‹ Esquisse de Rome Chrétienne (volume 4)Chapitre 70 sur 79 · IL · texte numérisé non relu

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considérablement augmenté, et de temps en temps ils envahissent la plus grande partie des degrés de l'amphithéâtre. Les bancs équestres ont aussi des places pour un certain nombre de fonctionnaires publics, et pour les tribuns militaires : vous distingucrez ceux-ci à la blancheur éclatante de leurs mantuaux.

Plus haut, sont les degrés destinés au peuple proprement dit. Là, 1l ÿ a aussi des d'stinctious : les militaires sont séparés des citadins, les hommes mariés de-ceux qui ne le sont pas. Un compartiment partis culier est assigné aux jeuncs gens qui portent la robe prétexte; leurs pédagogues s'asseyent près d'eux dans un autre Compartiment. Sur ces degrés populaires, - les costumes sont moins brillants ; mais l’ensemble ne manque pas d'un certain éclat : le peuple est en habit de fête.

Regardez maintenant les portiques supérieurs : la partie la plus élevée de la troisième série de gradins en pierre est couronnée par un mur qui fait tout le tour de l'enceinte : c'est le podium populaire. De même que le podium roval est réservé à tout ce quil y a de plus distingué dans la classe aristocratique, le podium populaire reçoit les derniers rangs de la plèbe romaine. Des loges où quelques spectateurs peuvent irouver place sont prat'quées dans l'intérieur de ce mur. Sur la plate-forme il y a des bancs en bois ‘; de distance en distance des grauds siépes désignés par le nom de chaires, sont réservés pour

Î MENIANO. SVMMO, IN. LIGNES. /nscript. de loc. amphit..…. Vide de la Torre, vet, monum. vet. Anti.

COLYSÉE. 467 les femmes. Elles ont été reléguées jusque-là par un décret d'Auguste,qui a voulu qu'elles ne regardassent les jeux des athlètes que de loin‘. Elles sont tenues à distance par une certaine pudeur, comme les pauvres gens par leur condition. Ceux-ci prennert place daus les intervalles de ces chaires. Les habits de l'indi gent, la pénule et la lacerne, sont de couleurs brunes. Ces costumes, qui occupent la plus grande partie de cet étage, sont un peu relevés par les reflets qu'y répand la tenture de pourpre qui couvre l'amphithcâtre. Sur le parapet de ce podium se tiennent les musiciens, dont les clairons doivent animer les combattants et célébrer les vainqueurs.

Un dernicr étage est occupé par les mécaniciens, les soldats de marine, les gens employés au service du Colysée. Une partie de la plèbe peut aussi s'y réfugier, pourvu qu'elle ne soit pas assez nombreuse pour gêner les manœuvres.

Récapitulons maintenant les gradations de l'assemblée réunie dans cet immense édifice : le portique le plus élevé, rempli par les individus que nous venons d'indiquer; au-dessous, le podium populaire, avec les chaires pour les femmes; plus bas, commencent les siépes en picrre, ct nous y voyons d'abord la série assisnée au peuple romain proprement dit, puis celle de l'ordre équestre, puis enfin l'orchestre pour les sénateurs; et sur le devant de l'orchestre, au bord de l'arène, le podium royal, où s'étalent

1 Athletarum spectaculo muliebrem sexum omnem, adeû summovit, ut, etc. Edixitque mulieres ante horam quintam venire in theatrum non ylacere, Suetonius, in Augusto, C. XLIV.

toutes les grandeurs de Rome. Une centaine de mille hommes sont rassemblés dans cette enceinte.

Quelques incidents occupent un moment l’attention des spectateurs. Vous voyez dans ce coin un peu de tumulte; on y suscite un homme, on le force à quitter sa place, parce qu'il s’est introduit dans un compartiment où il n'a pas droit de siéger. Sil trouve qu'on lui a fait une injustice, il sera maître d'intenter un procès. La curiosité du peuple romain est égayée par des apparitions singulières. Quels sont ces costumes étrangers dans l'orchestre, près des sénateurs? Les envoyés des Arméniens et des Parthes, enfants de l'Asie, y rencontrent ceux des Germains au teint blanc, aux cheveux rouges. Remarquez aussi sur d'autres gradins, le Sabéen, l'Arabe, l'habitant de la Haute-Égypte, qui boit les eaux du Nil aux cataractes. Le Sarmate, qui se fait une boisson du sang de ses chevaux; le Cilicien, qui porte les traces de son climat nébuleux ; l'Éthiopien, aux cheveux naturellement frisés ; le Sicambre, à la chevelure arrangée en cornes, surgissent dans l’'amphithéâtre comme des statues bizarres qui viennent poser sous les regards du peuple’, Les grands personnages de Rome sont aussi passés en revue à mesure qu'ils arrivent : aux uns les applaudissements, aux autres les huées. L'amphithéâtre est l'héritier des licences du

É Quæ tam seposita est, quæ gens tam barbara, Cæsar,

Ex quà spectator non sit in Urbe tuà ?

Venit ab Orpheo cultor Rhodopeius Hæmo, Venit et epoto Sarmata pastus equo;

Et qui prima bibit deprehensi flumina Nili, Et quem supremæ Tethyos unda ferit.

Festinavit Arabs, festinavere Sabæi; Et Cilices nimbis hic maduere suis, me

Forum ; la souveraineté du peuple s’est réfugiée dans ce dernier asile, où elle a du moins la liberté des cris et des insultes, Du sein de cette assemblée, frémissante et retenue par des cercles de pierre, s'agitant en repos, à la fois immobile et ondoyante, s'élève un bruit semblable à celui de la mer.

Cependant tout est prêt; les musiciens sont à leur place dans le portique supérieur : les vestales, arrivées en litière, occupent leurs siéges. Des rugissements étouffés, qui s'échappent par les petites portes des loges souterraines, annoncent que les animaux sont aussi à leur poste. Tout à coup les regards se tournent vers le couloir qui aboutit à l’entrée sans numéro, sur le mont Esquilin : c'est l'entrée impériale. l’empereur parait, se dirigeant vers le siége qui lui est réservé. Toute l'assemblée se lève ”; les licteurs abaissent leurs faisceaux, les sénateurs, les vestales s'inclinent, tous les étages s’agitent et font À ( tomber une pluie d'acclamations! « Bonheur à toi, » tu es le maître, tu es le premier : bonheur à toi! » Plus heureux que tous, à toi la victoire, tu vain- » cras éternellement *. » Les cent échos que l’archi- Crinibus in nodum tortis venere Sicambri, Atque aliter tortis crinibus Æthiopes.

Vox diversa sonat : populorum est vox tamen una Quüm verus patriæ diceres esse pater.

Martial., Spect., 111, 1.

Æthiopes naturä torsis crinibus, Sicambri, arte capillos in cirrum et cornua fastigiabant. | 1 Fluctuat æquoreo fremitu, rabieque furentum Carceribus nondum reseratis mobile vulgus.

Sil. Ital., Silv.

: Aseurectum ab universis in theatro et à stantibus plausum. Sueton., èn August.

# Tam nos magnà voce dicebamus multa, illud autem crebro :

tecte arendus éminemment sonores, répètent ces cris qui roulent sous les arceaux des ambulacres. Les bouches extérieures des vomitoires deviennent comme autant de porte-voix gigantesques, qui rendent un immense murmure. Dans les souterrains, les bêtes féroces, surprises, sont intimidées par un bruit inconnu, plus fort que leurs rugissements, plus impétucux que l'ouragan du désert. Les tonnerres des lions * se taisent, et les courtisans disent que les animaux eux-mêmes sentent à leur manière l'impression de la majesté divine de l'empereur, qu'ils s'associent aux acclamations par leur silence.

Si l'empereur ne vicat pas, l'assemblée est présidée par un commissaire qu'il a choisi ?, ou par le préteur. Celui-ci est le premier magistrat de la justice et des plaisirs *, Lorsqu'il paraît dans les spectacles pour y présider, il porte un sceptre d'ivoire, surmonté d'un aigle": un esclave tient sur sa tête une couronne d'or *.

Dominus es, primus es, omnium felicissimus vincis, ab ævo vinces.... Multi ex reliquà plehe ne introïbant quidem in theatrum. Dio, lib. cxxtr. — Sueton. , in Tiber. Claud., c. vu; in Domitian., ©. xur. — Plutarch., 2n Galba.

1 Tonitrua Leonum. Vopisc., in Probum, cap. xrx.

? Neque spectaculis semper ipse præsedit, sed interdum aut magistratibus, aut amicis præsidendi munus injunxit. Sueton., in Calig., €. xvnr.

3 Ibi erant præfecti certaminis, omnes qui primi apud ipsum erant, præsertim præfecti prætorio. Dio, èr Z£10g.

* Editores ludorum (Lirci). —Romæ editores pictä et palmatä tunicà curru triumphantis more per cireum vehebantur, eburneum sceptrum, cui insideret aquila, manu gerebant. Onuph. Panv., de Lud. circensib., lib. n.

# Juvenal., Saé. x, 39.

Vons croyez peut-être, en vous rappelant les souvenirs sanglants du Colysée, que vous n'allez voir que des scènes de fureur et de mort. Les Romains entendent autrement l'ordonnance de leurs fêtes; ils veulent que leurs longs spectacles, qui durent des journées entières, soient un mélange de grotesque ct de tragique, de jovial et d'horrible, Voilà un éléphent funambule; il monte à la sommité de l'édifice, et il en redescend en marchant sur une corde". Cet ours, paré comme une matronc, sc promène assis sur une chaise à porteur *; un autre, en habit d'avocat, imite l'attitude d’un homme qui va plaider ?, Je vois un lion aux ongles dorés 4, un collier au cou, secouant sa crinière étincelante de picrrerics *; cest un roi dressé à la clémence, il fait cent gentillesses avec un lièvre qu'on lui met dans la bouche °. Regardez vers celte porte de l'amphithéâtre; douze clé-

: Elephas erectus ad summum theatri fornicem, unde decurrit in fune sessorem.gerens. Dio, êr Neron. — Galba elephantos funambulos dedit. Sueton., in Galb., c. vr.

5 Vidi ursum mansuetam quæ cultu matronali sellà vehebatur. Apul., Asin., lib. xir.

8 Ursos in cireum ogentes. Vopisc., m Vit. Carin. — Togatas nempè : agere est causas dicere, ac{or causidicus. Panv.,

in Notis, lib. , de Lud. circens., ©. nr.

4 Extremos auro mansueverat ungues.

Stat., Theb., lib. vt.

S Senec., Æpist. xLI.

6 MAETEPyree Re I LEUNUDE Quos velox leporum timor fatigat.

Dimittunt, repetunt, amantque captos, Et securior est in ore præda; Laxos cui dare, perviosque rictus . Gaudent, et timidos fenere dentes, Moliem frangere düm pudet rapinam.

Martial., Lb.1. — Epigram, cv, 14.

phants s’'avancent, six mâles en habits d'homme avec la toge, et six femelles habillées en femme : ils défilent, puis s'arrêtent devant des tables d'ivoire couvertes de mets; ils s’asseyent à demi couchés sur des lits, dînent avec décence, boivent dans des coupes d'or, et aspergent en badinant ceux des spectateurs qui sont près d'eux ". D'autres éléphants arrivent en habit de bol, répandent des fleurs sur l'arène, et se mettent à danser la pyrrhique.

On ne dresse pas avec moins de soin les animaux au carnage : on leur présente des mannequins pour exciter leur fureur. Leur naturel a été étudié pour savoir quelles couleurs sont plus propres à les animer : le blancirrite les sangliers; les habits rouges enflamment les taureaux”. Le bruit des fouets retentit : les aiguillons de feu les tourmentent; on leur applique des lames de fer brûlant *, et de temps en temps un lion parcourt l'arène, une flamme sur le dos *. On enivre les éléphants avec une boisson irritante * ; chacun d'eux s'enivre aussi de la fureur de tous. Les voix entremêlées des lions, des éléphants asiatiques, des taureaux italiens, des ours blancs de

1 Buling, de Venation. circ., c. xx.

? Albus color apros incendebat. Senec., de Zr4, Lib. m, c. 30. Cum suà terribili petit irritamenta cornu Phæœniceas vestes.

Ovid., Melam., xx1, 103, 8 Ferro et igne inustæ sunt feræ agrestes, ut ferociùs in christianos sævirent. Euseb., Hast. eccl., lib. vu. * Qui flammas dorso ferunt, quam sint omnibus intolerabiles. S. Chrysost., hom. xx1, ad Æom.

S Elephanti pugnaturo vinum propinatur, non è vitibus, sed ex oryzà et calamo. Ælian., ÆZist. Animal., Lib. xm.

la Libye, des verts léopards, associées aux longs murmures , aux cris, aux trépignements des spectateurs, sont la musique sauvage qui les anime, comme les chants de guerre conduisent les soldats au combat. Leur rage va quelquefois si loin, qu'on a pu dire, pour la caractériser, qu'ils brisent par leurs frémis-: sements leurs poitrines gonflées, trop faibles pour contenir les flots de colère qui bouillonnent dans leurs flancs. Les uns demeurent d’abord immobiles, le cou tendu, la crinière hérissée, le dos courbé comme un arc; ceux-ci aiguisent leurs dents sur des cailloux , ceux-là creusent l'arène avec leurs pattes, et s'enveloppent d’un nuage de poussière. Ils s'exercent , en se battant entre eux , à mieux déchirer les hommes: leur appétit va du grossier au délicat, comme le goût des convives dans un festin. Lorsqu'une lionne ou une tigresse s'est signalée par un carnage distingué, par un abattis d'animaux et d'hommes, le peuple sé prend pour elle d'admiration et de tendresse. Il ira jusqu’à sacrifier les plaisirs futurs qu'elle peut attendre d’elle à sa reconnaissance pour le plaisir qu’elle vient de lui donner. Il demandera qu'on la reconduise , qu'on rende la liberté du désert à cette héroïne de l’'amphithéâtre, en récompense de ses prouesses. En attendant, il lui décerne un triomphe: des applaudissements frénétiques tombent sur elle de tous les bancs du Colysée, au moment où, restée maîtresse du champ de bataille, elle se promène à pas lents sur les corps de ses victimes, et semble prendre possession pour elle seule de l'enceinte qu'elle a dépeuplée.

Pendant que cette arène est toute fumante de

poussière et de sang, une rosée odorante s'est répandue dans l'atmosphère. Il y a dans tous les étages, de distance en distance, des espèces de petits fourneaux cachés, dans lesquels on fait bouillir, avee du vin, une composition de safrau ct d’aromates. A ces fourncaux correspondent des conduits étroits et secrets, pour donner passage à la vapeur : elle sexhale par des tubes ou par les bouches des statues creuses. Le vaste corps de l'amphithéâtre est percé par des pores qui lui donnent une transpiration de parfums : le grand buveur de sang a une haleine embaumée Voici maintenant les combats d'hommes contre Jes bêtes. Il y a d’abord les gladiatcurs, qui se servent de leurs armes contre les animaux; puis de simples chasseurs qui n'ont d'autres armes que leur adresse. Les uns sont habiles à envelopper d’un linge la tête du lion , ou bien ils lui ferment la bouche avec leur main, ou bien ils jettent en fuyant un morceau de drap qu'il déchire. D'autres trompent la niaise fureur des ours, au moyen d'une machine mobile : elle est disposée de telle sorte, que lorsque l'animal sélance pour atitcindre avec ses pattes de devant l'homme perché sur cette machine, la rotation qu'il imprime à celle-ci lui dérobe son adversaire. L'agilité des chasseurs est si merveilleuse, les sauts en l'air si légers, leurs évolutions si soudaines, qu'on

1 Odorato imbre. Apuleius, Asinus aur., lib. x. — In ho norem Trajani balsama et crocum per gradus theatri fluere jussit. Spartian., èn Hadrian.— Numquid dubitas quin sparsio illa, quæ ex fundamentis mediæ arenæ crescens, in summam altitudinem amphitheatri pervenit, cum intensigne aquæ fiat? Senec., Queæst. natur., lib, 11, e. 9.

dirait qu'ils volent, comme des oiseaux, à travers les dents et les ongles des terribles quadrupèdes. Enfin, il y a des pauvres transfuges, des esclaves , des condamnés, qui ne viennent ni combattre, ni jouer: ils sont tout simplement exposés aux bêtes. Lorsqu'ils ne sont pas attachés à des poteaux, et que la peur ne les rend pas immobiles , tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de courir à travers l'arène d'un pas tremblant, pour retarder un peu le moment fatal par une fuite sans espoir. Tels ont été, dans les premiers temps, les trois variétés du spectacle; mais il en est survenu une autre. Une race nouvelle, étrange, est apparue, qui semble destinée à fournir de nouveaux plaisirs : ceux-ci n'ont ni arme pour combattre, ni adresse pour esquiver, ni peur de mourir. Après les mancuvres intrépides des gladiateurs armés, après les tours de force des chasseurs agiles, après les mines pitcuses des exposés, c'est une nouveauté piquante que de voir figurer des hommes, le front sercin , les. yeux élevés vers le cicl où ils semblent entrevoir un spectacle invisible, adressant quelques discours au peuple comme s'ils étaient en plein forum, et répondant par des prières et des cantiques aux rugissements des lions prêts à s’'élancer sur eux. Ces homines appartiennent à une secte détestable, qu'a vomie l'impure Judée; ce sont des contempteurs des dieux et des lois, les ennemis du Jupiter céleste et du Jupiter impérial, dont l'olympe est ie mont Palatin. Le bruit s'est répandu sur tous les bancs de l'amphithcâtre, qu'un de leurs chefs a été amené du fond de la Syrie par ordre de l'empereur, pour subir le supplice qu'il a mérité. Le eri : Les chrétiens aux lions, retentit ;

les regards se tournent vers la porte. On y voit paraître un homme à cheveux blancs, revêtu de l'habit du pauvre, de la pénule apostolique. Il est conduit au pied du préteur, à gauche de la loge impériale. Le président de l'assemblée lui dit"

« J'admire que tu sois encore vivant, après les tourments et la faim que tu as déjà supportés ; maintenant, du moins, consens à ce que je désire, afin que tu sois délivré par nous du supplice qui te menace, et que tu nous délivres nous-mêmes de toute cette tristesse. »

Ignace répoud :

« Tu me parais avoir une figure humaine, mais tu as l'astuce d'un renard qui caresse avec sa queue, touten ayant des intentions perverses : avec tes douces paroles , tu veux me corrompre et me détruire. Sache donc, quelque irritation que tu puisses en ressentir, que cette vie mortelle nest rien pour moi, à cause de Jésus, que mon âme désire : j'irai à lui, car il est le pain de limmortalité et le breuvage de vx vie éternelle. Je suis tout entier à lui, et] port vers lui mon âme : je méprise tes tourments, et je foule aux pieds ta gloire. »

Le président dit: « Puisqu'il est si orgueilleux et si méprisant, liez-le, et détachez deux lions qui dévoreront jusqu'aux derniers morceaux de son corps. »

t Quoique les Actes de saint Ignace, auxquels nous empruntons le dialogue suivant, soient distincts des Acées authentiques du même martyr que nous citerons plus bas, ils ne sont pas dépourvus de toute valeur historique. Du reste, nous n°y avons recours que pour retracer une de ces scènes qui ont dû souvent se reproduire dans l'enceinte du Colysée.

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Les deux lions, sortis de leur fosse, sont un moment retenus pas une barrière. Avant qu'ils soient libres de s'élancer sur lui, Ignace s'adresse au peuple : « Romains, qui attendez ce spectacle, ne croyez » pas que ce qui m'arrive soit la punition d'un ma- » léfice, de quelque action mauvaise; cela arrive » afin que j'atteigne Dieu , que je désire d’un désir » insatiable. Je suis le froment de Dieu; je serai » broyé par les dents des bêtes, pour devenir un pain » blancet pur. »

Les lions exaucèrent ses vœux. Il avait souhaité de n'être pas à charge à ses frères, dans la peine qu'ils prendraient pour recueillir les débris de son corps : il ne resta que les os les plus durs *.

Pendant les jours précédents, on avait célébré des jeux solennels, que les actes du martyre de saint Ignace désignent sous le nom de Glorifications *. Le dernier jour des spectacles était venu , et c'est pour cela que l’évêque d’Antioche, à peine arrivé à Rome, avait été livré sans retard à l'amphithéâtre.

Son supplice a eu lieu vraisemblablement vers la dernière heure de la matinée : c'était avant midi que

1 Ut illius sancti martyris Ignatii desiderium impleretur, secundum quod seriptum est : desidertum just acceptabile, ut nempè nulli fratrum gravis fieret ob suarum reliquiarum collectionem, quomodà propriam consummationem fieri priùs in epistolà optaverat, solæ enim duriores partes relictæ sunt. Acé. sincer..

2 Debentibus quiescere glorificationibus : erat enim solemnis, ut putabant, dicta Romanä voce tertia decima *, secundum quàm studiose convenerant. Act, sincer. S. Ignat.

* Scilicet kalendas januarias quando sigillaria festa agebantur, de quibus Macrobius, Saturnal., lib. 1, ç. 10 et 11. (Note de D. Ruinart.)

se livraient les combats contre les animaux; on leur donnait pour cela le nom de jeux du matin *. Il était assez naturel de clore cette première moitié de la journée théâtrale par quelque supplice à effet. La théorie des spectacles, comme celle de l'éloquence, avait ses rhéteurs, qui recommandaient que l'intérêt aliât toujours en croissant, Un évêque chrétien, livré aux lions, offrait une scène moins vulgaire que la mort des autres bestiaires. Il est donc très-probable qu'Ignace a été réservé pour la fin des jeux du matin, et qu'il a consommé son sacrifice vers midi. D'autres jeux devaicnt recommencer, dans la seconde moitié du jour. Rentrons dans le Colysée pour y assister.

Nous voyons d'abord la procession des gladiateurs , qui va faire le tour de l'arène : ils portent la tunique militaire; la plupart ont le casque en tête, leurs armes sont brillantes et ornées.

Remarquez d'abord ceux qui tiennent dans la main unc épéc, dans l'autre un lacet; ils sont habitués à le jeter sur le cou ct sur les bras de leurs antagoaistes. De là vient leur rom de laquéaires.

En \oici d'autres qui ont pour armes un trident et ün filet, dans lequel ils enveloppent la tête de leurs adversaires; c'est pour cela qu'on leur donne le nom de rétiaires. Is n'ont , ainsi que les laquéaires, ni casque, ni bouclier.

Regardez aussi ceux qu’on nomme les sécuteurs ; on les fait ordinairement combattre avec les rétiai-

* Manè leonibus et ursis homines, meridiè spectatoribus suis objiciuntur. Senec., Æpisé. vir.

LD

COLYSÉE. 479 res. Ceux-ci sont obligés de reculer, de fuir un moment, lorsque leur coup de filet à manqué : ils disent avoir pour adversaires des pladiateurs habiles à poursuivre l'ennemi fuyant: secutores.

Les thrèces se distinguent par leur petit sabre re= courbé, sica, et leur armure lésère : leur nom semble indiquer que les premiers gladiateurs de ce genre qui aient figuré à Rome étaient originaires de la Thrace.

Les mirmillons savancent couverts de leur pesante armure. Lorsque son poids les fatigue, ils savent combattre assis ou le genou en terre. La Gaule fournit particulièrement cette classe de gladiateurs.

Ceux que vous voyez avec un bouclier plus large à son extrémité supérieure, coupée en ligne droite, et rétréci vers le bas en forme de coin, ce sont les sammites. Une éponge couvre leur poitrine, ils ont une bottine à la jambe gauche, leur casque est sur+ monté d’une aigrette. Ils se font remarquer par l'éclat de leurs armures,

Les dimachères combattent avec un glaive dans chaque main, ou bien tantôt à pied, tantôt à cheval. |

Ces gladiateurs, montés sur des chevaux et armés de lances, sont les andabates. La partie de leur casque, qui protése leur front, leur couvre tellement les yeux, qu’on les compare à des aveugles.

Voilà enfin les essedaires ; ils brandissent Îcurs lances du haut d’un char, qui a un esclave pour co= cher.

Cette procession fait le tour de l'arène, et semble y promener d'avance la pompe de son convoi funè-

bre *. Quelquefois, en passant devant l'estrade impériale, des malheureux disent : « Bonjour, empereur, ceux qui vont mourir te saluent.» La parade terminée, les magistrats des jeux procèdent à ce qu'on nomme la composition ; ils appareillent les gladiateurs , ils choisissent pour les opposer l'un à l'autre ceux qui sont à peu près égaux par leur vigueur et leur habileté. Les gladiateurs viennent ensuite présenter leurs armes au président du spectacle, pour qu'il voie si elles sont en règle. La lutte commence par des passes d'armes. Ils se livrent à des combats simulés avec des lances sans fer, avec des épées dont la pointe est garnie d'un petit bourrelet en plomb. Bientôt des trompettes donnent le signal des combats sérieux : l'intérêt des spectateurs, porté à un plus haut degré, s'exprime tantôt par des bruits de voix, tantôt par un cruel silence. On excite les combattants, on applaudit les gladiateurs favoris, on fait des paris pour et contre la vie de ces hommes. Le gladiateur qui a blessé son adversaire, s'écrie : [Len tient, hoc habet. Quelquefois le blessé cache sa blessure, ou il crie au peuple que ce n’est rien; d’autres fois il demande la permission de se retirer du combat. Souvent, avant qu'il ait eu le temps de la demander, le peuple crie à son adversaire : Répète, répète le coup, repete, et au blessé : Reçois le fer, recipe ferrum *. Cela

1 Jam ostentata per arenam periturorum corpora mortis suæ pompam duxerant. Quintilian., Declam. 1x.

? An possunt pii et justi homines esse, qui constitutos sub ictu mortis, ac misericordiam deprecantes, non tantum patiuntur occidi, sed et flagitant, feruntque ad mortem crudelia et inhumana suffragia, nec vulneribus satiati, nec cruore contenti À

veut dire qu'il doit tendre la gorge, ne pas chercher à parer le coup avec la main, ne pas faire de contorsions disgracieuses, mais tomber avec toute la dignité de son métier : il doit y avoir de l’art dans son agonie, Quand un de ces malheureux ne meurt pas volontiers , le peuple s'irrite contre cet insolent, et de spectateur devient son ennemi‘. L'assemblée a pourtant un mouvement de pitié et de tendresse, lorsqu'un gladiateur qu'elle aime tombe frappé d'un coup mortel; mais bien souvent l'insensibilité seule plane sur les scènes les plus horribles. On voit des spectateurs privilégiés descendre dans l'arène et mettre la main dans le sang qui coule de la blessure du moribond ; il y en a qui essuçent cette main sur leur figure; d'autres boivent ce sang chaud comme un breuvage de santé. Mais ce cadavre reste trop longtemps sur l'arène, il génera les mouvements des autres combattants. Alors le cri : Au spoliaire le corps du gladiateur; qu'on le traîne avec des crocs ? Des brancards sont tout prêts ; le cadavre est enlevé en toute hâte par la porte Libitine, la porte consacrée à la mort *. Les mêmes scènes recommencent : duels, combats par groupes, mêlées générales, se suc-

quin etiam percussos jacentesque repeti jubent, et cadavera ictibus dissipari. Lactant., Divin. anst., lib. vi, c. 20.

1 Ut injuriam putat populus, quod non libenter pereunt, et contemni se judicat, et vultu, gestu, ardore, de spectatore in adversarium vertitur. Senec., de Zr4, lb.1, c. 2.

2 Gladiatoris cadaver unco trahatur :, gladiatoris cadaver in spoliario ponatur (acclamations des sénateurs). Lamprid., in Commod., ch. xvir.

8 Sonabant clangore ferali tubæ, illatisque Libitinæ thoris ducebatur funus ante mortem. Quintilianus, Dec/amat.

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cèdent comme des tourbillons sous les yeux de la foule insatiable, dont les émotions sont errantes avec les chances incertaines de chaque lutte. Les applaudissements, les acclamations sinistres, les rires sauvages bouillonnent comme une écume ardente, et pendant plusieurs heures le Colysée est comme une fournaise de cruautés et de plaisirs”.

Vous seriez tenté de croire qu'une assemblée qui fait ses délices de pareils jeux est une troupe de Cannibales. C'est l'élite des peuples , c'est la fleur de la civilisation. Les bonnes gens y abondent : ce gros sénateur à la mine fleurie, qui ne manque pas un de ces spectacles, qui s'y pâme de joie, c'est un bon père de famille qui pleurera ce soir de tendresse en embrassant ses petits enfants sur ses genoux; ce poëte écrira demain sur des tablettes parfumées, des vers à Lydie, de la main dont il vient d'applaudir à ces assassinats; cette femme que vous avez vu tout à l'heure tourner le pouce, pour donner le signal d'achever un blessé, c’est une chaste vestale *.

Les jeux sc terminent par la distribution des récompenses aux gladiateurs qui ont survécu. Cependant la nuit est venue; quelques hommes, marchant avec précaution , rôdent comme des ombres autour

* Quid? non in omnem libidinem ebullis?..... Quid non frequentas tam solemnes voluptates circi furentis, caveæ sævientis, et scenæ lascivientis? Tertull., in Marcion.; lib. 1, c. 27. — Quidquid immoderationis in circis, quidquid furoris in caveis. Salvian., de Gubernat. Dei, Lib. vi, c. 11.

Ac vilis gladiator ense duro Percussus cadit, et fremit voluptas. 3 : Prudent., Hym, vx, v. 65, in Martyr. Tarragonens. 2: Vide Buleng., de Venet. cire.

du Colysée désert. Hs s'arrêtent dans un coin et se baissent vers la terre; l’un d’eux étend un petit linceul blanc, dans lequel ils ramassent quelques ossements ; ils les emportent avec eux et disparaissent. Nous ignorons vers quel endroit ils se dirigent ; mais nous savons qu'il y a tout près du Colysée une habitation vénérée des chrétiens, c’est la maison de Clément, disciple de saint Pierre et son second successeur. Réunis dans le lieu qu'ils ont choisi pour retraite, ces hommes font quelques préparatifs. Que va-t-il se passer pendant cette nuit? Les usages primitifs nous le laissent entrevoir. Les flambeaux sont allumés dans la chambre la plus spacieuse, quelques chrétiens romains viennent se joindre à Carus, Philon, Agatophe ‘ et autres disciples d'Ignace qui l'ont accompagné d'Antioche à Rome *. Ils passent la nuit en prières, pleurant, agenouillés ; et s'étant un peu assoupis, les uns voient le martyr apparaître et les embrasser *, d'autres le voient prier sur eux *, à d'autres il apparaît tout couvert de sueur comme un homme qui sort d'un Jong travail, et se tenant près de Dieu dans une gloire ineffable ”.

Depuis le supplice de saint Ignace, disciple des

* S.Ignat., £Zpistol.ad Smyrnens., et Zpistol. ad Philadelph.

? Horum nos 1psius spectatores facti, cum lacrymis domi vigilem noctem duximus, ef genibus flexis multis precibus Dominum orabamus, ut nos infirmos de iis quæ factæ fuerant certiores faceret. Act. sincera ex grœc. manuscript. versa.

8 Cum paulüm obdormissemus alii quidem subito adstantem nosque complectentem...….. /brd.

* Ali rursûs nobis orantem..….. /bid.

# Sudore stillantem, tanquam ex multo labore advenientem. Ibid. — In ineffabili glorià. Ac’, since. Latin.

apôtres, bien des scènes de martyre, plus ou moins analogues par leurs circonstances , se sont succédé dans le Colysée jusqu'a la fin des persécutions. On a recueilli les noms d’un certain nombre de ces martyrs : on sait aussi que deux cent soixante chrétiens, condamnés aux carrières hors de la porte Salare, furent ensuite amenés dans l'amphithéâtre , et tués comme des bêtes fauves à coups de flèches, sous le règne de Claude-le-Gothique. Quoique le Colysée ne soit pas désigné sous son nom propre d'amphithéâtre Flavien, c'est vraisemblablement dans son enceinte que la plupart de ces supplices ont eu lieu, parce qu'il était le foyer habituel des chasses aux hommes et des expositions aux bêtes.

Lorsque la croix parut sur le fronton du palais impérial de Constantin, aux environs du Colysée, le vieil amphithéâtre ne renonça pas subitement à ses horribles habitudes. Il fallut du temps pour l'exorciser ; il n'avait plus de martyrs, mais il avait toujours des victimes. Eu vain Constantin, et après lui Constance, avaient prohibé les jeux des gladiateurs ; en vain le sentiment chrétien s'écriait, par la bouche de Prudence, que désormais nul ne tombe, dont le supplice soit un plaisir ". Les lois de l'empire, les lois de l'humanité restaient impuissantes contre la fascination que ces spectacles exerçaient toujours sur la société romaine, qui était encore en partie païenne. ls furent à la fois défendus et tolérés. Quel était

1 Nullus in Urbe cadat cujus sit pœna voluptas,

Nec sua virginitas oblectet cædibus ora.

Jam solis contenta feris infamis arena,

Nulla cruentatis homicidia ludat in armis.

LA Prudent., in Symmach., Üb. 11, v. 1195,

COLYSÉE. 485 le coup de grâce que Dieu tenait en réserve pour opérer la conversion de l'amphithéâtre? Voici quel fut le secret de la Providence. Du fond de l'Asie, un pieux anachorète, Almachius était venu à Rome pour visiter les lieux saints; il s'Y trouvait aux calendes de janvier, époque des spectacles. Le peuple était rassemblé dans l'amphithéâtre : voilà qu’Almachius a l'idée de le sermonner. Mais que fera-t-il, lui pauvre moine, lui inconnu ? Sera:t-il plus puissant que la puissance des empereurs? Sera-t-il plus éloquent que tous les docteurs chrétiens qui ont tonné contre ces spectacles ? Peut-il espérer de toucher le cœur de cc peuple au moment où il est dans l'ivresse de ses cruels plaisirs? Sera-til même écouté? Gagnera-t-il autre chose que d'être houni et chassé à coups de pied? Une voix intérieure lui parle plus haut que toute cette prudence. Poussé par une sainte folie, il pénètre dans l'amphithéâtre, il monte sur les gradins, il s’en fait üne chaire, il prêche le peuple, il lui reproche le crime de ses fêtes. Cette étrange apparition excite quelque tumulte. Le préfet Alypius, qui est présent, ordonne quon le mette à mort sur-lechamp, comme coupable de sédition. Il ÿ avait eu jusqu'alors des martyrs dans le Colysée, il y eut à ce moment un martyr du Colysée même. Almachius tomba, mais les gladiateurs ne se relevèrent plus. L'indignation qu'excita cette mort provoqua une loi implacable. Les flots de sang qu'avaient répandus dans l'amphithéâtre les martyrs de la foi, n'avaient pas encore comblé la mesure, il lui manquait quelques gouttes du sang que devait ÿ ajouter un martyr de la charité.

Le Colysée continua pendant quelque temps de servir pour les combats avec les animaux. C'est pendant l'occupation de Rome, sous Théodoric, que ce spectacle y apparaît pour la dernière fois. Le roi des Visigoths termina cette chaine pompeuse de fêtes, dont le premier anneau se rattachait au berceau de l'empire. Dans le siècle suivant, le Colysée est oublié; Rome avec sa campagne devient elle-même un amphithéâtre terrible, où les armées des empereurs, celle des Goths, celle des Lombards, se livrent, pendant le 6° siècle, une lutte que tous les peuples regardent. Bélisaire, Narsès, Vitigès, Totila, Agilu phe furent des gladiateurs, qui ne permettaient guère de songer aux éléphants de l’inde et aux lions de l'Afrique. Depuis cette époque jusqu'à la fin du r1° siècle, il n'est presque plus question du Colysée. Autant il avait eu de renom pendant sa période de fêtes, autant on se tait sur lui dans son délaissement : le silence n'est interrompu que par un mot de Bède, qui répète ce proverbe alors populaire : « Tant que le » Colysée sera debout, Rome sera debout; quand » tombera le Colysée, Rome tombera, et le monde » aussi”. » Réduit à l'oisiveté, le vieux géant en impose à l'imagination des peuples par le prestige dont il a été entouré. Il est mort comme amphithéâtre, il nereprendra pas de longtemps une vie nouvelle pour d’autres usages; mais en attendant, sa fonction est de rester là comme un emblème de l'éternité de Rome.

# Quandiü stabit Colisæus, stabit et Roma : quandô cadet Colisæus, cadet et Roma : quandô cadet Roma, cadet et mundus... Vaticinium Vener. Bed., in Collectan., c. im.

COLYSÉE. 48T À la fin de cette époque, il recommence à s'agiter. Il débute par être une forteresse : les Frangipani sy retranchent; les Annibaldi, autre famille puissante, les y attaquent. Quelques années s’écoulent, la scène change complétement. Le sénat romain , devenu le propriétaire du Colysée, y donne un tournois en 1332, pendant le séjour des Papes à Avignon *. Ces jeux des chevaliers revêtus d'une noble armure, portantsurleurs écussons des devises poétiques, dans cette méme enceinte où s'entretuaient les gladiateurs pour amuser les Romains, est une espèce de jalon historique pour mesurer la distance qui sépare les mœurs de l'antiquité et celles du moyen âge.

Au 14° siècle, le sénat cède au chapitre et à la confrérie du Saint-Sauveur une partie du Colysée, avec la charge de faire la police contre les malfaiteurs qui s'y retiraient. Une maladie contagieuse survient : cette confrérie se transforme en hôpital; des lits de malades garnissent les vastes corridors des portiques. Mais voici Sixte-Quint qui lui prépare une autre métamorphose : une des idées favorites de ce grand Pape est de faire servir les ruines de l'ancienne Rome, soit à la décoration de Rome chrétienne, soit à l’'utilité publique. Il veut faire du Colysée un dépôt de: mendicité et un établissement de travail : les plans sont dressés. L’amphithéâtre deviendra une manufacture d’étoffes de laine ; les arceaux seront des ateliers : chaque ouvrier aura deux chambres; des ca-

1 Ce tournois est raconté dans la chronique de Ludovico Monaldesco. Murat., Aer. Italie. Seript., t. xu, p. 835 et suiv.

488 CHAPITRE XW.

naux souterrains conduiront l'eau à une fontaine aux Jarges bassins qui sera construite sur l'arène pour le service de l'établissement. On commence à déblayer les abords du monument, où le sol s'est exhaussé. La mort de Sixte-Quint arrête l'exécution de ce projet. Sous Clément XI, le Colysée étant redevenu pendant la nuit un repaire de voleurs qui menacçaient la sûreté publique , le Pape fait murer les ouvertures des arceaux d'en bas, puis il établit dans Pintérieur une fabrique de salpêtre. Voilà la dernière phase des destinées profanes du Golysée. Cependant, à travers ses destinées mondaines, il a rempli des fonctions religieuses, bien longtemps avant d'être consacré tout entier à la croix, commeil l'est aujourd’hui. On n'a, il est vrai, aucun indice qu'une partie du Colysée ait servi au culte dans la période qui a suivi la cessation des combats d'animaux après le règne de Théodoric; mais nous savons que la ruine de beaucoup d'églises avait été la suite des calamités accumulées sur Rome par les invasions des Barbares. Un certain nombre étaient dans un tel de dégradation, qu'on ne pouvait plus guère y célébrer le culte. Est-il probable que dans cette pénurie on p'ait pas abrité quelques chapelles sous les vastes et solides arceaux de cet édifice? Nous savons qu'à une époque ancienne, plusiéurs églises étaient établies à côté de lui. La notice de Cencius Camerarius nomme celle de Saint-Sauveur de Rota Colisei, celle de Saint-Sauveur de Jnsula et Coliseo, et celle des Quadraginta Martyrum Colisei. On a conservé le vague souvenir d'un monastère antique,

perché dans un de ses étages". De pauvres religieuses s'y étaient logées, comme des colombes qui font leur nid dans l’ancienne aire d'un vautour : elles chantaient des cantiques dans ces mêmes arcades d'où étaient parties tant d’acclamations au supplice des chrétiens. Le Colysée a aussi servi pour un pieux spectacle très-populaire auprès de nos ancêtres. On jouait les mystères de la Passion le vendredi saint ; les acteurs se plaçaient sur une plate-forme située près de la porte qui regarde le Cælius ?. La foule, toujours très-nombreuse, occupait l'arène et les gradins. La représentation des souffrances du Christ n’a jamais eu un théâtre plus expressif que ce calvaire de ses disciples.

C'est ainsi qu'il a préludé à sa consécration actuelle. Le théâtre pieux, le Colysée, est devenu presque un temple; il est tout entier à la croix; il est à la confrérie, il en a les processions et les cantiques ; le vendredi , il en a les stations, il l’a au centre de son arène, il l’a au cœur. Les stations de douleurs, disposées de distance en distance sur ce même terrain où tant de chrétiens ont été traînés devant le prétoire, dépouillés de leurs vêtements, flagellés, livrés aux dérisions du peuple, abreuvés d'ignominie, attachés ” à des poteaux, sont, de tous-les chemins de la croix

Marangon., Amph. Flav.

2 Si estendeva più anticamento un piano aperto molto spaziozo a guisa di teatro o tribuna, soprà quello si representara ogni anno nel venerdi santo la Passione di G. C., dagli uomini esperti, che figuravano personnagi tutti. — Ces représentations ont duré jusque sous le règne de Paul TI. Marang., 1049.

établis dans les différentes parties du monde catholique , celui qui reproduit le mieux la voie douloureuse, du Prétoire au Calvaire.

Récapitulons maintenant son histoire, qui fait de lui un emblème de toutes les vicissitudes humaines. Romain par son origine, oriental par sa masse, grec par son architecture, juif par les ouvriers qui l'ont bâti, chrétien par le sang qui l'a consacré, cosmopolite par ses spectateurs de tous les pays et .ses ani maux de tous les climats; pendant trois siècles, théâtre. des plus cruels plaisirs, temple des plus héroïques vertus, à l'époque des Barbares, colosse en quelque sorte grandissant parmi les palais qui tombent, et, au milieu de toutes ces ruines, symbole populaire de l'éternité de Rome; puis, quand il reprend un peu de vie, tour à tour forteresse et monastère, arène d'un tournoi, hôpital de pestiférés, carrière qui fournit des matériaux à des édifices somptueux , salle de spectacle et atelier préparé pour des manufactures, repaire de voleurs et fabrique de salpêtre, il a passé par toutes les conditions, depuis les plus hautes jusqu'aux plus infimes, il est devenu la personnification matérielle de l'Ecclésiaste, qui a tout vu et qui s'est dégoûté de tout, et alors il a fini par se faire pénitent. Il s'est mis à prêcher le néant des choses humaiues, le sacrifice et l'expiation. Le vieux Titan de l'architecture s'en est fait le trappiste; mais il est resté beau dans son austérité, comme l’anachorète, courbé par l’âge, est beau avec sa tête chenue, ses rides et ses joues creusées par la pénitence. Les blessures qu'a reçues le Colysée, lui ont rendu service :

les maçons qui en ont démoli une partie ont été des artistes malgré eux. Il doit aux crevasses qu'ils lui ont faites, des effets de lumière, les plus beaux peutêtre après ceux qu'on voit de temps en temps dans la basilique de Saint-Pierre, lorsqu'un nimbe lumineux se forme dans l'intérieur de la coupole. Les rayons du soleil, favorables à tous les monuments qui mettent en relief l'idée de sa glorification, n'ont, dans aucun édifice, plus de magie que dans cette basilique, expression terrestre de la gloire future. Dans l'ombre de la nuit, le Colysée a sa revanche , quand la lune, le soleil des ruines, lui distribue ce demi- Jour inanimné, qui est la décadence et comme la ruine d'une autre lumière.

Je ressens, autant que beaucoup d’autres, toutes ces impressions; mais lorsque je retourne au Colysée, comme lorsque je l'ai vu pour la première fois, ce qu'il a pour moi de plus présent, c'est son plus antique passé. Je voudrais y recueillir, un à un, tous les souvenirs qu'y ont laissés les aînés de la grande famille, qui est la nôtre. Je voudrais y suivre tous les pas, et retrouver sur le sable l'empreinte de leurs pieds. Nous pouvons du moins rattacher ces traces disparues à quelques points déterminés de l'enceinte. Voyez cette porte dans l'intérieur de laquelle la piété de nos ancêtres a tracé une fresque à demi effacée : elle représente avec Jérusalem le Calvaire - et quelques scènes des temps de persécution. Les martyrs ont passé souvent par cette porte. Quand ils attendaient que les lions fussent sortis de leurs loges souterraines, ou qu'ils fussent arrivés jusqu'a

eux de l'autre bout de l'amphithéâtre, ils devaient se tenir pendant quelques instants dans l'espace compris aujourd'hui entre la porte d'entrée et les deux premières stations de droite et de gauche. Quelquefois l'empereur où le président de lassemblée voulait leur adresser quelques mots, pour leur offrir, dans l'apostasie, un refuge contre le supplice. Ils étaient alors conduits devant la loge impériale. Pendant ces allocutions, ils restaient debout entre cette loge et le centre de l'arène, dans lequel la croix s'élève maintenant. A la place de cette croix, il y avait alors, suivant quelques auteurs, l'autel de Jupiter infernal '. Si, en l'absence de l'empereur, ils comparaissaient devant le préteur, ils devaient faire quelques pas plus loin, car la loge de ce magistrat se trouvait, ainsi que celle des vestales, à gauche de la loge impériale. Le sol, sur lequel nous avons marché, recouvre les trappes par lesquelles les bêtes féroces s'élançaient de leurs tanières. Les stations du chemin de la croix , qui font tout le tour de l'arènc, marquent à peu près le cours de l'Euripe, du ruisseau qu'ils ont teint de leur sang. La porte Libitine, par laquelle on emportait les morts, était à

! Ara situata nel mezzo dell amphitheatro come consegrata à Giove Latiale. Marang., Mem. dell’ amph. Flav., p. 29.

Funditur humanus Latiali in munere sanguis, Concessusque ille spectantum solvit ad aram Plutonis fera vota sui : quid sanctius arà Quæ bibit egestum per mystica tela cruorem ?

Prudent., 2x Symmach., lib. 1, v. 396.

Respice terrifici y scelerata sacraria Ditis, Cui cadit infaustà fusus Gladiator arenà.

Prudent., #bid., v. 379.

COLYSÉE. 493 l'extrémité de l’amphithéâtre, vers le Cœlius ; elle a aujourd'hui à côté d'elle la station de Jésus mis an sépulcre.

Jetez à présent un dernier coup d'œil sur les quatre monuments dont nous avons parlé dans ce chapitre et ceux qui précèdent.

Le Panthéon, centre de toutes les aberrations du paganisme, devenu le temple de toutes les vertus du Christianisme ;

Puis le temple de Jupiter Capitolin, point culminant de l'orgueilleuse domination de Rome sur le monde, remplacé par l’église d'Ara-Cœli, l'église de la Crèche, de l’abaissement de l'Homme-Dieu, du mépris de toutes les grandeurs du monde;

Le palais des Césars, qui dévorait toutes les richesses de la terre, réduit à quelques débris que garde le couvent de la pauvreté volontaire ;

Le Colysée, le réceptacle de toutes les fureurs et des plaisirs, nous offrant le monument de l'expiation et la pénitence,

Voilà les idées que ces édifices représentent comme emblèmes de la corruption humaine et de la régénération. Ils font ressortir un des beaux caractères de la ville éternelle, un caractère qui offre l'emblème d'un des plus beaux mystères de l'âme. Voyez cet homme qui a abusé de tous les dons de Dieu, qui a fait servir au vice les plus nobles facultés : il va s'agenouiller au tribunal de la réconciliation, il porte avec son repentir l’humble aveu de ses péchés, le sang du Rédempteur est mystiquement versé sur sont âme par l'absolution, et ce grand criminel se relève

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