Chapitre quinsième
Nous avons été donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes.
(S. Paul, I. Corinth., 1v, 9.)
La mémoire d'Auguste, si chère aux Romains, avait grandi de toutes les ignominies de ses descendants. Les trois empereurs éphémères, qui s'étaient arrachés l'un à l'autre l'héritage de sa famille éteinte, n'avaient pas suppléé par leur mérite au prestige dynastique qui leur manquait. Vespasien voulut placer sa grandeur personnelle à l'ombre du grand nom d’Auguste. Homme nouveau, il ne lui appartenait pas par le sang ; il sut se rattacher à lui en continuant ses pensées et ses œuvres. Le fondateur de l'empire romain avait eu le projet de construire un vaste amphithéâtre dans le centre de la ville, Ce pro-
jet fut repris par Vespasien ", qui en commença
l'exécution. Après sa mort, elle fut achevée par son fils Titus, dans la seconde et dernière année de son règne, qui correspond à l'an 80 de l'ère chrétienne. Il inaugura ce nouvel amphithéâtre par des fêtes magnifiques, à la manière des Romains *.
La place où s'élève le Colysée, occupée précédemment par les étangs de Néron , était un des plus nobles lieux de l’ancienne Rome. Elle est le point le plus central des Sept-Collines : à l'orient , une partie du Viminal et de l'Esquilin; au midi, le Cœlius; à l'occident , le Palatin et l'Aventin; au nord , le Capitole et une partie du Quirinal. Les Sept-Monts, dit un auteur, semblent faire hommage au Colysée, en formant autour de lui comme une couronne”.
En construisant ce superbe édifice, comme un emblème de la grandeur romaine *, Vespasien et Titus voulurent tout à la fois surpasser les deux amphithéâtres en pierre que possédait Rome, et écraser les pompes odieuses de la maison dorée de Néron. Toutefois, les impressions qu'ils avaient reçues pendant leur Jong séjour en Orient ne furent probablement pas sans influence sur la conception de ce
: Fecit amphitheatrum urbe medià, uti destinasse compererat Augustum. Suet., in Vespas., 1x.
3 Cm extruxisset Romæ amphitheatrum, inchoavit in eo spectaculorum primitias, et quinque millia ferarum interfecit. Eutropius, lib. vur.
3 Nel mezzo degli sitte colli, i quali a guisa di corona, pare che prestino omaggio à quesia decorosa mole. Fontana, Amphif. Flavian., lib. 11.
» Hoc Titi potentia principalis divitiarum profuso flumine cogitavit ædifieium fieri, unde caput urbium patuisset.
monument gigantesque. La Palestine, la Syrie, l'Épypte, les avaient familiarisés avec une ancienne architecture qui visait au grand, comme l'architecture grecque visait au beau. Ces deux tendances semblent s'être combinées dans l'ordonnance du Colyÿsée. L'art grec lui a fourni, avec sa magie des proportions, ses trois ordres : le dorien, l'ionien, le corinthien, superposés lun à l'autre, et couronnés par un attique. Mais cette masse si colossale, qu'on a pu croire que son nom de Colysée ou Colosse en dérive", qui s'élève plus haut que le Palatin et le Cœlius, qui semble être en dehors un mont, en dedans une vallée, cette masse audacieuse dépasse les limites dans lesquelles l’art grec et romain s'était plu à se renfermer. Pour caractériser son élévation, Ammien Marcellin a recours à une expression hyperbolique *, qui n'aurait pas été un éloge, selon les principes de l'art grec, si jaloux de flatter le regard sans le fatiguer. Martial, en célébrant le Colysée, déclare que Rome n’a plus rien à envier à l'Orient, et que son amphithéâtre efface les miraculeuses pyramides de Memphis et les travaux de Babylone *. Le Colysée fut un colosse oriental, costumé à la grecque.
* Suivant d'autres antiquaires, cette dénomination est venue de la grande statue de Néron, placée devant cet amphithéâtre. ? Amphitheatri moles solidata lapidis Tiburtini, ad cujus sum-
mitatem ægrè visio humana conscendit. Ammian Marcellin. 8 Barbara Pyramidnm sileat miracula Memphis:
Assiduus jactet nec Babylona labor.…… Aere nec vacuo pendentia Mausolea Laudibus immodicis Cares in astra ferant : Omnis Cæsareo cedat labor Amphitheatro, j Uoum præ cunctis fama loquatur opus.
Martialis, Spect., 1, 1.
Les plus grandes œu vrs de l'homme ont d'ordinaire leurs fondements dans des destructions. Le Colysée a été bâti au moyen d'une double ruine, celle d’un édifice et celle d'un peuple. La maison dorée de Néron, abattue en partie par Vespasien et par Titus, lui a fourni des pierres. La Judée, défaillante et foulée aux pieds, lui a donné ses captifs pour ôuvriers, premier débris d'un peuple qui allait disséminer ses fragments par toute la terre. En fait de monument, le Colysée est le premier erand témoin de la dispersion des Juifs, comme le temple de Jérusalem , qui venait de tomber au moment où Titus ouvrit l'amphithéâtre, avait été le témoin de leur unité.
L'histoire a oublié le nom de l'homme qui à employé ces matériaux et dirigé les mille bras de ces ouvriers. Le principal monument de Rome paienne est une œuvre anonyme. Cette particularité a suggéré à un savant Romain du dernier siècle des réflexions qui ne manquent pas d'intérêt. « Quoique cet amphi- » théâtre soit simaynifique par l'excellence de son are » chitecture et son admirable travail, et qu'il ait été » regardé par Martial comme bien supérieur à toutes » les merveilles les plus célèbres du monde, ni lui, » ni aucun des autres écrivains de ce siècle, ni des » siècles suivants, n'a fait mention de l'homme de » génie qui en fut l'architecte. Martial lui-même , » qui vécut au temps de Vespasien , de Titus et de » Domitien, exalte par un éloge pompeux le sou- » venir de Rabirius, architecte de Domitien, pour la , construction d'un palais sur le Palatin. El s'ex- » prime ainsi : « Rabirius ayant élevé cette construc-
» tion rivale des cieux, on peut bien dire de lui que » son génie a pénétré le ciel, et compris la noblesse » et la beauté des astres, puisqu'il a bâti une maison » qui eu est une si fidèle image‘, » Or, à combien » plus juste titre n'aurait-il pas dû immortaliser le » nom et la mémoire de l'architecte de cette grande » et admirable œuvre de l'amphithéâtre, de cet » homme qui devait sans doute être très-renommé » de son temps, et qu'il a certainement connu lui- » même *. »
On peut citer, il est vrai, quelques beaux monuments appartenant au siècle même d'Auguste, dont les architectes sont aussi restés ‘inconnus. Mais les auteurs contemporains qui ont parlé de ces monuments ne les ont signalés qu’en quelques mots. Il n'en est pas de même du Colysée; Martial n'en à pas
‘ Martial, Liv. vu, Épigr. 56.
? Ella e cosa degna di riflessione, come, essendo l'opera di questo Amphitheatro cosi excellente per l’architettura, ed ammirabil lavoro, e giudicata da Marziale molto piu prieggiovole di tutte le piu celebre maraviglie del mondo, nè egli, nè altri scrittori di quel secolo, nè de sussequenti, abbiano fatta memoria del suo ingegnossimo architetto. Marziale stesso, che visse ne’ tempi di Vespasiano, di Tito, e di Domiziano, celebra con elogio ben singolare quella di Rabiro architetto di Domiziano, per la fabrica di un Palazzo sul Palatino, dicendo, che avendola eretta emulatrice del cœlo conveniva dirsi, che la di lui mente avesse penetrato il cielo, è compresa la nobiltà e hellezza degl' astri, avendo fabricata una casa ad essi somigliantissima. Or quanto più degnamente e con tutto giustizia, avrebbe dovretto immortalare il nome e la memoria dell’ architetto di questa grande e ammirabile opera dell’ Amphitheatro, uomo, senza dubbio, à que’ giorni celebratissimo, ed anche da se conosciulto? Marang., Memor, dell Amphat, Flav.
COLYSÉE, 447 fait une mention accidentelle, 1l s'est constitué son panégyriste, il revient souvent sur les spectacles qui s'y donnaient, il prodigue à ce sujet les descriptions et les détails ; et, tandis qu'il célèbre avec emphase l'architecte d'une maison impériale , il évite constamment de nommer l'architecte de la grande œuvre dont il s’est fait en quelque sorte le chantre. N'y at-il pas là une énigme historique ? |
Marangoni a cherché le mot de cette énigme dans une épitaphe qui avait été déjà rapportée par plusieurs archéologues. Suivant Aringhi, elle a été extraite des Catacombes sur la voie Nomentane. L'inscription originale se trouve aujourd'hui dans l'église souterraine de Sainte-Martine au Forum ; elle est ainsi conçue :
SIG PREMIA SERVAS VESPASIANE DIRE CIVITAS VBI GLORIE TVE AVTORI PREMIATVS ES MORTE GAVDENTI LETARE PROMISIT ISTE DAT KRISTVS OMNIA TIBI QVI ALIVM PARAVIT THEATRY IN GELO ‘.
Les inductions que l'on peut tirer de cette épitaphe ne seraient pas dépourvues de valeur, si son authenticité était à l'abri de toute contestation. Voici, en effet, quelques indices qu’elle semble fournir.
D'abord ce Gaudentius a été l'architecte d'un édifice destiné aux spectacles. Il y avait, chez les Romains, les théâtres proprement dits, et les théâtres doubles ou amphithéâtres *. Quoique le nom de
1 Roma subterranea, t. 1, p. 602.
2 Theatrum, quod est hemisphærium, græcè dictus amphitheatrum, quasi in unum juncia duo visoria, rectè constat esse
théâtre figure vers la fin de l'inscription, on ne peut pas en conclure que l'édifice dont il s'agit appartienne à cette classe spéciale. Les amphithéâtres étant des lieux de combats et de mort, l’auteur de l’épitaphe ne pouvait pas choisir ce nom pour caractériser le point de comparaison qu'il plaçait dans le ciel , séjour de paix et de gloire. Il a donc dû employer le mot de théâtre, dans la seconde partie de l'inseription, quel qu'’ait été d’ailleurs le genre de monument théâtral auquel la première partie se rapporte.
On voit, en second lieu , que l'édifice en question a dû être quelque chose de magnifique. Il est dit de son architecte, qu'il a été l’auteur de la gloire de la ville : Civitas gloriæ tuæ autori. Or, parmi les édifices destinés aux spectacles, il n’y a eu, du temps de Vespasien, que le Colysée dont la construction ait pu donner lieu à un éloge aussi pompeux.
D'après ces conjectures , le chef-d'œuvre de Rome paienne aurait eu pour architecte ce Gaudentius, lequel aurait été ensuite mis à mort comme chrétien, au lieu de recevoir les récompenses promises.
On objecte que Vespasien n'a pas été persécuteur des chrétiens; cette difficulté peut recevoir, ce semble, plusieurs réponses. Premièrement, cet empereur a fait rechercher et exécuter les Juifs qui se disaient fils de David‘; plusieurs d'entre eux pouvaient avoir embrassé le christianisme. Le Martyrologe romain
nominatum. Ovi specie ejus arenam concludens, ut concurrentibus aptum daretur spatium, et spectantes omnia faciliùs viderent, dm quædam prolixa rotunditas universa collegerat. Cassiodor., Variar., lib. v, ep. xzu.
1 Euseb., Hist. eccl,, lib. nr, ce. 45.
cite le martyre de saint Apollinaire, à Ravenne, sous Vespasien ‘. Enfin, on sait que sous les empereurs qui n'ont pas ordonné de persécutions, il y a eu des martyrs, lorsque les édits antérieurs n'avaient pas été formellement révoqués, et ces exécutions pouvaient être imputées, comme le fait cette épitaphe, aux empereurs eux-mêmes, puisqu'elles avaient lieu au nom de l'autorité publique.
Les inductions que nous venons de résumer permettraient d'expliquer l'étrange silence que les auteurs contemporains ont gardé sur l'architecte du Colysée. Les noms des chrétiens convaincus et condamnés, les noms de ces ennemis de l'empire, de ces.contempteurs de Dieux, étaient infâmes. L'opinion publique défendait de célébrer, d'honorer leur mémoire. Cette terrible jurisprudence semblait infliger la peine de mort jusque dans le souvenir des hommes,
Ces raisonnements ont pu paraitre plausibles aux antiquaires qui ont admis l'authenticité de l'inscription que nous avons rapportée; mäis est-elle réellement authentique? Je laisse aux juges compétents cette question d’épigraphie, et je reviens au Colysée. S'il n'a pas été bâti par un martyr, ce sont toujours les martyrs qui l'ont consacré : ils en ont fait leur monument. Les amphithéâtres, si nombreux dans l'empire romain, sont les édifices qui représentent éminemment la persécution des trois premiers siècles, et ils n'étaient tous que des Colysées amoin-
1 Sub Vespasiano Cæsare gloriosum martyrium consummavit.
Martyrol. roman. die 23 juli.
ur, 29
dris. Il a été le cheflieu des amphithéâtres, comme le Panthéon a été le chef-lieu des temples. La sombre et glorieuse histoire de cette époque vient donc directement et indirectement se réfléchir sur ses murs. C'est pour cela que nous nous arréterons assez longtemps devant lui; mais, pour mieux tracer le tableau de ce qu'il a été, nous devons d’abord jeter un coup d'œil sur ses alentours, sur les monuments qui sy trouvaient placés, et qui avaient quelques rapports avec lui.
Il y avait, à une petite distance de l'amphithéâtre, un édifice qui a été souvent une espèce de succursale du Colysée pour le supplice des martyrs : c'était le temple de la Terre. D'après les indices recueillis sur sa situation , on a conclu qu'il se trouvait entre la place delle Carrette et la voie Alexandrine, à l'endroit où nous voyons une ruine du moyen âge, les restes de la tour des Conti‘. Des fouilles y ont fait découvrir les antiques fondements d'un temple : on y a trouvé quelques sculptures symboliques, faisant allusion à la fécondité de la nature. Ce lieu si négligé aujourd'hui doit être réhabilité : il a été témoin de glorieuses scènes. Beaucoup de chrétiens y ont été conduits avant d'entrer dans l'amphithéâtre, ou battus avec des verges, ou mis à mort. Les actes des martyrs nomment, entre autres, les papes Sixte et Corneille, et les martyrs Persans, Abdon et Sennen?.
1 Construite en 1208 par Innocent III.
2 fls nomment aussi Marcel diacre, Cyriaque, Largus, Smaragdus, Crescentius, Sempronius, Olympe, Exupère, Théodule, Pontien, Vincent, Eusèbe, Perégrin, etc.
Le sénateur Julius y comparut nu et chargé de chaines , devant le tribunal d’un magistrat. Il expira dans le supplice de la flagellation, et son corps fut jeté devant l’amphithéâtre. Pourquoi les martyrs ont-ils été souvent amenés en cet endroit? je ne saurais le dire avec certitude. C’est probablement parce que ce temple de la Terre, qui servait de temps en temps à des assemblées du sénat, était propre à être le siége d'un tribunal, d'un prétoire, et que ce tribunal se trouvait être très-voisin du Colysée. Quoi qu'il en soit, les chrétiens, conduits là, ont dû souvent remarquer, en levant les yeux sur cet édifice, un contraste que le nom même de ce temple leur suggérait. Parmi les divinités païennes, une de celles qui étaient le plus antipathiques à ces citoyens du ciel, c'était as- - surément la divinité de la terre.
En se rapprochant du Colysée, on rencontrait un lieu désigné sous le nom de Lac du Pasteur. C'était probablement une fontaine avec un large bassin , ainsi nommée, soit parce qu'elle avait été construite par quelque famille romaine portant le surnom de Pasteur , soit parce que l'image sculptée ou peinte d'un berger lui servait d'ornement. Cette fontaine devait être située entre l'amphithéâtre et le pied du monticule où s'élève la basilique de Saint-Pierre-ès- Liens. Elle faisait ainsi le pendant de l'autre fon-
t Lacus Pastoris non ineptè dici possit fons fuisse, ut plurimi alii, cum labro receptrice ac retentrice aquarum perpetuo. Nomen ipsi forsan à sculpturà picturâve pastoreri exhihente adhæsit…, nisi fortè id nominis ab aliquà familià accepit Romanä, cui hoc cognomen fuerit..…. Qui cum in tertià regione fuerit, necesse est ut inter Amphitheatrum et radices montis S. Petri
taine, [la Meta sudans, dont nous voyons encore les restes près de l'arc de Constantin. Ce Lac du Pasteur figure à diverses reprises dans les annales des mar- Lyrs.
Ils étaient amenés en cet endroit pour y comparaître devant un monument, dont le nom lugubre se rattache aux usages de la justice criminelle chez les Romains ". Là se trouvait une pierre, sur laquelle montait le hérault chargé de proclamer les supplices qui allaient être infligés, les noms des condamnés et les crimes qu'on leur imputait *. De là le nom de Pierre criminelle, Petra scelerata. Le hérault proclamait aussi, du haut de cette pierre, les supplices réservés aux cadavres, les supplices d'outre-mort : il . annonçait quil était défendu de recueillir ces corps pour leur donner la sépulture. Ils restaient gisants et abandonnés, pendant un ou plusieurs jours, devant lamphithéâtre *.
Les condamnés, particulièrement les chrétiens, étaient souvent flagellés avant d’être livrés aux spectacles du Colysée. On n'avait à faire que quelques pas pour se procurer les instruments de ce supplice
in vincula fuerit, cum ab alterà parte inter Amphitheatrum et arcum Constantini alius fons fuerit, cui Metæ sudantis nomen. Famiani Nardini, Roma vetus, lib. ur, e. 9.
* Ducti ad petram sceleratam juxta Amphitheatrum ad Lacum Pastoris itidem decollati sunt. Act. S. Æuseb. Presbyt. et soc.
? Ducti ad petram sceleratam sub voce Præconis introdueti sunt in Tellure, Act. S. Pontiant, Vincenti.
# Jn voce Præconis dictum est ut nullus corpora eorum attingere præsumat; corpora verd sanctorum per triduum antè Amphitheatrum jacuerunt. /bid.
COLYSÉE. 453 préparatoire. Dans la plaine, entre les monts Coœlius et Esquilin , vers l'endroit où est située la basilique de Saint-Clément, se trouvait la tête du quartier appelé la Suburra, et un groupe de maisons qu'on nommait la T'abernola. C'est là, suivant Martial, qu'on achetait les fouets pour châtier les esclaves”.
__ Dans l'espace où nous voyons le couvent des Quatre-Couronnés, et l'arc de Dolabella, il y avait des casernes. Celle qui était située dans l'endroit qu'occupe aujourd'hui la villa Mathei, avait un rapport particulier avec le Colysée. C'était la caserne de la cinquième cohorte des soldats pompiers , cohors vigilum. Les arceaux de l'amphithéâtre, construits en pierre, n'avaient nul besoin de ce voisinage. Mais les siéges en bois, placés comme nous le verrons dans la partie supérieure, l'immense tenture qui couvrait l'arène et l'assemblée, les cordes qui la retcnaient, les mâts auxquels ces cordes étaient attachées, les machines que l'on faisait jouer dans les spectacles, n'étaient pas à l'abri du feu.
Il paraît aussi qu'il y avait, dans le même quartier, un autre endroit qui avait une relation encore plus directe avec l'amphithéâtre. L'ancienne topographie de Rome, par Publius Victor, signale sur le ‘mont Cœlius un local qu'elle nomme Jeu matinal,
‘ Concludendumque Tabernolam in planitie illà inter Amphitheatrum Titi et ecclesiam S. Clementis, Suburræ caput incidisse, ubi Martialis flagella ad cædendos servos venalia fuisse ait. Nardin. Æom. vetus, Hb. ur, €. 6.
Tonstrix Suburræ faucibus sedet primis, Cruenta pendent qua flagella tortorum.
Martial. , lib. 11, Epig. XVI, v. A4
Ludus matutinus ‘. Les Romains donnaient le nom de jeu aux lieux où on se livrait à divers exercices de l'esprit ou du corps. Ce nom désignait particulièrement les manéges dans lesquels les malheureux, destinés à figurer dans les combats de l'arène, s'exercaient à leur terrible rôle. Tout près de l'amphithéâtre on trouvait le grand jeu , ludus magnus *. Il était probablement réservé aux acteurs du premier rang, aux pladiateurs distingués, à ceux qui devaient se battre homme contre homme. Ceux qui devaient lutter contre les bêtes avaient un rang infime. Comme ce second genre de combats avait ordinairement lieu dans la matinée, on en a conclu que ce nom de jeu matinal signifie l'emplacement où l'on sy préparait *. D'après les indications fournies par les écrivains régionaires, c'est vers la plaine du Cœlius, et non loin de la caserne des soldats vigiles ou pompiers, dont nous venons de parler, que devait se trouver le triste réduit de ces pauvres gens. Le nom qu'on leur donnait, et qui était lui-même un supplice “, était surtout infligé aux chrétiens des-
1 Ludus matutinus, Gallicas cohortes V vigilum. P. Vict. Region. n.
* Amphitheatrum Flavii, Ludus magnus. Vetus Auf. Topogr.
8 Ludus matutinus apud P. Victorem in IT regione, ubi putem bestiarios asservatos ; in V inscrip. procurator ludi matutini, medicus ludi matutini. In eo cellas arbitror fuisse, ut et gladiatoribus apud Quintilianum in gladiatore; commorabar inter homicidas , inclusus turpiore custodiä , et sordido cellarum situ. Bulengerus, de Venation. Cire., ce. xxxiv.
* Bestiarii. Oxpioyayous. Soc., I. vi, c, 22. — Bestiariis.… aded delectabatur. Sueton. 2n Claud., ce; xxxiv. — Unum è Bestiariis.
COLYSÉE. 455 tinés à l’amphithéâtre, pour lesquels on avait un souverain mépris. Ils n'avaient pas même, aux yeux de la société romaine, l'honneur d’être les adversaires des bêtes , ils étaient seulement leur pâture. La postérité a vu en eux des anges; les Romains d'alors les nommaient les Bestiaires.
L'emplacement, sanctifié aujourd'hui par le vénérable monastère des Passionistes , renfermait une dépendance du Colysée. C'est là que s'élevait le temple de Claude, érigé en son honneur par sa femme Agrippine, détruit par Néron, et magnifiquement rebâti par Vespasien. Il paraît que dans la partie inférieure de cet édifice, il y avait un vivier, Vivarium, qu'on suppose avoir été construit par Domitien. On désignait sous ce nom les ménageries ‘; il y en avait sur plusieurs points, notamment près de la Porte Prénestine®. Celui qu'on croit avoir existé dans le lieu que nous venons d'indiquer doit avoir été très-considérable. Sous les grandes voûtes, que nous y voyons encore, €l dans le chemin souterrain qui conduisait de là au Colysée, on a trouvé des ossements d'animaux étrangers. Les restes de quelques
Senec., de Benef., Lib. 1, c. 9.— Nuper in Ludo Bestiariorum, unus è Germanis, cùm ad spectacula matutina præpararetur, etc. Senec., Æpist. LXX. — Bestiariis supremam cœnantibus. Tertull., Apolog., C. XLH.
1 Vivaria animalium primus togati generis invenit Fulvius Lupinus, qui in Tarquiniensi feras pascere instituit. Nec diù imitatores defuere L. Lucullus et L. Hortensius. Plin., Hist. natur., lib. vu, c. 78, 2.
2 Belisarius acie instructà circa Prænestinam portam ad eam muri partem , quam Romani vivarium dieunt, etc. Procop., de Bello Gothic, üb. 1.
ours de la Libye ou de quelques lions de l'Inde se sont conservés plus longtemps que les cendres des empereurs qui les avaient fait venir, quoique ceuxci se fussent bâti des tombeaux gigantesques pour assurer l'immortalité de leur poussière.
En continuant de tourner autour du Colysée, nous rencontrons la résidence des ordonnateurs de ces fêtes, le grand palais des Césars, sur le Palatin, et plus loin celui des empereurs qui ont habité au pied de l'Esquilin. Entre ces deux sites, le temple de Vénus et Rome, dont on voit encore de si beaux restes, veut ici une mention. Le célèbre architecte Apollodore, consulté par Adrien sur la construction de cet édifice, lui conseilla d'y pratiquer un souterrain, afin qu'on pât y préparer les machines pour les jeux publics, et les transporter à limproviste dans l'amphithéâtre ". Ce plan semble supposer que ce souterrain aurait dû communiquer par un chemin couvert avec les souterrains du Colysée, dans lesquels
on introduisait les machines destinées à produire des surprises. Si le conseil d’Apollodore n’a pas été suivi, il nous donne au moins quelque idée du système théâtral des Romains.
En descendant du temple de Vénus et de Rome vers le Colysée, nous apercevons, à quelques pas de l'amphithéâtre, les restes d'un énorme piédestal : c'était celui de la statue colossale de Néron. Dès les
* Sublime illud et concavum fieri oportere, ut ex loco superiori In sacram usque viam insignior prospectus esset, et magis conspicuus : concava ad excipiendas ludorum machinas, quæ in.eo latenter compingi, et item ex occulto in theatrum duci possint. Dio, in Hadrian.
premiers temps du Colysée, sa statue n'était plus devant le vestibule de sa maison dorée. Vespasien l'avait fait transporter sur la sommité du monticule qui domine la voie sacrée, à l'endroit marqué aujourd'hui par la double ruine du temple de Vénus et de Rome. Lorsque l'empereur Adrien voulut ériger ce temple, le colosse dut encore changer de place; il vint se poser à l'endroit marqué par le piédestal. Là il se trouvait placé entre cette fontaine, aujourd'hui tarie, connue sous le nom de Borne suante , et Je lac du Pasteur, qui devait être situé, comme nous l'avons dit, de l'autre côté, au bas de l'Esquilin. Pour effacer le souvenir de Néron, sa statue avait été dédiée au soleil. Les actes des martyrs nous parlent de plusieurs chrétiens trainés ou exécutés devant la statue du soleil, qui faisait face à lamphithéâtre. Tels étaient les alentours du Colysée. Les palais des empereurs, les casernes de leurs soldats, les maisons des gladiateurs, les viviers des animaux, les quartiers où l'on achetait les fouets pour les supplices, un temple, précédé d'un prétoire, devant lequel comparaissaient les chrétiens, la Pierre scélérate, d'où l'on proclamait leur arrêt de mort, et presque à la porte de l'amphithéâtre le génie de Néron, personnifié dans sa statue colossale qui restait debout, comme pour présider à cette persécution de trois siècles dont il avait donné le signal. Voilà quel était l'entourage de ce grand forum des plaisirs. “ Nous devons maintenant décrire ses spectacles. Commencons par nous représenter ce qui se serait passé sous nos YCUX, si nous nous étions placés au
coin de la voie sacrée, de bon matin, un jour où l'amphithéâtre devait avoir une de ses grandes fêtes.
Le soleil qui se lève sur les monts de Préneste, dore la face orientale du Colysée, Ses rayons, pénétrant dans l'enceinte par les ouvertures de l'attique, y découpent, sur la teinte grise et terne des murs, quelques carrés de lumière. Dans l'intérieur, tout est encore solitaire et silencieux ; mais les alentours commencent à s'animer. Des esclaves lconduisent, avec des eordons de pourpre, plusieurs animaux, doux par nature ou apprivoisés, qui doivent paraître dans l'arène". D'autres animaux plus dangereux , venus des pays lointains, arrivent sur des chariots : ils y sont emprisonnés dans des cages ornées de fleurs peintes *. Des gardiens, à la face noire *, aux cheveux crépus, escortent quelquesuns de ces chariots, Voilà qu'arrivent les soldats qui doivent faire le service du Colysée, revêtus de leurs chlamydes blanches. Vers le piédestal du colosse de Néron, autour dela Borne suante, et des éléphants d’airain de la voie sacrée, stationnent les curieux les plus empressés , attendant le moment d'entrer. Ce n'est plus le calme, ce n’est pas encore le tumulte : des allées et venues, des groupes qui se forment et se dispersent, sur les monts voisins l'agitation qui
1 Paret purperiis aper capistris.
« Mart., lib. 1, Epig. cv, 7.
? Instar cireumforaneæ domüs floridæ picturâ, decora futuræ venationis receptacula. Apul., Asin., lib. rv. ÿ Nigra bellua nil negat magistro.
Mart., lib, 1, Epig. cv, 10,
s'éveille , de près et au loin, des bruits à la fois indistincts et significatifs, les premiers frémissements de la grande fête, les premiers souffles de cet ouragan de fureur et de joie, qui va s'engouffrer et retentir dans l’amphithéâtre.
Cependant quelques personnages, à l'air préoccupé, pénètrent dans l’intérieur : ce sont les inspecteurs et les procurateurs des jeux”. Ils vont examiner si tout est bien disposé, si toutes les précautions sont prises contre les accidents qui pourraient menacer les spectateurs. Les procurateurs sont spécialement chargés du soin de l'arène, plus exposée aux détériorations que les murs et les siéges de travertin. En adoptant, dans les derniers temps de la république, l'usage des théâtres en pierre, les Romains n'ont pourtant pas voulu paver la place destinée aux jeux. Elle est restée une arène, un champ couvert de sable fin. Le pied des combattants y est plus ferme, et d’ailleurs le sable boit le sang à mesure qu'il tombe : le pavé le ferait trop paraître. Il suffit d'enlever la couche qui forme la superficie et de la remplacer par une couche neuve, pour que l'arène redevienne brillante et pure. Caligula et Néron ont trouvé cela trop simple : ils ont quelquefois fait répandre sur le
5 Administratores spectaculorum. Tertull., de Spectacul, (C'étaient peut-être les edifores.)
Erioxomor &yovev. Dio, in Elogabal.
TrIBux. voLuPrATUM. (Épitaphe de Cestius.)
Procuratores dromi, qui Euripi aquam moderarentur, aream verri, ac tergi juberent, sterni pulvere, arenä aut ris, ubi curules ludi appropinquarent, præciperent, etc. Panvin., de Lud. Circensib., lib. 1, c. xv.
sable naturel un autre sable composé de chrysocale, de vermillon , et de la limaille de pierres précieuses". Le vermillon est là pour dissimuler un autre rouge et le poétiser. Mais il y a un autre luxe plus commun ; on réduit en poudre une pierre blanche trèsfriable *.. L'arène semble alors couverte d’un frais tapis de neige.
D'autres préparatifs se font au sommet de l'édifice, . dans toute la circonférence de l’attique. Là, des poutres perpendiculaires, séparées les unes des autres par un intervalle de quelques pieds, traversent des trous pratiqués dans la corniche et appuyant leur extrémité inférieure sur des tables de travertin. À : leur extrémité supérieure sont attachées des poulies, par lesquelles passent des cordes. Dans l'étage audessous de cette rangée de poutres, qui se dressent comme des mâts de vaisseau, nous apercevons des soldats de marine, pris dans la classe de ceux qui font manœuvrer les voiles des vaisseaux *, On dirait que le Colysée est un merveilleux navire, dans lequel la fortune de Rome va voguer vers des plaisirs
: Visumque est Neronis principis spectaculis arenam Circi chrysocollà spargi , cùm ipse concolori panno aurigaturus esset. Plin., ist. natur., liv. xxxmi, c. 27, 1. — Edidit et circenses... quosdam præcipuos, minio et chrysocollà constrato circo. Sueton. , de Caio Caligul., c. xvin.
Altcra tresque super rasà celebrantur arenà.
Ovid., Fast, 111, 813.
* Invenere et alium usum (ejus lapidis specularis) in ramentis quoque, Cireum maximum ludis Circensibus sternendi, ut sit in commendatione candor. Plin., lib. xxxvi, ce. 45, 3.
$ À militibus classiariis, qui vela ducebant in Amphitheatro. Lamprid., in Commod,
fabuleux. A un signal donné, lorsqu'on craint la pluie ou un soleil trop ardent, un grand mouvement se fait parmi ces soldats et les groupes de mécaniciens auxquels ils sont mêlés. Chacun court à son poste; les bras se tendent, les antennes gémissent, et de tous les points de la circonférence partent des voiles, qui se déroulent soutenues par des cordes, et couvrent chacune la partie de l'enceinte, à laquelle elle correspond par sa forme et par sa dimension. Elles vont , en s'inclinant, se réunir par leurs extrémités, à une certaine hauteur au-dessus du centre de l’arène, et forment un seul et vaste toit.qui couvre tout le Colysée. Les tentures des théâtres étaient devenues une parure. Néron sy était fait représenter sur le char du soleil qu'il guidait à travers un ciel parsemé d'étoiles d'or ‘. Sous Titus, un tissu de soie et d'or avec des broderies s'étend sur le nouvel amphithéâtre. Ces voiles sont parfois de plusieurs couleurs; mais la couleur ordinaire est la pourpre. Les rayons du soleil, traversant cette tenture, répandent des reflets magiques sur les gradins en pierre grisätre , sur les noirs arceaux des vonitoires , sur la blanche arène. Celle-ci prend alors une teinte rose, en attendant qu’elle soit tachée d'une autre couleur.
Pendant qu'on prépare, dans la haute région du Colysée, le déploiement de cette tenture, des préparatifs invisibles se font dans les souterrains creusés sous l'arène. ils contiennent des fossés qui commu-
1 In iisque Nero acu pictus currum agitans, circum verù undiquè aureæ stellæ. Xiphilin., Æist.
niquent avec elle au moyen de petites portes *, fermées par des grilles de fer ou par quelque autre genre ‘de clôture. C'est là que sont renfermées les bêtes féroces : les plus dangereuses y sont amenées par le chemin creux qui conduit du vivier aux souterrains. Ce sont les coulisses de ces formidables acteurs. C'est de là qu'ils bondiront dans l'arène, lorsque, à un signal donné, les petites portes s'ouvriront. Les souterrains ont encore une autre destination. Dans certains jours de grande fête, les fosses serviront d’aqueducs ; l'arène deviendra une mer où s'exécuteront des joutes navales *. Quelquefois un vaisseau aura été construit dans l’amphithéâtre, et tout à coup ses flancs, subitement entr'ouverts, laisseront échapper des animaux de toute espèce ”, qui fendront les flots
! Producebantur posteà in arenam sive per ostiola, quæ erant in Amphitheatro, et in circi oppido, ubi carceres, sive aliquâ machinä dehiscente ac se dissolvente, ut habet Xiphil., in Severo; de caveis, quæ in Amphitheatro erant subterraneæ, è quibus per ostiola feræ exibant, facit Herodianus, lib. 2, et vocat üréyux, quasi subterranea loca. Panvin., de Lud. Cire... "c. S:
2 Vidit in æquoreo ferventes pulvere currus,
Et domini Triton ipse putavit equos.
Dumque parat sævis ratibus fera prælia Nereus, Abnuit in liquidis ire pedester aquis.
Quidquid et in Girco spectatur, et Amphitheatro, Dives Cæsareo præstitit unda tibi.
Martial., Spect. , XXVINI, LE
In amphitheatro dedit navale prælium. Sueton., in Domifinns,.e. 1x.
* Cum area omnis quæ in speciem navis in theatro erat, ut trecentas feras et accipere et dimittere posset, subito soluta esset, exsiluerunt ursi. Xiphilin., èn Severo.
Non solum nobis sylvestria cernere monstra Contigit; æquoreos ego cum certantibus ursis
de cette mer improvisée. On serait tenté d'y voir une image du déluge et de l'arche, dont la mythologie grecque et romaine a conservé le souvenir. Étrange réminiscence en un pareil lieu ! D'autres fois, le sol de l'arène semblera se briser ; de chacune de ces crevasses sortiront des arbres aux pommes d'or, comme ceux du jardin des Hespérides *, Des animaux seront lancés dans cette forêt enchantée. Les arbres marcheront à l’imitation de ceux qu'Orphée entrainait à sa suite, et, pour que rien ne manque à la vérité de la Re l'Orphée du spectacle sera déchiré par des ours *. Toute cette magie théätrale dépend des machines cachées dans hs souterrains. Les inspecteurs les examinent avec grand soin, pour s'assurer que leur jeu sera prompt et sûr. Une manœuvre maladroite, qui tromperait la volonté de l'empereur et l'attente du peuple, serait une trahison.
Tandis que les derniers préparatifs s’'achèvent, une rumeur toujours croissante circule dans les alentours du Colysée. Elle se rapproche de lui dans
Spectavi vitulos, et equorum nomine dignum Sed deforme pecus.
Calpurnius, Eglog. Vax, v. 64, 1 ..... Quoties nos descendentis arenæ Vidimus in partes, ruptâque voragine terræ, Emersisse feras; et eisdem sæpè latebris Aurea cum croceo creverunt arbuta libro.
Calpurnius, Eglog. V1, 69, 2 Quiquid in Orpheo Rhodope spectasse theatro Dicitur, exhibuit, Cæsar, arena tibi.
Repserunt scopuli, mirandaque sylva cucurrit, Quale fuisse nemus creditur Hesperidum.
Adfuit immixtum pecudum genus omne ferarum Et supra vatem multa pependit avis.
Ipse sed ingraio jacuit laceratus ab urso.
Martial., Spect., XXI, 1.
464 . CHAPITRE XV. Es toutes les directions. Le cercle bruyant se restreint, et finit par cerner d'un frémissement impétueux l'enceinte encore muette et presque vide. De toutes les collines environnantes descendent les populations, comme des affluents de la vallée construite pour les plaisirs de Rome. Ces flots qui se poussent les uns les autres battent le pied de l'édifice. Ils pénètrent par les arceaux inférieurs, s'élèvent dans les escaliers comme une marée montante, roulent par les paleries creusées dans les flancs de ce rocher artificiel, font irruption par iles issues intérieures, et bientôt sur les pentes de ce vallon de granit, les bouches des vomitoires ‘, pareils à des antres où les eaux se sont amassées, versent des torrents de spectateurs sur tous les degrés de l'amphithéâtre.
L'enceinte destinée aux spectateurs comprend deux régions : celle des gradins en pierre et celle des portiques supérieurs.
La première est divisée en trois zones : l’une, appelée l'Orchestre, est réservée pour les grands personnages, les principaux magistrats, les sénateurs ; dans la seconde, nommée Equestria, se place l'ordre équestre ; la troisième, Popularia, recoit le peuple romain proprement dit, non pas les prolétaires, mais les citoyens qui n’appartiennent ni à la classe des sénateurs, ni à celle des chevaliers. La hiérarchie sociale de Rome est représentée sur les gradins du Colysée, et la cité reine s'y contemple elle-même”.
* Vomitoria in spectaculis dicimus undè homines glomera-
tiùs ingredientes in sedilia se fundunt. Macrob., in Saturnal., lib. vi, c. 4.
* Sedent in spectaculis publicis sacerdotum omnium magis-
De ces trois zones, celle du sénat est la plus voisine de l'arène. Sa partie la plus privilégiée est la plate-forme du mur qui forme l'enceinte, c'est le podium royal. Vous y voyez d'abord le siége de l'empereur, plus élevé que les autres siéges, et surmonté d'un baldaquin. Tout auprès, probablement à gauche, le tribunal du préteur, et à côté de celui-ci le banc des vestales, présidées par la vestale Maxime ‘. Là aussi le banc des frères Arvales *, collége de prêtres fondé par Romulus. Sur cette plateforme les premiers fonctionnaires de l'État, les personnages consulaires. s’asseyent sur leurs chaises curules, ornées de sculptures d'ivoire et de filets d'or. D'autres chaises curules restent vides, ce sont celles des personnages absents pour le service de l'empire. Sous le podium , dans tout le tour de l'enceinte, vous remarquez l’Euripe, c'est un ruisseau destiné à écarter les bêtes féroces qui craignent l’eau”.
Au-dessus de l'orchestre, s'élèvent les gradins de l'ordre équestre. D'après l'ancienne loi Oppia, ces degrés devaient être au nombre de quatorze ; mais sous les empereurs, le nombre des chevaliers a été
tratuumque collegia, pontifices maximi, et maximi curiones ; sedent XVviri laureati , et Diales cum apicibus flamines ; sedent augures interpretes divinæ mentis et voluntatis, necnon et castæ virgines , perpetui nutrices ef conservatrices ignis; sedet cunctus populus et senatus, consulatihus functi patres, dis proximi atque augustissimi reges. Arnob., Ado. gent. 1. 1v, c. 35.
1 Virgines vestales sex cum virgine Vestali maximä. Panvinii, de Ludus circens., lb. 1, ce. 2.
2 FRATRIBUS ARVALIBUS. /nscript. de locis amphit. Vide de la Torre, vet. mon. vel. Anti.
* Euripus, Plin. — Lamprid., ên Eliogab.