‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 5 sur 79 · CA · texte numérisé non relu

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grande cité étendait au loin, pour puiser l'eau aux sources des montagnes. Totila planta ses tentes vers le sud, entre la porte d’Ostie et la basilique de saint Paul. La fureur des barbares, devenus maitres de la

INTROBUCTION. 59 ville à diverses reprises, s'exerça sur les hommes et sur les pierres. On ne peut sempêcher de remarquer que les supplices qu'ils ont infligés à la cité matérielle se trouvent avoir quelque analogie avec ceux que Rome païenne avait fait souffrir aux martyrs du Christianisme. Les machines employées pour abattre les monuments furent les instruments d'une espèce de flagellation gigantesque. D'autres monuments furent mis sur un bûcher, notamment quelques obélisques autour desquels on allumait des feux à leur base pour la calciner lorsque les autres moyens paraissaient trop peuexpéditifs; d'autres enfin périrent par le supplice de l’eau, précipités dans ce Tibre qui avait englouti tant de saintes victimes. La ville, qui avait forcé pendant longtemps les chrétiens à peupler les grottes souterraines des environs, fut réduite à n'être elle-même qu'une caverne inhabitée, lorsque Totila eut emmené dans la Campanie la population tout entière : « Rome, disent les chroni- « ques du temps, fut tellement désolée, que pendant « plus de soixante jours, il n'y resta que des ani- « maux ‘. » Alors fut accomplie la mort de la vieille

‘ Totila dolo Isororum ingreditur Romam die xvi kal. januarias, ac evertit muros, domos aliquantas igni comburens, ac omnes Romanorum res in prædam accepit. Hos ipsos Romanos in Campaniam captivos abduxit. Postquam devastationem, sexaginta aut amplius dies Roma fuit ita desolata, ut nemo ibi hominum nisi bestiæ morarentur. Marcellini comatis chronicon, ind. À post. consulat. Basilii VI.

Romanos senatores secum habens, cæteros cives omines cum uxoribus liberisque in Campaniam misit, nec Roimæ quemquam morari passus, urbenr reliquit penitus vacuam, Pro-

cop., de Bello Gothic., hb. VE, ce. xxit.

Rome. Privée de ses habitants, elle fut semblable à un corps que l'âme a quitté, et la campagne environnante devint comme un cimetière où le grand cadavre de la reine des nations demeura gisant pendant deux mois. Durant le siése, Totila avait cherché à rassurer les laboureurs et les pâtres qui habitaient cette campagne pour qu'ils lui fournissent des tributs avec des vivres pour son armée; mais l'épouvante et la fuite se mirent parmi eux, lorsqu'ils virent ces longues processions d’exilés, hommes, femmes, enfants, sénateurs, plébéiens, défiler à travers les champs comme un troupeau que les barbares chassaient pêle-mêle devant eux. Cette expulsion générale admit, suivant toute apparence, une exception. Le roi des Goths avait ordonné qu'il ne restât pas une âme dans la cité proprement dite, dans l'intéricur des remparts; mais les basiliques des apôtres de Rome étaient situées toutes deux hors de l'enceinte que formaient alors les murailles de la ville. Les Goths, qui professaient le christianisme, s'étaient abstenus, même durantlesiése, de troubler ces églises. Totila visita la basilique de saint Pierrepour y prier’. L'historien Procope fait aussi une mention particulière du respect dont ces barbares avaient environné celle de Saint Paul, quelques années auparavant sous Vitigés, et il ajoute que ces bonnes dispositions ne se sont Jamais démenties. « Ils ont, dit-il, une si grande « vénération pour les demeures sacrées de ces deux . « apôtres, que pendant la durée de la sucrre, ils ne

! Totila in templum Petri Apostoli sese contulit precandi gratiâ. Procop., de Bello Gouh., Lib. IIT, c. xx.

INTRODUCTION. 4 « leur ont pas fait subir la plus légère profanation, « et que les prêtres ont eu la liberté d'y célébrer, « suivant l'usage, toutes les partics du service die

« vin '..» On doit donc croire que les sanctuaires des fondateurs de Rome chrétienne ne furent pas compris dans la mesure qui rendit solitaires les palais et les rues de l’ancienne capitale de l'empire, ainsi que les avenues pompeuses qui, de tous les points de la campagne, aboutissaient à ses portes. Quelques prêtres, gardiens de ces deux tombeaux, restèrent seuls dans ce désert, pour méditer sur la justice de Dieu, et redire, sur tant de ruines, les chants prophétiques de l’Apocalypse.

Dans un coin obscur et sauvage de ce théâtre de destruction, dans la partie de la vallée de l'Anio où s'élève une montagne qui a reçu le nom de mont Chauve, une œuvre, pleine d'espérance et d'avenir, se formait à quelques lieues de Rome. Retiré dans le creux d’un rocher, un jeune homme, vêtu de peaux qui le faisaient prendre quelquefois par des chasseurs pour une Le fauve, posait les fondements d'une institution qui a envoyé ses colonies pacifiques plus loin que la Rome guerrière n’a étendu ses conquêtes, et qui a déjà duré plus longtemps qu'elle. La srotte de saint Benoît était située près d’une villa de Néron, dans laquelle cet empereur, au milieu d'un festin, avait failli être tué par la foudre, qui traversa,

1 Gothi sacram hanc Pauli ædem apostoli, itemque alteram apostoli Petri sic reverentur, ut neutram toto belli tempore, ne minimüm quidem violaverint, at sacerdotibus de more sacra illic omnia procurare licuerit, 1bid., lib. IT, c. 1v.

suivant Philostrate, la coupe qu'il tenait à la main. Deux monastères perpétuent encore aujourd'hui à Subiaco la mémoire du saint patriarche. Celui qui porte le nom de sainte Scholastique, sa sœur, renferme des monuments de plusieurs époques : une église moderne, une sacristie du seizième siècle, un cloître du treizième, un autre du dixième : le couvent, reconstruit vers le commencement du huitième sièele, avait été fondé en 520, par saint Benoît luimême, et dédié aux martyrs saints Côme et Damien. Quelques monuments bachiques, provenant sans doute des ruines de la villa de Néron dont ils rappellent les orgies, ont été recueillis dans cet asile de la pénitence et de la prière. À quelque distance, un autre monastère, suspendu, comme un nid d'oiseau, aux flancs d’une montagne, est contigu à cette grotte de saint Benoît, qui a été le berceau des ordres religieux de l'Occident. Souvent, à l'entrée de cette caverne, l'homme de Dieu était assis, lisant tranquillement dans un livre ou dans l'avenir, sans regarder ni les aigles du ciel, ni les ravageurs de la terre, tandis que le monde s'écroulait autour de lui

L'histoire de Subiaco, si intéressante pour tous les chrétiens, n'était plus, pour nous Français, que de l'histoire, depuis qu'elle ne se liait, dans notre pays, à aucune institution vivante. Grâce à Dieu, ces vieux souvenirs se sont rafraichis, maintenant que du seuil même de cette grotte, nous pouvons saluer, de nos espérances, la jeune abbaye de Solesme, Si les difficultés du siècle où leur œuvre commence effraient quelquefois nos nouveaux Bénédictins, ils se rediront

INTRODUCTION. : 45 que la France religieuse, malgré les ravages qu'elle a eus à souffrir, est pourtant moins dévastée que ne l'étaient, au sixième siècle, les vallées et les montagues du pays où leur intrépide fondateur planta son drapeau.

La désolation continuait, en effet, dans la campagne romaine, comme dans la ville. Cette campagne était devenue une espèce de champ clos où les généraux des barbares et ceux des empereurs de Constantinople se donnaient rendez-vous, pour décider à qui appartiendraient les restes et le nom de Rome. Le terrain était bouleversé par les travaux d'attaque et de défense, par des fossés, par les vestiges des campements : les ponts avaient été détruits; les longs aquedues, que les soldats de Vitigès avaient rompus, étalaient leurs blessures. Lorsqu'une lueur de réparation traversait ces lieux désolés, on s'en félicitait avec une joie exagérée et crédule, comme il arrive souvent dans les grandes calamités. Narsès ayant fait reconstruire, sur l’Anio, le pont Salare qui avait été démoli par Totila, une inscription en vers célébra , avec une certaine pompe, ce gage d’une sécurité bien précaire. Cette inscription donne une idée de ce qu'était alors la poésie latine, qui perçait encore çà et là, et faisait de son mieux pour mêler de temps en temps quelques accents plus ou moins harmonieux aux gémissements continuels de Rome :

« Allez, Romains, à vos plaisirs par cette route qui « est redevenue facile, et faites retentir partout dans « vos applaudissements le nom de Narsés.

& Celui qui vient d'apprendre aux eaux de ce « Hleuve à porter un joug sévère, est aussi celui qui a

44 CHAPITRE [ «eu le pouvoir de subjuguer le fier courage des « Goths'.»

Cette invitation aux plaisirs ne rassurait pas tout le monde. Les papes ne se faisaient pas illusion sur la situation réelle, ils en ressentaient toutes les angoisses, parce qu'ils étaient à la fois le cœur et l'intelligence de Rome. Ils voyaient les Lombards, campés dans le nord de l'Italie, n’attendant, comme les lions dans l'amphithéâtre, qu'un signal de leurs chefs pour franchir la barrière et pour s’élancer sur Rome. Ces nouveaux ravageurs ne tardèrent pas à venir rôder autour de ses murs, et l’on peut juger de l’état du pays avant la fin du sixième siècle, par ce passage d'une lettre que saint Grégoire écrivit à l'évêque de Nomentum pour le charger du soin de l'église de saint Anthime, dans le territoire de Cures des Sabins. « La fureur impie des ennemis, qui est la puni- « tion de tant de péchés, a tellement désolé les églises « de diverses cités, qu'il n’y a plus d'espoir de les « réparer, parce que le peuple manque : nous som- « mes astreints par là même à veiller avec une plus « vive sollicitude sur les pauvres restes de ce peuple, « dont les prêtres sont morts, et qui n'ont plus de « pasteur pour les diriger”. » Fa

Outre les renseignements de détail que renferment ses écrits, saint Grégoire a tracé un grand

g Lie igilur faciles per gaudia vestra, Quirites k Et Narsim resonans plausus ubique canat.

Qui potuit rigidas Gothorum subdere mentes Hic docuit durum flumina ferre jugum.

? Postquam hostilis impietas diversarum civitatum > Ita peccatis facientibus, desolavit ecclesias, ut reparandi eas spes nulla, populo deficiente, remanserit, majori valdè curâ con-

INTRODUCTION. 45 tableau qu'il faut connaître pour se figurer la situation des choses et l'aspect des lieux. Cette page se trouve dans une de ses homélies sur Ézéchiel, écrite au milieu de circonstances qui rendaient ses tristes préoccupations encore plus sombres. Il venait d'apprendre qu'Agiluphe, roi des Lombards, arrivait en toute hâte pour assiéger Rome, et qu'il avait déjà passé le Pô. « Pensez, nos très-chers frères, s'é- « criait-il, si notre pauvre âme a la force de pénétrer « dans le sens mystérieux de ce livre plein d'obscu- « rités, lorsqu'elle est toute remplie de troubles et « d'alarmes ‘. » Du reste, il semble que l'esprit du prophète aux terribles visions l'a inspiré en ce moment : « Si nous regardons autour de nous, nous ne «voyons partout que le deuil; si nous prêtons l’o- « rcille, nous entendons des gémissements de toutes « parts. Les villes sont détruites, les châteaux abat- « tus, les champs dépeuplés : la terre est devenue « une solitude *.…. Il n'y a plus d'habitants dans les

« campagnes , il n'y en a presque plus dans les villes, et cependant les restes du genre humain sont frap- « pés encore , et chaque jour et sans relâche; les uns « sont traînés en captivité, d'autres subissent la

stringimur, ne, defunctis earum sacerdotibus, reliquiæ plebis, nullo pastoris moderamine gubernante, per devia fidei hostis callidi, quod absit, rapiantur insidiis. Epist. xx, lib. IT.

‘ Jam Agiluphum Longobardorum regem ad obsidionem nostram summopere festinantem Padum transisse cognovi mus. Unde pensate, fratres carissini , in caliginosis ac mysticis sensibus penetrare quid valeat mens misera, timoris sui perturbationibus occupata. Præf., Gb. IL. Homil. in Ezech.

> Destructæ urbes, eversa sunt castra, depopulati agri, in solitudinem terra redacta est. Homil. in Exech., vi, Lib. I.

« peine capitale, d'autres sont massacrés : voilà le « spectacle que nous avons sous les yeux. Qu'y a-t-il « donc, mes frères, qui puisse encore nous charmer « en cette vie? Si nous continuons de chérir le monde « tel qu’il est, ce ne sont plus des plaisirs, ce sont des « plaies que nous aimons. Rome elle-même, qui « semblait être autrefois la reine du monde, nous « voyons ce qui en reste : la voilà écrasée de plusieurs « manières sous des douleurs immenses, par la déso- « lation des citoyens, par les marques de dévastation « que les ennemis ont imprimées sur elle, par la fré- « quence des ruines”. Où est le sénat? où est le « peuple? En les perdant elle a senti la moelle de ses « os se dessécher, ses chairs se consumer, et tout ‘ l'éclat des dignités séculières, qu'elle étalait comme ‘une parure, sest évanoui *. Et nous qui avons survécu en si petit nombre, nous vivons encore «sous le glaive, d'innombrables tribulations nous « accablent, les douleurs, les gémissements se multi- ‘ plient chaque jour : Rome est vide, et l'incendie est « dans ce désert. Après que les hommes ont manqué, « les édifices tombent *. Encore une fois, où sont « ceux qui Se réjouissaient parmi les monuments de sa « gloire? où est leur pompe? où est leur orgueil? Où « sont les plaisirs effrénés qui se renouvelaient con- « tinuellement dans son enceinte? Il lui est arrivé ce

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