‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 43 sur 79 · BENEDICTA « QVE VIXIT « AN XXX DORMIT , IN . PACE · texte numérisé non relu

BENEDICTA « QVE VIXIT « AN XXX DORMIT , IN . PACE

E Cœmet. Thrason.— Marangoni, Append. de Cœmet, S. Thras. et Saturnin, p. 88.

Le titre de servante de Dieu était le nom propre des religieuses. On désignait sous ce nom les monastères de femmes‘. Si quelqu'’une devenait infidèle aux devoirs de son état, elle devenait, dit saint Ambroise, la servante de la mort ?.

Nous ne citons l'inscription suivante qu'avec réserve, parce que sa phraséologie peut faire soupçonner qu'elle n'appartient pas à la haute antiquité. Elle a étélextraite, suivant Nardini, du cimetière des saintes Sabinella et Savinilla, près de Nepi :

Marculus citoyen de Nepi, ce xx1t jour de juillet couronné par le martyre décapité, git ici, lequel, moi Savinille, servante de Jésus-Christ, ai enseveli de mes propres mains *.

Un sarcophage des catacombes de sainte Agnès a offert, dans sa partie supérieure, cette épitaphe:

1 Monasterium Eupræpiæ, quæ ancillarum Dei congregatio esse dignoscetur. S. Greg. I, ex regist. D. Greg., lib. xn, ep. 19.

3 Cæterum quæ se spopondit Christo et sanctum velamen accepit, jam nupsit, jam immortali juncta est viro. Et jam si voluerit nubere communi lege connubii, adulterium perpetrat, ancilla mortis efficitur. S. Ambros., de Lapsu virg., c. v, n; 21.

> MARCVLVS CIVIS NEPESINVS HAG DIE XXII .

JVLIL MARTYRIO CORONATYS CAPITE TRVNCATVS JACET QYEM EGO SAVINILLA JESV CHRISTI ANCIL LA PROPRIIS MANIBVS SEPELIVI, Nardin,, Discors. sop. la cathed, Viscov. di Nepi, c. vur.

Aur . Agapetilla servante . de Dieu . laquelle dort . en . paix.

elle a vécu xx1 ans, 1 MOIS, II JOUTS ; son père a fait (ce monument) !. :

Ce tombeau a été trouvé dans une partie du cimeère de sainte Agnès, très-voisine de la basilique. La religieuse, dont les restes y reposaient, a fait partie vraisemblablement du monastère que Constance, la fille de l'empereur Constantin, a fondé en cet endroit. Plusieurs vierges, appartenant à la haute classe de la société romaine, y prirent le voile. La famille de cette Aurelia occupait, suivant toute apparence, un rang élevé, à en juger par l'élégance de son sarcophage construit, suivant l'épitaphe, aux frais de son père. On distingue parmi les sculptures, à droite et à gauche de l'inscription, deux bustes de femme. Leur ressemblance paraît indiquer que c’est un double portrait de la défunte. Ils donnent quelque idée du costume des religieuses à cette époque: une tunique large, un voile ouvert tombant sur les épaules, les cheveux à la nazaréenne: entre le sommet du front et le voile passe une bande qui est sans doute le bord de la mitrelle, espèce de petit bonnet à l'usage

EE ne

à AVR + AGAPETILLA ANCILLA . DEL . QVE DORMIT . IN . PACE VIXIT , ANNIS . XXI MENSES III . DIES HI PATER FECIT, Æ Crmet, S, Agn, Boldet,, p, 467.

des dames romaines. Celles-ci en faisaientune parure de luxe: elles l'ornaient de pierreries. Les religieuses la portaient très-simple, en laine: quelquefois leur mitrelle était de couleur pourpre". Cette coiffure n'était pour elles que le complément du voile. Saint Jérôme dit en parlant de Blesille : avant qu'elle se donnât à Dieu, « des servantes arrangeaient sa che- » velure: sa tête était serrée par des mitrelles artis- » tement travaillées: maintenant cette tête néglisée » sait quil lui suffit d'être voilée?. »

La dénomination de servante de Dieu com prenait aussi les veuves qui avaient renoncé au monde. Elles étaient quelquefois désignées par un titre plus spécial, comme on le voit par cette épitaphe :

À Octavie matrone, veuve de Dieu 5.

Mais, outre les portraits et les épitaphes des vierges consacrées, la cérémonie même de leur consécration est retracée dans un monument. C'est un tableau des catacombes de sainte Priscille. Au centre est une femme debout, les bras étendus { : de ses épaules jus-

* Nec ulla sunt præcepta conjuncta, vel de quà lanà métrella fieret, aut de quà purpurà pingeretur : non enim hoc panno potest virginitas adjuvari. Optat. Milevit., de Schism, Donat., 1. vi, C. 4,

? Tunc crines ancillulæ disponebant, et mitrellis crispantibus vertex arctabatur : nunc neglectum caput scit sibi tantüm sufficere quôd velatur. Epist. 23 ad Marcellam.

È | OCTAVIAE MATRONAE VIDVAE DEI.

In Vatican.

* Voir les figures dans Arringhi, Rom. subt,, lib, iv, ce. 37,

tu, p. 305,

qu'au bas de sa robe descend, de chaque côté,unebordure ou bande, comme on en voit sur les vêtements de plusieurs oranies: mais ici cet ornement , au lieu d'être tout simple, est en broderie. Le sommet de la tête est couvert par un voile, qui tombe en plis du côté gauche jusqu’à la région du cœur, et dont l'extrémité est garnie d'une frange.

A la droite de cette femme on distingue un groupe composé de trois personnages. Un Pontife, en robe longue, est assis sur une chaire, semblable par sa forme à celles qui existent encore dans les catacombes. Il porte la tonsure ecclésiastique: Son manteau paraît avoir une espèce d'amphiballe où capuchon tombant derrière la tête. Près de lui une jeune fille se tient debout. L’attitude du Pontife indique qu’il lui parle. Il dirige vers elle son bras et sa main : les trois doigts inférieurs sont ployés, l'index seul est étendu, comme pour montrer quelque chose. La jeune fille tient en effet un voile, antique attribut des femmes consacrées à Dieu. À côté d'elle un autre personnage est aussi debout: c'est probablement le diacre du Pontife.

A l’autre extrémité du tableau, à gauche du personnage central, est une femme assise, tenant un petit enfant dans ses bras. Arringhi suppose que ce pourrait être la sainte Vierge, mais cette conjecture n'est pas admissible. On n'aurait pas donné à la Vierge une place inférieure , subordonnée à celle qu'occupe l'Orante du milieu, qui semble prier pour les personnes placées à ses côtés. La femme assise est simplement une mère; elle fait le pendant du groupe opposé. Ici la vie religieuse, là le mariage. Quelques détails du tableau semblent caractériser ce contraste.

La jeune vierge a les pieds couverts d'une chaussure, ceux de la femme assise sont nus. Le siése de celleci ne regarde pas du côté où se fait la prise de voile: il est tourné en sens contraire.

Reste à déterminer quelle est la femme en prières dans le centre du tableau. Boldetti croit que c'est une mère entre ses deux filles, dont l'une s'est. mariée, tandis que l’autre a embrassé la vie religieuse. Peut-être aussi c'est sainte Priscille, fondatrice et patronne de ce cimetière, sous la protection de laquelle on a mis les deux autres femmes. Si cette orante, qui est des plus belles qu'on ait trouvées dans les peintures des catacombes, était la sainte Vierge, comme cela est très-possible, ce tableau serait encore plus remarquable. Ce serait une heureuse idée que d'avoir placé en regard l’une de l’autre la virginité et la maternité sous la bénédiction de la Vierge Mère. Quoi qu'il en soit, la consécration, qui constitue la vie religieuse, est très-clairement figurée dans le groupe des trois personnages.

Ce tableau, dont le style offre les caractères de la peinture du 2° siècle, est, je crois, le plus ancien monument connu qui représente cette cérémonie. Il mériterait bien, à ce titre du moins, d'être reproduit quelquefois dans les églises de nos couvents. Je voudrais aussi en voir figurer une bonne copie dans quelquesmusées de Paris. Parmi la foulequi passeet repasse dans leurs galeries, il y a bien des gens qui s'imapginent, sur la foi de quelques journaux ou de quelques discours parlementaires, que l'état religieux n’est pas une production originaire du Christianisme, mais une excroissance survenue dans le moyen âge. La vue

de ce tableau suffirait pour exorciser cette ignorance.

1V. Vénération des images.

Tandis que l'état religieux a été en butte à des attaques qui ne péchaient assurément pas par un excès de spiritualisme, c'est au contraire au nom du spiritualisme chrétien que le protestantisme a repoussé la vénération des images, comme si une des plus belles fonctions de l'esprit n'était pas de spiritualiser la matière par les idées qu'il y incorpore. Pourquoi exclure ce puissant moyen d'agir sur les sentiments de l'homme? Il suffit d'en régler l'usage. S'il arrivait qu'un peuple converti au Christianisme se trouvât dans un tel état d'esprit, que ces formes extérieures seraient pour lui plus nuisibles quédifiantes, l'Église suspendrait pour ces chrétiens infinvmes la pratique commune, jusqu'à ce qu'ils fussent disposés à en tirer un bon fruit. La doctrine catholique dit seulement que les saintes images sont généralement utiles parce que la nature humaine a besoin du visible pour s'élever vers Pinvisible. Cette croyance date de loin; elle a germé dans le sol des catacombes.

Un de ces bons protestants bien persuadés que les images sont une invention damnable des siècles de ténèbres et de la corruption papiste, doit être passablement étonné, lorsqu'en parcourant les souterrains sacrésdes premierstemps, sesregards sont maintes fois offensés par les peintures religieuses qui les décorent. il serait en effet assezsingulier queles chrétiens decette

TRADITION MONUMENTALE. 205 époque, qui mouraient plutôt que de vivre idolâtres, se fussent livrés de gaîté de cœur à une superstition idolâtrique dans leurs souterrains sacrés. Diverses particularités, successivement remarquées par cet honnête protestant, doivent le faire aller de surprise en surprise. D'abord ces images représentent, non pas seulement le Christ, mais encore plusieurs saints de l’Ancien et du Nouveau Testament, et, entre autres, saints Pierre et Paul. Puis, les premiers chrétiens ne se sont pas contentés de peintures, ils ont voulu avoir aussi des images taillées. Au 4° siècle, à l'époque de la liberté de l'Église, la sculpture se déploie dans les grands sarcophages si artistement travaillés : mais, avant cette époque, de petits tableaux sacrés encore visibles aujourd’hui, ont été exécutés au moyen du ciseau sur les pierres sépulcrales; d'autres fois ils y étaient imprimés sur une matière molle, et l’on sait par uu texte de Tertullien que le bon Pasteur, si souvent reproduit dans les monuments sépulcraux, était représenté jusque sur les parois des calices, dont on se servait pour la célébration des saints mystères‘. Ces vieux chrétiens, si peu protestants, poussaient la manie des saintes images jusquà les enfouir dans les tombeaux: des verres antiques où elles sont empreintes ont été recueillis en assez grand nombre pour fournir matière à un livre très-intéressant de Buonarotti ?.

‘ Voir Tertullien, de Pudicitiä, c. x.

? Osservaziont sopra alcuni frammenti di vasi antichi di vetro ornati di fiqure trovati ne° cimiteri di Roma. Firenze, ATAG.

206 à CHAPITRE IX.

Ainsi la peinture, l'impression sur une matière molle, la ciselure, la représentation sur verre, tout avait été mis en œuvre pour satisfaire cette superstition. Mais ce qui doit le plus étonner notre visiteur protestant, c'est la place accordée aux images. Elles tapissent la voûte des chapelles où les chrétiens se réunissaient pour prier. Elles apparaissent dans l'endroit le plus saint, au-dessus des tables de pierre, couvrant les tombeaux des martyrs, sur lesquelles s'accomplissait le mystère de la Cène eucharistique. La madone, portant l'enfant Jésus, que nous voyons dans une chapelle des catacombes de sainte Agnès !, est située sur l'autel, à la place où nous mettons aujourd’hui le crucifix.

Cette profusion d'images dans les lieux saints ne suffisait pas : il se trouvait déjà des dévots quien portaient à leur cou. Les médailles portatives ont nécessairement une petite ouverture par laquelle on passe le cordon ou la chaîne. Onren a trouvé de ce genre. Celle que cite Arringhi *est en airain; elle offre le monogramme du Christ :

date: de ; ci Quoiqu'elle soit à peu près de forme circulaire, sa partie supérieure est indiquée par l'endroit où se

: Voir Arringhi, Rom. subt., lib. 1v, c. 27, t. u, p. 209. 2 Ibid. lib. vi, c. 23, t. 11, p. 567.

TRADITION MONUMENFALE. 207

trouve la tête du P : c'est là qu'est pratiquée la petite ouverture. Le sépulcre d'un martyr a fourni cette médaille: la dévotion qu'elle retrace a été probablement recommandée par quelque jésuite des temps de Dioclétien ou de Caracalla.

En présence de tous les monuments que nous venons de rappeler, notre protestant sera sans doute de l'avis de cet évêque anglican, qui déclare que les germes du papisme ont été semés du temps des apôtres.

Nous devons une mention spéciale aux images de la sainte Vierge. Les peintures des chapelles sépulcrales, les sculptures des sarcophages, la numismatique, nous en ont conservé quelques-unes d’une manière très-distincte : mais elles ont été certainement plus nombreuses. Les artistes chrétiens, qui représentaient si souvent plusieurs saints personnages de l’Ancien ‘Festament et du Nouveau, ont dû reproduire, pour le moins aussi fréquemment, celle que l'ange a saluée pleine de grâce, que l'Esprit Saint a fécondée, la nouvelle ve, qui, outre sa sainteté personnelle, a été l'instrument divin de l'Incarnation et de la Rédemption, comme l'Eve antique avait été la cause de la chute. Appuyés sur cette observation, les antiquaires du 17° siècle en avaient déjà conclu que parmi les orantes, où femmes en prières, peintes dans les catacombes, il y en a plusieurs que les premiers chrétiens savaient être des images de la sainte Vierge, tandis que nous ne pouvons plus les discerner qu'avec le secours de l’analogie et par la voie du raisonnement. 11 faut en effet distinguer deux classes d’Orantes. Les unes peuvent être des portraits de défunte: la place

qu'elles occupent sur les monuments sépuleraux semble l'indiquer. Mais il y en a d’autres parmi les peintures qui décorent les voûtes des chapelles. Lorsqu'une de ces voûtes n'offre, dans tous ses autres compartiments, que des faits ou des personnages de la Bible, on doit en conclure que l'orante, qui s'y trouve mélée, est elle-même un sujet biblique, qu'elle représente non une femme ordinaire, mais une des femmes que l'Écriture sainte a louées. Or, de toutes ces femmes, la Vierge est la seule dont on puisse croire que la piété des premiers siècles'a voulu présenter fréquemnient son image à la vénération des fidèles dans les lieux sacrés. Rien ne demandait pour les autres un pareil privilége. D'ailleurs chacune de celles-ci aurait dû être accompagnée de quelque signe particulier, qui empéchât de la prendre pour une autre ; tandis que l'usage de représenter la Vierge parmi les sujets bibliques sous la forme d'une orante étant adopté, la place qu'elle occupait et l'absence de tout attribut spécial suffisaient pour indiquer que cette figure était la femme par excellence, la commune mère des fidèles.

Elle y est représentée les bras étendus et élevés, c'est-à-dire dans l'acte de la prière. Cette attitude est conforme aux usages suivis par Jes artistes des catacombes. Les verres orbiculaires reproduisent le même type. Sur l'un d'eux, la Vierge est placée entre saint Pierre et saint Paul: sur d’autres, elle est entre deux arbres; on y voit aussi des colombes près de sa tête: mais son attitude est celle des orantes. Les peintres des premiers siècles avaient l'habitude de figurer ainsi la Vierge et les autres saints, à moins qu'ils ne

les représentassent dans un acte ou avec des attributs qui exigeaient une autre pose. Pour ne pas troubler les idées des néophytes à peine sortis du paganisme, il était important de déclarér à leurs yeux mêmes que les saints n'étaient pas pour les chrétiens ce que les divinités étaient pour les idolâtres : il convenait donc de donner à leurs images l'attitude de la prière, pour bien marquer que Dieu seul est la source de toute grâce, et le terme de toute prière. Cette attitude exprime précisément le dogme catholique, car il se réduit fondamentalement à prier les saints de prier Dieu pour nous. L'Église dit toujours que la Vierge est une Orante, et que c'est le bon Pasteur seul qui sauve. La plus moderne des confréries de la Sainte Vierge, celle qui est établie à Paris pour la conversion des pécheurs, pourrait très-bien choisir un sujet de tableau pour sa bannière parmi ces peintures des Catacombes, où nous voyons, au centre, le bon Pasteur qui ramène la brebis égarée, et au-dessous la Vierge en prière.

Je ne puis résister à l'envie de mettre en regard de ces monuments primitifs le passage suivant trèsmoderne. Voici ce qu'on lit dans une lettre publiée par le prélat anglican qui occupe aujourd'hui le siége épiscopal d'Exeter : « Je sympathise si peu avec » un parti quelconque tendant à Papaliser l'Église, » que j'ai retiré, il y a quelques semaines, mon » nom de la liste des membres d'une société à ja- » quelle je m'étais fait honneur d'appartenir, vu » son objet primitif et la position de ses fondateurs : »-je veux parler de la société archéologiqne de

» Cambridge, Je m'en suis séparé, en découvrant IT,

» que son zèle l'avait portée à figurer dans son » cachet la Vierge Marie couronnée et tenant le » Sauveur enfant dans ses bras, puis deux saints » inconnus à notre calendrier. J'ai considéré cela » comme une insulte gartuite faite aux sentiments » des protestants, et j'ai cru qu'il était de mon » devoir de protester, en me retirant de la 50- » ciété. »

C'est un curieux spectacle que de voir un docte prélat conduit, par ses idées protestantes , à reculer d'horreur , en 1846, parce qu'il a découvert, sur le sceau d’une société d’antiquaires, ce même type de l'Enfant Jésus dans les bras de la Vierge, que nous retrouvons sur un verre orbiculaire teint du sang d'un martyr, et dans un tableau au-dessus d'un autel des Catacomibes, où des mains chrétiennes l'ont placé dans le siècle qui a suivi le siècle des Apôtres.

Je dois dire quelque chose de la statuairé sacrée, que des Églises grecques séparées ont le courage de proscrire. Je ne parle point ici de celles qui n'ont pas de statues aujourd'hui, parce qu'elles n'en ont pas eu autrefois. Il est à regretter pour ces Églises qu'elles n’aient point compris que l'art chrétien est destiné, sous toutes ses formes, à glorifier Dieu. Une sorte de pusillanimité religieuse ne leur a pas permis d'accepter un de ses principaux développements: on doit les en plaindre, voilà tout. Mais je parle de celles qui reprochent à l'Église catholique de l'avoir accueilli. S'attachant littéralement aux expressions de la Bible sur les images taillées, elles ont à jamais chassé du temple les figures qui sont lé produit du

ciseau: mais, comme le pinceau ne taille pas, ses œuvres ont été orthodoxes. Le relief est impie, et la perspective est pieuse. Le Protestantisme à trouvé cette distinction bien subtile : il soutient que, si les images ont le tort de matérialiser la religion, la peinture et la sculpture sont trop sœurs pour n'être pas complices. Cent blocs de pierre, ciselés par un manœuvre, feront moins d’idoldtres qu'une toile d'un grand maître. La compagnie des pasteurs de Genève a raison contre le synode de Petersbourg.

L'Église catholique dit à l'un et à l'autre: Vous êtes tous deux trop juifs, et pas assez chrétiens. Laissez-moi donc affranchir l'art des restrictions sévères qu'avait provoquées l'idolâtrie, cette grande maladie de l'ancien monde. Ne prescrivez pas comme régime habituel la diète imposée dans le paroxysme de la fièvre ; ne faites pas d’une abstinence passagère la loi définitive de l'humanité chrétienne. Au lieu de lidolâtrie sensuelle d'autrefois, c'est faire du paganismé Spirituel, qué de ravir à jamais au culte de Dieu les hommages de deux arts sublimes, c'est rendre un culte au mauvais principe, que de reléguer toutes ces belles choses dans son doriäine. Élargissez votre christianisme: le Christ a rendu la liberté à tout ce qui est bon, il a ouvert toutes les portes du temple de Dieu à tous les talents de l’homme. Pour le culte chrétien, il n'y a d’éternel profane que le mal.

L'Église a béni successivement les produits des arts, à mésure qu'ils ont pu soffrir pour le service de Dieu. Voici l'ordre de succession suivant lequel ils ont débuté. La publication de l'Évangile venait

de commencer, et déjà saint Paul recommandait aux chrétiens l'usage des cantiques spirituels. Le chant, le plus naturel de tous les arts, le plus populaire, le compagnon du pâtre et de l'artisan, l'hôte du foyer domestique, est venu le premier: une chambre lui suffisait.

Cependant les besoins du culte et les exigences des temps de persécution demandaient, pour les réunions religieuses, des asiles secrets, spécialement affectés au service divin : l'architecture commença à poindre dans les catacomhes du siècle des Apôtres. Les premiers chrétiens empruntèrent d'abord aux arts ce que Dieu donna aux oiseaux : un nid et des chants. Rien ne dut retarder le début de ces deux arts.

Mais, pour ceux du dessin , il fallait ménager une transition. Dans les commencements de la prédication évangélique surtout, où l'on n'observait pas encore toutes les épreuves préparatoires qui ont été organisées un peu plus tard, beaucoup de néophytes auraient pu être tentés de reporter sur des images chrétiennes quelque chose des idées et des impressions avec lesquelles ils avaient accoutumé à regarder les images du paganisme. On devait donc procéder avec mesure, pour les habituer à prendre ces objets dans leur vrai sens. Ici nous pouvons observer deux degrés dans le développement artistique. Comme les statues figuraient bien plus que les tableaux dans le culte païen, et qu’elles forimaient en général les idoles des temples et des places publiques, la transition dut s'effectuer d’abord par la peinture. Des raisons d’un autre ordre concouru-

TRADITION MONUMENTALE. 213 rent à lui donner cette priorité. IL était facile et peu dispendieux de tracer à coups de pinceau quelques figures dans les souterrains sacrés. La sculpture demandait plus de liberté et plus de ressources. Le tuf granulaire des Catacombes aurait fait de tristes statues, et l'Église ne pouvait ouvrir des ateliers dans l'intérieur de Rome.

On fit d'abord dela sculpture en germe, en ciselant, au trait , diverses figures sur les pierres sépulerales. Cependant la statue de saint Hippolyte de Porto témoigne déjà de la transition qui s'opérait à cet égard. Quand le 4° siècle eut fait tomber les chaines de LÉglise, la sculpture, impatiente de la gêne qu'elle avait soufferte, se délecta dans les basreliefs, qu'elle étala, avec une sorte de profusion , sur les flancs des sarcophages. Les statues sacrées ne durent pas se multiplier aussi librement ni aussi vite. Les idoles étaient encore debout dans les temples païens, et d'ailleurs, la décadence de la sculpture avait été plus rapide que celle de la peinture. Les artistes y devenaient plus rares, surtout lorsqu'il s'agissait de travailler en grand. On prit quelquefois la statue d'un vieux Romain pour en faire, au moyen de quelques changements, un personnage chrétien, comme nous le voyons par celle du Prince des Apôtres qui se trouve dans le souterrain du Vatican. Mais les statuaires chrétiens essayèrent encore de retarder la chute de : l'art. Leur courage se soutint même en face des Barbares étonnés, et ils donnèrent à Rome chrétienne la célèbre statue en bronze de son fondateur, comme un dernier adieu de l’art antique, qui allait s'ensevelir sous les ruines du monde romain,

La marche que l'Église a suivie pour régler le développement artistique est très-significative. Elle suffirait pour prouver que l'admission de la peinture et de la sculpture dans l'organisation du culte n'a pas été, de la part de l'Église, l'effet d’une condescendance momentanée pour les anciennes habitudes des nouveaux convertis, mais la conséquence d'un principe permanent, dont elle provoquait graduellement l'application. Elle établit d’abord des restrictions prudentes, dans le but de sevrer les néophytes de ce qui pouvait leur rester des impressions païennes, Le cercle s'élargit, à mesure que le danger diminue, Lorsqu'il a cessé, toutes les barrières tombent, et l'Église ne retient plus les rênes que pour diriger l'art chrétien dans la route de la piété et de l'orthodoxie.

Les grands sarcophages du 4° siècle sont les monuments les plus remarquables de l’ancienne seulpture chrétienne. Le symbolisme s'y déploie quelquefois avec une telle variété de détails significatifs que la beauté de la pensée fait pardonner à l'imperfection de la forme. Mais sauf l'addition de quelques nouveaux sujets bibliques et quelques différences dans les accessoires, il y a identité entre la sculpture de ce siècle et la peinture des siècles précédents : les sarcophages nous rendent, en général, les anciens tableaux en relief. Ces œuvres de la première époque où le Christianisme ait eu la liberté de travailler en paix ses monuments, peuvent montrer au schisme russe, ennemi de la sculpture sacrée, que le siècle des Athanase, des Basile et des Augustin ne pensait pas comme lui. Lors même que nous n'aurions pas des

monuments plus anciens, ce serait déjà, aux yeux d'une église, arrière-petite-fille de Byzance, une antiquité assez haute que celle de l'époque où Byzance a été fondée.

L'antipathie des théologiens russes pour la statuaire sacrée n'est qu'un effet partiel d'une cause générale, qui tient à une loi très-profonde. Le Christianisme complet, renfermant l'essence de toute perfection morale, doit favoriser l'expansion de toutes les facultés supérieures de l'homme, et par conséquent le développement de tous les beaux arts dans leur sphère la plus élevée, qui est la sphère religieuse. Voyez maintenant ce qui est arrivé. Certaines églises protestantes ont proscrit l’architecture sacrée ; d'autres ont supprimé la musique et le chant. La plupart se sont bornées à la condamnation de la peinture et de la sculpture. Les églises grecques, dont je parle, imbues de traditions catholiques sur l’art, semblaient devoir échapper au malheur de lui être hostiles. Elles ont admis, en les immobilisant, il est vrai, tous les arts que le protestantisme a repoussés, tous, excepté un seul qu'elles ont condamné. Elles n'ont pas voulu qu'il pât y avoir un Phidias chrétien. Il a fallu qu’elles portassent sur le front le signe de l'incomplet, la marque d’une lésion dans les rapports du beau avec le vrai. L’affinité de l'art chrétien avec la constitution de la société religieuse doit être bien puissante, puisqu'il n'a obtenu son développement intégral que dans le sein de l'unité.

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