‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 3 sur 79 · PRÉFACE. IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. IX

un livre qui en a tant besoin. Je l'aurais fait autrement si je n'avais écrit que pour la satisfaction des âmes pieuses ; je l’aurais fait autrement aussi, si je n'étais seulement proposé de combattre des idées fausses dans les esprits plus ou moins éloignés de la foi et de la piété. Mais, dans la France actuelle, il faut, du moins de temps en temps, des livres qui puissent atteindre simultanément ces deux classes de lecteurs, et cette direction doublé produit des difficultés de rédaction plus grandes qu’on ne peut le croire lorsqu'on ne les a pas éprouvées. Un auteur chrétien doit s’y résigner de bonne grâce, puisqu'il gagne, par cette gêne, l’espérance de semer quelques germes de bien dans un champ plus vaste. J'espère aussi, du reste, que ce livre pourra peutêtre hâter, par tout ce qui lui manque, la publication d'ouvrages que le dix-neuvième siècle, si Je ne me trompe, est appelé à produire , et qui mettront fin à une perturbation littéraire dont les effets ont été très-fâcheux. L’entrainement passionné, avec lequel on se livra, pendant le seizième et le dixseptième siècle, à l'étude des monuments de la littérature et de Part païens, n’empêcha pas, il est vrai, la science des antiquités chrétiennes de se développer et de fleurir à Rome. La tradition de cette science n’y a jamais été interrompue, et, en se combinant à cette époque avec la nouvelle activité des esprits, elle enfanta des œuvres capitales, qui forment encore aujourd’hui la base de toutes les

x PRÉFACE.

recherches ultérieures. Rome est, je crois, la seule ville où les monuments sacrés aient été explorés pendant cette période par une élite de savants du premier ordre avec une persévérance infatigable qu'on ne saurait trop admirer. Mais, comme les préoccupations les plus générales et les plus vives avaient pris une autre direction, ils n’écrivirent que pour le cercle de lecteurs qui partageaient leurs goûts, ils négligèrent les moyens secondaires qui pouvaient rendre leurs travaux plus accessibles à un autre public et captiver son attention. Leur érudition ressemble bien moins à un musée qu’à un cloître. Il s’opéra une scission entre le fond de la science et la forme qui sert à la propager , entre la puissance de produire et l’art de mettre les produits en circulation. Cette séparation passagère, qui a déjà été moins sensible plus tard, paraît devoir disparaître complétement devant la réaction heureuse dont nous sommes témoins, devant ce besoin, presque universellement senti, d'étudier tout ce qui porte le sceau du Christianisme. Il ne peut manquer de faire éclore des ouvrages particulièrement destinés à populariser, parmi les classes instruites, la connaissance et le sentiment de Rome chrétienne. Il est à croire qu'après avoir détruit, comme nous l'avons déjà vu, par la plume même d'écrivains protestants, tant d'erreurs qui calomniaient l’histoire de l'Église, la science renouvelée sera conduite à réunir une foule de ses rayons sur la ville même qui est comme

PRÉFACE. xt

le pivot sur lequel tourne cette histoire : on voudra la comprendre à fond, pour mieux comprendre tant de choses dont elle est le centre. L'intérêt avec lequel nous étudions les vieilles cathédrales de nos diocèses devra s'appliquer, dans de plus grandes proportions et avec un attrait plus fort, au monument commun de la chrétienté, formé avec des pierres de tous les siècles et des souvenirs de toutes les nations. Nous le contemplerons, non plus avec l'enthousiasme naïf du moyen âge, mais avec une admiration réfléchie, pleine de philosophie et de piété. Lorsqu'un des livres auxquels il est réservé de produire cet effet aura paru, le mien, en supposant qu'il ait par hasard rencontré quelque lecteur jusqu’alors, descendra entièrement dans l'oubli, comme étant trop au-dessous des bonnes choses que l’on possèdera, et je désire de tout mon cœur qu’il finisse bientôt ainsi. I n’y a pas de meilleure sépulture pour un livre chrétien que d’être enseveli dans le bien survenu depuis son apparition.

Je ne sais pas si celui-ci aura fait lui-même un peu de bien à quelques personnes : tout ce que Je sais, c'est qu'il m’en a fait beaucoup. Je l'ai commencé avec amour et je le terminerai avec reconnaissance. Les recherches auxquelles j'ai dû me livrer m'ont ouvert des réservoirs de science presque inconnus parmi nous, dans lesquels j'ai puisé quelque chose qui me servira, si Dieu le veut, pour d’autres œuvres, L'étude de Rome dans Rome fait pénétrer jus-

XH PRÉFACE.

qu'aux sources vives du Christianisme. Elle rafratchit tous les bons sentiments du cœur , ét, dans ce siècle de tempêtes, elle répand une merveilleuse sérénité dans l’âme. Il ne faut pas sans doute attacher trop d'importance au charme que nous trouvons dans certains travaux : les livres faits avec plus de goût courent risque d’être faits avec moins de charité. Nous n’en devons pas moins remercier la bonté divine, lorsqu’elle nous compose des plaisirs avec no devoirs, Je n’oublierai jamais que je dois à mes études et à mon séjour de Rome deux ou trois années plus remplies, que je ne puis le dire, d’une douceur sérieuse qui se renouvelait chaque jour, et qu'il est rare de conserver, d’une manière aussi fixe, parmi les meilleures occupations de cette vie.

Rome, 20 janvier 1842,

DE

ms AL EEE

De la plage orientale jusqu’à celle de la mer s’étendront les champs que vous réserverez comme deg prémices saintes..…., et le sanctuaire du Seigneur sera au milieu.

Exéchiel, ch, xEYIRt , V. 8.

Là seront le sentier et la route , qui seront appelés la voie sainte... et ceux qui auront été rachetés par le Seigneur, $8 tournant vers Sion, y entreront ayec des cantiques de louanges.

Isaïe, ch. xxxv, Y. 8 et 10.

La plupart des grandes villes, des capitales surtout, ont une signification quil est intéressant d'étudier. On peut faire, à leur égard, ce qu'on fait pour un simple monument, lorsqu'on cherche à reconnaître, d'après les idées et les sentiments qu'il exprime, à quel degré il concourt au but moral que tous les travaux de l'art doivent se proposer. Une capitale, abrégé monumental de l'histoire et du

génie d'un peuple, peut être considérée, ordinairement du moins, comme étant, sous différents rapports, Son vicux palais, son arc de triomphe, son mausolée: là se trouve figurée, en caractères qui demandent à tre interprétés, sa fidélité plus ou moins grande à la mission qu'il devait remplir dans le gouvernement de l'humanité par la Providence. Envisagée sous cet aspect, les parties principales de la cité matérielle, où les sens ne découvrent qu'un spectacle varié, se coordonnent comme parties d'un tout moral, visible à l'intelligence, et c'est en ramenant ainsi les divers monuments d’une ville à une certaine unité, que l'on obtient, dans le sens élevé de ce mot, l'idée de la ville même.

Toutefois l'ensemble d'une vieille capitale présente souvent des incohérences ou même des contradictions réelles, parce que les variations, de temps en temps profondes, qui s'opèrent successivement dans les idées et les mœurs d'un peuple, finissent par être figurées simultanément dans ce qui reste de ses monuments de chaque époque. Telle est l'inévitable condition de toute ville, qui ne représente pas une unité plus haute que celle d’une nation. Une seule est placée, quant à son caractère fondamental, au-dessus de cette loi. Comme cité italienne, Rome offre sans doute des vestiges de variations, aussi bien que toute autre ville: mais la cité italienne n’est ici que l'accessoire, elle n’est que l'enveloppe changeante d'une autre cité qui ne varie pas. L'unité et la fixité, inhérentes à la métropole de la société religieuse la plus grande, la plus stable, et la plus unie qui existe, font que ses monuments peuvent être considérés

comme la réalisation successive d’un plan qui s'est déroulé de siècle en siècle, qui, sans avoir été concu par aucun homme en particulier, se trouvait déterminé d'avance, dans ses traits principaux, par le caractère du Catholicisme : espèce de. logique toujours en action, qui a maîtrisé les pierres ellesmêmes, et qui ramène toutes les variétés monumentales de Rome à une incomparable unité.

Tel est le point de vue général dans lequel nous nous sommes placés. Mais, puisqu'il consiste à considérer Rome comme formant en quelque sorte un seul monument, nous regretterions de ne pas nous arrêter quelques instants, avant de commencer cette étude, sur un certain genre d'impressions que l’on aime à recueillir, lorsqu'on va visiter quelque belle œuvre d'architecture ancienne ou moderne. Dès que vous êtes près d'elle, vous éprouvez une vraie jouissance si vous reconnaissez que le lieu où elle est située, et ses alentours, sont en harmonie avec son caractère propre. De pareilles observations, plus intéressantes qu'instructives, servent de prélude à des réflexions plus sérieuses, et l'on est disposé à ne pas les négliger entièrement, surtout à l'aspect d’une ville qui parle, de tant de manières, à l'imagination et au sentiment, aussi bien qu’à l'intelligence. Toutes nos facultés éprouvent alors le besoin de s'exercer de concert, chacune dans son genre. L'imagination s’efforce de découvrir d’abord une espèce de cadre dans lequel les vérités positives viendront se placer. Lorsque les aperçus qu'elle suggère ne sont ni tout à fait dépourvus de charmes pour le sentiment, ni évidemment fantastiques aux yeux de la raison,

À CHAPITRE 1. celle-ci se montrerait trop sévère, en dédaignant de recevoir les confidences de cet instinct qui cherche des harmonies secrètes entre les ouvrages des hommes et les aspects de la nature. Il rencontre de temps en temps si juste, que les esprits les plus froids ne peuvent s'empêcher d'admirer ce qu'ils appellent de magnifiques jeux du hasard. Pour moi, j'aime à croire que, si ces harmonies sont des caprices, ce sont de beaux et sages caprices de la Providence", qui a prédestiné les grands lieux aux grandes choses. Lorsqu'en contemplant Rome des hauteurs de Frascati ou d'Albano, on se demande quelle est la situation physique qui correspondrait le mieux à sa destination spirituelle, on est toujours ramené, ce semble, à rêver pour elle à peu près ce qui est, du moins quant aux traits fondamentaux de cette situation même. Si Rome était placée sur le sommet d'un rocher, cette position de citadelle conviendrait-elle bien à la capitale du pacifique empire de la foi et de la charité? Dans l’intérieur d’une vallée, son horizon physique serait étroit, tandis que son horizon moral ‘embrasse le monde. Une plaine immense, uniforme, sans encadrement, sans limite pour le regard , aurait quelque chose de trop effacé et de trop vague pour une ville dont le caractère est si saillant, si tranché. Si, au contraire, cette plaine se trouvait entrecoupée par des champs fleuris, des bosquets, ou d’autres accidents qui ne seraient que gracieux, l'austère et majestueuse cité aurait une ceinture trop riante. Il est difficile enfin de se figurer Rome clouée à un

* Ludens in orbe terrarum. Prov., ec. virr, 31,

INTRODUCTION, D port de mer : ce voisinage, criard et agité, serait tout à fait en désaccord avec le calme dont elle a besoin.

Sa situation laisserait donc beaucoup à désirer, si elle était caractérisée, d’une manière prédominante, par la proximité de la mer, par une plaine ou par des montagnes. Mais une participation à ces principaux aspects de la nature forme une combinaison heureuse, qui sharmonise admirablement avec la mission providentielle de cette ville. Dans les temps primitifs, les races guerrières se retranchaient dans les rochers, les races agricoles s'établissaient dans les plaines, les races commerçantes suivaient de préférence les bords de la mer. La ville, qui travaille à réunir tous les peuples dans l'unité de la foi, touche à ces trois foyers primitifs de la division des peuples. De la plaine où elle repose sur un lit de collines, Rome voit se déployer, à l'Orient, un amphithéâtre de montagnes magnifiques, dont les extrémités se prolongent à l'Occident vers la mer, et, du haut de ses dômes, elle voit aussi briller à l'horizon cette belle Méditerranée, comme la barrière argentée de ce grand cirque.

De pareilles observations intéressent peu les géomètres et les érudits, mais elles préoccupent les artistes, et, puisque Rome chrétiénne s'est toujours fait gloire de protéger les arts, il n'est pas indifférent que sa situation même fournisse à ceux qui les cultivent des tableaux qui font penser.

La campagne romaine, qui leur plaît aussi pour la même raison, doit toutefois être considérée préalablement sous d'autres aspects. IL faut d'abord ôter

équivoque de cette dénomination, que l'on em ploie

Ô CHAPITRE 1f

pour désigner tantôt cette vaste étendue de pays qui se prolonge jusqu'à Terracine, tantôt quelques milles seulement autour de Rome. Lorsqu'en prenant ce mot dans le premier sens, on considère cette campagne sous le double rapport de la production et de la population, on est exposé à tomber dans des jugements peu réfléchis. Quelques voyageurs, qui font une apparition de trois mois dans un hôtel de Rome, tranchent toutes les questions relatives au mode de culture avec une assurance au moins étonnante. Ils pourraient peut-être recevoir, à cet égard, une leçon de l'écrivain de ce siècle, qui, comme économiste et comme administrateur, a fait l'étude la plus approfondie de la campagne romaine, pendant qu’il a exercé les fonctions de préfet du Tibre à l'époque de l'occupation française. « Au premier « aspect, une si mince part faite à la culture semble « justifier les reproches de paresse adressés aux « Romains; mais lorsqu'aux premières pluies d’'oc- « tobre, on voit ces immenses champs revêtus de « verdure offrir à d'innombrables troupeaux une « herbe épaisse, croissant à travers les chaumes ari- « des, l'automne et l'hiver enfin se parer de toute la « fraîcheur du printemps, on comprend comment « les Romains se contentent d’un mode d’exploita- « tion si séduisant. Quel peuple, recevant de la « nature le bienfait de productions spontanées si « abondantes, ne serait pas enclin à en jouir sans « demander à uné culture plus pénible des dons plus « riches peut-être, mais plus incertains'? »

‘ Études Statistiques sur Rome, par M. de Tournon, t. 1,273.

Si les avantages d’un autre mode de culture sont douteux, il n’en est pas de même des funestes effets que l'insalubrité du territoire fait subir à la population, d’ailleurs peu nombreuse, dispersée dans ces immenses prairies. Leur assainissement est une entreprise pleine de difficultés, contre lesquelles le bon vouloir des papes a échoué jusqu'ici. A partir de Sixte IV en particulier, il y a eu, à plusieurs reprises, une lutte entre les grands propriétaires, maîtres de la presque totalité du sol, qui ont exigé le maintien du système de pâturages dont l'origine remonte aux temps de l'empire romain, et l'administration papale qui voulait introduire l'agriculture, augmenter la population, et travailler à l'assainissement, trois choses qui sont étroitement liées entre elles. Sous le règne de Pie VIE, des règlements, dont M. de Tournon loue la sagesse, ont été adoptés pour favoriser ce triple progrès. Le pape Léon XIE a fixé les bases d’une vaste opération, Il s'agissait de transporter dans cette campagne une population d'environ cent mille hommes, divisée en cent bourgs. Le gouvernement obligeait les propriétaires à livrer les fermes à une compagnie par baux emphytéotiques, en même temps qu'il leur garantissait leurs revenus. L'opposition que cette mesure rencontrait eût été vraisemblablement surmontée, si elle n'eût été appuyée par des influences étrangères. Comme on ne devait pas songer à dépeupler une partie de l'État pour en peupler une autre, il était nécessaire de Sadresser aux pays catholiques qui pouvaient fournir des migrations volon taires : l'intervention d'une diplomatie jalouse arrëta

ë $ CHAPITRE I.

l'exécution de cette belle et salutaire entreprise. En présence des maux auxquels elle était destinée à remédier, personne assurément n'a la pensée de sacrifier à de simples convenances morales.le grand but que l'on veut poursuivre à travers des obstacles qui ne seront pas éternels. Mais la question se modifie, lorsqu'il s'agit, non plus de cette contrée à laquelle on donne, par extension, le nom de campagne romaine, mais seulement des alentours de Rome. Les ouvriers que l’on y emploie, quand la saison en est venue, aux (ravaux momentanés que la récolte exige, ne sont pas obligés d'y avoir une demeure fixe : ils peuvent aisément sy transporter soit de Rome, soit des villes et villages situés dans les montagnes. Il y a d'ailleurs plusieurs parties de ce territoire que l'on peut habiter sans de graves inconvénients : sous d’autres points on a fait des travaux partiels d'assainissement. L’insalubrité n'y a donc pas, à raison de ces diverses circonstances, les suites qu'elle entraîne inévitablement dans une vaste étendue de pays, où se trouve disséminée une population sédentaire; et comme, d’un autre côté, le système dé culture a des avantages qui doivent être appréciés, suivant le témoignage impartial de M. de Tournon, nous pouvons dès lors, en attendant les développements graduels des mesures prises pour les améliorations physiques, considérer ces lieux sous un point de vue d’un autre ordre. Il ne s'agit pas ici de quelques aperçus qui peuvent intéresser la poésie chrétienne. Elle aime sans doute à remarquer que la résidence de celui à qui il a été dit: « Pais mes « agneaux, pais mes brebis, » est entourée de bergers

INTRODUCTION. 9 et de troupeaux : la ville qui se sent destinée à assister aux catastrophes lugubres des derniers temps, repose parmi les paisibles images de la vie patriar-

cale : elle ressemble, sous ces rapports, à la Bible

qui commence par la Genèse et finit par l'Apocalypse. Mais, quoi qu'il en soit de ces rapprochements et de plusieurs autres du même genre, des considérations plus importantes doivent seules fixer notre attention. Je crois qu'il est moralement utile que des foyers de population, avec tous les mouvements qu'ils entrainent, surtout dans notre siècle, ne se multiplient pas aux portes de Rome. Il est de fait que nulle capi-

tale n’a des alentours aussi éminemment favorables

à la méditation, à la prière, aux pensées graves et solennelles, et il est bon que Rome se distingue, à cet égard aussi, des capitales mondaines. Cette banlicue en repos, qui a la majesté du désert sans en

avoir l'âpreté, et dans laquelle on ne rencontre

guère que des troupeaux, des aigles et des tombeaux, ce cimetière, mélancolique et nu, des agitations et des pompes de l’ancienne Rome, cette solitude de prairies qui, en interceptant les bruits du monde autour de la ville sainte, enveloppe, comme il convient, de silence et de paix, ce grand cloître de la chrétienté, sont aimés de tous ceux qui viennent séjourner à Rome avec le désir et le bon goût de mettre leurs pensées, leurs sentiments et leur genre de vie en rapport avec le caractère d’une ville qui est éminemment la cité de l'âme. Ils regretteraient que la campagne romaine vint à subir des transformations qui finiraient, après un temps plus ou moins long, par en faire une arène de manufac-

tures : ce qui doit arriver, d’après la tendance de la civilisation moderne dans sa partie matérielle, aux alentours d'une capitale, lorsque les travaux de l’agriculture y entretiennent une population nombreuse et toujours croissante. Il ne faut pas raisonner de Rome comme d'une autre ville : ses convenancés sont d'un ordre tout à fait à part. La ville théologique a besoin , comme un monastère, d’avoir autour d'elle un enclos paisible : la ville hospitalière, qui tient à offrir à toutes les grandes infortunes, à celles du cœur comme à celles du trône, une retraite pleine de majesté et de tendresse, la ville des ruines, qui n'a pas seulement des musées, mais qui elle-même est un musée gigantesque, serait très-mal à l'aise, trés-sottement assise dans l'atmosphère enfumée et bruyante de Birmingham et de Manchester. L’entourage des villes, comme celui des personnes, a une importance morale, qu'on ne saurait méconnaître : il y a désordre, s'il n’est pas en harmonie avec leur caractère. Cela est vrai, surtout de Rome, qui est bien moins la capitale d'un État que la métropole d'une société religieuse répandue par toute la terre. Si ses alentours ont physiquement quelque chose d'exceptionnel, c'est qu’elle est elle-même une exception morale entre toutes les villes du monde. Il ne faut pas tout mesurer à la mesure de l’utile matériel, même dans l'empire de la matière : on n’a pas écouté ceux qui proposaient de supprimer le parc de Versailles pour y planter des pommes de terre. L'industrie, qui a le globe devant elle, pourra bien se passer de bouleverser, d'une manière irréparable, le parc de Rome. Le monde est grand etRomeestunique.

La campagne romaine possède aussi, à un haut degré, un autre genre d'intérêt que celui qui résulte de la disposition des lieux. L'histoire lui a prodigué les souvenirs vénérables, comme la nature, les beaux aspects. Je ne veux point parler ici de la célébrité que lui donne l’histoire dela Rome ancienne : les enfants eux-mêmes savent qu'il n’y a pas, dans toute cette campagne, une motte de terre qui ne soit illustre. Je parle de son intérêt chrétien, aussi peu connu , du moins avec quelques détails, de la plupart des étrangers , que l’autre leur est familier. Le voyageur, qui traverse pour la première fois la campagne romaine, peut, en consultant son manuel, reconnaître et nommer une foule de lieux qu'il a déjà vus dans les annales de la république et de l'empire: les pèlerins chrétiens ont le regret d'attendre encore, mais, j'ai lieu de l'espérer, n'attendront pas longtemps leur itinéraire sacré. Les traits historiques, que les diverses époques du Christianisme lui fourniront, sont trop nombreux, pour que je puisse en présenter, dans un chapitre, un simple abrégé: j'indiquerai, du moins, quelques stations de ce pieux voyage, qu'un écrivain distingué se propose de rendre facile à tous ceux qui, en visitant les environs de Rome, voudront en parcourir à la fois les sentiers et les souvenirs.

Les premières traces chrétiennes qu'on aime à y rechercher, sont celles de saint Pierre et de saint Paul, ga touchèrent le sol de la campagne romaine, le | premier, vers l'an 44, le second, l'an 59 de notre ère. A partir de leur arrivée, les bases de la grande régénération ont été posées dans la ville même, en qui se

résumaient alors les destinées du monde. C'est à eux qu'on peut appliquer, avec plus de justesse, ce que le poëte a dit d'un conquérant: « Jamais le pied d'un « mortel n'a imprimé sur la terre une plus forte « trace , et leur pied s'est arrêté là. »

Saint Pierre était parti d’Antioche accompagné de plusieurs de ses discipies. Outre saint Mare, les Actes des martyrs nomment quelques-uns de ses compagnons, entre autres, Rufus, Pancrace et Marcien , qui ont été évèques, le premier, de Capoue, le second, de Tormina , le troisième, de Syracuse; Apollinaire, que l'Apôtre a mis à la tête de l’église de Ravenne, et Martial, qu'il a chargé de porter la foi dans les Gaules. L'Apôtre s'arrêta quelque temps à Naples: cette ville a toujours gardé le souvenir du passage de saint Pierre, dont elle montre encore quelques monuments. Après y avoir fondé une église, il se dirigea vers Rome. D'après un récit, il aurait voyagé par terre et à pied, et il aurait passé quelques jours dans la ville d'Atina, près des marais Pontins, sous le toit d’un de ses compatriotes, Marc de Galilée, qui fut le premier évêque de cette ville ". Mais ce récit peut se rapporter à un autre voyage de saint Pierre : il se concilie ainsi avec la tradition suivante, religieusement conservée par une des plus anciennes églises de l'Italie. Le vaisseau sur lequel il s'était embarqué en quittant Naples, ayant été poussé par les vents sur les côtes de la Toscane, il a fait un séjour dans la ville de Pise. C'est après avoir été conduit par la Providence à semer l'Evangile en decà et au-delà de la

* Act. S. Marc epise. Aûn.

INTRODUCTION. 15 vallée du Tibre, parmi les populations de la Campanie, vicilles colonies de la Grèce, et parmi celles de l'Etrurie, vieilles colonies de l'Égypte, qu'il s'est rendu dans la capitale du monde. S'il a fait la route par terre, il a probablement suivi la voie Aurélienne, qui conduisait directement de Pise à Rome, et qui correspondait à la porte du Janicule. Dans le cas où il se-

:rait arrivé par la voie Cassienne ou par la voie Flaminienne, qui se réunissaient au pont Milvius, saint Pierre a dù entrer par la porte Flaminienne, située à peu près à l'endroit où se trouve actuellement la porte du Peuple. On peut alors conjecturer qu'il a passé près du mausolée d'Auguste, longé le champ de Mars, et traversé le pont du Janicule, aujourd'hui le pont Sixte, pour se rendre dans le quartier des juifs, vers lequel il est vraisemblable qu'il s'est d'abord dirigé : tel était le chemin qui conduisait le plus directement de la porte Flaminienne à la région transtibérine, où ce quartier était alors placé. Si, en quittant la Toscane, il a pris la voie de mer, il a dû débarquer à Ostie, et continuer son chemin vers Rome, soit en suivant la route ordinaire, soit en remontant le Tibre dans une barque qui lui rappelait son ancienne profession. Ge serait donc par le côté sud-ouest des remparts, où se trouvaient la porte Navale, située sur les bords du fleuve; et la porte d'Ostie, aujourd'hui de Saint-Paul, que l'obscur pêcheur de Galilée, sans autres armes qu'une croix invisible, fit son entrée dans la ville qu'il venait conquérir et sauver. À propos de l'arrivée de saint Pierre à Rome, un père de l'Église a fait ressortir, sous une forme dramatique, le caractère surhumain de l'entreprise qu'il

venait accomplir. Figurez-vous cet étranger, au visage pâle et à la barbe crépue, revêtu d’une robe et d'un manteau usés par le voyage, pieds nus ou avec de pauvres sandales, se reposant un moment au milieu de ses compagnons, près de la porte Navale, par exemple, tâchant d'obtenir des renseignements sur le chemin qu'il doit suivre dans les détours de la grande ville, et se faisant nommer quelques-uns des principaux monuments qu'il découvre. De la borne où il est assis, il peut apercevoir, sur le sommet du Capitole, le temple de Jupiter qui domine Rome et le monde. Pendant qu'il médite sur ce qu'il voit, un de ces chercheurs de nouvelles, qui se plaisent à questionner les arrivants, s'approche de lui, et il s'établit entre eux le dialogue suivant :

LE PAïEN. — Étranpér, pourrais-jJe savoir quelle affaire tamène à Rome, je serais peut-être en état de te rendre quelque service?

PIERRE. — Je viens y annoncer le Dieu inconnu, et substituer son culte à celui des démons.

LE PAÏEN. — Vraiment! mais voilà quelque chose de très-nouveau , et j'aurais grand plaisir, tout à l'heure, à raconter ceci à mes amis en me promenant avec eux dans le Forum. Si tu le veux bien, causons un peu : dis-moi d'abord d'où tu viens? quel est ton pays? re |

PIERRE. — J'appartiens à une race d'hommes que vous détestez, que vous méprisez et qui ontété chassés de Rome; mais on leur a permis d'y revenir. Mes compatriotes, à ce qu'on m'a dit, ne demeurent pas loin d'ici, le long du Tibre : je suis Juif.

LE PaïEN. — Mais tu es peut-être un grand personnage dans ta nation?

Pierre. — Regarde ces pauvres mariniers qui se tiennent là, tout près de nous, sur le bord du fleuve : je suis de leur métier. J'ai passé une bonne partie de ma vie à prendre des poissons dans un lac de mon pays, et à raccommoder mes filets pour gagner mon pain. Je n'ai ni or ni argent.

LE paies. — Et, depuis que tu as quitté ce métier, tu t'es sans doute appliqué à l'étude de la sagesse, tu as fréquenté les écoles des philosophes et des rhéteurs, tu comptes sur ton éloquence ?

PIERRE. — Je suis un homme sans lettres.

LE PAiEN. — Jusqu'ici, je ne vois rien de bien rassurant pour ton entreprise : il faut donc que le culte de ce Dieu inconnu, dont tu parles, soit bien attrayant par lui-même, pour pouvoir se passer ainsi de toute espèce de recommandation?

Pierre. — Le Dieu que je prèche est mort du dernier supplice sur une croix entre deux voleurs.

LE PAïiEN. — Et que viens-tu donc nous annoncer de la part d'un Dieu si étrange ? |

Pierre. — Une doctrine qui semble une folie aux hommes superbes et charnels, et qui détruit tous les vices auxquels cette ville a élevé des temples.

Le pAïEN. — Quoi! tu prétends établir cette doctrine à Rome d’abord , et énsuite dans quels pays?

PIERRE. — Toute la terre.

LE paiEn. — Et pour longtemps?

Prerre. — Tous les siècles.

LE païEN. — Par Jupiter! l'entreprise a quelque difficulté, et je crois que tu aurais besoin de com-

mencer par {e faire de puissants protecteurs, pour n'être point arrêté à ton début; mais je n'imagine pas que tu comptes les Césars, les riches, les philosophes parmi tes amis ?

Pierre. — Les riches, je viens leur dire de se détacher de leurs richesses; les philosophes, je viens captiver leur entendement sous le joug de la foi; les Césars, je viens les destituer du souverain pontificat.

LE pain, — Tu prévois donc qu'au lieu de se déclarer pour toi, ils se tourneront contre toi et tes disciples, si tu en as. Que ferez-vous alors?

PIERRE. — Nous mourrons.

LE PAïEN. — C'est, en effet, ce qu’il y a de plus vraisemblable dans tout ce que tu viens de m'annoncer. Étranger, je te remercie; tu m'as fort diverti. Mais en voilà assez pour le moment; je l'entendrai un autre jour. Adieu.— Pauvre fou! C'est pourtant dommage ; car il m'a l'air d'un assez brave homme.

Les réalités que ce dialogue exprime ne sauraient être nulle part plus vivement comprises qu'à Rome. Les grands débris de la métropole impériale du monde paien y retracent, non pas seulement à votre

‘aison , mais à vos sens même, les obstacles qui devaient, humainement parlant, faire échouer l’entreprise de saint Picrre, tandis qu un seul coup d'œil, jeté sur la croix qui brille au sommet du Capitole, vous en révèle l'accomplissement. Du reste, si l'Apôtre n'a pas eu un pareil entretien, il n’est pas douteux, ce semble, que des conversations, semblables quant au fond, n'aient eu lieu entre quelques

chrétiens et quelques païens du premier siècle. Sous ce point de vue, ce dialogue, sans être une vérité historique, estun fait dont on peut dire: Je l'ignore, mais je l’affirme.

L'arrivée de saint Pierre à Rome est devenue, par ses suites, un événement si solennel, que, malgré les incertitudes sur le point précis de son entrée, 1l n'était pas sans intérêt de marquer, dans l'enceinte des murailles de la ville, les trois ou quatre endroits par l'un desquels il a da passer. On connait mieux la route suivie par saint Paul, après son départ de Pouzzoles dans la Campanie : les Actes des apètres fournissent à cet égard quelques indications précises. « Nous nous diriseâmes vers « Rome; Îles frères de cette ville l'ayant appris, « vinrent à notre rencontre jusqu'au forum d’Ap- « pius et aux Trois Tavernes. Paul, les ayant vus, « rendit grâces à Dieu, et en prit confiance *. »

Le forum d'Appius était à cinquante et un milles de Rome, dans les marais Pontins, près d’Antium : il n’en reste aucun vestige. Les Trois Tavernes étaient situées au-delà d'Aricie, et en decà du forum d’Appius, à dix-sept milles de l’une, et à dixhuit de l’autre, d’après l'itinéraire d’Antonin. Plusieurs antiquaires ont pensé qu'elles se trouvaient dans l'endroit qu'occupe aujourd'hui la ville de Cisterna. D’autres les placent à Civitona, et par conséquent plus près d'Aricie. Le récit de saint Luc semble supposer que deux réunions de chrétiens vinrent au-devant de saint Paul; l’une se serait

* Act, Apost., ce, xxvitt, v. 14 et 15.

Page 1