Chapitre treisième
Il a déposé les puissants de leur siége, et il a exalté les humbles. Magnif.
Teste David cum Sibyllà. Avec David la Sibylle rend témoignage.
Hymne de l'office des Morts.
Si le Panthéon a représenté, en général, la corruption idolâtrique, il y a eu dans l'antique Rome d’autres monuments qui figurent spécialement les principales sources du mal, les passions génératrices de tous les désordres particuliers.
L'orgueil de la domination a eu pour emblème le Capitole. La conquête du monde par Rome a été sans doute le fruit d’une grande sagesse et d’un admirable courage; mais ces nobles choses ont été les instruments d’un immense égoisme. Les souvenirs qui brillent sur les ruines du Capitole ne peuvent voiler l'orgueil gigantesque dont il a été la glorification.
Les trois parties de l'espace que couvraient les édifices capitolins correspondaient chacune à une des faces de la puissance romaine. La Roche Tarpéienne, avec sa citadelle contemporaine de la naissance de Rome, et dont il reste encore quelques vestiges, était le redoutable emblème de la force ou de la double guerre qui se fait contre les ennemis intérieurs par les supplices, et contre les ennemis extérieurs par les armes. Entre la Roche Tarpéienne et l’autre sommité, le Tabularium, où étaient déposés les actes du sénat, était comme la citadelle de l'intelligence et de la politique. Mais le but suprême de cette politique et de ces armes, la domination universelle, avait éon monument caractéristique sur l'autre sommet, qui était le Capitole proprement dit. C'est là qu'avait été dédié à Jupiter un temple bâti par les Tarquins, rebâti sous la république par Sylla, qui lui donna lés colonnes du temple de Jupiter Olympien à Athènes, et reconstruit une autre fois par Domitien avec d'autres dépouilles de Ja Grèce. Il était le premier des temples de Rome, Jupiter y était adoré, non pas sous quelque titre particulier, sous quelque attribut local ou accidentel, mais sous le titre de Très-Bon et de Très-Grand : Opiimo Maximo. Rome voulait qu'on reconnüût dans ce dieu universel son dieu national. C’est à sa bonté et à sa puissance qu'elle se croyait redevable d’être la ville des villes, comme il était le dieu des dieux : c'est à ce temple de Jupiter que les généraux, de retour de leurs victoires, montaient pour en faire hommage. C'est au premier degré de son portique que la voie triomphale finissait. De même que toutes les routes aboutissaient à la
borne milliaire, plantée au bas du Capitole, de même toutes les traces de gloire et de sang, qui avaient marqué, chez tant de nations, les pas de la fortune de Rome, venaient se réurir au pied de l'autel capitolin. On n'offrait devant le seuil des autres temples que des corbeilles de fruits et des chairs palpitantes. Celui-ci voyait s'accomplir une autre immolation, limmolation politique. Rome, trainant à sa suite les destins brisés du monde qu'elle subjuguait, y offrait en quelque sorte une hécatombe de rois et de peuples.
Cet édifice était encore debout vers le milieu du 5° siècle de l'ère chrétienne. Genseric ordonna à ses Vandales de charger des dépouilles de ce temple ses vaisseaux africains, et de mutiler l'édifice lui-même en lui enlevant la moitié de sa toiture de bronze. Purifié par sa désolation, comme l'homme peut l'être par la souffrance, l'orgueilleux monument se trouva préparé à passer au service du Christianisme. Il est vraisemblable que cette transition a eu lieu dans le siècle suivant. On ne saurait le faire remonter, comme quelques-uns Font voulu, jusqu’à Constantin; sa politique, pleine de ménagements pour l'ancien culte de l'empire, dut se garder surtout de s'attaquer au premier de ses temples. L'opinion qui attribue à saint Grégoire-le-Grand l'érection d’une église. chrétienne dans les murs et sur les débris du temple de Jupiter Capitolin, est appuyée sur des raisons meilleures. Les vingt-deux colonnes qui
1 Jovis Capitolini templum diripuit, ac mediam partem abstulit tecti, quod ex ære optimo ductum erat. Procop., de Bello Gothico.
divisent les nefs de cette antique église doivent avoir appartenu, pour la plupart, au monument paien. Les différences qu'on remarque entre elles sexpliquent aisément par les reconstructions de l’ancien temple, qui ont eu lieu, comme nous l'avons dit, à diverses époques. Cette église a reçu, dans le moyen âge, un complément qui s’harmonise bien avec les matériaux de sa fondation. L’escalier, à cent vingt degrés, par lequel on y monte, a été fait, en partie du moins, avec des débris du temple que Numa avait dédié à Romulus sur le mont Quirinal”. Ces restes du berceau de Rome furent une aumône, que le sénat et le peuple donnèrent, en 1348, aux Franciscains, qui faisaient une quête pour la construction de cet escalier. Le chœur de l'église renfermait beaucoup de débris antiques. Un rigorisme stupide, ou un mépris de l'antiquité peu conforme aux habitudes de Rome, les a brisées lors du renouvellement de ce chœur dans le 16° siècle. On y voyait des inscriptions, des urnes, des vases pour l'eau lustrale, des sculptures de tombeaux figurant les combats équestres , ainsi que les supplices des esclaves ou des captifs, triste mémorial des anciens triomphes. Un seul débris avait échappé; c'était une pierre ronde,
1 Su nel anno MCCCXLVIII furono fatte le scale d’Auro-cielo per Rienzo Simon, che furono guadagnate de elemosine fatte all” immagine della nostra Donna, che sta nell Auro-cielo : furono cinque milia fiorini ne lo tempo di la mortalita. Wanuscrit. Vaticano, n° 6389.
Dans la table des chapitres de la Cronica anonymi, on lit: CXXI della crudele mortalità per tutto lo mundo, et delle scale di S.-Maria dell” Auro-crelo.
40 CHAPITRE XIIL.
sur laquelle on lisait ces mots : À Isis fructifère *. La simplicité des âges précédents ne s'en était point scandalisée; elle avait pensé que le temple de Jérusalem avait reçu quelques dépouilles des Philistins, et qu'il n’était pas si mal qu'une pierre dédiée à l'Isis égyptienne, fausse mère de la vie terrestre, fût déposée, dans cette église, aux pieds de la Vierge, véritable mère des vivants. Elle aussi disparut un peu plus tard. Il ne reste qu'une seule inscription antique; la troisième colonne, à gauche en entrant, porte ces mots :
A CVBICVLO AVGVSTORVM.
Dé la chambre des Augustes.
Soit que cette colonne ait fait partie d'un édifice contigu au temple, soit qu'elle ait été enlevée aux ruines du palais des Césars , cette inscription est démeurée fort à propos pour perpétuer en cet endroit le nom et la mémoire d'Auguste, directement liés, comme nous allons le dire, au caractère spécial de l'église du Capitole.
Une tradition, dont il est impossible d'assigner l'origine, a, pour ainsi dire, incorporé dans ce mo- ‘ nument AT Ce le souvenir de l’homme sous le règne duquel le Christ est né. Eusèbe de Pamphilie rapporte qu'Auguste, ayant consulté l'oracle de Delphes sur son successeur, fut averti par sa réponse que le moment était arrivé où un enfant hébreu allait exercer son empire sur les dieux eux-
1 Isrr FRYCTIFERAE POSVIT.
mêmes. Cette légende a été recueillie plus tard par Nicéphore, Cedrenus ' et Suidas*. Mais ce dernier ajoute une particularité qu'il a dû emprunter à une tradition antérieure : « Auguste, dit-il, ayant obtenu » là réponse de l’oracle, établit au Capitole un autel » sur lequel il mit cette inscription en lettres latines :