Chapitre quatorzténre
ul PALAIS DES CÉSARS.
Elle est tombée la grande Babylone.
(Apocal., ©. XVINI, Ÿ 2)
De tous les points du globe, que les annales des révolutions humaines signalent à notre attention, le plus illustre peut-être est la petite colline qui a vu naître sur son plateau , à sept siècles d'intervalle , la cabane de Romulus et le palais d'Auguste. Les souvenirs de trois mille ans planent comme un nuage de gloire sur cette motte de terre. En remontant par la pensée à travers sa brillante et orageuse histoire, on arrive à l'âge presque patriarchal, où quelques constructions commencent à apparaître sur le mont Palatin. La description que Virgile a faite de ces lieux , tels qu'ils étaient à cette époque, acquiert un
PALAIS DES CÉSARS. 195 intérêt que nous n’étions guères habitués à y trouver, lorsque nous la récitions sur les bancs du collége. Dans la jeunesse, on est mieux disposé à sentir les beaux aspects du monde physique. Il y a une harmonie secrète entre les préoccupations de cet âge, entrainées vers l'avenir qu'il rêve, et les grandes scènes qui suggèrent aussi des pensées d'avenir en retraçant l'éternelle jeunesse de la nature. L'âge müûr est mieux préparé à comprendre ce qu'il y a au fond des siècles écoulés. Il faut.avoir déjà un passé à soi, pour goûter toutes les émotions que nous rend le passé des peuples; il faut avoir quelque expérience de la vie, de ses vicissitudes, de ses contrastes, pour aimer à contempler cette expérience en grand, dans les lieux où les traces des siècles se pressent dans un petit espace. Telle est l'impression que je viens de recevoir, en lisant, assis sur un débris du palais des Césars, la description virgilienne de l'habitation du roi Évandre à cette même place, six siècles avant la fondation de Rome.
Voici, d'après les indices que l'on a pu recueillir, quel devait être, à cette époque antique, l'aspect de ces lieux devenus si célèbres. Dans les flancs du Palatin, couverts d'arbres ‘ et de pâturages ?, une vaste caverne, avec une source d'eau, souvrait * dans lo
1 Dionys. His, lib. 1, c. 32.
2 Sed tunc pascebant herbosa Palatia vaccæ.
Tibul., 11, Eleg. XXY.
Hoç quodeumque vides, hospes, quàäm maxima Roma est, Ante Phrygen Æneam collis et herba fuit :
At ubi navali stant sacra Palatia Phœbo Evandri profugæ procubuere boves.
Prop., Eleg. x, lib. 1v.
# Dionys., id.
partie située aujourd'hui entre l'église de Saint- Théodore et celle de Sainte-Marie-Libératrice. L'emplacement du cirque et celui du Forum étaient des marais‘. Des broussailles couronnaient le mont Capitolin *; l’Aventin avait un bois de lauriers ‘ ; les grands chênes du Coœlius ‘, les saules, les hêtres de l'Esquilin, du Viminal, du Quirinal *, du Janicule”°, inspiralent aux bergers de l’Arcadie une terreur religieuse. Le Vatican, retiré dans un enfoncement de la vallée du Tibre, nourrissait déjà une forêt de ces grands arbres, dont un vieux rejeton, avec son inscription mystérieuse en caractères étrusques, à vu passer les révolutions de l'ancienne Rome”. Des sources d'eau, dont la géologie a retrouvé les traces, jaillissaient de toutes ces collines, et serpentaient sous les ombrages de leurs vallées solitaires.
Le mont Palatin, la plus centrale de ces collines,
ÿ Quà Velabra solent in Circum ducere pompas Nil præter salices, crassaque canna fuit...
Hic, ubi nunc fora sunt, lintres errare videres, Quäque jacent valles, maxime Circe, tuæ.
(Ovid., Fast., vr, 403, et 11, 390.)
: Hinc ad Tarpeiam sedem et Capitolie ducit,
Aurea nunc, olim silvestribus horrida RAT (Æneid., vu, 347.)
3 Lauretum. Soin.
* Haud fuerit absurdum tradere montem eum antiquitüs Querquetulanum cognomento fuisse, quod talis silvæ frequens fecundusque erat. Tacit., Annal., lib. iv, n. 65.
5 Esquilinus ab ÆZsquilesis. Ibi Lucus Fagutalis, Varro. Viminalis et porta et collis appellabantur, quod ibi Viminum silva fuisse videtur, ubi est et ara Jovi Vimino consecrata. Sext. Pomp. Viminalis. — Quirinalis, Varro.
* Esculetum. Varro.
7 Plin., Aist. nat., xvi, 87, 4. À -
parait être la seule qui fàt alors habitée. Son nom, sur l'étymologie duquel on a varié‘, a eu une destinée singulière. Lorsque les Césars eurent établi leur demeure en cet endroit, elle fut désignée sous un nom emprunté à celui de la colline, Palatium. Ce mot voyagea avec les Césars, il fut le nom propre de leur résidence, en quelque lieu qu’elle fût située. De là il est advenu que, dans presque tous les idiomes dérivés de la langue latine ou modifiés par elle, les résidences des souverains et les édifices splendides * ont été des palais. Le mot auquel la plupart des langues de la civilisation moderne ont donné une famille si brillante, a eu son origine sous le chaume de quelques tribus rustiques , ou peut-être, comme le ditSextus Pompeius”, dans le béleinent des moutons et des vaches errant parmi les hautes herbes du Palatin, à l'époque où Évandre y établit son toit.
‘ Quarta regio Palatium, quod Palantes cum Evandro venerunt, aut quod Palatini, qui et Aborigines ex agro Reatino, qui appellatur Palatium, ibi consederunt. Sed hoc alii à Pa- Jatiä uxore Latini putarunt. Eumdem hunce locum à pecore dictum putant quidam, itaque Nævius Balantium appellat. Varro, de Ling. Lat., lib. 1v, n.8. j
Palatium verd nemo dubitaverit quin Arcadas habeat auciores, à quibus primm Pallanteum oppidum conditum, quod aliquandiù Aborigines habitarunt. (Julius Solinus, Polyhust., caput 1.
» Et quia imperii sedes in eo constituta fuit, cujusdam principis aulam aut splendidi hominis domum Palatium appellamus. Onuph. Panviniü, Descript. urb. Rom., de Mont. Palatin.
8 Palatinus mons Romæ appellatus, quod ibi pecus pascens balare consueverit, vel quod palare, id est, errare ibi pecudes solerent. Sextus Pompeius, voce Pa/atinus.
On peut apercevoir, près de sa demeure, les premiers monuments du Palatin. Le temple de Cérès et celui de la Victoire retraçaient les deux premiers besoins d'un peuple naissant, l'agriculture qui le nourrit, et la guerre qui le défend. Quelques générations passent, et l'aspect des lieux n’a guère changé; seulement des toits de pêcheurs apparaissent sur les bords du fleuve. Il y avait alors sur l'angle occidental du Palatin, qui domine aujourd'hui l’église de Sainte-Anastasie, une cabane de planches qui était l'habitation du berger Faustulus, tugurium Faustuli*, où Romulus a été recueilli et élevé : elle a recu son nom, domus Romuli. À côté de cette cabane, je vois un arbre qu'on a plus tard entouré d'un mur, et qui, jusqu'au règne de Caligula, sous lequel il a péri, a été péidéit huit gèbles l'objèt d'une vénération pleine de tendresse. Lorsqu'un passant s'apercevait
que son feuillage souffrait, que ses racines deman-
daient à être arrosées, il criait cette nouvelle à la première personne qui se trouvait à la portée de sa voix, celle-ci à ‘une autre, en un instant ce cri avait parcouru toute la ville, et de tous côtés on accourait avec des vases pleins d’eau, comme si le dessèchement de ce petit arbre eût été l'incendie de Rome. La lé-
* Ea (Roma quadrata) incipit à sylvà quæ est in are Apollinis, et ad supercilium scalarum Caci habet terminum, ubi tugurium fuit Faustuli. Ibi Romulus mansitavit. Solinus, Polyhistor, cap. I.
Cum Dionysio et Livio diximus nu Palatium montem incoluisse, quod et Plutarchus affirmat : « Romulus, inquit, eam » urbis partem incoluit, quà ex Palatio in circum Maximum »-itur, juxtà quem locum sunt quos pulchri littoris gradus » vocant, » Pancirol., Descript. Romæ, Region. X.
gende, relative à sa naissance, explique cette sollicitude. On disait que Romulus, voulant essayer ses forces , avait lancé, du mont Aventin sur le Palatin, un javelot qui s'était fixé en cet endroit, et y avait pris racine. Quoi qu'il en soit de ce récit, cet instrument de la guerre, devenu un arbre donnant son ombre au berceau de Rome, aurait pu fournir aux poëtes un assez juste emblème des destinées d’un peuple qui ne s'est guère reposé qu’à l'ombre de ses lances. Toujours est-il sûr que le respect séculaire pour le cornouiller de Romulus a été une des garanties de la fortune de Rome. L'histoire prouve que les peuples qui conservent une longue vie sur la terre sont ceux qui honorent les monuments de leurs ancêtres, et que les profanateurs du passé sont toujours les fléaux de l'avenir.
© Le Palatin prend à cette. époque une nouvelle face. L’enceinte carrée de la ville, son orientation par ses angles correspondant aux quatre points cardinaux, le nombre ternaire de ses portes, ses trois tribus primitives, Sa division en trois ordres de citoyens, se rattachaient probablement, à quelques égards du moins, à un ordre d'idées religieuses qui a présidé, chez la plupart des anciens peuples, à la fondation de leurs cités, et que Romulus devait avoir reçu des prêtres étrusques, consultés par lui sur la ville future. Les monuments qu'on sait avoir commencé à cette époque, sur le Palatin, sont remarquables par leur signification. Vers l'angle méridional, l'Auguratoire présageait le soin avec lequel l'antique Rome a toujours consulté le ciel sur toutes les grandes entreprises. Dans l'ancienne curie,
située vraisemblablement sur la partie qui regarde le mont Cœlius, nous retrouvons le siége primitif des délibérations de la politique romaine. Sur la pente du Palatin , qui est en face de l'arc de Caïus, la fortune guerrière de Rome avait son sanctuaire dans le temple de Jupiter Stator, ou plutôt dans l'emplacement sacré, Fanum, que Romulus avait assigné pour Férection de ce temple. Enfin la Rome carrée, Roma quadrata, était une enceinte carrée, qui occupait une partie considérable du plateau. Elle touchait, par une de ses faces, au côté de la colline tourné vers l'Aventin, dans la ligne qui s'étend de l'angle occidental aux ruines de la maison d'Auguste. Dans cette enceinte étaient déposées les choses réservées pour la construction de la ville, et réputées d'un bon augure pour ses destinées. Comme Montesquieu l'a dit d'un autre objet, on commençait déjà à bâtir la ville éternelle.
A partir de ce moment, le Palatin se couvre successivement de temples et de maisons illustres. La place de plusieurs d'entre elles est connue. Dans une promenade de quelques pas, sur cette colline, vous exhumez les souvenirs de la simplicité primitive des Romains, et de leur iuxe à une autre époque, de leurs exploits guerriers et de leur gloire littéraire, des factions qui déchirèrent la république, et de l'unité impériale qui les absorba. Les maisons des rois Tullus Hostilius, Ancus Marcius, et Tarquin l’Ancien, des’-Gracques, de Publius Sylla, de Catilina, des grands orateurs Lucius Crassus, Hortensius et Cicéron, de Clodius et de Milon, de Marc-Antoine, d'Emilius Scaurus, de Caius Octave, père d'Auguste,
toutes ces résidences privées, qui sont des traditions publiques pour l'histoire, forment, pour ainsi dire, les principaux jalons d’une avenue, qui unit, dans l'intervalle de quelques siècles et de quelques pas, la cabane de Romulus au palais des Césars.
Avec Auguste, la colline natale de Rome prend un nouvel éclat. Après la bataille d’Actium, il achète sur le Palatin les maisons de quelques particuliers : celle de Catilina, l'ennemi politique de Cicéron, et celle d'Hortensius, son rival en éloquence, sont renfermées dans la résidence que le nouveau maître de Rome se fait construire. Cette demeure ‘, image de son caractère personnel, tient le milieu entre la modestie et la magnificence. Par ordre du sénat, deux lauriers, surmontés d'une couronne de chêne, sont plantés devant la porte du fondateur de l'empire, et font le pendant du cornouiller qui s'élève devant la maison du fondateur de Rome. Tel est le commencement du palais des Césars. Tibère en prolonge les constructions du côté du Vélabre ?; Caligula les
t Aulam Palatinam, in quà imperatores posteà habitaverunt, primus in domo hortensianà instituit Cæsar Augustus. (Suetonius, à qj'us vité, C. Lx.) « Habitavit, inquit, primo juxtà » forum Romanum, suprà scalas annularias, in domo quæ » Calvi oratoris fuerat; postea in Palatio, sed nihilominus » ædibus modicis Hortensianis, et neque laxitate, neque cultu » conspicuis, ut in quibus porticus breves essent Albanarum » columnarum, et sine marmore ullo aut insigni pavimento » conclavia, ac per annos amplis XL eodem eubiculo hyeme et » æstate mansit.» Eam domum incendio consumptam restituisse Augustum prodit idem Tranquillus, c. zvir. (Onuph. Panvin., Descript. Romæ, art. Mons Palat.
a Tacit., Histor., liv. [, c. xxvir.
430 k CHAPITRE XIV. .
étend vers le Forum ‘; enfin Néron arrive, et sa maison dorée, qui va rejoindre le mont Esquilin, menace de faire de Rome une seule maison, comme le disent les épigrammes de cette époque”. Sa vaste enceinte renferme des prairies, des vignes, des bois, une espèce de jardin anglais : à l'endroit où nous voyons maintenant le Colysée, un lac, entouré d'édifices, pour figurer une ville maritime. Les sources des montagnes et les eaux de la mer viennent sous les arccaux des aqueducs se rencontrer et se confondre dans les bains du palais. Les pays les plus riches en objets de luxe ont été mis à contribution pour en décorer les appartements. On a enlevé à la Grèce l'élite de ses statues, et à l'Asie la fleur de ses marbres. Les murs sont incrustés de pierres précieuses et de perles. Notre langue serait obligée de créer des mots pour nommer des inventions que le luxe moderne n'a pas ressuscitées : les principales chambres ont un odorifère. On y a pratiqué des bouches qui répandent un air imprégné de parfums, comme nous avons aujourd'hui des bouches de chaleur. L'appartement destiné aux repas est mobile; il tourne jour et nuit, à l'instar des astres : Néron a voulu que sa salle à manger fût une image du monde. Sa maison est pour lui l'empyrée, et devant le vestibule sa statue, haute de cent pieds, annonce le dieu de cet olympe impérial, qui couvre le sol de ses magnificences. Le
Palatii partem ad Forum usque promovit (Caligula).
Sueton., in Calig.
2 Roma domus fiet. Sueton., in Neron., c. 39. Unaque jam totà stabat in urbe domus.
Martial. , de Spectacul., 14, 4.
palais des Césars n'a jamais eu rien de comparable à la splendeur sinistre que Néron lui a donnée. C'était un signe menaçant pour la fortune de Rome que ce monument, en qui l’on voyait le symbole de toutes ses grandeurs, eût reçu son suprême éclat de l’homme qui personnifiait en soi toutes les folies et tous les crimes.
Après Néron commence la décadence du palais des Césars. Depuis cette époque nous pouvons suivre les phases par lesquelles le mont Palatin, couronné d’une forêt de monuments, est arrivé à être presque un désert, de même que nous avons suivi le développement de ce qu'on pourrait appeler sa végétation monumentale depuis la chaumière d'Évandre jusqu'aux créations fantastiques du fils d'Agrippine. Les premiers coups tombent sur la maison dorée. Vespasien et Titus en livrent une partie au publie, et abattent l'autre, pour épargner à la fois au trésor impérial les frais d'entretien , et à la dignité de Rome la honte de perpétuer dans un monument pompeux un souvenir exécré. Réduite par cette destruction à l'enceinte du mont Palatin, la redoutable demeure peut être comparée à une comète privée de sa queue plus grande qu'’elle-même. Voilà le premier pas de la décadence.
Dans l'intervalle qui sépare cette époque de celle de Constantin, quelques empereurs, héritiers des instincts de Néron, tels que Domitien et Héliogabale, eurent aussi quelques goûts néroniens en fait de luxe et d'architecture. Mais presque tous les autres se bornèrent soit à réparer les parties de l'édifice qu'un incendie avait détruites, soit à faire quelques additions
peu considérables. La fortune du palais impérial suivait celle de l'empire, qu'on songeait bien moins à étendre qu'à soutenir. Le seul empereur qui ait fait de grandes constructions sur le Palatin, est précisément Septime$évère, qui à fait aussi de grandes choses pour la propagation de la puissance romaine. Les beaux restes de ces constructions, qu'on voit encore vers l'angle méridional, furent, pour le palais des Césars, comme un dernier essai de sa grandeur. Aurélien eut le bon esprit de munir la ville d'une nouvelle enceinte de murailles contre les menaces des Barbares, plutôt que de s'amuser avec l'architecture du palais. Cet édifice se soutint sans éclat jusqu’au moment où sa décadence fit un second pas, lorsque Constantin eut donné une nouvelle capitale à l'empire. La perte de plusieurs objets d'art, qui lui furent enlevés pour la décoration du palais de Bysance, Jui fut moins funeste que la destitution qu'il subit en cessant d'être le siége de la domination romaine. Cependant le vieux palais, solitaire et disgracié, imposait encore, par son passé, à son jeune émule sur les rives du Bosphore. On pourrait presque dire de lui ce que Bossuet a dit de ce chef de parti, qui, tombé dans la disgrâce, menaçait le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. Les anciens catalogues des monuments de Rome existant à cette époque, marquent encore plusieurs des parties les plus illustres de ce vaste édifice. Parmi elies ils nomment la maison de Cicéron. Son souvenir aurait pourtant bien pu se perdre dans les souvenirs de la maison d’Auguste, dont elle était devenue une dépendance. Mais si le même espace les
avait confondues, le respect pour le génie avait continué de les séparer. La petite maison de Cicéron, enclavée dans la résidence impériale, en restait isolée par une barrière de gloire. Les topographies de Rome, qui en ont fait mention , ont été écrites dans Ja seconde moitié du quatrième siècle. Ce fut comme un dernier hommage à la grandeur littéraire de la vieille Rome, rendu la veille de l'arrivée des Barbares. . Quelques années après, le palais, déjà destitué politiquement, entre dans une autre phase de décadence, dans celle de la dégradation matérielle : commencée par Alaric, qui pilla Rome pendant trois jours, elle fut consommée par Genséric, pendant quinze jours et quinze nuits de fureurs. C'est lui qui enleva, entre autres choses, au palais des Césars, les vases et les meubles sacrés du temple de Jérusalem , transportés à Rome par Vespasien et par Titus, comme il enleva aussi les ornements du temple de Jupiter Capitolin. Les dépouilles de l'édifice qui avait été le chef-lieu de l'idolâtrie furent jetées sur un vaisseau, à côté des monuments du temple qui avait été le foyer du vrai culte. Genséric a été le grand voleur de Rome. Par un singulier retour de la fortune, Carthage se vengeait par le bras du vandale, qui en avait fait sa patrie. Elle répondait par le delencda Roma du Barbare à ce delenda Carthago du vieux Caton. Ce fut peut-être la plus grande humiliation de l'ancien orgueïl romain que de voir partir pour Carthage les derniers signes de l'empire du monde. Après avoir été dévasté par les Barbares, le palais est soigné par eux. Théodoric le répare, et, dans le siècle suivant, un empereur, qui passe à He 28
Rome, le pille. La demeure des Césars subit ce jeu cruel de la fortune, d'être protégée par ses ennemis et outragée par ses maîtres. Cependant, avant de mourir, elle revoit quelque chose qui rappelle les scènes de son ancien temps. L'empereur Héraclias arrive à Rome : la cérémonie de son couronnement se fait dans le palais. Les sénateurs le placent sur le trône d'Auguste. Les aigles reparaissent dans leur vieille demeure, les acclamations usitées en cette circonstance réveillent un moment les échos, et tout est fini. C'est l'adieu de la souveraineté impériale à Rome. On serait tenté de le comparer à ces histoires des vieux châteaux abandonnés, où l’on voit dans la nuit qui précède leur destruction complète, la grande salle éclairée tout à coup par une apparition, ét le spectre de l'ancien propriétaire s'installer une dernière fois dans le fauteuil de ses ancêtres. Cependant la venue d'Héraclius suggère une autre pensée. Elle offre un de ces rapprochements qui sont du moins comme la poésie sacrée de l’histoire, lorsqu'ils ne sont pas quelque chose de plus. L'empereur apportait avec lui la portion de la vraie croix que Chosroës, roi des Perses, avait enlevée de Jérusalem, et qu'Héraclius avait reconquise. Il venait la déposer dans la ville éternelle, à la veille de s'en éloigner pour toujours. La souveraineté impériale, qui avait tant fait aux Jours de sa puissance pour bannir de Rome la croix, y revient une dernière fois, tenant cette croix dans ses mains défaillantes, comme pour expier, par ce présent sacré, les impiétés de sa jeunesse.
Le moment approchait où le pouvoir des Césars allait expirer dans Rome et amener par sa chute celle
de leur palais. Lorsque le sénat et le peuple romain eurent demandé au gouvernement des Papes une protection que les empereurs n'avaient ni le courage ni le pouvoir de leur assurer, le palais impérial ne fut plus que le simulacre d'une souveraineté dé- .chue. On n'avait aucun intérêt politique à soigner la conservation de cet édifice, à la fois importun et menaçant, qui pouvait donner à ses anciens maîtres une tentation d'y revenir. Il sembla qu'il valait mieux le faire servir à des besoins pressants d'utilité publique. Par suite des calamités qu'avait amenées l'invasion des Barbares, un grand nombre d'églises tombaient en ruine ; il fallait une immense quantité de matériaux pour les réparer ou les rebâtir de fond en comble. Ces murs déserts, ces voûtes en partie dégradées, qui avaient été le palais des Césars, s’offrirent comme une vaste carrière de marbres tout taillés et de colonnes toutes faites. Les maisons d'Auguste, de Tibère, de Caligula , les édifices de Néron, l'appartement des concubines de Domitien, le septizonium de Septime-Sévère, la tour d'Héliogabale, les pavés en mosaique d'Alexandre Sévère, fournirent leurs contingents pour la réparation des basiliques de ces martyrs, dont plusieurs de ces empereurs avaient fait tomber les têtes. Il n'y a guère d'ancienne église à Rome qui n'ait quelques-uns de ces débris dans ses murs. Voilà la fin du palais des Gésars. Depuis Romulus , les édifices qui s'étaient successivement amassés sur le Palatin, ont mis huit siècles à grandir, jusqu’à l'époque où ils sont devenus, sous Néron, une espèce d'Olympe terrestre : ils ont mis à peu près huit autres siècles à déchoir, jusqu'au
temps de Charlemagne, où leurs membres épars sont ensevelis dans une centaine d'églises. Au commencement du 9° siècle, il n’est plus question de ce pa- Jais ; une description de Rome, écrite à cette époque, ne le nomme pas. Ces débris n'étaient plus qu'un je ne sais quoi qui n'avait plus de nom. Le monument de l'ancien empire romain mourut au moment où allait s'élever, sur le mont Cœlius, le triclinium de Léon IE, le monument de la naissance d’un saint ‘empire romain, fondé par le Christianisme.
Cependant il resta de lui de grandes ruines, qui fournirent des matériaux, qui servirent de nids à plusieurs édifices. Une abbaye de Bénédictins , une église en l'honneur de saint Sébastien, qui avait été martyrisé dans l'hippodrome du palais", une maison qu'on croit avoir appartenu au bisaïeul de Grégoire VIE, des tours féodales élevées et renversées par les factions, apparaissent, durant la seconde moitié du moyen âge, sur le mont Palatin. Vers la fin de celte époque, ces constructions, excepté l'église, tombent à leur tour et rendent aux ruines du palais les décombres qu'elles en avaient reçus. Cette colline reprend l'aspect le plus désolé. Des écrivains du 15° siècle, et du commencement du 16°, décrivent l'état
4 In monte Palatino, ubi Elagabali templum, imperatoriumque palatium, in cujus hippodromo S. Sebastianum , sagittis confessum, fustibusque cæsum ad ultimum vitæ spiritum acta martyrum testantur, in hujus rei memoriam à fidelibus excitatum (templum) in Palladio ; intrà olim domos Leonis et Cencii Frajipani situm et in Pallaria corrupto vocabulo dicturn ; Sanctæ Mariæ et S. Zotici etiam appellatum, ubi Gelasius Il electus fuit in Pontificem. Martinelli, Roma ex Ethnicä sacra, p. 302.
où elle se trouvait à cette époque. Ils ont peu de chose à en dire; il leur suffit de quelques phrases courtes et tristes pour sisnaler la mort des grandeurs humaines. « La cruauté de la fortune, dit » Poggius, a tellement changé l'aspect et la forme » du Palatin, qu'aujourd'hui, nu de tout orne- » ment, ilest gisant à terre comme le cadavre » d'un géant, que la corruption a rongé de tous » CÔtÉés ". »
Mais voilà que dans le 16° siècle le Palatin essaie de secouer le linceul qui le couvre. Il reprend un air de vie et de magnificence, que lui prêtent la villa et les jardins Farnèse. Il se repeuple de statues antiques ct de fontaines de marbre. Des fêtes y sont données : ses échos répètent des fanfares, ses ruines chantent. Quelque temps après, la poésie elle-même vient s'y installer: c'est dans un de ses bosquets que l'académie des Arcades, qui prennent le nom de Bergers de l'Arcadie, tient ses séances d'été. La villa avait redonné au Palatin quelque chose du temps des Césars : l'académie des Arcades remonte plus haut, et rajeunit, sur le point le plus
1 Acerbum dictu aded speciem formamque ipsius immutasse fortunæ crudelitatem , ut nunc omni decore nudata, prostrata jaceat instar gigantei cadaveris éorrupti atque undique exæsi. Poggius Florentinus, De fortun. varietate urbis Rom. et de ruinâ ejus descriplio...…. (p- 9). — Mons hodiè Palatinus inhabitatus totus servit vinetis, arbustis et pascuis animalium, et in id penè reversus quod fuerat ante Evandrum. Andr. Fulvius, Anfig. Urb., lib. n. — Ædificia præterea multa habet Palatinus mons quorum ne ruinas quidem per vinela, quæ ibi consita sunt, discernere licet. Barth. Marlianus, Urbis Romæ topographia, Bb. n, c. 24.
élevé de cette colline, les souvenirs d'Évandre. Toute. son histoire refleurit, mais cette résurrection dure peu. La cour de Naples, héritière des Farnèse, fait transporter chez elle la collection des statues. Les jardins népligés redeviennent une solitude aride, où les jets d'eau sont taris. Les constructions de la villa, qui n’a pas été bâtie avec la solidité antique, sont promptes à se délabrer, de sorte que rien ne manque aujourd'hui au morne aspect du mont Palatin, pas même des ruines jeunes, et déjà plus ruines que les anciennes.
Vers le milieu du plateau, à l'endroit où se trouvait la cour de la maison impériale de Tibère, on lit aujourd'hui une mscription moderne. En racontant les magnificences de cette partie du palais, elle semble faire en peu de mots l'oraison funèbre du palais lui-même.
La cour Palatine de la maison Tibérienne des » Césars, plusieurs fois détériorée par des incen- » dies, réparée par Domitien , augmentée d'orne- » ments magnifiques, de colonnes de marbre étran- » ger, porphyritiques, thébaines, lucullaines, avec » des épistyles, des couronnes, des bases d'un tra- » vail le plus exquis, et avec une addition de très- » grandes colonnes de basalte éthiopien , a reparu » récemment däns quelques grands vestiges... que » les jardins farnésiens offrent à vos sea .»
AULAM PALATINAM DOMUS CÆSARUM TIBERIANÆ INCENDIIS PLURIBUS DEFORMATAM A DOMITIANO RESTIFUTAM AUCTAMQUE MAGNIFICIS ORNAMENTIS&
* Sr
Le mont Palatin, percé de constructions aujourd'hui souterraines , fait l'effet d'un sépulcre, sur le sommet duquel le temps, la nature, les fantaisies des hommes , les inspirations de la piété ont formé un pèle-mêle étrange. C'est comme la corniche et les arabesques de ce grand tombeau. La nature a repris possession, par des broussailles, du coin où se trouvait la cabane de Romulus. La cour Palatine de Tibère est plantée d'artichaux. Sur les chambres d'Auguste, décorées par des artistes grecs, s'élève un manoir d'architecture mauresque. Plus loin, des débris antiques sans. nom sont dominés par une volière moderne sans oiseaux. Dans les appartements où Caligula donnait à son cheval du blé doré dans une auge d'ivoire, un métayer abrite ses charrettes et ses barriques. La chapelle, qui rappelle la mort de saint Sébastien, se cache entre des murs, vers l'emplacement de la tour bâtie par Héliogabale: dans la prévision de son suicide , il voulait se donner, du haut de cette tour, une mort précieuse, en se préci-
PEREGRINI MARMORIS COLUMNIS PORPHYRETICIS THEBAICIS LUCULLANIS EPISTILIIS ZOPHORIS CORONIS BASIBUS
OMNIUM ELABORATISSIMIS INSTRUCTAM ADDITIS E BASALTIDE ÆTHIOPIGO INGENTIBUS COLUMNIS AMPLO IN VESTIGIO NUPER DETECTO JUSSU ŒT IMPENSIS SERENISSIMI FRANCISCI PRIMI PARMÆ ET PICENTIÆ DUCIS SPECTANDAM EXHIBENT HORTI FARNESIANT ANNO MOGCXXIT.
pitant sur un pavé de marbre qu'il avait fait parsemer de pierrerics. Les jardins voluptueux ; consacrés par Domitien à Adonis, sont devenus une vigne qui porte le nom d'un martyr. Mais le meilleur gardien de toutes ces ruines, c’est le couvent de Saint- Bonaventure. {l est bien placé là, avec son petit jardin, son palmier d'Orient, la sainte pauvreté de ses religieux , le surnom séraphique inscrit sur sa porte, et le chemin de la eroix qui y conduit. C'est le monument, c'est le type du dépouillement volontaire, d'une vertu éternellement ininteiligible à la cupidité qui avait été le dieu du Palatin, et qui est encore adoré par beaucoup de ceux qui le visitent. Ils ne songent guère à pénétrer le sens de cet hiéroglyphe chrétien, jeté dans ce pandemonium de toutes les rapines et de toutes les richesses de l'ancien monde.
La dernière visite que j'ai faite au mont Palatin avant de lui consacrer quelques pages, m'a laissé un souvenir qui les terminera. Après avoir recueilli les pensées que jy cherchais, je voulus profiter de la dernière heure d'un jour d'hiver pour dire mon bréviaire sous le palmier du couvent. La partie de l'office que j'avais à réciter renfermait un extrait du chapitre d’Isaïe sur la chute de Babylone.
« Quand tu es tombée, l'enfer s'est troublé dans » $es profondeurs... Ses géants se sont dressés de- * vant toi, tous les princes de ja terre, tous les chefs » des nations se sont levés sur leurs trônes. ,
» Tous ont répondu, tous ils t'ont dit : Et toi » aussi, {U as reçu COMME nous une blessure ; {e » voilà semblable à nous.
» Ton orgueil a été précipité dans l'abime ; ton
PALAIS DES CÉSARS. 44i
» audace est tombée; on te fera un lit de vermis- » seaux, et les vers seront ta couverture.
» Ceux qui te verront se baisseront vers toi pour » te regarder, en disant : N'est-ce pas là celui qui » troublait la terre? »
Tel fut mon adieu au palais des Césars et au jardinier du couvent, qui arrosait des laitues sur les débris du septizonium de Septime-Sévère.