‹ Esquisse de Rome chrétienne (volume 5)Chapitre 10 sur 52 · TRADITION DE VERITES. — MONUMENTS PRIMITIFS DE LA FOI · texte numérisé non relu

TRADITION DE VERITES. — MONUMENTS PRIMITIFS DE LA FOI

On rencontre (le temps en temps, sur les rayons d'une bibliothèque, certains volumes dans lesquels tout concourt à exprimer la pensée de Tauteur. Le texte l'énonce , les vignettes et les estampes en sont le commentaire , et la reliure elle-même , par sa couleur, par sa forme, par les figures qui y sont imprimées, s'harmonise avec le sujet de l'ouvrage. Voilà une image de ce grand livre que forment les monuments chrétiens des premiers siècles, dont Rome a conserve le dépôt.

Les inscriplions sont le texte de ce livre. La lecture de ces vénérables pages est singulièrement imposante, surtout lorsiju'elles sont réunies en grand nombre, comme elles le sont dans le corridor qui sert d'avenue au Musée du Vatican. On a eu rheureuse idée d'y placer, face à face, les débris de deux grandes littératures funèbres. D'un côté, le mur est en quelque sorte formé par les épitaphes de Rome païenne, éclatantes et pompeuses. Le mur de l'autre côté se compose d'épitaphes des premiers chrétiens, brèves comme les soupirs de ces opprimés, et simples comme leur vie. Le musée du Collège Romain, les portiques, les murs, les chapelles souterraines de plusieurs églises, nous offrent, réunis ou épars, quelques autres feuillets de ce livre monumental.

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11 a aussi ses estampea et ses vignettes : on peut donner ce nom aux premières œuvres de l'art chrétien. Le Vatican possède une belle collection de sarcophages sculptés au IV" siècle. Mais beaucoup de peintures sont plus anciennes. A quelques exceptions près, on ne les a pas transj)()rtées hors des cimetières souterrains. Elles sont demeurées inhérentes aux murs sur lesquels elles ont été originairement tracées. La première couche de couleurs avait été imprimée sur une matière encore humide qui s'en était imbibée , et c'est pour cela quelle s'est conservée à travers tant de siècles. Il n'en est pas de même de la seconde, superposée à la matière déjà sèche. Celte couche, destinée à donner à ces peintures leur vivacité, leur éclat et l'harmonie des teintes, est tombée à peu près partout. Dans les catacombes , comme sur le théâtre de la vie , le beau est presque toujours ce qui dure le moins.

La distribution intérieure de ces souterrains , la forme des chapelles, les constructions qu'elles renferment, sont d'accord avec les vérités exprimées par les autres monuments. Cette architecture, qui est comme l'enveloppe de tout le reste, nous offre, pour ainsi dire, la reliure expressive des feuillets où sont tracées les peintures et les épitaphes.

Il est bien intéressant de rechercher les premières crovances chrétiennes dans ces documents immobiles. Je laisse, à cet égard , aux maîtres de la science le soin d'en distribuer et d'en accroître les richesses. Je ne serai ici que l'aide obscur de ceux qui n'ont pas l'ambition d'être savants. Il ne faut pas être haut placé pour leur donner la main et pour les servir. J'ai recueilli pour eux, dans les champs de l'érudition, quelques vérités frappantes, pareilles à de beaux épis que j'aurais pris dans une moisson toute mûre où je n'aurais rien semé. J'en ai composé quelques gerbes, débarrassées des épines de la science. Le public auquel je m'adresse me permet d'y entremêler de temps en temps, pour les rendre moins austères, quelque observation qui louche à cette partie de l'àme où le sentiment fleurit. Voilà tout ce que j'ai fait, tout ce que je puis offrir aux lecteurs. J'épargnerai peut-être la peine d'un assez long travail à ceux qui pourraient, comme moi, chercher ces vérités, et à ceux qui ne le pourraient pas le regret de les ignorer. 6

La péiiode de temps à laquelle ces inonuriients appartiennent, comprend les cinq premiers siècles. Vers la lin de celte époque, les incursions des barbares ont arrêté l'usage des inhumations dans les cinielières souterrains, situés hors des murs, dans la Campagne romaine, si pleine alors de désolalion et d'épouvante. Celte période se divise en deux parties , distinguées l'une de l'autre par un grand fait, le triomphe du Christianisme sous Constantin. 3Iais il y a des indices pour discerner les sépultures antérieures. Quelques épitaphes , par exemple, portent expressément une date plus ancienne. De temps en temps des médailles constatent aussi lepoque : la partie inférieure du cimetière des saints Saturnin et Thrason, sur la voie Salcire, en a fourni plusieurs qui sont du temps de Dioclétien. D'autres indications chronologiques, trouvées dans la partie supérieure de ce souterrain , remontent à l'époque de Claude-le-Gothique (1). En général , les tombeaux près desquels est placée la fiole de sang , signe du martyre, appartiennent à l'âge des persécutions , c'est-à-dire, à la période qui précède Constantin. Il n'y a eu à Rome que quelques martyrs sous le règne de Julien , qui s'attachait bien plus à opprimer les âmes qu'à tourmenter les corps, et qui affectait une tolérance menteuse.

Mais il y a une remarque à faire pour bien comprendre la {)ortée de ces indices, el de plu.sieurs autres que les antiquaires font valoir. Les chrétiens persécutés ne perdaient pas leur temps à creuser des grottes sépulcrales , dont ils n'auraient pas eu besoin. Ils ne se livraient à ces longs et pénibles travaux , ils n'agrandissaient les cimetières souterrains qu'au fur et à mesure que cela devenait nécessaire. Il en résulte que les sépultures , réunies dans telle ou telle partie d'un cimetière, sont à peu près contemporaines. Dans le IV^ el le V siècle, quelques fidèles, il est vrai , jaloux d'être inhumés le plus près possible des martyrs, se sont fait construire des tombes parmi des sépulcres plus anciens, mais ces tombes, intercalées après coup par une sorte d'intrusion , se laissent discerner. Elles offrent les caractères, non pas d'une simple addition,

(1) Voir Marangoiii, de Cœmet. SS. Satwn. et Thras.

mais dun dérangenient dans Tordre primitif des sépultures. Lors donc que des tombeaux nous font voir, par des signes certains, qu'ils sont antérieurs au IV siècle, ces signes prouvent que les galeries sépulcrales, contiguës à ces monuments, doivent avoir à peu près la même antiquité.

Les peintures renferment aussi des indices chronologiques très-précieux. Les antiquaires chrétiens du IC et du IT*" siècle ne possédaient aucun moyen certain de déterminer approximativement, d'après l'inspection de ces tableaux, la date de leur origine. Mais les progrès qui ont été faits dans l'histoire comparée des monuments de l'art ont suppléé à l'absence des documents écrits. En étudiant les produitsde l'art païen, dont l'époque est constatée, on observe, à partir du ÏP siècle, les signes d'une décadence progressive , qui est surfout très-sensible au IV siècle. Leur style a fourni ainsi un chronomètre qu'on a appliqué aux monuments chrétiens. Ils ont dû en effet réfléchir l'état de l'art à l'époque où ils ont été exécutés. Il est possible toutefois que les peintres employés dans les catacombes aient été, en général, moins habiles que les artistes contemporains de Rome pa'ienne. Le Christianisme naissant et persécuté n'avait pas la liberté de choisir à son gré les décorateurs de ses chapelles parmi l'élite des peintres de l'époque. Il fallait s'adresser seulement à des chrétiens, et à des chrétiens parfaitement sûrs , incapables de trahir les secrets du culte. Plusieurs d'entre eux pouvaient avoir plus de bonne volonté que de talent : on se contentait de leur savoir-faire. On tenait plus à l'utilité des peintures religieuses qu'à leur beauté : les catacombes des proscrits n'avaient pas la prétention d'être des musées. Si donc les traces de la décadence ont pu être plus hâtives dans les œuvres des artistes chrétiens, ou plutôt des chrétiens artistes , cette circonstance, loin d'en rabaisser l'antiquité, la ferait au contraire remonter un peu plus haut. 11 s'ensuivrait que les tableaux chrétiens, où l'on remarque le style qui est reconnu pour être celui du IIF siècle, par exemple, devraient être classés sous une date antérieure. Plus ces tableaux sont anciens, plus ils ont de prix sous le rapport théologique; ce sont des témoins de la foi chrétienne plus rapprochés de sa source. L'histoire de l'art a bien mérité de

la religion en fournissant ce chronomètre artistique. Nous voyons ici un exemple des services que la théologie peut recevoir des branches du savoir humain qui semblent lui être le plus étrangères. Grâce aux progrès de la science, les cavernes sacrées ont aussi, comme les flancs souterrains du globe, leurs monuments fossiles qui rendent témoignage, par leur date même, aux enseignements de la foi.

Quoique ces monuments, les tableaux comme les épitaphes, fournissent des documents dogmatiques, il serait néanmoins déraisonnable de s'attendre à y retrouver tous les dogmes. La plupart des épitaphes ne contenaient que des noms, des dates et, de temps en temps, quelques autres détails : il ny en a qu'un petit nombre qui oient eu un caractère dogmatique. Celles-ci exprimaient surtout, ainsi que les images sépulcrales, ces vérités consolatrices qui ont une relation immédiate avec les choses de la mort, avec la vie future, avec ce qui forme la liaison des deux mondes. Les tableaux tracés sur les murs des oratoires et des chapelles se rap|)ortaient à quelques dogmes qui correspondaient directement à l'édilication du peuple chrétien, à ses besoins spirituels. Ils renfermaient aussi quelquefois une protestation au moins implicite contre certaines erreurs contemporaines. Mais les doctrines, dont aucune de ces raisons ne provoquait l'expression monumentale, restaient naturellement à l'écart. Il suit de là que, lorsqu'on ne rencontre pas dans les pages de ce vieux livre en pierres renonciation expresse ou symbolique dune vérité religieuse, on n'a pas le droit d'en rien conclure contre la croyance à cette vérité. Les catacombes ne renferment qu'un certain nombre de feuillets des grandes archives de l'Église primitive: elles n'avaient et ne pouvaient avoir la prétention d'être une encyclopédie figurée de lous les articles de la foi chrétienne.

Il est une autre observation très-nécessaire pour mesurer la portée dogmatique de ces monuments. On a dit (pie larchitecture opère à la fois par le plein et par le vide. 11 faut saisir la raison de l'un et de l'autre pour bien comprendre le système d'un bel édifice. C'est là une image de ce que nous devons faire en ce moment. Il y a certaines choses que les monuments des catacombes devaient énoncer : voilà le plein ; il y en a d'autres

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qu'ils devaient taire ou ne révéler qu'à travers un voile ; il y a lacune, au moins, quant à leur expression fornielle : voilà le vide. La clef de linterprétation de ces monuments se trouve dans cette double loi de manifestation et de secret qui présidait à l'économie des travaux primitifs de Tart chrétien.

Cliacun sait que TÉglise avait établi lacUscipline du secret (1). La connaissance des mystères les plus importants du Christianisme n'était communiquée qu'après une épreuve plus ou moins prolongée, qui servait de préparation au baptême; on no donnait aux diverses classes de postulants ou de catéchumènes qu'une instruction graduelle. Lorsqu'ils avaient reçu avec le baptême la connaissance des principaux dogmes, qui leur avait été transmise de vive voix, la loi de prudence, comme nous le verrons, ne cessait pas de les entourer. Elle se prolongeait dans les précautions relatives à tout ce qui aurait pu manifester les mystères que l'enseignement oral leur avait communiqués.

Les épifaphes, les peintures monumentales devaient respecter cette réserve , quel qu'ait été le régime établi dans les catacombes pour les assemblées des chrétiens. Il y a deux opinions sur ce régime : nous raisonnerons dans l'une et dans l'autre.

La discipline du secret prescrivait une grande pruden«e aux monuments eux-mêmes, si l'Église tenait à observer ponctuellement, dans les souterrains sacrés, les règles générales établies pour les catéchumènes. Il est vrai que ceux de la première classe, qu'on appelait externes, n'avaient pas la permission d'entrer dans les églises ; mais cette exclusion ne pesait pas sur les autres classes. La seconde, celle des auditeurs, pouvait y rester avec l'assemblée des fidèles, pour entendre la lecture de quelques parties de l'Écriture sainte, et quelques

(1) I/exislence de cette discipline est un fait si généralement admis , que je crois inutile d'en alléguer ici les preuves. Si quelques lecteurs, peu familiarisés avec les études théologiques, désiraient connaître, au moins en partie, les témoignages qui le constatent, sans être obligés de les chercher dans des ouvrages où la science a des formes sévères, je les engagerais à lire seulement les pages que l'illustre Thomas Moore a consaci'ées à ce sujet dans ses Voyages d'un jeune Irlandais à la recherche d'une Religion, ch. xii et suiv.

instructions ; après quoi ils se retiraient. Le privilège dy rester plus longtemps, de s'y unir aux prières communes, sauf certaines restrictions, était accordé à la classe des prosternés. Lorsque le moment où ils devaient eux-mêmes sortir était arrivé, la classe des élus, des compétents , continuait, pendant quelque temps encore, de prier dans l'intérieur de l'église ; mais elle ne devait pas assister à la partie la plus sacrée des mystères. Si les églises des catacombes étaient trop petites pour se prêter habituellement à des réunions simultanées de fidèles et de catéchumènes , cet obstacle matériel , qui «opposait de fait à l'entière exécution de la règle, ne détruisait pas la règle elle-même, qui autorisait ces classes de catéchumènes à entrer dans les églises. Il pouvait donc leur être permis de s'y réunir pour y recevoir les instructions qui leur étaient propres dans les moments où elle n'était pas occupée par les fidèles. A plus forte raison, ces réunions pouvaient avoir lieu dans de simples chapelles sépulcrales, ornées d'épitaphes et de peintures, comme les églises dans lesquelles ils avaient droit de pénétrer. Si donc les images et les inscriptions avaient énoncé, d'une manière très-explicite, les dogmes qui ne devaient pas être communiquéh aux catéchumènes , elles eussent violé la loi du secret en traçant ces vérités sur les murs mêmes des lieux où ils avaient le droit d'être admis.

Toutefois il est très-possible que le droit, qui leur était conféré par les règles générales de la discipline, n'ait pas été habituellement en usage dans le régime intérieur des catacombes. Les églises, les chapelles ont pu, à raison de leurs petites dimensions , être réservées exclusivement pour les assemblées des fidèles. On a dû alors assigner aux catéchumènes des lieux particuliers pour leurs réunions dans d'autres parties de ces souterrains. Quehiue probabilité ([ue puisse avoir cette opinion, il ne faut pas en conclure que les tableaux et les épitaphes ont du s'affranchir pour cette raison de la réserve recommandée par la loi du secret. Je n'insisterai pas ici sur certaines circonstances qui ont pu, à quelque degré, motiver cette prudence monumentale. Comme les catéchumènes étaient admis dans les catacombes, il pouvait arriver, malgré l'ordre éla-

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hli, ([iiils prnélrasscnt de {cnips en temps dans des corridors, dans des chambres sépulcrales où les insci'iptions et les peintures leur eussent révélé prématurément certains dogmes, si ces dogmes y eussent été clairement consignés. En second lieu, on avait à craindre que les païens ne Gssent irruption dans les souterrains sacrés : cela est arrivé plus dune fois. Mais, quoi «juil en soit de ces motifs accidentels de prudence, il suffît de remarquer Tesprit général des règles suivies alors en matière de liturgie, pour être convaincu quil prescrivait impérieusement une grande discrétion aux monuments de la piété chrétienne. La liturgie, ou du moins sa partie la plus essentielle, était si secrète, qu'on s'abstenait de la consigner dans des écrits revêtus pourtant du caractère le plus confidentiel. Une lettre du pape Innocent I*"^ nous en fournit la preuve la plus décisive. Dccentius, évè(}ue d'Eugubium , avait consulté ce pape sur le rit de plusieurs sacrements. Dans sa réponse, le Pontife lui fait observer qu'au lieu de demander des explications par écrit sur les choses secrètes, il aurait dû se contenter d'avoir remarqué, pendant son séjour à Rome, ce qui se passait dans la célébration des mystères, à laquelle il avait plusieurs fois assisté (1). Cependant le Pape consent à répondre sur quelques points du rituel; mais il s'impose la plus grande réserve. >: Vous assu- 11 rez, lui dit-il, que quelques-uns de vos prêtres veulent se ■< donner la paix et la faire donner aux peuples avant la con- > sécration des mystères, tandis qu'il ne; faut la donner qu'a- " près toutes les choses que je ne puis décrire ici (2). ;> Il répond à quelques questions de Decentiussur le pain azyme, sur le sacrement de pénitence et sur celui d'extrême-onction, puis il ajoute : " Quant aux autres choses qu'il n'est pas permis d'é- » crire, vous nous interrogerez lorsque vous viendrez ici, et

(1) Sœpè dilectionem tuam ad lubem venisse, ac nobiscum in ecclosià convenisse non dubium est, et queni morcm vel in consecrandis mysteriis, vel in cœteris agcndis arcanis tencat, cognovisse. Qiiod sufficere arbitrarer ad infoimaUonem ecclesiae tuse, vel reformationom, si prsedeccssores lui minus aliiniid aut aliler tenueiint. N. Z.

{"J) Pacem igiturasseris antè confecta niysteria qunsdam popnlis impcrtiri, *il sibi inter se sacordotes tradere, cùm post omnia, quœ aperire non debeo, pax sit necessarià iiidicenda. >'. 4.

OO CHAPITRE Vin.

» nous pourrons VOUS répondre (1). i> Le ponlife se renferme dans ces limites, «^ de peur, dit-il, (jne je ne semble moins ré- :> pondre à une consultation que trahir le secret (2). i>

Tel était donc Tordre encore suivi an v*" siècle, à une époque où la publicité aurait eu certainement beaucoup moins d'inconvénients, puisque la société tout entière était à la veille de professer le Christianisme. Or, pourquoi ce secret de la liturgie, si ce n'est parce quelle contenait Texpression propre des dogmes? Comment donc l'Église aurait-elle pu se résoudre à afficher, dans le temps des persécutions, sur les murs de ses chapelles, une déclaration permanente de ces choses qu'elle refusait de confier à des lettres adressées, après le triomphe du Christianisme, non pas à de simples chrétiens, mais à des évoques, lettres que ceux-ci auraient pu , au besoin , détruire par précaution, ou qu'ils auraient du moins déposées dans lenrs archives secrètes? La prudence, poussée jusqu'à redou-^ ter l'indiscrétion de l'écriture, était évidemment fondée sur ce principe, qu'il ne fallait pas laisser subsister des traces matérielles de la liturgie assez significatives pour en révéler la partie mystérieuse.

D'autre part les monuments sacrés ne devaient pas s'abstenir entièrement de toute expression de quelques vérités religieuses. L'Église a-t-elle jamais pu construire des sépulcres et des oratoires, sans que le sentiment chrétien ait éprouvé le besoin de les marquer du sceau de la foi? L'utilité du langage qui parle aux yeux, et qui laisse dans l'âme une si vive empreinte, s'est fait sentir dans tous les temps. Le Christianisme ne se compose pas seulement de sentiments qu'il excite dans le cœur, il renferme aussi les vérités qu'il dépose dans l'esprit pour qu'elles y soient le principe des sentiments. Les uns et les autres cherchent à s'exprimer, autant qu'il est i)ossible, par tous les moyens de manifestation que Dieu a mis à la disposition de l'homme. L'Église primitive l'entendait ainsi, et

(1) Reliqua verô, quae scribi fas non erat, ciim adfueris, interrogati poterimus edicere. N. 12.

(2) Verba verô dicere uon possum ne inagis prodere videar, quàm ad consultalionem respondeie. Epist. xxv, Resp. ad Decentium episc. Eugubinum, dans la Patrologie de Migne, t. XX, p. 551.

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nous verrons, en effet, par des exemples incontestables, qu'elle a fait servir les arts chrétiens à l'expression de la foi comme au développement de la piété.

Cette loi de manifestation tempérait la loi du secret. Il y ' avait deux besoins qui se limitaient récij)r(iquement et qui] fallait harmoniser. Leur conciliation devait conduire à ladoption de signes symboliques que la peinture surtout était propre à fournir. Lesyinbolisme estune expression voilée. Les tableaux investis de ce caractère correspondaient, comme expression, au besoin de retracer les vérités religieuses, et, comme voile, à la nécessité de ne pas les divulguer indiscrètement. Le symbolisme était donc une chose obligée. Nous pourrions affirmer quil a dû exister, lors même que son existence ne serait pas constatée de fait. Mais, outre les signes et les images évidemment emblématiques que nous offrent les épitaphes, Tantiquité chrétienne nous a légué un monument dans lequel le symbolisme nest pas seulement empreint, mais écrit textuellement, puisque lïnscription indique que lobjet représenté est la figure dune autre chose (1). Il y avait un moyen bien simple à la fois et bien pieux de constituer ce genre de tableaux. Ce moyen était dautant plus convenable quil n'obligeait pas à aller chercher les emblèmes des dogmes chrétiens en dehors des faits mêmes du Christianisme. C'était d'attacher un sens dogmatique à certains miracles matériels, consignés dans la Bible, qui se prêtaient particulièrement à cette signification. La guérison de l'aveugle-né, par exemple, pouvait offrir une figure de la régénération baptismale , par laquelle l'homme j)assait des ténèbres à la lumière. Le moyen divin institué pour la rémission des péchés commis après le baptême avait un type dans la guérison du paralytique. La manne, nourriture du peuple de Dieu dans le désert, le miracle de la multiplication des pains, fournissaient un emblème de l'Eucharistie. Ces analogies étaient si frappantes, aux yeux de ceux qui étaient initiés aux dogmes chrétiens, qu'il eût été impossible de créer, par un effort d'imagination, un symbolisme plus ( i'

(1) Voir plus bas, la page où il est question d'un verre orbiculairc représentant .Voïse avec l'inscription Petrus.

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satisfaisant que celui qu'on trouvait, pour ainsi dire, tout préparé, tout fait, dans la Bible même. Duu autre côté, ces tableaux ne traliissaient pas les secrets de l'initiation et de la liturgie. S'ils avaient un sens dogmatique pour les fidèles complètement instruits, ils n'offraient par eux-mêmes que deytraits historiques, des faits miraculeux dontla publicité navait aucun inconvénient : les chrétiens les alléguaient dans leurs discussions avec les païens eux-mêmes.

Ce système de peintures, qui retraçaient les dogmes aux initiés, qui les couvraient pour tout autre d'un voile pieux, était donc appelé par les deux besoins que lÉglise voulait satisfaire, par le double régime de prudence et d'édification qu'elle s'était prescrit. Elles en étaient la production naturelle. Lors donc qu'en parcourant les monuiuents des catacombes, nous voyons que certains miracles y sont très-fréquemment représentés, de préférence à beaucoup d'autres faits du même ordre , qui auraient introduit dans cette galerie de peintures une variété intéressante, on est fondé à croire que ces tableaux appartiennent au genre dont nous parlons. Celte répétition uniforme a prévalu sur les avantages de la variété, parce que ces sujets, tout historicjues qu'ils sont, rentraient dans ce symbolisme, destiné à concilier la manifestation avec le secret.

Nous ne sommes guère familiarisés de nos jours avec ce genre de tableaux. Ce serait se méprendre étrangement, que de vouloir les comprendre en leur appliquant les idées avec lesquelles on examine la peinture moderne. Celle-ci travaille dans des conditions et avec des pensées très-différentes de celles qui réglaient les productions de l'art chrétien, lorsque la discipline du secret était établie dans l'Église, et lorsque les artistes étaient profondément imbus des enseignements de la foi. La peinture desderniers siècles est, dans sa plus grande partie, l'antipode du genre symbolique. Rien ne fait préjuger en général , rien n'annonce assurément que la phipart des artistes aient voulu surajouter dans leurs œuvres une signification secrète au sens qui résultait nécessairement des faits retracés par leur pinceau. Nous aurions beau observer dans les sujets de leurs tableaux une corrélation avec des vérités dogmatiques, dont ils ne sont pas l'expression directe, nous n'aurions pas

droit d'en conclure que la pensée de cette corrélalion a présidé à ces travaux. Il nen est pas de même des nioiuinients fournis par les catacombes. Nous savons, nous sommes autorisés à penser, d'après les plus fortes preuves, que beaucoup d'entre eux renferment une signification dogmatique. Elle doit s"y trouver, il s'agit seulement de la découvrir.

Si vous remarquez que certains sujets habituellement reproduits correspondent, par une analogie à la fois intime et saillante, à certaines croyances, dont la discipline du secret n'aurait pas permis lexpression directe, s'ils paraissent s'y adapter de telle sorte, que les faits matériels, représentés dans ces tableaux, offrent naturellement un emblème de ces mystères, si en admettant qu'ils ont été conçus dans ce point de vue, leur signification secrète s'explique d'elle-même, si elle disparait au contraire ou devient beaucoup moins plausible, lorsqu'on écarte cette idée, il y a grande raison d'affirmer qu'ils ont été effectivement l'expression figurée de ces dogmes. Vous pouvez les considérer comme des feuillets sur lesquels ces croyances ont été écrites avec des caractères mystérieux, dont vous avez saisi la véritable traduction.

Nous ne répéterons pas ces observations générales, lorsque nous rencontrerons successivement quelque tableau appartenant à cette catégorie. 3Iais le lecteur est prié de ne pas les oublier. Les conséquences que nous en tirerons , dans chaque cas particulier, lui paraîtraient peut-être des suppositions arbitraires, s'il avait perdu de vue les principes dont elles sont une dérivation.

Nous prions aussi le lecteur de se souvenir d'une autre observation. Les monuments, dont nous aurons occasion de parler, concourent, à des degrés différents, au but que nous nous proposons. La signification de beaucoup d'entre eux est visible par elle-même. Il en est d'autres qui demandent quelques éclaircissements au moyen desquels leur interprétation devient certaine, d'autres aussi dont rexi)lication reste dans les limites de la simple vraisemblance. Nous ne méconnaissons point ces différences, nous en tiendrons compte lorsqu'il s'agira de formuler le résultat général de ces éléments divers. On verra que ce qu'il peut y avoir d'incertain dans quelques

détails n'infirme point la conclusion qui résulte de lensemble.

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