio.

452 CHAPITRE VL quelques années après : il fut sacré évèque de la Frise par le papeSergius, dans la basiliquede Sainte-Cécile”. Mais la propagation du christianisme en Allemagne se rattache principalement aux travaux apostoliques d'un autre anglais, et à l'impulsion donnée par lui. S'il n'est pas sans intérêt de connaître le lieu et les circonstances du baptème d'un enfant devenu par la suite un grand personnage, cet intérêt augmente lorsqu'il s’agit du lieu où s'est accompli ce qu'on pourrait appeler le baptême d’un peuple, je veux dire l'acte qui a donné un caractère stable à son initiation chrétienne. Cet acte a eu lieu, pour l'Allemagne, dans la basilique de Saint- Pierre, lors dun second voyage de saint Boniface à Rome en 723, sous Grégoire IL. Il ÿ avait fait un premier voyage en 719, etil avait reçu la mission d'évangéliser la Germanie. Rappelé quelques années après pour rendre compte de ses travaux, il partit pour l'Italie, entouré d’une troupe de ses frères en Dieu, première députation de cette chrétienté naissante. « Du plus loin qu'il aperçut les murs de « Rome, dit la chronique contemporaine, il rendit « grâce à Dieu, et se recommanda aux saints apô- «tres *. » Le pape le fit venir dans l'église de

# Ordinatus est autem in ecclesiä sanctæ martyris Cæciliæ, die natalis ejus, imposito sibi à Papâ memorato nomine Clementis , ac mox remissus ad sedem episcopatüs sui. Beda , lib. V,c. x. — Suivant Albinus Flaccus (apud Surium, t. VI), saint Wilbrod aurait été ordonné dans la basilique même de Saint-Pierre : publicè in ecclesiâ Beatissimi Petri Principis Apostolorum cum magnä dignitate more apostolico eum ordinavit (Papa) archiepiscopum.

* Conspectisque Romanæ urbis mœnibus, Deo gratias agens

ni

DIVERS MONUMENTS, rc. 403 Saint-Pierre, sentretint avec lui pendant des jours entiers, et le consacra évêque à la fête de la Saint- André. Son nom anglais de Wilfrid fut changé à son sacre en celui de Boniface. Tout indique que cette ordination à été faite dans la basilique vaticane. Après sa consécration, il déposa dans la confession de Saint-Pierre un écrit qui se terminait par ces mots : « Moi, Boniface, chétif évèque, jai

« écrit, de ma propre main, ce papier contenant « mon serment de fidélité, et en le posant sur le « corps sacré de saint Pierre, je promets d'observer «ce serment devant Dieu, mon témoin et mon « Juge. » Le chétif évéque reprenant ensuite son bâton

ou sa mule de voyage, retourna s'enfoncer dans Îles forêts de la Germanie pour y accomplir son œuvre; l'histoire sait combien elle fut grande. Saint Corbinien, qui a été aussi un des premiers prédicateurs du christianisme en Allemagne, saint Amand qui a prêché sur les rives de la Garonne, de l'Escaut et du Danube, saint Kilien qui a évangélisé la Franconie, vinrent également se prosterner à la Confession de Saint-Pierre , d'où partirent,en d'autres temps, Paul , Formose, Donat, Léon, Marin, missionnaires

beatorum Apostolorum patrocinio se commendavit. Wifbald, Vis. S. Bonif.

* Hunc etiam indiculum sacramenti ego Bonifacius exiguus episcopus manu proprià scripsi, atque ponens supra sacratissimum corpus Sancti Petri, ita, ut præscriptum est, Deo teste et judice, feci sacramentum , quod et servare promitto. Ibid.

3 Arib. ,in vit. S. Corbinian. — Act. S. Landolini à S, Aulbert. seript., ubi de S. Amando.— Act. S. Kilian.

du pape Nicolas 1” chez les Bulgares! , l’évêque de Tusculum, Egidius , envoyé dans la Pologne par Jean XIII, et Wilbald, Prochore, Jordan, Godefroi, Lucide, Angelot, Octavien et Julin qui recçurént une mission apostolique pour la Vandalie ?.

La vie de saint Anschaire, écrite par Rembert, son disciple et son successeur, nous apprend que le pape Grégoire IV, en l'instituant son lésat pour répandre le christianisme chez les Suédois, les Danois, les Islandais et tous les peuples du nord #, lui conféra cette mission avec l'appareil d’une cérémonie imposante, dans laquelle il frappa d’anathème quiconque tenterait d'arrêter la marche du nouvel apôtre 4. « Cet anathème, dit une ancienne chronique « en vers, fut prononcé devant le lieu consacré par « un corps bienheureux qui en a fait sa demeure « terrestre, devant l'arche de ton sépulcre, 6 portier «“ du ciel’! »

Saint Cyrille, apôtre des Slaves, a été inhumé dans la basilique de Saint-Clément. Sous lé nom de

* Anast., in Nicol. I.

3 Ann. Baron. ad an. 965.

* Atque ipsam in præsentià constitutum legatum in omnibus circumquaque gentibus Saconum , Danorum, Farriæ, Gonlandon , Islandon , Scridelidon , Slavoruim, necnon septentrionalium atque orientalium nationum, ete. Rembert. , in vit. Ansch.

* Ante corpus et confessionem S. Petri apostoli publicam Evangelizandi tribuit auctoritatem,.…. omnem résistentem … anathematis mucrone percussit. 1bid.

Ê Ante locum veneranda sacrat quem gleba beati

Corporis, ante tuam; paradisi Janitor, arcam, Addidit edictum super hoc anathema fremendum. Vit, Metric, S, Ansel, à Gualdone.

DIVERS MONUMENTS , erc. 455 Constantin le Philosophe, il s'était fait connaître à Bysance ,'et, d'après Añastase, il avait réclamé avec forcé contre une erreur de Photius. Celui-ci n'était pas encore séparé de l'unité, mais il marchait déjà dans des voies tortueuses pour monter sur le siége patriarcal de Constantinople. Qui sait si la dütleur qu'éprouva Cyrille en voyant les maux dont l'Éblise était menacée par l'ambition d'un hommé pour lequel il avait de l'amitié, na pas été un des motifs qui ont concouru à lui faire accepter volontiers la mission qui l'éloignait de son pays? Dans ses courses évanpéliques parmi les populations slavés , il demeura toujours fidèle à la communion et à l'autorité du Saint-Siége; car ayant été appelé à Rôñié pour ÿ rendre compte de ses travaux, comme l'avait fait précédemment Boniface, l'apôtre dé là Gérmanie, il partit sur-le-champ. Il ÿ fut consacré évêque, ainsi que Méthodius, son frère et son compagnon de voyage ; la prêtrise et le diaconat furént conférés aux disciples qu'ils avaient amenés et qui dévaiént Sen retourner avec eux'. Mais Dieu avait märqué à Rome le terme des courses dé Cyrille; il l'appéla dans lesein de son repos. Méthodius demanda la permission d'emporter son corps avec lui. Le päpe, qui était alors Adrien IE, y avait consenti, mais le clergé et le peuple ne purent se résigner à laisser partir ce glorieux cadavre que la Providence leur avait donné. Forcé de céder à cette violence

‘ Consecraverunt ipsum et Methodium in epistopos, necnon et cæteros eorum discipulos in presbyteros et diaconos. Auclor prioris vit. S. Cyril.

de la vénération publique, Méthodius pria seulement que le corps de son frère fût déposé dans l'église dédiée à saint Clément. La raison de ce choix était touchante. On sait que saint Clément, pape du premier siècle , avait été exilé au-delà du Pont- Euxin, dans la Chersonèse, et qu'il y avait été martyrisé. Un temple construit plus tard sur son tombeau, dans une ile tout près du rivage, avait été détruit dans les incursions des barbares; son cercueil de pierre avait été couvert par les flots ‘. Sous l'empereur Michel, un prêtre, nommé Philippe, avait reporté son corps à Cherson; c'était là qu'il se trouvait lorsque saint Cyrille le prit avec lui en partant pour Rome?°. Il était donc bien convenable que cet évêque des Slaves y reposât dans la basilique, on pourrait dire dans la maison de ce pape, mort aussi bien loin de ses foyers paternels, et qu'il avait rapporté de ses propres mains dans cette même église pour lui rendre un tombeau natal. La demande de Méthodius ne pouvait manquer d'être accueillie; le corps fut déposé parmi les acclamations du peuple dans un monument placé vers la droite du sanctuaire*. Dans le seizième siècle,

* Ab incursu barbarorum templum illud destructum erat, et arca cum corpore marinis fluctibus obruta. Catal. SS. 1. X, ex Leon. Ostiens.

* Corpus ipsum à sancto Cyrillo Slavorum episcopo inde sublatum et Romam delatum, atque in ecclesiâ ejus nomine fabricatä reconditum est ubi requiescit miraculis clarens. Ibid.

* Annuit hujusmodi petitioni præsul sanctissimus, et concurrente cleri ac populi maximä frequentiä cum ingenti lætitià et reverentià multà, simul cum locello marmoreo in quo pri-

DIVERS MONUMENTS, erc. 451 on a retrouvé ces reliques sous l'autel d'une chapelle très-ancienne '. Le corps de saint Ignace, évêque d'Antioche, qui a souffert à Rome sous le règne de Trajan, repose aussi dans cette église. Peu de temps après son martyre ses restes avaient été transportés dans sa ville épiscopale par les disciples qui l'avaient accompagné à Rome. Ils furent reportés dans cette ville, vraisemblablement à l’époque de la prise d'Antioche par les Sarrasins au septième siècle. La basilique de Saint-Clément fut très-convenablement choisie pour recevoir ce dépôt sacré. Ces deux saints avaient été contemporains, et cette église est tout près du Colisée, où saint Ignace a été dévoré par les bêtes et dont le sol a été teint de son sang. Ainsi un des premiers papes, troisième successeur de saint Pierre à Rome, et martyrisé dans la Chersonèse, un des premiers évêques grecs de l'Asie, successeur de saint Pierre à Antioche, martyrisé à Rome, et l'apôtre des Slaves, mort à Rome en Y faisant sa profession de foi, se trouvent réunis dans la même église, pour que leur commun tombeau soit un témoin qui rappelle l'antique unité. Tous les Russes pieux qui sont rentrés dans cette unité doivent aimer cette vieille église de Saint-Clément ; elle leur dira beaucoup de choses, et ils en ont beaucoup aussi à y demander à Dieu: Quant à ceux qui en scrutant

dem illum prædictus Papa condiderat, posuerunt in monumento ad id præparato in basilicâ B. Clementis, ad dexteram partem altaris ipsius. Auct. prioris vil. S. Cyril.

! Quorum sacras reliquias nuper sub aitari in ejusdem ecclesiæ saceilo pervetusto repertas esse accepi, Baron., nof. ad martyrol. de SS. Cyril, et Meih., ad diem 9 mart.

le fond de leur cœur, y découvrent que des pensées térrestres se placent entre eux et la vérité catholique vers laquelle ils sont intérieurément attirés’, qui sentent déjà la chaleur de cé flambeau, sans marcher encore à sa lumière, la visite de cette église est pour eux tout à la fois bonne et triste. Qu'ils y prient du moins l’apôtre catholique qui inventa l'alphabet slavon, de leur apprendre à lire, du plus pur regard de l'âme, les caractères dont se compose ce mot vivant, impérieux, ineffaçable, que Diéu a écrit dans l'Evangile ‘et dans les consciences : l'unité.

Le monastère de Saint-Boniface et de Saint-Alexis, qui existe encore aujourd'hui sur le mont Avéntin, a été, vers la fin du dixième siècle, une pépinière de missionnaires chrétiens pour les pays du nord de l'Europe. Il y avait eu là une ancienne diäconie !, qui était, comme tous les établissements de ce genre, une institution de charité. Nérini a pensé que celléci avait été spécialement destinée à donnér l’hospitalité aux voyageurs, en mémoire de saint Alexis, célèbre par ses voyages, dans la maison duquel cette diaconie avait été fondée *. Au dixième sièclé, elle fut convertie en monastère, qui fut aussi une maison d'hospitalité. Son organisation offrit un phénomène assez rare dans les annales des ordres monastiques; on y suivait à la fois deux règles. Un métropolitain grec de Damas, qui avait fui là Syrié

* Anast. in Leon. LIT.

? F. Nerin. de templ. et cœnob. SS. Bonifac. ei Alex. His- Lorica MOonumM., C, VI.

DIVERS MONUMENTS , ec. 459 bouléversée par les Sarrasins , avait obtenu du pape Bénoit VII l'autorisation de s'établir en cet endroit avec des religieux de sa nation !. Ces Grecs Sy réfugiérent, disent les historiens, comme la colombe dans l'arche. Mais cette maison eut en même témps dés religieux latins, entre autres un membre de cette famille des Crescentius, si tragiquement fameuse dans les fastes de Rome à cette époque, lequel y embrassa la vie de retraite et de pénitence. Les religieux grecs y suivaient la règle de saint Basile, patriarche des ordres monastiques de l'Orient. Les latins observaient celle de saint Benoît, patriarche du même genre pour l'Occident *. Ces deux grandes institutions qui couvraient de leur ombre toute la chrétienté, entrelacèrent leurs rameaux dans le monastère de ce saint Alexis, qui avait été lui-même, à sa manière, par son origine, ses voyages et sa mort, un lien de l'Orient et de l'Occident. La composition de ce monastère fit qu'il devint tout naturellement le rendez-vous et la demeure des saints personnages qui venaient séjourner pendant quelque temps à Romeÿ. Le mélange de religieux appartenant à des pays et à des rites différents, la présence des étrangers auxquels ils donnaient l'hospitalité, les conversations qui s'établissaient dans ce contact perpétuel de nationalités

* Epitaph. Sergii, in cœnob. SS. Bonific. ctAlex. — Ei Baron., ad an. 990.

® Græci optimi veniunt, Latini similes militaverunt : superioribus pius Basilius, inferioribus magnus Benedictus dux sive rex erat. Act. S. Adalbert. Prag.

5 Factus est locus ille domicilium sanctorum vivorum illuc accedentium et proficiscentium. Baron. ibid.

diverses, portaient souvent la pensée de ces moines vers les pays lointains. Cette direction d’idées, se combinant avec la ferveur qui régnait dans ce monastère, suggéra à un certain nombre d’entre eux le désir ‘être des missionnaires de la foi. Ils ne pouvaient guère songer à exécuter ce projet dans les contrées du levant et du midi que la barrière des armées musulmanes fermait à leur prosélytisme. A l’ouest, la France, l'Espagne, l'Angleterre étaient chrétiennes. Leur zèle se tourna donc du côté du nord, d'autant plus que quelques-uns étaient originaires d’Allemagne. Woitech, qui recut le nom d’Adalbert, et qui était né en Bohême, alla prêcher l'Évangile dans son pays, et ensuite en Prusse où il mourut pour la foi . Boniface, autre allemand , ami de l'empereur Othon IL, « ayant appris la sainte et triomphante « mort d'Adalbert, et enflammé lui-même du désir .« d'avoir une pareille fin , » quitta aussi le monastère de Saint-Alexis, après avoir recu du pape la mission et le caractère d'évêque. Il s’en alla, en chantant des psaumes sur sa route, et marchant souvent à pieds nus, annoncer Jésus-Christ dans la Russie méridionale ?. Quand la nouvelle de son martyre fut arrivée en Italie, saint Romuald, le fondateur des Camaldules, « se sentit pressé à son tour de répandre «“ son sang pour Dieu, et partit pour la Hongrie, »

* Act. S. Adalb. episc. Prag.

* Audiens autem B. Bonifacius..., gloriosum S. Adalberti episcopi Pragensis martyrii triumphum, et ipse accensus martyrii desiderio , susceptoque à Papa pontificatüs officio, mox ad regem Russiæ profectus est. Vir. S. Romoald, ab Hieronym. Eremit. camald., c. vi,

DIVERS MONUMENTS, grc. 461

où le mauvais état de sa santé ne lui permit pas d'arriver ‘. La soif du martyre se propageait comme une sainte épidémie d'une de ces âmes à l'autre. Benoît et Jean, disciples de saint Romuald, qui ont appartenu au monastère dont nous parlons, évangélisèrent la Pologne *. Chacun de ces principaux missionnaires emmenait avec lui des compagnons. Le couvent du Mont-Aventin fut donc, pour employer ici une locution moderne, un séminaire des missions étrangères pour les nations du Nord. Quelquefois un de ces religieux ayant rencontré des obstacles insurmontables, et se défiant de ses propres forces, sen revenait, ainsi qu'il est arrivé à saint Adalbert, chercher un peu de repos à l'ombre de son monastère chéri , sous le ciel de Rome, comme un oiseau fatigué revole vers son nid. La vie contemplative lui paraissait plus douce après les fatigues de la vie active : « Ayant retrouvé sa belle Rachel, « dit un écrivain de cette époque, il oubliait sa « laborieuse Lia *, » .car les consolations de la piété étaient grandes dans cette sainte maison. « Les dis- «cours du ciel y tombaient comme une pluie, :et « des paroles de feu y couraient d'un cœur à l’au-

* Romoaldus audiens quia beatissimus vir Bonifacius martyrium suscepisset, nimio desiderii igne succensus ut pro Christo sanguinem funderet, Hungariam mox ire disposuit. Vie. S. Romoald. à B. Petro Damian., c. xx,

3 Nerin. de cœnob. SS. Bonif., etc. — P. Damian. in vit. S. Romoald.

5 Dulcem Romam revisit..…., hic secretos monasterii sinus caram requiemintrat et amplexus pulchram Rachel , libenter obliviscitur laboriosam Liam, Vic. S. Adalb. Prag. à monach. COŒVO , C, IV. mé id

162 CHAPITRE Yi.

« tre’. » Mais le même esprit de Dieu, qui donnait tant de charmes à cette retraite pour le missionnaire en repos, l'en faisait repartir, quand le moment était venu : celui d’entre eux qui a eu le plus d'amour pour sa cellule sur l'Aventin, est allé mourir sur les bords de la mer Baltique. L'établissement de ce foyer de prosélytisme au dixième siècle témoigna que, malgré les scandales de cette époque, l'Église-Mère demeurait toujours féconde.

Bénie soit la demeure de ces âmes d'élite, qui a eu tant de pouvoir pour se les attacher et pour les détacher d'elle! Quand nous visitons ce monastère habité aujourd'hui par des religieux Hiéronymites, la légende si dramatique de ses deux patrons, saint Boniface, martyr à Tarse dans le quatrième siècle, et saint Alexis, est plus présente à notre souvenir que le récit, un peu uniforme, des travaux apostoliques de ces missionnaires, dont les noms sont moins généralement connus. L'église, qui a été reconstruite, ne conserve du moyen âge que son clocher bysantin, et quelques incrustations. Mais dans le cloître, soutenu par de belles colonnes de granit et de marbre, on retrouve quelques monuments du dixième et du onzième siècle. L'inscription funéraire de Crescentius, dont nous avons parlé, a été composée par un contemporain des missionnaires, vraisemblablement par un moine de leur couvent, et peut-être par quelqu'un d'entre eux *. Nous y avons remarqué le pas-

‘ Pluebant ibi sermones Dei, accensæ sententiæ mutud cursant, Ibid. |

* Elle date de 984, comme l’indiquent les derniers mots, aujourd’hui détruits sur la pierre, mais conservés dans les

DIVERS MONUMENTS , ETC. 4 465 sage suivant : « Le Christ, ardent ami des âmes, « et médecin expérimenté, lui avait donné pour « longtemps une maladie miséricordieuse, afin que « tombant du haut des espérances du monde, il se « prosternât sur le tombeau de notre martyr pour » l'embrasser et s’y dévouer au Seigneur '. » Nous lisons aussi dans le même corridor l'épitaphe du métropolitain de Damas, Sergius, fondateur de cette colonie de Saints ?. Mais il est à regretter qu'on n'ait pas placé dans ce cloître, comme on l'a fait dans celui du monastère de Saint-Grégoire, une pierre sur laquelle serait gravée la liste des personnages illustres par leur sainteté et leurs travaux, qui sont sortis de cette maison. Nous voudrions da moins y lire quelques lignes rappelant l'effusion de l’esprit divin sur elle dès ses premiers jours. Une inscription assez belle, quant à la pensée, pourrait ” être tirée d’une pièce de vers enfouie dans un vieux

Annales Fe Baronius. Cette épitaphe donne à ce Crescentius le titre de grand duc, dux quoque magnus, apr ès lui avoir donné celui d’illustre citoyen romain , eximaius Civis TOManus. Cette dernière qualification concourt, avec beaucoup d’autres peus à établir que le régune municipal a toujours subsisté à Rome sans interruption à l’époque où il avait généralement succombé sous les coups de la féodalité.

‘ Quem xps animar amans medicusq. peritus Corr ipuit langore pio longevo ut ab omispe mundi lapsus prostratus limina ser martyris invicti Bonifatii amplexus et illic se dmo tradidit, etc.

4 Sergius hie recubat metropolita sepultus Qui quondam fuerat Damasci tempore longo..... , Cœnobium sci benedicti condidit hicce Primo qui statuit ntæ certamina vitæ Quatuor hic annos vixit aub tramite recto, elc.

parchemin des archives de ce couvent. Ces vers font allusion à la situation du monastère, dont l'église s'élève sur la tombe du martyr auquel elle a été primitivement dédiée, tandis qu’au-dessous l'antre de Cacus, immortalisé par Virgile, laisse voir sa bouche béante. « Dans ce même lieu , disent ces « vers, où des malheureux étaient traînés aux tor- « turesetà une mort sanglante par un homme devenu « une bête sauvage, un autre homme, qui est de- «“ venu un ange, conduit à la vie les cœurs souffrants, « par le chemin des consolations et des vœux sacrés’. »

Il ne faut pas oublier que durant tous ces siècles où la papauté s'était occupée de la propagation de la foi chez les païens , elle avait travaillé, avec une activité incessante, à maintenir chez les peuples chrétiens la pureté de la foi. D'une main elle jetait au loin la semence évangélique dans le Nord et dans l'Occident ; de l’autre elle étouffait l'ivraie des hérésies, particulièrement dans les contrées orientales où le christianisme avait été établi dès les premiers temps. Mais le moment arrivait où sa sollicitude devait, sous un autre rapport, se diriger vers ces mêmes pays, ravagés par l'islamisme. La seule mission qu'il fût possible d'y exercer alors était d’y pourvoir à la conservation et à l’affranchissement des populations restées fidèles. C'était toujours étendre le christianisme, non dans les lieux, mais dans l'avenir, en assurant la perpétuité de générations chré-

£ Hüc tractos homines in mortem cæde cruenià Torquebat miseros bestia factus homo...

Hüc ductos homines in vitam vota per alma Solatar trepidos angelicatus homo,

DIVERS MONUMENTS, £rc. 465 tiennes, souches futures de chrétientés plus nombreuses. Dans ce but une guerre générale contre le Mahométisme était nécessaire, non que l'Évaupile doive être propagé par la force, mais parce qu'il est légitime de repousser par Jes armes les invasions

des peuples armés contre l'Évangile. Déjà, dans le

dixième siècle, le pape Gerbert, connu sous le nom de Silvestre LE, avait concu l'idée des croisades. Grégoire VII l'avait ensuite reprise avec ardeur : il voulait partir lui-même pour l'Orient, entraînant rois et peuples à sa suite. Depuis lors, la demeure des papes à Saint-Jean-de-Latran fut constamment habitée, pour ainsi dire, par cette pensée. Leur palais sur le mont Cœlius a été, pour ces guerres saintes, ce qu'avait été pour les guerres de l’ancienne Rome, le palais du sénat au pied du Capitole. C'est de cette résidence que partirent tant de lettres, d'exhortations, de proclamations qui soulevaient la chrétienté. C'est dans la basilique de Latran que se tint, sous Innocent Ill, ce concile, qui fut, relativement à la croisade, comme une assemblée des états-sénéraux de la chrétienté. Deux patriarches, celui de Constantinople et celui de Jérusalem, ceux d'Antioche

et d'Alexandrie représentés par leurs déléoués,

soixante-cet-onze primats et métropolitains, quatre cent douze évêques, les nonces des prélats qui n'avaient pu se rendre au concile, huit cents abbés et prieurs de monastères, les ambassadeurs des princes chrétiens, prirent place dans l'abside et les nefs croisées de la basilique. Le pape ouvrit la première séance par ces paroles mémorables : « Comme le

«Christ est ma vie, et que la mort m'est un pain, F 39

« je ne refuse pas, si telle est la volonté de Dieu, de « boire le calice de la passion, qui me sera offert « soit pour la défense de la foi catholique, soit « pour la délivrance de la terre sainte, soit pour la “ liberté ecclésiastique, quoique pourtant je sou- « haite de demeurer dans ce corps de chair, jusqu’à « l'achèvement de l'œuvre commencée. Je vous dis « donc que je désire célébrer avec vous trois pâques, «ou la fête d’un triple passage corporel, spirituel et « éternel: corporel, en passant d’un lieu dans un « autre lieu, pour la délivrance de la misérable Jérusalem; spirituel, en passant d’un état de choses « à un autre état, par une réforme universelle de l'Église; éternel, en passant d’une vie à une autre vie, où sobtient la gloire céleste. » L'antique chaire pontificale en marbre, sur laquelle Innocent IE à dû siéger au milieu de cette assemblée, au moins pour certaines fonctions, se trouve aujourd'hui dans le portique inférieur du cloître de Latran. La grande figure du Sauveur en mosaïque qui domine le chœur de l'église, le très-ancien crucifix en bois, placé sur l'autel du portique semi-circulaire de saint Léon, les deux statues de saint Pierre et de saint Paul, qui sont à côté de cet autel, ont assisté à ce concile.

Les croisades eussent fini, suivant toute probabilité, par effectuer l'affranchissement de l'Orient chrétien, si une dynastie latine eût pu s'établir sur le trône de Constantin, et y remplacer cette souvéraineté bysantine, si coupable envers la république chrétienne, et moins dégradée par son incapacité pour le bien que par sa puissance pour l'empêcher.

ES

DIVERS MONUMENTS , erc. 467 L'essai de cette restauration énergique de l'empire oriental a laissé un monument dans la basilique de Saint-Laurent hors des murs. Il fait partie des fresques du treizième siècle, que l'on voit sous le portique. Parmi ceux de ces tableaux, très-endommagés par le temps et l’intempérie des saisons, qui représentent divers traits de la vie de saint Laurent ét de son martyre, Mabillon en a remarqué un relatif à un tout autre sujet. Il eût été difficile de le reconnaître, sans une indication que l'histoire a conservée par rapport à un événement religieux et politique dont cette église a été témoin. On sait qu'en 1217, Pierre de Courtenay, comte d'Auxerre, fut couronné empereur de Constantinople par le pape Ho: norius LIT dans cette même basilique de Saint-Laurent. Dans le tableau dont il s'agit, le nouvel empereur et feule sa femme sont à genoux : le pape leur donne, de la main gauche, la communion, et les bénit de la main droite. Ce nest pas sans raison, sans intention que ce tableau a été placé parmi ceux qui se rapportent aux faits de saint Laurent, arrivés plus. de neuf siècles avant l'événement que celui-ci retrace : il rattache à la protection de ce martyr cé qui venait de s'accomplir dans sa basilique. Les intervalles de témps ne détruisent pas, pour les artistes chrétiens, l'unité historique des compositions consacrées aux saints. Les saints continuent de vivre avec nous par leur intervention fraternelle; les événements, dus à leur protection, ne sont, à quelque époque qu'ils aient lieu, que des épisodes successifs de cette présence terrestre des âmes bienheu reuses, qui se perpétue sous d’autres formes, depuis

qu'elles sont entrées dans l'éternité. Cette observation explique et justifie divers tableaux du moyen âge, qui semblent offrir un amalgame bizarre d'époques bien éloignées les unes des autres. Les fresques du portique de Saint-Laurent laissent voir, comme tant d'autres œuvres du même temps, les traces d'une exécution grossière; mais le profond sentiment du christianisme, dont les artistes de cette époque étaient pénétrés, leur faisait saisir, par une sorte d'instinct, des combinaisons, renfermant implicitement des principes, qui sont entrés plus tard dans la théorie de l'art chrétien.

Nous noterons aussi une image de la Vierge, placée derrière le maïitre-autel de l'église de Sainte- Françoise-Romaine au Forum, et apportée de Troie à Rome par un Frangipani, à l'époque des croisades, vers le commencement du douzième siècle; les tombeaux de frère Raimond Zagoste et de frère Alphonse de Vignacourt, grands-maîtres de l'ordre de Malte, dans les souterrains de Saint-Pierre, et les tombeaux d'autres grands-maitres dans le prieuré de l'Ordre sur le mont Aventin; l'inscription du monument du pape Pie Il dans l'église de Saint- André deila Falle ‘; les insignes et les chaînes du port de Smyrne?, les verroux des portes de Tunis’ qui ont été suspendus les premiers sous Sixte IV, les

! Conventum christianorum Mantuæ pro fide habuit.… Custos jusuitiæ et religionis, eloquio admirabilis, paratä classe, ac Venetorum duce cum suo senatu commilitonibus Christi babitis, in bello Turcis indicto Anconæ decessit, etc.

* Bonan., Hist. Templ. Vatic., €. x.

? Alphar. in (abul. Iconograph. Basit. Vaiie,

DIVERS MONUMENTS, ETc. 169

seconds sous Paul HE, aux deux cotés de l'entrée principale de Ia basilique vaticane, les drapeaux turcs que nous voyons encore sous la voûte de la belle église de Sainte-Marie-de-la-Victoire ". Ces monuments ont concouru, avec quelques autres objets, à perpétuer dans l'enceinte de Rome le souvenir de cette longue et généreuse lutte de la chrétienté, dont on a dit, avec tant de raison, que, si chaque croisade a échoué, toutes ont réussi.

Les croisades ont contribué à préparer, pour Ja propagation de l'Évangile, un autre résultat que celui qu'il eût été possible de prévoir. Elles avaient favorisé divers progrès dans l'organisation de la marine; l'excitation qu'elles avaient produite dans la chrétienté avait fait naître une activité nouvelle, qui cherchait des issues. Les relations avec l'Orient avaient reporté les imaginations vers les contrées mystérieuses, situées aux extrémités de l'Asie. Les pressentiments, les vaisseaux étaient prêts. Dieu mit une pensée hardie dans le cœur de trois ou quatre hommes, et les envoya au levant et au couchant. Les parties les plus reculées du vieux monde furent reconnues, le Nouveau-Monde fut découvert. A l'aspect des domaines qui s'ouvraient devant elle, la passion des richesses poussa des cris de joie; mais dans une région supérieure où souffle l'esprit de Dieu , une autre voix retentit : Allez, enseignez toules les nations. Les annales des trois derniers siècles peu-

‘ Bonan., Hist. Templ. Vatic. — Ces monuments se trouvent maintenant dans un des corridors de la maison des chanoines de Saint-Pierre,

vent à peine compter la foule des apôtres qui ont répondu à cet appel.

La basilique de Sainte-Marie-Majeure renferme des monuments de cette nouvelle période de la propagation de la foi. Le magnifique plafond de la net principale a été doré avec le premier or envoyé d'Amérique. L’Asie est aussi représentée : dans un des bas-reliefs de la chapelle Pauline de cette église, on voit des ambassadeurs de la Perse et du Japon, qui furent recus à Rome par Paul V. L'Afrique figure également dans ce bas-relief par un député du Congo envoyé au même pontife. Il mourut au Vatican peu de temps après son arrivée. Son tombeau est placé dans la chapelle du baptistère de Sainte-Marie-Majeure. Les nègres, qui viennent à Rome, s'arrêtent pensifs et Joyeux devant ce monument. Cette tête africaine, ce buste à la face noire, qui se détache si bien sur le marbre blanc du mausolée, avec sa tunique du Congo, son ceinturon et son carquois, cette longue épitaphe qu'ils comprennent du moins comme une marque d'honneur, ce tombeau d'un nègre, érigé à côté des bustes de Clément XII et de Benoît XIV, dans une des plus brillantes basiliques de Rome, remplie de tombeaux si illustres, tout cela leur en dit plus que beaucoup de discours sur l'égalité chrétienne. La tombe de cet Antoine Nisrita est le symbole expressif de la réhabilitation de leur race. |

C'est par un à-propos heureux que les objets, dont il vient d'être question, se trouvent réunis dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure. Cette église est l'église de la Crèche, elle en possède la relique,.elle

DIVERS MONUMENTS , erc. 4TA en porte le nom. Comme autrefois les rois mages, les trois parties du monde, que l'étoile de la prédication évangélique amenait à la foi, ont offert leurs présents. L'Amérique a donné les prémices de son or; les ambassadeurs de la Perse ct du Japon ont apporté, suivant leur usage, les parfums de l'Orient; l'enfant de l'Afrique a laissé sa dépouille mortelle. L'une de ces offrandes est rappelée par un monument dans l'église de la Crèche; les deux autres y sont présentes : Obtulerunt aurum, thus et myrrham.

L'universalité du prosélytisme catholique a aussi ses monuments dans plusieurs des principaux monastères de Rome. Les Carmes sont toujours les enfants de l'Orient : le Carmel les attire, le pays des palmiers, des tentes et des grottes patriarcales leur semble être leur patrie. L'esprit du dominicain Las- Casas survit dans des missionnaires qui portent le même habit. Plusieurs d’entre eux viennent d'ajouter de nouveaux noms à la liste des martyrs de leur ordre. Beaucoup d'enfants de saint Francois d’Assise, épars et cachés dans les pays infidèles, y reçoivent les stigmates de l'apostolat, et la Compagnie de Jésus, qui a produit en naissant le plus grand des missionnaires, est toujours ambitieuse de répandre en tous lieux son sang -pour la foi. Dans l'intérieur de ces couvents, et particulièrement dans celui des Jésuites, on voit des portraits de ces apôtres, dont le monde a oublié les noms. "Tandis que vous traversez les corridors en interrogeant, à droite et à gauche, ces têtes qui vous regardent, votre pensée parcourt tous les pays où la charité a porté la foi. Quelle maison royale aurait une galerie de portraits de famille aussi

illustres, si la renommée se mesurait toujours sur l'étendue du dévouement ?

Le musée du collése Romain, autrement dit musée Kircher, du nom du savant jésuite son fondateur, renfermait, entre autres richesses, une collection de divers objeis, livres, papiers, vases, ustensiles, armes, costumes, productions végétales et animales, provenant d'un grand nombre de pays, même sauvages, qui ont été le théâtre des missions évangéliques. Cette collection était à peu près unique en son senre, à l'époque où cile a été formée. Depuis qu'elle avait été limitée, à quelques degrés, dans d’autres capitales, par suite des relations multipliées de l'Europe avec tous les points du globe, elle avait perdu quelque chosede son mérite, comme rareté, mais elle avait conservé en entier un autre mérite, qui, loin de diminuer, a grandi au contraire par la compäraison. C'est celui qui provient bien moins de la composition matérielle que de la cause morale de cette collection. La plupart de ces objets ont été envoyés par des missionpaires. Tout occupés qu'ils étaient de recucillir des âmes, ils avaient glané, au milieu de leurs travaux apostoliques , ce quispouvait être de quelque utilité pour les sciences et les arts, comme des moissonneurs, en formant leurs gerbes, ne dédaignent pasd'y joindre les fleurs que le champ produit. L'acquisition de ces objets n'a pas été le fruit du commerce, mais celui du dévouement. Ils ont été le prix, non de quelques étoffes ou de quelques verroteries de l'Europe, mais de ce trésor de charité chrétienne que ces mêmes hommes ont porté dans ces différents pays avec leurs sueurs et leur sang. Cette collection était le véné-

DIVERS MONUMENTS , ETc. ATS

rable bagage d'un apostolat universel. Il ne serait pas nécessaire d'avoir les yeux d’un savant, d’un géographe, d'un naturaliste, il suffirait d’avoir un cœur d'homme pour passer en revue, avec intérêt, ces petits monuments d'une grande œuvre, cette sourde servant à puiser l'eau dans les voyages en Asie-Mineure et en Syrie, ces ustensiles en corne des Tartares de la Crimée, ces carquois, ces flèches de l'Arabie Déserte, ces écritoires persans, ces vases indiens faits avec la corne du rhinocéros, ce livre en langue malabare écrit sur des feuilles de palmier, ces tapis de la côte de Mozambique et de l'ile Bornéo; cette ceinture de Lettré chinois, avec beaucoup d'objets, papiers et peintures venus du même pays, et ces beaux vases du Japon. F'Afrique avait donné une corne en ivoire avec figures, des tapis d'Angola, des éventails et un couvre-tête en feuilies de palmier artistement travaillées. La plupart des objets provenant de l'Amérique ont appartenu à des peuplades sauvages. Nous rappelierons, parmi ceux qui ont été fournis par le Canada, des modèles d'habits pour howmes et pour femmes, et de barques en écorce, avec la ceinture d’un Huron. Les indices d'un état de société plus avancée se laissaient distinguer dans les envois du Pérou, dans ces tissus de filaments d'arbre qui rivalisent avec notre laine, et dans cette bourse faite d'une étoffte exclusivement réservée au vêtement des anciens rois, et dont les fils, aux couleurs variées, représentent des fleurs. Notons aussi les hamacs, les tissus coloriés, les papiers hiéroglyphiques des Mexicains. Le Brésil y a joint des échantillons de ses éventails et tapis en plumes de diverses couleurs,

de ses bonnets de feuilles, d'ornements de femmes sauvages et de sacs au moyen desquels elles portaient des fardeaux, et une ceinture garnie d’une rangée de dents humaines, farouche trophée de quelque chef, qui l'a remis peut-être aux missionnaires comme un monument de sa pénitence. Nous y trouvons aussi des flèches, des bâtons, des massues pour briser le crane. Deux instruments meurtriers se faisaient remarquer, une massue de pierre, qui a fendu la tête de plusieurs missionnaires jésuites, en Amérique, ct qui « leur a ouvert le ciel, » et un glaive du Japon , dont un fourreau de peau très-dure enveloppait la lame recourbée; il a aussi mis fin à l'apostolat d'autres missionnaires du même ordre, dans la persécution du roi Taïcosama. Quelques oiseaux étrangers, entre autres des oiseaux de paradis, figuraient, avec leur brillante et gracieuse parure, près de ces instruments de torture et de mort; mais ils y formaient moins un contraste qu'une harmonie, si nous voyons en eux, suivant un symbolisme usité chez les premiers chrétiens, les emblèmes de ces âmes que le martyre a transfisurées. |

Dans des circonstances malheureuses, une grande partie des objets dont il vient d'être question, ont été enlevés de ce musée. Un certain nombre reste : ces débris sont des pierres d'attente, et déjà en effet cette collection commence à réparer ses pertes. Elle a recu, l'année dernière, le casque, le manteau, les armes, l'équipement complet du cacique d'une tribu de sauvages de l'Amérique septentrionale, connus sous le nom de Pieds Noirs. Ces prémices ont été apportés per un missionnaire jésuite, qui est retourné dans

DIVERS MONUMENTS, erc. 475

cette partie du monde, et qui travaille, avec d'autres Pères de la même compagnie, à y renouveler, dans l’humble obscurité de leur apostolat, l'éclatante merveille du Paraguay.

Il existe aussi une collection du même genre dans un autre établissement romain, la Propagande. Celuici est comme le point central des missions, Pour bien comprendre son importance, il faut se rappeler les développements divers que le prosélytisme catholique, toujours le même en soi, a reçus, à certaines époques, quant à ses moyens d'action. On peut y distinguer, sous ce rapport, quatre phases principales. D'abord, pendant assez longtemps, les papes avaient choisi, dans le clergé de Rome et quelques autres églises, les sujets qu'ils savaient d'avance être propres à l'œuvre des missions. Ils les appelaient à eux, et les envoyaient. Ceux-ci s'adjoignaient des compagnons, qui les aidaient dans leurs travaux, et les églises qu'ils parvenaient à établir, cherchaient ensuite, selon que les circonstances le permettaient, à semer la foi dans les contrées environnantes. Les bouleversements produits au cinquième siècle par l'invasion des barbares, entravèrent le développem ent régulier de cette grande œuvre, mais elle ne tarda pas à reprendre sa marche, et après que plusieurs des peuples qui venaient de se mêler au monde romain furent entrés dans l'église, l'organisation du prosélytisme offrit une seconde phase très-remar- quable. Les papes n'eurent plus seulement sous la main, pour la propagation de la foi, certains hommes de mérite qu'ils excitaient aux travaux apostoliques, ou que des renseignements certains leur dési-

gnaient comme disposés à sy consacrer; mais en outre des chrétiens fervents accoururent des pays lointains à Rome, pour se mettre à leur disposition. Les uns venaient demander une mission directe, les autres rendaient compte de ce qu'ils avaient déja commencé: tous y cherchaient l'autorité, la direction et Pappui dont ils avaient besoin. La plupart de ces ouvriers évangéliques appartenaient, comme nous l'avons vu, à des nations qui avaient une communauté d'origine et de langage avec d’autres peuples encore païens. Les pèlerinages à Rome, devenus de plus en plus fréquents, contribuèrent aussi à rassembler, sous les regards des souverains pontifes, des hommes distingués, originaires de tous les pays chrétiens, et animés d’un grand zèle pour les progrès de la religion. Il arriva ainsi que non-seulement l'Eglise romaine, cœur de l'église universelle, répandit, comme elle l'avait déjà fait, l'esprit de prosélytisme jusque chez les peuples qui étaient comme les membres extrémes de ce vaste corps, mais aussi que ces peuples firent refluer vers le cœur de l'Église le prosélytisme qu'ils en avaient reçu , pour qu'il se régularisât dans le centre de l'unité. Ce double mouvement vital entretint une circulation très-active de lumières et de dévouement qui fut éminemment favorable à l'extension du christianisme. Toutefois il n'existait point encore d'institutions particulières, qui soccupassent, d’une manière continue, de l'œuvre générale des missions. Le temps, sous l'influence de l'esprit de Dieu, amena, sous ce rapport, un nouveau développement. La plupart des grands ordres religieux, qui furent éteblis depuis le douzième siè-

DIVERS MONUMENTS, Erc. 417 cle jusqu'au seizième inclusivement, embrassèrent les missions chez les infidèlcs dans le plan de leur institut. Ils devenaient par là des pépinières permanentes, d'où les papes pouvaient tirer des apôtres à proportion des besoins, et en effet elles en ont fourni à foison, depuis la découverte du Nouveau-Monde. Mais ces corporations ne travaillaient pas uniquement à cette œuvre, elles s'occupaient de beaucoup d’autres : leur action était divisée. Les papes comprirent que les mesures adoptées jusqu'alors attendaient un complément; qu'il failait créer une institution, qui ne fût pas seulement permanente, mais encore spéciale, et consacrée exclusivement à la propagation de la foi dans tous les pays. Grégoire XV établit, en 1622, la congrégation de la Propagande, ét son successeur Urbain VII institua, en L6amle collége du même nom, destiné à recevoir des élèves de toutes les parties du monde, lesquels devaient ensuite retourner, comme missionnaires, dans Îeur patrie. Le même pape pourvut, par des bulles de 1637 et 1639, à la fondation de plusieurs alumnais ou sections d'élèves de diverses nations, en leur assurant les fonds nécessaires pour les entretenir à perpétuité. Quelque ten:ps avant sa mort, il donna au même établissement une autre preuve de sa suilicitude. Une bulle de 1641 le soumit entièrement à la congrégation de la Propagande, afin de lui procurer la plus forte garantie de stabilité et de bonne direction. Tous les souverains pontifes ont veillé, avec le plus vif intérêt, à sa prospérité. Il a reçu, dans ces derniers temps, des adjonctions utiles, et il continue de jouir d’un haut degré de vieet de fécondité.

Les faits que nous venons de rappeler cadrent mal avec une assertion de quelques écrivains. On nous dit quelquefois que les institutions catholiques, qui existent de nos jours, ne sont qu'une dégénération des anciens établissements. Nous voyons l’ordre précisément inverse dans l'organisation du prosélytisme chrétien, considérée à diverses époques. Elle nous offre un progrès véritable, dont le dernier térme actuel est l'institution de la Propagande.

Son admirable collége renferme trois établissements secondaires dans lesquels la science, l’art ét l'industrie expriment la grandeur de son but, en même temps qu'ils y concourent. La bibliothèque, si riche en documents précieux, et particulièrement en manuscrits orientaux, est une source de lumière sur l'histoire et l'état religieux d'une multitude de pays. L'établissement artistique, ou le musée, est aussi une prédication composée de monuments, dont une grande partie provient des contrées qui ont été parcourues par les missionnaires; il rappelle constamment aux élèves l'universalité de leur apostolat futur. Des idoles, réunies dans cette glorieuse salle, comme des captifs enchaînés à un char de triomphe, excitent la coinpassion de ces jeunes lévites pour les peuples encore assis dans les ombres de la mort. La dernière idole qui ait été apportée à la Propagande est une grossière statue en bois, couronnée de plumes : elle iut longtemps adorée dans les îles Gambicr. Son nom, Mainaragqi, ou lumière céleste, semble indiquer qu'elle appartenait à un des cultes astro-latriques : ils ont été la plus ancienne forme du paganisme, et la plupart des peuplades sauvages s'y sont arrêtées.

DIVERS MONUMENTS, Erc. 479

Les habitants des îles Gaimbier demandaient particulièrement à cette divinité une récolte abondante des fruits de la terre. Ces pauvres sauvages ont compris maintenant que l'homme, dans cette vie, a d’autres fruits à recucillir que ceux du bananier, et que la vraie lumière céleste se lève ailleurs que sur les flots de l'Océan. Ils ont envoyé très-récemment cette idole à Rome par l'entremise de leur évêque, afin que le monument de leur erreur y devint le mémorial de leur conversion. En face de lui se trouvent des objets qui ont servi au culte Bouddhiste, lequel , à raison des doctrines philosophiques qui ont présidé autrefois à l'établissement de ses formes matérielles, peut être considéré comme occupant, dans le système pénéral du polythéisme, l'extrémité supérieuré d’une échelle dont le dernier degré comprend les su perstitions idolâtriques des sauvages. Le musée de la Propagande , qui est d’origine récente, doit être considéré comme étant seulement le noyau d’une belle collection future. À en juger d’après les conquêtes que la foi fait ou s'apprête à faire dans tant de pays, qui sans doute enverront aussi à Rome des imonüments de leur conversion, on peut promettre à ce musée un avenir bien plus grand que son passé. De son côté la typographie, attachée à cet établissement, émet en différentes langues une foule de livres savants ou populaires, utiles aux missions. Mais le plus beau livre, le plus beau monument de la propagande est le cœur de ses élèves. Rien ne ressemble plus au cénacleque la chapelle où ils se préparent ensemble à se dispersér, comme les apôtres, par toute la terre. La propagande offre le résumé d’une des visions des

prophètes : « Regarde autour de toi, tous.ces fils, « qui sont venus de loin pour se réunir dans ton « sein, » retournent ensuite chacun dans son pays. natal, « comme des colombes qui s'envolent vers leur « colombier. » Un signe sacré, qu'ils emportent avec eux, les unit à jamais par le lieu de la fraternité la plus étroite, quelles que soient les distances qui doivent les séparer sur la terre. Avant de partir, ils ont prêté, conformément à la bulle d'institution , le serment de verser, s'il le faut, leur sang. Tous ne meurent pas pour la foi, mais tous ont à souffrir pour elle. Ils sont tous dignes de ces paroles que le cardinal Baronius adressait à des jeunes lévites destinés à vivre dans un pays livré aux persécutions : « Vous « m'inspirez, leur disait-il, une sainte jalousie, heu- « reux candidats du martyre, déjà désignés pour « cette noble pourpre. Quand je vous regarde, je ne « puis m'empêcher de dire: Que mon âme meure « de la mort des justes, et que mes derniers moments « ressemblent aux leurs”. »

Le collége de la Propagande est expression du plus grand et du plus saint effort qui ait été fait, dans aucun établissement humain, pour travailler à la restauration de l'unité de la famille humaine. La séparation des langues, qui produit ou entretient l'isolement des peuples, est un des signes du brisement

1 Macte animo..., juventus quæ tam illustri militiæ nomen dedisti , ac sacramento sanguinem spopondisti. ÆEmulor vos sanè Dei æmulatione , cùm vos martyrii candidatos, ac nobilissimæ purpuræ martyres designatos aspicio, compellor et dicere : Moriatur anina mea morte justorum , et fiant novissima mea horum similia. Not. ad martyrol., 29 décembre,

DIVERS MONUMENTS, erc. 4st

de cette unité. Le sauvage ne sait que l'idiome de sa tribu. Les vieilles nations de l'Inde et de la Chine, emprisonnées dans leur civilisation immobile, ne comptent qu'un petit nombre d'hommes qui s'occupent de langues étrangères, et encore ne connaissentils que celles des paysles plus voisins. Quelques villes mahométanes, plus en contact avec l'Europe, sont un peu plus avancées. La chrétienté seule est travaillée du besoin de s'initier de plus en plus à ce genre de connaissance, et, dans la chrétienté, le collége romain de la Propagande est le foyer le plus général de la communication des langues entre elles. Tout gouvernement qui viendrait dépenser pour cela l'argent nécessaire, serait bien maître d'établir un collée où toutes les langues seraient représentées par des élèves de tous les pays. Rome seulele fait, parce qu'elle a seule un intérêt moral universel. Dans un collése fondé par un gouvernement, on ne verrait figurer que les langues utiles au commerce et à la littérature, les idiomes aristocratiques de la richesse et du génie. A Ja Propagande, les plus pauvres, les plus dédaignées sont accueillies avec respect, car elles sont parlées, en quelque coin obscur du globe, par des âmes qu'il faut sauver. Les grossiers accents du nègre sy produisent à côté de la langue harmonieuse de la Grèce. Le latin y sert de trucheman entre les sentences de Confucius et les proverbes des sauvages des îles Gambier. Les langues, rassemblées dans un collége temporel, pour un but d'utilité terrestre, ne seraient pas réellement unies parce qu'elles ne seraient point l'expression des mêmes pensées sur Dieu et sur

l'homme. A la Propagande, une même vie spirituelle sé 31

circule indivisiblement dans ces organismes variés de l'intelligence humaine. Les effets de leur antique séparation se guérissent par leur communion à la même foi et au même dévouement. Dans l'écriture chinoise, le signe qui représente une tour exprime l'idée de la dispersion, par allusion sans doute à un des plus anciens souvenirs du genre humain. Si les peuples modernes adoptaient une écriture en caractères symboliques, le sceau du collége de la Propagande mériterait d’être l'hiéroglyphe de l'union. Gette maison est aux antipodes de Babel. C'est ce qui donne un charme tout particulier à un exercice qui a lieu pendant les fêtes de l'Épiphanie. Les élèves y récitent, chacun dans la langue de son pays natal, une composition sur le mystère du jour. C'est assurément l'hymne le plus universel qu'on puisse entendre. Ce concert étrange de sons, d'accents et de rhythmes, inintelligibles, en détail, pour tous les auditeurs à peu près, n’en forme pas moins, par le simple fait de leur réunion, une parole plus qu'intelligible : sa signification se fait profondément sentir.

On y entend quelques chants nationaux, notamment des airs chinois, toujours très-applaudis. 11 serait à désirer que la partie musicale tint une plus grande place dans les exercices de la Propagande. Cette'réunion cosmopolite pourrait offrir, chaque année, des mélodies populaires de plusieurs pays au moins, lesquelles seraient remplacées, l’année suivante, par des chants provenant d’autres contrées. En assistant à deux ou trois de ces séances annuelles, on aurait le plaisir d'y observer, à quelques égards,

DIVERS MONUMENTS , rTc. 183

les transformations que l'instinct musical, cet organe universel du sentiment humain, recoit sous l'influence des races, et de tous les degrés de sociabilité, depuis les tribus sauvages jusqu'aux peuples les plus civilisés. Cette comparaison rendrait aux auditeurs une partie de l'intérêt qu'ils perdent en ne comprenant pas le sens des mots : la musique est la seule langue qui n'ait pas besoin de traduction. Ce concert universel s’accorderait très-bien avec le caractère de Rome, dont la sollicitude maternelle embrasse tous ces peuples : elle accueillerait tous leurs chants, comme elle écoute toutes leurs douleurs. On peut dire aussi que l'exercice dont nous parlons s’adapterait, avec un à-propos particulier, à cette fête célébrée par le séminaire des missions autour du berceau du Sauveur. Les anges ont chanté autrefois sur ce berceau : leur nom signifie envoyés, et ce n'est pas seulement par le nom que tous ces jeunes missionnaires leur ressemblent.

La langue française figure dans ce concours des langues, quoique la France ne fournisse point d'élèves pour ce séminaire : il ne reçoit que des sujets appartenant à des pays où la religion catholique n'est pas généralement professée. Il y a d'ailleurs, à Paris, un séminaire des missions étrangères, dépendant de la congrégation romaine de la Propagande. Notre langue a été représentée cette année par un jeune lévite de la Suisse, M. Mantel, de Genève. Je crois ne pas déplaire à quelques-uns de mes lecteurs en transcrivant ici les stances francaises qu'il a récitées,

La Crèche et la Prapagande.

Quand Babel eut troublé l'unité du langage , Les langues, se fuyant par un instinct sauvage, Quittèrent leur berceau pour n’y plus revenir : Mais le Verbe a pitié de leur foule égarée,

Si la tour de l’orgueil l’a jadis séparée, L'humble crèche d’un Dieu saura la réunir.

If

Depuis qu’on entendit dans la céleste plaine Les anges, gardiens de chaque race humaine, Chanter : Paix soit aux cœurs de bonne volonté ! A tout siècle , en tout lieu, leur voix s’est fait entendre, Et chaque nation est jalouse d’apprendre Cet hymne fraternel que son Ange à chanté.

Sous le chène d'Orphée, antique allégorie, La brebis de l’Europe et le lion d’Asie Ne formèrent, dit-on, qu’un paisible troupeau : Tels , des déserts du Cafre aux steppes du Tartare , Chaque idiome humain , ou savant ou barbare, Accourt, doux et charmé, près du divin berceau.

Toute diversité vient ici se confondre.

Le Chinois parle au Ture surpris de lui répondre , Gambier par l’Indoustan se laisse interroger, Le Nègre ouvre l'oreille aux doux chants de la Grèce, Et dans ce chœur de voix, qui s'agrandit sans cesse, Dieu prépare une place au Bédouin d'Alger,

Rome! c’est dans ton sein que leur accord s'opère ! Dans ce chaos de mots qui divise la terre L'harmonie apparaît dès qu’on prie avec toi : Ton hymne universel est le concert des âmes , Le Dieu de l’unité que seule tu proclames En nos accents divers entend la même foi. *

Sur tout rivage où peut aborder une voile, Tes apôtres s’en vout , guidés par ton étoile, Des peuples renouer l’antique parenté :

La vérité refait ce qu'a détruit le crime, Et Rome, de Babel, antipode sublime, Du genre humain épars reconstruit l'unité.

J'espère pouvoir insérer, parmi les notes de cet ouvrage, la traduction de quelques pièces composées dans les langues de la Chaldée, du Kurdistan, du Pégu, de Ceylan, de la Chine, d'Angola et de l'Éthiopie. Il y a une poésie indépendante du mérite particulier de chaque composition, dans cette fédération des idiomes humains, apportant chacun son hymne à cette fête : on dirait une scène des jeux olympiques de la chrétienté.

Résumons la série des observations que nous venons de recueillir. En parcourant un certain nombre des édifices sacrés de Rome, nous y avons rencontré des objets ou des souvenirs qui se lient à la propagation de la foi chez presque tous les peuples auxquels le Christianisme a été annoncé. Ces principaux monuments de la prédication évangélique

sont :

L'église de Sainte-Pudentienne, le souterrain de Sainte-Marie in via Lata, et l'église souterraine des catacombes de Saint-Sébastien, pour les peuples de l'Italie, de l'Égypte, des Gaules et des Espagnes ;

Les basiliques des Martyrs pour l'Irlande;

Le monastère de Saint-Grégoire pour l'Angleterre ;

La basilique et la confession de Saint-Pierre pour l'Allemagne, la Suède et plusieurs peuples du Nord;

Le monastère de Saint-Alexis pour la Bohème, la Prusse et la Russie;

La basilique de Saint-Clément pour les Slaves;

Les basiliques de Latran et de Saint-Laurent-horsles-Murs pour le prosélytisme des croisades ;

Sainte-Marie-Majeure pour l'œuvre de la foi en Perse, au Japon et dans le Congo;

Le collége Romain, les principaux monastères des Carmes, des Dominicains, des Enfants-de-Saint-Francois pour la Syrie, la Perse, l'Inde, la Chine, le Japon, diverses contrées de lAfrique, l'Amérique du Nord, le Mexique, le Pérou, le Brésil;

Enfin le séminaire de la Propagande et la maison professe des Jésuites, pour toute la terre. Ceux des missionnaires qui arrivent par la route de l'Orient, à l'extrémité de l'Asie, y ont aujourd'hui en face d'eux , dans les îles de l'océan Pacifique, d’autres missionnaires qui y sont venus par la route de l'Occident.

Nous devons maintenant, avant de terminer ce volume, réunir, dans un cadre facile à embrasser, les résultats généraux, qui expriment la signification

des détails sur lesquels la pensée du lecteur s'est dispersée en parcourant cet écrit. Nous ne faisons pas un livre de description ou d'histoire, nous ne passons à travers les monuments et les faits que pour arriver aux vérités dont ils sont la manifestation. Ce n'est qu'a la fin de cet ouvrage que nous pourrons produire, dans ce qu'elle a de plus élevé, la signification de Rome; mais il nous est déjà possible de la caractériser en partie et à quelque degré.

Les tombeaux sacrés de Rome, qui forment, ainsi que nous l'avons dit, le reliquaire de la sainteté chrétienne, le plus complet qui existe, nous ont offert d’abord un signe qui mérite beaucoup d'attention, lorsqu'on cherche ce qui doit caractériser le centre du christianisme. Ce premier indice est devenu. plus significatif, lorsque nous avons vu que la ville, qui est, par les reliques qu’elle renferme, le plus vaste sépulcre des saints, est en même temps, par ses églises, le plus éminent des temples de Dieu. Puis nous avons jeté un premier coup d'œil sur les cérémonies sacrées qui s'accomplissent sur ces tombes et dans ces églises; nous avons écouté les langues dans lesquelles on y loue Dieu, et nous avons reconnu, sur les marches de ces autels, les divers représentants des principaux et des plus anciens rits chrétiens , réunis dans l'unité religieuse dont Rome est lecentre, tandis que hors de cette unité ils cessent d'être unis entre eux. Ici, groupés, comme des rejétons, autour du vieux tronc du christianisme, ayant en lui leurs racines, et nourris d’une même séve, ailleurs, branches coupées, qui n'ont plus de souche

commune, qui n'entrelacent pas même leurs feuilles. Tels sont les indices que nous a fournis de primeabord , je ne dis pas l'étude, mais le simple aspect de Rome chrétienne.

Leur signification s'est développée dans d’autres faits monumentaux qui ont passé sous nos yeux. Mais ces faits, outre leur rapport à l’unité religieuse, servent particulièrement à mettre en relief le caractère de perpétuité. Telles sont les catacombes et les basiliques constantiniennes, témoins des premiers temps du christianisme persécuté et du christianisme triomphant; la chaire de saint Pierre, conservée jusqu'à nos jours, les monuments que renferme la basilique vaticane, et qui correspondent à toute la durée de l'ère chrétienne, la galerie de tous les portraits des papes, commencée au cinquième siècle, enfin cette série d'églises qui remonte d'âge en âge jusqu'aux oratoires fondés par les apôtres.

La perpétuité religieuse se réfléchit aussi dans d'autres monuments qui font spécialement ressortir le caractère d'universalité. Celui-ci est marqué d’abord par certains faits que nous avons déjà considérés sous un autre point de vue, tels que les diverses liturgies, les tombeaux et les reliques de martyrs et de saints qui appartiennent à tous les pays, les églises qui correspondent aux diversités nationales de la chrétienté, Mais, indépendamment de ces indices, le caractère d'universalité éclate dans deux ordres de faits admirablement significatifs. Nous avons vu, à Rome, des monuments qui rappellent ce que la papauté, à toutes les époques, a fait pour maintenir l'intégrité de la foi dans l'intéricur de la

DIVERS MONUMENTS , ETc. 489

chrétienté, quelles qu’aient été les contrées de l'Orient et de l'Occident où les hérésies se sont élevées, Nous avons vu aussi des monuments qui se lient aux origines de la prédication chrétienne chez tous les peuples, et qui rappellent le prosélytisme universel de la papauté.

Avant de passer à d'autres considérations , nous pouvons déjà concevoir, quoiqu'imparfaitement, ce que nous avons appelé l'idée de Rome. Dans le spectacle que le monde des corps nous fournit, il y a deux sources de pensées, d'émotions, auxquelles nulle âme humaine ne reste étrangère : nous entrevoyons, avec un respect mystérieux , dans les chènes séculaires, dans les constructions antiques, l'image de la perpétuité matérielle, comme une ombre de ce qui durera toujours, et, du haut d'une montagne, notre âme semble grandir avec l'espace que nous découvrons, parce qu'elle aspire à ce qui est universel, et que tout ce qui est moins borné lui figure un peu ce qui est sans bornes. Ces émotions , ces pensées, Rome nous les inspire, en les transportant du monde des corps au monde des esprits. Elle nous offre l'image matérielle de la perpétuité morale, de cette immutabilité religieuse qui a bravé tous les orages de la pensée et du temps. À mesure que nous la contemplons, tous les grands faits du christianisme, dont elle retrace l’histoire, passent devant nous : l'horizon du monde chrétien s'ouvre au loin dans toutes les directions. Et toute cette variété d'événements, de peuples, d'époques, réfléchis dans les monuments de Rome, s'y coordonne au sein de l'unité. Hors d'elle, tous ces faits ne sont que des matériaux

désunis : en elle et par elle, ils sont les parties d’un tout ramenées à un centre. Les lumières de l’'histoire et de la philosophie suffisent pour découvrir, sous ces divers rapports, la signification de Rome monumentale ; mais la foi, la piété y recueillent quelque chose de plus haut qu'une simple idée sublime. Les âmes qui ont ce qu'il faut pour sentir ces autres impressions n'ont pas besoin qu'on les leur explique : ceux qui ne sont pas disposés à les goûter ne les comprendraient pas.

Page 1