‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 6 sur 79 · CS · texte numérisé non relu

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+ * Immensis doloribus multipliciter attrita, desolatione civium , impressione hostium , frequentià ruinarum.

? Ubi enim senatus? ubi jam populus? contabuerunt ossa , consumtæ sunt carnes, omnis in eà secularium dignitatum fastus extinctus est.

5 Postquam defecerunt homines, parietes cadunt.

INTRODUCTION. 47 « que le prophète a dit de la Judée : Tu seras chauve « comme l'aigle. Dépouillée de son peuple, et de ces « hommes puissants au moyen desquels elle sélan- « caît sur sa proie, Rome ressemble à un vieil aigle « tout chauve, qui n'a plus ni ailes ni plumes”. Ce «que nous disons de la désolation de la ville de « Rome, nous savons que cela s'est accompli dans « toutes les autres villes. Méprisons donc de tout no- « tre cœur ce siècle comme un flambeau désormais « éteint, et ensevelissons du moins nos désirs mon- « dains dans la mort du monde lui-même *. »

Je ne crois pas que l'éloquence chrétienne se soit jamais élevée, lorsqu'elle a eu à parler des malheurs terrestres , à une tristesse plus sublime que celle qui respire dans ce passage. Que sont nos oraisons fanèbres, d’un roi ou d'un général, prononcées par un orateur tranquille devant un tranquille auditoire , dans une église drapée, en face d’un cercueil recouvert de velours, que sont-elles à côté de cette oraison fanèbre de Rome, faite au milieu des ruines qui lui formaient un tombeau, devant ce qui restait de son peuple, décimé depuis longtemps par les guerres, les siéges, les maladies, les famines : assemblée de ruines vivantes, auxquelles parlait un homme qui portait dans son âme, et ses auditeurs le savaient, toutes les douleurs de son temps? Quel orateur,

: Calvitium ergo suum sicut aquila dilatat, quia plumas perdidit quæ populum amisit. Alarum quoque pennæ ceciderunt, cum quibus volare ad prædam consueverat : quia omnes potentes ejus extincti sunt, per quos aliena rapiebat.

% Despiciamus ergo ex toto animo præsens seculum vel extictum : finiamus mundi desideria saltem eum mundi fine.

quel auditoire, quelle chaire, quel sujet de discours! Rome est tombée, les nations tombent avec elle, et la terre s'en va : jamais peut-être son titre de ville éternelle n’a eu plus d'éclat, jamais son image ne sest montrée plus grande que dans ce discours qui nannonçait sa fin qu'en annonçant la fin de tout. De pareilles pensées se présentaient alors assez naturellement, bien moins aux esprits bornés, absorbés dans le sentiment de leurs malheurs particuliers, qu'aux âmes supérieures, qui interrogeaient l'état inouï du genre humain, et se demandaient si tout ne marchait pas rapidement à la dernière destruction. Saint Grégoire devait être particulièrement frappé de ce spectacle. Dans la position élevée qu'il occupait comme chef de l'Éelise, il ressemblait à un homme qui est debout sur un rocher au bord de la mer pendant une effroyable tempête, et qui est d'autant plus consterné, qu'il découvre mieux que tout autre le bouleversement infini des flots. Quelques circonstances locales n'étaient pas sans influence pour attrister ses regards et ses pensées. Son monastère, dans lequel il n’est pas douteux qu'il n’aimât à se retirer, lorsqu'il le pouvait, pour vaquer à la méditation et à l'étude, était situé sur le mont Cœlius, dans les environs duquel se trouvaient les principaux monuments de Rome, et alors les principales ruines. ]l ne pouvait ouvrir sa fenêtre sans les voir ; plus loin, des images lugubres dans la campagne, dont une partie se découvre de cette colline, et plus loin encore, de tous les points de l'horizon, la nouvelle de quelque incendie lointain, le bruit d’une ville, d'un royaume qui tombait, lui arrivaient dans le si-

lence de sa cellule. Mais, tandis que sa tristesse parlait de ce monde comme sil eût été sur le point de finir, sa charité s'en occupait comme s'ileût dû toujours durer. Ayant appris un jour que, malgré sa vigilance sur les besoins des indigents, on avait trouvé, dans les étroits détours des Andrones, le corps d'un pauvre qui pouvait être mort de faim, il sabstint pendant plusieurs jours de direla messe, comme s'il l'eût tué de sa propre main, et il pleura sur le mendiant plus amèrement que sur Rome elle-même”.

Dans le huitième siècle, les Lombards reparurent encore plusieurs fois devant Rome, mettant le comble à toutes les dévastations précédentes, ravageant les prairies et les cimetières souterrains, les champs des vivants et les champs des morts. Au milieu et à la suite de ces désastres, des discordes, des séditions sanglantes avaient consterné la ville; les factions, à peine comprimées, étaient encore menaçantes , lorsqu'on annonça que Charlemagne venait de paraître sur les montagnes de la Sabine. Il arrivait par la voie Nomentane. Fa route qu'il suivait n'était pas éloignée du mont Soracte, où son oncle Carloman , frère de Pepin-le-Bref, s'était retiré, quelques années auparavant, loin du bruit et des grandeurs de ce monde qu'il avait dédaignées. Avant que Charlemayne entrât dans Rome, où J'attendait la première

: Dum quemdam pauperem in angustis Andronarum recessibus à Vespillonibus inveniri mortuum contigisset, ita,, per àliquot dies, ut dicitur, à missarum celebratione vacando tristatus est, tanquäm si eum propriis imanibus, quod dictu nefas est, peremisset. Paulus, Diacon., in viuà S. Gregor., lib, IX.

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5 CHAPITRE L. à

des couronnes terrestres, le souvenir du royal anachorète lui apparut, sur cette montagne, comme un fantôme qui se tenait sur son passage pour lui faire signe de penser surtout à une autre couronne. Le pape Léon IE alla au-devant du monarque jusqu'à Nomentum, ville antique, située à l'endroit où se trouve aujourd’hui la bourgade La Mentana, à onze milles au delà du pont Lamentano , entre l’Anio et le Tibre. Le pape et le roi y soupèrent ensemble, et ils échanpèrent de douces paroles ”. Ce lieu et ce souper sont remarquables , car cette entrevue fut le préliminaire d'un événement qui a exercé, pendant mille ans, une grande influence sur les destinées de l'Europe. Peu de jours après le colloque de Nomentum, Charlemagne, après s'être agenouillé, le jour de Noël, devant le tombeau de saint Pierre, venait de se relever, lorsque Léon IE posa sur Ja tête du chef des Francs le diadème impérial de Constantin, et le saint empire romain fut fondé.

La marche de Charlemagne à travers la campa- . gne romaine y avait imprimé quelques traces de cette gloire qui remplissait alors tout l'Occident. Mais bientôt le Midi , l'Orient envoyèrent dans ces méêmes lieux l’effroi et la dévastation. Une armée de Sarrasins, survenue à l’improviste devant Ostie, remonta le Tibre jusqu'en face de Rome, se répandit sur Ja rive droite, où élle pilla la basilique de Saint-

ts Obvius huic ad Numentum Leo papa Sacratus Venerat, et gaudens multäm veneransque recepit Quem defensorem solum sibi senserat olim.

Dulcibus alloquiis tunc*epulisque peractis, Antistes suxmus regem præcurrit ad Urbem.

Puët, Saxonic. Annal., lib, HF,

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ü INTRODUCTION. Bi Pierre, traversa le fleuve au-dessous de la ville pour piller aussi l'église de Saint-Paul, et se retira par la voie Appienne et la Campanie. Cette incursion, qui avait passé comme une trombe sur les environs de Rome, ne tarda pas beaucoup à y être suivie, dans le dixième siècle, d'autres signes qui attestaient les malheurs de la chrétienté. Des religieux grecs de l'ordre de Saint-Basile, fuyant la Sicile envahie par les Sarrasins, cherchèrent un refuge en Italie. Ils établirent une de leurs colonies au pied des monts Albains, à l'endroit qui a été nommé Grotla Ferrata, parce qu'il s'y trouvait, dans une grotte fermée par une grille de fer, une Madone que l'on voit aujourd'hui dans l'église. Les souvenirs de l'abbé saint Nil, fondateur de ce monastère qui subsiste encore, et qui conserve son tombeau, y restent visibles dans les fresques du Dominiquin. Le tableau où l'on admire l'entrevue de l'empereur Othon IL avec saint Nil au mont Gargane, retrace une scène non-seulement très-belle , mais encore très-instructive; car elle a, dans l'antiquité, un terme de comparaison qui sert à mesurer la distance qui sépare l'élévation des sentiments, telle que la concevait la philosophie païenne, du sublime que la piété chrétienne inspire. Les écrivains grecs et latins ont célébré Diogène répondant avec dédain aux offres d'Alexandre qu'il ne lui demandait que de se retirer un peu de son soleil, et le héros macédonien s'écriant, à ce propos, que, s'il n'était Alexandre, il voudrait être Diogène. Dans la scène chrétienne dont nous parlons, on voit aussi un roi faire des offres à un pauvresolitaire, celui-ci Jui répondre, et le monarque exprimer les sentiments que cette réponse

32 CHAPITRE [. ù lui fait éprouver. Tout est semblable dans le cadre de ces deux scènes, dans la situation respective des personnages; elles semblent se toucher par tous les points, et il y a l'infini entre elles. L'empereur Othon, prenant congé de saint Nil qu'il avait visité dans sa retraite, lui fit cet adieu : « Demandez-moi, « comme à un fils, tout ce que vous voudrez, et je « vous le donnerai avec joie. » Le vieillard approcha ses mains du cœur d'Othon, et lui dit : « Je ne vous « demande de tout votre empire que le salut de votre « âme.» A ces mots, l'empereur versa des larmes, et prenant la couronne qu'il avait sur la tête, il la déposa entre les mains du solitaire, et lui demanda à genoux sa bénédiction.

La campagne romaine, qui avait fourni une retraite aux chrétiens proscrits, cessa pendant quelque temps, dans le siècle suivant, d'être un refuge pour le pape lui-même, C'est à cette époque que l'empereur Henri IV, après avoir ravagé les alentours de iome, occupa une partie de la ville, et réduisit le pape Grégoire VIT à se renfermer dans le château Saint-Ange. L'histoire nous signale Tibur, aujourd'hui Tivoli, où l'empereur laissa, pendant quelque temps, ses troupes avec l'anti-pape Guilbert *; un monticule, nommé Palatiolum, à l'occident de Saint- Pierre, sur lequel il éleva un fort”; les environs de la

* Cüm extendisset manus ad pectus imperatoris , dixit illi : Nibil aliud peto ab imperio tuo præter salutem animæ tuæ… Coronam suam in manibus sancti Nili deponens, ab-ipso benedictionem adeptus, etc. Act. S. Mili.

? Bibliothec. ad ann, 1082,

* Berthold, in Chron.

INTRODUCTION. 23 porte de Latran, où l’armée des Germains campa; Albano, qui servit provisoirement d'asile au célèbre abbé du mont Cassin, Didier, lorsqu'il fut mandé par Henri IV”; le mont Aventin, sur lequel les assiéseants s'établirent aussi”; la voie qui aboutissait à la porte de Latran, par laquelle arriva Robert Guiscard avec ses soldats Normands, pour chasser l'empereur”; et enfin l'Oppidum Castellanum, appelé autrefois Veies, suivant la chronique”, où celui-ci fit sa première halte, lorsqu'il battit en retraite devant le redoutable libérateur de Grégoire VIT. Ces lieux forment les principaux points de ce siége mémorable, siége à la fois matériel et spirituel, où deux principes étaient en présence, et dans lequel les machines de guerre étaient mues par des puissances invisibles, qui se livraient, dans les régions du monde moral, une lutte gigantesque. Après sa délivrance, Grégoire, sortant de Rome par le côté de Saint-Jean de Latran pour se rendre au mont Cassin, quitta pour la dernière fois ces lieux qui ne devaient le revoir ni vivant, ni mort, et dans lesquels on ne rencontre aucune œuvre de sa main, aucune trace de ses pas, qui ont laissé pourtant dans l’histoire une empreinte si éclatante et si profonde : il n'a guère construit de monuments que dans la mémoire de la postérité, ayant peu remué les pierres, parce que toute sa force s'employait à remuer les choses. Ni Rome, ni ses environs

! Urspergens. ad an. 1084.

Leo Ostiens. chron. Gass., lib. IE.

Benz. de reb. Henric.

Leo Ostiens. lib. II.

Castellanum Oppidum dictum antiquitus Veiossubüit, 1b.

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