‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 30 sur 79 · HI. ÉFAT PRIMITIF DE L'HOMME. — SA CHUTE · texte numérisé non relu

HI. ÉFAT PRIMITIF DE L'HOMME. — SA CHUTE

assons maintenant aux peintures Ct aux sculptures antiques relatives à l'histoire des ancêtres du genre humain. Entre Eve et Adam s'élève l'arbre fatal. Sa forme et son espèce varient. Souvent il porte des fruits, souvent aussi iln'en a pas. Le serpent tentateur est figuré dans plusieurs de ces tableaux. Ordinairement il tourne en spirale autour de l'arbre, qu'il embrasse dans scs replis tortueux, ct sa tête regarde Ëve. Dans un tableau d'une chambre sépulerale du cimetière des Saints-Marcellin et Pierre, le serpent.est à terre, le cou dressé.

Ces tableaux peuveut se diviser en deux classes. Les uns représentent nos premiers parents avant la chute. A cette classe appartiennent les monuments que nous avons indiqués tout à l'heure à propos de la doctrine de l'Éplise sur Ja création de l'homme, Adam et Eve n’y portent pas la ceinture de feuilles. Elle se rencontre pourtant dans quelques-unes de ces peintures, notamment dans un tableau du cime-

‘ Rectè ergo sub arâ martyres collocantur, quia super aram Christus imponitur. S. Maximus Taurin, Sermo rx de Natal. Sanct. 6 +

tière de Calixte, autrement dit Catacombes de Saint- Sébastien. Le péché n'est pas consommé. Eve s'apprête à recevoir la pomme que le serpent lui présente, et elle est encore libre de la refuser. En donnant à nos premiers parents l’attribut de la honte qui a suivi leur crime, l'artiste a voulu peut-être signifier que la faute était déjà moralement consommée par le consentement, quoiqu'elle ne le fût pas encore par l'acte matériel.

Un monument très-remarquable parmi ceux dont nous parlons ici est une espèce de médaillon antique en verre, trouvé dans les Catacombes. Le serpent entrelacé autour de l’arbre tient dans sa bouche, emblème de la parole séductrice, un fruit qu'il offre à Eve. Celle-ci étend une main pour le recevoir, et de l'autre main elle présente un fruit de même genre à Adam. Mais comme le chef du genre humain n'a pas encore succombé, ils ne rougissent pas de leur nudité. Cette représentation simultanée de la tentation d'Eve par le démon et de la tentation d'Adam par Eve déjà coupable, n'est pas exactement conforme au texte de la Genèse, suivant lequel Adam ne fut pas témoin de la séduction d'Eve ct de sa faute. L'artiste a négligé l’ordre successif des actes dont se compose l'histoire du péché originel, pour figurer par un seul tableau le fait complet de la chute, Il s’est plus préoccupé de l'unité dogmatique du sujet que de la diversité historique. Cette combinaison qu'on remarque sur plusieurs anciens monuments relatifs au péché originel s'explique aisément. Les premiers artistes chrétiens représentaient souvent un certain nombre des faits du Vieux

et du Nouveau Testament sur les murs d’une mème chambre sépulcrale, sur les parois d'un même sarcophage. L'espace était petit, proportionnellement à la multiplicité des sujets qu'ils voulaient y figurer. Ils resserraient alors dans un même compartiment tout ce qui concernait la chute de l'homme, afin d'avoir plus de place pour les autres faits. Remarquons en passant que ces vénérables peintures des premiers siècles ont fourni d'avance une excuse à plusieurs monuments religieux du moyen âge et des temps modernes, qui s'écartent en quelque chose du texte sacré. Une critique rigoriste leur a reproché cette déviation, et ils mériteraient effectivement un blâme sévère, s'ils avaient eu la prétention de reproduire les faits avec tous leurs détails et dans leur ordre de succession. Tel n'était point le but des artistes qui nous ont laissé ces œuvres souvent empreintes d’un esprit profondément pieux. Il n'y avait pas chez eux mépris de la réalité historique, mais effort pour figurer avec des éléments de cctte vérité la liaison intime des faits successifs et l'unité des faits divers. Ne soyons pas plus sévères à cet égard que ne l'étaient les premiers chrétiens , lorsqu'ils s’'agenouillaient dans les chambres sépulcrales des Catacombes ornées de tableaux dans lesquels cette hardiesse artistique à commencé de se produire. Les tombeaux des martyrs lui ont obtenu pour l'avenir une indulgence perpétuelle.

Revenons à l'antique médaillon de verre qui nous a suggéré ces observations. Il semble offrir une particularité bizarre, La première femme, représentée

124 CHAPITRE VIH,

au moment où ‘elle va consommer le péché, porte une parure brillante : elle a un collier et des bracelets. Cette singularité doit avoir une intention : l'artiste a voulu sans doute signifier par là qu'en se fiant à cette promesse du tentateur : fous serez comme des dieux, Eve avait espéré une beauté éblouissante et que la vanité féminine avaiteu uneg orande part dans l'entraînement du crime. Cet FE renferme à la fois une leçon profonde dont la vérité s'est fait sentir dans tous les temps, et une pensée pleine d'indulsence qui rappelle ces mots de saint Ambroise : » Eve »a-péché moins par méchanceté que par la mobilité

de son âme '. »

Buonarotti fait une autre remarque qui ne doit pas ètre népligée : » Lies fruits que l'artiste a placés sur » l'arbre fatal sont au nombre de sept, en comptant » pour un seul la pomme donnée par le serpent à » Eve, et ensuite par elle à Adam. Je crois qu'il a » voulu faire un emblème de sept vices que la dés- » ohéissance de nos premiers parents à suscités » dans le cœur de l'homme”. » Un tableau du cimetière de Callixte semble confirmer cette observation. Il y a sept pommes sur l'arbre : celle qui est dans la bouche du serpent, laquelle est a matière propre du péché, puisqu'il la présente à Eve, peut être con-

! Illa quæ mobilitate magis animi quäm PS peccaverat. Zn Luc., lib. vi, n. 58.

2 Il medesimo artifice ha fatto nell’ alhero sette pomi, contando per uno quello dato dal serpente ad Eva, e poi da Eva ad Adamo, per significare, credo iv, i sette vizi suscitati nell uomo per la disobbedienza de’ primi progenitori. Osserv. sopra alcunt frammenti di vasi antichi di vetro, trovati ne’ cimiteri di Roma, p. 12, tavola L.

sidérée eomme étant le résumé de tous les genres de désordre figurés par les septautres.

Les bleue de la seconde classe sont ceux qui représentent nos premiers parents après leur prévarication. La ceinture de feuilles marque l'état de chute. On doit une attention spéciale aux monuments qui retracent l'instant où Dieu a demandé à nos premiers parents l'aveu de leur faute, où ils ont reçu de sa justice la punition et de sa miséricorde l'espérance. Sur un sarcophage trouvé dans les catacombes de Saint-Sébastien, Dieu, sous une forme humaine, pose la main sur l'épaule d'Adam en l’interrogeant. Celui-ci indique d'un geste sa femme, qui, à son tour, repousse par un geste l'accusation, pour la renvoyer au serpent dont le corps reste invisible, mais dont la tête apparaît au sommet de l'arbre et semble régner en souveraine sur l'empire du mal. On peut remarquer la figure du personnage qui représente le ] Juge suprème exigeant la première confession. Elle est empreinte d'une bonté, d'un intérêt charitable, type primitif des dispositions qui doivent animer ceux que Dieu a institués les confidents de toutes les misères de l'humanité.

D'autres sarcophages reproduisent le moment où Dieu prononce la sentence. D'une main il donne à Adam un faisceau d'épis, et de l'autre un agneau à Ëve : l'animal mystérieux se dresse vers elle, et un de ses pieds de devant est placé dans la main du Sei-

gneur. Quelquefois Dieu nest pas représenté, mais SERRE les deux emblèmes, les épis et l'agneau, comme on le voit dans le sarcophage de Junius Bassus : ce qui dénote que la sentence à déjà été portée

126 CHAPITRE VHI.

et que ses effets demeurent. Le premier de ces emblèmes s'explique aisément. Dieu avait dit à l'homme qu'il se procurerait son pain à la sueur de son front, en labourant la terre ". Un faisceau d'épis était naturellement le symbole de cette loi de travail imposé au genre humain. L'analogie semble indiquer que l'agneau donné à Eve doit être aussi un emblème de la péuitence, et, en conséquence, plusieurs archéologues ont pensé qu'il signifie le travail propre à la femme destinée à filer la laine. Mais cette explication n'est-elle pas sujette à quelque difficulté? L'agneau figure, sur d’autres sarcophages du même temps, dans la représentation de l'offrande qu'Abel fait au Seigneur, et il y est le type des sacrifices agréables à Dieu : le bélier apparaît aussi dans le sacrifice d'Abraham comme emblème du sacrifice de la Rédemption. Est-il probable qu'on ait donné à l'animal mystique, dans les tableaux relatifs à la chute del’homme, une signification détournée de celle qu'il a ordinairement ? Le texte même des livres saints suggère une autre interprétation. Cest à Eve qu'il a été dit qu'elle écraserait la tête du serpent, c'est à elle que la promesse du Rédempteur a été faite, et le Christ n'est-il pas, suivant l'expression même de l’'Apocalypse, F4gneau immolé dès l’origine du monde ?. Si l’on admet cette explication, les deux eniblèmes dont il s'agit ne sont pas analogues entre eux , mais contrastants. Le

! In laboribus comedes ex eà.. In sudore vultüs tui vesceris pane. Genes., ur, 47 et 49.

2 In libro vitæ Agni qui occisus est ab origine mundi. Apocal., xin, 8.

second signifie la délivrance, comme le premier, le faisceau d'épis, exprime la punition.

Une autre idée se présente encore pour l'explication de ces intéressantes allésories. L'emblème du faisceau d'épis se fait remarquer dans la représentation du culte primitif, Abel qui était pasteur de brebis',et qui | choisissait ses offrandes parmi les premiers nés de son troupeau , apporte au Seigneur un agneau qu'il tient dans ses bras : Caïn, a aériculteur; offre un faisceau d'épis et une grappe de raisins. Les mauvaises dispositions de Caïn firent rejeter son offrande, mais en elle-même elle était innocente et pure. Or, les premicrs chrétiens savaient que les sacrifices primitifs avaient été des figures de l'oblation accomplie par celui qui est la fois l’Ægneau de Dieu et le pain de vie, le froment des élus. Dans ce point de vue, le faisceau d'épis pourrait avoir, comme l'agneau, un sens mystique relatif au Christ, et l'on serait tenté de lui attribuer aussi cette signification dans les œuvres des anciens artistes chrétiens, qui se rapportent à l'histoire de la chute. Mais cette explication serait, je crois, bien moins naturelle que ne l'est celle qui le considère comme un emblème de travail et de pénitence, lorsqu'il figure auprès d'Adam coupable.

Quoi qu'il en soit, voilà trois interprétations de cette partie de l’ancien symbolisme chrétien, liée au dogme du péché originel. Suivant la première, le faisceau d’épis et l'agneau sont tous deuxdes symboles

* Fuit autem Abel pastor ovium et Cain agricola. Factum est autem post multos dies ut offerret Cain de fructibus terræ munera Domino. Abel quoque obtulit de primogenitis gregis sui et adipibus eorum. Genes., 1v, 2, 3, 4.

de Ja péuitence. Suivant la seconde, l'un est le symbole de la pénitence, l'autre est la figure de la Rédemption. Suivant la troisième, la Rédemption est figurée par l’un et par l'autre. De ces interprétations la première peut parait e da plus vraie. La troisième

] de est la

est peut-être la plus ingénieuse. La plus belle. ue

L'histoire de la chute for me Île premier annean d'une chaîne de faits dont Fautre extr émité aboutit

à Ja Rédemption. Les sujets que ja déchéance f pr "tt x

tive fournit à l’art venaient done se placer en quelque sorte d'eux-mêmes sous lamiain des artistes chrétiens, sans qu'ils eussent besoin, pour se déterminer à le reproduire, d'y être excités par quelque motif spécial, par le désir de protester contre quelques erreurs contemporaines. Ce nest pas, en effet, contre ce dogme que les grandes hérésies des trois premiers sigles avaient AE oé leurs attaques. Fe Gnoslicisme,

souclie commune de la plupart de ces doctrines hétérodoxes, avait toujours renfermé, dans les plis et replis de ses systèmes, l'idée de la déchéance souvent exagérée. Pour la même raison, il ny avait nul besoin pressant de consigner ce dogme dans des inscriptions monumentales. Il n'est pas, d’ailleurs, un de ceux auquel il soit naturel de faire allusion dans les épitaphes, lesquelles forment à peu près à elles seules la littérature lapidaire dont les trois premiers siècles de persécution nous ait légué l'héritage. Mais lorsque le Pélagianisme cut Fe l'Église, en attaquant le dogme de la Rédemption dans le dogme même de la déchéance, Rome chrétienne se donna des inscriptions qui rendaient

un éclatant témoignage à cet article de foi. Nous les retr ouverons dans une sp* rtie de cet écrit.

à note À CARACTÈRE FIGURATIF DE L’ANCIENNE LOT. * Les monuments des Cubes nous fournissent, sur les croyances des premiers siècles, d'autres ke mières que nous devons maintenant sLétefTié. Entre les sujets de tableaux, pris dans l'histoire d'Adam et d'Eve, et les faits fournis par l'histoire évangélique, nous devons distinguer les peintures ct les sculptures qui reprod uisent divers traits de l'Ancien Testament. En retraçant des exemples de foi, de courage, de confiance en Dieu dans les épreuves, elles formaient comme une exhortation morale, très-appropriée à la situation des chrétiens pendant les siècles de persécution. Mais elles avaient encore un autre but. Pourquoi Jonas est-il si souvent représenté sur les murs des chambres sépulcrales et au-dessus de la table même des autels? On ne voit qu'une seule raison qui ait pu motiver cette répétition si fréquente : c'est que le Sauveur avait dit lui-même que ce prophète ans été la figure du Christ mourant pour ressusciter ‘. Un texte de la première épître de saint Pierre avait indiqué une comparaison entre l'arche matérielle de Noé et l’archespirituelle l'Église *, comparaison développée par plusieurs anciens Pères, notamment par saint Cyprien * et par saint Augus-

18, Matth., xx, A0.

Page 1