À NT
avancée jusqu'au forum d'Appius, l'autre se serait arrêtée aux Trois Favernes. Sil n'y en avait eu qu'une, l'écrivain sacré n'eût fait mention que du premier de ces lieux, qui eût été le seul point de rencontre; il n'aurait eu, ce semble, aucune raison de marquer aussi les Trois Tavernes qui étaient plus rapprochées de Rome. Ce fut peut-être pour ne pas attirer l'attention par un concours trop nombreux, que ces chrétiens jugèrent à propos de se séparer ; peut-être aussi voulurent-ils témoigner à saint Paul plus de vénération, en se plaçant à différents endroits sur sa route, comme il était d'usage de le faire lorsqu'on allait à la rencontre de quelque grand personnage. La venue de ces députés de l'Éplise romaine donna, comme le passage cité tout à l'heure nous l'apprend, beaucoup de consolation à saint Paul. Ils s’'entretinrent, sans doute, chemin faisant, des progrès de la foi et de la puissance de l'idolâtrie dans son centre. Les lieux qu'ils traversaient disaient eux-mêmes beaucoup de choses. L’Apôtre passa au pied du mont Albain, aujourd'hui Monte-Cave, qui avait été le plus ancien foyer du paganisme romain. A quelque distance de la ville et jusque près des portes, la voie Appienne, que Paul suivait avec son cortége, était garnie, à droite et à gauche, de tombeaux fameux ; le christianisme n'avait pas encore les siens, mais Néron était prêt, et les catacombes allaient commencer. Entre le sépulcre de Cecilia Metella et celui de la famille des Scipions, saint Paul chemina le long d’un souterrain qui devait devenir, quelque temps après, le plus vaste cimetière des martyrs. Un peu plus loin, les bruits de la grande
Babylone se firent entendre : tes remparts, les temples apparurent. Sur les’bords de la route, tout près des murs de la ville, se trouvaient, d'un côté, le temple du Dieu de la Guerre avec ses cent colonnes ; de l’autre côté, le temple de la Tempête. L'Apôtre passa au milieu, plein de confiance en celui qui renverse et qui édifie ; et il entra dans Rome par la porte Capène ‘. Voilà du moins l'itinéraire que l'on peut déduire des renseignements contenus dans les Actes des apôtres. On voit encore, non loin de Féglise de Saint-Sébastien, hors des murs, quelques restes de ce vieux pavé de la voie Appienne, que le pied de saint Paul a touchés. Ceux qui visitent ces lieux feront bien de ne pas oublier ces pierres.
Si nous pouvons reconnaître à quelque degré, soit par des conjectures, soit par des indications certaines , les premières traces des apôtres dans la campagne de Rome, nous pouvons y suivre aussi leurs derniers pas. Une tradition, aussi ancienne qu'elle est touchante, nous montre, à une petite distance des remparts, sur la voie Appienne, l'endroit où saint Pierre, fuyant pendant la nuit, s'arrêta tout à coup. Il avait vu apparaître Jésus-Christ, qui entrait dans la ville. Pierre, en sortant de Rome, ne voulait pas s'éloigner de la croix, comme il l'avait fait, avec presque tous les autres disciples, lorsqu'elle était sur le Calvaire. La recommandation du divin Maître, sur la fuite dans les persécutions, était présente à sa mé-
! D’ indi venendo crediamo che per la via e porta Appia, ora detta di S. Bastiano entrasse nella città. Âariinelli, prim. trof. della croce, p. 51.
moire*; il n'avait consenti à se soustraire pour quelque temps au martyre qu à la demande des chrétiens” qui l'avaient supplié de vivre encore pour eux, et comme il fuyait par charité, il suivait le Sauveur, même en fuyant?. Il s'empressa donc de lui demander : Seigneur, où allez-vous ? se ressouyenant peut-être du reproche que Jésus avait fait à ses disciples, lorsqu'il leur avait dit : « Je vais à celui qui m'a envoyé, et « nul d'entre vous ne me demande: Où allez-vous? » Pierre entendit aussitôt le Christ lui dire : « Je vais « à Rome pour y être crucifié de nouveau. » Il comprit, et rentra dans Rome pour sortir de ce monde. Ta petite église, située en cet endroit, est une station particulièrement aimée de ces âmes qui, après avoir été déjà éprouvées par la souffrance, pressentent que des tribulations encore plus dures les attendent là où la voix de Dieu, le devoir les rappelle. La Rome païenne, qui préparait le martyre à saint Pierre, est une figure du monde. Ces âmes voudraient fuir loin de lui dans une retraite paisible, mais qu'elles prennent courage. Si elles sont forcées d'y retourner avec la croix, c'est le Sauveur qui la portera devant elles. Seigneur, où allez-vous ?
+ Cüm persecuti vos fuerint in unâ civitate, fugite in aliam, Mauth., xx, 23,
* Quamvis esset cupidus passionis, tamen contemplatione populi precantis inflexus est ; rogabatur enim ut ad instituenduin et confirmandum populum se reservaret. Quid multa ? Nocte muro egredi cæpit, et videns sibi in portâ Christum occurrere , urbemque ingredi, ait : Domine, què vadis? Respondit Ghristus : Venio iterüim crucifigi, etc. S. Ambros, conbr : Auvent.
INTRODUCTION. 21 question de tous les temps, que la foi et l'amour adressent à Dieu, lorsqu'il nous dit de le suivre à travers les mystérieuses ténèbres de la douleur. Une méditation sur ces paroles, faite dans la chapelle qui en garde la mémoire toute vive, a rendu de la force à bien des cœurs qui en avaient besoin, et je ne comprends pas la triste théologie de quelques écrivains, qui, en attaquant la réalité historique de ce récit, sont allés jusqu'à en méconnaitre la beauté morale *. |
Sur la voie d'Ostie, une inscription, encadrée entre deux colonnettes avec un bas-relief, indique aux passants le lieu où l’on croit que saint Pierreetsaint Paul se sont séparés, lorsqu'on les menait au martyre. Cette scène d’adieux fraternels fait un heureux effet parmi les souvenirs qui entourent le berceau de l'Église romaine. Rome païenne a été fondée par deux frères, dont l’un a égorgé l’autre. La ville, qui devait régner sur le monde par le glaive, a été marquée originairement de la même tache de sang que la première ville de guerre construite par Caïn, le père de la race des géans. Rome chrétienne a eu pour fondateurs deux hommes qui étaient pacifiques comme Abel, l'ainé de la race des justes, qui étaient plus frères par l'âme qu'on ne l’est par la chair, qui sont morts de la même mort, du même dévouement, aux portes de la même ville, la même année, le même jour, et
* Iliud (miraculum) quamvis nec ipsum quidem pro certo habendum esse pronunciem , haud tamen tale est ut qui ill fidem præstant , blasphemi dici possint, sicuti eos temerè appeavit Velenus. Petr, Franc. Foggini dissert. de loco , tempore et causis martyr D, Petri.
plus tard, comme nous le dirons, leurs ossements ont été mélés ensemble; ces deux frères n'ont pas été divisés même dans la mort". L'antique fratricide a été remplacé par une fraternité divine, qui a présidé à la seconde naissance de Rome, destinée désormais à répandre par toute la terre, avec l'Évangile, le dogme et le sentiment de la fraternité humaine. La tradition, qui nous montre l'endroit où ces fondateurs de Rome chrétienne se sont embrassés avant de mourir, ajoute un dernier trait à ces analogies. L'inscription qui la rappelle met dans la bouche des deux apôtres quelques paroles d'adieux, empruntées à une lettre publiée sous le nom de Denys l'Aréopagiste ?. Cette citation doit être considérée bien moins comme un récit historique que comme l’expression des sentiments qui ont dû se trouver, sinon sur leurs lèvres, du moins dans leurs cœurs, au moment de la séparation; car l'écrit d'où ce passage est tiré a trop peu d'autorité pour qu'on ÿ ajoute foi. Mais la croyance, qui place en cet endroit leurs adieux, se soutient en quelque sorte d'elle-même : plusieurs circonstances topographiques induisent à
* Jn morte quoque non sunt divisi. Reg., lib. IE, c. 1, v. 25. * In questo luogo si separarono S. Pietro et S. Pavolo andando al martirio et dice Pavolo a Pietro :
La pace sia con teco fundamento Della chiesa et pastore di tutti Li agnelli di Christo Et Pietro a Pavolo Va in pace predicatore dei buoni Et guida de la salute dei justi.
(Dionysius in epistol& ad Timotheum.)
INTRODUCTION. 29 penser que ce lieu n'a pas été déterminé arbitrairement où d'après de simples probabilités. Saint Pierre et saint Paul ayant été conduits au supplice dans deux directions opposées, l'un sur le Janicule ou au Vatican , l'autre aux eaux Salviennes, il eût été naturel d'imaginer qu'au sortir de la prison du Capitole, leur escorte ne les avait laissés marcher ensemble que jusqu à l'endroit où il fallait les séparer pour faire directement les deux trajets. Il suffit d’un coup d'œil sur un plan de Rome et de ses alentours, pour voir que ce point de séparation n’eût pas été plus loin que le pont Palatin, aujourd'hui Ponte Rotto. L'endroit que la tradition assigne est, au contraire, à une distance très-considérable de la route que les conducteurs de saint Pierre avaient à suivre. Si l'on n’eût consulté que la vraisemblance, les conjectures se fussent donc dirigées vers un autre point, et il semble, par conséquent, que le souvenir des adieux de saint Pierre et de saint Paul n'est resté attaché à cette place que parce qu'une tradition très-ancienne l'y avait positivement fixé.
Quant à la tradition relative à la fuite de saint Pierre, le témoignage de saint Ambroise, qui nous la transmise, concorde avec des souvenirs consignés dans quelques documents des premiers siècles. Les œuvres d'Origène ! fournissent un passage qui fait allusion à un récit du même genre. Les Actes de saint Paul, auxquels ce passage se réfère, sont, il est
* Quod si cui placet admittere quod in actis Paul seriptum est, tanquäm à Salvatore dictum : Denuo debco cruufgi. Origen. in Joan. ;
vrai, apocryphes, et ils attribuent cette vision à cet apôtre, qui, d'après une autre ancienne légende, avait pris la fuite avec saint Pierre. Il n’en résulte pas moins que cette croyance avait déjà cours dans la première moitié du troisième siècle, qui n'était séparé que par cent quarante ans environ de l'année où les deux apôtres ont été martyrisés. Les Actes des saints Processus et Martinien confirment aussi cette tradition. Suivant ces Actes, l'Apôtre avait fui, après s'être échappé de la prison Mamertine, tandis que, selon saint Ambroise, sa fuite avait eu lieu avant quil fût enfermé dans ce cachot. Mais cette difference, loin d'infirmer son récit, peut faire croire que le saint docteur avait puisé ses renseignements à une autre source : ce concours de témoignages, qui semblent d'origine diverse, forme une preuve plus forte que si l'un d'eux n'eût été que la dérivation de l’autre. Il faut d'ailleurs que cette tradition ait été accréditée dès cette époque, pour que ce père de l'Église l'ait alléguée hardiment dans un discours dirigé contre un des chefs de l’arianisme :,
Mais lors même que ces deux traditions locales sur : la fuite de saint Pierre et les adieux des deux apôtres
* Ges mots in port@ , qui se trouvent dans le texte cité précédemment, ne sauraient fournir une objection contre l’endroit que la tradition indique. Saint Ambroise songeait bien plus à rapporter l'événement qu’à en marquer la place avec une précision géométrique. Ce lieu est si près des remparts, qu’on peut dire qu’il est à la porte de la ville. D'ailleurs saint Pierre avait commencé à sortir des murs, muro egredi cœpit : ce qui semble prouver que l'expression dont il s’agit désigne seulement la proximité de la porte.
INTRODUCTION. 25 ne se seraient conservées, pendant un laps de temps très-long, que dans la croyance populaire, ceux qui les traiteraient avec légèreté me paraîtraient faire preuve d'irréflexion. Si elles ne remontaient pas, en effet, au premier âge, il serait difficile d'imaginer comment, après plusieurs siècles, alors que les lieux dont il s'agit auraient été sans monument, sans intérêt, Sans nom, on aurait tout à coup improvisé en leur faveur un souvenir antique. N’est-il pas, au contraire, bien naturel de penser que les chrétiens de Rome contemporains de saint Pierre et de saint Paul ont dû noter ces lieux dans leur respect et dans leur mémoire , et qu'ils les ont signalés à la piété de la génération qui suivait? Pendant l'époque des persécutions, où l'on recueillait avec tant de soin tous les exeruples qui étaient une exhortation au martyre, ces derniers épisodes de la vie des deux apôtres de Rome ont sans doute fisuré souvent dans les anecdotes que se racontaient les chrétiens, quand ils abrégeaient, par de sublimes causeries, la longue veillée des catacombes. Et lorsqu’en conduisant leurs frères au supplice ou au cimetière, ils rencontraient ces lieux et ces souvenirs, n'en faisaient-ils pas la remarque, comme nous la ferions aujourd'hui? Ces deux endroits se trouvaient sur des chemins trèsfréquentés par les premiers fidèles; car la voie d'Ostié conduisait au cimetière de Lucine, dans lequel saint Patil avait été inhumé, et la voie Appienne était celle que l'on suivait pour aller au cimetière de Calixte, dont les vastes souterrains ont été, pendant un temps assez long, le principal rendez-vous des chrétiens, soit vivants, soit morts. Ils passaient et re-
passaient journellement à la place méme où saint Pierre s'était arrêté dans sa fuite. Ces souvenirs, une fois bien enracinés dans la vénération publique, se sont ensuite rajeunis de siècle en siècle par la dévotion qu'ils inspiraient. En fait de traditions locales,
le peuple laisse se perdre celles qui lui sont indifférentes , ou qui ne correspondent qu'à des préoccupations passagères;, mais lorsqu'elles intéressent ses sentiments profonds et permanents, sa mémoire est tenace et longue, à moins que des causes étrangères ne viennent l'affaiblir : ce qui arrive en particulier lorsque des érudits, s'étant persuadés, d'après quelques textes plus ou moins bien interprétés, que l'ancienne opinion se trompe, parviennent à faire ériger en conséquence une pierre, une colonne, un emblème commémoratif quelconque, dans le lieu où ils croient avoir découvert que l'événement s'est passé.
L'aspect de ce monument peut finir, à la longue, par troubler les souvenirs populaires. Mais il est souvent bien plusdifficile d'expliquer pourquoicertainsrenseignements très-intéressants se sont perdus, qu'il ne le serait de concevoir pourquoi ils se seraient conservés.
Les traditions orales, relatives à des faits et à des lieux,
occupent une grande place dans la vie domestique du peuple, qui concentre en elles l'intérêt que la classe lettrée disperse dans les livres. Elles se transmettent plus facilement encore de génération en génération, lorsque les souvenirs, conservés sous le toit de chaque famille, ne sont eux-mêmes que des parties ou des accessoires d’un grand souvenir historique perpétuellement rappelé par des monuments et par des usages publics, Telles sont les deux tradi-
INTRODUCTION. 27 tions dont nous venons de parler. Toute la Rome chrétienne est pleine de saint Pierre et de saint Paul : leur mémoire, toujours présente, a fait participer à sa durée diverses réminiscences de détail, liées avec elle, à peu près comme un édifice communique aux inscriptions sculptées sur ses murs quelque chose de sa solidité. J'ai cru devoir, dès à présent, signaler le caractère de certaines traditions locales, parce que l'occasion d'appliquer des observations de ce genre à quelques particularités de Rome se rencontre assez souvent sur cette terre des souvenirs. Reprenons maintenant notre course historique dans la cam- . pagne romaine. à
Pendant les trois premiers siècles, son histoire offre une teinte uniforme et lugubre. Partout des scènes de torture et de mort. D'abord les cimetières souterrains, qui furent établis la plupart hors des murs de la ville, font partie de cette campagne. En second lieu, les chrétiens destinés au supplice étaient souvent conduits à une assez grande distance de Rome; enfin la persécution, dont elle était le foyer le plus actif, sévissait avec une intensité particulière dans les bourgades et les villes qui recevaient immédiatement, à raison de leur proximité, l'impulsion donnée par la capitale de l'empire. Je nomme seulement quelques points situés de distance en distance autour de la banlieue de Rome : le Port-Romain, où la mémoire du martyre de saint Hippolyte, son évéque, se rattache au puits célèbre dans lequel il a été précipité; le lac Sabatin ; Centumcelles , aujourd'hui Civita-Vecchia; Falerie, dans le pays des Falisques, le territoire des Sabins; Nomentum; Tibur, où sainte”
28 CHAPITRE L Symphorose confessa la foi devant la villa d'Adrien avec ses sept fils , dont le souvenir s'est perpétué particulièrement dans un endroit de la voie Tiburtine, vulgairement nommé aux Sept-Frères; Gabies, sur la voie Prénestine; Ferentinum des Herniques ; Ostie.. où le théâtre, les flots de la Méditerranée et ceux du Tibre ont vu périr plusieurs chrétiens illustres *. Les Martyrologes ne font, que je sache , aucune mention de la montagne voisine du lieu où fut Albe, et sur laquelle est aujourd’hui situé Albano; une découverte récente a suppléé à ce silence. Près de cette grande ruine énigmatique, qui frappe les yeux de tous les voyageurs à la sortie de cette ville du côté d'Aricie, et qui paraît remonter à une époque trèsreculée de l'histoire de Rome, on a trouvé, dans des catacombes attenant à l’église de la Stella, de vieux ossements avec les signes du martyre. Nous devons croire aussi, d'après les indications générales fournies par les annales chrétiennes des premiers siècles, que d'autres rangs de tombeaux sacrés et inconnus garnissent, sur plusieurs points, les frontières souterraines de cette étendue de pays que la vue embrasse du haut de la tour du Capitole. Des montagnes de la Sabine jusqu'aux limites de la plaine bornée par la mer, cette campagne, devenue une
* Voyez, sur ces différents lieux, le Martyrologe et les Actes des martyrs relativement aux saints suivants, entre autres : Hippolyte, évêque du Port-Romain, et ses compagnons, — Marcien et Macaire, Secondien, Marcellin et Verien, — Hyacinthe, Alexandre et Tiburce, — Prime et Félicien, — Symphorose, etc., — Primitivus, — Ambroise, Eutychius, — Aure, etc,
INTRODUCTION. 29 espèce d'arène que ces gladiateurs de la vérité et de la justice ont arrosée de leur sang, semble être, pendant tout ce temps, un immense Colysée.
Bientôt son aspect change : après le signe céleste, présage de la victoire de Constantin sur ME au pont tre la campagne romaine paraît éclairée d’une douce lumière. Le premier souvenir entièrement pacifique semble descendre d'une montagne que l'on aperçoit toujours, quelque route de l'on suive en arrivant à Rome. Le voyageur, qui n'a pas entièrement perdu ses réminiscences classiques, ne manque pas, en voyant pour la première fois le mont Oreste, autrefois le Soracte, de citer la strophe d'Horace, qui le représente se dressant, sous une épaisse enveloppe de neige, au-dessus des rivières gelées et des forêts souffrantes', Un poëte chrétien aimerait mieux rattacher au Soracte l’idée du printemps, car la scène, dont il vit le commencement, marqua le terme du long hiver des persécutions. Le pape saint Sylvestre s'y était retiré *à une époque où il n’était pas encore certain qu'il pût résider à Rome. en Sûreté. Quelques prêtres de son clergé l'y avaient suivi, et il vivait avec eux dans les cavernes de cette montagne. Un jour il aperçut des hommes armés qui en gravissaient les sentiers escarpés, et qui semblaient chercher quelqu'un dans ce désert. Une pareille visite en un pareil lieu lui fit penser qu'on venait lui ap-
! Vides ut altÀ stet nive candidum Soracte, etc, Od., 1. I, 9. 2 Ne fortè auteim vetustatis reverentià vel immemor recentüium vel contemptor appaream , latuit in Soractis monte Silvester…, loco consonum nomen habens, F. Petrarcha de vità
solit,, lib, Il.
porter la couronne du martyre. Il dit aux prêtres qui étaient avec lui: Voici le temps favorable, voici le Jour de salut. Cette troupe de soldats le conduisit à Rome auprès de l'empereur Constantin, et, peu de temps après, le réfugié du mont Soracte babita le palais impérial de Latran. Lorsque saint Sylvestre, au sortir de sa conférence avec Constantin, certifia aux chrétiens de Rome que tous les nuages des persécutions étaient dissipés, le peuple de Dieu put s'écrier, en regardant le Soracte : Qu'ils ont été beaux sur les montagnes les pieds de celui qui, après y avoir prié pendant les mauvais jours, vient d’en descendre pour annoncer la paix, pour dire à Sion : Votre Dieu règnera®. Beaucoup d'autres légendes, trop négligées, reposent dans les cavernes, les cellules, les églises du Soracte : son histoire serait, à elle seule, pleine d'intérèt. Les souvenirs de Carloman”*, fils de Charles Martel, de l'empereur Henri V*, de Barberousse et
* At ubi à militibus se conventum vidit, eredidit se ad martyrii coronam evocari, et conversus ad clerum omnem qui cum eo erat, dixit : ecce nunc tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis. Act. S. Silvest. ex Hadrian. Pap. Liu.
* Quäm pulchri super montes pedes annuntiantis et prædicantis pacem, annuntiantis bonum, prædicantis salutem , dicentis Sion : regnabit Deus tuus. Isaï., c. 1, v. 7.
* Eginhard in vità Carol. Magn.
* Pontificem (Paschalem IT) sacris vestibus exui jussit. Quod cùm factum esset, vinctum pertraxere. Dehinc Soractem usque pergentes, juxta beati Andreæ monasterium alveum amnis transierunt. Petrus Diac. chron. Cassin., lib. IV, CAE
* In monte Soracte processit atque in campis viriditate conspicuis fessum militem cibo et quiete refecit, atque bi festum diem apostoli Petri celebravit, Chron. contemp.
INTRODUCTION. ol d'autres personnages plus ou moins fameux que des motifs bien divers y ont conduits, s'entremêlent aux récits des paisibles solitaires, qui ont fait de cette montagne la vieille Thébaïde de la campagne romaine. Le plus renommé de ces religieux est saint Nonnose, dont saint Grégoire-le-Grand parle dans . ses dialogues. Ses reliques, qui avaient été transportées en Bavière pendant le moyen âge, n'ont été ramenées que longtemps après dans Îeur ancienne sépulture. On choisit, pour les replacer au sommet du Soracte, une journée de printemps, et, à cette occasion, le bon chroniqueur qui nous a conservé ces détails a fait naïvement, dans sa prose, la contrepartie des vers d'Horace sur l'aspect glacé de cette montagne. « Il convenait, dit:il, d'y reporter ce lis « de pureté dans la saison des fleurs et des parfums ; « car ce retour annonçait au peuple du Soracte un « printemps de grâces; cette fête était, pour les « âmes, un mois d'avril fleuri. »
A l'autre extrémité de la campagne de Rome, un beau souvenir funèbre plane sur l'embouchure du Tibre. Le nom de la ville d'Ostie se trouve uni, dans l’histoire du christianisme, au récit que saint Augustin a fait de la mort de sa mère: récit trop connu pour que je l'insère ici. Cette page, toute pénétrée, suivant une expression que l'auteur des Confessions aimait, de ces larmes consolables, que
* Per apportar un Aprile d’ amenissimi fiori a quell anime, una primavera di soavissime grazie à quei popoli, nè questo giglio di purità altro che nella nova e pit florida. staggione dell anno doveva comparire a ricreare colla sua celeste fragranza. Memorie di S, Nonnos. Abb. del Soratie, Roma, 1675.
forment la douleur et la foi en se mélant ensemble, est en même temps un témoignage remarquable de la croyance des premiers siècles. Si la ville, qui a été témoin des derniers moments de sainte Monique, était encore le lieu de débarquement pour les voyageurs qui viennent à Rome par mer, j'engagerais en particulier les protestants anglais à lire sur les lieux mêmes la scène retracée par saint Augustin, ou du moins à y suppléer par Îles lignes suivantes; je les prends dans un opuscule qu'un de leurs compatriotes, et, si je ne me trompe, un illustre anonyme a publié récemment, « C'était au printemps de « lan 387 que quelques voyageurs arrivèrent au « port de mer d'Ostie, près de l'embouchure du « Tibre, pour y attendre un vaisseau qui püt les mener à la côte d'Afrique, d’où ils allaient à Tagaste. Ces voyageurs étaient Augustin, qui devint ensuite le saint évêque d'Hippone ; Monique, sa mère, son frère Alypius, son fils Adeodat, et ses deux amis Evode et Philippe. Pendant leur séjour à Ostie, Monique tomba malade. Une fièvre survint, et le quinzième jour elle expira. Peu d’instants avant sa mort, elle entendit de son lit Alypius exprimant à Augustin son affliction de ce que sa mère mourait sur une terre étrangère et allait être ensevelie parmi des étrangers. Elle l'arrêta par un regard mécontent et leur dit : Mettez ce corps dans un lieu quelconque et ne vous en embarrassez pas. Mais il y a une chose que je vous demande, c'est que vous vous souveniez de moi à l'autel du Seigneur. Pauvre femme aveuglée! diront quelquesuns de nos lecteurs : il faut qu'elle ait été papiste
= a = = =. e z = = = = = ES = ES ES 5 & = = & & CS S
ES
INTRODUCTION. : 59 pour demander des prières pour son âme après sa « mort! C'est en effet la vérité. Monique était papiste; « Augustin et ses compagnons l'étaient aussi, et les « habitants d'Ostie l'étaient de même. Il arriva donc « qu'à son enterrement le superbe service de l'Église « actuelle d'Angleterre (service si touchant pour les « vivants, si entièrement inutile aux morts) ne fut « point célébré auprès de ses restes. La cérémonie « funèbre fut papiste d’un bout à l’autre. Suivant la « coutume du pays, le corps fut placé près de la fosse. À la messe, le sacrifice de la rédemption des “hommes fut offert pour elle, et tous s'unirent en
ES
de ferventes prières. pour l'âme de leur sœur « Expirée '.»
La chapelle qui se trouve à cette même place, la fenêtre où Augustin sétait appuyé en causant avec Monique, et en regardant le jardin de l'hôtellerie, ont reçu, cette année, la visite d’un pèlerin comme on n'en avait pas vu depuis longtemps. Ses pieds apportaient sur la grève solitaire d'Ostiela poussière d’un autre désert, situé sous le ciel de l'Afrique, mais uni par une sorte d'affinité morale avec ce point de l'Italie. Après avoir offert, sur l'autre rive de la Méditerranée, le saint sacrifice dans: le lieu même dont saint Augustin a été l'évêque et où il est mort, l'évêque d'Alger, son successeur, est venu aussi l’offrir à l’endroit où le fils de Monique a fermé les yeux à sa
‘ Voyez les réflexions publiées, il y a trois ou quatre ans, sous le titre : de la Prière pour les Morts, à l’occasion d’un singulier procès intenté à une veuve catholique de l'ile de
# de Wiglt. 5 u. 3
ü4 CHAPITRE [.
mère. Hipponeet Ostie, si étrangers l’un à l'autre depuis tant de siècles, ont renouvelé, dans cette visite, l'échange de leurs bénédictions et de leurs souvenirs. Le passage de sa lettre pastorale où il en rend compte semble répandre sur les vieux débris qui subsistent dans le second de ces lieux un reflet de ce nouvel avenir chrétien qui se lève aujourd'hui sur le premier. « Enfin. et vers le déclin du soleil, par un site
magique, au delà de ces étangs et de ces grands bois, de ces moissons de roseaux desséchés , c'est . Ostie! Il reste une tour, deux vieux pins avec
. leur verte et éternelle couronne, des colonnes renversées , des lampes, des inscriptions, mille débris
confus : là où baignait la mer, où sont encore les anneaux des trirèmes, une porte à demi ruinée, et
au lieu de quatre-vingt-dix mille habitants, à peine
trente-cinq personnes! Tout à coup, sur larcade irrégulière d'une chapelle enfoncée, nous avons
Ju : C'est ici la petite chambre où Monique, préte à repasser en Afrique avec Augustin son fils, tomba malade de la fièvre dont elle mourut le neuvième jour, etc.
Le reste, frères bien-aimés, vous le sentirez mieux que nous ne sûmes vous l'écrire , que nous n'essaie-
rons de vous l'écrire encore. Elle est, en effet, petite de ce côté, cette chambre maternelle, du côté
où elle mourut, là où est l'autel où nous sacrifiâmes
= Eù
dès les premiers feux du jour le lendemain matin. De l'autre côté, elle s'étend davantage; cest la
même parure qu'au temps où elle y demeurait avec P [ Y
eux : l'antique voûte l'a gardée. La fenêtre sur la-
quelle ils étaient appuyés est en avant de l'autel :
: 2 ro HU . o tout autour le sol est jonché de débris. Nous en
INTRODUCTION. 35 « cherchions un que nous pussions vous apporter « mêlé à nos autres trésors, nous le trouvâmes vite : « sur le premier fragment, c'est comine sur celui de la basilique des catacombes, dulcissima ; sur l'autre, « le bras du bon Pasteur tenant sa houlette, figure de « celle que nous portons parmi vous, qui désormais « ne saurait tomber de notre main. Deux rameaux « d'olivier s'entrelacent autour de la petite lampe que « nous pûmes y joindre,»
Dans le moyen âge, des hordes de Sarrasins, par- -tis d'Afrique, ont ravagé Ostie. Cest peut-être de cette dévastation que proviennent plusieurs de ces débris, parmi lesquels l'évêque d'Alger a ramassé cette image du bon Pasteur, pour la porter, comme un emblème de paix et de charité, parmi les tentes de leurs descendants, sur ces mêmes rivages d’où ils étaient venus.
La même ville nous fournit aussi, au quatrième siècle, d’admirables souvenirs de charité envers les pauvres. Le sang des martyrs, fécondant le sol d'Ostie, où ilavait été largement répandu, y fit naître une précoce moisson de bonnes œuvres. Les hospices qui furent fondés alors dans cette ville sont, je crois, les premiers établissements publics de bienfaisance que l’histoire signale dans les environs de Rome. Un patricien nommé Gallican avait quitté les honneurs du consulat et les jouissances de la fortune, pour vivre à Ostie dans la retraite. Il sy était associé à un saint homme nommé Hilarin, et il y avait onvert une maison spacieuse, pour recevoir les pauvres gens qui venaient en foule à Rome, de l'Orient et de l'Oectdent. Les frères qui étaient employés au service de
cet établissement avaient été ses esclaves. Il en avait eu cinq mille, qu'il avait tous affranchis et faits citoyens romains". Un grand nombre d'entre eux n'avaient profité de leur liberté civile, que pour prendre aussitôt la servitude de la charité : glorieuse émancipation des esclaves, dont le christianisme possède seul le secret. L'hospice de Gallican devint en peu de temps très-célèbre : les voyageurs qui débarquaient à Ostie voyaient avec admiration le patricien, le consul, l'ami des Césars, lavant les pieds de ses hôtes, versant de l’eau sur leurs mains, les servant à table, soignant les malades et rendant à tous les malheureux les services les plus fraternels *. Des consuls de l’ancienne Rome, à peine descendus de la . chaise curule, avaient repris la charrue; le Cincinpatus de la charité chrétienne faisait mieux : les faisceaux consulaires étaient remplacés autour de lui par les bâtons des pèlerins et les besaces des indigents. IL n'eut pas la consolation de mourir au milieu d'eux : Julien , parvenu à l'empire, ayant rendu un décret qui défendait aux chrétiens de posséder, Gallican fut chassé de sa maison des pauvres, et se réfugia dans la ville d'Alexandrie; il y eut bientôt après la tête tranchée pour avoir refusé de sacrifier aux autels des dieux, de Mercure, peut-être, ou de Plutus.
? Quinque millia servorum libertate donavit , et cives Romanos fecit... Acta adhæserunt autem ei multi ex servis suis quos manu miserat. Act. SS. Paul. et Joan.
? Divulgata est fama ejus per totum orbem, ita ut ab Oriente et Occidente venientes viderent virum ex patricio et consule , qui erat Augustis amicissimus, lavantem pedes , ponentem mensas, etc. Jbid.
INTRODUCTION. 37 Son établissement de bienfaisance s'était pas le seul qui eût été fondé dès cette époque vers l'embouchure du Fibre : un hospice du même genre y avait été organisé par un autre patricien de la race des Camille, Pammachius, qui avait trouvé aussi que l'enceinte de Rome était trop étroite pour sa charité, et qu'il fallait y attendre trop longtemps l'arrivée des pauvres pèlerins. Dans une lettre à ce dernier, saint Jérôme, comparant le nouvel aspect de ces lieux à leur description par Virgile, lors de l'arrivée d'Énée à l'embouchure du Tibre, a fait lui-même, à ce sujet, un peu de poésie chrétienne : «J'apprends, di- « sait-1l à son ami, que vous avez établi une maison « hospitalière dans le Port-Romain, que vous avez « planté un rameau de l'arbre d'Abraham dans la «terre de l'Ausonie. Comme Énée, vous y construi- « sez un camp tout nouveau : là, sur le cours du Ti-
« bre, vous bâtissez la maison du Pain‘. »
Il y a un sujet de réflexions bien sérieuses dans l'organisation de ces anciens établissements de bienfaisance, fondés par des patriciens, et desservis, du moins celui de Gallican, par des esclaves affranchis. Les deux extrêmes de la société, l'aristocratie et le prolétariat, l'opulence et le travail, s'y confondaient dans un dévouement commun : grande leçon, Je crois, pour notre temps et pour notre pays.
1 Audio te Xenodochium in Portu fecisse Romano, et virgam de arbore Abraham in Ausonio plantässe littore. Quasi Æneas nova castra metaris, et super undam Tiberis, ubi ille, cogente quondam penurià, crustis fatalibus et quadris patulis non pepercit, tu viculum nostrum, id est, domum panis ædificas, et diuturnam famem repentinà saturitate compensas.
Epist. 66.
Les belles œuvres dela foi et de la charité romaine, si précoces et si nombreuses, comme nous le verrons ailleurs, ne purent détourner les coups de la justice divine, Elle avait ordonné que la ville qui avait été, comme centre du paganisme et des persécutions, le scandale du monde, en deviendrait la lecon par son châtiment. L'exécution de l'arrêt fut différée jusqu'à ce que cette ville fût devenue chrétienne. La Providence voulait que le châtiment püt être accepté comme expiation, et que de cette manière la Rome antique mourût au pied de la croix. Lorsque cette préparation eut été faite, les exécuteurs parurent comme si Dieu les eût appelés à tour de rôle.
Poussés, ainsi qu'ils le disaient, par un instinct mystérieux, la plupart des principaux chefs des barbares se précipitèrent sur elle pour la saccager. Alaric campa , vers le nord, en face de la porte Salare. Des vaisseaux partis de Carthage apportèrent Genseric et ses vandales à l'embouchure du Tibre. Ricimer arriva par laroute de la haute Italie. Les champs et les monticules qui correspondent à la partie des murs comprise entre la porte Flaminienne et la porte Majeure furent sillonnés parles retranchements de l'armée de Vitigès, qui établit aussi un camp vers le Vatican et le Janicule. Il ne put forcer les remparts de la ville et la frapper au cœur; mais il coupa, en plusieurs endroits, les magnifiques aqueducs, qui se prolongeaient à travers la campagne, comme autant de bras que la