I. Origine des Catacombes
Les écrivains des derniers siècles, qui se sont occupés des catacombes de Rome, ont admis ou plutôt supposé qu'elles avaient été primitivement des carrières creusées par les païens. Cette explication de leur origine semblait se présenter naturellement. Il y a dans la campagne romaine un grand nombre de carrières de différentes sortes; il était tout simple de croire, avant un examen approfondi, que les premiers chrétiens s'étaient emparés de celles de ces carrières qui se trouvaient abandonnées, et qu'ils s'étaient bornés à les façonner de manière qu'elles pussent servir de cimetières et se prêter aux réunions religieuses. Cette opinion ne reposait toutefois sur ‘ aucune base historique. On a cité, il est vrai, un passage des actes du martyre de saint Sébastien, dans lequel nous lisons, au sujet de deux autres martyrs, qu'ils furent déposés dans un lieu qui est dit près des Sablonières (carrières de pouzzolane), parce qu'il y avait là des cryptes de sable qui servaient pour la construction des murs de la ville". Mais ce passage ne dit point que le cimetière chrétien était une sablonnière, il dit seulement qu'il était situé près d’une sablonnière, ad arenas. Les chrétiens devaient tenir en effet à choisir une pareille situation pour leurs cimetières, afin que les païens, sachant qu'il y avait là des carrières, ne soupconnassent rien de plus en voyant entrer et sortir par les bouches de ces souterrains.
* In loco qui dicitur ad arenas, quia cryptæ arenarum illie erant, ex quibus urbis mœnia struebantur. Act. S. Sebast. (#] il. 32
493 DISSERTATION SUPPLÉMENTAIRE à
Cet avantage était si grand, qu'on devait construire, autant que possible, un cimetière dans les propriétés des chrétiens qui renfermaient des carrières, ou même acheter des terrains qui en étaient pourvus, Cette situation est encore aujourd’hui bien visible dans les catacombes de sainte Agnès, sur la voie Nomentane. La contiguité des carrières et des cimetières chrétiens explique très-bien le texte qui vient d'être cité, sans qu'il soit besoin de le torturer pour lui faire dire ce qu'il ne dit pas, pour en conclure que ces deux genres de souterrains étaient identiques, L'opinion qui prétend s'appuyer sur ce passage, ne lui emprunte donc aucune consistance et ne saurait contre-balancer les graves raisons sur lesquelles est fondée l'opinion contraire, suivant laquelle les Catacombes ont été creusées originairement, non par les païens, mais par les chrétiens.
Ces raisons sont de deux sortes. Les unes sont tirées de la nature même du terrain dans lequel ces souterrains ont été construits; les autres résultent de leur architecture.
Le sol de la campagne romaine est formé, en grande partie, par une matière volcanique qui sy produit à trois différents états. D'abord, à l'état de simple pouzzolane, dont on se sert pour le ciment. Les couches de pouzzolane sont très-friables et se réduisent en poussière avec la plus grande facilité. Dans d'autres endroits, cette même matière existe à l'état de tuf granulaire : il n'a pas la dureté de la pierre, mais 1l n'est plus friable, comme la pouzzolane. Enfin, cette matière volcanique se présente dans d'autres parties de la campagne romaine à l'é-
SUR L'ARCHITECTURE DES CATACOMBES. 489 tat de tuf lithoïde; elle a alors la dureté de la pierre, comme cette dénomination l'indique,
La campagne de Rome renferme de grandes carrières de tuf lithoïde connues sous le nom de latomies, dont les vasies flancs ont fourni des matériaux pour la construction de la ville, Mais on ne connait aucun cimetière chrétien qui soit construit dans ce genre souterrain. Îl eût été cependant plus facile aux chrétiens de tailler leurs sépulcres dans une carrière de tuf lithoïde préexistant, que de creuser eux-mêmes des souterrains tout entiers dans le tuf granulaire, Pourquoi donc se sont-ils abstenus de choisir des latomies ? on peut en entrevoir la raison. Les grottes des carrières païennes, dédiées à des divinités et souillées par des rites idolâtriques, étaient pour les chrétiens un objet d'aversion. On concoit qu'ils aient constamment répugné à y placer les cimetières des saints et les églises des fidèles.
Mais il y avait d'autres carrières que les latomies : c'était les carrières de pouzzolane. Est-il possible de croire que les Catacombes n'aient été originairement que des souterrains appartenant à cette seconde catégorie? La réponse est bien simple. Ceux qui ont admis cette opinion n'avaient pas examiné attentivement la nature du terrain dans lequel sont généralement creusées les Catacombes. Aucune d'elles n'a été construite dans la pouzzolane : elles sont établies dans le tuf granulaire, sauf le cimetière Pontien et ceux de saint Jules et de saint Valentin, lesquels sont creusés, non dans la pouzzolane , mais dans un terrain formé par des alluvions marines ou fluviatiles.
Mais , lors même que l'on ferait abstraction de ce
fait général si décisif, l'opinion que nous relatons en ce moment serait battue en brèche par des raisons du plus grand poids.
D'abord la forme des carrières de pouzzolane, comparée à celle des cimetières chrétiens, prouve qu'il n'aurait pas été possible de façonner ce premier genre de souterrain de manière à lui donner l’architecture du second. Dans les carrières les voies sont Jarges, pour laisser cheminer les chariots qui servaient au transport de la pouzzolane. Les galeries sèpulcrales des Catacombes sont, au contraire, fort étroites. Les voies des carrières sont arquées, arrondies en forme de voûte : cette forme qui fait que toutes les parties se soutiennent les unes les autres, était nécessaire, à raison de la nature très-friable de la pouzzolane. Les murs des corridors sépulcraux ne sont pas arqués, ils sont perpendiculaires. Les voies des carriéres sont basses; les galeries sépulcrales, dans beaucoup d’'endroits, sont comparativement élevées. De là résulte, sous deux rapports, l'impossibilité de ramener une carrière à la forme des Catacombes. D'abord, il aurait fallu transformer des voies larges en corridors étroits. En second lieu, il aurait fallu substituer à la voûte basse un genre de construction que la nature du sol aurait rendu peu solide et généralement dangereux.
De plus, la forme elle-même des sépulcres construits dans les galeries exclut aussi la supposition dont il s’agit. On sait qu'ils sont creusés horizontalement et superposés comme les rayons d'une bibliothèque. Ils ne sont séparés les uns des autres que par une couche de terrain très-mince, quon peut
SUR L'ARCHITECTURE DES CATACOMBES. 501 comparer à la planche d'un cercueil. Que serait-il arrivé, lorsqu'après avoir creusé un de ces sépulcres dans la pouzzolane, on aurait entrepris d'en fabriquer un autre immédiatement au-dessus ou au-dessous? La pouzzolane a si peu de consistance que les coups de bêche ou de pioche, nécessaires pour la seconde excavation, eusseut brisé la fréle couche de terrain qui devait la séparer de la première. La disposition des sépulcres, telle que nous la voyons dans les Catacombes, eût été matériellement impossible.
Ce n'est pas tout, il ne suffisait pas de creuser des tombeaux, il fallait qu'ils fussent hermétiquement fermés : sans quoi les galeries sépulcrales eussent été promptement remplies de miasmes mépbhitiques qui n'auraient permis à personne d'y circuler. Les chrétiens fermaient ces tombeaux au moyen de briques ou de morceaux de marbre qu'ils fixaient aux parois du sépulcre avec de la chaux, comme nous le voyons encore dans les sépulcres qui n'ont pas été ouverts. Or, d'après des expériences qui ont été faites, la pouzzolane ne supporte pas l'application de la chaux, celle-ci la réduit vite en poudre. Le moyen employé pour obtenir une clôture hermétique aurait rendu impossible cette clôture elle-même.
Nous venons de voir que les Catacombes n'ont été originairement ni des carrières de tuf lithoïde, ni des carrières de pouzzolane. Eiles sont en effet généralement construites dans le tuf granulaire. C'est ce fait qui indique leur véritable origine; il prouve que ces excavations n'ont pas été primitivement des carrières creusces par les paiens, mais des cimetières, ouvrage des chrétiens, On conçoit que
les anciens Romains aient eu besoin de pratiquer de vastes carrières, soit dans le tuf lithoïde qui leur fournissait les matériaux de leurs édifices, soit dans la pouzzolane, si excellente pour le ciment. Mais dans quel but auraient-ils creusé des carrières de tuf granulaire? Eût-ce été pour se procurer de la pouzzolane? Sans doute on obtient de la pouzzolane en broyant ce tuf, puisqu'ils sont identiques par leur matière, et quils ne diffèrent que par leur plus ou moins de consistance. Mais comment croire qu'on sé fat soumis à cette longue et dispendieuse opération , lorsqu'on avait sous la main de la pouzzolane toute faite? Supposera-t-on qu'ils auraient creusé ces carrières pour en extraire les matériaux de leurs édifices? Ce tuf est trop peu solide pour supporter les intempéries de l'air et le poids des grandes constructions. On a trouvé en quelques endroits, dans les fondements des maisons de particuliers, des blocs de tuf granulaire auxquels l'humidité provenant de leur situation et le ciment ont donné une solidité que ce tuf n'a pas par lui-même. Mais il y a toute raison de croire qu'ils n'ont servi de fondement que parce qu'ils se trouvaient dans l'endroit où l'on bâtissait. S'il avait fallu les prendre dans des carrières plus ou moins éloignées et les transporter dans Rome, ils se seraient brisés en chemin; ce tuf est trop peu solide pour résister aux secousses inévitables du transport.
La forme des Catacombes ne permet pas non plus de supposer qu'elles aient été des carrières destinées à l'extraction de blocs de tuf. Ce genre de carrières est nécessairement construit de mamière à faciliter
cette extraction, qui est son unique but. Or, beaucoup de catacombes sont à plus d'un étage; quelques: unes en ont quatre ou cinq. Qui ne voit que cette ordonnance est diamétralement opposée à celle qu'aurait exigée l'exploitation d’une carrière? Considérez maintenant chaque étage isolément. Les saleries des Catacombes sont, comme nous l'avons dit, généralement étroites. Cela n'avait pas d'inconvénient pour les travaux souterrains des chrétiens. Leurs ouvriers ne faisaient pas ces excavations pour en extraire des matériaux des bâtiments. Ces déblais de tuf ne leur servaient à rien : ils n'avaient qu'à les pulvériser sur place. Mais il n'en eût pas été de même s'il se fût agi de creuser des carrières. Dans celles-ci les voies eussent dû être beaucoup moins -étroites, non-seulement pour le passage des véhicules nécessairement employés au transport des-blocs de tuf, mais aussi pour la possibilité même du travail. Des ouvriers, occupés à extraire de larges quartiers d’une matière rocheuse, ont besoin d’avoir autour d'eux un espace plus large que ne le sont les voies sépulcrales des Catacombes.
Telles sont, en abrégé, les principales raisons sur lesquelles on s'appuie pour établir que les Catacombes n'ont pas été des carrières creusées par les païens et façonnées ensuite par les chrétiens, et qu'elles sont au contraire d'origine chrétienne, nonseulement quant à la forme, mais aussi quant à l'éxistence même de cés souterrains,
IT. De l'origine morale des C'atacombes, ou des raisons qui ont déterminé les chrétiens à choisir ce genre de sépulture.
Le respect des chrétiens pour la dignité de l'homme ne leur permettait pas de jeter pêle-mêle les cadavres dans une fosse commune, ainsi que Rome païenne le faisait dans ses puticoles pour les cadavres des pauvres gens et des esclaves. Cet indigne usage étant nécessairement exclu de léur pensée, ils eurent à choisir entre deux principaux systèmes de sépulture. Le premier, qui consistait à brûler les corps, était généralement répandu ; mais cette opération destructive ne se conciliait pas avec la vénération pour les restes sacrés des fidèles, qui étaient le temple de l'Esprit saint, et les matériaux de la résurrection glorieuse. L'autre usage, qui donnait aux morts une demeure souterraine, avait eu cours chez l'ancien peuple de Dieu. Le Christianisme recueillit la tradition de sépulture qui remontait aux patriarches. Une autre raison a contribué aussi à l'adoption de cet usage. Durant les temps de persécution, les cimetières publics, situés à la surface du sol, auraient été exposés à de continuelles profanations. De là la nécessité de cimetières secrets et souterrains. Quant à l'arrangement des sépultures, tel que nous l'offrent les Catacombes, nous voyons ce système suivi dans un ancien cimetière juif, qu'on a découvért près des grottes Pontiennes. Ce genre de sépulcres avait d'ailleurs un grand attrait pour la piété chrétienne, puisque chaque tombe devenait, comme
nous l'avons remarqué précédemment, une copie du sépulcre du Sauveur. Ce motif a été assurément très-puissant.
HI. Des ouvriers employés dans les Catacombes.
Ces ouvriers étaient généralement désignés sous le nom de fossores, fossoyeurs. Nous voyons encore aujourd’hui, dans les catacombes de sainte Agnès, deux épitaphes relatives à une famille qui exerçait cette profession. Mais leurs occupations n'étaient pas restreintes à l'opération matérielle qu'exprime le mot de fossoyeur. Ils n'avaient pas seulement à tailler le tuf, à le réduire en poussière, à le transporter : à eux était confié le soin de préparer les cadavres et de les porter dans les cimetières. Ils devaient les déposer dans les tombes, fermer les sépulcres avec des pierres ou des briques, ciseler les épitaphes. Leur service ne se bornait pas aux sépulcres. Ce sont eux qui ont creusé les chambres, Les chapelles, les églises souterraines. Cette grande variété d'occupations, et l'énorme étendue des catacombes, suppose autre chose que des travaux isolés, sans ensemble et sans direction. Les ouvriers formaient une corporation spéciale.
Ils étaient nécessairement divisés en deux classes. Les uns, et c'était le plus grand nombre, w'étaient chargés que des travaux manuels ; les autres posscdaient une certaine instruction, pour déterminer le tracé des voies et diriger la construction des monuments, des chapelles et des églises.
Mais la direction supérieure de ces travaux était
entre les mains d'ecclésiastiques spécialement investis de cette charge. Le soin des sépultures rentrait dans les attributions du clergé. Il devait, en particulier, examiner préalablement les épitaphes, afin qu'elles fussent parfaitement conformes à la foi et aux règles de la discipline du secret. La plupart des tombes, c'est-à-dire celles des pauvres, étaient construites aux frais du trésor commun de l'Église : c'était le clergé qui distribuait le salaire aux ouvriers.
Telle était donc l'organisation de ces immenses travaux : direction supérieure par le clergé, une classe d'ouvriers ingénieurs, et enfin, la masse des manœuvres.
Mais il est très-vraisemblable que cette organisation unitaire renfermait la division du travail par compagnies ou confréries. Nous verrons tout à l'heure que chaque église, c'est-à-dire chaque circonscription des fidèles habitant un même quartier et régie par un chef particulier, devait avoir un cimetière qui lui fût propre. Il devait y avoir, pour cette raison, une compagnie d'ouvriers spécialement attachée à son service.